Godfrey
LeBrisbanetraversa le détroit de Bass pendant la soirée. Sous cette latitude de l'hémisphère austral, le jour ne se prolonge guère au delà de cinq heures pendant le mois d'août. La lune, qui entrait dans son premier quartier, disparut promptement entre les brumes de l'horizon. L'obscurité profonde empêchait de voir les dispositions littorales du continent.
La navigation du détroit fut ressentie à bord par les coups de tangage qu'éprouva le paquebot sous l'influence d'un clapotis très houleux. Les courants et contre-courants luttent avec impétuosité dans cette étroite passe, ouverte aux eaux du Pacifique.
Le lendemain, 23 août, dès l'aube, leBrisbanese présenta à l'entrée de la baie de Port-Phillip. Une fois au milieu de cette baie, les navires n'ont plus rien à redouter des mauvais temps; mais, pour y pénétrer, il est nécessaire de manoeuvrer avec prudence et précision, surtout lorsqu'il s'agit de doubler la longue pointe sablonneuse de Nepean d'un côté et celle de Queenscliff de l'autre. La baie, suffisamment fermée, se découpe en plusieurs ports, où les bâtiments de fort tonnage trouvent des mouillages excellents, Goelong, Sandrige, Williamstown — ces deux derniers formant le port de Melbourne. L'aspect de cette côte est triste, monotone, sans attrait. Peu de verdure sur les rives, l'aspect d'un marécage presque desséché, qui, au lieu de lagons ou d'étangs, ne montre que des entailles aux vases durcies et fendillées. À l'avenir de modifier la surface de ces plaines, en remplaçant les squelettes d'arbres qui grimacent çà et là par des futaies, dont le climat australien fera rapidement des forêts superbes.
LeBrisbanevint se ranger à l'un des quais de Williamstown, afin d'y débarquer une partie des passagers.
Comme on devait faire escale pendant trente-six heures, Mrs. Branican résolut de passer ce temps à Melbourne. Non qu'elle eût affaire en cette ville, puisque ce n'était qu'à Adélaïde qu'elle s'occuperait des préparatifs d'une expédition devant atteindre probablement les extrêmes limites de l'Ouest-Australie. Dès lors, pourquoi en vint-elle à quitter leBrisbane? Craignait-elle d'être l'objet de trop nombreuses et trop fréquentes visites? Mais, pour y échapper, ne lui suffisait-il pas de se confiner dans sa cabine? D'ailleurs, à descendre dans l'un des hôtels de la ville, où sa présence serait bientôt connue, ne s'exposait-elle pas à de plus pressantes entrevues, à de plus inévitables importunités?
Zach Fren ne savait comment expliquer la résolution de Mrs. Branican. Il le remarquait, son attitude différait de celle qu'elle avait à Sydney. De très accueillante qu'elle se montrait alors, elle était devenue peu communicative. Était-ce, comme l'avait observé le maître, que la présence de Godfrey avait trop vivement rappelé en elle le souvenir de son enfant? Oui, et Zach Fren ne se trompait pas. La vue du jeune novice l'avait troublée si profondément qu'elle sentait le besoin de s'isoler. N'entrait- il plus dans sa pensée de l'interroger? Peut-être, puisqu'elle ne l'avait pas fait la veille, bien qu'elle en eût exprimé le désir. Mais en ce moment, si elle voulait débarquer à Melbourne, y rester les vingt-quatre heures de la relâche, dût-elle encourir les inconvénients d'une notoriété pour son malheur trop réelle, c'était dans l'idée de fuir — il n'y a pas d'autre mot — oui, de fuir ce garçon de quatorze ans, vers lequel l'attirait une force instinctive. Pourquoi donc hésitait-elle à lui parler, à s'enquérir près de lui de tout ce qui l'intéressait, sa nationalité, son origine, sa famille? Craignait-elle que ses réponses — et cela était très vraisemblable — eussent pour résultat de détruire sans retour d'imprudentes illusions, un espoir chimérique, auquel son imagination s'abandonnait et que son agitation avait révélé à Zach Fren?
Mrs. Branican, accompagnée du maître, débarqua dès la première heure. Aussitôt qu'elle eut mis le pied sur l'appontement, elle se retourna.
Godfrey était appuyé sur la lisse, à l'avant duBrisbane. En la voyant s'éloigner, son visage devint si triste, il eut un geste si expressif, il semblait vouloir d'une telle force la retenir à bord, que Dolly fut sur le point de lui dire: «Mon enfant… je reviendrai!»
Elle se maîtrisa, pourtant, fit signe à Zach Fren de la suivre, et se rendit à la gare du railway, qui met le port en communication avec la ville.
Melbourne, en effet, est située en arrière du littoral, sur la rive gauche de la rivière Yarra-Yarra, à une distance de deux kilomètres — distance que les trains franchissent en quelques minutes. Là s'élève cette cité avec sa population de trois cent mille habitants, capitale de la magnifique colonie de Victoria, qui en compte près d'un million, et sur laquelle, depuis 1851, on est fondé à dire que le mont Alexandre a versé tout l'or de ses gisements.
Mrs. Branican, bien qu'elle fût descendue dans un des hôtels les moins fréquentés de la ville, n'aurait pu échapper à la curiosité — d'ailleurs très sympathique — qu'excitait en tous lieux sa présence. Aussi, en compagnie de Zach Fren, préféra-t-elle parcourir les rues de la ville, dont son regard, si étrangement préoccupé, ne devait à peu près rien voir.
Une Américaine, en somme, n'eût éprouvé aucune surprise ni goûté aucun plaisir à visiter une ville des plus modernes. Quoique fondée douze ans après San-Francisco de Californie, Melbourne lui ressemble «en moins bien», comme on dit: des rues larges, se coupant à angle droit, des squares auxquels manquent les gazons et les arbres, des banques par centaines, des offices où se brassent d'énormes affaires, un quartier qui concentre le commerce de détail, des édifices publics, églises, temples, université, musée, muséum, bibliothèque, hôpital, hôtel de ville, écoles qui sont des palais, palais dont quelques-uns seraient insuffisants pour des écoles, un monument élevé aux deux explorateurs Burke et Wills, qui succombèrent en essayant de traverser le continent australien du sud au nord; puis, le long de ces rues et de ces boulevards, des passants assez rares en dehors du quartier des affaires; un certain nombre d'étrangers, surtout des Juifs de race allemande, qui vendent de l'argent comme d'autres vendent du bétail ou de la laine, et à un bon prix — afin de réjouir le coeur d'Israël.
Mais, cette Melbourne du négoce, les commerçants ne l'habitent que le moins possible. C'est dans les faubourgs, c'est aux environs de la ville que se sont multipliés les villas, les cottages, même des habitations princières, à Saint-Kilda, à Hoam, à Emerald-Hill, à Brighton — ce qui, au dire de M. D. Charnay, l'un des plus intéressants voyageurs qui aient visité ce pays, donne l'avantage à Melbourne sur San-Francisco. Et déjà les arbres d'essences si variées ont grandi, les parcs somptueux sont couverts d'ombrages, les eaux vives assurent pendant de longs mois une bienfaisante fraîcheur. Aussi est-il peu de villes, qui soient placées au milieu d'un plus admirable cadre de verdure.
Mrs. Branican ne prêta qu'une distraite attention à ces magnificences, même lorsque Zach Fren l'eut conduite en dehors de la ville, en pleine campagne. Rien n'indiquait que telle habitation merveilleusement disposée, tel site grandiose avec ses lointaines perspectives, eût frappé son regard. Il semblait toujours que, sous l'obsession d'une idée fixe, elle fût sur le point de faire à Zach Fren une demande qu'elle n'osait formuler.
Tous deux revinrent vers l'hôtel, à la nuit tombante. Dolly se fit servir dans son appartement un dîner auquel elle toucha à peine. Puis elle se coucha et ne dormit que d'un demi-sommeil, hanté par les images de son mari et de son enfant.
Le lendemain, Mrs. Branican resta dans sa chambre jusqu'à deux heures. Elle écrivit une longue lettre à M. William Andrew, afin de lui faire connaître son départ de Sydney et sa prochaine arrivée dans la capitale de l'Australie méridionale. Elle lui renouvelait ses espérances en ce qui concernait l'issue de l'expédition. Et, en recevant cette lettre, à sa grande surprise, à son extrême inquiétude aussi, M. William Andrew ne dut pas manquer d'observer que si Dolly parlait de John comme étant certaine de le retrouver vivant, elle parlait de son enfant, du petit Wat, comme s'il n'était pas mort. L'excellent homme en fut à se demander s'il n'y avait pas lieu de craindre de nouveau pour la raison de cette femme si éprouvée.
