The Project Gutenberg eBook ofMithridate

The Project Gutenberg eBook ofMithridateThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: MithridateAuthor: Jean RacineRelease date: December 25, 2008 [eBook #27625]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MITHRIDATE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: MithridateAuthor: Jean RacineRelease date: December 25, 2008 [eBook #27625]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont

Title: Mithridate

Author: Jean Racine

Author: Jean Racine

Release date: December 25, 2008 [eBook #27625]Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Credits: Produced by Daniel Fromont

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MITHRIDATE ***

Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: Jean Racine (1639-1699),Mithridate(1673)Le texte est en français moderne.]

Tragédie

1673

MITHRIDATE, roi de Pont, et de quantité d'autres royaumes.

MONIME, accordée avec Mithridate, et déjà déclarée reine.

PHARNACE et XIPHARÈS, fils de Mithridate, mais de différentes mères.

ARBATE, confident de Mithridate, et gouverneur de la place de Nymphée.

PHOEDIME, confidente de Monime.

ARCAS, domestique de Mithridate.

La scène est à Nymphée, port de mer sur le Bosphore Cimmérien, dans laTaurique Chersonèse.

Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate. Sa vie et sa mort font une partie considérable de l'histoire romaine. Et sans compter les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands capitaines de la République: c'est à savoir, de Sylla, de Lucullus et de Pompée. Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs. Car, excepté quelque événement que j'ai un peu rapproché par le droit que donne la poésie, tout le monde reconnaîtra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour les moeurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa haine violente contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et qui a tant de fois coûté la vie à ses maîtresses. La seule chose qui pourrait n'être pas aussi connue que le reste, c'est le dessein que je lui fais prendre de passer dans l'Italie. Comme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, je crois que le plaisir du lecteur pourra redoubler, quand il verra que presque tous les historiens ont ait ce que je fais dire ici à Mithridate. Florus, Plutarque et Dion Cassius nomment les pays par où il devait passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail. Et après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se servit pour faire révolter toute l'armée, et que les soldats, effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat. Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie. J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet. Je m'en suis servi pour faire connaître à Mithridate les secrets sentiments de ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire. Et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on les peut séparer de l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers la fin.

Voici la réflexion que fait Dion Cassius sur ce dessein de Mithridate: " Cet homme était véritablement né pour entreprendre de grandes choses. Comme il avait souvent éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne croyait rien au-dessus de ses espérances et de son audace, et mesurait ses desseins bien plus à la grandeur de son courage qu'au mauvais état de ses affaires. Bien résolu, si son entreprise ne réussissait point, de faire une fin digne d'un grand roi, et de s'ensevelir lui-même sous les ruines de son Empire, plutôt que de vivre dans l'obscurité et dans la bassesse."

J'ai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il paraît que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné l'idée de Monime; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a traduites. Car elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langue moderne

Cette-cy estoit fort renommée entre les Grecs, pource que quelques sollicitations que luy sceust faire le Roy en estant amoureux, jamais ne voulut entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu'il y eust accord de mariage passé entre-eux, et qu'il luy eust envoyé le diadème ou bandeau royal, et appellée royne. La pauvre dame, depuis que ce roy l'eût espousée, avoit vécu en grande déplaisance, ne faisant continuellement autre chose que de plorer la malheureuse beauté de son corps, laquelle au lieu d'un mary luy avoit donne un maistre, et au lieu de compagnie conjugale, et que doit avoir une dame d'honneur, luy avoit baillé une garde et garnison d 'hommes barbares qui la tenoient comme prisonnière loin du doux païs de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe et une ombre de biens, et au contraire avoit réellement perdu les véritables, dont elle jouissoit au païs de sa naissance. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut fait commandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son bandeau royal, et se le nouant alentour du col s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit incontinent. Et lors elle se prit à dire: "Ô maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste service?" En disant ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque.

Xipharès était fils de Mithridate et d'une de ses femmes qui se nommait Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où étaient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharès dans les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que Mithridate fit mourir ce jeune prince, pour se venger de la perfidie de sa mère.

Je ne dis rien de Pharnace. Car qui ne sait pas que ce fut lui qui souleva contre Mithridate ce qui lui restait de troupes, et qui força ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis? C'est ce même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué ensuite dans une autre bataille.

On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport:Rome en effet triomphe, et Mithridate est mort.Les Romains, vers l'Euphrate, ont attaqué mon père,Et trompé dans la nuit sa prudence ordinaire.Après un long combat, tout son camp disperséDans la foule des morts en fuyant l'a laissé,Et j'ai su qu'un soldat dans les mains de PompéeAvec son diadème a remis son épée.Ainsi ce roi qui seul a durant quarante ansLassé tout ce que Rome eut de chefs importants,Et qui dans l'Orient balançant la fortune,Vengeait de tous les rois la querelle commune,Meurt, et laisse après lui, pour venger son trépas,Deux fils infortunés qui ne s'accordent pas.

Vous, Seigneur! Quoi? l'ardeur de régner en sa placeRend déjà Xipharès ennemi de Pharnace?

Non, je ne prétends point, cher Arbate, à ce prixD'un malheureux Empire acheter le débris.Je sais en lui des ans respecter l'avantage;Et content des États marqués pour mon partage,Je verrai sans regret tomber entre ses mainsTout ce que lui promet l'amitié des Romains.

L'amitié des Romains? Le fils de Mithridate,Seigneur! Est-il bien vrai?

N'en doute point, Arbate.Pharnace, dès longtemps tout Romain dans le coeur,Attend tout maintenant de Rome et du vainqueur.Et moi, plus que jamais à mon père fidèle,Je conserve aux Romains une haine immortelle.Cependant et ma haine et ses prétentionsSont les moindres sujets de nos divisions.

Et quel autre intérêt contre lui vous anime?

Je m'en vais t'étonner. Cette belle Monime,Qui du Roi notre père attira tous les voeux,Dont Pharnace, après lui, se déclare amoureux…

Hé bien, Seigneur?

