On pourra sans doute penser qu'il est inutile d'entrer ici dans la narration de tous les petits incidents qui me survinrent pendant cet intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l'ordre final de ma déportation et le moment que je m'embarquai, et je suis trop près de la fin de mon histoire pour y donner place; mais je ne saurais omettre une chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire.
Il avait été transféré, ainsi que je l'ai remarqué déjà de la section du maître à la prison ordinaire, dans le préau, avec trois de ses camarades: car on en trouva un autre à leur joindre après quelque temps; là, je ne sais pour quelle raison, on les garda sans les mettre en jugement près de trois mois. Il semble qu'ils trouvèrent le moyen de corrompre ou d'acheter quelques-uns de ceux qui devaient témoigner contre eux, et qu'on manquait de preuves pour les condamner. Après quelque embarras sur ce sujet, ils s'efforcèrent d'obtenir assez de preuves contre deux d'entre eux pour leur faire passer la mer; mais les deux autres, desquels mon mari du Lancashire était l'un, restaient encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre chacun d'eux; mais la loi les obligeant à produire deux témoins, ils ne pouvaient rien en faire; pourtant, ils étaient résolus à ne point non plus relâcher ces hommes; persuadés qu'ils étaient d'obtenir témoignage à la fin et, à cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels prisonniers avaient été arrêtés, et que tout le monde pouvait venir à la prison pour les voir.
Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosité, feignant d'avoir été volée dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux voleurs de grand'route; mais quand je vins dans le préau, je me déguisai de telle manière et j'emmitouflai mon visage si bien, qu'il ne put me voir que bien peu, et qu'il ne reconnut nullement qui j'étais; mais sitôt que je fus revenue, je dis publiquement que je les connaissais très bien.
Aussitôt on sut par toute la prison que Moll Flanders allait porter témoignage contre un des voleurs de grand'route, grâce à quoi on me remettrait ma sentence de déportation.
Ils l'apprirent et immédiatement mon mari désira voir cette Mme Flanders qui le connaissait si bien et qui allait témoigner contre lui; et, en conséquence, j'eus l'autorisation d'aller le trouver. Je m'habillai aussi bien que les meilleurs vêtements que je souffris jamais de porter là me le permirent, et je me rendis dans le préau; mais j'avais un chaperon sur la figure; il me dit bien peu de chose d'abord, mais me demanda si je le connaissais; je lui dis qu' «oui, fort bien»; mais ainsi que j'avais caché mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et il n'eut pas la moindre idée de la personne que j'étais. Il me demanda où je l'avais vu; je lui dis entre Dunstable et Brickhill; mais, me tournant vers le gardien qui se trouvait là, je demandai s'il ne pouvait me permettre de lui parler seule. Il dit: «Oui, oui» et très civilement se retira.
Sitôt qu'il fut parti et que j'eus fermé la porte, je rejetai mon chaperon, et éclatant en larmes:
—Mon chéri, dis-je, tu ne me reconnais pas?
Il devint pâle et demeura sans voix comme un frappé par la foudre, et, incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots: «Laissez-moi m'asseoir»; puis, s'asseyant près de la table, la tête appuyée sur sa main, fixa le sol des yeux comme stupéfié. Je pleurais si violemment d'autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse parler de nouveau; mais après avoir laissé libre cours à ma passion, je répétai les mêmes paroles:
—Mon chéri, tu ne me reconnais pas?
Sur quoi il répondit: «Si», et ne dit plus rien pendant longtemps.
Après avoir continué dans la même surprise il releva les yeux vers moi, et dit:
—Comment peux-tu être aussi cruelle?
Je ne compris vraiment pas ce qu'il voulait dire, et je répondis:
—Comment peux-tu m'appeler cruelle?
—De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce point pour m'insulter? Je ne t'ai pas volée, du moins sur la grand'route.
Je vis bien par là qu'il ne savait rien des misérables circonstances où j'étais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait là, je fusse venue lui reprocher de m'avoir abandonnée. Mais j'avais trop à lui dire pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'étais bien loin de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'étais venue pour que nous nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien aisément que je n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma condition était pire que la sienne, et en bien des façons. Il eut l'air un peu inquiété sur cette impression que ma condition était pire que la sienne, mais avec une sorte de sourire il dit:
—Comment serait-ce possible? Quand tu me vois enchaîné, et à Newgate, avec deux de mes compagnons déjà exécutés, peux-tu dire que ta condition est pire que la mienne?
—Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage à faire, s'il faut que je conte ou que tu écoutes mon infortunée histoire; mais si tu désires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma condition est pire que la tienne.
—Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends à passer en jugement capital à la prochaine session même?
—Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai été condamnée à mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien?
Alors, en vérité, il demeura encore silencieux comme un frappé de mutisme, et après un instant il se dressa.
—Infortuné couple, dit-il, comment est-ce possible?
Je le pris par la main:
—Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs; je suis prisonnière dans cette même maison, et en bien plus mauvaise condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour t'insulter quand je t'en dirai les détails.
Et là-dessus nous nous assîmes tout deux, et je lui contai autant de mon histoire que je pensai convenable, arrivant enfin à ce que j'avais été réduite à une grande pauvreté, et me représentant comme tombée dans une compagnie qui m'avait entraînée à soulager mes détresses en une façon pour moi inaccoutumée; et qu'eux ayant fait une tentative sur la maison d'un marchand, j'avais été arrêtée pour n'avoir fait qu'aller jusqu'à la porte, une fille de service m'ayant saisie à l'improviste; que je n'avais point forcé de serrure ni rien enlevé et que ce nonobstant j'avais été reconnue coupable et condamnée à mourir, mais que les juges ayant été touchés par la dureté de ma condition, avaient obtenu pour moi la faveur d'être déportée.
Je lui dis que j'avais eu d'autant plus de malheur que j'avais été prise dans la prison pour une certaine Moll Flanders qui était une grande et célèbre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu'aucun d'eux n'avait jamais vue; mais qu'il savait bien que ce n'était point là mon nom. Mais je plaçai tout sur le compte de ma mauvaise fortune; et que sous ce nom j'avais été traitée comme une ancienne délinquante, malgré que ce fût la première chose qu'ils eussent jamais sue de moi. Je lui fis un long récit de ce qui m'était arrivé depuis qu'il m'avait vue; mais lui dis que je l'avais revu depuis et sans qu'il s'en fût douté; puis je lui racontai comment je l'avais vu à Brickhill; comment il était poursuivi; et comment, en déclarant que je le connaissais et que c'était un fort honnête gentilhomme, j'avais arrêté la huée et que le commissaire s'en était retourné.
Il écouta très attentivement toute mon histoire, et sourit de mes aventures, étant toutes infiniment au-dessous de celles qu'il avait dirigées en chef; mais quand je vins à l'histoire de Little Brickhill, il demeura surpris:
—Alors c'était toi, ma chérie, dit-il, qui arrêtas la populace à Brickhill?
—Oui, dis-je, c'était moi, en vérité;—et je lui dis les détails que j'avais observés alors à son sujet.
—Mais alors, dit-il, c'est toi qui m'as sauvé la vie dans ce temps; et je suis heureux de te devoir la vie, à toi; car je vais m'acquitter de ma dette à cette heure, et te délivrer de la condition où tu es, dussé-je y périr.
Je lui dis qu'il n'en fallait rien faire; que c'était un risque trop grand, et qui ne valait pas qu'il en courût le hasard, et pour une vie qui ne valait guère qu'il la sauvât. Peu importait, dit-il; c'était pour lui une vie qui valait tout au monde, une vie qui lui avait donné une nouvelle vie; «car, dit-il, je n'ai jamais été dans un véritable danger que cette fois-là, jusqu'à la dernière minute où j'ai été pris.» Et en vérité son danger à ce moment était en ce qu'il pensait qu'il n'eût point été poursuivi par là; car ils avaient décampé de Hocksley par un tout autre chemin; et ils étaient arrivés à Brickhill à travers champs, par-dessus les haies, persuadés de n'avoir été vus par personne.
Ici il me donna une longue histoire de sa vie, qui en vérité, ferait une très étrange histoire, et serait infiniment divertissante; et me dit qu'il avait pris la grand'route environ douze ans avant de m'avoir épousée; que la femme qui l'appelait «frère»n'était point sa parente, mais une qui était affiliée à leur clique, et qui, tenant correspondance avec eux, vivait toujours en ville, à cause qu'elle avait beaucoup de connaissances; qu'elle les avertissait fort exactement sur les personnes qui sortaient de la ville, et qu'ils avaient fait de riches butins sur ses renseignements; qu'elle pensait avoir mis la main sur la fortune pour lui, quand elle m'avait amenée à lui, mais qu'il s'était trouvé qu'elle avait été déçue, ce dont il ne pouvait vraiment lui vouloir; que si j'avais eu un état, ainsi qu'elle en avait été informée, il avait résolu de quitter la grand'route et de vivre d'une nouvelle vie, sans jamais paraître en public avant qu'on eût publié quelque pardon général, où qu'il eût pu faire mettre son nom, pour de l'argent, dans quelque rémission particulière, de façon à être parfaitement à l'aise; mais que les choses ayant tourné autrement, il avait dû reprendre son vieux métier.