Les passagers que leBrisbaneprenait à destination d'Adélaïde étaient presque tous embarqués, lorsque Mrs. Branican, accompagnée de Zach Fren, revint à bord. Godfrey guettait son retour, et, du plus loin qu'il l'aperçut, son visage s'éclaira d'un sourire. Il se précipita vers l'appontement, et il était là, quand elle mit le pied sur la passerelle.
Zach Fren fut on ne peut plus contrarié, et ses gros sourcils se froncèrent. Que n'aurait-il donné pour que le jeune novice eût quitté le paquebot, ou tout au moins pour qu'il ne se rencontrât pas sur le chemin de Dolly, puisque sa présence ravivait les plus douloureux souvenirs!
Mrs. Branican aperçut Godfrey. Elle s'arrêta un instant, le pénétrant de son regard; mais elle ne lui parla pas, et, baissant la tête, elle vint s'enfermer dans sa cabine.
À trois heures de l'après-midi, leBrisbane, larguant ses amarres, se dirigea vers le goulet, et, tournant la pointe de Queenscliff, prit direction sur Adélaïde, en élongeant à moins de trois milles la côte de Victoria.
Les passagers, embarqués à Melbourne, étaient au nombre d'une centaine — pour la plupart, des habitants de l'Australie méridionale, qui retournaient dans leurs districts. Il y avait quelques étrangers parmi eux — entre autres un chinois, âgé de trente à trente-cinq ans, l'air endormi d'une taupe, jaune comme un citron, rond comme une potiche, gras comme un mandarin à trois boutons. Ce n'était pas un mandarin, pourtant. Non! un simple domestique, au service d'un personnage, dont le physique mérite d'être dessiné avec une certaine précision.
Qu'on se figure un fils d'Albion aussi «britannique» que possible, grand, maigre, osseux, une vraie pièce d'ostéologie, tout en cou, tout en buste, tout en jambes. Ce type d'Anglo-Saxon, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, s'élevait d'environ six pieds (anglais) au-dessus du niveau de la mer. Une barbe blonde qu'il portait entière, une chevelure blonde de même, où s'entremêlaient quelques cheveux d'un jaune d'or, de petits yeux fureteurs, un nez pincé aux narines, busqué en bec de pélican ou de héron et d'une longueur peu commune, un crâne sur lequel le moins observateur des phrénologues eût aisément découvert les bosses de la monomanie et de la ténacité — cet ensemble formait une de ces têtes qui attirent le regard et provoquent le sourire, lorsqu'elles sont crayonnées par un spirituel dessinateur.
Cet Anglais était correctement vêtu du costume traditionnel: la casquette à double visière, le gilet boutonné jusqu'au menton, le veston à vingt poches, le pantalon en drap quadrillé, les hautes guêtres à boutons de nickel, les souliers à clous, et le cache- poussière blanchâtre que la brise plissait autour de son corps en révélant sa maigreur de squelette.
Quel était cet original? on l'ignorait, et, sur les paquebots australiens, nul ne s'autorise des familiarités du voyage pour s'occuper des voyageurs, savoir où ils vont, ni d'où ils viennent. Ce sont des passagers, et comme tels, ils passent. Rien de plus. Tout ce que le steward du bord eût pu dire, c'est que cet Anglais avait retenu sa cabine sous le nom de Joshua Meritt — abréviativement Jos Meritt — de Liverpool (Royaume-Uni), accompagné de son domestique, Gîn-Ghi, de Hong-Kong (Céleste- Empire).
Du reste, une fois embarqué, Jos Meritt alla s'asseoir sur un des bancs du spardeck, et ne le quitta qu'à l'heure du lunch, lorsque tinta la cloche de quatre heures. Il y revint à quatre et demi, l'abandonna à sept pour le dîner, y reparut à huit, gardant invariablement l'attitude d'un mannequin, les deux mains ouvertes sur ses genoux, ne tournant jamais la tête ni à droite ni à gauche, les yeux dirigés vers la côte qui se perdait dans les brumes du soir. Puis, à dix heures, il regagna sa cabine d'un pas géométrique que les soubresauts du roulis ne parvenaient pas à ébranler.
Pendant une partie de la nuit, Mrs. Branican, qui était remontée sur le pont un peu avant neuf heures, se promena à l'arrière duBrisbane, bien que la température fût assez froide. L'esprit obsédé, visionné même, pour employer une expression plus exacte, elle n'aurait pu dormir. À l'étroit dans sa cabine, elle avait besoin de respirer cet air vif, imprégné parfois des pénétrantes senteurs de «l'acacia flagrans», qui dénoncent la terre australienne à cinquante milles en mer. Songeait-elle à rencontrer le jeune novice, à lui parler, à l'interroger, à savoir de lui… Savoir quoi?… Godfrey, ayant fini son quart à dix heures, ne devait le reprendre qu'à deux heures du matin, et, à ce moment, Dolly, très fatiguée d'un douloureux ébranlement moral, avait dû regagner sa chambre.
Vers le milieu de la nuit, leBrisbanedoubla le cap Otway à l'extrémité du district de Polwarth. À partir de ce point, il allait remonter franchement dans le nord-ouest jusqu'à la hauteur de la baie Discovery, où vient s'appuyer la ligne conventionnelle, tracée sur le cent quarante et unième méridien — ligne qui sépare les provinces de Victoria et de la Nouvelle-Galles du sud des territoires de l'Australie méridionale.
Dès le matin, on revit Jos Meritt sur le banc du spardeck, à sa place habituelle, dans la même attitude, et comme s'il ne l'eût pas quittée depuis la veille. Quant au Chinois Gîn-Ghi, il dormait à poings fermés en quelque coin.
Zach Fren devait être accoutumé aux manies de ses compatriotes, car les originaux ne manquent point dans la collection des quarante-deux États fédératifs, actuellement compris sous la rubrique U. S. A.[9] Cependant, il ne put regarder sans un certain ébahissement ce type si réussi de mécanique humaine.
Et quelle fut sa surprise, lorsque, s'étant approché de ce long et immobile gentleman, il s'entendit interpeller en ces termes d'une voix un peu grêle:
«Maître Zach Fren, je crois?…
— En personne, répondit Zach Fren.
— Le compagnon de mistress Branican?…
— Comme vous dites. Je vois que vous savez.
— Je sais… à la recherche de son mari… absent depuis quatorze ans… Bien!… Oh!… Très bien!
— Comment… très bien?…
— Oui!… Mistress Branican… Très bien!… Moi aussi… je suis à la recherche…
— De votre femme?…
— Oh!… pas marié!… Très bien!… Si j'avais perdu ma femme, je ne la chercherais pas.
— Alors, c'est pour?…
— Pour retrouver… un chapeau.
— Votre chapeau?… Vous avez égaré votre chapeau?…
— Mon chapeau?… Non!… C'est le chapeau… je m'entends…Vous présenterez mes hommages à mistress Branican… Bien!…Oh!… Très bien!…
Les lèvres de Jos Meritt se refermèrent et ne laissèrent plus échapper une seule syllabe.
«C'est une espèce de fou», se dit Zach Fren.
Et il lui sembla que ce serait de la puérilité que de s'occuper plus longtemps de ce gentleman.
Lorsque Dolly reparut sur le pont, le maître vint la rejoindre, et tous deux allèrent s'asseoir à peu près en face de l'Anglais. Celui-ci ne bougea pas plus que le dieu Terme. Ayant chargé Zach Fren de présenter ses hommages à Mrs. Branican, il pensait sans doute qu'il n'avait point à le faire en personne.
Du reste, Dolly ne remarqua pas la présence de ce bizarre passager. Elle eut un long entretien avec son compagnon, touchant les préparatifs du voyage, qui seraient commencés dès leur arrivée à Adélaïde. Pas un jour, pas une heure à perdre. Il importait que l'expédition eût atteint et dépassé, si c'était possible, les territoires du pays central, avant qu'ils fussent desséchés sous les intolérables chaleurs de la zone torride. Entre les dangers de diverses sortes, inhérents à une recherche entreprise dans ces conditions, les plus terribles seraient probablement causés par les rigueurs du climat, et toutes précautions seraient prises pour s'en garantir. Dolly parla du capitaine John, de son tempérament robuste, de son indomptable énergie, qui lui avaient permis — elle n'en doutait pas — de résister là où d'autres, moins vigoureux, moins fortement trempés, auraient succombé. Entre temps, elle n'avait fait aucune allusion à Godfrey, et Zach Fren pouvait espérer que sa pensée s'était détournée de ce garçon, lorsqu'elle dit:
«Je n'ai pas encore vu aujourd'hui le jeune novice… Ne l'avez- vous point aperçu, Zach?
— Non, mistress, répondit le maître, que cette question parut contrarier.
— Peut-être pourrais-je faire quelque chose pour cet enfant?» reprit Dolly.
Et elle affectait de n'en parler qu'avec une sorte d'indifférence, à laquelle Zach Fren ne se méprit point.
