XII

Jusqu'à minuit, il ne se produisit rien d'anormal. Tom Marix, Zach Fren et Godfrey veillaient tour à tour. Tantôt l'un, tantôt l'autre se relevait, afin d'observer l'horizon vers le nord. Cet horizon était d'une clarté et même d'une pureté sinistre. La lune, couchée en même temps que le soleil, avait disparu derrière les dunes de l'ouest. Des centaines d'étoiles brillaient autour de la Croix du Sud qui étincelle au pôle antarctique du globe.

Un peu avant trois heures, cette illumination du firmament s'effaça. Une soudaine obscurité enveloppa la plaine d'un horizon à l'autre.

«Alerte!… Alerte!… cria Tom Marix.

— Qu'y a-t-il?» demanda Mrs. Branican, qui s'était brusquement relevée.

Auprès d'elle, Jane et la femme Harriett, Godfrey et Zach Fren, cherchaient à se reconnaître à travers cette obscurité. Les bêtes, étendues sur le sol, redressaient leurs têtes, s'effaraient en poussant des cris rauques d'épouvante.

«Mais qu'y a-t-il?… redemanda Mrs. Branican.

— Le simoun!» répondit Tom Marix.

Et ce furent les dernières paroles qui purent être entendues. L'espace s'était empli d'un tel tumulte, que l'oreille ne parvenait pas plus à y percevoir un son que les yeux à saisir une lueur au milieu de ces ténèbres.

C'était bien le simoun, ainsi que l'avait dit Tom Marix, un de ces ouragans subits, qui bouleversent les déserts australiens sur de vastes étendues. Un nuage énorme s'était levé du sud, et s'abattait sur la plaine — nuage formé non seulement de sable, mais des cendres arrachées à ces terrains calcinés par la chaleur.

Autour du campement, les dunes, se mouvant comme fait la houle de mer, déferlaient, non en embruns liquides, mais en poussière impalpable. Cela aveuglait, assourdissait, étouffait. On eût dit que la plaine allait se niveler sous cette rafale, déchaînée au ras du sol. Si les tentes eussent été dressées, il n'en serait pas resté un lambeau.

Tous sentaient l'irrésistible torrent d'air et de sable passer sur eux comme le cinglement d'une mitraille. Godfrey tenait Dolly à deux mains, ne voulant pas être séparé d'elle, si ce formidable assaut balayait la caravane vers le nord.

C'est bien ce qui arriva, en effet, et aucune résistance n'eût été possible.

Pendant cette tourmente d'une heure — une heure qui suffit à changer l'aspect de la contrée, en déplaçant les dunes, en modifiant le niveau général du sol — Mrs. Branican et ses compagnons, y compris les deux malades de l'escorte, furent traînés sur un espace de quatre à cinq milles, se relevant pour retomber, roulés parfois comme des brins de paille au milieu d'un tourbillon. Ils ne pouvaient ni se voir ni s'entendre, et risquaient de ne plus se retrouver. Et c'est ainsi qu'ils atteignirent les environs de Joanna-Spring, près des rives de l'Okaover-creek, au moment où, dégagé des dernières brumailles, le jour se refaisait sous les rayons du soleil levant.

Tous étaient-ils présents à l'appel?… Tous?… Non.

Mrs. Branican, la femme Harriett, Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, Zach Fren, Tom Marix, les blancs restés à leur poste, étaient là, et avec eux quatre chameaux de selle. Mais les noirs avaient disparu!… Disparus aussi les vingt autres chameaux — ceux qui portaient les vivres et ceux qui portaient la rançon du capitaine John!…

Et, lorsque Dolly appela Jane, Jane ne répondit pas.

Len et Jane Burker n'étaient plus là.

Derniers efforts

Cette disparition des noirs, des bêtes de selle et des bêtes de bât, constituait pour Mrs. Branican ainsi que pour ceux qui lui étaient restés fidèles une situation presque désespérée.

Trahison fut le mot que prononça tout d'abord Zach Fren — le mot que répéta Godfrey. La trahison n'était que trop évidente, étant données les circonstances dans lesquelles la disparition d'une partie du personnel s'était produite. Tel fut aussi l'avis de Tom Marix, qui n'ignorait rien de l'influence funeste, exercée par Len Burker sur les indigènes de l'escorte…

Dolly voulait douter encore. Elle ne pouvait croire à tant de duplicité, à tant d'infamie!

«Len Burker ne peut-il avoir été entraîné comme nous l'étions nous-mêmes?…

— Comme ça, juste avec les noirs, fit observer Zach Fren, en même temps que les chameaux qui portent nos vivres!…

— Et ma pauvre Jane! murmura Dolly. Séparée de moi, sans que je m'en sois aperçue!

— Len Burker n'a pas même voulu qu'elle restât près de vous, mistress, dit Zach Fren. Le misérable!…

— Misérable?… Bien!… Oh!… Très bien! ajouta Jos Meritt. Si tout cela n'est pas de la coquinerie, je consens à ne jamais retrouver le chapeau… historique… dont…»

Puis, se tournant vers le Chinois:

«Et que pensez-vous de l'affaire, Gîn-Ghi?

—Ai ya, mon maître Jos! Je pense que j'aurais mille et dix mille fois mieux fait de ne jamais mettre le pied dans un pays si peu confortable!

— Peut-être!» répliqua Jos Meritt.

La trahison était tellement caractérisée, en somme, que Mrs.Branican dut se rendre.

«Mais pourquoi m'avoir trompée? se demandait-elle. Qu'ai-je fait à Len Burker?… N'avais-je pas oublié le passé?… Ne les ai-je point accueillis comme mes parents, sa malheureuse femme et lui?… Et il nous abandonne, il nous laisse sans ressources, et il me vole le prix de la liberté de John!… Mais pourquoi?»

Personne ne connaissait le secret de Len Burker, et personne n'aurait pu répondre à Mrs. Branican. Seule, Jane eût été à même de révéler ce qu'elle savait des abominables projets de son mari, et Jane n'était plus là. Il n'était que trop vrai, cependant, Len Burker venait de mettre à exécution un plan préparé de longue main, un plan qui semblait avoir toutes les chances de réussite. Sous la promesse d'être bien payés, les noirs de l'escorte s'étaient facilement prêtés à ses vues. Au plus fort de la tourmente, tandis que deux des indigènes entraînaient Jane, sans qu'il eût été possible d'entendre ses cris, les autres avaient poussé vers le nord les chameaux dispersés autour du campement.

Personne ne les avait aperçus au milieu d'une obscurité profonde, épaissie par les tourbillons de poussière, et, avant le jour, Len Burker et ses complices étaient déjà à quelques milles dans l'est de Joanna-Spring.

Jane étant séparée de Dolly, son mari n'avait plus à craindre que, pressée par ses remords, elle en vint à trahir le secret de la naissance de Godfrey. D'ailleurs, dépourvus de vivres et de moyens de transport, il avait tout lieu de croire que Mrs. Branican et ses compagnons périraient au milieu des solitudes de Great-Sandy- Desert.

En effet, à Joanna-Spring, la caravane ne se trouvait guère à moins de trois cents milles de la Fitz-Roy. Au cours de ce long trajet, comment Tom Marix pourvoirait-il aux besoins du personnel, si réduit qu'il fût à présent?

L'Okaover-creek est un des principaux affluents du fleuve Grey, lequel va se jeter par un des estuaires de la Terre de Witt dans l'océan Indien.

Sur les bords de cette rivière, que les chaleurs excessives ne tarissent jamais, Tom Marix retrouva les mêmes ombrages, les mêmes sites, dont le colonel Warburton fait l'éloge avec une explosion de joie si intense.

De la verdure, des eaux courantes, après les interminables plaines sablonneuses de dunes et de spinifex, quel heureux changement! Mais, si le colonel Warburton, arrivé à ce point, était presque assuré d'atteindre son but, puisqu'il n'avait plus qu'à redescendre le creek jusqu'aux établissements de Rockbonne sur le littoral, il n'en était pas ainsi de Mrs. Branican. La situation, au contraire, allait s'empirer en traversant les arides régions qui séparent l'Okaover de la rivière Fitz-Roy.

