II

Le soir maintenant. Une nuit tiède d’août à travers laquelle flottait, portée par la brise, une exquise odeur de chèvrefeuille et de verdure mouillée, ainsi qu’il arrive après les pluies chaudes qui font la terre odorante et le ciel limpide sous un ruissellement d’étoiles.

Dans sa chambre d’hôtel, Guy de Pazanne écrivait à la clarté de la lampe, et sa correspondance devait l’amuser, car un demi-sourire éclairait sa physionomie. Il écrivait :

« D’où pensez-vous que je sorte à cette heure du soir, tardive quant aux usages de Douarnenez ; d’où pensez-vous que je sorte, alors que j’arrive seulement dans le très respectable hôtel où vous aurez bientôt à établir vos pénates, ô ma sœur, ô mes nièces, ô mon futur neveu ?… Si, au lieu d’une simple lettre, je devais, sous les peines les plus graves, écrire un chapitre de doctes réflexions teintées de philosophie, je l’intitulerais, — et combien justement ! vous le reconnaîtrez tout à l’heure : — « De l’influence des orages sur les actions des hommes et sur les miennes en particulier… »

Oui, ma chère Louise, si le ciel n’avait pas été de plomb cet après-midi, lourd de nuages ; si ces nuages ne s’étaient pas ouverts sur ma tête et celles des Douarnenistes en averses formidables avec accompagnement d’éclairs et de coups de foudre, — sans métaphore : — si ma curiosité de touriste ne m’avait pas entraîné à ce moment même loin de tout asile ; si le grand, le puissant, le mystérieux Hasard enfin n’avait pas jugé à propos de s’occuper de mon infime personne, je n’entrais point là où je suis entré, où j’ai dîné même, pour ma grande distraction…

Charlotte, ma mie, d’ici je vous entends me jeter un impatient : « Où était-ce donc ? » Du calme, ma nièce. Un récit complet, vous l’aurez, un récit détaillé, tout comme pourrait l’être un roman de… Pour ne froisser personne, ne mettons aucun nom… Un récit dont l’étendue vous révélera que les plaisirs du soir brillent à Douarnenez par une absence totale, et que bienheureux sont les mortels qui savent se suffire à eux-mêmes. C’est une vérité de tous les temps que je prise fort à cette heure…

Et mon récit ?… Le voici, ô la plus curieuse des nièces.

Déjà, vous l’avez deviné, n’est-ce pas ? ce récit a une héroïne, une héroïne qui serait une petite créature unique en son genre, quand bien même elle ne serait pas mon héroïne. Enfant ou jeune fille, tout simplement fillette, peut-être ; je ne sais trop vraiment lequel de ces noms lui convient le mieux. Elle est le tout ensemble, et, selon les minutes, elle mérite particulièrement l’un ou l’autre. En toute franchise, — car nous sommes à cette heure fort bons amis, et cela sans qu’il y ait eu hardiesse dans son fait ou audace dans le mien, soyez-en sûre, sage Madeleine, — donc, en toute franchise, elle m’a confié qu’elle avait dix-sept ans fraîchement sonnés. Mais elle est si menue, non pas frêle, que, sur sa taille seule, on la rangerait parmi les très jeunes.

Où je l’ai rencontrée, maintenant ? Voici la chose :

Premier tableau. — Je descends de mon wagon en gare de Douarnenez. Je constate que l’air du pays est brûlant, peut-être par aventure, et que le ciel y est d’un bleu gris tout à fait menaçant. Je protège tant bien que mal ma valise contre l’empressement excessif des représentants de tous les hôtels, petits et grands, et je m’engage sur le pont majestueux qui s’allonge bien haut sur le Pouldavid. Devant moi chemine alertement un groupe composé de deux solides garçonnets, — pas beaux, ma foi, vus ainsi en profil perdu, mais de robuste carrure, — escortant l’un à droite, l’autre à gauche, une mignonne personne en robe rose, toute mince, dont je n’aperçois pas le visage. Il m’est donné uniquement de contempler la ligne souple d’une joue veloutée comme un beau fruit, une adorable nuque d’une blancheur dorée sous le retroussis de cheveux châtain foncé, à reflets de cuivre rouge, tordus à la diable, de façon à laisser en pleine liberté, tout juste effleuré par de petites mèches indisciplinées et frisantes, un cou de fillette supportant fièrement la tête fine dont je ne vois pas les traits. Mais, par instants, m’arrivent les éclats d’une voix jeune et d’un rire gai, à épanouir le plus sombre misanthrope de la terre… Charlotte, ne juge pas mal mon excellent ami ton fiancé Pierre ; lui, me comprendra si je vous dis que, poussé par une vague curiosité, je fais quelques pas en avant afin de dépasser le groupe qui continue à détaler devant moi, toujours aussi prestement. Je le dépasse, en effet ; mais ledit groupe, qui certes n’y entend pas malice, se détourne au moment même comme un seul homme ; et tout juste, j’entrevois, de mon inconnue, des lèvres qui rient et deux larges yeux noirs, très noirs, un peu enfoncés sous les sourcils, dont les larges prunelles flambent joyeusement de tout l’éclat de la vie jeune.