«Ce garçon?… répondit-il. Oh! il a un bon métier, mistress… Il arrivera… Je le vois déjà quartier-maître d'ici à quelques années… Avec du zèle et de la conduite…
— N'importe, reprit Dolly, il m'intéresse… Il m'intéresse à un point… Mais aussi, Zach, cette ressemblance, oui!… cette ressemblance extraordinaire entre mon pauvre John et lui… Et puis, Wat… mon enfant… aurait son âge!».
Et en disant cela, Dolly devenait pâle; sa voix s'altérait; son regard, qui se fixait sur Zach Fren, était si interrogateur que le maître avait baissé les yeux.
Puis elle ajouta:
«Vous me le présenterez dans l'après-midi, Zach… Ne l'oubliez pas… Je veux lui parler… Cette traversée sera finie demain… Nous ne nous reverrons jamais… et, avant de quitter leBrisbane… je désire savoir… Oui! savoir…»
Zach Fren dut promettre à Dolly de lui amener Godfrey, et elle se retira.
Le maître, très soucieux, très alarmé même, continua de se promener sur le spardeck jusqu'au moment où le steward sonna le second déjeuner. Il faillit alors se heurter contre l'Anglais, qui semblait rythmer ses pas sur les battements de la cloche, en se dirigeant vers l'escalier du capot.
«Bien!… Oh!… Très bien! fit Jos Meritt. Vous avez, sur ma demande… offert mes compliments… Son mari disparu… Bien!… Oh!… Très bien!»
Et il s'en alla, afin de gagner la place qu'il avait choisie à la table du «dining-room» — la meilleure, cela s'entend, et voisine de l'office, ce qui lui permettait de se servir le premier et de prendre les morceaux de choix.
À trois heures, leBrisbanenaviguait à l'ouvert de Portland, le principal port du district de Normanby, où vient aboutir le railway de Melbourne; puis, le cap Nelson ayant été doublé, il passait au large de la baie Discovery et remontait presque directement vers le nord, en élongeant d'assez près la côte de l'Australie méridionale.
Ce fut à cet instant que Zach Fren vint prévenir Godfrey que Mrs.Branican désirait lui parler.
«Me parler?» s'écria le jeune novice.
Et son coeur battit si fort qu'il n'eut que le temps de se retenir à la lisse pour ne point tomber.
Godfrey, conduit par le maître, se rendit à la cabine, où l'attendait Mrs. Branican.
Dolly le regarda quelque temps. Il se tenait debout, devant elle, son béret à la main. Elle était assise sur un canapé. Zach Fren, accoté près de la porte, les observait tous les deux avec anxiété. Il savait bien ce que Dolly allait demander à Godfrey, mais il ignorait ce que le jeune novice lui répondrait.
«Mon enfant, dit Mrs. Branican, je voudrais avoir des renseignements sur vous… sur la famille à laquelle vous appartenez… Si je vous interroge, c'est que je m'intéresse… à votre situation… Voudrez-vous satisfaire à mes questions?…
— Très volontiers, mistress, répondit Godfrey d'une voix que l'émotion faisait trembler.
— Quel âge avez-vous?… demanda Dolly.
— Je ne sais pas au juste, mistress, mais je dois avoir de quatorze à quinze ans.
— Oui… de quatorze à quinze ans!… Et depuis quelle époque avez-vous pris la mer?…
— Je me suis embarqué, lorsque j'avais huit ans environ, en qualité de mousse, et voilà deux années que je sers comme novice.
— Avez-vous fait de grandes navigations?…
— Oui, mistress, sur l'océan Pacifique jusqu'en Asie… et sur l'Atlantique jusqu'en Europe.
— Vous n'êtes pas Anglais?…
— Non, mistress, je suis Américain.
— Et, cependant, vous servez sur un paquebot de nationalité anglaise?…
— Le navire sur lequel j'étais a été dernièrement vendu à Sydney. Alors, me trouvant sans embarquement, je suis passé sur leBrisbane, en attendant l'occasion de reprendre du service à bord d'un navire américain.
— Bien, mon enfant», répondit Dolly, qui fit signe à Godfrey de se rapprocher d'elle. Godfrey obéit.
«Maintenant, demanda-t-elle, je désirerais savoir où vous êtes né?…
— À San-Diégo, mistress.
— Oui!… à San-Diégo!» répéta Dolly, sans paraître surprise et comme si elle eût pressenti cette réponse.
Quant à Zach Fren, il fut très impressionné de ce qu'il venait d'entendre.
«Oui, mistress, à San-Diégo, reprit Godfrey. Oh! je vous connais bien!… Oui! je vous connais!… Quand j'ai appris que vous veniez à Sydney, cela m'a fait un plaisir… Si vous saviez, mistress, combien je m'intéresse à tout ce qui concerne le capitaine John Branican!»
Dolly prit la main du jeune novice, et la tint quelques instants sans prononcer une parole. Puis, d'une voix qui décelait l'égarement de son imagination:
«Votre nom?… demanda-t-elle.
— Godfrey.
— Godfrey est votre nom de baptême… Mais quel est votre nom de famille?…
— Je n'ai pas d'autre nom, mistress.
— Vos parents?…
— Je n'ai pas de parents.
— Pas de parents! répondit Mrs. Branican. Avez-vous donc été élevé…
— À Wat-House, répondit Godfrey, oui! mistress, et par vos soins. Oh! Je vous ai aperçue bien souvent, lorsque vous veniez visiter vos enfants de l'hospice!… Vous ne me voyiez pas entre tous les petits, mais je vous voyais, moi… et j'aurais voulu vous embrasser!… Puis, comme j'avais du goût pour la navigation, lorsque j'ai eu l'âge, je suis parti mousse… Et d'autres aussi, des orphelins de Wat-House, s'en sont allés sur des navires… et nous n'oublierons jamais ce que nous devons à mistress Branican… à notre mère!…
— Votre mère!» s'écria Dolly, qui tressaillit, comme si ce nom eût retenti jusqu'au fond de ses entrailles.
Elle avait attiré Godfrey… Elle le couvrait de baisers… Il les lui rendait… Il pleurait… C'était entre elle et lui un abandon familier dont ni l'un ni l'autre ne songeait à s'étonner, tant il leur semblait naturel.
Et, dans son coin, Zach Fren, effrayé de ce qu'il comprenait, des sentiments qu'il voyait s'enraciner dans l'âme de Dolly, murmurait:
«La pauvre femme!… La pauvre femme!… Où se laisse-t-elle entraîner!»
Mrs. Branican s'était levée, et dit:
«Allez, Godfrey!… Allez, mon enfant!… Je vous reverrai… J'ai besoin d'être seule…»
Après l'avoir regardée une dernière fois, le jeune novice se retira lentement. Zach Fren se préparait à le suivre, lorsque Dolly l'arrêta d'un geste.
«Restez, Zach.»
Puis:
«Zach, dit-elle par mots saccadés, qui dénotaient l'extraordinaire agitation de son esprit, Zach, cet enfant a été élevé avec les enfants trouvés de Wat-House… Il est né à San-Diégo… Il a de quatorze ans à quinze ans… Il ressemble trait pour trait à John… C'est sa physionomie franche, son attitude résolue… Il a le goût de la mer comme lui… C'est le fils d'un marin… C'est le fils de John… C'est le mien!… On croyait que la baie de San-Diégo avait à jamais englouti le pauvre petit être… Mais il n'était pas mort… et on l'a sauvé… Ceux qui l'ont sauvé ne connaissaient pas sa mère… Et sa mère, c'était moi… moi, alors privée de raison!… Cet enfant, ce n'est pas Godfrey qu'il se nomme… c'est Wat… c'est mon fils!… Dieu a voulu me le rendre avant de me réunir à son père…»
Zach Fren avait écouté Mrs. Branican sans oser l'interrompre. Il comprenait que la malheureuse femme ne pouvait parler autrement. Toutes les apparences lui donnaient raison. Elle suivait son idée avec l'irréfutable logique d'une mère. Et le brave marin sentait son coeur se briser, car ces illusions, c'était son devoir de les détruire. Il fallait arrêter Dolly sur cette pente, qui aurait pu la conduire à un nouvel abîme.
Il le fit, sans hésiter — presque brutalement.
«Mistress Branican, dit-il, vous vous trompez!… Je ne veux pas, je ne dois pas vous laisser croire ce qui n'est point!… Cette ressemblance, ce n'est qu'un hasard… Votre petit Wat est mort… oui! mort!… Il a péri dans la catastrophe, et Godfrey n'est pas votre fils…
— Wat est mort?… s'écria Mrs. Branican. Et qu'en savez-vous?…Et qui peut l'affirmer?…
— Moi, mistress.