La caravane ne se composait plus que de vingt-deux personnes sur quarante-trois qu'elle comptait au départ de la station d'Alice- Spring: Dolly et la femme indigène Harriett, Zach Fren, Tom Marix, Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, et avec eux les quinze blancs de l'escorte, dont deux étaient gravement malades. Pour montures, quatre chameaux seulement, les autres ayant été emmenés par Len Burker, y compris le mâle qui leur servait de guide et celui qui portait la kibitka. La bête, dont Jos Meritt appréciait fort les qualités, avait également disparu — ce qui obligerait l'Anglais à voyager à pied comme son domestique. En fait de vivres, il ne restait qu'un très petit nombre de boîtes de conserves, retrouvées dans une caisse qu'une des chamelles avait laissé choir. Plus de farine, ni de café, ni de thé, ni de sucre, ni de sel; plus de boissons alcooliques; plus rien de la pharmacie de voyage! Et comment Dolly pourrait-elle soigner les deux hommes dévorés par la fièvre? C'était le dénuement absolu, au milieu d'une contrée qui n'offrait aucune ressource.

Aux premières lueurs de l'aube, Mrs. Branican rassembla son personnel. Cette vaillante femme n'avait rien perdu de son énergie, vraiment surhumaine, et, par ses paroles encourageantes, elle parvint à ranimer ses compagnons. Ce qu'elle leur fit voir, c'était le but si près d'être atteint.

Le voyage fut repris et dans des conditions tellement pénibles que le plus confiant des hommes n'aurait pu espérer de le mener à bonne fin. Des quatre chameaux qui restaient, deux avaient dû être réservés aux malades qu'on ne pouvait abandonner à Joanna-Spring, une de ces stations inhabitées comme le colonel Warburton en signale plusieurs sur son itinéraire. Mais ces pauvres gens auraient-ils la force de supporter le transport jusqu'à la Fitz- Roy, d'où il serait peut-être possible de les expédier à quelque établissement de la côte?… C'était douteux, et le coeur de Mrs. Branican se brisait à l'idée que deux nouvelles victimes s'ajouteraient à celles que comptait déjà la catastrophe duFranklin…

Et pourtant Dolly ne renoncerait pas à ses projets! Non! elle ne suspendrait pas ses recherches! Rien ne l'arrêterait dans l'accomplissement de son devoir — dût-elle rester seule!

En quittant la rive droite de l'Okaover-creek, dont le lit avait été passé à gué un mille en amont de Joanna-Spring, la caravane se dirigea au nord-nord-est. À prendre cette direction, Tom Marix espérait rejoindre la Fitz-Roy, au point le plus rapproché de la courbe irrégulière qu'elle trace, avant de s'infléchir vers le Golfe du Roi.

La chaleur était plus supportable. Il avait fallu les plus vives instances — presque des injonctions — de la part de Tom Marix et de Zach Fren, pour que Dolly acceptât un des chameaux comme bête de selle. Godfrey et Zach Fren ne cessaient de marcher d'un bon pas. Pareillement Jos Meritt, dont les longues jambes avaient la rigidité d'une paire d'échasses. Et, lorsque Mrs. Branican lui offrait de prendre sa monture, il déclinait l'offre, disant:

«Bien!… Oh!… Très bien! Un Anglais est un Anglais, mistress, mais un Chinois n'est qu'un Chinois, et je ne vois aucun inconvénient à ce que vous fassiez cette proposition à Gîn-Ghi… Seulement, je lui défends d'accepter.»

Aussi Gîn-Ghi allait-il à pied, non sans récriminer en songeant aux lointaines délices de Sou-Tchéou, la cité des bateaux-fleurs, la ville adorée des Célestes.

Le quatrième chameau servait soit à Tom Marix, soit à Godfrey, quand il s'agissait de se porter en avant. La provision d'eau, puisée à l'Okaover-creek, ne tarderait pas à être consommée, et c'est alors que la question des puits redeviendrait des plus graves.

En quittant les rives du creek, on chemina vers le nord sur une plaine légèrement ondulée, à peine sillonnée de dunes sablonneuses, qui s'étendait jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon. Les touffes de spinifex y formaient des bouquets plus serrés, et divers arbrisseaux, jaunis par l'automne, donnaient à la région un aspect moins monotone. Peut-être une chance favorable permettrait-elle d'y rencontrer un peu de gibier. Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, qui ne se séparaient jamais de leurs armes, avaient heureusement conservé fusils et revolvers, et ils sauraient en faire bon emploi, le cas échéant. Il est vrai, les munitions, fort restreintes, ne devaient être employées qu'avec ménagement.

On alla ainsi plusieurs jours, une étape le matin, une étape le soir. Le lit des creeks qui sillonnaient ce territoire, n'était semé que de cailloux calcinés entre les herbes décolorées par la sécheresse. Le sable ne décelait pas la moindre trace d'humidité. Il était donc nécessaire de découvrir des puits, d'en découvrir un par vingt-quatre heures, puisque Tom Marix n'avait plus de tonnelets à sa disposition.

Aussi Godfrey se lançait-il à droite ou à gauche de l'itinéraire, dès qu'il se croyait sur une piste.

«Mon enfant, lui recommandait Mrs. Branican, ne fais pas d'imprudence!… Ne t'expose pas…

— Ne pas m'exposer, quand il s'agit de vous, mistress Dolly, de vous et du capitaine John!» répondait Godfrey.

Grâce à son dévouement, grâce aussi à une sorte d'instinct qui le guidait, divers puits furent découverts, en s'écartant parfois de plusieurs milles dans le nord ou dans le sud.

Donc, si les souffrances de la soif ne furent pas absolument épargnées, du moins ne furent-elles pas excessives sur cette portion de la Terre de Tasman, comprise entre l'Okaover-creek et la Fitz-Roy river. Maintenant, ce qui mettait le comble aux fatigues, c'était l'insuffisance des moyens de transport, le rationnement de la nourriture, réduite à de faibles restes de conserves, le manque de thé et de café, la privation de tabac, si pénible aux gens de l'escorte, l'impossibilité d'additionner une eau à demi saumâtre de la moindre goutte d'alcool. Après deux heures de marche, les plus énergiques tombaient de lassitude, d'épuisement, de misère.

Et puis, les bêtes trouvaient à peine de quoi manger au milieu de cette brousse, qui ne leur donnait ni une tige ni une feuille comestible. Plus de ces acacias nains, dont la résine, assez nutritive, est recherchée des indigènes aux époques de disette. Rien que les épines des maigres mimosas, mélangées aux touffes de spinifex. Les chameaux, la tête allongée, les reins ployants, traînaient les pieds, tombaient sur les genoux, et ce n'était pas sans grands efforts que l'on parvenait à les remettre debout.

Le 25, dans l'après-midi, Tom Marix, Godfrey et Zach Fren parvinrent à se procurer un peu de nourriture fraîche. Il y avait eu un passage de pigeons, d'allure sauvage, qui voletaient en troupes. Très fuyards, très rapides à s'échapper des touffes de mimosas, ils ne se laissaient pas approcher aisément. Toutefois, on finit par en abattre un certain nombre. Ils n'eussent pas été excellents — et ils l'étaient en réalité — que de malheureux affamés les auraient appréciés comme un gibier des plus savoureux. On se contentait de les faire griller devant un feu de racines sèches, et, pendant deux jours, Tom Marix put économiser les conserves.

Mais ce qui suffisait à nourrir les hommes ne suffisait pas à nourrir les animaux. Aussi, dans la matinée du 26, l'un des chameaux qui servait au transport des malades tomba-t-il lourdement sur le sol. Il fallut l'abandonner sur place, car il n'aurait pu se remettre en marche.

À Tom Marix revint la tâche de l'achever d'une balle dans la tête. Puis, ne voulant rien perdre de cette chair, qui représentait plusieurs jours de nourriture, bien que la bête fût extrêmement amaigrie par les privations, il s'occupa de la dépecer, suivant la méthode australienne.

Tom Marix n'ignorait pas que le chameau peut être utilisé dans son entier et servir à l'alimentation. Avec les os et une partie de la peau qu'il fit bouillir dans l'unique récipient qui lui restait, il obtint un bouillon, qui fut bien reçu de ces estomacs affamés. Quant à la cervelle, à la langue, aux joues de l'animal, ces morceaux, convenablement préparés, fournirent une nourriture plus solide. De même, la chair, coupée en lanières minces, et rapidement séchée au soleil, fut conservée, ainsi que les pieds, qui forment la meilleure partie de la bête. Ce qui était très regrettable, c'est que le sel faisait défaut, car cette chair salée se fût conservée plus facilement.

Le voyage se continuait dans ces conditions, à raison de quelques milles par jour. Par malheur, l'état des malades ne s'améliorait pas, faute de remèdes, sinon faute de soins. Tous n'arriveraient pas à ce but auquel tendaient les efforts de Mrs. Branican, à cette rivière Fitz-Roy, où les misères seraient peut-être atténuées dans une certaine mesure!