Il me fit un long récit de quelques-unes de ses aventures, et en particulier d'une où il pilla les coches de West-Chester, près Lichfield, où il fit un gros butin; et ensuite, comment il vola cinq éleveurs dans l'Ouest, qui s'en allaient à la foire de Burford, en Wiltshire, pour acheter des moutons; il me dit qu'il avait pris tant d'argent sur ces deux coups que s'il eût su où me trouver, il aurait certainement accepté ma proposition d'aller tous deux en Virginie; ou de nous établir sur une plantation ou dans quelque autre colonie anglaise d'Amérique.
Il me dit qu'il m'avait écrit trois lettres et qu'il les avait adressées conformément à ce que je lui avais dit, mais qu'il n'avait point eu de mes nouvelles. C'est ce que je savais bien, en vérité; mais ces lettres m'étant venues en main dans le temps de mon dernier mari, je n'y pouvais rien faire, et je n'avais donc point fait de réponse, afin qu'il pensât qu'elles se fussent perdues.
Je m'enquis alors des circonstances de son cas présent, et de ce qu'il attendait quand il viendrait à être jugé. Il me dit qu'il n'y avait point de preuves contre lui; à cause que sur les trois vols dont on les accusait tous, c'était sa bonne fortune qu'il n'y en eût qu'un où il eût été mêlé; et qu'on ne pouvait trouver qu'un témoin sur ce fait, ce qui n'était pas suffisant; mais qu'on espérait que d'autres se présenteraient, et qu'il pensait, quand d'abord il me vit, que j'en fusse une qui était venue à ce dessein; mais que si personne ne se présentait contre lui, il espérait qu'il serait absous; qu'on lui avait insinué que s'il se soumettait à la déportation, on la lui accorderait sans jugement, mais qu'il ne pouvait point s'y résigner, et qu'il pensait qu'il préférerait encore la potence.
Je le blâmai là-dessus; d'abord à cause que, s'il était déporté, il pouvait y avoir cent façons pour lui, qui était gentilhomme et hardi aventurier d'entreprise, de trouver moyen de revenir; et peut-être quelques voies et moyens de retourner avant que de partir. Il me sourit sur cette partie, et dit que c'était la dernière chose qu'il préférait, ayant une certaine horreur dans l'esprit à se faire envoyer aux plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler dans les mines; qu'il pensait que le passage en un autre monde fût beaucoup plus supportable à la potence, et, que c'était l'opinion générale de tous les gentilshommes qui étaient poussés par les exigences de leurs fortunes à se mettre sur le grand chemin; que sur la place d'exécution on trouvait au moins la fin de toutes les misères de l'état présent; et que, pour ce qui venait après, à son avis, un homme avait autant de chances de se repentir sincèrement pendant les derniers quinze jours de son existence, sous les agonies de la geôle et du trou des condamnés, qu'il en aurait jamais dans les forêts et déserts de l'Amérique; que la servitude et les travaux forcés étaient des choses auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s'abaisser; que ce n'était qu'un moyen de les forcer à se faire leurs propres bourreaux, ce qui était bien pire, et qu'il ne pouvait avoir de patience, même quand il ne faisait qu'y penser.
J'usai de mes efforts extrêmes pour le persuader, et j'y joignis l'éloquence connue d'une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui dis que l'infamie d'une exécution publique devait peser plus lourdement sur les esprits d'un gentilhomme qu'aucune mortification qu'il pût rencontrer par delà la mer; qu'au moins dans l'autre cas il avait une chance de vivre, tandis que là il n'en avait point; que ce serait pour lui la chose la plus aisée du monde que de s'assurer d'un capitaine de navire, étant d'ordinaire gens de bonne humeur; et qu'avec un peu de conduite, surtout s'il pouvait se procurer de l'argent, il trouverait moyen de se racheter quand il arriverait en Virginie.
Il me jeta un regard plein de désir, et je devinai qu'il voulait dire qu'il n'avait point d'argent; mais je me trompais; ce n'était point là ce qu'il entendait.
—Tu viens de me donner à entendre, ma chérie, dit-il, qu'il pourrait y avoir un moyen de revenir avant que de partir, par quoi j'ai entendu qu'il pourrait être possible de se racheter ici. J'aimerais mieux donner deux cents livres pour éviter de partir que cent livres pour avoir ma liberté, une fois que je serai là-bas.
—C'est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que moi.
—Il se peut, dit-il; et pourtant je crois, si bien que tu le connaisses, que tu ferais de même; à moins que ce ne soit, ainsi que tu me l'as dit, parce que tu as ta mère là-bas.
Je lui dis que pour ma mère, elle devait être morte depuis bien des années; et que pour les autres parents que j'y pouvais avoir, je ne les connaissais point; que depuis que mes infortunes m'avaient réduite à la condition, où j'avais été depuis plusieurs années, j'avais cessé toute correspondance avec eux; et qu'il pouvait bien croire que je serais reçue assez froidement s'il fallait que je leur fisse d'abord visite dans la condition d'une voleuse déportée; que par ainsi, au cas où j'irais là-bas, j'étais résolue à ne les point voir; mais que j'avais bien des vues sur ce voyage, qui en ôteraient toutes les parties pénibles; et que s'il se trouvait obligé d'y aller aussi, je lui enseignerais aisément comment il fallait s'y prendre pour ne jamais entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu'il ne manquait pas d'argent, qui est le seul ami véritable dans cette espèce de condition.
Il me sourit et me répondit qu'il ne m'avait point dit qu'il eût de l'argent. Je le repris du court et lui dis que j'espérais qu'il n'avait point entendu par mon discours que j'attendisse aucun secours de lui, s'il avait de l'argent; qu'au contraire, malgré que je n'en eusse pas beaucoup, pourtant je n'étais pas dans le besoin, et que pendant que j'en aurais, j'ajouterais plutôt à sa réserve que je ne l'affaiblirais, sachant bien que quoi qu'il eût, en cas de déportation, il lui faudrait le dépenser jusqu'au dernier liard.
Il s'exprima sur ce chef de la manière la plus tendre. Il me dit que l'argent qu'il avait n'était point une somme considérable, mais qu'il ne m'en cacherait jamais une parcelle si j'en avais besoin; et m'assura qu'il n'avait nullement parlé avec de telles intentions; qu'il était seulement attentif à ce que je lui avais suggéré; qu'ici il savait bien quoi faire, mais que là-bas il serait le misérable le plus impuissant qui fût au monde. Je lui dis qu'il s'effrayait d'une chose où il n'y avait point de terreur; que s'il avait de l'argent, ainsi que j'étais heureuse de l'apprendre, il pouvait non seulement échapper à la servitude qu'il considérait comme la conséquence de la déportation, mais encore recommencer la vie sur un fondement si nouveau, qu'il ne pouvait manquer d'y trouver le succès s'il y donnait seulement l'application commune qui est usuelle en de telles conditions; qu'il devait bien se souvenir que je le lui avais conseillé il y avait bien des années et que je lui avais proposé ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde. J'ajoutai qu'afin de le convaincre tout ensemble de la certitude de ce que je disais, de la connaissance que j'avais de la méthode qu'il fallait prendre, et de la probabilité du succès, il me verrait d'abord me délivrer moi-même de la nécessité de passer la mer et puis que je partirais avec lui librement, de mon plein gré et que peut-être j'emporterais avec moi assez pour le satisfaire: que je ne lui faisais point cette proposition parce qu'il ne m'était pas possible de vivre sans son aide; mais que je pensais que nos infortunes mutuelles eussent été telles qu'elles étaient suffisantes à nous accommoder tous deux à quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu où personne ne pourrait nous reprocher le passé, et où nous serions libres, sans les tortures d'un cachot de condamnés pour nous y forcer, de considérer tous nos désastres passés avec infiniment de satisfaction, regardant que nos ennemis nous oublieraient entièrement, et que nous vivrions comme nouveaux hommes dans un nouveau monde, n'y ayant personne qui eût droit de rien nous dire, ou nous à eux.
Je lui poussai tous ces arguments avec tant d'ardeur et je répondis avec tant d'effet à toutes ses objections passionnées, qu'il m'embrassa et me dit que je le traitais avec une sincérité à laquelle il ne pouvait résister; qu'il allait accepter mon conseil et s'efforcer de se soumettre à son destin dans l'espérance de trouver le confort d'une si fidèle conseillère et d'une telle compagne de misère; mais encore voulut-il me rappeler ce que j'avais dit avant, à savoir qu'il pouvait y avoir quelque moyen de se libérer, avant de partir, et qu'il pouvait être possible d'éviter entièrement le départ, ce qui à son avis valait beaucoup mieux.
Nous nous séparâmes après cette longue conférence avec des témoignages de tendresse et d'affection que je pensai qui étaient égaux sinon supérieurs à ceux de notre séparation de Dunstable.
Enfin, après beaucoup de difficultés, il consentit à partir; et comme il ne fut pas là-dessus admis à la déportation devant la cour, et sur pétition, ainsi que je l'avais été, il se trouva dans l'impossibilité d'éviter l'embarquement ainsi que je pensais qu'il pouvait le faire.
