Chapter 5

Je parus là-dessus faire étrange mine, et lui dis que je ne savais point ce qu'il voulait dire; que je n'avais point d'effets à la Banque d'Angleterre qui fussent à ma connaissance, et que j'espérais qu'il ne pouvait dire que je lui eusse prétendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui en avais nullement parlé; mais sa sœur lui avait dit que la plus grande partie de ma fortune était déposée là.

—Et si j'y ai fait allusion, ma chérie, dit-il, c'était seulement afin que, s'il y avait quelque occasion de régler vos affaires ou de les mettre en ordre, nous ne fussions pas obligés au hasard et à la peine d'un voyage de retour;—car, ajoutait-il, il ne se souciait guère de me voir trop me risquer en mer.

Je fus surprise de ce langage et commençai de me demander quel pouvait en être le sens, quand soudain il me vint à la pensée que mon amie, qui l'appelait son frère, m'avait représentée à lui sous de fausses couleurs; et je me dis que j'irais au fond de cette affaire avant de quitter l'Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues, dans un pays étranger.

Là-dessus, j'appelai sa sœur dans ma chambre le matin suivant, et, lui faisant connaître le discours que j'avais eu avec son frère, je la suppliai de me répéter ce qu'elle lui avait dit, et sur quel fondement elle avait fait ce mariage. Elle m'avoua lui avoir assuré que j'étais une grande fortune, et s'excusa sur ce qu'on le lui avait dit à Londres.

—Onvous l'a dit, repris-je avec chaleur; est-ce que moi, je vous l'ai jamais dit?

—Non, dit-elle; il était vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais j'avais dit à plusieurs reprises que ce que j'avais était à ma pleine disposition.

—Oui, en effet, répliquai-je très vivement, mais jamais je ne vous ai dit que je possédais ce qu'on appelle une fortune; non, que j'avais 100£, ou la valeur de 100£, et que c'était tout ce j'avais au monde; et comment cela s'accorderait-il avec cette prétention que je suis une fortune, dis-je, que je sois venue avec vous dans le nord de l'Angleterre dans la seule intention de vivre à bon marché?

Sur ces paroles que je criai avec chaleur et à haute voix, mon mari entra dans la chambre, et je le priai d'entrer et de s'asseoir, parée que j'avais à dire devant eux deux une chose d'importance, qu'il était absolument nécessaire qu'il entendît.

Il eut l'air un peu troublé de l'assurance avec laquelle je semblais parler, et vint s'asseoir près de moi, ayant d'abord fermé la porte; sur quoi je commençai, car j'étais extrêmement échauffée, et, me tournant vers lui:

—J'ai bien peur, dis je, mon ami (car je m'adressai à lui avec douceur), qu'on ait affreusement abusé de vous et qu'on vous ait fait un tort qui ne pourra point se réparer, en vous amenant à m'épouser; mais comme je n'y ai aucune part, je demande à être quitte de tout blâme, et qu'il soit rejeté là où il est juste qu'il tombe, nulle part ailleurs, car pour moi, je m'en lave entièrement les mains.

—Quel tort puis-je avoir éprouvé, ma chérie, dit-il, en vous épousant? J'espère que de toutes manières j'en ai tiré honneur et avantage.

—Je vous l'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je, et je crains que vous n'ayez trop de raison de vous juger fort maltraité; mais je vous convaincrai, mon ami, dis-je encore, que je n'y ai point eu de part.

Il prit alors un air d'effarement et de stupeur, et commença, je crois, de soupçonner ce qui allait suivre; pourtant, il me regarda, en disant seulement: «Continuez»; il demeura assis, silencieux, comme pour écouter ce que j'avais encore à dire; de sorte que je continuai:

—Je vous ai demandé hier soir, dis-je, en m'adressant à lui, si jamais je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que j'eusse quelque fortune déposée à la Banque d'Angleterre ou ailleurs, et vous avez reconnu que non, ce qui est très vrai; et je vous prie que vous me disiez ici, devant votre sœur, si jamais je vous ai donné quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu aucun discours sur ce sujet.—Et il reconnut encore que non; mais dit que je lui avais toujours semblé femme de fortune, qu'il était persuadé que je le fusse, et qu'il espérait n'avoir point été trompé.

—Je ne vous demande pas si vous avez été trompé, dis-je; mais je le crains bien, et de l'avoir été moi-même; mais je veux me justifier d'avoir été mêlée dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander à votre sœur si jamais je lui ai parlé de fortune ou de bien que j'eusse, ou si je lui ai donné les détails là-dessus; et elle avoue que non. Et je vous prie, madame, dis-je, d'avoir assez de justice pour m'accuser si vous le pouvez: vous ai-je jamais prétendu que j'eusse du bien? Pourquoi, si j'en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans ce pays afin d'épargner le peu que je possédais et de vivre à bon marché?—Elle ne put nier, mais dit qu'on lui avait assuré à Londres que j'avais une très grande fortune, qui était déposée à la Banque d'Angleterre.

—Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel époux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dupés, vous et moi, que de vous faire croire que j'étais une fortune et de vous pousser à me solliciter de mariage.

Il ne put dire une parole, mais montra sa sœur du doigt, et après un silence éclata dans la plus furieuse colère où j'aie vu homme du monde; il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruiné, déclarant qu'elle lui avait dit que j'avais 15 000£, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main pour lui avoir procuré cette alliance; puis il ajouta, s'adressant à moi, qu'elle n'était point du tout sa sœur, mais qu'elle avait été sa p..., depuis tantôt deux ans; qu'elle avait déjà reçu de lui 100£ d'acompte sur cette affaire, et qu'il était entièrement perdu si les choses étaient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il allait sur-le-champ lui tirer le sang du cœur, ce qui la terrifia, et moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison où je logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle eût osé le faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorité qu'un ouï-dire; et puis, se retournant vers moi, dit très honnêtement qu'il craignait que nous fussions perdus tout deux; «car, à dire vrai, ma chérie, je n'ai point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce démon me l'a fait dissiper pour me maintenir en cet équipage». Elle saisit l'occasion qu'il me parlait sérieusement pour s'échapper de la chambre, et je ne la revis plus jamais.

J'étais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je pensais de bien des manières avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit qu'il était perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jetée dans l'égarement pur.

—Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes mariés ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de désappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais été dupe, moi aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien.

—Vous auriez été dupe, oui vraiment, ma chérie, dit-il, mais vous n'auriez point été perdue; car 15 000£ nous auraient entretenus tous deux fort bravement dans ce pays; et j'avais résolu de vous en consacrer jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling, et j'aurais payé le reste de mon affection et de la tendresse que je vous aurais montrée pendant tout le temps de ma vie.

C'était fort honnête, en vérité; et je crois réellement qu'il parlait ainsi qu'il l'entendait, et que c'était un homme aussi propre à me rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais à cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'était endetté sur ce ridicule dessein dans le pays où nous étions, l'avenir paraissait morne et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.

Je lui dis qu'il était bien malheureux que tant d'amour et tant de bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi précipités dans la misère; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant à moi, que c'était mon infortune que le peu que j'avais ne pût suffire à nous faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de banque de 20£ et onze guinées que je lui dis avoir épargnées sur mon petit revenu: et que par le récit que m'avait fait cette créature de la manière dont on vivait dans le pays où nous étions, je m'attendais que cet argent m'eût entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'était ôté, je serais dénuée de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait être la condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche; pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il était là.

Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de la pensée de me dépouiller et de me réduire à la misère; qu'il lui restait cinquante guinées, qui étaient tout ce qu'il avait au monde, et il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les prendre, quand il dût mourir de faim par le manque qu'il en aurait.