Et en effet, le 28 mars, puis le lendemain 29, les deux blancs succombèrent aux suites d'un épuisement trop prolongé. C'étaient des hommes originaires d'Adélaïde, l'un ayant à peine vingt-cinq ans, l'autre plus âgé d'une quinzaine d'années, et la mort vint les frapper l'un et l'autre sur cette route du désert australien.

Pauvres gens! c'étaient les premiers qui périssaient à la tâche, et leurs compagnons en furent très péniblement affectés. N'était- ce pas le sort qui les attendait tous, depuis la trahison de Len Burker, maintenant abandonnés au milieu de ces régions où les animaux eux-mêmes ne trouvent pas à vivre?

Et qu'aurait pu répondre Zach Fren, lorsque Tom Marix lui dit:

«Deux hommes morts pour en sauver un, sans compter ceux qui succomberont encore!…»

Mrs. Branican donna libre cours à sa douleur, à laquelle chacun prit part. Elle pria pour ces deux victimes, et leur tombe fut marquée d'une petite croix que les ardeurs du climat allaient bientôt faire tomber en poussière.

La caravane se remit en route.

Des trois chameaux qui restaient, les hommes les plus fatigués durent se servir à tour de rôle, afin de ne pas retarder leurs compagnons, et Mrs. Branican refusa d'affecter une de ces bêtes à son service. Pendant les haltes, ces animaux étaient employés à la recherche des puits, tantôt par Godfrey, tantôt par Tom Marix, car on ne rencontrait pas un seul indigène près duquel il eût été possible de se renseigner. Cela semblait indiquer que les tribus s'étaient reportées vers le nord-est de la Terre de Tasman. Dans ce cas, il faudrait suivre la trace des Indas jusqu'au fond de la vallée de la FitzRoy — circonstance très fâcheuse, puisque ce serait accroître le voyage de plusieurs centaines de milles.

Dès le commencement d'avril, Tom Marix reconnut que la provision de conserves touchait à sa fin. Il y avait donc nécessité de sacrifier un des trois chameaux. Quelques jours de nourriture assurés, cela permettrait sans doute d'atteindre la Fitz-Roy river, dont la caravane ne devait plus être éloignée que d'une quinzaine d'étapes.

Ce sacrifice étant indispensable, il fallut s'y résigner. On choisit la bête qui paraissait le moins en état de faire son service. Elle fut abattue, dépecée, réduite en lanières qui, séchées au soleil, possédaient des qualités assez nutritives, après qu'elles avaient subi une longue cuisson. Quant aux autres portions de l'animal, sans oublier le coeur et le foie, elles furent soigneusement mises en réserve.

Entre temps, Godfrey parvint à tuer plusieurs couples de pigeons - - faible contingent, il est vrai, lorsqu'il s'agissait de pourvoir à l'alimentation de vingt personnes. Tom Marix reconnut aussi que les touffes d'acacias commençaient à reparaître sur la plaine, et il fut possible d'employer comme nourriture leurs graines préalablement grillées sur le feu.

Oui! il était temps d'atteindre la vallée de la Fitz-Roy, d'y trouver les ressources qu'on eût vainement demandées à cette contrée maudite. Un retard de quelques jours, et la plupart de ces pauvres gens n'auraient pas la force d'y arriver.

À la date du 5 avril, il ne restait plus rien des conserves, rien de la viande fournie par le dépeçage des chameaux. Une poignée de graines d'acacias, voilà à quoi Mrs. Branican et ses compagnons étaient réduits.

En effet, Tom Marix hésitait à sacrifier les deux dernières bêtes qui avaient survécu. En songeant au chemin qu'il fallait encore parcourir, il ne pouvait s'y résoudre. Il dut en venir là, pourtant, et dès le soir même, car personne n'avait mangé depuis quinze heures.

Mais au moment de la halte, un des hommes accourut en criant:

«Tom Marix… Tom Marix… les deux chameaux viennent de tomber.

— Essayez de les relever…

— C'est impossible.

— Alors qu'on les tue sans attendre…

— Les tuer?… répondit l'homme. Mais ils vont mourir, s'ils ne sont morts déjà!

— Morts!» s'écria Tom Marix.

Et il ne put retenir un geste de désespoir, car, une fois morts, la chair de ces animaux ne serait plus mangeable. Suivi de Mrs. Branican, de Zach Fren, de Godfrey et de Jos Meritt, Tom Marix se rendit à l'endroit où les deux bêtes venaient de s'abattre. Là, couchées sur le sol, elles s'agitaient convulsivement, l'écume à la bouche, les membres contractés, la poitrine haletante. Elles allaient mourir, et non de mort naturelle.

«Que leur est-il donc arrivé? demanda Dolly. Ce n'est pas la fatigue… ce n'est pas l'épuisement…

— Non, répondit Tom Marix, je crains que ce ne soit l'effet de quelque herbe malfaisante!

— Bien!… Oh!… Très bien! Je sais ce que c'est! répondit JosMeritt. J'ai déjà vu cela dans les provinces de l'est… dans leQueensland! Ces chameaux ont été empoisonnés…

— Empoisonnés?… répéta Dolly.

— Oui, dit Tom Marix, c'est le poison!

— Eh bien, reprit Jos Meritt, puisque nous n'avons plus d'autres ressources, il n'y a plus qu'à prendre exemple sur les cannibales… à moins de mourir de faim!… Que voulez-vous?… Chaque pays a ses usages, et le mieux est de s'y conformer!»

Le gentleman disait ces choses avec un tel accent d'ironie que, les yeux agrandis par le jeûne, plus maigre qu'il ne l'avait jamais été, il faisait peur à voir.

Ainsi donc les deux chameaux venaient de mourir empoisonnés. Et cet empoisonnement — Jos Meritt ne se trompait pas — était dû à une espèce d'ortie vénéneuse, assez rare pourtant dans ces plaines du nord-ouest: c'est la «moroïdes laportea» qui produit une sorte de framboise et dont les feuilles sont garnies de piquants acérés. Rien que leur contact provoque des douleurs très vives et très durables. Quant au fruit, il est mortel, si on ne le combat avec le jus du «colocasia macrorhiza», autre plante qui pousse le plus souvent sur les mêmes terrains que l'ortie vénéneuse.

L'instinct, qui empêche les animaux de toucher aux substances nuisibles, avait été vaincu cette fois, et les pauvres bêtes, n'ayant pu résister au besoin de dévorer ces orties, venaient de succomber dans d'horribles souffrances.

Comment se passèrent les deux jours suivants, ni Mrs. Branican ni aucun de ses compagnons n'en ont gardé le souvenir. Il avait fallu abandonner les deux animaux morts, car, une heure après, ils étaient en état de complète décomposition, tant est rapide l'effet de ce poison végétal. Puis, la caravane, se traînant dans la direction de la Fitz-Roy, cherchait à découvrir les mouvements de terrains qui encadrent la vallée… Pourraient-ils l'atteindre tous?… Non, et quelques-uns demandaient déjà qu'on les tuât sur place, afin de leur épargner une plus effroyable agonie…

Mrs. Branican allait de l'un à l'autre… Elle essayait de les ranimer… Elle les suppliait de faire un dernier effort… Le but n'était plus éloigné… Quelques marches, les dernières… était le salut… Mais qu'aurait-elle pu obtenir là-bas de ces infortunés!

Le 8 avril au soir, personne n'eut la force d'établir le campement. Les malheureux rampaient au pied des spinifex pour en mâcher les feuilles poussiéreuses. Ils ne pouvaient plus parler… ils ne pouvaient plus aller au delà… Tous tombèrent à cette dernière halte.

Mrs. Branican résistait encore. Agenouillé près d'elle, Godfrey l'enveloppait d'un suprême regard… Il l'appelait «mère!… mère!…» comme un enfant qui supplie celle dont il est né de ne pas le laisser mourir…

Et Dolly, debout au milieu de ses compagnons, parcourait l'horizon du regard, en criant:

«John!… John!…»

Comme si c'était du capitaine John qu'un dernier secours eût pu lui venir!

Chez les Indas

La tribu des Indas, composée de plusieurs centaines d'indigènes, hommes, femmes, enfants, occupait à cette époque les bords de la Fitz-Roy, à cent quarante milles environ de son embouchure. Ces indigènes revenaient des régions de la Terre de Tasman, arrosées par le haut cours de la rivière. Depuis quelques jours, les hasards de leur vie nomade les avaient précisément ramenés à vingt-cinq milles de cette partie du Great-Sandy-Desert, où la caravane venait d'achever sa dernière halte, après un enchaînement de misères qui dépassaient la limite des forces humaines.