En ma qualité d’homme sérieux, je poursuis mon chemin sans commettre davantage le péché de curiosité, et j’arrive à l’hôtel réputé le plus agréable de l’endroit.

Deuxième tableau. — Au moment où j’y pénètre, l’atmosphère y est tout imprégnée d’allégresse, car le premier héritier de son propriétaire vient d’être baptisé à grand renfort de dragées et de sonneries de cloches. Le père exulte et m’invite à célébrer la naissance de son nouveau-né avec les hôtes actuels de la maison, auxquels il offre un punch de réjouissance. Les domestiques masculins rayonnent également, et les soubrettes de même, sous l’envolement de leurs coiffes, qui ont l’air de palpiter, toutes joyeuses, elles aussi.

Vous comprenez que je me sens un peu désorienté au milieu de ce rayonnement général. Positivement, je me produis l’effet d’un intrus dans cette demeure où les efforts les plus consciencieux ne sauraient me mettre au diapason voulu. Aussi m’en vais-je explorer la petite ville et ses environs les plus proches, en homme imprudent qui oublie que les orages ont, de toute éternité, fondu, à l’heure marquée, sur les mortels exposés à leurs effets. Loin de m’effrayer des nuages d’un gris lourd nuancé de tons roux qui s’amoncellent sans relâche ; loin de m’effrayer des éclairs encore fugitifs, des premiers grondements de la foudre, je m’arrête pour admirer plus à mon aise — ô imprudence ! — l’horizon superbe que forme le ciel tourmenté. Bien plus, je m’arrête sur une grande route, dite du Ris, là où s’en détache une ombre de sentier qui dévale presque à pic jusqu’à l’enchevêtrement des rochers hérissant la côte, et qui dévale de très haut, pittoresque à souhait dans sa bordure d’ajoncs et de bruyères, mais abrupt à l’avenant… Un sentier de chèvre, vous dis-je…

… Et cependant, au moment même où j’en jugeais ainsi, des promeneurs surgis des rochers, semblait-il, s’y engageaient… Ils étaient un… deux… trois. Et l’un de ces promeneurs était une promeneuse, habillée de rose, qui ramena dans ma pensée la vision déjà effacée de ma jeune inconnue du Pouldavid… Était-ce elle encore ? En guise de réponse, le grand vent qui s’élevait m’apporta l’écho lointain des paroles prononcées par une voix jeune, et je distinguai ces simples mots :

— Vite ! Corentin… L’orage est tout près… Qui de nous deux sera le plus tôt sur la route ?…

Tout uniment, voilà ce que j’entendis. Et j’avais bien entendu, car aussitôt je vis s’élancer et courir une petite forme rose, d’un mouvement si rapide qu’elle paraissait tout juste effleurer l’herbe poudreuse sur laquelle déjà, hélas ! s’écrasaient de larges gouttes de pluie. Elle grimpait sans relâche, ma foi, me donnant, je vous l’affirme, une haute idée de son agilité et de l’excellence parfaite de ses poumons… Elle grimpait aussi aisément que nous autres avançons dans notre allée des Acacias, bien sablée… Elle grimpait, pareille à un léger tourbillon rose, sans paraître se douter le moins du monde de l’incroyable rudesse du sentier.