Je répondis, en lui témoignant un intérêt pareil, que je ne pouvais supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait proposer quelque manière de vivre qui fût possible, que je ferais de mon mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le désirer.

Il me supplia de ne plus parler en cette façon, à cause qu'il en serait affolé; il dit qu'il avait été élevé en gentilhomme, quoiqu'il fût réduit à une fortune si basse, et qu'il ne restait plus qu'un moyen auquel il pût penser, et qui même ne se saurait employer, à moins que je ne consentisse à lui répondre sur une question à laquelle toutefois il dit qu'il ne voulait point m'obliger; je lui dis que j'y répondrais honnêtement, mais que je ne pouvais dire si ce serait à sa satisfaction ou autrement.

—Eh bien, alors, ma chérie, répondez-moi franchement, dit-il: est-ce que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou nous permettre de vivre en sécurité, ou non?

Ce fut mon bonheur de ne point m'être découverte, ni ma condition, aucunement; non, pas même mon nom; et voyant qu'il n'y avait rien à attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honnêteté qu'il parût avoir, sinon qu'il vivrait sur ce que je savais devoir bientôt être dissipé, je résolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze guinées, et j'eusse été bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu'il m'eût remise où j'étais avant que de me prendre. J'avais vraiment sur moi un autre billet de 30£ qui était tout ce que j'avais apporté avec moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l'occasion qui pourrait s'offrir: parce que cette créature, l'entremetteuse, qui nous avait ainsi trahis tous deux, m'avait fait accroire d'étranges choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne me plaisait point d'être sans argent, quoi qu'il pût advenir. Ce billet, je le cachai; ce qui me fit plus généreuse, du reste, en considération de son état, car vraiment j'avais pitié de lui de tout mon cœur.

Mais pour revenir à cette question, je lui dis que jamais je ne l'avais dupé de mon gré et que jamais je ne le ferais. J'étais bien fâchée de lui dire que le peu que je possédais ne nous entretiendrait pas tous deux; que je n'en aurais point eu assez pour subsister seule dans le pays du Sud, et que c'était la raison qui m'avait fait me remettre aux mains de cette femme qui l'appelait frère, à cause qu'elle m'avait assuré que je pourrais vivre très bravement dans une ville du nom de Manchester, où je n'avais point encore été, pour environ 6£ par an, et tout mon revenu ne dépassant pas 15£ par an, je pensais que je pourrais en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.

Il secoua la tête et demeura silencieux, et nous passâmes une soirée bien mélancolique; pourtant, nous soupâmes tous doux et nous demeurâmes ensemble cette nuit-là, et quand nous fûmes près d'avoir fini de souper, il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une bouteille de vin:

—Allons, ma chérie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de rien de se laisser abattre. Allons, n'ayez point d'inquiétude; je tâcherai à trouver quelque moyen de vivre; si seulement vous pouvez vous entretenir seule, cela vaut mieux que rien; moi, je tenterai de nouveau la fortune; il faut qu'un homme pense en homme; se laisser décourager, c'est céder à l'infortune. Là-dessus, il emplit un verre et but à ma santé, tandis qu'il me tenait la main tout le temps que le vin coulait dans sa gorge, puis m'assura que son principal souci était à mon sujet.

Il était réellement d'esprit brave et galant, et j'en étais d'autant plus peinée. Il y a quelque soulagement même à être défaite par un homme d'honneur plutôt que par un coquin; mais ici le plus grand désappointement était sur sa part, car il avait vraiment dépensé abondance d'argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons elle s'était avancée; d'abord, il convient d'observer la bassesse de la créature, qui, pour gagner 100£ elle-même, eut l'indignité de lui en laisser dépenser trois ou quatre fois plus, bien que ce fût peut-être tout ce qu'il avait au monde, et davantage; alors qu'elle n'avait pas plus de fondement qu'un petit habit autour d'une table à thé nous assurer que j'eusse quelque état, ou que je fusse une fortune, ou chose qui fût.

Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j'eusse été telle, montrait assez de vilenie; et de mettre l'apparence de grandeurs sur une pauvre condition n'était que de la fourberie, et bien méchante; mais le cas différait un peu, et en sa faveur à lui: car il n'était pas de ces gueux qui font métier de duper des femmes, ainsi que l'ont fait certains, et de happer six ou sept fortunes l'une après l'autre, pour les rafler et décamper ensuite; mais c'était déjà un gentilhomme, infortuné, et tombé bas, mais qui avait vécu en bonne façon; et quand même j'eusse eu de la fortune, j'eusse été tout enragée contre la friponne, pour m'avoir trahie; toutefois, vraiment, pour ce qui est de l'homme, une fortune n'aurait point été mal placée sur lui, car c'était une personne charmante, en vérité, de principes généreux, de bon sens, et qui avait abondance de bonne humeur.

Nous eûmes quantité de conversations intimes cette nuit-là, car aucun de nous ne dormit beaucoup; il était aussi repentant d'avoir été la cause de toutes ces duperies, que si c'eût été de la félonie, et qu'il marchât au supplice; il m'offrit encore jusqu'au dernier shilling qu'il avait sur lui, et dit qu'il voulait partir à l'armée pour tâcher à en gagner.

Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruauté de vouloir m'emmener en Irlande, quand il pouvait supposer que je n'eusse point pu y subsister. Il me prit dans ses bras:

—Mon cœur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour échapper à l'observation des gens qui avaient entendu ce que je prétendais faire, et afin que personne ne pût me demander de l'argent avant que je fusse garni pour leur en donner.

—Mais où donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite?

—Eh bien, mon cœur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan, ainsi que je l'avais disposé; j'avais intention ici de vous interroger quelque peu sur votre état, comme vous voyez que j'ai fait; et quand vous m'auriez rendu compte des détails, ainsi que je m'attendais que vous feriez, j'aurais imaginé une excuse pour remettre notre voyage en Irlande à un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon cœur, dit-il, j'étais décidé à vous avouer toute la condition de mes propres affaires, et à vous faire savoir qu'en effet j'avais usé de ces finesses pour obtenir votre acquiescement à m'épouser, mais qu'il ne me restait plus qu'à vous demander pardon et à vous dire avec quelle ardeur je m'efforcerais à vous faire oublier ce qui était passé par la félicité des jours à venir.

—Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et c'est ma douleur maintenant que de n'être point en état de vous montrer avec quelle aisance je me serais laissé réconcilier à vous, et comme je vous aurais passé tous ces tours en récompense de tant de bonne humeur; mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous être accordés, puisque nous n'avons pas de quoi vivre?

Nous proposâmes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir où il n'y avait rien pour débuter. Il me supplia enfin de n'en plus parler, car, disait-il, je lui briserais le cœur; de sorte que nous parlâmes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit congé de moi en mari, et puis s'endormit.

Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui étais restée éveillée presque toute la nuit, j'avais très grand sommeil et je demeurai couchée jusqu'à près d'onze heures. Pendant ce temps, il prit ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et le voilà parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais émouvante, sur la table, et que voici:

«Ma chérie,

«Je suis un chien; je vous ai dupée; mais j'y ai été entraîné par une vile créature, contrairement à mes principes et à l'ordinaire coutume de ma vie. Pardonnez-moi, ma chérie! Je vous demande pardon avec la plus extrême sincérité; je suis le plus misérable des hommes, de vous avoir déçue; j'ai été si heureux que de vous posséder, et maintenant je suis si pitoyablement malheureux que d'être forcé de fuir loin de vous. Pardonnez-moi, ma chérie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je ne puis supporter de vous voir ruinée par moi, et moi-même incapable de vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de vous revoir; je vous déclare ici que vous êtes libre; si vous pouvez vous marier à votre avantage, ne refusez pas en songeant à moi; je vous jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre une bonne fortune, tout cela sera pour vous, où que vous soyez.