Je l'aime, et ne veux plus m'en tairePuisque enfin pour rival je n'ai plus que mon frère.Tu ne t'attendais pas sans doute à ce discours;Mais ce n'est point, Arbate, un secret de deux jours.Cet amour s'est longtemps accru dans le silence.Que n'en puis-je à tes yeux marquer la violence,Et mes premiers soupirs, et mes derniers ennuis?Mais en l'état funeste où nous sommes réduits,Ce n'est guère le temps d'occuper ma mémoireÀ rappeler le cours d'une amoureuse histoire.Qu'il te suffise donc, pour me justifier,Que je vis, que j'aimai la Reine le premier;Que mon père ignorait jusqu'au nom de Monime,Quand je conçus pour elle un amour légitime.Il la vit. Mais au lieu d'offrir à ses beautésUn hymen, et des voeux dignes d'être écoutés,Il crut que sans prétendre une plus haute gloire,Elle lui céderait une indigne victoire.Tu sais par quels efforts il tenta sa vertu,Et que lassé d'avoir vainement combattu,Absent, mais toujours plein de son amour extrême,Il lui fit par tes mains porter son diadème.Juge de mes douleurs, quand des bruits trop certainsM'annoncèrent du Roi l'amour et les desseins,Quand je sus qu'à son lit Monime réservéeAvait pris avec toi le chemin de Nymphée.Hélas! ce fut encor dans ce temps odieuxQu'aux offres des Romains ma mère ouvrit les yeux;Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée,Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée,Elle trahit mon père, et rendit aux RomainsLa place et les trésors confiés en ses mains.Que devins-je au récit du crime de ma mère!Je ne regardai plus mon rival dans mon père;J'oubliai mon amour par le sien traversé:Je n'eus devant les yeux que mon père offensé.J'attaquai les Romains; et ma mère éperdueMe vit, en reprenant cette place rendue,À mille coups mortels contre eux me dévouer,Et chercher en mourant à la désavouer.L'Euxin, depuis ce temps, fut libre, et l'est encore;Et des rives de Pont aux rives du Bosphore,Tout reconnut mon père, et ses heureux vaisseauxN'eurent plus d'ennemis que les vents et les eaux.Je voulais faire plus. Je prétendais, Arbate,Moi-même à son secours m'avancer vers l'Euphrate.Je fus soudain frappé du bruit de son trépas.Au milieu de mes pleurs, je ne le cèle pas,Monime, qu'en tes mains mon père avait laissée,Avec tous ses attraits revint en ma pensée.Que dis-je? en ce malheur je tremblai pour ses jours;Je redoutai du Roi les cruelles amours.Tu sais combien de fois ses jalouses tendressesOnt pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses.Je volai vers Nymphée; et mes tristes regardsRencontrèrent Pharnace au pied de ses remparts.J'en conçus, je l'avoue, un présage funeste.Tu nous reçus tous deux, et tu sais tout le reste.Pharnace, en ses desseins toujours impétueux,Ne dissimula point ses voeux présomptueux. -De mon père à la Reine il conta la disgrâce,L'assura de sa mort, et s'offrit en sa place.Comme il le dit, Arbate, il veut l'exécuter.Mais enfin, à mon tour, je prétends éclater.Autant que mon amour respecta la puissanceD'un père à qui je fus dévoué dès l'enfance,Autant ce même amour, maintenant révolté,De ce nouveau rival brave l'autorité.Ou Monime, à ma flamme elle-même contraire,Condamnera l'aveu que je prétends lui faire;Ou bien, quelques malheurs qu'il en puisse avenir,Ce n'est que par ma mort qu'on la peut obtenir.Voilà tous les secrets que je voulais t'apprendre.C'est à toi de choisir quel parti tu dois prendre,Qui des deux te paraît plus digne de ta foi,L'esclave des Romains, ou le fils de ton roi.Fier de leur amitié, Pharnace croit peut-êtreCommander dans Nymphée, et me parler en maître.Mais ici mon pouvoir ne connaît point le sien:Le Pont est son partage, et Colchos est le mien;Et l'on sait toujours que la Colchide et ses princesOnt compté ce Bosphore au rang de leurs provinces.

Commandez-moi, Seigneur. Si j'ai quelque pouvoir,Mon choix est déjà fait, je ferai mon devoir.Avec le même zèle, avec la même audaceQue je servais le père et gardais cette place,Et contre votre frère, et même contre vous,Après la mort du Roi je vous sers contre tous.Sans vous, ne sais-je pas que ma mort assuréeDe Pharnace en ces lieux allait suivre l'entrée?Sais-je pas que mon sang, par ses mains répandu,Eût souillé ce rempart contre lui défendu?Assurez-vous du coeur et du choix de la Reine.Du reste, ou mon crédit n'est plus qu'une ombre vaine,Ou Pharnace, laissant le Bosphore en vos mains,Ira jouir ailleurs des bontés des Romains.

Que ne devrai-je point à cette ardeur extrême!Mais on vient. Cours, ami: c'est Monime elle-même.

Seigneur, je viens à vous. Car enfin aujourd'hui,Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?Sans parents, sans amis, désolée et craintive,Reine longtemps de nom, mais en effet captive,Et veuve maintenant sans avoir eu d'époux,Seigneur, de mes malheurs ce sont là les plus doux.Je tremble à vous nommer l'ennemi qui m'opprime.J'espère toutefois qu'un coeur si magnanimeNe sacrifîra point les pleurs des malheureuxAux intérêts du sang qui vous unit tous deux.Vous devez à ces mots reconnaître Pharnace.C'est lui, Seigneur, c'est lui dont la coupable audaceVeut, la force à la main, m'attacher à son sortPar un hymen pour moi plus cruel que la mort.Sous quel astre ennemi faut-il que je sois née?Au joug d'un autre hymen sans amour destinée,À peine je suis libre et goûte quelque paix,Qu'il faut que je me livre à tout ce que je hais.Peut-être je devrais, plus humble en ma misère,Me souvenir du moins que je parle à son frère.Mais, soit raison, destin, soit que ma haine en luiConfonde les Romains dont il cherche l'appui,Jamais hymen formé sous le plus noir auspiceDe l'hymen que je crains n'égala le supplice.Et si Monime en pleurs ne vous peut émouvoir,Si je n'ai plus pour moi que mon seul désespoir,Au pied du même autel où je suis attendue,Seigneur, vous me verrez, à moi-même rendue,Percer ce triste coeur qu'on veut tyranniser,Et dont jamais encor je n'ai pu disposer.

Madame, assurez-vous de mon obéissance;Vous avez dans ces lieux une entière puissance.Pharnace ira, s'il veut, se faire craindre ailleurs.Mais vous ne savez pas encor tous vos malheurs.

Hé! quel nouveau malheur peut affliger Monime,Seigneur?

Si vous aimer c'est faire un si grand crime,Pharnace n'en est pas seul coupable aujourd'hui;Et je suis mille fois plus criminel que lui.

Vous!