— Vous?…
— Huit jours après la catastrophe de la baie, le corps d'un enfant a été rejeté sur la grève, à la pointe Loma… C'est moi qui l'ai retrouvé… J'ai prévenu M. William Andrew… Le petit Wat, reconnu par lui, a été enterré au cimetière de San-Diégo, où nous avons souvent porté des fleurs sur sa tombe…
— Wat!… mon petit Wat… là-bas… au cimetière!… Et on ne me l'a jamais dit!
— Non, mistress, non! répondit Zach Fren. Vous n'aviez plus votre raison alors, et, quatre ans après, lorsque vous l'avez recouvrée, on craignait… M. William Andrew pouvait redouter… en renouvelant vos douleurs… et il s'est tu!… Mais votre enfant est mort, mistress, et Godfrey ne peut pas être… n'est pas votre fils!»
Dolly retomba sur le divan. Ses yeux s'étaient fermés. Il lui semblait qu'autour d'elle l'ombre avait brusquement succédé à une intense lumière.
Sur un geste qu'elle fit, Zach Fren la laissa seule, abîmée dans ses regrets, perdue dans ses souvenirs.
Le lendemain, 26 août, Mrs. Branican n'avait pas encore quitté sa cabine, lorsque leBrisbane, après avoir franchi la passe de Backstairs, entre l'île Kangourou et le promontoire Jervis, pénétra dans le golfe de Saint-Vincent et vint mouiller au port d'Adélaïde.
Un chapeau historique
Des trois capitales de l'Australie, Sydney est l'aînée, Melbourne est la puînée, Adélaïde est la cadette. En vérité, si la dernière est la plus jeune, on peut affirmer qu'elle est aussi la plus jolie. Elle est née en 1853, d'une mère, l'Australie méridionale - - qui n'a d'existence politique que depuis 1837, et dont l'indépendance, officiellement reconnue, ne date que de 1856. Il est même probable que la jeunesse d'Adélaïde se prolongera indéfiniment sous un climat sans rival, le plus salubre du continent, au milieu de ces territoires que n'attristent ni la phtisie, ni les fièvres endémiques, ni aucun genre d'épidémie contagieuse. On y meurt quelquefois, cependant; mais, comme le fait spirituellement observer M. D. Charnay, «ce pourrait bien être une exception». Si le sol de l'Australie méridionale diffère de celui de la province voisine en ce qu'il ne renferme pas de gisements aurifères, il est riche en minerai de cuivre. Les mines de Capunda, de Burra-Burra, de Wallaroo et de Munta, découvertes depuis une quarantaine d'années, après avoir attiré les émigrants par milliers, ont fait la fortune de la province. Adélaïde ne s'élève pas sur la limite littorale du golfe de Saint-Vincent. De même que Melbourne, elle est située à une douzaine de kilomètres à l'intérieur, et un railway la met en communication avec le port. Son jardin botanique peut rivaliser avec celui de sa seconde soeur. Créé par Schumburg, il possède des serres, qui ne trouveraient pas leurs égales dans le monde entier, des plantations de roses qui sont de véritables parcs, de magnifiques ombrages sous l'abri des plus beaux arbres de la zone tempérée, mélangés aux diverses essences de la zone semi-tropicale.
Ni Sydney, ni Melbourne ne sauraient entrer en comparaison avec Adélaïde pour son élégance. Ses rues sont larges, agréablement distribuées, soigneusement entretenues. Quelques-unes possèdent de splendides monuments en bordure, telle King-William-Street. L'hôtel des postes et l'hôtel de ville méritent d'être remarqués au point de vue architectonique. Au milieu du quartier marchand, les rues Hindley et Glenell s'animent bruyamment au souffle du mouvement commercial. Là, circulent nombre de gens affairés, mais qui ne semblent éprouver que cette satisfaction due à des opérations sagement conduites, abondantes, faciles, sans aucun de ces soucis qu'elles provoquent d'habitude.
Mrs. Branican était descendue dans un hôtel de King-William- Street, où Zach Fren l'avait accompagnée. La mère venait de subir une cruelle épreuve par l'anéantissement de ses dernières illusions. Il y avait tant d'apparence que Godfrey pût être son fils, qu'elle s'y était tout de suite abandonnée. Cette déception se lisait sur sa figure, plus pâle que de coutume, au fond de ses yeux rougis par les larmes. Mais, à partir de l'instant où son espoir avait été brisé comme sans retour, elle n'avait plus cherché à revoir le jeune novice, elle n'avait plus parlé de lui. Il ne restait dans son souvenir que cette surprenante ressemblance, qui lui rappelait l'image de John.
Désormais, Dolly serait tout à son oeuvre, et s'occuperait sans arrêt des préparatifs de l'expédition. Elle ferait appel à tous les concours, à tous les dévouements. Elle saurait dépenser, s'il le fallait, sa fortune entière en ces nouvelles recherches, stimuler par des primes importantes le zèle de ceux qui uniraient leurs efforts aux siens dans une suprême tentative.
Les dévouements ne devaient pas lui faire défaut. Cette province de l'Australie méridionale, c'est par excellence la patrie des audacieux explorateurs. De là les plus célèbres pionniers se sont lancés à travers les territoires inconnus du centre. De ses entrailles sont sortis les Warburton, les John Forrest, les Giles, les Sturt, les Lindsay, dont les itinéraires s'entrecroisent sur les cartes de ce vaste continent — itinéraires que Mrs. Branican allait obliquement couper du sien. C'est ainsi que le colonel Warburton, en 1874, traversa l'Australie dans toute sa largeur sur le vingtième degré de l'est au nord-ouest jusqu'à Nichol-Bay — que John Forrest, en la même année, se transporta en sens contraire, de Perth à Port-Augusta — que Giles, en 1876, partit également de Perth pour gagner le golfe Spencer sur le vingt- cinquième degré.
Il avait été convenu que les divers éléments de l'expédition, matériel et personnel, seraient réunis, non pas à Adélaïde, mais au point terminus du railway, qui remonte vers le nord à la hauteur du lac Eyre. Cinq degrés franchis dans ces conditions, ce serait gagner du temps, éviter des fatigues. Au milieu des districts sillonnés par le système orographique des Flinders- Ranges, on trouverait à rassembler le nombre de chariots et d'animaux nécessaires à cette campagne, les chevaux de l'escorte, les boeufs destinés au transport des vivres et effets de campement. À la surface de ces interminables déserts, de ces immenses steppes de sable, dépourvus de végétation, presque sans eau, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une caravane, qui comprendrait une quarantaine de personnes, en comptant les gens de service et la petite troupe destinée à assurer la sécurité des voyageurs.
Quant à ces engagements, Dolly s'occupa de les réaliser à Adélaïde même. Elle trouva, d'ailleurs, un constant et ferme appui près du gouverneur de l'Australie méridionale, qui s'était mis à sa disposition. Grâce à lui, trente hommes, bien montés, bien armés, les uns d'origine indigène, les autres choisis parmi les colons européens, acceptèrent les propositions de Mrs. Branican. Elle leur garantissait une solde très élevée pour la durée de la campagne, et une prime se chiffrant par une centaine de livres à chacun d'eux, dès qu'elle serait achevée, quel qu'en fût le résultat. Ils seraient commandés par un ancien officier de la police provinciale, Tom Marix, un robuste et résolu compagnon, âgé d'une quarantaine d'années, dont le gouverneur répondait. Tom Marix avait choisi ses hommes avec soin parmi les plus vigoureux et les plus sûrs de ceux qui s'étaient offerts en grand nombre. Dès lors il y avait lieu de compter sur le dévouement de cette escorte, recrutée dans les meilleures conditions.
Le personnel de service serait placé sous les ordres de Zach Fren et il n'y aurait pas de sa faute «si gens et bêtes ne marchaient pas carrément et rondement», ainsi qu'il le disait volontiers.
De fait, au-dessus de Tom Marix et de Zach Fren, le chef véritable — chef incontesté — c'était Mrs. Branican, l'âme de l'expédition.
Par les soins des correspondants de M. William Andrew, un crédit considérable avait été ouvert à Mrs. Branican à la Banque d'Adélaïde, et elle pouvait y puiser à pleines mains.
Ces préparatifs achevés, il fut convenu que Zach Fren partirait le 30 au plus tard pour la station de Farina-Town, où Mrs. Branican le rejoindrait avec le personnel, lorsque sa présence ne serait plus nécessaire à Adélaïde.
«Zach, lui dit-elle, vous tiendrez la main à ce que notre caravane soit prête à se mettre en route dès la fin de la première semaine de septembre. Payez tout comptant, à n'importe quel prix. Les vivres vous seront expédiés d'ici par le railway, et vous les ferez charger sur les chariots à Farina-Town. Nous ne devons rien négliger pour assurer le succès de notre campagne.
— Tout sera prêt, mistress Branican, répondit le maître. Quand vous arriverez, il n'y aura plus qu'à donner le signal du départ.»