«J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche, et allez à Londres; j'espère qu'il suffira aux frais, sans que vous entamiez le vôtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout cœur, et je le ferai aussi souvent que je penserai à vous.

«Adieu, ma chérie, pour toujours.

«Je suis à vous en toute affection.

«J. E.»

Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon cœur que cet adieu; je lui reprochai mille fois dans mes pensées de m'avoir abandonnée; car je serais allée avec lui au bout du monde, m'eût-il fallu mendier mon pain. Je tâtai dans ma poche; et là je trouvai dix guinées, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite bague de diamant qui ne valait guère que 6£ et un simple anneau d'or.

Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures sans discontinuer, jusqu'à ce que ma fille de chambre vint m'interrompre pour me dire que le dîner était prêt: je ne mangeai que peu, et après dîner il me prit un violent accès de larmes; et toujours je l'appelais par son nom, qui était James:

—Ô Jemmy! criais-je, reviens! reviens! je te donnerai tout ce que j'ai; je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle, par la chambre, çà et là; et puis je m'asseyais entre temps; et puis je marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore; et ainsi je passai l'après-midi jusqu'environ sept heures, que tomba le crépuscule du soir (c'était au mois d'août), quand, à ma surprise indicible, le voici revenir à l'hôtellerie et monter tout droit à ma chambre.

Je fus dans la plus grande confusion qu'on puisse s'imaginer, et lui pareillement; je ne pouvais deviner quelle était l'occasion de son retour, et je commençai à me demander si j'en devais être heureuse ou fâchée; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut impossible de dissimuler ma joie, qui était trop grande pour des sourires, car elle se répandit en larmes. À peine fut-il entré dans la chambre, qu'il courut à moi et me prit dans ses bras, me tenant serrée, et m'étouffant presque l'haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une parole. Enfin je commençai:

—Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t'en aller loin de moi?

À quoi il ne fit pas de réponse, car il lui était impossible de parler.

Quand nos extases furent un peu passées, il me dit qu'il était allé à plus de quinze lieues, mais qu'il n'avait pas été en son pouvoir d'aller plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore me dire adieu.

Je lui dis comment j'avais passé mon temps et comment je lui avais crié à voix haute de revenir. Il me dit qu'il m'avait entendue fort nettement dans la forêt de Delamere, à un endroit éloigné d'environ douze lieues. Je souris.

—Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j'ai entendu ta voix dans ma vie, je t'ai entendue m'appeler à voix haute, et parfois je me figurais que je te voyais courir après moi.

—Mais, dis-je, que disais-je? Car je ne lui avais pas nommé les paroles.

—Tu criais à haute voix, et tu disais: «Ô Jemmy! ô Jemmy! reviens, reviens.»

Je me mis à rire.

—Mon cœur, dit-il, ne ris pas; car sois-en sûre, j'ai entendu ta voix aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment; et, si tu le veux, j'irai devant un magistrat prêter serment là-dessus.

Je commençai alors d'être surprise et étonnée; je fus effrayée même et lui dis ce que j'avais vraiment fait et comment je l'avais appelé. Après que nous nous fûmes amusés un moment là-dessus, je lui dis:

—Eh bien, tu ne t'en iras plus loin de moi, maintenant; j'irais plutôt avec toi au bout du monde.

Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me quitter, mais que, puisqu'il le fallait, il avait l'espoir que je lui rendrais la tâche aisée autant que possible; mais que pour lui, ce serait sa perte, et qu'il le prévoyait assez.

Cependant, il me dit qu'il avait réfléchi, qu'il me laissait seule pour aller jusqu'à Londres, qui était un long voyage, et qu'il pouvait aussi bien prendre cette route-là qu'une autre; de sorte qu'il s'était résolu à m'y accompagner, et que s'il partait ensuite sans me dire adieu, je n'en devais point prendre d'irritation contre lui, et ceci il me le fit promettre.

Il me dit comment il avait congédié ses trois domestiques, vendu leurs chevaux, et envoyé ces garçons chercher fortune, tout cela en fort peu de temps, dans une ville près de la route, je ne sais où, «et, dit-il, il m'en a coûté des larmes, et j'ai pleuré tout seul de penser combien ils étaient plus heureux que leur maître, puisqu'ils n'avaient qu'à aller frapper à la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs services, tandis que moi, dit-il, je ne savais où aller ni que faire».

Je lui dis que j'avais été si complètement malheureuse quand il m'avait quittée, que je ne saurais l'être davantage, et que maintenant qu'il était revenu, je ne me séparerais jamais de lui, s'il voulait bien m'emmener, en quelque lieu qu'il allât. Et cependant, je convins que nous irions ensemble à Londres; mais je ne pus arriver à consentir qu'il me quitterait enfin, sans me dire adieu; mais je lui dis d'un ton plaisant que, s'il s'en allait, je lui crierais de revenir aussi haut que je l'avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses deux bagues, et ses dix guinées; mais il ne voulut pas les reprendre; d'où je doutai fort qu'il avait résolu de s'en aller sur la route et de m'abandonner.

La vérité est que la condition où il était, les expressions passionnées de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mâle que j'avais éprouvée sur sa part en toute cette affaire jointe au souci qu'il avait montré et à sa manière de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout cela, dis-je, m'avait impressionnée si vivement que je ne pouvais supporter l'idée de me séparer de lui.

Deux jours après, nous quittâmes Chester, moi dans le coche et lui à cheval; je congédiai ma servante à Chester; il s'opposa très fort à ce que je restasse sans servante; mais comme je l'avais engagée dans la campagne, puisque je n'avais point de domestique à Londres, je lui dis que c'eût été barbare d'emmener la pauvre fille pour la mettre dehors sitôt que j'arriverais en ville, et que ce serait aussi une dépense inutile en route; si bien qu'il s'y accorda, et demeura satisfait sur ce chapitre.

Il vint avec moi jusque Dunstable, à trente lieues de Londres, et puis il me dit que le sort et ses propres infortunes l'obligeaient à me quitter, et qu'il ne lui était point possible d'entrer dans Londres pour des raisons qu'il n'était pas utile de me donner: et je vis qu'il se préparait à partir. Le coche où nous étions ne s'arrêtait pas d'ordinaire à Dunstable; mais je le priai de s'y tenir un quart d'heure: il voulut bien rester un moment à la porte d'une hôtellerie où nous entrâmes.

Étant à l'hôtellerie, je lui dis que je n'avais plus qu'une faveur à lui demander, qui était, puisqu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin de réfléchir pendant ce temps à quelque moyen d'éviter une chose qui nous serait aussi ruineuse à tous deux qu'une séparation finale: et que j'avais à lui proposer une chose d'importance que peut-être il trouverait à notre avantage.

C'était une proposition où il y avait trop de raison pour qu'il la refusât, de sorte qu'il appela l'hôtesse, et lui dit que sa femme se trouvait indisposée et tant qu'elle ne saurait penser à continuer son voyage en coche qui l'avait lassée presque jusqu'à la mort, et lui demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois jours dans une maison privée où je pourrais me reposer un peu, puisque la route m'avait à ce point excédée. L'hôtesse, une brave femme de bonnes façons et fort obligeante, vint aussitôt me voir; me dit qu'elle avait deux ou trois chambres qui étaient très bonnes et placées à l'écart du bruit, et que, si je les voyais, elle n'avait point de doute qu'elles me plairaient, et que j'aurais une de ses servantes qui ne ferait rien d'autre que d'être attachée à ma personne; cette offre était tellement aimable que je ne pus que l'accepter; de sorte que j'allai voir les chambres, dont je fus charmée; et en effet elles étaient extraordinairement bien meublées, et d'un très plaisant logement. Nous payâmes donc le coche, d'où nous fîmes décharger nos hardes, et nous résolûmes de séjourner là un peu de temps.

Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu'à ce que mon argent fût à bout; mais que je ne lui laisserais pas dépenser un shilling du sien; nous eûmes là-dessus une tendre chicane; mais je lui dis que c'était sans doute la dernière fois que je jouirais de sa compagnie, et que je le priais de me laisser maîtresse sur ce point seulement et qu'il gouvernerait pour tout le reste; si bien qu'il consentit.

Là, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j'allais maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite; et en effet je lui racontai comment j'avais vécu en Virginie, et que j'y avais ma mère, qui, croyais-je, était encore en vie, quoique mon mari dût être mort depuis plusieurs années; je lui dis que si mes effets ne s'étaient perdus en mer, et d'ailleurs je les exagérai assez, j'aurais eu assez de fortune pour nous éviter de nous séparer en cette façon. Puis j'entrai dans des détails sur l'établissement des gens en ces contrées, comment, par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que d'ailleurs on pouvait en acheter à un prix si bas qu'il ne valait même pas la peine d'être mentionné.

Puis je lui expliquai amplement et avec clarté la nature des plantations, et comment un homme qui s'appliquerait, n'ayant emporté que la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement établir sa famille et en peu d'années amasser du bien.

Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de 300£ ou environ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de mettre fin à notre infortune, et à restaurer notre condition dans le monde au point que nous avions espéré tous deux; et j'ajoutai qu'au bout de sept ans nous pourrions être en situation de laisser nos cultures en bonnes mains et de repasser l'eau pour en recevoir le revenu, et en jouir tandis que nous vivrions en Angleterre; et je lui citai l'exemple de tels qui l'avaient fait et qui vivaient à Londres maintenant sur un fort bon pied.

En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais nous fûmes arrêtés tantôt par un obstacle, tantôt par l'autre, jusqu'enfin il changea les rôles, et se mit à me parler presque dans les mêmes termes de l'Irlande.

Il me dit qu'un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde, pourvu qu'il eût pu trouver des fonds pour s'établir sur des terres, pourrait s'y procurer des fermes à 50£ par an, qui étaient aussi bonnes que celles qu'on loue en Angleterre pour 200£; que le rendement était considérable et le sol si riche, que, sans grande économie même, nous étions sûrs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en Angleterre avec un revenu de 3 000£; et qu'il avait formé le dessein de me laisser à Londres et d'aller là-bas pour tenter la fortune; et que s'il voyait qu'il pouvait disposer une manière de vivre aisée et qui s'accordât au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher.

J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au mot, c'est-à-dire qu'il me fallût convertir mon petit revenu en argent liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son expérience; mais il avait trop de justice pour le désirer ou pour l'accepter, si je l'eusse offert: et il me devança là-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la fortune en cette façon, et que s'il trouvait qu'il pût faire quoi que ce soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de mon argent, jusqu'à ce qu'il eût fait son expérience avec un peu du sien, et il m'assura que s'il ne réussissait pas en Irlande, il reviendrait me trouver et qu'il se joindrait à moi pour mon dessein en Virginie.

Je ne pus l'amener à rien de plus, par quoi nous nous entretînmes près d'un mois durant lequel je jouis de sa société qui était la plus charmante que j'eusse encore trouvée dans toute ma vie. Pendant ce temps il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui était surprenante en vérité, et pleine d'une variété infinie, suffisante à emplir un plus beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprimé; mais j'aurai l'occasion là-dessus d'en dire plus long.

Nous nous séparâmes enfin, quoique avec la plus extrême répugnance sur ma part; et vraiment il prit congé de moi bien à contre-cœur; mais la nécessité l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point vouloir venir à Londres étaient très bonnes, ainsi que je la compris pleinement plus tard.

Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse où il devait m'écrire, quoique réservant encore le grand secret, qui était de ne jamais lui faire savoir mon véritable nom, qui j'étais, et où il pourrait me trouver; lui de même me fit savoir comment je devais m'y prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il fût assuré de la recevoir.

J'arrivai à Londres le lendemain du jour où nous nous séparâmes, mais je n'allai pas tout droit à mon ancien logement; mais pour une autre raison que je ne veux pas dire je pris un logement privé dans Saint-Jones street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et là, étant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour réfléchir sur mes rôderies des sept derniers mois, car j'avais été absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passées en compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce plaisir fut extrêmement amoindri quand je découvris peu de temps après que j'étais grosse.

C'était là une chose embarrassante, à cause qu'il me serait bien difficile de trouver un endroit où faire mes couches; étant une des plus délicates choses du monde en ce temps pour une femme étrangère et qui n'avait point d'amis, d'être entretenue en une telle condition sans donner quelque répondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me procurer.

J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon ami de la Banque ou plutôt il prenait soin de correspondre avec moi, car il m'écrivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point dépensé mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je lui écrivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'étais en vie. J'avais laissé des instructions dans le Lancashire, si bien que je me faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite à Saint-John je reçus de lui un billet fort obligeant, où il m'assurait que son procès de divorce était en bonne voie, bien qu'il y rencontrât des difficultés qu'il n'avait point attendues.

Je ne fus pas fâchée d'apprendre que son procès était plus long qu'il n'avait pensé; car bien que je ne fusse nullement en condition de le prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'épouser, tandis que j'étais grosse des œuvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que je connais ont osé), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre, et, en un mot, j'étais résolue à le prendre s'il continuait dans le même dessein, sitôt mes relevailles; car je voyais apparemment que je n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cessé de me presser de me remarier, m'ayant assuré qu'il n'y aurait nulle répugnance et que jamais il ne tenterait de réclamer ses droits, ainsi ne me faisais-je point scrupule de me résoudre, si je le pouvais, et mon autre ami restait fidèle à l'accord; et j'avais infiniment de raisons d'en être assurée, par les lettres qu'il m'écrivait, qui étaient les plus tendres et les plus obligeantes du monde.

Je commençais maintenant à m'arrondir, et les personnes chez qui je logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la civilité, me firent comprendre qu'il fallait songer à partir. Ceci me jeta dans une extrême perplexité, et je devins très mélancolique; car en vérité je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant à garder, difficulté que je n'avais encore jamais rencontrée, ainsi que mon histoire jusqu'ici le fait paraître.

Dans le cours de cette affaire, je tombai très malade et ma mélancolie accrut réellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de compte n'être qu'une fièvre, mais la vérité est que j'avais les appréhensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire «les appréhensions», car j'aurais été trop heureuse d'accoucher avant terme, mais je n'aurais pu même entretenir la pensée de prendre quoi que ce fût pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu'à l'imagination d'une telle chose.

Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer une sage-femme; j'élevai d'abord quelques scrupules, mais après un peu de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire.

Il paraît que la maîtresse de la maison n'était pas tant étrangère à des cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle fût, comme on verra tout à l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.

Cette femme paraissait avoir quelque expérience dans son métier, j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession où elle était experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon hôtesse lui avait dit que j'étais fort mélancolique, et qu'elle pensait que cela m'eût fait du mal et une fois, devant moi, lui dit:

—Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles où vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honnête personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.

Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille mère se mit très sérieusement à m'expliquer ce qu'elle entendait, sitôt qu'elle fut partie:

—Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre hôtesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le lui laisser voir. Elle entend que vous êtes en une condition qui peut vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne désirez pas que cela soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret qu'il est nécessaire (car je ne désire nullement me mêler dans ces affaires), je pourrais peut-être trouver moyen de vous aider, de vous tirer de peine, et de vous ôter toutes vos tristes pensées à ce sujet.

Chaque parole que prononçait cette créature m'était un cordial, et me soufflait jusqu'au cœur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon sang commença de circuler aussitôt, et tout mon corps fut transformé; je me remis à manger, et bientôt j'allai mieux. Elle en dit encore bien davantage sur le même propos; et puis, m'ayant pressée de lui parler en toute franchise, et m'ayant promis le secret de la façon la plus solennelle, elle s'arrêta un peu, comme pour voir l'impression que j'avais reçue, et ce que j'allais dire.

Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne point accepter son offre; je lui dis que ma position était en partie comme elle avait deviné, en partie différente, puisque j'étais réellement mariée et que j'avais un mari, quoiqu'il fût si éloigné dans ce moment qu'il ne pouvait paraître publiquement.

Elle m'arrêta tout court et me dit que ce n'était point son affaire. Toutes les dames qui se fiaient à ses soins étaient mariées pour elle; toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d'enfant, a un père pour l'enfant, et que ce père fût mari ou non, voilà qui n'était point du tout son affaire; son affaire était de me servir dans ma condition présente que j'eusse un mari ou non.

—Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut paraître, c'est n'avoir point de mari; et par ainsi que vous soyez femme mariée ou maîtresse, cela m'est tout un.

Je vis bientôt que catin ou femme mariée, il fallait passer pour catin ici; de sorte que j'abandonnai ce point. Je lui dis qu'elle avait bien raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui dire telle qu'elle était. De sorte que je la racontais aussi brièvement que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.

—La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces détails, n'est point tant, comme vous l'avez dit tout à l'heure, qu'ils touchent au propos de votre affaire; mais c'est à ce propos, à savoir que je ne me soucie point d'être vue ni cachée, mais la difficulté où je suis, c'est que je n'ai point de connaissances dans cette partie du pays.

—Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n'avez pas de répondant à nommer pour éviter les impertinences de la paroisse qui sont d'usage en telles occasions; et peut-être, dit-elle, que vous ne savez pas bien comment disposer de l'enfant quand il viendra.

—La fin, dis-je, ne m'inquiète pas tant que le commencement.

—Eh bien, madame, répond la sage-femme, oserez-vous vous confier à mes mains? Je demeure en tel endroit; bien que je ne m'informe pas de vous, vous pouvez vous enquérir de moi; mon nom est B...; je demeure dans telle rue (nommant la rue), à l'enseigne du Berceau; ma profession est celle de sage-femme et j'ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs couches chez moi; j'ai donné caution à la paroisse en général pour les assurer contre toute enquête sur ce qui viendra au monde sous mon toit. Je n'ai qu'une question à vous adresser, madame, dit-elle, en toute cette affaire; et si vous y répondez, vous pouvez être entièrement tranquille sur le reste.

Je compris aussitôt où elle voulait en venir et lui dis:

—Madame, je crois vous entendre; Dieu merci, bien que je manque d'amis en cette partie du monde, je ne manque pas d'argent, autant qu'il peut être nécessaire, car je n'en ai point non plus d'abondance.

J'ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l'attente de grandes choses.

—Eh bien madame, dit-elle, c'est la chose en effet, sans quoi il n'est point possible de rien faire en de tels cas; et pourtant, dit-elle, vous allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans l'embarras, et je veux que vous sachiez tout d'avance, afin que vous vous accommodiez à l'occasion et que vous fassiez de la dépense ou que vous alliez à l'économie, suivant que vous jugerez.

Je lui dis qu'elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que je n'avais rien d'autre à lui demander que ceci: puisque j'avais d'argent assez, mais point en grande quantité, qu'elle voulût bien tout disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu'il se pourrait.

Elle répondit qu'elle apporterait un compte des dépenses en deux ou trois formes, et que je choisirais ainsi qu'il me plairait, et je la priai de faire ainsi.

Le lendemain elle l'apporta, et la copie de ses trois billets était comme suit:

1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, à dix shillings par semaine: 6£ 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches: 1£ 10 s.

3. Pour un ministre afin de baptiser l'enfant, deux personnes pour le tenir sur les fonts, et un clerc: 1£ 10 s.

4. Pour un souper de baptême (en comptant cinq invités): 1£ 0 s.

Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse: 3£ 3 s.

À la fille pour le service: 0£ 10 s.

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13£ 13 s.

Ceci était le premier billet; le second était dans les mêmes termes.

1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., à vingt shillings par semaine: 12£ 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles: 2£ 10 s.

3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc., comme ci-dessus: 2£ 0 s.

4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc.: 3£ 3 s.

5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus: 5£ 5 s.

6. Pour une fille de service: 1£ 0 s.

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25£ 13 s.

Ceci était le billet de seconde classe; la troisième, dit-elle, était d'un degré au-dessus, pour le cas où le père ou les amis paraissaient.

1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux pièces et un galetas pour une servante: 30£ 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois et très beau linge de couches: 4£ 4 s.

3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc.: 2£ 10 s.

4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin: 5£ 0 s.

5. Pour ses honoraires, etc.: 10£ 10 s.

6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement: 0£ 10 s.

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52£ 14 s.

Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais fort raisonnable dans ses demandes, tout considéré, et que je ne doutais point que ses commodités ne fussent excellentes.

Elle me dit que j'en serais juge quand je les verrais: je lui dis que j'étais affligée de lui dire que je craignais d'être obligée à paraître sa cliente au plus bas compte.

—Et peut-être, madame, lui dis-je, m'en traiterez-vous moins bien?

—Non, point du tout, dit-elle, car où j'en ai une de la troisième classe, j'en ai deux de la seconde et quatre de la première, et je gagne autant en proportion sur les unes que sur les autres; mais si vous doutez de mes soins, j'autoriserai l'ami que vous voudrez à examiner si vous êtes bien entretenue ou mal.

Puis elle expliqua les détails de la note.

—Et d'abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous avez là une pension de trois mois à dix shillings seulement par semaine; je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table; je suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas à meilleur marché là ou vous êtes maintenant.

—Non vraiment, dis-je, ni même à si bon compte, car je donne six shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-même, ce qui me revient bien plus cher.

—Et puis, madame, dit-elle, si l'enfant ne doit pas vivre, comme il arrive parfois, voilà le prix du ministre économisé; et si vous n'avez point d'amis à inviter, vous pouvez éviter la dépense d'un souper; de sorte que si vous ôtez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne vous reviendront pas à plus de 5£ 3 shillings de plus que ce que vous coûte votre train de vie ordinaire.

C'était la chose la plus raisonnable que j'eusse entendue; si bien que je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente; mais je lui dis aussi que, n'attendant rien avant deux mois et davantage, je pourrais être forcée de rester avec elle plus de trois mois, et que je désirais savoir si elle ne serait pas obligée de me prier de m'en aller avant que je fusse en condition de partir.—Non, dit-elle, sa maison était grande; et d'ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir une dame qui venait de faire ses couches, jusqu'à ce qu'elle s'en allât de son plein gré; et que si on lui amenait plus de dames qu'elle n'en pouvait loger, elle n'était pas si mal vue parmi ses voisins qu'elle ne pût trouver dispositions pour vingt, s'il le fallait.