C'était chez ces Indas que le capitaine John et son second Harry Felton avaient vécu pendant neuf années. À la faveur des événements qui vont suivre, il a été possible de reconstituer leur histoire durant cette longue période, en complétant le récit fait par Harry Felton à son lit de mort.

Entre ces deux années 1875 et 1881 — on ne l'a point oublié — l'équipage duFranklinavait eu pour refuge une île de l'océan Indien, l'île Browse, située à deux cent cinquante milles environ de York-Sund, le point le plus rapproché de ce littoral qui s'arrondit au nord-ouest du continent australien. Deux des matelots ayant péri pendant la tempête, les naufragés, au nombre de douze, avaient vécu six ans dans cette île, sans aucun moyen de pouvoir se rapatrier, lorsqu'une chaloupe en dérive vint atterrir sur la côte.

Le capitaine John, voulant employer cette chaloupe au salut commun, la fit mettre en état d'atteindre la terre australienne, et l'approvisionna pour une traversée de quelques semaines. Mais cette chaloupe ne pouvant contenir que sept passagers, le capitaine John et Harry Felton s'y embarquèrent avec cinq de leurs compagnons, laissant les cinq autres sur l'île Browse, où ils devaient attendre qu'un navire leur fût expédié. On sait comment ces infortunés succombèrent avant d'avoir été recueillis, et dans quelles conditions le capitaine Ellis retrouva leurs restes, lors de la deuxième campagne duDolly-Hopeen 1883.

Après une traversée périlleuse au milieu de ces détestables parages de l'océan Indien, la chaloupe accosta le continent à la hauteur du cap Lévêque, et parvint à pénétrer dans le golfe même où se jette la rivière Fitz-Roy. Mais la mauvaise fortune voulut que le capitaine John fut attaqué par les indigènes — attaque pendant laquelle quatre de ses hommes furent tués en se défendant.

Ces indigènes, appartenant à la tribu des Indas, entraînèrent vers l'intérieur le capitaine John, le second Harry Felton et le dernier matelot échappé au massacre. Ce matelot, qui avait été blessé, ne devait pas guérir de ses blessures. Quelques semaines plus tard, John Branican et Harry Felton étaient les seuls survivants de la catastrophe duFranklin.

Alors commença pour eux une existence qui, dans les premiers jours, fut sérieusement menacée. On l'a dit, ces Indas, ainsi que toutes les tribus errantes ou sédentaires de l'Australie septentrionale, sont farouches et sanguinaires. Les prisonniers qu'ils font dans leurs guerres incessantes de tribus à tribus, ils les tuent impitoyablement et les dévorent. Il n'existe pas de coutume plus profondément invétérée que le cannibalisme chez ces aborigènes, de véritables bêtes fauves.

Pourquoi le capitaine John et Harry Felton furent-ils épargnés?Cela tint aux circonstances.

On n'ignore pas que, parmi les indigènes de l'intérieur et du littoral, l'état de guerre se perpétue de générations en générations. Les sédentaires s'attaquent de village à village, se détruisent et se repaissent des prisonniers qu'ils ont faits. Mêmes coutumes chez les nomades: ils se poursuivent de campement en campement, et la victoire finit toujours par d'épouvantables scènes d'anthropophagie. Ces massacres amèneront inévitablement la destruction de la race australienne, et aussi sûrement que les procédés anglo-saxons, bien qu'en certaines circonstances, ces procédés aient été d'une barbarie inavouable. Comment qualifier autrement de pareils actes — les noirs, chassés par les blancs comme un gibier, avec toutes les émotions raffinées que peut procurer ce genre de sport; les incendies propagés largement, afin que les habitants ne soient pas plus épargnés que les «gunyos» d'écorce, qui leur servent de demeures? Les conquérants ont même été jusqu'à se servir de l'empoisonnement en masse par la strychnine, ce qui permettait d'obtenir une destruction plus rapide. Aussi a-t-on pu citer cette phrase, échappée à la plume d'un colon australien:

«Tous les hommes que je rencontre sur mes pâturages, je les tue à coups de fusil, parce que ce sont des tueurs de bétail; toutes les femmes, parce qu'elles mettent au monde des tueurs de bétail, et tous les enfants, parce qu'ils deviendraient des tueurs de bétail!»

On comprend dès lors la haine que les Australiens ont vouée à leurs bourreaux — haine conservée par voie d'atavisme. Il est rare que les blancs qui tombent entre leurs mains ne soient pas massacrés sans merci. Pourquoi donc les naufragés duFranklinavaient-ils été épargnés par les Indas?

Très probablement, s'il ne fût mort peu de temps après avoir été fait prisonnier, le matelot aurait subi le sort commun. Mais le chef de la tribu, un indigène nommé Willi, ayant eu des relations avec les colons du littoral, les connaissait assez pour avoir remarqué que le capitaine John et Harry Felton étaient deux officiers, dont il aurait peut-être à tirer un double parti. En sa qualité de guerrier, Willi pourrait mettre leurs talents à profit dans ses luttes avec les tribus rivales; en sa qualité de négociant, qui s'entendait aux choses du négoce, il entrevoyait une lucrative affaire, c'est-à-dire une belle et bonne rançon, que lui vaudrait la délivrance des deux prisonniers. Ceux-ci eurent donc la vie sauve, mais durent se plier à cette existence des nomades qui leur fut d'autant plus pénible que les Indas les soumettaient à une surveillance incessante. Gardés à vue jour et nuit, ne pouvant s'éloigner des campements, ils avaient vainement tenté deux ou trois fois de s'évader, ce qui avait failli même leur coûter la vie.

Entre temps, lors de ces fréquentes rencontres de tribus à tribus, ils étaient mis en demeure d'intervenir au moins par leurs conseils — conseils réellement précieux, et dont Willi tira grand avantage, puisque la victoire lui fut désormais assurée… Grâce à ses succès, cette tribu était actuellement l'une des plus puissantes de celles qui fréquentent les divers territoires de l'Australie occidentale.

Ces populations du nord-ouest appartiennent vraisemblablement aux races mélangées des Australiens et des indigènes de la Papouasie. À l'exemple de leurs congénères, les Indas portent les cheveux longs et bouclés; leur teint est moins foncé que celui des indigènes des provinces méridionales, qui semblent former une race plus vigoureuse; leur taille, de proportion plus modeste, se tient dans la moyenne d'un mètre trente. Les hommes sont physiquement mieux constitués que les femmes; si leur front est un peu fuyant, il domine des arcades sourcilières assez proéminentes — ce qui est signe d'intelligence, à en croire les ethnologistes; leurs yeux, dont l'iris est foncé, ont la pupille enflammée d'un feu ardent; leurs cheveux, de couleur très brune, ne sont pas crépus comme ceux des nègres africains; toutefois leur crâne est peu volumineux, et la nature n'y a pas généreusement prodigué la matière cérébrale. On les appelle des «noirs», bien qu'ils ne soient point d'un noir de Nubiens: ils sont «chocolatés», s'il est permis de fabriquer ce mot, qui donne exactement la nuance de leur coloration générale.

Le nègre australien est doué d'un odorat extraordinaire, qui rivalise avec celui des meilleurs chiens de chasse. Il reconnaît les traces d'un être humain ou d'un animal rien qu'en humant le sol, en flairant les herbes et les broussailles. Son nerf auditif est également d'une extrême sensibilité, et il peut percevoir, paraît-il, le bruit des fourmis qui travaillent au fond d'une fourmilière. Quant à ranger ces indigènes dans l'ordre des grimpeurs, cette classification ne manquerait pas de justesse, car il n'est pas de gommier si haut et si lisse, dont ils ne puissent atteindre la cime en se servant d'un roseau de rotang flexible auquel ils donnent le nom de «kâmin» et grâce à la conformation légèrement préhensile de leurs orteils.

Ainsi que cela a été noté déjà à propos des indigènes de la Finke- river, la femme australienne vieillit vite et n'atteint guère la quarantaine, que les hommes dépassent communément d'une dizaine d'années en certaine partie du Queensland. Ces malheureuses créatures ont pour fonction d'accomplir les plus rudes travaux du ménage; ce sont des esclaves, courbées sous le joug de maîtres d'une impitoyable dureté, contraintes de porter les fardeaux, les ustensiles, les armes, de chercher les racines comestibles, les lézards, les vers, les serpents, qui servent à la subsistance de la tribu. Mais, s'il en est reparlé ici, c'est pour dire qu'elles soignent avec affection leurs enfants, dont les pères se soucient médiocrement, car un enfant est une charge pour sa mère, qui ne peut plus s'adonner exclusivement aux soins de cette existence nomade, dont la responsabilité repose sur elle. Aussi, chez certaines peuplades, a-t-on vu les nègres obliger leurs femmes à se couper les seins, afin de se mettre dans l'impossibilité de nourrir. Et, cependant — coutume horrible et qui semble en désaccord avec cette précaution prise pour en diminuer le nombre - - ces petits êtres, en temps de disette, sont mangés dans diverses tribus indigènes, où le cannibalisme est encore porté aux derniers excès.