On imagine aisément que Zach Fren ne manqua pas de besogne pendant les derniers jours qu'il passa à Adélaïde. En style de marin, il se «pomoya» avec tant d'activité, que le 29 août, il put prendre son billet pour Farina-Town. Douze heures après que le railway l'eut déposé à cette station extrême de la ligne, il prévint Mrs. Branican par le télégraphe qu'une partie du matériel de l'expédition était déjà réuni.
De son côté, aidée de Tom Marix, Dolly remplit sa tâche en ce qui concernait l'escorte, son armement, son habillement. Il importait que les chevaux fussent choisis avec soin, et la race australienne pouvait en fournir d'excellents, rompus à la fatigue, à l'épreuve du climat, d'une sobriété parfaite. Tant qu'ils parcourraient les forêts et les plaines, il n'y aurait pas lieu de s'inquiéter de leur nourriture, l'herbe et l'eau étant assurées sur ces territoires. Mais au delà, à travers les déserts sablonneux, il y aurait lieu de les remplacer par des chameaux. C'est ce qui serait fait, dès que la caravane aurait atteint la station d'Alice- Spring. C'est à partir de ce point que Mrs. Branican et ses compagnons s'apprêteraient à lutter contre les obstacles matériels qui rendent si redoutable une exploration dans les régions de l'Australie centrale.
Les occupations auxquelles se livrait cette énergique femme l'avaient quelque peu distraite des derniers incidents de sa navigation à bord duBrisbane. Elle s'était étourdie dans ce déploiement d'activité, qui ne lui laissait pas une heure de loisir. De cette illusion à laquelle son imagination s'était livrée un instant, de cet espoir éphémère que l'aveu de Zach Fren avait anéanti d'un mot, il ne lui restait plus que le souvenir. Elle savait à présent que son petit enfant reposait là-bas, en un coin du cimetière de San-Diégo, et qu'elle pourrait aller pleurer sur sa tombe… Et, cependant, cette ressemblance du novice… Et l'image de John et de Godfrey se confondant dans son esprit…
Depuis l'arrivée du paquebot, Mrs. Branican n'avait plus revu le jeune garçon. Si celui-ci avait cherché à la rencontrer pendant les premiers jours qui avaient suivi son débarquement, elle l'ignorait. En tout cas, il ne semblait pas que Godfrey se fût présenté à l'hôtel de King-William-Street. Et pourquoi l'aurait-il fait? Après le dernier entretien qu'il avait eu avec elle, Dolly s'était renfermée dans sa cabine et ne l'avait point demandé. Dolly savait d'ailleurs que leBrisbaneétait reparti pour Melbourne, et qu'à l'époque où le paquebot reviendrait à Adélaïde, elle n'y serait plus.
Tandis que Mrs. Branican activait ses préparatifs, un autre personnage s'occupait non moins opiniâtrement d'un voyage identique. Il était descendu dans un hôtel de Hindley-Street. Un appartement sur le devant de l'hôtel, une chambre sur la cour intérieure, réunissaient sous le même toit ces singuliers représentants de la race aryenne et de la race jaune, l'Anglais Jos Meritt et le Chinois Gîn-Ghi.
D'où venaient ces deux types, empruntés à l'extrême Asie et à l'extrême Europe? Où allaient-ils? Que faisaient-ils à Melbourne et que venaient-ils faire à Adélaïde? Enfin, en quelle circonstance ce maître et ce serviteur s'étaient-ils associés — celui-là payant celui-ci, celui-ci servant celui-là — pour courir le monde de conserve? C'est ce qui va ressortir d'une conversation à laquelle prenaient part Jos Meritt et Gîn-Ghi, dans la soirée du 5 septembre — conversation que complétera une explication sommaire.
Et de prime abord, si quelques traits de caractère, quelques manies, la singularité de ses attitudes, la façon dont il s'exprimait, ont permis d'entrevoir la silhouette de cet Anglo- Saxon, il convient de faire connaître aussi ce Céleste, à son service, qui avait conservé les vêtements traditionnels du pays chinois, la chemisette «han chaol», la tunique «ma coual», la robe «haol» boutonnée sur le flanc, et le pantalon bouffant avec ceinture d'étoffe. S'il se nommait Gîn-Ghi, il méritait ce nom, qui au sens propre signifie «homme indolent». Et il l'était, indolent, et à un degré rare, devant la besogne comme devant le danger. Il n'eût pas fait dix pas pour exécuter un ordre; il n'en aurait pas fait vingt pour éviter un péril. Il fallait, c'est positif, que Jos Meritt eût une prodigieuse dose de patience pour garder un tel serviteur. À la vérité, c'était affaire d'habitude, car depuis cinq à six années, ils voyageaient ensemble. L'un avait rencontré l'autre à San-Francisco, où les Chinois fourmillent, et il en avait fait son domestique «à l'essai», avait-il dit — essai qui se prolongerait sans doute jusqu'à la séparation suprême. À mentionner aussi, Gîn-Ghi, élevé à Hong-Kong, parlait l'anglais comme un natif de Manchester.
Du reste, Jos Meritt ne s'emportait guère, étant d'un tempérament essentiellement flegmatique. S'il menaçait Gîn-Ghi des plus épouvantables tortures en usage dans le Céleste-Empire — où le Ministère de la justice s'appelle, de son vrai nom, le Ministère des supplices — il ne lui aurait pas donné une chiquenaude. Lorsque ses ordres n'étaient pas exécutés, il les exécutait lui- même. Cela simplifiait la situation. Peut-être le jour n'était-il pas éloigné où il servirait son serviteur. Très probablement, ce Chinois inclinait à le penser, et, à son sens, ce ne serait qu'équitable. Toutefois, en attendant cet heureux revirement de fortune, Gîn-Ghi était contraint de suivre son maître n'importe où la vagabonde fantaisie entraînait cet original. Là-dessus, Jos Meritt ne transigeait pas. Il eût transporté sur ses épaules la malle de Gîn-Ghi plutôt que de laisser Gîn-Ghi en arrière, quand le train ou le paquebot allaient partir. Bon gré mal gré, «l'homme indolent» devait lui emboîter le pas, quitte à s'endormir en route dans la plus parfaite indolence. C'est ainsi que l'un avait accompagné l'autre pendant des milliers de milles sur l'ancien et le nouveau continent, et c'est en conséquence de ce système de locomotion continue que tous deux se trouvaient, à cette époque, dans la capitale de l'Australie méridionale.
«Bien!… Oh!… Très bien! avait dit ce soir-là Jos Meritt. Je pense que nos dispositions sont prises?…»
Et on ne s'explique guère pourquoi il interrogeait Gîn-Ghi à ce sujet, puisqu'il avait dû tout préparer de ses propres mains. Mais il n'y manquait jamais — pour le principe.
«Dix mille fois terminées, répondit le Chinois, qui n'avait pu se défaire des tournures phraséologiques en honneur chez les habitants du Céleste-Empire.
— Nos valises?…
— Sont bouclées.
— Nos armes?…
— Sont en état.
— Nos caisses de vivres?…
— C'est vous-même, mon maître Jos, qui les avez mises en consigne à la gare. Et, d'ailleurs, est-il nécessaire de s'approvisionner de vivres… quand on est destiné à être mangé personnellement… un jour ou l'autre!
— Être mangé, Gîn-Ghi?… Bien!… Oh!… Très bien! Vous comptez donc toujours être mangé?
— Cela arrivera tôt ou tard, et il s'en est fallu de peu, il y a six mois, que nous n'ayons terminé nos voyages dans le ventre d'un cannibale… moi surtout!
— Vous, Gîn-Ghi?…
— Oui, par l'excellente raison que je suis gras, tandis que vous, mon maître Jos, vous êtes maigre, et que ces gens-là me donneront sans hésiter la préférence!
— La préférence?… Bien!… Oh!… Très bien!
— Et puis les indigènes australiens n'ont-ils pas un goût particulier pour la chair jaune des Chinois, laquelle est d'autant plus délicate qu'ils se nourrissent de riz et de légumes?
— Aussi n'ai-je cessé de vous recommander de fumer, Gîn-Ghi, répondit le flegmatique Jos Meritt. Vous le savez, les anthropophages n'aiment pas la chair des fumeurs.»
Et c'est ce que faisait sans désemparer le prudent Céleste, fumant non de l'opium, mais le tabac que Jos Meritt lui fournissait à discrétion. Les Australiens, paraît-il, de même que leurs confrères en cannibalisme des autres pays, éprouvent une invincible répugnance pour la chair humaine, lorsqu'elle est imprégnée de nicotine. C'est pourquoi Gîn-Ghi travaillait en conscience à se rendre de plus en plus immangeable.