Mettez ce malheur au rang des plus funestes;Attestez, s'il le faut, les puissances célestesContre un sang malheureux, né pour vous tourmenter,Père, enfants, animés à vous persécuter.Mais avec quelque ennui que vous puissiez apprendreCet amour criminel qui vient de vous surprendre,Jamais tous vos malheurs ne sauraient approcherDes maux que j'ai soufferts en le voulant cacher.Ne croyez point pourtant que semblable à Pharnace,Je vous serve aujourd'hui pour me mettre en sa place.Vous voulez être à vous, j'en ai donné ma foi,Et vous ne dépendrez ni de lui ni de moi.Mais quand je vous aurai pleinement satisfaite,En quels lieux avez-vous choisi votre retraite?Sera-ce loin, Madame, ou près de mes États?Me sera-t-il permis d'y conduire vos pas?Verrez-vous d'un même oeil le crime et l'innocence?En fuyant mon rival fuirez-vous ma présence?Pour prix d'avoir si bien secondé vos souhaits,Faudra-t-il me résoudre à ne vous voir jamais?

Ah! que m'apprenez-vous?

Hé quoi? belle Monime,Si le temps peut donner quelque droit légitime,Faut-il vous dire ici que le premier de tousJe vous vis, je formai le dessein d'être à vous,Quand vos charmes naissants, inconnus à mon père,N'avaient encor paru qu'aux yeux de votre mère?Ah! si par mon devoir forcé de vous quitter,Tout mon amour alors ne put pas éclater,Ne vous souvient-il plus, sans compter tout le reste,Combien je me plaignis de ce devoir funeste?Ne vous souvient-il plus, en quittant vos beaux yeux,Quelle vive douleur attendrit mes adieux?Je m'en souviens tout seul. Avouez-le, Madame,Je vous rappelle un songe effacé de votre âme.Tandis que loin de vous, sans espoir de retour,Je nourrissais encor un malheureux amour,Contente, et résolue à l'hymen de mon père,Tous les malheurs du fils ne vous affligeaient guère.

Hélas!

Avez-vous plaint un moment mes ennuis?

Prince… n'abusez point de l'état où je suis.

En abuser, ô ciel! Quand je cours vous défendre,Sans vous demander rien, sans oser rien prétendre;Que vous dirai-je enfin? lorsque je vous prometsDe vous mettre en état de ne me voir jamais.

C'est me promettre plus que vous ne sauriez faire.

Quoi? malgré mes serments, vous croyez le contraire?Vous croyez qu'abusant de mon autorité,Je prétends attenter à votre liberté!On vient, Madame, on vient… Expliquez-vous, de grâce.Un mot.

Défendez-moi des fureurs de Pharnace.Pour me faire, Seigneur, consentir à vous voir,Vous n'aurez pas besoin d'un injuste pouvoir.

Ah! Madame…

Seigneur, vous voyez votre frère.

Jusques à quand, Madame, attendrez-vous mon père?Des témoins de sa mort viennent à tous momentsCondamner votre doute et vos retardements.Venez, fuyez l'aspect de ce climat sauvage,Qui ne parle à vos yeux que d'un triste esclavage.Un peuple obéissant vous attend à genouxSous un ciel plus heureux et plus digne de vous.Le Pont vous reconnaît dès longtemps pour sa reine;Vous en portez encor la marque souveraine;Et ce bandeau royal fut mis sur votre frontComme un gage assuré de l'empire de Pont.Maître de cet État que mon père me laisse,Madame, c'est à moi d'accomplir sa promesse.Mais il faut, croyez-moi, sans attendre plus tard,Ainsi que notre hymen presser notre départ.Nos intérêts communs et mon coeur le demandent.Prêts à vous recevoir, mes vaisseaux vous attendent.Et du pied de l'autel vous y pouvez monter,Souveraine des mers qui vous doivent porter.

Seigneur, tant de bontés ont lieu de me confondre.Mais puisque le temps presse, et qu'il faut vous répondre,Puis-je, laissant la feinte et les déguisements,Vous découvrir ici mes secrets sentiments?

Vous pouvez tout.

Je crois que je vous suis connue.Éphèse est mon pays; mais je suis descendueD'aïeux, ou rois, Seigneur, ou héros, qu'autrefoisLeur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.Mithridate me vit. Éphèse, et l'Ionie,À son heureux empire était alors unie.Il daigna m'envoyer ce gage de sa foi.Ce fut pour ma famille une suprême loi:Il fallut obéir. Esclave couronnée,Je partis pour l'hymen où j'étais destinée.Le Roi, qui m'attendait au sein de ses États,Vit emporter ailleurs ses desseins et ses pas,Et tandis que la guerre occupait son courage,M'envoya dans ces lieux éloignés de l'orage.J'y vins: j'y suis encor. Mais cependant, Seigneur,Mon père paya cher ce dangereux honneur,Et les Romains vainqueurs, pour première victime,Prirent Philopoemen, le père de Monime.Sous ce titre funeste il se vit immoler;Et c'est de quoi, Seigneur, j'ai voulu vous parler.Quelque juste fureur dont je sois animée,Je ne puis point à Rome opposer une armée;Inutile témoin de tous ses attentats,Je n'ai pour me venger ni sceptre ni soldats;Enfin, je n'ai qu'un coeur. Tout ce que je puis faire,C'est de garder la foi que je dois à mon père,De ne point dans son sang aller tremper mes mainsEn épousant en vous l'allié des Romains.

Que parlez-vous de Rome et de son alliance?Pourquoi tout ce discours et cette défiance?Qui vous dit qu'avec eux je prétends m'allier?

Mais vous-même, Seigneur, pouvez-vous le nier?Comment m'offririez-vous l'entrée et la couronneD'un pays que partout leur armée environne,Si le traité secret qui vous lie aux RomainsNe vous en assurait l'empire et les chemins?

De mes intentions je pourrais vous instruire,Et je sais les raisons que j'aurais à vous dire,Si laissant en effet les vains déguisements,Vous m'aviez expliqué vos secrets sentiments.Mais enfin je commence, après tant de traverses,Madame, à rassembler vos excuses diverses;Je crois voir l'intérêt que vous voulez celer,Et qu'un autre qu'un père ici vous fait parler.