C'est que, chez ces nègres australiens — à peine dignes d'appartenir à l'humanité — la vie est concentrée sur un acte unique. «Ammeri!… Ammeri!» ce mot revient incessamment dans la langue indigène, et il signifie: faim. Le geste le plus fréquent de ces sauvages consiste à se frapper le ventre, car leur ventre n'est que trop souvent vide.

Dans ces pays sans gibier et sans culture, on mange à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, lorsque l'occasion se présente, avec cette préoccupation constante d'un jeûne prochain et prolongé. Et, en effet, de quoi peuvent se nourrir ces indigènes — les plus misérables indubitablement de tous ceux que la nature a dispersés à la surface des continents? D'une sorte de grossière galette, nommée «damper», faite d'un peu de blé sans levain, cuite non pas au four, mais sous des cendres brûlantes — du miel, qu'ils récoltent parfois, à la condition d'abattre l'arbre au sommet duquel les abeilles ont établi leur ruche — de ce «kadjerah», espèce de bouillie blanche, obtenue par l'écrasement des fruits du palmier vénéneux, dont le poison a été extrait à la suite d'une délicate manipulation — de ces oeufs de poules de jungle, enfouis dans le sol et que la chaleur fait éclore artificiellement — de ces pigeons particuliers à l'Australie, qui suspendent leurs nids à l'extrémité des branches d'arbres. Enfin, ils utilisent encore certaines sortes de larves coléoptères, les unes recueillies entre la ramure des acacias, les autres déterrées au milieu des pourritures ligneuses, qui encombrent le dessous des fourrés… Et, c'est tout.

Voilà pourquoi, dans cette lutte de chaque heure pour l'existence, le cannibalisme s'explique avec toutes ses horribles monstruosités. Ce n'est pas même l'indice d'une férocité innée, ce sont les conséquences d'un besoin impérieux que la nature pousse le noir australien à satisfaire, car il meurt de faim. Aussi, dans ces conditions, que se passe-t-il?

Sur le cours inférieur du Murray et chez les peuples de la région du nord, la coutume est de tuer les enfants pour s'en repaître, et même on coupe aux mères une phalange du doigt à chaque enfant qu'elle est contrainte de livrer à ces festins d'anthropophages. Détail épouvantable: lorsqu'elle n'a plus rien à manger, la mère va jusqu'à dévorer le petit être sorti de ses entrailles, et des voyageurs ont entendu ces malheureuses parler de cette abomination comme de l'acte le plus simple!

Toutefois, ce n'est pas uniquement la faim qui pousse les Australiens au cannibalisme: ils ont un goût très prononcé pour la chair humaine — cette chair qu'ils appellent «talgoro», «la viande qui parle», suivant une de leurs expressions d'un effrayant réalisme. S'ils ne s'abandonnent pas à ce désir entre gens de la même tribu, ils n'en font pas moins la chasse à l'homme. Grâce à ces guerres incessantes, ces expéditions n'ont d'autre but que de se procurer le talgoro, aussi bien celui que l'on mange fraîchement tué que celui qui est mis en réserve. Et, voici ce qu'affirme le docteur Carl Lumholtz: pendant son audacieux voyage à travers les provinces du nord-est, les noirs de son escorte ne cessaient de traiter cette question de nourriture, disant: «Pour les Australiens, rien ne vaut la chair humaine.» Et encore faut-il que ce ne soit pas la chair des blancs, car ils lui trouvent un arrière-goût de sel fort désagréable.

Il y a d'ailleurs un autre motif qui prédispose ces tribus à s'entre-détruire. Les Australiens sont extraordinairement crédules. Ils s'effraient de la voix du «kvin'gan'», du mauvais esprit, qui court les campagnes et fréquente les gorges des contrées montagneuses, bien que cette voix ne soit que le chant mélancolique d'un charmant oiseau, l'un des plus curieux de l'ornithologie australienne. Cependant, s'ils admettent l'existence d'un être supérieur et méchant, d'après les voyageurs les plus autorisés, jamais un indigène ne fait une prière et nulle part on ne trouve des vestiges de pratiques religieuses.

En réalité, ils sont très superstitieux, et, comme ils ont cette ferme croyance que leurs ennemis peuvent les faire périr par sortilèges, ils se hâtent de les tuer — ce qui, joint aux habitudes de cannibalisme, soumet ces contrées à un régime de destruction sans limites.

On notera, en passant, que les Australiens ont le respect des morts. Ils ne les mettent point en contact avec la terre; ils entourent les corps de bandelettes de feuillage ou d'écorce, et les déposent dans des fosses peu profondes, les pieds tournés vers le levant, à moins qu'ils ne les enterrent debout, ainsi que cela se pratique chez certaines tribus. La tombe d'un chef est alors recouverte d'une hutte, dont l'entrée est orientée vers l'est. Il faut aussi ajouter que, parmi les moins sauvages, on relève cette croyance bizarre: c'est que les morts doivent renaître sous la forme d'hommes blancs, et, suivant l'observation de Carl Lumholtz, la langue du pays emploie le même mot pour désigner «l'esprit et l'homme de couleur blanche». Selon une autre superstition indigène, les animaux auraient été antérieurement des créatures humaines — ce qui est de la métempsycose à rebours.

Telles sont ces tribus du continent australien, destinées sans doute à disparaître un jour comme ont disparu les habitants de la Tasmanie. Tels étaient ces Indas, entre les mains desquels étaient tombés John Branican et Harry Felton.

Après la mort du matelot, John Branican et Harry Felton avaient dû suivre les Indas dans leurs pérégrinations continues au milieu des régions du centre et du nord-ouest. Tantôt attaquant les tribus hostiles, tantôt attaqués par elles, ils obtenaient une incontestable supériorité sur leurs ennemis, grâce à ces conseils de leurs prisonniers dont Willi tenait bon compte. Des centaines de milles furent franchis depuis le Golfe du Roi jusqu'au golfe de Van Diémen, entre la vallée de la Fitz-Roy river et la vallée de la Victoria, et jusqu'aux plaines de la Terre Alexandra. C'est ainsi que le capitaine John et son second traversèrent ces contrées inconnues des géographes, restées en blanc sur les cartes modernes, dans l'est de la Terre de Tasman, de la Terre d'Arnheim et des territoires du Great-Sandy-Desert.

Si ces interminables voyages leur paraissaient extrêmement pénibles, les Indas ne s'en préoccupaient même pas. Leur habitude est de vivre ainsi, sans souci des distances ni même du temps, dont ils ont à peine une notion exacte. En effet, sur tel événement qui ne doit s'accomplir que dans cinq ou six mois par exemple, l'indigène répond de très bonne foi qu'il arrivera dans deux, dans trois jours… ou la semaine prochaine. L'âge qu'il a, il l'ignore; l'heure qu'il est, il ne le sait pas davantage. Il semble que l'Australien soit d'une espèce spéciale dans l'échelle des êtres — comme le sont plusieurs animaux de son pays.

C'est à de telles moeurs que John Branican et Harry Felton furent contraints de se conformer. Ces fatigues, provoquées par des déplacements quotidiens, ils durent les subir. Cette nourriture, si insuffisante quelquefois, si répugnante toujours, ils durent s'en contenter. Et cela, sans parler des épouvantables scènes de cannibalisme dont ils ne purent jamais empêcher les horreurs, après ces batailles où les ennemis étaient tombés par centaines.

En se soumettant ainsi, l'intention bien arrêtée du capitaine John et de Harry Felton était d'endormir la vigilance de la tribu, afin de s'enfuir dès que l'occasion s'en présenterait. Et pourtant, ce qu'une évasion au milieu des déserts du nord-ouest présente de mauvaises chances, on l'a vu en ce qui concerne le second duFranklin. Mais les deux prisonniers étaient surveillés de si près que les occasions de fuir furent extrêmement rares, et c'est à peine si, dans le cours de neuf ans, John et son compagnon purent essayer de les mettre à profit. Une seule fois — c'était l'année même qui avait précédé l'expédition de Mrs. Branican en Australie — une seule fois, l'évasion aurait pu réussir. Voici dans quelles circonstances.