Le moment de ma propre déportation s'approchait. Ma gouvernante qui continuait à se montrer amie dévouée avait tenté d'obtenir un pardon, mais n'avait pu réussir à moins d'avoir payé une somme trop lourde pour ma bourse, puisque de la laisser vide, à moins de me résoudre à reprendre mon vieux métier, eût été pire que la déportation, à cause que là-bas je pouvais vivre, et ici non.
C'est au mois de février que je fus, avec treize autres forçats, remise à un marchand qui faisait commerce avec la Virginie, à bord d'un navire à l'ancre dans Deptford Reach, l'officier de la prison nous mena à bord, et le maître du vaisseau signa le reçu.
Cette nuit-là on ferma les écoutilles sur nous, et on nous tint si étroitement enfermés que je pensai étouffer par manque d'air; et le lendemain matin le navire leva l'ancre et descendit la rivière jusqu'à un lieu nommé Bugby's Hole; chose qui fut faite, nous dit-on, d'accord avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d'évasion. Cependant quand le navire fut arrivé là et eut jeté l'ancre, nous eûmes l'autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont, étant particulièrement réservé au capitaine et aux passagers.
Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma tête, et par le mouvement du navire je m'aperçus que nous étions sous voile, je fus d'abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que nos amis eussent pu venir nous voir; mais je me rassurai bientôt après, voyant qu'on avait jeté l'ancre, et que nous fûmes avertis par quelques hommes que nous aurions le matin suivant la liberté de monter sur le tillac et de parler à nos amis qui nous viendraient voir.
Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers; mais ensuite on nous donna de petites cabines—du moins à ceux qui avaient quelque literie à y mettre, ainsi qu'un coin pour les malles ou caisses de vêtements ou de linge, si nous en avions (ce qu'on peut bien ajouter), car quelques-uns n'avaient point de chemise de linge ou de laine que celle qui était sur leur dos, et pas un denier pour se tirer d'affaire; pourtant ils ne furent pas trop malheureux à bord, surtout les femmes, à qui les marins donnaient de l'argent pour laver leur linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient besoin.
Quand, le matin suivant, nous eûmes la liberté de monter sur le tillac, je demandai à l'un des officiers si je ne pouvais être autorisée à envoyer une lettre à terre pour mes amis, afin de leur faire savoir l'endroit où nous étions et de me faire envoyer quelques choses nécessaires. C'était le bosseman, homme fort civil et affable, qui me dit que j'aurais toute liberté que je désirerais et qu'il pût me donner sans imprudence; je lui dis que je n'en désirais point d'autre et il me répondit que le canot du navire irait à Londres à la marée suivante, et qu'il donnerait ordre qu'on portât ma lettre.
En effet quand le canot partit, le bosseman vint m'en avertir, me dit qu'il y montait lui-même, et que si ma lettre était prête, il en prendrait soin. J'avais préparé d'avance plume, encre et papier, et j'avais fait une lettre adressée à ma gouvernante dans laquelle j'en avais enfermé une autre pour mon camarade de prison: mais je ne lui laissai pas savoir que c'était mon mari, et je le lui cachai jusqu'à la fin. Dans ma lettre à ma gouvernante je lui disais l'endroit où était le navire et la pressais de m'envoyer les effets qu'elle m'avait préparés pour le voyage.
Quand je remis ma lettre au bosseman, je lui donnai en même temps un shilling et je lui dis que ce serait pour payer le commissionnaire que je le suppliais de charger de la lettre sitôt qu'il viendrait à terre, afin que, si possible, j'eusse une réponse rapportée de la même main, et que j'apprisse ce que devenaient mes effets.
—Car, monsieur, dis-je, si le navire part avant que je les aie reçus, je suis perdue.
Je pris garde, en lui donnant le shilling, de lui faire voir que j'en étais mieux fournie que les prisonniers ordinaires; que j'avais une bourse, où il ne manquait pas d'argent; et je trouvai que cette vue seule m'attira un traitement très différent de celui que j'eusse autrement subi; car bien qu'il fût civil vraiment, auparavant, c'était par une sorte de compassion naturelle qu'il ressentait pour une femme dans la détresse; tandis qu'il le fut plus qu'à l'ordinaire après, et me fit mieux traiter dans le navire, dis-je, qu'autrement je ne l'eusse été; ainsi qu'il paraîtra en lieu et place.
Il remit fort honnêtement ma lettre dans les propres mains de ma gouvernante et me rapporta sa réponse. Et quand il me la donna il me rendit le shilling:
—Tenez, dit-il, voilà votre shilling que je vous rends, car j'ai remis la lettre moi-même.
Je ne sus que dire; j'étais toute surprise; mais après une pause je répondis:
—Monsieur, vous êtes trop bon; ce n'eût été que justice que vous vous fussiez alors payé du message.
—Non, non, dit-il, je ne suis que trop payé. Qui est cette dame? Est-ce votre sœur?
—Non, monsieur, dis-je; ce n'est point ma parente; mais c'est une très chère amie, et la seule amie que j'aie au monde.
—Eh bien! dit-il, il y a peu d'amies semblables. Figurez-vous qu'elle pleure comme une enfant.
—Ah! oui, fis-je encore: je crois bien qu'elle donnerait cent livres pour me délivrer de cette affreuse condition.
—Vraiment oui! dit-il,—mais je pense que pour la moitié je pourrais bien vous mettre en mesure de vous délivrer.
Mais il dit ces paroles si bas que personne ne put l'entendre.
—Hélas, monsieur, fis-je, mais alors ce serait une délivrance telle que si j'étais reprise, il m'en coûterait la vie.
—Oui bien, dit-il, une fois hors du navire, il faudrait prendre bonne garde, à l'avenir: je n'y puis rien dire.
Et nous ne tînmes pas plus de discours pour l'instant.
Cependant ma gouvernante, fidèle jusqu'au dernier moment, fit passer ma lettre dans la prison à mon mari, et se chargea de la réponse; et le lendemain elle arriva elle-même, m'apportant d'abord un hamac, comme on dit, avec la fourniture ordinaire; elle m'apporta aussi un coffre de mer, c'est à savoir un de ces coffres qu'on fabrique pour les marins, avec toutes les commodités qui y sont contenues, et plein de presque tout ce dont je pouvais avoir besoin; et dans un des coins du coffre, où il y avait un tiroir secret, était ma banque—c'est-à-dire qu'elle y avait serré autant d'argent que j'avais résolu d'emporter avec moi; car j'avais ordonné qu'on conservât une partie de mon fonds, afin qu'elle pût m'envoyer ensuite tels effets dont j'aurais besoin quand je viendrais à m'établir: car l'argent dans cette contrée ne sert pas à grand'chose, où on achète tout pour du tabac; à plus forte raison est-ce grand dommage d'en emporter d'ici.
Mais mon cas était particulier; il n'était point bon pour moi de partir sans effets ni argent; et d'autre part pour une pauvre déportée qui allait être vendue sitôt qu'elle arriverait à terre, d'emporter une cargaison de marchandises, cela eût attiré l'attention, et les eût peut-être fait saisir; de sorte que j'emportai ainsi une partie de mon fonds, et que je laissai le reste à ma gouvernante.
Ma gouvernante m'apporta un grand nombre d'autres effets; mais il ne convenait pas que je fisse trop la brave du moins avant de savoir l'espèce de capitaine que nous aurions. Quand elle entra dans le navire, je pensai qu'elle allait mourir vraiment; son cœur s'enfonça, quand elle me vit, à la pensée de me quitter en cette condition; et elle pleura d'une manière si intolérable que je fus longtemps avant de pouvoir lui parler.
Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon camarade de prison, dont je fus étrangement embarrassée. Il me disait qu'il lui serait impossible de se faire décharger à temps pour partir dans le même vaisseau: et par-dessus tout, il commençait à se demander si on voudrait bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu'il lui plairait, bien qu'il consentit à être déporté de plein gré, mais qu'on le ferait mettre à bord de tel navire qu'on désignerait, où il serait consigné au capitaine ainsi qu'on fait pour les autres forçats; tel qu'il commençait à désespérer de me voir avant d'arriver en Virginie, d'où il pensait devenir forcené; regardant que si, d'autre part, je n'étais point là, au cas où quelque accident de mer ou de mortalité m'enlèverait, il serait la créature la plus désolée du monde.
C'était une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti prendre: je dis à ma gouvernante l'histoire du bosseman, et elle me poussa fort ardemment à traiter avec lui, mais je n'en avais point d'envie, jusqu'à ce que j'eusse appris si mon mari, ou mon camarade de prison, comme elle l'appelait, aurait la liberté de partir avec moi, ou non. Enfin je fus forcée de lui livrer le secret de toute l'affaire, excepté toutefois de lui dire que c'était mon mari, je lui dis que j'avais convenu fermement avec lui de partir, s'il pouvait avoir la liberté de partir dans le même vaisseau, et que je savais qu'il avait de l'argent.
Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions là-bas, comment nous pourrions planter, nous établir, devenir riches, en somme, sans plus d'aventures; et, comme un grand secret, je lui dis que nous devions nous marier sitôt qu'il viendrait à bord.