Je trouvai que c'était une dame éminente à sa façon, et en somme je m'accordai à me remettre entre ses mains; elle parla alors d'autres choses, examina l'installation où j'étais, fit ses critiques sur le mauvais service et le manque de commodité, et me promit que je ne serais point ainsi traitée dans sa maison. Je lui avouai que je n'osais rien dire, à cause que la femme de la maison avait un air étrange, ou du moins qu'elle me paraissait ainsi, depuis que j'avais été malade, parce que j'étais grosse; et que je craignais qu'elle me fit quelque affront ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu'un rapport médiocre sur ma personne.

—Oh Dieu! dit-elle, cette grande dame n'est point étrangère à ces choses; elle a essayé d'entretenir des dames qui étaient en votre condition, mais elle n'a pu s'assurer de la paroisse; et, d'ailleurs, une dame fort prude, ainsi que vous l'avez très bien vu; toutefois, puisque vous partez, n'engagez point de discussion avec elle; mais je vais veiller à ce que vous soyez un peu mieux soignée pendant que vous êtes encore ici, et il ne vous en coûtera pas davantage.

Je ne la compris pas; pourtant je la remerciai et nous nous séparâmes. Le matin suivant, elle m'envoya un poulet rôti et chaud et une bouteille de sherry, et ordonna à la servante de me prévenir qu'elle restait à mon service tous les jours tant que je resterais là.

Voilà qui était aimable et prévenant à l'excès, et j'acceptai bien volontiers: le soir, elle envoya de nouveau demander si j'avais besoin de rien et pour ordonner à la fille de venir la trouver le matin pour le dîner; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin, avant de partir, et à midi elle m'apporta un ris de veau tout entier, et un plat de potage pour mon dîner; et de cette façon elle me soignait à distance; si bien que je fus infiniment charmée et que je guéris rapidement; car en vérité c'étaient mes humeurs noires d'auparavant qui avaient été la partie principale de ma maladie.

Je m'attendais, comme est l'usage d'ordinaire parmi de telles gens, que la servante qu'elle m'envoya se trouverait être quelque effrontée créature sortie de Drury-Lane, et j'en étais assez tourmentée; de sorte que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la première nuit, mais que je gardais les yeux attachés sur elle aussi étroitement que si elle eût été une voleuse publique.

L'honnête dame devina bientôt ce qu'il en était, et la renvoya avec un petit billet où elle me disait que je pouvais me fier à la probité de sa servante, qu'elle se tiendrait responsable de tout, et qu'elle ne prenait jamais de domestiques sans avoir d'excellentes cautions. Je fus alors parfaitement rassurée et en vérité, la conduite de cette servante parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille n'entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus tard.

Aussitôt que je fus assez bien portante pour sortir, j'allai avec la fille voir la maison et voir l'appartement qu'on devait me donner; et tout était si joli et si net qu'en somme je n'eus rien à dire, mais fus merveilleusement charmée de ce que j'avais rencontré, qui, considérant la mélancolique condition où je me trouvais, était bien au delà de ce que j'avais espéré.

On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des méchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j'étais maintenant tombée; mais ce serait trop d'encouragement au vice que de faire voir au monde, comme il était facile à une femme de se débarrasser là du faix d'un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs sortes de procédés; et l'un d'entre eux était que si un enfant naissait quoique non dans sa maison (car elle avait l'occasion d'être appelée à maintes besognes privées), elle avait des gens toujours prêts, qui, pour une pièce d'argent, leur ôtaient l'enfant de dessus les bras, et de dessus les bras de la paroisse aussi; et ces enfants, comme elle disait, étaient fort honnêtement pourvus; ce qu'ils devenaient tous, regardant qu'il y en avait tant, par le récit qu'elle en faisait, je ne puis le concevoir.

Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet; mais elle était pleine de cet argument qu'elle sauvait la vie de maint agneau innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-être été assassiné, et de mainte femme qui, rendue désespérée par le malheur, aurait autrement été tentée de détruire ses enfants. Je lui accordai que c'était la vérité, et une chose bien recommandable, pourvu que les pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent pas maltraités et abandonnés par les nourrices. Elle me répondit qu'elle avait toujours grand soin de cet article-là, et qu'elle n'avait point de nourrices dans son affaire qui ne fussent très bonnes personnes, et telles qu'on pouvait y avoir confiance.

Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc obligée de dire:

—Madame, je ne doute point que vous n'agissiez parfaitement sur votre part; mais la principale question est ce que font ces gens.

Et de nouveau elle me ferma la bouche en répondant qu'elle en prenait le soin le plus exact.

La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets qui me donnât quelque déplaisir fut qu'une fois où elle me parlait de mon état bien avancé de grossesse, elle dit quelques paroles qui semblaient signifier qu'elle pourrait me débarrasser plus tôt si j'en avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le désir de mettre ainsi fin à mes tourments; mais je lui fis voir bientôt que j'en abhorrais jusqu'à l'idée; et pour lui rendre justice elle s'y prit si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait réellement ou si elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais dire, qu'elle avait pris la négative avant que je pusse m'expliquer.

Pour abréger autant que possible cette partie, je quittai mon logement de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi qu'on la nommait dans la maison), et là, en vérité, je fus traitée avec tant de courtoisie, soignée avec tant d'attention, tout me parut si bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en tirait ma gouvernante: mais je découvris ensuite qu'elle faisait profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires, et qu'en vérité elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit était dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez en cette façon, je vous assure; car il est à peine croyable quelle clientèle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le tout à compte privé, ou en bon français à compte de débauche.

Pendant que j'étais dans sa maison, qui fut près de quatre mois, elle n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville, dont l'une logeait chez mon ancienne hôtesse de Saint-Jones, malgré toute la pruderie que celle-ci avait affectée avec moi.

Tandis que j'étais là, et avant de prendre le lit, je reçus de mon homme de confiance à la Banque une lettre pleine de choses tendres et obligeantes, où il me pressait sérieusement de retourner à Londres. La lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce qu'elle avait été d'abord envoyée dans le Lancashire d'où elle m'avait suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arrêt contre sa femme et qu'il était prêt à tenir son engagement avec moi, si je voulais l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et d'affection, telles qu'il aurait été bien loin d'offrir s'il avait connu les circonstances où j'avais été, et que, tel qu'il en était, j'avais été bien loin de mériter.

J'envoyai une réponse à cette lettre et la datai de Liverpool, mais l'envoyai par un courrier, sous couleur qu'elle était arrivée dans un pli adressé à un ami en ville. Je le félicitai de sa délivrance, mais j'élevai des scrupules sur la validité légale d'un second mariage, et lui dis que je supposais qu'il considérerait bien sérieusement ce point avant de s'y résoudre, la conséquence étant trop grande à un homme de son jugement pour qu'il s'y aventurât imprudemment, et terminai en lui souhaitant du bonheur quelle que fût sa décision, sans rien lui laisser savoir de mes propres intentions ou lui répondre sur sa proposition de mon retour à Londres, mais je fis vaguement allusion à l'idée que j'avais de revenir vers la fin de l'année, ceci étant daté d'avril.

Je pris le lit vers la mi-mai, et j'eus un autre beau garçon, et moi-même en bonne condition comme d'ordinaire en telles occasions; ma gouvernante joua son rôle de sage-femme avec le plus grand art et toute l'adresse qu'on peut s'imaginer, et bien au delà de tout ce que j'avais jamais connu auparavant.

Les soins qu'elle eut de moi pendant mon travail et après mes couches furent tels, que si elle eût été ma propre mère, ils n'eussent pu être meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie déréglée par la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne demeure et n'a rien laissé derrière elle pour indiquer le chemin.