À la suite de combats avec des tribus de l'intérieur, les Indas occupaient alors un campement sur les bords du lac Amédée, au sud- ouest de la Terre Alexandra. Il était rare qu'ils se fussent aussi profondément engagés dans le centre du continent. Le capitaine John et Harry Felton, sachant qu'ils n'étaient qu'à trois cents milles de l'Overland-Telegraf-Line, crurent l'occasion favorable et résolurent d'en profiter. Après réflexion, il leur parut convenable de s'évader séparément, quitte à se rejoindre quelques milles au delà du campement. Après avoir déjoué la surveillance des indigènes, Harry Felton fut assez heureux pour gagner l'endroit où il devait attendre son compagnon. Par malheur, John venait d'être mandé près de Willi, qui réclamait ses soins à propos d'une blessure, reçue dans la dernière rencontre. John ne put donc s'éloigner, et Harry Felton l'attendit vainement pendant quelques jours… Alors, dans la pensée que s'il parvenait à gagner une des bourgades de l'intérieur ou du littoral, il pourrait organiser une expédition en vue de délivrer son capitaine, Harry Felton prit la direction du sud-est. Mais ce qu'il eut à supporter de fatigues, de privations, de misères, fut tel que, quatre mois après son départ, il vint tomber mourant sur le bord du Parru, dans le district d'Ulakarara de la Nouvelle- Galles du Sud. Ramené à l'hôpital de Sydney, il y avait langui pendant plusieurs semaines, puis il était mort, après avoir pu dire à Mrs. Branican tout ce qui concernait le capitaine John.

Terrible épreuve pour John de n'avoir plus son compagnon près de lui, et il fallait que son énergie morale fût à la hauteur de son énergie physique pour qu'il ne s'abandonnât pas au désespoir. À qui parlerait-il désormais de ce qui lui était si cher, de son pays, de San-Diégo, des êtres adorés qu'il avait laissés là-bas, de sa courageuse femme, de son fils Wat qui grandissait loin de lui et qu'il ne connaîtrait jamais peut-être, de M. William Andrew, de tous ses amis enfin?… Depuis neuf ans déjà, John était prisonnier des Indas, et combien d'années s'écouleraient, avant que la liberté lui fût rendue? Cependant, il ne perdit pas espoir, étant soutenu par cette pensée que s'il réussissait à gagner une des villes du littoral australien, Harry Felton ferait tout ce qu'il est humainement possible de faire pour délivrer son capitaine…

Pendant les premiers temps de sa captivité, John avait appris à parler la langue indigène, qui, par la logique de sa grammaire, la précision de ses termes, la délicatesse de ses expressions, semble témoigner que l'indigénat australien aurait joui autrefois d'une réelle civilisation. Aussi avait-il souvent entretenu Willi des avantages qu'il aurait à laisser ses prisonniers libres de retourner au Queensland ou dans l'Australie méridionale, d'où ils seraient en mesure de lui faire parvenir telle rançon qu'il exigerait. Mais, de nature très défiante, Willi n'avait rien voulu entendre à ce propos. Si la rançon arrivait, il rendrait la liberté au capitaine John et à son second. Quant à s'en rapporter à leurs promesses, jugeant probablement les autres d'après lui- même, jamais il n'avait voulu y consentir.

Il s'ensuit donc que l'évasion de Harry Felton, qui lui causa une violente irritation, rendit Willi plus sévère encore envers le capitaine John. On lui interdit d'aller et de venir pendant les haltes ou pendant les marches, et il dut subir la garde d'un indigène qui en répondait sur sa tête.

De longs mois s'écoulèrent sans que le prisonnier eût reçu aucune nouvelle de son compagnon. Et n'était-il pas fondé à croire que Harry Felton avait succombé en route? Si le fugitif eût réussi à gagner le Queensland ou la province d'Adélaïde, est-ce qu'il n'aurait pas déjà fait une tentative pour l'arracher aux mains des Indas?

Pendant le premier trimestre de l'année 1891 — c'est-à-dire au début de l'été australien — la tribu était revenue vers la vallée de la Fitz-Roy, où Willi passait habituellement la partie la plus chaude de la saison, et dans laquelle il trouvait les ressources nécessaires à sa tribu.

C'est là que les Indas se trouvaient encore dans les premiers jours d'avril, et leur campement occupait un coude de la rivière, à un endroit où venait se jeter un petit affluent, qui descendait des plaines du nord.

Depuis que la tribu était fixée en cet endroit, le capitaine John, n'ignorant pas qu'il devait être assez rapproché du littoral, avait songé à l'atteindre. S'il y parvenait, il ne lui serait peut-être pas impossible de se réfugier dans les établissements situés plus au sud, là où le colonel Warburton avait pu terminer son voyage.

John était décidé à tout risquer pour en finir avec cette odieuse existence, fût-ce par la mort.

Malheureusement, une modification, apportée aux projets des Indas, vint mettre à néant les espérances que le prisonnier avait pu concevoir. En effet, dans la seconde quinzaine d'avril, il fut manifeste que Willi se préparait à partir, afin de reporter son campement d'hiver sur le haut cours du fleuve.

Que s'était-il passé, et à quelles causes fallait-il attribuer ce changement des habitudes de la tribu?

Le capitaine John parvint à le savoir, mais ce ne fut pas sans peine: si la tribu cherchait à remonter le cours d'eau plus à l'est, c'est que la police noire venait d'être signalée sur le cours inférieur de la Fitz-Roy.

On n'a pas oublié ce que Tom Marix avait dit de cette police noire, qui, depuis les révélations fournies par Harry Felton sur le capitaine John, avait reçu ordre de se transporter sur les territoires du nord-ouest.

Cette police, très redoutée des indigènes, déploie un acharnement dont on ne peut se faire idée, quand elle a lieu de les poursuivre. Elle est commandée par un capitaine, appelé «mani», ayant sous ses ordres un sergent, une trentaine d'agents de race blanche et quatre-vingts agents de race noire, montés sur de bons chevaux, armés de fusils, de sabres et de pistolets. Cette institution, connue sous le nom de «native police», suffit à garantir la sécurité des habitants dans les régions qu'elle visite à diverses époques. Impitoyable dans les répressions qu'elle exerce sur les indigènes, si elle est blâmée par les uns au nom de l'humanité, elle est approuvée par les autres au nom de la sécurité publique. Le service qu'elle fait est très actif, et son personnel se transporte avec une rapidité incroyable d'un point du territoire à l'autre. Aussi les tribus nomades redoutent-elles de la rencontrer, et voilà pourquoi Willi, ayant appris qu'elle se trouvait dans le voisinage, se disposait à remonter le cours de la Fitz-Roy.

Mais ce qui était un danger pour les Indas, pouvait être le salut pour le capitaine John. S'il parvenait à rejoindre un détachement de cette police, c'était sa délivrance assurée, son rapatriement infaillible. Or, pendant la levée du campement, peut-être ne lui serait-il pas impossible de tromper la surveillance des indigènes?

Willi se douta-t-il des projets de son prisonnier, on pourrait le croire, puisque le matin du 20 avril, la porte de la hutte où John était enfermé ne s'ouvrit pas à l'heure habituelle. Un indigène était de garde près de cette hutte. Aux questions que John adressa, on ne fit aucune réponse. Lorsqu'il demanda à être conduit près de Willi, on refusa d'accéder à sa demande, et le chef ne vint même pas lui rendre visite.

Qu'était-il donc arrivé? Les Indas faisaient-ils en hâte leurs préparatifs pour quitter le campement? C'était probable, et John entendait les allées et venues tumultueuses autour de sa hutte, où Willi s'était contenté de lui envoyer quelques aliments.

Un jour entier s'écoula, puis un autre. Nul changement ne se produisit dans la situation. Le prisonnier était toujours étroitement surveillé. Mais, pendant la nuit du 22 au 23 avril, il put constater que les rumeurs du dehors avaient cessé, et il se demanda si les Indas ne venaient pas d'abandonner définitivement le campement de la Fitz-Roy river.

Le lendemain, dès l'aube, la porte de la hutte s'ouvrit brusquement.

Un homme — un blanc — parut devant le capitaine John. C'étaitLen Burker.

Le jeu de Len Burker

Il y avait trente-deux jours — depuis la nuit du 22 au 23 mars — que Len Burker s'était séparé de Mrs. Branican et de ses compagnons. Ce simoun, si fatal à la caravane, lui avait fourni l'occasion d'exécuter ses projets. Entraînant Jane, et suivi des noirs de l'escorte, il avait poussé devant lui les chameaux valides et entre autres ceux qui portaient la rançon du capitaine John.