Mais était-il bien exact que son maître et lui se fussent déjà exposés à figurer dans un repas d'anthropophages, et non en qualité de convives? Oui, sur certaines parties de la côte d'Afrique, Jos Meritt et son serviteur avaient failli achever de cette façon leur existence aventureuse. Dix mois auparavant, dans le Queensland, à l'ouest de Rockhampton et de Gracemère, à quelques centaines de milles de Brisbane, leurs pérégrinations les avaient conduits au milieu des plus féroces tribus d'aborigènes. Là, le cannibalisme est à l'état endémique, pourrait-on dire. Aussi Jos Meritt et Gîn-Ghi, tombés entre les mains de ces noirs, eussent-ils infailliblement péri, sans l'intervention de la police. Délivrés à temps, ils avaient pu regagner la capitale du Queensland, puis Sydney, d'où le paquebot venait de les ramener à Adélaïde. En somme, cela n'avait pas corrigé l'Anglais de ce besoin d'exposer sa personne et celle de son compagnon, puisque, au dire de Gîn-Ghi, ils se préparaient à visiter le centre du continent australien.
«Et tout cela, pour un chapeau! s'écria le Chinois.Ay ya… Ay ya!… Lorsque j'y pense, mes larmes s'égrènent comme des gouttes de pluie sur les jaunes chrysanthèmes!
— Quand vous aurez fini d'égrener… Gîn-Ghi? répliqua Jos Meritt en fronçant son sourcil.
— Mais, ce chapeau, si vous le retrouvez jamais, mon maître Jos, ce ne sera plus qu'une loque…
— Assez, Gîn-Ghi!… Trop même!… Je vous défends de vous exprimer ainsi sur ce chapeau-là et sur n'importe quel autre! Vous m'entendez?… Bien!… Oh!… Très bien! Si cela recommence, je vous ferai administrer de quarante à cinquante coups de rotin sous la plante des pieds!
— Nous ne sommes pas en Chine, riposta Gîn-Ghi.
— Je vous priverai de nourriture!
— Cela me fera maigrir.
— Je vous couperai votre natte au ras du crâne!
— Couper ma natte?…
— Je vous mettrai à la diète de tabac!
— Le dieu Fô me protège!
— Il ne vous protégera pas.»
Et, devant cette dernière menace, Gîn-Ghi redevint soumis et respectueux.
En réalité, de quel chapeau s'agissait-il, et pourquoi Jos Meritt passait-il sa vie à courir après un chapeau?
Cet original, on l'a dit, était un Anglais de Liverpool, un de ces inoffensifs maniaques, qui n'appartiennent pas en propre au Royaume-Uni. Ne s'en rencontre-t-il pas sur les bords de la Loire, de l'Elbe, du Danube ou de l'Escaut, aussi bien que dans les contrées arrosées par la Tamise, la Clyde ou la Tweed? Jos Meritt était fort riche, et très connu dans le Lancastre et comtés voisins pour ses fantaisies de collectionneur. Ce n'étaient point des tableaux, des livres, des objets d'art, pas même des bibelots qu'il ramassait à grand effort et à grands frais. Non! C'étaient des chapeaux — un musée de couvre-chefs historiques — coiffures quelconques d'hommes ou de femmes, tromblons, tricornes, bicornes, pétases, calèches, clabauds, claques, gibus, casques, claque- oreilles, bousingots, barrettes, bourguignottes, calottes, turbans, toques, caroches, casquettes, fez, shakos, képis, cidares, colbacks, tiares, mitres, tarbouches, schapskas, poufs, mortiers de présidents, llautus des Incas, hennins du moyen âge, infules sacerdotaux, gasquets de l'Orient, cornes des doges, chrémeaux de baptême, etc., etc., des centaines et des centaines de pièces, plus ou moins lamentables, effilochées, sans fond et sans bords. À l'en croire, il possédait de précieuses curiosités historiques, le casque de Patrocle, lorsque ce héros fut tué par Hector au siège de Troie, le béret de Thémistocle à la bataille de Salamine, les barrettes de Galien et d'Hippocrate, le chapeau de César qu'un coup de vent avait emporté au passage du Rubicon, la coiffure de Lucrèce Borgia à chacun de ses trois mariages avec Sforze, Alphonse d'Este et Alphonse d'Aragon, le chapeau de Tamerlan quand ce guerrier franchit le Sind, celui de Gengis-Khan lorsque ce conquérant fit détruire Boukhara et Samarkande, la coiffure d'Elisabeth à son couronnement, celle de Marie Stuart lorsqu'elle s'échappa du château de Lockleven, celle de Catherine II quand elle fut sacrée à Moscou, le suroët de Pierre-le-Grand lorsqu'il travaillait aux chantiers de Saardam, le claque de Marlborough à la bataille de Ramilies, celui d'Olaüs, roi de Danemark, tué à Sticklestad, le bonnet de Gessler que refusa de saluer Guillaume Tell, la toque de William Pitt quand il entra à vingt-trois ans au ministère, le bicorne de Napoléon Ier à Wagram, enfin cent autres non moins curieux. Son plus vif chagrin était de ne point posséder la calotte qui coiffait Noé le jour où l'arche s'arrêtait sur la cime du mont Ararat, et le bonnet d'Abraham au moment où ce patriarche allait sacrifier Isaac. Mais Jos Meritt ne désespérait pas de les découvrir un jour. Quant aux cidares que devaient porter Adam et Ève, lorsqu'ils furent chassés du paradis terrestre, il avait renoncé à se les procurer, des historiens dignes de foi ayant établi que le premier homme et la première femme avaient l'habitude d'aller nu-tête.
On voit, par cet étalage très succinct des curiosités du musée Jos Meritt, en quelles occupations vraiment enfantines s'écoulait la vie de cet original. C'était un convaincu, il ne doutait pas de l'authenticité de ses trouvailles, et ce qu'il lui avait fallu parcourir de pays, visiter de villes et de villages, fouiller de boutiques et d'échoppes, fréquenter de fripiers et de revendeurs, dépenser de temps et d'argent pour n'atteindre, après des mois de recherches, qu'une loque qu'on ne lui vendait qu'au poids de l'or! C'était le monde entier qu'il réquisitionnait afin de mettre la main sur quelque objet introuvable, et, maintenant qu'il avait épuisé les stocks de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique, de l'Océanie par lui-même, par ses correspondants, par ses courtiers, par ses voyageurs de commerce, voici qu'il s'apprêtait à fouiller, jusque dans ses plus inabordables retraites, le continent australien!
Il y avait une raison à cela — raison que d'autres eussent sans doute regardée comme insuffisante, mais qui lui paraissait des plus sérieuses. Ayant été informé que les nomades de l'Australie se coiffaient volontiers de chapeaux d'homme ou de femme — en quel état de dépenaillement, on l'imagine! — sachant d'autre part que des cargaisons de ces vieux débris étaient régulièrement expédiées dans les ports du littoral, il en avait conclu qu'il y aurait peut-être là «quelque beau coup à faire», pour parler le langage des amateurs d'antiquailles.
Précisément, Jos Meritt était en proie à une idée fixe, tourmenté par un désir qui l'obsédait, qui menaçait de le rendre complètement fou, car il l'était à demi déjà. Il s'agissait, cette fois, de retrouver un certain chapeau, qui, à l'entendre, devait être l'honneur de sa collection.
Le train d'Adélaïde
Quelle était cette merveille? Par quel fabricant ancien ou moderne ce chapeau avait-il été confectionné? Sur quelle tête royale, noble, bourgeoise ou roturière, s'était-il posé et en quelle circonstance? Ce secret, Jos Meritt ne l'avait jamais confié à personne. Quoi qu'il en soit, à la suite de précieuses indications, en suivant une piste avec l'ardeur d'un Chingachgook ou d'un Renard-Subtil, il avait acquis cette conviction que ledit chapeau, après une longue série de vicissitudes, devait achever sa carrière sur le crâne de quelque notable d'une tribu australienne, en justifiant doublement sa qualification de «couvre-chef». S'il réussissait à le découvrir, Jos Meritt le paierait ce que l'on voudrait, il le volerait, si on ne voulait pas le lui vendre. Ce serait le trophée de cette campagne, qui l'avait déjà entraîné au nord-est du continent. Aussi, n'ayant pas réussi dans sa première tentative, se disposait-il à braver les trop réels dangers d'une expédition en Australie centrale. Voilà pourquoi Gîn-Ghi allait de nouveau s'exposer à finir son existence sous la dent des cannibales, et quels cannibales?… Les plus féroces de tous ceux dont il avait jusqu'alors affronté la mâchoire. Au fond, il faut bien le reconnaître, le serviteur était si attaché à son maître — l'attachement de deux canards mandarins — autant par intérêt que par affection, qu'il n'aurait pu se séparer de lui.
«Demain matin nous partirons d'Adélaïde par l'express, dit JosMeritt.