Je crois que j'étais au lit depuis vingt jours quand je reçus une autre lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu'il avait obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu'il lui avait fait signifier tel jour, et qu'il avait à me donner une réponse à tous mes scrupules au sujet d'un second mariage, telle que je ne pouvais l'attendre et qu'il n'en avait aucun désir; car sa femme, qui avait été prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu'elle lui avait fait subir, sitôt qu'elle avait appris qu'il avait gagné son point, s'était bien misérablement ôté la vie le soir même.

Il s'exprimait fort honnêtement sur la part qu'il pouvait avoir dans son désastre, mais s'éclaircissait d'y avoir prêté la main, affirmant qu'il n'avait fait que se rendre justice en un cas où il avait été notoirement insulté et bafoué; toutefois il disait en être fort affligé, et qu'il ne lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l'espoir où il était que je voudrais bien venir le réconforter par ma compagnie; et puis il me pressait très violemment en vérité, de lui donner quelques espérances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir qu'il me vît, à quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce sujet.

Je fus extrêmement surprise par cette nouvelle, et commençai maintenant sérieusement de réfléchir sur ma condition et sur l'inexprimable malheur qui m'arrivait d'avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu'en faire. Enfin, je fis une allusion lointaine à mon cas devant ma gouvernante. Je parus mélancolique pendant plusieurs jours, et elle m'attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m'attristait; je ne pouvais pour ma vie lui dire que j'avais une proposition de mariage après lui avoir si souvent répété que j'avais un mari, de sorte que vraiment je ne savais quoi lui dire; j'avouai qu'il y avait une chose qui me tourmentait beaucoup, mais en même temps je lui dis que je ne pouvais en parler à personne au monde.

Elle continua de m'importuner pendant plusieurs jours, mais il m'était impossible, lui dis-je, de confier mon secret à quiconque. Ceci, au lieu de lui servir de réponse, accrut ses importunités; elle allégua qu'on lui avait confié les plus grands secrets de cette nature, qu'il était de son intérêt de tout dissimuler, et que de découvrir des choses de cette nature serait sa ruine; elle me demanda si jamais je l'avais surprise à babiller sur les affaires d'autrui, et comment il se faisait que j'eusse du soupçon à son égard. Elle me dit que s'ouvrir à elle, c'était ne dire mon secret à personne; qu'elle était muette comme la mort, et qu'il faudrait sans doute que ce fut un cas bien étrange, pour qu'elle ne put m'y porter secours; mais que de le dissimuler était me priver de toute aide possible ou moyen d'aide, et tout ensemble la priver de l'opportunité de me servir. Bref, son éloquence fut si ensorcelante et son pouvoir de persuasion si grand qu'il n'y eut moyen de rien lui cacher.

Si bien que je résolus de lui ouvrir mon cœur; je lui dis l'histoire de mon mariage du Lancashire, et comment nous avions été déçus tous deux; comment nous nous étions rencontrés et comment nous nous étions séparés; comment il m'avait affranchie, autant qu'il avait été en son pouvoir, et m'avait donné pleine liberté de me remarier, jurant que s'il l'apprenait, jamais il ne me réclamerait, ne me troublerait ou me ferait reconnaître; que je croyais bien être libre, mais que j'avais affreusement peur de m'aventurer, de crainte des conséquences qui pourraient suivre en cas de découverte.

Puis je lui dis la bonne offre qu'on me faisait, lui montrai les lettres de mon ami où il m'invitait à Londres et avec quelle affection elles étaient écrites; mais j'effaçai son nom, et aussi l'histoire du désastre de sa femme, sauf la ligne où il disait qu'elle était morte.

Elle se mit à rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que l'autre n'était point un mariage, mais une duperie sur les deux parts; et qu'ainsi que nous nous étions séparés de consentement mutuel, la nature du contrat était détruite, et que nous étions dégagés de toute obligation réciproque; elle tenait tous ces arguments au bout de sa langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison; non que ce ne fût aussi par l'aide de ma propre inclination.

Mais alors vint la grande et principale difficulté, qui était l'enfant. Il fallait, me dit-elle, s'en débarrasser, et de façon telle qu'il ne fût jamais possible à quiconque de le découvrir. Je savais bien qu'il n'y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j'avais eu un enfant, car il aurait bientôt découvert par l'âge du petit qu'il était né, bien plus, qu'il avait été fait depuis mes relations avec lui, et toute l'affaire eût été détruite.

Mais j'avais le cœur serré avec tant de force à la pensée de me séparer entièrement de l'enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le laisser assassiner ou de l'abandonner à la faim et aux mauvais traitements, ce qui était presque la même chose, que je n'y pouvais songer sans horreur.

Toutes ces choses se représentaient à ma vue sous la forme la plus noire et la plus terrible; et comme j'étais très libre avec ma gouvernante que j'avais maintenant appris à appeler mère, je lui représentai toutes les sombres pensées qui me venaient là-dessus, et lui dis dans quelle détresse j'étais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave à ces paroles qu'aux autres; mais ainsi qu'elle était endurcie à ces choses au delà de toute possibilité d'être touchée par le sentiment religieux et les scrupules du meurtre, ainsi était-elle également impénétrable à tout ce qui se rapportait à l'affection. Elle me demanda si elle ne m'avait pas soignée et caressée pendant mes couches comme si j'eusse été son propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui.

—Eh bien, ma chère, dit-elle, et quand vous serez partie, que serez-vous pour moi? Et que pourrait-il me faire d'apprendre que vous allez être pendue? Pensez-vous qu'il n'y a pas des femmes qui parce que c'est leur métier et leur gagne-pain, mettent leur point d'honneur à avoir soin des enfants autant que si elles étaient leurs propres mères? Allez, allez, mon enfant, dit-elle, ne craignez rien. Comment avons-nous été nourries nous-mêmes? Êtes-vous bien sûre d'avoir été nourrie par votre propre mère? et pourtant voilà de la chair potelée et blonde, mon enfant, dit la vieille mégère, en me passant la main sur les joues. N'ayez pas peur, mon enfant, dit-elle, en continuant sur son ton enjoué; je n'ai point d'assassins à mes ordres; j'emploie les meilleures nourrices qui se puissent trouver et j'ai aussi peu d'enfants qui périssent en leurs mains, que s'ils étaient nourris par leurs mères; nous ne manquons ni de soin ni d'adresse.

Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j'étais sûre d'avoir été nourrie par ma propre mère; au contraire, j'étais sûre qu'il n'en avait pas été ainsi; et je tremblai et je devins pâle sur le mot même. «Sûrement, me dis-je, cette créature ne peut être sorcière, et avoir tenu conversation avec un esprit qui pût l'informer de ce que j'étais avant que je fusse capable de le savoir moi-même.» Et je la regardai pleine d'effroi. Mais réfléchissant qu'il n'était pas possible qu'elle sût rien sur moi, mon impression passa, et je commençai de me rassurer mais ce ne fut pas sur-le-champ.

Elle s'aperçut du désordre où j'étais, mais n'en comprit pas la signification; de sorte qu'elle se lança dans d'extravagants discours sur la faiblesse que je montrais en supposant qu'on assassinait tous les enfants qui n'étaient pas nourris par leur mère, et pour me persuader que les enfants qu'elle mettait à l'écart étaient aussi bien traités que si leur mère elle-même leur eût servi de nourrice.

—Il se peut, ma mère, lui dis-je, pour autant que je sache, mais mes doutes sont bien fortement enracinés.

—Eh bien donc, dit-elle, je voudrais en entendre quelques-uns.