Len Burker se trouvait dans des conditions plus favorables que Dolly pour rejoindre les Indas dans la vallée arrosée par la Fitz- Roy. Déjà, pendant sa vie errante, il avait eu de fréquents rapports avec les Australiens nomades, dont il connaissait la langue et les habitudes. La rançon volée lui assurait bon accueil de Willi. Le capitaine John, une fois délivré, serait en son pouvoir, et, cette fois…

Après avoir abandonné la caravane, Len Burker s'était hâté de prendre la direction du nord-ouest, et au lever du jour, ses compagnons et lui étaient à une distance de plusieurs milles.

Jane voulut alors implorer son mari, le supplier de ne point abandonner Dolly et les siens au milieu de ce désert, lui rappeler que c'était un crime ajouté au crime commis à la naissance de Godfrey, le prier de racheter son abominable conduite en rendant cet enfant à sa mère, en joignant ses efforts à ceux qu'elle faisait pour retrouver le capitaine John…

Jane n'obtint rien. Ce fut en vain. Empêcher Len Burker de marcher à son but, cela n'était au pouvoir de personne. Encore quelques jours, et il l'aurait atteint. Dolly et Godfrey morts de privations et de misères, John Branican disparu, l'héritage d'Edward Starter passerait entre les mains de Jane, c'est-à-dire entre les siennes, et, de ces millions, il saurait faire bon usage!

Il n'y avait rien à attendre de ce misérable. Il imposa silence à sa femme, qui dut se courber sous ses menaces, sachant bien que, s'il n'avait eu besoin d'elle pour entrer en possession de la fortune de Dolly, il l'aurait abandonnée depuis longtemps, et peut-être pis encore. Quant à s'enfuir, à tenter de rejoindre la caravane, comment aurait-elle pu y songer? Seule, que serait-elle devenue? D'ailleurs, deux des noirs ne devaient pas la quitter d'un instant.

Il n'y a pas lieu d'insister sur les incidents qui marquèrent le voyage de Len Burker. Ni les bêtes de somme ni les vivres ne lui faisaient défaut. Dans ces conditions, il put fournir de longues étapes en se rapprochant de la Fitz-Roy, avec des gens habitués à cette existence et qui avaient été moins éprouvés que les blancs depuis le départ d'Adélaïde.

En dix-sept jours, à la date du 8 avril, Len Burker eut atteint la rive gauche de la rivière, précisément le jour où Mrs. Branican et ses compagnons tombaient à leur dernière halte.

En cet endroit, Len Burker fit la rencontre de quelques indigènes, et il obtint d'eux des renseignements sur la situation actuelle des Indas. Ayant appris que la tribu avait suivi la vallée plus à l'ouest, il résolut de la redescendre, afin de se mettre en rapport avec Willi.

Le cheminement n'offrait plus aucune difficulté. Pendant ce mois d'avril, dans la province de l'Australie septentrionale, le climat de ces régions est moins excessif, quelque bas qu'elle soit située en latitude. Il était évident que si la caravane de Mrs. Branican avait pu atteindre la Fitz-Roy, elle eût été au terme de ses misères. Quelques jours après, elle serait entrée en communication avec les Indas, car c'est à peine si quatre-vingt-cinq milles séparaient alors John et Dolly l'un de l'autre.

Lorsque Len Burker eut la certitude qu'il n'était plus qu'à deux ou trois journées de marche, il prit le parti de s'arrêter. Emmener Jane avec lui chez les Indas, la mettre en présence du capitaine John, courir le risque d'être dénoncé par elle, cela ne pouvait lui convenir. Par ses ordres, une halte fut organisée sur la rive gauche, et malgré ses supplications, c'est là que la malheureuse femme fut abandonnée à la garde des deux noirs.

Cela fait, Len Burker, suivi de ses compagnons, continua de se diriger vers l'ouest, avec les chameaux de selle et les deux bêtes chargées des objets d'échange.

Ce fut le 20 avril que Len Burker rencontra la tribu, alors que les Indas se montraient si inquiets du voisinage de la police noire, dont la présence avait été signalée à une dizaine de milles en aval. Déjà même Willi se préparait à quitter son campement, afin de chercher refuge dans les hautes régions de cette Terre d'Arnheim, qui appartient à la province de l'Australie septentrionale.

En ce moment, sur les injonctions de Willi, et dans le but de prévenir toute tentative d'évasion de sa part, John était enfermé dans une hutte. Aussi ne devait-il rien apprendre des négociations qui allaient s'établir préalablement entre Len Burker et le chef des Indas.

Ces négociations ne donnèrent lieu à aucune difficulté. Antérieurement, Len Burker avait été en rapport avec ces indigènes. Il connaissait leur chef, et n'eut qu'à traiter la question de rachat du capitaine John.

Willi se montra très disposé à rendre son prisonnier contre rançon. L'étalage que lui fit Len Burker des étoffes, des bimbeloteries, et surtout la provision de tabac qui lui était offerte, l'impressionnèrent favorablement. Toutefois, en négociant avisé, il fit valoir qu'il ne se séparerait pas sans regret d'un homme aussi important que le capitaine John qui depuis tant d'années vivait au milieu de la tribu et lui rendait de réels services, etc., etc. D'ailleurs, il savait que le capitaine était Américain, et n'ignorait même pas qu'une expédition avait été formée en vue d'opérer sa délivrance — ce que Len Burker confirma en disant qu'il était précisément le chef de cette expédition. Puis, lorsque celui-ci apprit que Willi s'inquiétait de la présence de la police noire sur le cours inférieur de la Fitz-Roy river, il profita de cette circonstance pour l'engager à traiter sans retard. En effet, dans son intérêt à lui, Burker, il importait que la délivrance du capitaine demeurât secrète, et, en éloignant les Indas, il y avait toute probabilité que ses agissements resteraient ignorés. La disparition définitive de John Branican ne pourrait jamais lui être imputée, si les gens de son escorte se taisaient à cet égard, et il saurait s'assurer leur silence.

Il suit de là que la rançon ayant été acceptée par Willi, cemarché fut terminé dans la journée du 22 avril. Le soir même, lesIndas abandonnèrent leur campement et remontaient le cours de laFitz-Roy river.

Voilà ce qu'avait fait Len Burker, voilà comment il était arrivé à son but, et, maintenant, on va voir quel parti il allait tirer de cette situation.

C'était vers huit heures du matin, le 23, que la porte de la hutte s'était ouverte. John Branican venait de se trouver en présence de Len Burker.

Quinze ans s'étaient écoulés depuis le jour où le capitaine lui avait serré une dernière fois la main au départ duFranklindu port de San-Diégo. Il ne le reconnut pas, mais Len Burker fut frappé de ce que John eût si peu changé relativement. Vieilli, sans doute — il avait quarante-trois ans alors — mais moins qu'on aurait pu le croire après un si long séjour chez les indigènes, il avait toujours ses traits accentués, ce regard résolu dont le feu ne s'était point éteint, son épaisse chevelure, blanchie il est vrai. Resté solide et robuste, John, mieux que Harry Felton peut-être, eût supporté les fatigues d'une évasion à travers les déserts australiens — fatigues auxquelles son compagnon avait succombé.

En apercevant Len Burker, le capitaine John recula tout d'abord. C'était la première fois qu'il se trouvait en face d'un blanc depuis qu'il était prisonnier des Indas. C'était la première fois qu'un étranger allait lui adresser la parole.

«Qui êtes-vous? demanda-t-il.

— Un Américain de San-Diégo.

— De San-Diégo?…

— Je suis Len Burker…

— Vous!»

Le capitaine John s'élança vers Len Burker, il lui prit les mains, il l'entoura de ses bras… Quoi?… Cet homme était Len Burker… Non!… c'était impossible… Il n'y avait là qu'une apparence… John avait mal entendu… Il était sous l'influence d'une hallucination… Len Burker… le mari de Jane… Et, en ce moment, le capitaine John ne songeait guère à l'antipathie que Len Burker lui inspirait autrefois, à l'homme qu'il avait si justement suspecté!

«Len Burker! répéta-t-il.

— Moi-même, John.

— Ici… dans cette région!… Ah!… vous aussi, Len… vous avez été fait prisonnier…»

Comment John aurait-il pu s'expliquer autrement la présence de LenBurker au campement des Indas?

«Non, se hâta de répondre Len Burker, non, John, et je ne suis venu que pour vous racheter au chef de cette tribu… pour vous délivrer…

— Me délivrer!»