Quel que soit l'intérêt qui fait parler la Reine,La réponse, Seigneur, doit-elle être incertaine?Et contre les Romains votre ressentimentDoit-il pour éclater balancer un moment?Quoi! nous aurons d'un père entendu la disgrâce,Et lents à le venger, prompts à remplir sa place,Nous mettrons notre honneur et son sang en oubli?Il est mort: savons-nous s'il est enseveli?Qui sait si dans le temps que votre âme empresséeForme d'un doux hymen l'agréable pensée,Ce roi, que l'Orient tout plein de ses exploitsPeut nommer justement le dernier de ses rois,Dans ses propres États privé de sépulture,Ou couché sans honneur dans une foule obscure,N'accuse point le ciel qui le laisse outrager,Et des indignes fils qui n'osent le venger?Ah! ne languissons plus dans un coin du Bosphore.Si dans tout l'univers quelque roi libre encore,Parthe, Scythe ou Sarmate, aime sa liberté,Voilà nos alliés: marchons de ce côté,Vivons ou périssons dignes de Mithridate,Et songeons bien plutôt, quelque amour qui nous flatte,À défendre du joug et nous et nos États,Qu'à contraindre des coeurs qui ne se donnent pas.

Il sait vos sentiments. Me trompais-je, Madame?Voilà cet intérêt si puissant sur votre âme,Ce père, ces Romains que vous me reprochez.

J'ignore de son coeur les sentiments cachés;Mais je m'y soumettrais sans vouloir rien prétendre,Si, comme vous, Seigneur, je croyais les entendre.

Vous feriez bien; et moi, je fais ce que je doi:Votre exemple n'est pas une règle pour moi.

Toutefois en ces lieux je ne connais personneQui ne doive imiter l'exemple que je donne.

Vous pourriez à Colchos vous expliquer ainsi.

Je le puis à Colchos, et je le puis ici.

Ici? Vous y pourriez rencontrer votre perte…

Princes, toute h mer est de vaisseaux couverte,Et bientôt, démentant le faux bruit de sa mort,Mithridate lui-même arrive dans le port.

Mithridate!

Mon père!

Ah! que viens-je d'entendre?

Quelques vaisseaux légers sont venus nous l'apprendre:C'est lui-même; et déjà, pressé de son devoir,Arbate loin du bord l'est allé recevoir.

Qu'avons-nous fait!

MONIME, à Xipharès.

Adieu, Prince. Quelle nouvelle!

Mithridate revient? Ah! fortune cruelle!Ma vie et mon amour tous deux courent hasard,Les Romains que j'attends arriveront trop tard.

À Xipharès.

Comment faire? J'entends que votre coeur soupire,Et j'ai conçu l'adieu qu'elle vient de vous dire,Prince; mais ce discours demande un autre temps:Nous avons aujourd'hui des soins plus importants.Mithridate revient, peut-être inexorable.Plus il est malheureux, plus il est redoutable.Le péril est pressant plus que vous rie pensez.Nous sommes criminels, et vous le connaissez.Rarement l'amitié désarme sa colère;Ses propres fils n'ont point de juge plus sévère;Et nous l'avons vu même à ses cruels soupçonsSacrifier deux fils pour de moindres raisons.Craignons pour vous, pour moi, pour la Reine elle-même:Je la plains, d'autant plus que Mithridate l'aime.Amant avec transport, mais jaloux sans retour,Sa haine va toujours plus loin que son amour.Ne vous assurez point sur l'amour qu'il vous porte:Sa jalouse fureur n'en sera que plus forte.Songez-y. Vous avez la faveur des soldats,Et j'aurai des secours que je n'explique pas.M'en croirez-vous? Courons assurer notre grâce:Rendons-nous, vous et moi, maîtres de cette place,Et faisons qu'à ses fils il ne puisse dicterQue les conditions qu'ils voudront accepter.

Je sais quel est mon crime, et je connais mon père;Et j'ai par-dessus vous le crime de ma mère;Mais quelque amour encor qui me pût éblouir,Quand mon père paraît, je ne sais qu'obéir.

Soyons-nous donc au moins fidèles l'un à l'autre.Vous savez mon secret, j'ai pénétré le vôtreLe Roi, toujours fertile en dangereux détours,S'armera contre nous de nos moindres discours.Vous savez sa coutume, et sous quelles tendressesSa haine sait cacher ses trompeuses adresses.Allons. Puisqu'il le faut, je marche sur vos pas.Mais en obéissant ne nous trahissons pas.

Quoi? vous êtes ici quand Mithridate arrive,Quand, pour le recevoir, chacun court sur la rive?Que faites-vous, Madame? et quel ressouvenirTout à coup vous arrête, et vous fait revenir?N'offenserez-vous point un roi qui vous adore,Qui presque votre époux…

Il ne l'est pas encore,Phoedime; et jusque-là je crois que mon devoirEst de l'attendre ici, sans l'aller recevoir.

Mais ce n'est point, Madame, un amant ordinaire.Songez qu'à ce grand roi promise par un père,Vous avez de ses feux un gage solennel,Qu'il peut, quand il voudra, confirmer à l'autel.Croyez-moi, montrez-vous, venez à sa rencontre.

Regarde en quel état tu veux que je me montre.Vois ce visage en pleurs; et loin de le chercher,Dis-moi plutôt, dis-moi que je m'aille cacher.

Que dites-vous? Ô Dieux!

Ah! retour qui me tue!Malheureuse! Comment paraîtrai-je à sa vue,Son diadème au front, et dans le fond du coeur,Phoedime… Tu m'entends, et tu vois ma rougeur.

Ainsi vous retombez dans les mêmes alarmesQui vous ont dans la Grèce arraché tant de larmes?Et toujours Xipharès revient vous traverser?

Mon malheur est plus grand que tu ne peux penser.Xipharès ne s'offrait alors à ma mémoireQue tout plein de vertus, que tout brillant de gloire;Et je ne savais pas que pour moi plein de feux,Xipharès des mortels est le plus amoureux.

Il vous aime, Madame! Et ce héros aimable…

Est aussi malheureux que je suis misérable.Il m'adore, Phoedime; et les mêmes douleursQui m'affligeaient ici le tourmentaient ailleurs.

Sait-il en sa faveur jusqu'où va votre estime?Sait-il que vous l'aimez?

Il l'ignore, Phoedime.Les Dieux m'ont secourue; et mon coeur affermiN'a rien dit, ou du moins n'a parlé qu'à demi.Hélas! si tu savais, pour garder le silence,Combien ce triste coeur s'est fait de violence!Quels assauts, quels combats j'ai tantôt soutenus!Phoedime, si je puis je ne le verrai plus.Malgré tous les efforts que je pourrais me faire,Je verrais ses douleurs, je ne pourrais me taire.Il viendra, malgré moi, m'arracher cet aveu.Mais n'importe, s'il m'aime il en jouira peu;Je lui vendrai si cher ce bonheur qu'il ignore,Qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il l'ignorât encore.