— À la deuxième veille?… répondit Gîn-Ghi.
— À la deuxième veille, si vous voulez, et faites en sorte que tout soit prêt pour le départ.
— Je ferai de mon mieux, mon maître Jos, en vous priant d'observer que je n'ai pas les dix mille mains de la déesse Couan- in!
— Je ne sais pas si la déesse Couan-in a dix mille mains, répondit Jos Meritt, mais je sais que vous en avez deux, et je vous prie de les employer à mon service…
— En attendant qu'on me les mange!
— Bien!… Oh!… Très bien!»
Et, sans doute, Gîn-Ghi ne se servit pas de ses mains plus activement que d'habitude, préférant s'en rapporter à son maître pour faire sa besogne. Donc, le lendemain les deux originaux quittaient Adélaïde et le train les emportait à toute vapeur vers ces régions inconnues, où Jos Meritt espérait enfin découvrir le chapeau qui manquait à sa collection. Quelques jours plus tard, Mrs. Branican allait également quitter la capitale de l'Australie méridionale. Tom Marix venait de compléter le personnel de son escorte, qui comprenait quinze hommes blancs ayant fait partie des milices locales, et quinze indigènes déjà employés au service de la province dans la police du gouverneur. Cette escorte était destinée à protéger la caravane contre les nomades et non à combattre la tribu des Indas. Il ne faut point oublier ce qu'avait dit Harry Felton: il s'agissait plutôt de délivrer le capitaine John au prix d'une rançon que de l'arracher par la force aux indigènes qui le retenaient prisonnier.
Des vivres, en quantité suffisante pour l'approvisionnement d'une quarantaine de personnes pendant une année, occupaient deux fourgons du train, qui seraient déchargés à Farina-Town. Chaque jour, une lettre de Zach Fren, datée de cette station, avait tenu Dolly au courant de ce qui se faisait. Les boeufs et les chevaux, achetés par les soins du maître, se trouvaient réunis avec les gens destinés à servir de conducteurs. Les chariots, remisés à la gare, étaient prêts à recevoir les caisses de vivres, les ballots de vêtements, les ustensiles, les munitions, les tentes, en un mot tout ce qui constituait le matériel de l'expédition. Deux jours après l'arrivée du train, la caravane pourrait se mettre en marche.
Mrs. Branican avait fixé son départ d'Adélaïde au 9 septembre. Dans un dernier entretien qu'elle eut avec le gouverneur de la province, celui-ci ne cacha point à l'intrépide femme quels périls elle aurait à affronter.
«Ces périls sont de deux sortes, mistress Branican, dit-il, ceux que font courir ces tribus très farouches au milieu de régions dont nous ne sommes pas les maîtres, et ceux qui tiennent à la nature même de ces régions. Dénuées de toutes ressources, notamment privées d'eau, car les rivières et les puits sont déjà taris par la sécheresse, elles vous réservent de terribles souffrances. Pour cette raison, peut-être eût-il mieux valu n'entrer en campagne que six mois plus tard, à la fin de la saison chaude…
— Je le sais, monsieur le gouverneur, répondit Mrs. Branican, et je suis préparée à tout. À dater de mon départ de San-Diégo, j'ai étudié le continent australien, en lisant et relisant les récits des voyageurs qui l'ont visité, les Burke, les Stuart, les Giles, les Forrest, les Sturt, les Grégorys, les Warburton. J'ai pu aussi me procurer la relation de l'intrépide David Lindsay, qui du mois de septembre 1887 au mois d'avril 1888 est parvenu à franchir l'Australie entre Port-Darwin au nord et Adélaïde au sud. Non! je n'ignore rien des fatigues ni des dangers d'une telle campagne. Mais je vais où le devoir me commande d'aller.
— L'explorateur David Lindsay, répondit le gouverneur, s'est borné à suivre des régions déjà reconnues, puisque la ligne télégraphique transcontinentale sillonne leur surface. Aussi n'avait-il emmené avec lui qu'un jeune indigène et quatre chevaux de bât. Vous, au contraire, mistress Branican, puisque vous allez à la recherche de tribus nomades, vous serez contrainte de diriger votre caravane en dehors de cette ligne, de vous aventurer dans le nord-ouest du continent jusqu'aux déserts de la Terre de Tasman ou de la Terre de Witt…
— J'irai jusqu'où cela sera nécessaire, monsieur le gouverneur, reprit Mrs. Branican. Ce que David Lindsay et ses prédécesseurs ont fait, c'était dans l'intérêt de la civilisation, de la science ou du commerce. Ce que je ferai, moi, c'est pour délivrer mon mari, aujourd'hui le seul survivant duFranklin. Depuis sa disparition, et contre l'opinion de tous, j'ai soutenu que John Branican était vivant, et j'ai eu raison. Pendant six mois, pendant un an, s'il le faut, je parcourrai ces territoires avec la conviction que je le retrouverai et j'aurai raison de nouveau. Je compte sur le dévouement de mes compagnons, monsieur le gouverneur, et notre devise sera: Jamais en arrière!
— C'est la devise des Douglas, mistress, et je ne doute pas qu'elle vous mène au but…
— Oui… avec l'aide de Dieu!»
Mrs. Branican prit congé du gouverneur, en le remerciant du concours qu'il lui avait prêté dès son arrivée à Adélaïde. Le soir même — 9 septembre — elle quittait la capitale de l'Australie méridionale. Les chemins de fer australiens sont établis dans d'excellentes conditions: wagons confortables qui roulent sans secousse; voies dont le parfait état ne provoque que d'insensibles trépidations. Le train se composait de six voitures, en comprenant les deux fourgons de bagages. Mrs. Branican occupait un compartiment réservé avec une femme, nommée Harriett, d'origine mi-saxonne mi-indigène, qu'elle avait engagée à son service. Tom Marix et les gens de l'escorte s'étaient placés dans les autres compartiments. Le train ne s'arrêtait que pour le renouvellement de l'eau et du combustible de la machine, et ne faisait que des haltes très courtes aux principales stations. La durée du parcours serait ainsi abrégée d'un quart environ. Au delà d'Adélaïde, le train se dirigea vers Gawler en remontant le district de ce nom. Sur la droite de la ligne se dressaient quelques hauteurs boisées qui dominent cette partie du territoire. Les montagnes de l'Australie ne se distinguent pas par leur altitude, qui ne dépasse guère deux mille mètres, et elles sont en général reportées à la périphérie du continent. On leur attribue une origine géologique très reculée, leur composition comprenant surtout le granit et les couches siluriennes. Cette portion du district, très accidentée, coupée de gorges, obligeait la voie à faire de nombreux détours, tantôt le long de vallées étroites, tantôt au milieu d'épaisses forêts, où la multiplication de l'eucalyptus est vraiment exubérante. À quelques degrés de là, lorsqu'il desservira les plaines du centre, le railway pourra suivre l'imperturbable ligne droite qui doit être la caractéristique du chemin de fer moderne.
À partir de Gawler, d'où se détache un embranchement sur Great- Bend, le grand fleuve Murray décrit un coude brusque en s'infléchissant vers le sud. Le train, après l'avoir quitté, et avoir côtoyé la limite du district de Light, atteignit le district de Stanley à la hauteur du trente-quatrième parallèle. S'il n'eût fait nuit, on aurait pu apercevoir la dernière cime du mont Bryant, le plus élevé de ce noeud orographique, qui se projette à l'est de la voie. Depuis ce point, les dénivellations du sol se font plutôt sentir à l'ouest, et la ligne longe la base tourmentée de cette chaîne, dont les principaux sommets sont les monts Bluff, Remarkable, Brown et Ardon. Leurs ramifications viennent mourir sur les bords du lac Torrens, vaste bassin en communication, sans doute, avec le golfe Spencer, qui entaille profondément la côte australienne.
Le lendemain, au lever du soleil, le train passa en vue de ces Flinders-Ranges, dont le mont Serle forme l'extrême projection. À travers les vitres de son wagon, Mrs. Branican regardait ces territoires si nouveaux pour elle. C'était donc là cette Australie que l'on a à bon droit dénommée la «Terre des paradoxes», dont le centre n'est qu'une vaste dépression au-dessous du niveau océanique; où les cours d'eau, pour la plupart sortis des sables, sont peu à peu absorbés avant d'aboutir à la mer; où l'humidité manque à l'air comme au sol; où se multiplient les plus étranges animaux qui soient au monde; où vivent à l'état errant ces tribus farouches qui fréquentent les régions du centre et de l'ouest. Là- bas, au nord et à l'ouest, s'étendent ces interminables déserts de la Terre Alexandra et de l'Australie occidentale, au milieu desquels l'expédition allait chercher les traces du capitaine John. Sur quel indice se guiderait-elle, lorsqu'elle aurait dépassé la zone des bourgades et des villages, quand elle en serait réduite aux vagues indications, obtenues au chevet de Harry Felton?