Le capitaine John ne parvint à se dominer qu'au prix d'un violent effort. Il lui semblait qu'il allait devenir fou, que sa raison était sur le point de l'abandonner…

Enfin, lorsqu'il fut redevenu maître de lui, il eut la pensée de se jeter hors de la hutte… Il n'osa pas… Len Burker lui avait parlé de sa délivrance!… Mais était-il libre?… Et Willi!… Et les Indas?…

«Parlez, Len, parlez!» dit-il, après s'être croisé les bras, comme s'il eût voulu empêcher sa poitrine d'éclater.

Alors Len Burker, fidèle au plan qu'il avait formé de ne dire qu'une partie des choses et de s'attribuer tout le mérite de cette campagne, allait raconter les faits à sa façon, lorsque John, d'une voix étranglée par l'émotion, s'écria:

«Et Dolly?… Dolly?…

— Elle est vivante, John.

— Et Wat… mon enfant?…

— Vivants… tous deux… et tous deux… à San-Diégo.

— Ma femme… mon fils!…» murmura John, dont les yeux se noyèrent de larmes.

Puis il ajouta:

«Maintenant, parlez… Len… parlez!… J'ai la force de vous entendre!»

Et Len Burker, poussant l'effronterie jusqu'à le regarder en face, lui dit:

«John, il y a quelques années, lorsque personne ne pouvait plus mettre en doute la perte duFranklin, ma femme et moi nous dûmes quitter San-Diégo et l'Amérique. De graves intérêts m'appelaient en Australie, et je me rendis à Sydney, où j'avais fondé un comptoir. Depuis notre départ, Jane et Dolly ne cessèrent jamais de rester en correspondance, car vous savez quelle affection les unissait l'une à l'autre, affection que ni le temps ni la distance ne pouvaient affaiblir.

— Oui… je sais! répondit John. Dolly et Jane étaient deux amies, et la séparation a dû être cruelle!

— Très cruelle, John, reprit Len Burker, mais, après quelques années, le jour était arrivé où cette séparation allait prendre fin. Il y a onze mois environ, nous nous préparions à quitter l'Australie pour retourner à San-Diégo, lorsqu'une nouvelle inattendue suspendit nos projets de départ. On venait d'apprendre ce qu'était devenu leFranklin, en quels parages il s'était perdu, et, en même temps, le bruit se répandait que le seul survivant du naufrage était prisonnier d'une tribu australienne, que c'était vous, John…

— Mais comment a-t-on pu savoir, Len?… Est-ce que HarryFelton?…

— Oui, cette nouvelle avait été rapportée par Harry Felton. Presque au terme de son voyage, votre compagnon avait été recueilli sur les bords du Parru, dans le sud du Queensland, et transporté à Sydney…

— Harry… mon brave Harry!… s'écria le capitaine John. Ah! je savais bien qu'il ne m'oublierait pas!… Dès qu'il a été rendu à Sydney, il a organisé une expédition…

— Il est mort, répondit Len Burker, mort des fatigues qu'il avait éprouvées!

— Mort!… répéta John. Mon Dieu… mort!… Harry Felton…Harry!»

Et des larmes coulèrent de ses yeux.

«Mais, avant de mourir, reprit Len Burker, Harry Felton avait pu raconter les événements qui suivirent la catastrophe duFranklin, le naufrage sur les récifs de l'île Browse, dire comment vous aviez atteint l'ouest du continent… C'est à son chevet que moi… j'ai tout appris de sa bouche… tout!… Puis, ses yeux se sont fermés, John, tandis qu'il prononçait votre nom…

— Harry!… mon pauvre Harry!…» murmurait John, à la pensée de ces effroyables misères auxquelles avait succombé ce fidèle compagnon qu'il ne devait plus revoir.

«John, reprit Len Burker, la perte duFranklin, dont on était sans nouvelles depuis quatorze ans, avait eu un retentissement considérable. Vous jugez de l'effet qui se produisit, lorsque le bruit se répandit que vous étiez vivant… Harry Felton vous avait laissé, quelques mois auparavant, prisonnier d'une tribu du nord… Je fis immédiatement passer un télégramme à Dolly, en la prévenant que j'allais me mettre en route pour vous retirer des mains des Indas, car ce ne devait être qu'une question de rançon, d'après ce qu'avait dit Harry Felton. Puis, ayant organisé une caravane dont j'ai pris la direction, Jane et moi nous avons quitté Sydney. Voilà de cela sept mois… Il ne nous a pas fallu moins que ce temps pour atteindre la Fitz-Roy… Enfin, Dieu aidant, nous sommes arrivés au campement des Indas…

— Merci, Len, merci!… s'écria le capitaine John. Ce que vous avez fait pour moi…

— Vous l'auriez fait pour moi en pareilles circonstances, répondit Len Burker.

— Certes!… Et votre femme, Len, cette courageuse Jane, qui n'a pas craint de braver tant de fatigues, où est-elle?…

— À trois jours de marche en amont, avec deux de mes hommes, répondit Len Burker.

— Je vais donc la voir…

— Oui, John, et si elle n'est pas ici, c'est que je n'ai pas voulu qu'elle m'accompagnât, ne sachant trop quel accueil les indigènes feraient à notre petite caravane…

— Mais vous n'êtes pas venu seul? demanda le capitaine John.

— Non, j'ai là mon escorte, composée d'une douzaine de noirs. Il y a deux jours que je suis arrivé dans cette vallée…

— Deux jours?…

— Oui, et je les ai employés à conclure mon marché. Ce Willi tenait à vous, mon cher John… Il connaissait votre importance… ou plutôt votre valeur. Il a fallu longuement discuter pour obtenir qu'il vous rendît la liberté contre rançon…

— Alors je suis libre?…

— Aussi libre que je le suis moi-même.

— Mais les indigènes?…

— Ils sont partis avec leur chef, et il n'y a plus que nous au campement.

— Partis?… s'écria John.

— Voyez!»

Le capitaine John s'élança d'un bond hors de la hutte.

En ce moment, sur le bord de la rivière, il n'y avait que les noirs de l'escorte de Len Burker: les Indas n'étaient plus là.

On voit ce qu'il y avait de vrai et de mensonger dans le récit de Len Burker. De la folie de mistress Branican, il n'avait rien dit. De la fortune qui était échue à Dolly par la mort d'Edward Starter, il n'avait pas parlé. Rien, non plus, des tentatives faites par leDolly-Hopeà travers les parages de la mer des Philippines et le détroit de Torrès pendant les années 1879 et 1882. Rien de ce qui s'était passé entre Mrs. Branican et Harry Felton à son lit de mort. Rien enfin de l'expédition organisée par cette intrépide femme, maintenant abandonnée au milieu du Great- Sandy-Desert, et dont lui, l'indigne Burker, s'attribuait le mérite. C'était lui qui avait tout fait, c'était, lui qui, au risque de sa vie, avait délivré le capitaine John!

Et comment John aurait-il pu mettre en doute la véracité de ce récit? Comment n'aurait-il pas remercié avec effusion celui qui, après tant de périls, venait de l'arracher aux Indas, celui qui allait le rendre à sa femme et à son enfant?

C'est ce qu'il fit, et en termes qui auraient touché un être moins dénaturé. Mais le remords n'avait plus prise sur la conscience de Len Burker, et rien ne l'empêcherait d'aller jusqu'à l'accomplissement de ses criminels projets. Maintenant John Branican se hâterait de le suivre jusqu'au campement où Jane l'attendait… Pourquoi eût-il hésité?… Et, pendant ce trajet, Len Burker trouverait l'occasion de le faire disparaître, sans être soupçonné des noirs de son escorte, qui ne pourraient témoigner ultérieurement contre lui…

Le capitaine John étant impatient de partir, il fut convenu que le départ s'effectuerait le jour même. Son plus vif désir était de revoir Jane, l'amie dévouée de sa femme, de lui parler de Dolly et de leur enfant, de M. William Andrew, de tous ceux qu'il retrouverait à San-Diégo…

On se mit en route dans l'après-midi du 23 avril. Len Burker avait des vivres pour quelques jours. Pendant le voyage, la Fitz-Roy devait fournir l'eau nécessaire à la petite caravane. Les chameaux, qui servaient de montures à John et à Len Burker, leur permettraient au besoin de devancer leur escorte de quelques étapes. Cela faciliterait les desseins de Len Burker… Il ne fallait pas que le capitaine John arrivât au campement… et il n'y arriverait pas.

À huit heures du soir, Len Burker s'établit sur la rive gauche de la rivière pour y passer la nuit. Il était encore trop éloigné, pour mettre à exécution son projet de devancer l'escorte, au milieu de ces régions où quelques mauvaises rencontres étaient toujours à craindre.


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