Elle ne tarda pas à acquiescer joyeusement à mon départ, quand elle apprit tout cela, et à partir de ce moment elle fit son affaire de voir à ce qu'il fût délivré à temps de manière à embarquer dans le même vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu'avec une grande difficulté, et non sans qu'il passât toutes les formalités d'un forçat déporté, ce qu'il n'était pas en réalité, puisqu'il n'avait point été jugé, et qui fut une grande mortification pour lui.
Comme notre sort était maintenant déterminé et que nous étions tous deux embarqués à réelle destination de la Virginie, dans la méprisable qualité de forçats transportés destinés à être vendus comme esclaves, moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus jamais revenir en Angleterre tant qu'il vivrait, il était fort triste et déprimé; la mortification d'être ramené à bord ainsi qu'il l'avait été comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu'on lui avait dit en premier lieu qu'il serait déporté de façon qu'il parût gentilhomme en liberté: il est vrai qu'on n'avait point donné ordre de le vendre lorsqu'il arriverait là-bas, ainsi qu'on l'avait fait pour nous, et pour cette raison il fut obligé de payer son passage au capitaine, à quoi nous n'étions point tenus: pour le reste, il était autant hors d'état qu'un enfant de faire quoi que ce fût sinon par instructions.
Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes semaines, ne sachant si j'aurais mon mari avec moi ou non, et en conséquence n'étant point résolue sur la manière dont je devais recevoir la proposition de l'honnête bosseman, ce qui en vérité lui parut assez étrange.
Au bout de ce temps, voici mon mari venir à bord; il avait le visage colère et morne; son grand cœur était gonflé de rage et de dédain, qu'il fût traîné par trois gardiens de Newgate et jeté à bord comme un forçat, quand il n'avait pas tant qu'été amené en jugement. Il en fit faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu'il eût quelque intérêt, mais ils rencontrèrent quelque obstacle dans leurs efforts, il leur fut répondu qu'on lui avait témoigné assez de faveur et qu'on avait reçu de tels rapports sur lui depuis qu'on lui avait accordé sa déportation, qu'il devait se juger fort bien traité de ce qu'on ne reprît pas les poursuites. Cette réponse le calma, car il savait trop bien ce qui aurait pu advenir et ce qu'il avait lieu d'attendre, et à cette heure il voyait la bonté de l'avis auquel il avait cédé d'accepter l'offre de la déportation, et après que son irritation contre ces limiers d'enfer, comme il les appelait, fut un peu passée, il prit l'air rasséréné, commença d'être joyeux, et comme je lui disais combien j'étais heureuse de l'avoir tiré une fois encore de leurs mains, il me prit dans ses bras et reconnut avec une grande tendresse que je lui avais donné le meilleur conseil qui fût possible.
—Ma chérie, dit-il, tu m'as sauvé la vie deux fois: elle t'appartient désormais et je suivrai toujours tes conseils.
Notre premier soin fut de comparer nos fonds; il eut beaucoup d'honnêteté et me dit que son fonds avait été assez fourni quand il était entré en prison, mais que de vivre là comme il l'avait fait, en façon de gentilhomme, et, ce qui était bien plus, d'avoir fait des amis, et d'avoir soutenu son procès, lui avait coûté beaucoup d'argent, et en un mot il ne lui restait en tout que 108£ qu'il avait sur lui en or.
Je lui rendis aussi fidèlement compte de mon fonds c'est-à-dire de ce que j'avais emporté avec moi, car j'étais résolue, quoi qu'il pût advenir, à garder ce que j'avais laissé en réserve: au cas où je mourrais, ce que j'avais serait suffisant pour lui et ce que j'avais laissé aux mains de ma gouvernante lui appartiendrait à elle, chose qu'elle avait bien méritée par ses services.
Le fonds que j'avais sur moi était de 246£ et quelques shillings, de sorte que nous avions entre nous 354£, mais jamais fortune plus mal acquise n'avait été réunie pour commencer la vie.
Notre plus grande infortune était que ce fonds en argent ne représentait aucun profit à l'emporter aux plantations; je crois que le sien était réellement tout ce qui lui restait au monde, comme il me l'avait dit; mais moi qui avais entre 700 et 800£ en banque quand ce désastre me frappa et qui avais une des amies les plus fidèles au monde pour s'en occuper, regardant que c'était une femme qui n'avait point de principes, j'avais encore 300£ que je lui avais laissées entre les mains et mises en réserve ainsi que j'ai dit; d'ailleurs, j'avais emporté plusieurs choses de grande valeur, en particulier deux montres d'or, quelques petites pièces de vaisselle plate et plusieurs bagues: le tout volé. Avec cette fortune et dans la soixante et unième année de mon âge je me lançai dans un nouveau monde, comme je puis dire, dans la condition d'une pauvre déportée qu'on avait envoyée au delà des mers pour lui faire grâce de la potence; mes habits étaient pauvres et médiocres, mais point déguenillés ni sales, et personne ne savait, dans tout le vaisseau, que j'eusse rien de valeur sur moi.
Cependant comme j'avais une grande quantité de très bons habits et du linge en abondance que j'avais fait emballer dans deux grandes caisses, je les fis embarquer à bord, non comme mes bagages, mais les ayant fait consigner à mon vrai nom en Virginie; et j'avais dans ma poche les billets déchargement, et dans ces caisses étaient mon argenterie et mes montres et tout ce qui avait de la valeur, excepté mon argent, que je conservais à part dans un tiroir secret de mon coffre et qu'on ne pouvait découvrir ou bien ouvrir, si on le découvrait, sans mettre le coffre en pièces.
Le vaisseau commença maintenant de se remplir: plusieurs passagers vinrent à bord qui n'avaient point été embarqués à compte criminel, et on leur désigna de quoi s'accommoder dans la grande cabine et autres parties du vaisseau, tandis que nous, forçats, on nous fourra en bas je ne sais où. Mais quand mon mari vint à bord, je parlai au bosseman qui m'avait de si bonne heure donné des marques d'amitié; je lui dis qu'il m'avait aidé en bien des choses et que je ne lui avais fait aucun retour qui convînt et là-dessus je lui mis une guinée dans la main; je lui dis que mon mari était maintenant venu à bord et que, bien que nous fussions dans notre infortune présente, cependant nous avions été des personnes d'un autre caractère que la bande misérable avec laquelle nous étions venus, et que nous désirions savoir si on ne pourrait obtenir du capitaine de nous admettre à quelque commodité dans le vaisseau, chose pour laquelle nous lui ferions la satisfaction qu'il lui plairait et que nous le payerions de sa peine pour nous avoir procuré cette faveur. Il prit la guinée, ainsi que je pus voir, avec grande satisfaction, et m'assura de son assistance.
Puis il nous dit qu'il ne faisait point doute que le capitaine, qui était un des hommes de la meilleure humeur qui fût au monde, ne consentirait volontiers à nous donner les aises que nous pourrions désirer, et pour nous rassurer là-dessus, il me dit qu'à la prochaine marée il irait le trouver à seule fin de lui en parler. Le lendemain matin, m'étant trouvée dormir plus longtemps que d'ordinaire, quand je me levai et que je montai sur le tillac, je vis le bosseman, parmi les hommes, à ses affaires ordinaires; je fus un peu mélancolique de le voir là, et allant pour lui parler, il me vit et vint à moi, et, sans lui donner le temps de me parler d'abord, je lui dis en souriant:
—Je pense, monsieur, que vous nous ayez oubliés, car je vois que vous avez bien des affaires.
Il me répondit aussitôt:
—Venez avec moi, vous allez voir.
Et il m'emmena dans la grande cabine où je trouvai assis un homme de bonne apparence qui écrivait et qui avait beaucoup de papiers devant lui.
—Voici, dit le bosseman à celui qui écrivait, la dame dont vous a parlé le capitaine.
Et, se tournant vers moi, il ajouta:
—J'ai été si loin d'oublier votre affaire, que je suis allé à la maison du capitaine et que je lui ai représenté fidèlement votre désir d'être fournie de commodités pour vous-même, et votre mari, et le capitaine a envoyé monsieur, qui est maître du vaisseau, à dessein de tout vous montrer et de vous donner toutes les aises que vous désirez et m'a prié de vous assurer que vous ne seriez pas traités ainsi que vous l'attendez, mais avec le même respect que les autres passagers.
Là-dessus le maître me parla, et ne me donnant point le temps de remercier le bosseman de sa bonté, confirma ce qu'il m'avait dit, et ajouta que c'était la joie du capitaine de se montrer tendre et charitable surtout à ceux qui se trouvaient dans quelque infortune, et là-dessus il me montra plusieurs cabines ménagées les unes dans la grande cabine, les autres séparées par des cloisons de l'habitacle du timonier, mais s'ouvrant dans la grande cabine, à dessein pour les passagers, et me donna liberté de choisir celle que je voudrais. Je pris une de ces dernières où il y avait d'excellentes commodités pour placer notre coffre et nos caisses et une table pour manger.