On vient. Que faites-vous, Madame?

Je ne puis.Je ne paraîtrai point dans le trouble où je suis.

Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire,Votre devoir ici n'a point dû vous conduire,Ni vous faire quitter, en de si grands besoins,Vous le Pont, vous Colchos, confiés à vos soins.Mais vous avez pour juge un père qui vous aime.Vous avez cru des bruits que j'ai semés moi-même;Je vous crois innocents, puisque vous le voulez,Et je rends grâce au ciel qui nous a rassemblés.Tout vaincu que je suis, et voisin du naufrage,Je médite un dessein digne de mon courage.Vous en serez tantôt instruits plus amplement.Allez, et laissez-moi reposer un moment.

Enfin, après un an, tu me revois, Arbate,Non plus comme autrefois cet heureux MithridateQui de Rome toujours balançant le destin,Tenait entre elle et moi l'univers incertain.Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantageD'une nuit qui laissait peu de place au courage.Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés,Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés,Le désordre partout redoublant les alarmes,Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes,Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux,Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux:Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste?Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste;Et je ne dois la vie, en ce commun effroi,Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi.Quelque temps inconnu, j'ai traversé le Phase;Et de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase,Bientôt dans des vaisseaux sur l'Euxin préparés,J'ai rejoint de mon camp les restes séparés.Voilà par quels malheurs poussé dans le Bosphore,J'y trouve des malheurs qui m'attendaient encore.Toujours du même amour tu me vois enflammé:Ce coeur nourri de sang, et de guerre affamé,Malgré le faix des ans et du sort qui m'opprime,Traîne partout l'amour qui l'attache à Monime,Et n'a point d'ennemis qui lui soient odieuxPlus que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.

Deux fils, Seigneur?

Écoute. À travers ma colère,Je veux bien distinguer Xipharès de son frère.Je sais que de tout temps à mes ordres soumis,Il hait autant que moi nos communs ennemis;Et j'ai vu sa valeur, à me plaire attachée,Justifier pour lui ma tendresse cachée.Je sais même, je sais avec quel désespoirÀ tout autre intérêt préférant son devoir,Il courut démentir une mère infidèle,Et tira de son crime une gloire nouvelle;Et je ne puis encor ni n'oserais penserQue ce fils si fidèle ait voulu m'offenser.Mais tous deux en ces lieux que pouvaient-ils attendre?L'un et l'autre à la Reine ont-ils osé prétendre?Avec qui semble-t-elle en secret s'accorder?Moi-même de quel oeil dois-je ici l'aborder?Parle. Quelque désir qui m'entraîne auprès d'elle,Il me faut de leurs coeurs rendre un compte fidèle.Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'as-tu vu? Que sais-tu?Depuis quel temps, pourquoi, comment t'es-tu rendu?

Seigneur, depuis huit jours l'impatient PharnaceAborda le premier au pied de cette place,Et de votre trépas autorisant le bruitDans ces murs aussitôt voulut être introduit.Je ne m'arrêtai point à ce bruit téméraire;Et je n'écoutais rien, si le prince son frère,Bien moins par ses discours, Seigneur, que par ses pleurs,Ne m'eût en arrivant confirmé vos malheurs.

Enfin que firent-ils?

Pharnace entrait à peineQu'il courut de ses feux entretenir la Reine,Et s'offrir d'assurer par un hymen prochainLe bandeau qu'elle avait reçu de votre main.

Traître! sans lui donner le loisir de répandreLes pleurs que son amour aurait dus à ma cendre!Et son frère?

Son frère, au moins jusqu'à ce jour,Seigneur, dans ses desseins n'a point marque d'amour,Et toujours avec vous son coeur d'intelligenceN'a semblé respirer que guerre et que vengeance.

Mais encor quel dessein le conduisait ici?

Seigneur, vous en serez tôt ou tard éclairci.

Parle, je te l'ordonne, et je veux tout apprendre.

Seigneur, jusqu'à ce jour, ce que j'ai pu comprendre,Ce prince a cru pouvoir, après votre trépas,Compter cette province au rang de ses États:Et sans connaître ici de lois que son courage,Il venait par la force appuyer son partage.

Ah! c'est le moindre prix qu'il se doit proposer,Si le ciel de mon sort me laisse disposer.Oui, je respire, Arbate, et ma joie est extrême.Je tremblais, je l'avoue, et pour un fils que j'aime,Et pour moi, qui craignais de perdre un tel appui,Et d'avoir à combattre un rival tel que lui.Que Pharnace m'offense, il offre à ma colèreUn rival dès longtemps soigneux de me déplaire,Qui toujours des Romains admirateur secret,Ne s'est jamais contre eux déclaré qu'à regret.Et s'il faut que pour lui Monime prévenueAit pu porter ailleurs une amour qui m'est due,Malheur au criminel qui vient me la ravir,Et qui m'ose offenser et n'ose me servir!L'aime-t-elle?

Seigneur, je vois venir la Reine.

Dieux, qui voyez ici mon amour et ma haine,Épargnez mes malheurs, et daignez empêcherQue je ne trouve encor ceux que je vais chercher.Arbate, c'est assez: qu'on me laisse avec elle.

Madame, enfin le ciel près de vous me rappelle,Et secondant du moins mes plus tendres souhaits,Vous rend à mon amour plus belle que jamais.Je ne m'attendais pas que de notre hyménéeJe dusse voir si tard arriver la journée,Ni qu'en vous retrouvant, mon funeste retourFît voir mon infortune, et non pas mon amour.C'est pourtant cet amour, qui de tant de retraitesNe me laisse choisir que les lieux où vous êtes;Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux,Si ma présence ici n'en est point un pour vous.C'est vous en dire assez, si vous voulez m'entendre.Vous devez à ce jour dès longtemps vous attendre,Et vous portez, Madame, un gage de ma foiQui vous dit tous les jours que vous êtes à moi.Allons donc assurer cette foi mutuelle.Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle,Et sans perdre un moment pour ce noble dessein,Aujourd'hui votre époux, il faut partir demain.

Seigneur, vous pouvez tout. Ceux par qui je respireVous ont cédé sur moi leur souverain empire;Et quand vous userez de ce droit tout-puissant,Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.

Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime,Vous n'allez à l'autel que comme une victime;Et moi, tyran d'un coeur qui se refuse au mien,Même en vous possédant je ne vous devrai rien.Ah! Madame, est-ce là de quoi me satisfaire?Faut-il que désormais, renonçant à vous plaire,Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser?Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser?Ah! pour tenter encor de nouvelles conquêtes,Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes,Quand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas,Vaincu, persécuté, sans secours, sans États,Errant de mers en mers, et moins roi que pirate,Conservant pour tous biens le nom de Mithridate,Apprenez que suivi d'un nom si glorieux,Partout de l'univers j'attacherais les yeux,Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être,Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-êtreAu-dessus de leur gloire un naufrage élevé,Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.Vous-même, d'un autre oeil me verriez-vous, Madame,Si ces Grecs vos aïeux revivaient dans votre âme?Et puisqu'il faut enfin que je sois votre époux,N'était-il pas plus noble, et plus digne de vous,De joindre à ce devoir votre propre suffrage,D'opposer votre estime au destin qui m'outrage,Et de me rassurer, en flattant ma douleur,Contre la défiance attachée au malheur?Hé quoi? n'avez-vous rien, Madame, à me répondre?Tout mon empressement ne sert qu'à vous confondre.Vous demeurez muette; et loin de me parler,Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.

Moi, Seigneur? Je n'ai point de larmes à répandre.J'obéis. N'est-ce pas assez me faire entendre?Et ne suffit-il pas…

Non, ce n'est pas assez.Je vous entends ici mieux que vous ne pensez.Je vois qu'on m'a dit vrai. Ma juste jalousiePar vos propres discours est trop bien éclaircie.Je vois qu'un fils perfide, épris de vos beautés,Vous a parlé d'amour, et que vous l'écoutez.Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles.Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles,Madame, et désormais tout est sourd à mes lois,Ou bien vous l'avez vu pour la dernière fois.Appelez Xipharès.

Ah! que voulez-vous faire?Xipharès…

Xipharès n'a point trahi son père.Vous vous pressez en vain de le désavouer,Et ma tendre amitié ne peut que s'en louer.Ma honte en serait moindre, ainsi que votre crime,Si ce fils en effet digne de votre estimeÀ quelque amour encore avait pu vous forcer.Mais qu'un traître, qui n'est hardi qu'à m'offenser,De qui nulle vertu n'accompagne l'audace,Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place?Qu'il soit aimé, Madame, et que je sois haï?

Venez, mon fils, venez, votre père est trahi.Un fils audacieux insulte à ma ruine,Traverse mes desseins, m'outrage, m'assassine,Aime la Reine enfin, lui plaît, et me ravitUn coeur que son devoir à moi seul asservit.Heureux pourtant, heureux que dans cette disgrâceJe ne puisse accuser que la main de Pharnace;Qu'une mère infidèle, un frère audacieuxVous présentent en vain leur exemple odieux!Oui, mon fils, c'est vous seul sur qui je me repose,Vous seul qu'aux grands desseins que mon coeur se proposeJ'ai choisi dès longtemps pour digne compagnon,L'héritier de mon sceptre, et surtout de mon nom.Pharnace, en ce moment, et ma flamme offenséeNe peuvent pas tout seuls occuper ma pensée.D'un voyage important les soins et les apprêts,Mes vaisseaux qu'à partir il faut tenir tout prêts,Mes soldats dont je veux tenter la complaisance,Dans ce même moment demandent ma présence.Vous cependant ici veillez pour mon repos.D'un rival insolent arrêtez les complots.Ne quittez point la Reine, et s'il se peut, vous-mêmeRendez-la moins contraire aux voeux d'un roi qui l'aime.Détournez-la mon fils, d'un choix injurieux.Juge sans intérêt, vous la convaincrez mieux.En un mot, c'est assez éprouver ma faiblesse:Qu'elle ne pousse point cette même tendresse,Que sais-je? à des fureurs dont mon coeur outragéNe se repentirait qu'après s'être vengé.

Que dirai-je, Madame? Et comment dois-je entendreCet ordre, ce discours que je ne puis comprendre?Serait-il vrai, grands Dieux! que trop aimé de vous,Pharnace eût en effet mérité ce courroux?Pharnace aurait-il part à ce désordre extrême?

Pharnace? ô ciel! Pharnace? Ah! qu'entends-je moi-même?Ce n'est donc pas assez que ce funeste jourÀ tout ce que j'aimais m'arrache sans retour,Et que, de mon devoir esclave infortunée,À d'éternels ennuis je me voie enchaînée?Il faut qu'on joigne encor l'outrage à mes douleurs.À l'amour de Pharnace on impute mes pleurs.Malgré toute ma haine, on veut qu'il m'ait su plaire.Je le pardonne au Roi, qu'aveugle sa colère,Et qui de mes secrets ne peut être éclairci.Mais vous, Seigneur, mais vous, me traitez-vous ainsi?

Ah! Madame, excusez un amant qui s'égare,Qui lui-même, lié par un devoir barbare,Se voit prêt de tout perdre, et n'ose se venger.Mais des fureurs du Roi que puis-je enfin juger?Il se plaint qu'à ses voeux un autre amour s'oppose.Quel heureux criminel en peut être la cause?Qui? Parlez.

Vous cherchez, Prince, à vous tourmenter.Plaignez votre malheur sans vouloir l'augmenter.

Je sais trop quel tourment je m'apprête moi-même.C'est peu de voir un père épouser ce que j'aime:Voir encore un rival honoré de vos pleurs,Sans doute c'est pour moi le comble des malheurs;Mais dans mon désespoir je cherche à les accroître.Madame, par pitié, faites-le-moi connaître.Quel est-il, cet amant? Qui dois-je soupçonner?

Avez-vous tant de peine à vous l'imaginer?Tantôt, quand je fuyais une injuste contrainte,À qui contre Pharnace ai-je adressé ma plainte?Sous quel appui tantôt mon coeur s'est-il jeté?Quel amour ai-je enfin sans colère écouté?

Ô ciel! Quoi? je serais ce bienheureux coupableQue vous avez pu voir d'un regard favorable?Vos pleurs pour Xipharès auraient daigné couler?