Et, à ce propos, une objection avait été posée à Mrs. Branican: Était-il admissible que le capitaine John, depuis neuf ans qu'il était prisonnier de ces Australiens nomades, n'eût jamais trouvé l'occasion de leur échapper? À cette objection, Mrs. Branican n'avait eu à opposer que cette réponse: c'est que, d'après le dire de Harry Felton, à son compagnon et à lui une seule occasion de s'enfuir s'était offerte pendant cette longue période — occasion dont John n'avait pu profiter. Quant à l'argument fondé sur ce qu'il n'entrait pas dans les habitudes des indigènes de respecter la vie de leurs prisonniers, vraisemblable ou non, ce fait s'était produit pour les survivants duFranklin, et Harry Felton en était la preuve. D'ailleurs, n'existait-il pas un précédent en ce qui concernait l'explorateur William Classen disparu voilà trente- huit ans, et que l'on croyait encore chez l'une des tribus de l'Australie septentrionale? Eh bien! n'était-ce pas précisément le sort du capitaine John, puisque, en dehors de simples présomptions, on avait la déclaration formelle de Harry Felton? Il est d'autres voyageurs qui n'ont jamais reparu, et rien ne démontre qu'ils aient succombé. Qui sait si ces mystères ne s'éclairciront pas un jour!
Cependant le train filait avec rapidité, sans s'arrêter aux petites stations. Si la voie ferrée eût été reportée un peu plus vers l'ouest, elle aurait contourné les bords de ce lac Torrens, qui se recourbe en forme d'arc — lac long et étroit, près duquel s'accentuent les premières ondulations des Flinders-Ranges. Le temps était chaud. Même température que dans l'hémisphère boréal au mois de mars pour les pays que traverse le trentième parallèle, tels l'Algérie, le Mexique ou la Cochinchine. On pouvait craindre quelques pluies ou même l'un de ces violents orages que la caravane appellerait en vain de tous ses voeux, lorsqu'elle serait engagée sur les plaines de l'intérieur. Ce fut en ces conditions que Mrs. Branican atteignit, à trois heures de l'après-midi, la station de Farina-Town.
Là s'arrête le railway, et les ingénieurs australiens s'occupent de le pousser plus avant vers le nord, dans la direction de l'Overland-Telegraf-Line qui prolonge ses fils jusqu'au littoral de la mer d'Arafoura. Si le chemin de fer continue de la suivre, il devra s'incliner vers l'ouest, afin de passer entre le lac Torrens et le lac Eyre. Au contraire, il se développera à la surface des territoires situés à l'orient de ce lac, s'il n'abandonne pas le méridien qu'elle remonte à partir d'Adélaïde.
Zach Fren et ses hommes étaient réunis à la gare, lorsque Mrs. Branican descendit de son wagon. Ils l'accueillirent avec grande sympathie et respectueuse cordialité. Le brave maître était ému jusqu'au fond du coeur. Douze jours, douze longs jours! sans avoir vu la femme du capitaine John, cela ne lui était pas arrivé depuis le dernier retour duDolly-Hopeà San-Diégo. Dolly fut très heureuse de retrouver son compagnon, son ami Zach Fren, dont le dévouement lui était assuré. Elle sourit en lui pressant la main - - elle qui avait presque oublié le sourire!
Cette station de Farina-Town est de création récente. Il est même des cartes modernes sur lesquelles elle ne figure pas. On reconnaît là l'embryon d'une de ces villes que les railways anglais ou américains «produisent» sur leur passage, comme les arbres produisent des fruits; mais ils mûrissent vite, ces fruits, grâce au génie improvisateur et pratique de la race saxonne. Et telles de ces stations, qui ne sont que des villages, montrent déjà par leur disposition générale, l'agencement des places, des rues, des boulevards, qu'elles deviendront des villes à court délai.
Ainsi était Farina-Town — formant, à cette époque, le terminus du chemin de fer d'Adélaïde.
Mrs. Branican ne devait pas séjourner dans cette station. Zach Fren s'était montré aussi intelligent qu'actif. Le matériel de l'expédition, rassemblé par ses soins, comprenait quatre chariots à boeufs et leurs conducteurs, deux buggys, attelés chacun de deux bons chevaux, et les cochers chargés de les conduire. Les chariots avaient déjà reçu divers objets de campement, qui avaient été expédiés d'Adélaïde. Lorsque les fourgons du train auraient versé leur contenu, ils seraient prêts à partir. Ce serait l'affaire de vingt-quatre ou trente-six heures.
Dès le jour même Mrs. Branican examina ce matériel en détail. Tom Marix approuva les mesures prises par Zach Fren. Dans ces conditions, on atteindrait sans peine l'extrême limite de la région où les chevaux et les boeufs trouvent l'herbe nécessaire à leur nourriture, et surtout l'eau, dont on rencontrerait rarement quelque filet dans les déserts du centre.
«Mistress Branican, dit Tom Marix, tant que nous suivrons la ligne télégraphique, le pays offrira des ressources, et nos bêtes n'auront pas trop à souffrir. Mais, au delà, lorsque la caravane se jettera vers l'ouest, il faudra remplacer chevaux et boeufs par des chameaux de bât et de selle. Ces animaux peuvent seuls affronter ces régions brûlantes, en se contentant des puits que séparent souvent plusieurs jours de marche.
— Je le sais, Tom Marix, répondit Dolly, et je me fierai à votre expérience. Nous reconstituerons la caravane, dès que nous serons à la station d'Alice-Spring, où je compte arriver dans le plus bref délai possible.
— Les chameliers sont partis il y a quatre jours avec le convoi des chameaux, ajouta Zach Fren, et ils nous attendront à cette station…
— Et n'oubliez pas, mistress, dit Tom Marix, que là commenceront les véritables difficultés de la campagne…
— Nous saurons les vaincre!» répondit Dolly.
Ainsi, suivant le plan minutieusement arrêté, la première partie du voyage, qui comprenait un parcours de trois cent cinquante milles, allait s'accomplir avec les chevaux, les buggys et les chariots à boeufs. Sur trente hommes de l'escorte, les blancs, au nombre de quinze, devaient être montés; mais, ces épaisses forêts, ces territoires capricieusement accidentés, ne permettant pas de longues étapes, les noirs pourraient sans peine suivre la caravane en piétons. Lorsqu'elle aurait été reformée à la station d'Alice- Spring, les chameaux seraient réservés aux blancs, chargés d'opérer des reconnaissances, soit pour recueillir des renseignements sur les tribus errantes, soit pour découvrir les puits disséminés à la surface du désert.
Il convient de mentionner ici que les explorations entreprises à travers le continent australien, ne s'exécutent pas autrement, depuis l'époque où les chameaux ont été, avec un tel avantage, introduits en Australie. Les voyageurs du temps des Burke, des Stuart, des Giles, n'eussent pas été soumis à de si rudes épreuves, s'ils avaient eu ces utiles auxiliaires à leur disposition. C'est en 1866 que M. Elder en importa de l'Inde un assez grand nombre avec leur équipe de chameliers afghans, et cette race d'animaux a prospéré. Sans nul doute, c'est grâce à leur emploi que le colonel Warburton a pu mener à bonne fin cette audacieuse campagne, qui avait pris Alice-Spring pour point de départ, et Rockbonne pour point d'arrivée sur le littoral de la Terre de Witt, à Nichol-Bay. Plus tard, si David Lindsay a réussi à franchir le continent du nord au sud avec des chevaux de bât, c'est parce qu'il s'est peu éloigné des régions que sillonne la ligne télégraphique, où il trouvait en eau et en fourrage ce qui manque aux solitudes australiennes.
Et, à propos de ces hardis explorateurs qui n'hésitent pas à braver ainsi des périls et des fatigues de toutes sortes, Zach Fren fut conduit à dire:
«Vous ignorez, mistress Branican, que nous sommes devancés sur la route d'Alice-Spring?
— Devancés, Zach?
— Oui, mistress. Ne vous souvenez-vous pas de cet Anglais et de son domestique chinois, qui avaient pris passage à bord duBrisbanede Melbourne à Adélaïde?
— En effet, répondit Dolly, mais ces passagers ont débarqué àAdélaïde. N'y sont-ils point restés?…
— Non, mistress. Il y a trois jours, Jos Meritt — c'est ainsi qu'il se nomme — est arrivé à Farina-Town par le railway. Il m'a même demandé des détails circonstanciés touchant notre expédition, la route qu'elle comptait suivre, et se contentant de répondre: «Bien!… Oh!… Très bien!» tandis que son Chinois, hochant la tête semblait dire: «Mal!… Oh!… Très mal!» Puis, le lendemain, au petit jour, l'un et l'autre ont quitté Farina-Town en se dirigeant vers le nord.