Puis le maître me dit que le bosseman avait donné un rapport si excellent sur moi et mon mari qu'il avait ordre de nous dire que nous pourrions manger avec lui s'il nous plaisait pendant tout le voyage, aux conditions ordinaires qu'on fait aux passagers, que nous pourrions faire venir des provisions fraîches si nous voulions, ou que, sinon, nous vivrions sur la provision ordinaire et que nous partagerions avec lui. Ce fut là une nouvelle bien revivifiante pour moi après tant de dures épreuves et d'afflictions; je le remerciai et lui dis que le capitaine nous ferait les conditions qu'il voudrait et lui demandai l'autorisation d'aller prévenir mon mari qui ne se trouvait pas fort bien et n'était point encore sorti de sa cabine. Je m'y rendis en effet, et mon mari dont les esprits étaient encore si affaissés sous l'infamie, ainsi qu'il disait, qu'on lui faisait subir, que je le reconnaissais à peine, fut tellement ranimé par le récit que je lui fis de l'accueil que nous trouverions sur le vaisseau, que ce fut tout un autre homme et qu'une nouvelle vigueur et un nouveau courage parurent sur son visage même: tant il est vrai que les plus grands esprits quand ils sont renversés par leurs afflictions sont sujets aux plus grandes dépressions.
Après quelque pause pour se remettre, mon mari monta avec moi, remercia le maître de la bonté qu'il nous témoignait et le pria d'offrir l'expression de sa reconnaissance au capitaine, lui proposant de payer d'avance le prix qu'il nous demanderait pour notre passage et pour les commodités qu'il nous donnait. Le maître lui dit que le capitaine viendrait à bord l'après-midi et qu'il pourrait s'arranger avec lui. En effet, l'après-midi le capitaine arriva, et nous trouvâmes que c'était bien l'homme obligeant que nous avait représenté le bosseman et il fut si charmé de la conversation de mon mari qu'en somme il ne voulut point nous laisser garder la cabine que nous avions choisie, mais nous en donna une qui, ainsi que je l'ai dit avant, ouvrait dans la grande cabine, et ses conditions ne furent point exorbitantes: ce n'était point un homme avide de faire de nous sa proie, mais pour quinze guinées nous eûmes tout, notre passage et nos provisions, repas à table du capitaine et fort bravement entretenus.
Pendant tout ce temps, je ne m'étais fournie de rien de ce qui nous était nécessaire quand nous arriverions là-bas et que nous commencerions à nous appeler planteurs, et j'étais loin d'être ignorante de ce qu'il fallait à telle occasion, en particulier toutes sortes d'outils pour l'ouvrage des plantations et pour construire et toutes sortes de meubles qui, si on les achète dans le pays, doivent nécessairement coûter le double.
Je parlai à ce sujet avec ma gouvernante, et elle alla trouver le capitaine, à qui elle dit qu'elle espérait qu'on pourrait trouver moyen d'obtenir la liberté de ses deux malheureux cousins, comme elle nous appelait, quand nous serions arrivés par delà la mer; puis s'enquit de lui quelles choses il était nécessaire d'emporter avec nous, et lui, en homme d'expérience, lui répondit:
—Madame, il faut d'abord que vos cousins se procurent une personne pour les acheter comme esclaves suivant les conditions de leur déportation, et puis, au nom de cette personne, ils pourront s'occuper de ce qu'il leur plaira, soit acheter des plantations déjà exploitées, soit acheter des terres en friche au gouvernement.
Elle lui demanda alors s'il ne serait pas nécessaire de nous fournir d'outils et de matériaux pour établir notre plantation, et il répondit que oui, certes; puis, elle lui demanda son assistance en cela et lui dit qu'elle nous fournirait de tout ce qu'il nous faudrait, quoi qu'il lui en coûtât; sur quoi il lui donna une liste des choses nécessaires à un planteur, qui, d'après son compte, montait à 80 ou 100£. Et, en somme, elle s'y prit aussi adroitement pour les acheter que si elle eût été un vieux marchand de Virginie, sinon que sur mon indication elle acheta plus du double de tout ce dont il lui avait donné la liste.
Elle embarqua toutes ces choses à son nom, prit les billets de chargement et endossa ces billets au nom de mon mari, assurant ensuite la cargaison à son propre nom, si bien que nous étions parés pour tous les événements et pour tous les désastres.
J'aurais dû vous dire que mon mari lui donna tout son fonds de 108£ qu'il portait sur lui, ainsi que j'ai dit, en monnaie d'or, pour le dépenser à cet effet, et je lui donnai une bonne somme en outre, si bien que je n'entamai pas la somme que je lui avais laissée entre les mains, en fin de quoi nous eûmes près de 200£ en argent, ce qui était plus que suffisant à notre dessein.
En cette condition, fort joyeux de toutes ces commodités, nous fîmes voile de Bugby's note à Gravesend, où le vaisseau resta environ dix jours de plus et où le capitaine vint à bord pour de bon. Ici le capitaine nous montra une civilité qu'en vérité nous n'avions point de raison d'attendre, c'est à savoir qu'il nous permit d'aller à terre pour nous rafraîchir, après que nous lui eûmes donné nos paroles que nous ne nous enfuirions pas et que nous reviendrions paisiblement à bord. En vérité le capitaine avait assez d'assurances sur nos résolutions de partir, puisque, ayant fait de telles provisions pour nous établir là-bas, il ne semblait point probable que nous eussions choisi de demeurer ici au péril de la vie: car ce n'aurait pas été moins. En somme, nous allâmes tous à terre avec le capitaine et soupâmes ensemble à Gravesend où nous fûmes fort joyeux, passâmes la nuit, couchâmes dans la maison où nous avions soupé et revînmes tous très honnêtement à bord avec lui le matin. Là, nous achetâmes dix douzaines de bouteilles de bonne bière, du vin, des poulets, et telles choses que nous pensions qui seraient agréables à bord.
Ma gouvernante resta avec nous tout ce temps et nous accompagna jusqu'aux Downs, ainsi que la femme du capitaine avec qui elle revint. Je n'eus jamais tant de tristesse en me séparant de ma propre mère que j'en eus pour me séparer d'elle, et je ne la revis jamais plus. Nous eûmes bon vent d'est le troisième jour après notre arrivée aux Downs, et nous fîmes voile de là le dixième jour d'avril, sans toucher ailleurs, jusqu'étant poussé sur la côte d'Irlande par une bourrasque bien forte, le vaisseau jeta l'ancre dans une petite baie près d'une rivière dont je ne me rappelle pas le nom, mais on me dit que c'était une rivière qui venait de Limerick et que c'était la plus grande rivière d'Irlande.
Là, ayant été retenus par le mauvais temps, le capitaine qui continuait de montrer la même humeur charmante, nous emmena de nouveau tous deux à terre. Ce fut par bonté pour mon mari, en vérité qui supportait fort mal la mer, surtout quand le vent soufflait avec tant de fureur. Là, nous achetâmes encore des provisions fraîches, du bœuf, du porc, du mouton et de la volaille, et le capitaine resta pour mettre en saumure cinq ou six barils de bœuf, afin de renforcer les vivres. Nous ne fûmes pas là plus de cinq jours que la température s'adoucissant après une bonne saute de vent, nous fîmes voile de nouveau et, au bout de quarante-deux jours, arrivâmes sans encombre à la côte de Virginie.
Quand nous approchâmes de terre, le capitaine me fit venir et me dit qu'il trouvait par mon discours que j'avais quelques connaissances dans la contrée et que j'y étais venue autrefois, de sorte qu'il supposait que je connaissais la coutume suivant laquelle on disposait des forçats à leur arrivée. Je lui dis qu'il n'en était rien et que pour les connaissances que j'avais là, il pouvait être certain que je ne me ferais point connaître à aucune d'elles tandis que j'étais dans les conditions d'une prisonnière, et que, pour le reste, nous nous abandonnions entièrement à lui pour nous assister ainsi qu'il lui avait plu de nous le promettre. Il me dit qu'il fallait qu'une personne du pays vînt m'acheter comme esclave, afin de répondre de moi au gouverneur de la contrée s'il me réclamait. Je lui dis que nous agirions selon ses directions, de sorte qu'il amena un planteur pour traiter avec lui comme s'il se fût agi de m'acheter comme esclave, n'y ayant point l'ordre de vendre mon mari, et là je lui fus vendue en formalité et je le suivis à terre. Le capitaine alla avec nous et nous mena à une certaine maison, que ce fût une taverne ou non, je n'en sais rien, mais on nous y donna un bol de punch fait avec du rhum, etc., et nous fîmes bonne chère. Au bout d'un moment, le planteur nous donna un certificat de décharge et une reconnaissance attestant que je l'avais servi fidèlement, et je fus libre dès le lendemain matin d'aller où il me plairait.
Pour ce service le capitaine me demanda six mille avoir du poids de tabac dont il dit qu'il devait compte à son armateur et que nous lui achetâmes immédiatement et lui fîmes présent, par-dessus le marché, de 20 guinées dont il se déclara abondamment satisfait.
Il ne convient point que j'entre ici dans les détails de la partie de la colonie de Virginie où nous nous établîmes, pour diverses raisons; il suffira de mentionner que nous entrâmes dans la grande rivière de Potomac, qui était la destination du vaisseau, et là nous avions l'intention de nous établir d'abord malgré qu'ensuite nous changeâmes d'avis.