Oui, Prince, il n'est plus temps de le dissimuler.Ma douleur pour se taire a trop de violence.Un rigoureux devoir me condamne au silence;Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois,Parler pour la première et la dernière fois.Vous m'aimez dès longtemps. Une égale tendressePour vous depuis longtemps m'afflige et m'intéresse,Songez depuis quel jour ces funestes appasFirent naître un amour qu'ils ne méritaient pas;Rappelez un espoir qui ne vous dura guère,Le trouble où vous jeta l'amour de votre père,Le tourment de me perdre et de le voir heureux,Les rigueurs d'un devoir contraire à tous vos voeux:Vous n'en sauriez, Seigneur, retracer la mémoire,Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire,Et lorsque ce matin j'en écoutais le cours,Mon coeur vous répondait tous vos mêmes discours.Inutile, ou plutôt funeste sympathie!Trop parfaite union par le sort démentie!Ah! par quel soin cruel le ciel avait-il jointDeux coeurs que l'un pour l'autre il ne destinait point?Car quel que soit vers vous le penchant qui m'attire,Je vous le dis, Seigneur, pour ne plus vous le dire,Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autelOù je vais vous jurer un silence éternel.J'entends, vous gémissez. Mais telle est ma misère.Je ne suis point à vous, je suis à votre père.Dans ce dessein, vous-même, il faut me soutenir,Et de mon faible coeur m'aider à vous bannir.J'attends du moins, j'attends de votre complaisanceQue désormais partout vous fuirez ma présence.J'en viens de dire assez pour vous persuaderQue j'ai trop de raisons de vous le commander.Mais après ce moment, si ce coeur magnanimeD'un véritable amour a brûlé pour Monime,Je ne reconnais plus la foi de vos discoursQu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours.

Quelle marque, grands Dieux, d'un amour déplorable!Combien en un moment heureux et misérable!De quel comble de gloire et de félicités,Dans quel abîme affreux vous me précipitez!Quoi! j'aurai pu toucher un coeur comme le vôtre?Vous aurez pu m'aimer? et cependant un autrePossédera ce coeur dont j'attirais les voeux?Père injuste, cruel, mais d'ailleurs malheureux!Vous voulez que je fuie et que je vous évite?Et cependant le Roi m'attache à votre suite.Que dira-t-il?

N'importe, il me faut obéir.Inventez des raisons qui puissent l'éblouir.D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême:Cherchez, Prince, cherchez, pour vous trahir vous-même,Tout ce que, pour jouir de leurs contentements,L'amour fait inventer aux vulgaires amants.Enfin je me connais, il y va de ma vie.De mes faibles efforts ma vertu se défie.Je sais qu'en vous voyant, un tendre souvenirPeut m'arracher du coeur quelque indigne soupir;Que je verrai mon âme, en secret déchirée,Revoler vers le bien dont elle est séparée.Mais je sais bien aussi que s'il dépend de vousDe me faire chérir un souvenir si doux,Vous n'empêcherez pas que ma gloire offenséeN'en punisse aussitôt la coupable pensée;Que ma main dans mon coeur ne vous aille chercher,Pour y laver ma honte, et vous en arracher.Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste,Je me sens arrêter par un plaisir funeste.Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis,Je cherche à prolonger le péril que je fuis.Il faut pourtant, il faut se faire violence,Et sans perdre en adieux un reste de constance,Je fuis. Souvenez-vous, Prince, de m'éviter,Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.

Ah! Madame… Elle fuit, et ne veut plus m'entendre.Malheureux Xipharès, quel parti dois-tu prendre?On t'aime, on te bannit; toi-même tu vois bienQue ton propre devoir s'accorde avec le sien.Cours par un prompt trépas abréger ton supplice.Toutefois attendons que son sort s'éclaircisse,Et s'il faut qu'un rival la ravisse à ma foi,Du moins, en expirant, ne la cédons qu'au Roi.

Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venueQu'il faut que mon secret éclate à votre vue.À mes nobles projets je vois tout conspirer;Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.Je fuis, ainsi le veut la fortune ennemie.Mais vous savez trop bien l'histoire de ma viePour croire que longtemps soigneux de me cacher,J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher.La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces.Déjà plus d'une fois, retournant sur mes traces,Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé,Tenait après son char un vain peuple occupé,Et gravant en airain ses frêles avantages,De mes États conquis enchaînait les images,Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts,Ramener la terreur du fond de ses marais,Et chassant les Romains de l'Asie étonnée,Renverser en un jour l'ouvrage d'une année.D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accabléNe peut plus soutenir leur effort redoublé.Il voit plus que jamais ses campagnes couvertesDe Romains que la guerre enrichit de nos pertes.Des biens des nations ravisseurs altérés,Le bruit de nos trésors les a tous attirés:Ils y courent en foule, et jaloux l'un de l'autreDésertent leur pays pour inonder le nôtre.Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis,Ma funeste amitié pèse à tous mes amis:Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête.Le grand nom de Pompée assure sa conquête.C'est l'effroi de l'Asie. Et loin de l'y chercher,C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.Ce dessein vous surprend; et vous croyez peut-êtreQue le seul désespoir aujourd'hui le fait naître.J'excuse votre erreur; et pour être approuvés,De semblables projets veulent être achevés.Ne vous figurez point que de cette contréePar d'éternels remparts Rome soit séparéeJe sais tous les chemins par où je dois passer;Et si la mort bientôt ne me vient traverser,Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux joursAux lieux où le Danube y vient finir son cours?Que du Scythe avec moi l'alliance juréeDe l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée?Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats,Nous verrons notre camp grossir à chaque pas.Daces, Pannoniens, la fière Germanie,Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie.Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois,Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefoisExciter ma vengeance, et jusque dans la GrècePar des ambassadeurs accuser ma paresse.Ils savent que sur eux prêt à se déborder,Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder;Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,Guider dans l'Italie et suivre mon passage.C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin,Vous trouverez partout l'horreur du nom romain,Et la triste Italie encor toute fumanteDes feux qu'a rallumés sa liberté mourante.Non, Princes, ce n'est point au bout de l'universQue Rome fait sentir tout le poids de ses fers;Et de près inspirant les haines les plus fortes,Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.Ah! s'ils ont pu choisir pour leur libérateurSpartacus, un esclave, un vil gladiateur,S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent,De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangentSous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux,Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux?Que dis-je? En quel état croyez-vous la surprendre?Vide de légions qui la puissent défendre,Tandis que tout s'occupe à me persécuter,Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m'arrêter?Marchons, et dans son sein rejetons cette guerreQue sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers;Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers.Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme,Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.Noyons-la dans son sang justement répandu.Brûlons ce Capitole où j'étais attendu.Détruisons ses honneurs, et faisons disparaîtreLa honte de cent rois, et la mienne peut-être;Et la flamme à la main effaçons tous ces nomsQue Rome y consacrait à d'éternels affronts.Voilà l'ambition dont mon âme est saisie.Ne croyez point pourtant qu'éloigné de l'Asie,J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs.Je sais où je lui dois trouver des défenseurs.Je veux que d'ennemis partout enveloppée,Rome rappelle en vain le secours de Pompée.Le Parthe, des Romains comme moi la terreur,Consent de succéder à ma juste fureur.Prêt d'unir avec moi sa haine et sa famille,Il me demande un fils pour époux à sa fille.Cet honneur vous regarde, et j'ai fait choix de vous,Pharnace. Allez, soyez ce bienheureux époux.Demain, sans différer, je prétends que l'AuroreDécouvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore.Vous que rien n'y retient, partez dès ce moment,Et méritez mon choix par votre empressement.Achevez cet hymen; et repassant l'Euphrate,Faites voir à l'Asie un autre Mithridate.Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi,Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.