—Alors, dis-je, d'abord: vous donnez à ces gens une pièce d'argent pour ôter l'enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin tant qu'il vivra. Or, nous savons, ma mère, dis-je, que ce sont de pauvres gens et que leur gain consiste à être quittes de leur charge le plus tôt qu'ils peuvent. Comment pourrais-je douter que, puisqu'il vaut mieux pour eux que l'enfant meure, ils n'ont pas un soin par trop minutieux de son existence?

—Tout cela n'est que vapeurs et fantaisie, dit-elle. Je vous dis que leur crédit est fondé sur la vie de l'enfant, et qu'ils en ont aussi grand soin qu'aucune mère parmi vous toutes.

—Oh! ma mère, dis-je, si j'étais seulement sûre que mon petit bébé sera bien soigné, et qu'on ne le maltraitera pas, je serais heureuse! Mais il est impossible que je sois satisfaite sur ce point à moins de le voir de mes yeux; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine; si bien que je ne sais comment faire.

—Belle histoire que voilà! dit la gouvernante. Vous voudriez voir l'enfant et ne pas le voir; vous voudriez vous cacher et vous découvrir tout ensemble; ce sont là des choses impossibles, ma chère, et il faut vous décider à faire tout justement comme d'autres mères consciencieuses l'ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu'elles doivent être, quand bien même vous les souhaiteriez différentes.

Je compris ce qu'elle voulait dire par «mères consciencieuses»; elle aurait voulu dire «consciencieuses catins», mais elle ne désirait pas me désobliger, car en vérité, dans ce cas, je n'étais point une catin, étant légalement mariée, sauf toutefois la force de mon mariage antérieur. Cependant, que je fusse ce qu'on voudra, je n'en étais pas venue à cette extrémité d'endurcissement commune à la profession: je veux dire à être dénaturée et n'avoir aucun souci du salut de mon enfant, et je préservai si longtemps cette honnête affection que je fus sur le point de renoncer à mon ami de la Banque, qui m'avait si fortement pressée de revenir et de l'épouser qu'il y avait à peine possibilité de le refuser.

Enfin ma vieille gouvernante vint à moi, avec son assurance usuelle.

—Allons, ma chère, dit-elle, j'ai trouvé un moyen pour que vous soyez assurée que votre enfant sera bien traité, et pourtant les gens qui en auront charge ne vous connaîtront jamais.

—Oh! ma mère, dis-je, si vous pouvez y parvenir, je serai liée à vous pour toujours.

—Eh bien, dit-elle, vous accorderez-vous à faire quelque petite dépense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d'ordinaire aux personnes avec qui nous nous entendons?

—Oui, oui, dis-je, de tout mon cœur, pourvu que je puisse rester inconnue.

—Pour cela, dit-elle, vous pouvez être tranquille; car jamais la nourrice n'osera s'enquérir de vous et une ou deux fois par an vous viendrez avec moi voir votre enfant et la façon dont il est traité, et vous vous satisferez sur ce qu'il est en bonnes mains, personne ne sachant qui vous êtes.

—Mais, lui dis-je, croyez-vous que lorsque je viendrai voir mon enfant il me sera possible de cacher que je sois sa mère? Croyez-vous que c'est une chose possible?

—Eh bien, dit-elle, même si vous le découvrez, la nourrice n'en saura pas plus long; on lui défendra de rien remarquer; et si elle s'y hasarde elle perdra l'argent que vous êtes supposée devoir lui donner et on lui ôtera l'enfant.

Je fus charmée de tout ceci: de sorte que la semaine suivante on amena une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s'accordait à ôter l'enfant entièrement de dessus nos bras pour 10£ d'argent; mais si je lui donnais de plus 5£ par an, elle s'engageait à amener l'enfant à la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous désirions, ou bien nous irions nous-mêmes le voir et nous assurer de la bonne manière dont elle le traiterait.

La femme était d'apparence saine et engageante; elle était mariée à un manant, mais elle avait de très bons vêtements, portait du linge, et tout sur elle était fort propre; et, le cœur lourd, après beaucoup de larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m'étais rendue à Hertford pour la voir, et son logement, qui me plut assez; et je lui promis des merveilles si elle voulait être bonne pour l'enfant; de sorte que dès les premiers mots elle sut que j'étais la mère de l'enfant: mais elle semblait être si fort à l'écart, et hors d'état de s'enquérir de moi, que je crus être assez en sûreté, de sorte qu'en somme, je consentis à lui laisser l'enfant, et je lui donnai 10£, c'est-à-dire que je les donnai à ma gouvernante qui les donna à la pauvre femme en ma présence, elle s'engageant à ne jamais me rendre l'enfant ou réclamer rien de plus pour l'avoir nourri et élevé; sinon que je lui promettais, si elle en prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer les 5£, sauf que j'avais promis à ma gouvernante de le faire. Et ainsi je fus délivrée de mon grand tourment en une manière qui, bien qu'elle ne me satisfît point du tout l'esprit, pourtant m'était la plus commode, dans l'état où mes affaires étaient alors, entre toutes celles où j'eusse pu songer.

Je commençai alors d'écrire à mon ami de la Banque dans un style plus tendre: et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je lui envoyai une lettre que j'espérais qu'il serait en ville à quelque moment du mois d'août; il me retourna une réponse conçue dans les termes les plus passionnés qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire savoir mon arrivée à temps pour qu'il pût venir à ma rencontre à deux journées de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne savais comment y répondre. À un moment, j'étais résolue à prendre le coche pour West-Chester, à seule fin d'avoir la satisfaction de revenir, pour qu'il put me voir vraiment arriver dans le même coche; car j'entretenais le soupçon jaloux, quoique je n'y eusse aucun fondement, qu'il pensât que je n'étais pas vraiment à la campagne.

J'essayai de chasser cette idée de ma raison, mais ce fut en vain: l'impression était si forte dans mon esprit, qu'il m'était impossible d'y résister. Enfin, il me vint à la pensée, comme addition à mon nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait entièrement toutes mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon nouvel amant vivait à Londres ou dans le Lancashire: et quand je lui dis ma résolution, elle fut pleinement persuadée que c'était dans le Lancashire.

Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et j'envoyai la servante qui m'avait soignée depuis les premiers jours pour retenir une place pour moi dans le coche: elle aurait voulu que je me fisse accompagner par cette jeune fille jusqu'au dernier relais en la renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l'incommodité. Quand je la quittai, elle me dit qu'elle ne ferait aucune convention pour notre correspondance, persuadée qu'elle était que mon affection pour mon enfant m'obligerait à lui écrire et même à venir la voir quand je rentrerais en ville. Je lui assurai qu'elle ne se trompait pas, et ainsi je pris congé, ravie d'être libérée et de sortir d'une telle maison, quelque plaisantes qu'y eussent été mes commodités.

Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu'à destination; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le Cheshire, où non seulement je n'avais aucune manière d'affaire, mais pas la moindre connaissance avec qui que ce fût en ville; mais je savais qu'avec de l'argent dans sa poche on est chez soi partout; de sorte que je logeai là deux ou trois jours; jusqu'à ce que, guettant une occasion, je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres, envoyant une lettre à mon monsieur, où je lui fixais que je serais tel et tel jour à Stony Stratford, où le cocher me dit qu'il devait loger.

Il se trouva que j'avais pris un carrosse irrégulier, qui, ayant été loué pour transporter à West-Chester certains messieurs en partance pour l'Irlande, était maintenant sur sa route de retour, et ne s'attachait point strictement à l'heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche ordinaire; de sorte qu'ayant été forcé de s'arrêter le dimanche, il y avait eu le temps de se préparer à venir, et qu'autrement il n'eût pu faire.

Il fut pris de si court qu'il ne put atteindre Stony Stratford assez à temps pour être avec moi la nuit, mais il me joignit à un endroit nommé Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.


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