La première chose d'importance que je fis après que nous eûmes débarqué toutes nos marchandises et que nous les eûmes serrées dans un magasin que nous louâmes avec un logement dans le petit endroit du village où nous avions atterri; la première chose que je fis, dis-je, fut de m'enquérir de ma mère et de mon frère (cette personne fatale avec laquelle je m'étais mariée, ainsi que je l'ai longuement raconté). Une petite enquête m'apprit que Mme ***, c'est à savoir ma mère était morte, que mon frère ou mari était vivant et, ce qui était pire, je trouvai qu'il avait quitté la plantation où j'avais vécu et qu'il vivait avec un de ses fils sur une plantation, justement près de l'endroit où nous avions loué un magasin.
Je fus un peu surprise d'abord, mais comme je m'aventurais à me persuader qu'il ne pouvait point me reconnaître, non seulement je me sentis parfaitement tranquille, mais j'eus grande envie de le voir, si c'était possible, sans qu'il me vît. Dans ce dessein je m'enquis de la plantation où il vivait et avec une femme du lieu que je trouvai pour m'aider, comme ce que nous appelons une porteuse de chaise, j'errai autour de l'endroit comme si je n'eusse eu d'autre envie que de me promener et de regarder le paysage. Enfin j'arrivai si près que je vis la maison. Je demandai à la femme à qui était cette plantation: elle me dit qu'elle appartenait à un tel, et, tendant la main sur la droite:
—Voilà, dit-elle, le monsieur à qui appartient cette plantation et son père est avec lui.
—Quels sont leurs petits noms? dis-je.
—Je ne sais point, dit-elle, quel est le nom du vieux monsieur, mais le nom de son fils est Humphry, et je crois, dit-elle, que c'est aussi le nom du père.
Vous pourrez deviner, s'il vous est possible, le mélange confus de joie et de frayeur qui s'empara de mes esprits en cette occasion, car je connus sur-le-champ que ce n'était là personne d'autre que mon propre fils par ce père qu'elle me montrait qui était mon propre frère. Je n'avais point de masque, mais je chiffonnai les ruches de ma coiffe autour de ma figure si bien que je fus persuadée qu'après plus de vingt ans d'absence et, d'ailleurs, ne m'attendant nullement en cette partie du monde, il serait incapable de me reconnaître. Mais je n'aurais point eu besoin à user de toutes ces précautions car sa vue était devenue faible par quelque maladie qui lui était tombée sur les yeux et il ne pouvait voir que juste assez pour se promener, et ne pas se heurter contre un arbre ou mettre le pied dans un fossé. Comme ils s'approchaient de nous, je dis:
—Est-ce qu'il vous connaît, madame Owen? (C'était le nom de la femme.)
—Oui, dit-elle. S'il m'entend parler, il me reconnaîtra bien, mais il n'y voit point assez pour me reconnaître ou personne d'autre.
Et alors elle me parla de l'affaiblissement de sa vue, ainsi que j'ai dit. Ceci me rassura si bien que je rejetai ma coiffe et que je les laissai passer près de moi. C'était une misérable chose pour une mère que de voir ainsi son propre fils, un beau jeune homme bien fait dans des circonstances florissantes, et de ne point oser se faire connaître à lui et de ne point oser paraître le remarquer. Que toute mère d'enfant qui lit ces pages considère ces choses et qu'elle réfléchisse à l'angoisse d'esprit avec laquelle je me restreignis, au bondissement d'âme que je ressentis en moi pour l'embrasser et pleurer sur lui et comment je pensai que toutes mes entrailles se retournaient en moi, que mes boyaux mêmes étaient remués et que je ne savais quoi faire, ainsi que je ne sais point maintenant comment exprimer ces agonies. Quand il s'éloigna de moi, je restai les yeux fixes et, tremblante, je le suivis des yeux aussi longtemps que je pus le voir. Puis, m'asseyant sur l'herbe juste à un endroit que j'avais marqué, je feignis de m'y étendre pour me reposer, mais je me détournai de la femme et, couchée sur le visage, je sanglotai et je baisai la terre sur laquelle il avait posé le pied.
Je ne pus cacher mon désordre assez pour que cette femme ne s'en aperçut, d'où elle pensa que je n'étais point bien, ce que je fus obligée de prétendre qui était vrai; sur quoi elle me pressa de me lever, la terre étant humide et dangereuse, ce que je fis et m'en allai.
Comme je retournais, parlant encore de ce monsieur et de son fils, une nouvelle occasion de mélancolie se présenta en cette manière: la femme commença comme si elle eût voulu me conter une histoire pour me divertir.
—Il court, dit-elle, un conte bien singulier parmi les voisins là où demeurait autrefois ce gentilhomme.
—Et qu'est-ce donc? dis-je.
—Mais, dit-elle, ce vieux monsieur, étant allé en Angleterre quand il était tout jeune, tomba amoureux d'une jeune dame de là-bas, une des plus belles femmes qu'on ait jamais vue ici et l'épousa et la mena demeurer chez sa mère, qui alors était vivante. Il vécut ici plusieurs années avec elle, continua la femme, et il eut d'elle plusieurs enfants, dont l'un est le jeune homme qui était avec lui tout à l'heure; mais au bout de quelque temps, un jour que la vieille dame, sa mère, parlait à sa bru de choses qui la touchaient et des circonstances où elle s'était trouvée en Angleterre, qui étaient assez mauvaises, la bru commença d'être fort surprise et inquiète, et en somme, quand on examina les choses plus à fond, il parut hors de doute qu'elle, la vieille dame, était la propre mère de sa bru et que, par conséquent, ce fils était le propre frère de sa femme, ce qui frappa la famille d'horreur et la jeta dans une telle confusion qu'ils pensèrent en être ruinés tous; la jeune femme ne voulut pas vivre avec lui, et lui-même, pendant un temps, fut hors du sens, puis enfin la jeune femme partit pour l'Angleterre et on n'en a jamais entendu parler depuis.
Il est aisé de croire que je fus étrangement affectée de cette histoire, mais il est impossible de décrire la nature de mon trouble; je parus étonnée du récit et lui fis mille questions sur les détails que je trouvai qu'elle connaissait parfaitement. Enfin je commençai de m'enquérir des conditions de la famille, comment la vieille dame, je veux dire ma mère, était morte, et à qui elle avait laissé ce qu'elle possédait, car ma mère m'avait promis très solennellement que, quand elle mourrait, elle ferait quelque chose pour moi et qu'elle s'arrangerait pour que, si j'étais vivante, je pusse, de façon ou d'autre, entrer en possession, sans qu'il fût au pouvoir de son fils, mon frère et mari, de m'en empêcher. Elle me dit qu'elle ne savait pas exactement comment les choses avaient été réglées, mais qu'on lui avait dit que ma mère avait laissé une somme d'argent sur le payement de laquelle elle avait hypothéqué sa plantation, afin que cette somme fut remise à sa fille si jamais on pouvait en entendre parler soit en Angleterre, soit ailleurs, et que la gérance du dépôt avait été laissée à ce fils que nous avions vu avec son père.
C'était là une nouvelle qui me parut trop bonne pour en faire fi, et vous pouvez bien penser que j'eus le cœur empli de mille réflexions sur le parti que je devais prendre et la façon dont je devais me faire connaître, ou si je devrais jamais me faire connaître ou non.
C'était là un embarras où je n'avais pas, en vérité, la science de me conduire, ni ne savais-je quel parti prendre; mon esprit était obsédé nuit et jour; je ne pouvais ni dormir ni causer; tant que mon mari s'en aperçut, s'étonna de ce que j'avais et s'efforça de me divertir, mais ce fut tout en vain; il me pressa de lui dire ce qui me tourmentait, mais je le remis, jusqu'enfin, m'importunant continuellement, je fus forcée de forger une histoire qui avait cependant un fondement réel, je lui dis que j'étais tourmentée parce que j'avais trouvé que nous devions quitter notre installation et changer notre plan d'établissement, à cause que j'avais trouvé que je serais découverte si je restais dans cette partie de la contrée; car, ma mère étant morte, plusieurs de nos parents étaient venus dans la région où nous étions et qu'il fallait, ou bien me découvrir à eux, ce qui dans notre condition présente, ne convenait point sous bien des rapports, ou bien nous en aller, et que je ne savais comment faire et que c'était là ce qui me donnait de la mélancolie.
Il acquiesça en ceci qu'il ne convenait nullement que je me fisse connaître à personne dans les circonstances où nous étions alors, et par ainsi il me dit qu'il était prêt à partir pour toute autre région de ce pays ou même pour un autre pays si je le désirais. Mais maintenant j'eus une autre difficulté, qui était que si je partais pour une autre colonie, je me mettais hors d'état de jamais pouvoir rechercher avec succès les effets que ma mère m'avait laissés; d'autre part, je ne pouvais même penser à faire connaître le secret de mon ancien mariage à mon nouveau mari; ce n'était pas une histoire qu'on supportât qu'on la dise, ni ne pouvais-je prévoir quelles pourraient en être les conséquences, c'était d'ailleurs impossible sans rendre la chose publique par toute la contrée, sans qu'on sût tout ensemble qui j'étais et ce que j'étais maintenant.