Seigneur, je ne vous puis déguiser ma surprise.J'écoute avec transport cette grande entreprise;Je l'admire. Et jamais un plus hardi desseinNe mit à des vaincus les armes à la main.Surtout j'admire en vous ce coeur infatigableQui semble s'affermir sous le faix qui l'accable.Mais si j'ose parler avec sincérité,En êtes-vous réduit à cette extrémité?Pourquoi tenter si loin des courses inutilesQuand vos États encor vous offrent tant d'asiles,Et vouloir affronter des travaux infinis,Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannisQue d'un roi qui naguère, avec quelque apparence,De l'aurore au couchant portait son espérance,Fondait sur trente États son trône florissant,Dont le débris est même un Empire puissant?Vous seul, Seigneur, vous seul, après quarante années,Pouvez encor lutter contre les destinéesImplacable ennemi de Rome et du repos,Comptez-vous vos soldats pour autant de héros?Pensez-vous que ces coeurs, tremblants de leur défaite,Fatigués d'une longue et pénible retraite,Cherchent avidement sous un ciel étrangerLa mort et le travail, pire que le danger?Vaincus plus d'une fois aux yeux de la patrie,Soutiendront-ils ailleurs un vainqueur en furie?Sera-t-il moins terrible, et le vaincront-ils mieuxDans le sein de sa Ville, à l'aspect de ses Dieux?Le Parthe vous recherche et vous demande un gendre.Mais ce Parthe, Seigneur, ardent à nous défendreLorsque tout l'univers semblait nous protéger,D'un gendre sans appui voudra-t-il se charger?M'en irai-je moi seul, rebut de la fortune,Essuyer l'inconstance au Parthe si commune,Et peut-être, pour fruit d'un téméraire amour,Exposer votre nom au mépris de sa cour?Du moins, s'il faut céder, si contre notre usageIl faut d'un suppliant emprunter le visage,Sans m'envoyer du Parthe embrasser les genoux,Sans vous-même implorer des rois moindres que vous,Ne pourrions-nous pas prendre une plus sûre voie?Jetons-nous dans les bras qu'on nous tend avec joie.Rome en votre faveur facile à s'apaiser…

Rome, mon frère, ô ciel! Qu'osez-vous proposer?Vous voulez que le Roi s'abaisse et s'humilie?Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie?Qu'il se fie aux Romains, et subisse des loisDont il a quarante ans défendu tous les rois?Continuez, Seigneur. Tout vaincu que vous êtes,La guerre, les périls sont vos seules retraites.Rome poursuit en vous un ennemi fatal,Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal.Tout couvert de son sang, quoi que vous puissiez faire,N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire,Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mainsLa donna dans l'Asie à cent mille Romains.Toutefois épargnez votre tête sacrée.Vous-même n'allez point, de contrée en contrée,Montrer aux nations Mithridate détruit,Et de votre grand nom diminuer le bruit.Votre vengeance est juste, il la faut entreprendre:Brûlez le Capitole, et mettez Rome en cendre.Mais c'est assez pour vous d'en ouvrir les chemins:Faites porter ce feu par de plus jeunes mains;Et tandis que l'Asie occupera Pharnace,De cette autre entreprise honorez mon audace.Commandez. Laissez-nous, de votre nom suivis,Justifier partout que nous sommes vos fils.Embrasez par nos mains le couchant et l'aurore;Remplissez l'univers, sans sortir du Bosphore;Que les Romains, pressés de l'un à l'autre bout,Doutent où vous serez, et vous trouvent partout.Dès ce même moment ordonnez que je parte.Ici tout vous retient. Et moi, tout m'en écarte.Et si ce grand dessein surpasse ma valeur,Du moins ce désespoir convient à mon malheur.Trop heureux d'avancer la fin de ma misère,J'irai… j'effacerai le crime de ma mère, Seigneur.Vous m'en voyez rougir à vos genoux;J'ai honte de me voir si peu digne de vous;Tout mon sang doit laver une tache si noire.Mais je cherche un trépas utile à votre gloire,Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau,Du fils de Mithridate est le digne tombeau.

MITHRIDATE, se levant.

Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle.Votre père est content, il connaît votre zèle,Et ne vous verra point affronter de dangerQu'avec vous son amour ne veuille partager.Vous me suivrez, je veux que rien ne nous sépare.Et vous, à m'obéir, Prince, qu'on se prépare.Les vaisseaux sont tout prêts. J'ai moi-même ordonnéLa suite et l'appareil qui vous est destiné.Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire,De votre obéissance aura soin de m'instruire.Allez; et soutenant l'honneur de vos aïeux,Dans cet embrassement recevez mes adieux.

Seigneur…

Ma volonté, Prince, vous doit suffire.Obéissez. C'est trop vous le faire redire.

Seigneur, si pour vous plaire il ne faut que périr,Plus ardent qu'aucun autre on m'y verra courir.Combattant à vos yeux, permettez que je meure.

Je vous ai commandé de partir tout à l'heure.Mais après ce moment… Prince, vous m'entendez,Et vous êtes perdu si vous me répondez.

Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue,Je ne saurais chercher une fille inconnue.Ma vie est en vos mains.

Ah! c'est où je t'attends.Tu ne saurais partir, perfide, et je t'entends.Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où je t'envoie:Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie;Monime te retient. Ton amour criminelPrétendait l'arracher à l'hymen paternel.Ni l'ardeur dont tu sais que je l'ai recherchée,Ni déjà sur son front ma couronne attachée,Ni cet asile même où je la fais garder,Ni mon juste courroux n'ont pu t'intimider.Traître, pour les Romains tes lâches complaisancesN'étaient pas à mes yeux d'assez noires offenses.Il te manquait encor ces perfides amoursPour être le supplice et l'horreur de mes jours.Loin de t'en repentir, je vois sur ton visageQue ta confusion ne part que de ta rage.Il te tarde déjà qu'échappé de mes mainsTu ne coures me perdre, et me vendre aux Romains.Mais avant que partir, je me ferai justice:Je te l'ai dit.


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