Cet embarras continua longtemps et inquiéta beaucoup mon époux, car il pensait que je ne fusse pas franche avec lui et que je ne voulusse pas lui révéler toutes les parties de ma peine, et il disait souvent qu'il s'étonnait de ce qu'il avait fait pour que je n'eusse pas confiance en lui en quoi que ce fût, surtout si la chose était douloureuse et affligeante. La vérité est que j'eusse dû lui confier tout, car aucun homme ne pouvait mériter mieux d'une femme, mais c'était là une chose que je ne savais comment lui ouvrir, et pourtant, n'ayant personne, à qui en révéler la moindre part, le fardeau était trop lourd pour mon esprit.
Le seul soulagement que je trouvai fut d'en laisser savoir à mon mari assez pour le convaincre de la nécessité qu'il y avait pour nous à songer à nous établir dans quelque autre partie du monde et la prochaine considération qui se présenta fut vers quelle région des colonies anglaises nous nous dirigerions. Mon mari était parfaitement étranger au pays et n'avait point tant qu'une connaissance géographique de la situation des différents lieux, et moi qui, jusqu'au jour où j'ai écrit ces lignes, ne savais point ce que signifiait le motgéographique, je n'en avais qu'une connaissance générale par mes longues conversations avec des gens qui allaient et venaient. Mais je savais bien que le Maryland, la Pennsylvanie, East et West-Jersey, la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre étaient toutes situées au nord de la Virginie et qu'elles avaient toutes par conséquent des climats plus froids pour lesquels, pour cette raison même, j'avais de l'aversion; car, ainsi que j'avais toujours naturellement aimé la chaleur: ainsi maintenant que je devenais vieille, je sentais une plus forte inclination à fuir un climat froid. Je pensai donc à aller en Caroline, qui est la colonie la plus méridionale des Anglais sur le continent; et là, je proposai d'aller, d'autant plus que je pourrais aisément revenir à n'importe quel moment quand il serait temps de m'enquérir des affaires de ma mère et de réclamer mon dû.
Mais maintenant je trouvai une nouvelle difficulté; la grande affaire pesait encore lourdement sur mes esprits et je ne pouvais songer à sortir de la contrée sans m'enquérir de façon ou d'autre du grand secret de ce que ma mère avait fait pour moi, ni ne pouvais-je avec aucune patience supporter la pensée de partir sans me faire connaître à mon vieux mari (frère) ou à mon enfant, son fils; seulement j'aurais bien voulu le faire sans que mon nouveau mari en eût connaissance ou sans qu'ils eussent connaissance de lui.
J'agitai d'innombrables desseins dans mes pensées pour arriver à ces fins. J'aurai aimé à envoyer mon mari en Caroline pour le suivre ensuite moi-même, mais c'était impraticable, parce qu'il ne voulait pas bouger sans moi, ne connaissant nullement le pays ni la manière de s'établir en lieu que ce fut. Alors je pensai que nous partirions d'abord tous deux, et que lorsque nous serions établie je retournerais en Virginie; mais, même alors, je savais bien qu'il ne se séparerait jamais de moi pour rester seul là-bas; le cas était clair; il était né gentilhomme, et ce n'était pas seulement qu'il n'eût point la connaissance du pays, mais il était indolent, et quand nous nous établissions, il préférait de beaucoup aller dans la forêt avec son fusil, ce qu'ils appellent là-bas chasser et qui est l'ordinaire travail des Indiens; il préférait de beaucoup chasser, dis-je, que de s'occuper des affaires naturelles de la plantation.
C'étaient donc là des difficultés insurmontables et telles que je ne savais qu'y faire; je me sentais si fortement poussée à me découvrir à mon ancien mari que je ne pouvais y résister, d'autant plus que l'idée qui me courait dans la tête, c'était que si je ne le faisais point tandis qu'il vivait, ce serait en vain peut-être que je m'efforcerais de convaincre mon fils plus tard que j'étais réellement la même personne et que j'étais sa mère, et qu'ainsi je pourrais perdre tout ensemble l'assistance de la parenté et tout ce que ma mère m'avait laissé. Et pourtant, d'autre part, il me paraissait impossible de révéler la condition où j'étais et de dire que j'avais avec moi un mari ou que j'avais passé la mer comme criminelle; si bien qu'il m'était absolument nécessaire de quitter l'endroit où j'étais et de revenir vers lui, comme revenant d'un autre endroit et sous une autre figure.
Sur ces considérations, je continuai à dire à mon mari l'absolue nécessité qu'il y avait de ne point nous établir dans la rivière de Potomac à cause que nous y serions bientôt publiquement connus, tandis que si nous allions en aucun autre lieu du monde, nous y arriverions avec autant de réputation que famille quelconque qui viendrait y planter. Qu'ainsi qu'il était toujours agréable aux habitants de voir arriver parmi eux des familles pour planter qui apportaient quelque aisance, ainsi serions-nous sûrs d'une réception agréable sans possibilité d'une découverte de notre condition.
Je lui dis aussi qu'ainsi que j'avais plusieurs parents dans l'endroit où nous étions et que je n'osais point me faire connaître à cette heure, de crainte qu'ils vinssent à savoir l'occasion de ma venue, ce qui serait m'exposer au dernier point; ainsi avais-je des raisons de croire que ma mère, qui était morte ici, m'avait laissé quelque chose et peut-être de considérable, dont il valait bien la peine de m'enquérir; mais que je ne pouvais point le faire sans nous exposer publiquement, à moins de quitter la contrée; qu'ensuite, quel que fût le lieu où nous nous établirions je pourrais revenir sous prétexte de rendre visite à mon frère et à mes neveux, me faire connaître, m'enquérir de mon dû, être reçue avec respect et en même temps me rendre justice. Nous résolûmes donc aller chercher un établissement dans quelque autre colonie, et ce fut d'abord sur la Caroline que tomba notre choix.
À cet effet, nous commençâmes de nous enquérir sur les vaisseaux qui allaient en Caroline, et au bout de très peu de temps on nous informa que de l'autre côté de la baie, comme ils l'appellent, c'est à savoir, dans le Maryland, il y avait un vaisseau qui arrivait de la Caroline, chargé de riz et d'autres marchandises, et qui allait y retourner. Là-dessus, nous louâmes une chaloupe pour y embarquer nos effets; puis, disant en quelque sorte un adieu final à la rivière de Potomac, nous passâmes avec tout notre bagage en Maryland.
Ce fut un long et déplaisant voyage, et que mon époux déclara pire que tout son voyage depuis l'Angleterre, parce que le temps était mauvais, la mer rude et le vaisseau petit et incommode; de plus, nous nous trouvions à cent bons milles en amont de la rivière de Potomac, en une région qu'on nomme comté de Westmoreland; et comme cette rivière est de beaucoup la plus grande de Virginie, et j'ai ouï dire que c'est la plus grande du monde qui débouche en une autre rivière, et point directement dans la mer, ainsi y trouvâmes-nous du fort mauvais temps, et nous fûmes fréquemment en grand danger, car malgré qu'on l'appelle simplement rivière, elle est parfois si large que lorsque nous étions au milieu, nous n'apercevions point la terre des deux cotés pendant bien des lieues. Puis il nous fallut traverser la grande baie de Chesapeake, qui a près de trente milles de largeur à l'endroit où y débouche la rivière de Potomac; si bien que nous eûmes un voyage de deux cents milles dans une misérable chaloupe avec tout notre trésor; et si quelque accident nous fût survenu, nous aurions pu être très malheureux, en fin de compte; supposant que nous eussions perdu nos biens, avec la vie sauve seulement, nous aurions été abandonnés nus et désolés dans un pays sauvage et étranger, n'ayant point un ami, point une connaissance dans toute cette partie du monde. La pensée seule me donne de l'horreur, même aujourd'hui que le danger est passé.
Enfin, nous arrivâmes à destination au bout de cinq jours de voile,—je crois que cet endroit se nomme Pointe-Philippe,—et voici que lorsque nous arrivâmes, le vaisseau pour la Caroline avait terminé son chargement était parti trois jours avant. C'était une déception; mais pourtant, moi qui ne devais me décourager de rien, je dis à mon mari, que, puisque nous ne pouvions passer en Caroline, et que la contrée où nous étions était belle et fertile, il fallait voir si nous ne pourrions point y trouver notre affaire, et que s'il le voulait, nous pourrions nous y établir.
Nous nous rendîmes aussitôt à terre, mais n'y trouvâmes pas de commodités dans l'endroit même, ni pour y demeurer, ni pour y mettre nos marchandises à l'abri; mais un très honnête quaker, que nous trouvâmes là, nous conseilla de nous rendre en un lieu situé à environ soixante milles à l'est, c'est-à-dire plus près de l'embouchure de la baie, où il dit qu'il vivait lui-même, et où nous trouverions ce qu'il nous fallait, soit pour planter, soit pour attendre qu'on nous indiquât quelque autre lieu de plantation plus convenable; et il nous invita avec tant de grâce que nous acceptâmes, et le quaker lui-même vint avec nous.
Là nous achetâmes deux serviteurs, c'est à savoir une servante anglaise, qui venait de débarquer d'un vaisseau de Liverpool, et un nègre, choses d'absolue nécessité pour toutes gens qui prétendent s'établir en ce pays. L'honnête quaker nous aida infiniment, et quand nous arrivâmes à l'endroit qu'il nous avait proposé, nous trouva un magasin commode pour nos marchandises et du logement pour nous et nos domestiques; et environ deux mois après, sur son avis, nous demandâmes un grand terrain au gouvernement du pays, pour faire notre plantation; de sorte que nous laissâmes de côté toute la pensée d'aller en Caroline, ayant fort été bien reçus ici; et au bout d'un an nous avions défriché près de cinquante acres de terre, partie en clôture, et nous y avions déjà planté du tabac, quoiqu'en petite quantité; en outre, nous avions un potager et assez de blé pour fournir à nos domestiques des racines, des légumes et du pain. Et maintenant je persuadai à mon mari de me permettre de traverser de nouveau la baie pour m'enquérir de mes amis; il y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait assez d'affaires sur les bras pour l'occuper, outre son fusil pour le divertir (ce qu'on appelle chasser par ici), en quoi il prenait beaucoup d'agrément; et en vérité nous nous regardions souvent tous deux avec infiniment de plaisir, songeant combien notre vie était meilleure, non seulement que celle de Newgate, mais que les circonstances les plus prospères de l'affreux métier que nous avions pratiqué.
Notre affaire était maintenant en très bonne posture: nous achetâmes aux propriétaires de la colonie, pour 35£ payées comptant, autant de terre qu'il nous en fallait pour nous établir une plantation qui nous suffirait tant que nous vivrions; et pour ce qui est des enfants, j'avais passé ce temps-là.
Mais notre bonne fortune ne s'arrêta pas là; je traversai, ainsi que j'ai dit, la baie, pour me rendre à l'endroit où habitait mon frère, autrefois mon mari; mais je ne passai point dans le même village où j'avais passé avant; mais je remontai une autre grande rivière, sur la rive orientale de la rivière de Potomac, qu'on nomme rivière de Rappahanoc, et par ce moyen j'arrivai sur l'arrière de sa plantation, qui était très vaste, et à l'aide d'une crique navigable de la rivière de Rappahanoc, je pus venir tout près.
J'étais maintenant pleinement résolue à aller franchement et tout droit à mon frère (mari) et à lui dire qui j'étais; mais ne sachant l'humeur où je le trouverais, où plutôt s'il ne serait point hors d'humeur d'une visite si inattendue, je résolus de lui écrire d'abord une lettre afin de lui faire savoir qui j'étais, et que je n'étais point venue lui donner de l'inquiétude sur nos anciens rapports que j'espérais qui étaient entièrement oubliés, mais que je m'adressais à lui comme une sœur à son frère, lui demandant assistance dans le cas de cette provision que notre mère, à son décès, avait laissée pour me supporter, et où je n'avais point de doute qu'il me ferait justice, surtout regardant que j'étais venue si loin pour m'en informer.
Je lui disais dans ma lettre des choses fort tendres au sujet de son fils, qu'il savait bien, lui disais-je, qui était mon enfant, et qu'ainsi que je n'avais été coupable de rien en me mariant à lui, non plus que lui en m'épousant, puisque nous ne savions point du tout que nous fussions parents; ainsi j'espérais qu'il céderait à mon désir le plus passionné de voir une seule fois mon cher et unique enfant et de montrer quelque peu des infirmités d'une mère, à cause que je préservais une si violente affection pour ce fils qui ne pouvait avoir gardé de souvenir de moi en aucune façon.
Je pensais bien qu'en recevant cette lettre, il la donnerait immédiatement à lire à son fils, ses yeux étant, ainsi que je savais, si faibles qu'il ne pouvait point voir pour la lire: mais tout alla mieux encore, car il avait permis à son fils, à cause que sa vue était faible, d'ouvrir toutes les lettres qui lui viendraient en main à son nom, et le vieux monsieur étant absent ou hors de la maison quand mon messager arriva, ma lettre vint tout droit dans les mains de mon fils, et il l'ouvrit et la lut.
Il fit venir le messager après quelque peu de pause et lui demanda où était la personne qui lui avait remis cette lettre. Le messager lui dit l'endroit, qui était à environ sept milles, de sorte qu'il lui dit d'attendre, se fit seller un cheval, emmena deux domestiques, et le voilà venir vers moi avec le messager. Qu'on juge de la consternation où je fus quand mon messager revint et me dit que le vieux monsieur n'était pas chez lui, mais que son fils était arrivé avec lui et que j'allais le voir tout à l'heure. Je fus parfaitement confondue, car je ne savais si c'était la guerre ou la paix, et j'ignorais ce qu'il fallait faire. Toutefois, je n'eus que bien peu de moments pour réfléchir, car mon fils était sur les talons du messager, et arrivant à mon logement, il fit à l'homme qui était à la porte quelque question en ce genre, je suppose, car je ne l'entendis pas, à savoir quelle était la dame qui l'avait envoyée, car le messager dit: «C'est elle qui est là, monsieur»; sur quoi mon fils vient droit à moi, me baise, me prit dans ses bras, m'embrassa avec tant de passion qu'il ne pouvait parler et je pouvais sentir sa poitrine se soulever et haleter comme un enfant qui pleure et sanglote sans pouvoir s'écrier.
Je ne puis ni exprimer ni décrire la joie qui me toucha jusqu'à l'âme quand je trouvai, car il fut aisé de découvrir cette partie, qu'il n'était pas venu comme un étranger, mais comme un fils vers une mère, et en vérité un fils qui n'avait jamais su avant ce que c'était que d'avoir une mère, et en somme nous pleurâmes l'un sur l'autre pendant un temps considérable, jusqu'enfin il s'écria le premier:
—Ma chère mère, dit-il, vous êtes encore vivante! Je n'avais jamais espéré de voir votre figure.
Pour moi je ne pus rien dire pendant longtemps.
Après que nous eûmes tous deux recouvré nos esprits et que nous fûmes capables de causer, il me dit l'état où étaient les choses. Il me dit qu'il n'avait point montré ma lettre à son père et qu'il ne lui en avait point parlé, que ce que sa grand-mère m'avait laissé était entre ses mains à lui-même et qu'il me rendrait justice à ma pleine satisfaction; que pour son père, il était vieux et infirme à la fois de corps et d'esprit, qu'il était très irritable et colère, presque aveugle et incapable de tout; et qu'il faisait grand doute qu'il sût agir dans une affaire qui était de nature aussi délicate; et que par ainsi il était venu lui-même autant pour se satisfaire en me voyant, ce dont il n'avait pu s'empêcher, que pour me mettre en mesure de juger, après avoir vu où en étaient les choses, si je voulais me découvrir à son père ou non.
Tout cela avait été mené en vérité de manière si prudente et avisée que je vis que mon fils était homme de bon sens et n'avait point besoin d'être instruit par moi. Je lui dis que je ne m'étonnais nullement que son père fût comme il l'avait décrit à cause que sa tête avait été un peu touchée avant mon départ et que son tourment principal avait été qu'il n'avait point pu me persuader de vivre avec lui comme sa femme après que j'avais appris qu'il était mon frère, que comme il savait mieux que moi quelle était la condition présente de son père, j'étais prête à me joindre à lui en telle mesure qu'il m'indiquerait, que je ne tenais point à voir son père puisque j'avais vu mon fils et qu'il n'eût pu me dire de meilleure nouvelle que de m'apprendre que ce que sa grand'mère m'avait laissé avait été confié à ses mains à lui qui, je n'en doutais pas, maintenant qu'il savait qui j'étais, ne manquerait pas, ainsi qu'il avait dit, de me faire justice. Puis je lui demandai combien de temps il y avait que ma mère était morte et en quel endroit elle avait rendu l'esprit et je lui donnai tant de détails sur la famille que je ne lui laissai point lieu de douter de la vérité que j'étais réellement et véritablement sa mère.
Mon fils me demanda alors où j'étais et quelles dispositions j'avais prises. Je lui dis que j'étais fixée sur la rive de la baie qui est dans le Maryland, sur la plantation d'un ami particulier qui était venu d'Angleterre dans le même vaisseau que moi; que pour la rive de la baie où je me trouvais, je n'y avais point d'habitation. Il me dit que j'allais rentrer avec lui et demeurer avec lui, s'il me plaisait, tant que je vivrais, que pour son père il ne reconnaissait personne et qu'il ne ferait point tant que d'essayer de deviner qui j'étais. Je réfléchis un peu et lui dis que malgré que ce ne fût en vérité point un petit souci pour moi que de vivre si éloignée de lui, pourtant je ne pouvais dire que ce me serait la chose la plus confortable du monde que de demeurer dans la même maison que lui, et que d'avoir toujours devant moi ce malheureux objet qui avait jadis si cruellement détruit ma paix, et que, malgré le bonheur que j'aurais à jouir de sa société (de mon fils), ou d'être si près de lui que possible, pourtant je ne saurais songer à rester dans une maison où je vivrais aussi dans une retenue constante de crainte de me trahir dans mon discours, ni ne serais-je capable de réfréner quelques expressions en causant avec lui comme mon fils qui pourraient découvrir toute l'affaire, chose qui ne conviendrait en aucune façon.