Par exemple, derrière elle, à distance, le garçonnet qu’elle avait appelé Corentin trottinait lourdement, buttant de-ci de-là, les joues enflammées, ses robustes jambes de gamin trop gros incapables de lutter avec succès contre les pieds de jeune fée de sa compagne… Une seconde pourtant, elle s’arrêta pour se détourner, et elle aperçut, loin derrière elle, l’infortuné Corentin continuant à se démener pour avancer vite ; puis, plus bas encore, son autre compagnon qui se mettait en devoir de la rattraper. Il allait à grandes enjambées, sautant par-dessus les massifs d’ajoncs, piqué au jeu, sans doute, en apercevant cette vraie petite elfe presque en haut du sentier. Elle était déjà repartie, après avoir jeté au garçon un joyeux : « Impossible de m’atteindre ! » et elle arrivait le nez au vent, ses cheveux à demi dénoués s’envolant autour de son visage sous les rafales, devenues furieuses ; l’une d’elles, même, lui enleva son chapeau sans qu’elle parût s’en douter, et, triomphante, adorablement grisée par l’excitation de la course, elle apparut sur la grande route, juste devant moi. Ses joues étaient pourprées et la peau toute moite sous le frissonnement des petites mèches folles de sa nuque et de son front ; un souffle rapide entr’ouvrait ses lèvres, fraîches à faire rêver des folies, et dans ses grandes prunelles noires dansait une flamme de plaisir dont le reflet avivait l’éclat du visage, d’une irrégularité piquante, gamine et délicieuse.

Elle n’avait pas eu soupçon de ma présence jusqu’alors. Se trouvant subitement à quelques pas de moi à peine, elle fit un léger « Ah ! » de surprise qui s’étouffa tout de suite ; car au moment même, un éclair aveuglant déchirait les nuages massés sur nos têtes, suivi aussitôt par un formidable roulement de tonnerre. Elle eut un sursaut effaré et appela, tout en replantant au hasard son peigne dans l’épaisseur de ses cheveux ondés :

— Corentin, Yves, sauvons-nous ! Vite !… Nous allons être mouillés !

Ils allaient l’être — et moi aussi ! par ma faute, ma très grande faute, en punition de ma curiosité… Et mouillés d’importance. Cela ne faisait plus l’ombre d’un doute ; le ciel s’ouvrait pour jeter sur nos têtes une véritable trombe. Les garçons, à leur tour, surgissaient sur la route, le brave Corentin, sans rancune de sa défaite, apportant le chapeau abandonné par sa propriétaire, qui semblait n’en avoir cure. Mais l’averse s’abattant sur ses cheveux dut lui donner la pleine conscience qu’elle était nu-tête, car promptement elle replaça son chapeau au petit bonheur, tandis que j’ouvrais, avec une rapidité analogue, le parapluie que j’avais emporté, grâce à mon flair d’animal civilisé… J’en étais presque honteux en voyant ma jeune Atalante arrosée à la façon des fleurs dont elle avait l’éclat. L’aisance avec laquelle elle supportait l’assaut de cette formidable douche me remplissait d’admiration pour sa vaillance et de mépris pour le soin que je prenais de mon individu…

Entre nous, je me sentais positivement grotesque, cheminant d’un pas vif et digne, à l’abri de mon parapluie, moi homme ! tandis que ces trois enfants se faisaient tremper jusqu’aux moelles. Offrir mon parapluie tout entier était bien héroïque, car il pleuvait… oh ! combien ! sur cette route sans abri, bordée seulement de hauts sapins, insuffisants en la circonstance. En offrir une partie n’était pas sans charme, mon vieux Pierre. Mais savais-je comment je serais reçu ? Ma courtoisie, ma discrétion, et mon égoïsme se livraient une bataille acharnée pendant que, devant moi, mon inconnue courait entre ses deux gardes du corps. Je voyais l’eau marbrer peu à peu le corsage rose… Alors je pensais qu’il est des moments où les convenances doivent s’effacer devant les lois de la simple humanité, et, à l’aide de quelques enjambées considérables, je rattrapai le groupe et appelai :

— Mademoiselle !

Elle se détourna. Je vis les grands yeux faits d’ombre et de lumière s’arrêter sur moi tout étonnés, avec un regard d’enfant.

— Mademoiselle, la pluie tombe avec une telle force que je vous prie de me faire l’honneur d’accepter l’abri de mon parapluie.

L’expression de surprise devint plus accusée encore. En même temps, elle eut un geste d’épaules insouciant :

— Merci, monsieur. Ça m’est égal d’être mouillée !

Je m’en doutais déjà depuis quelque temps. Mais je n’eus pas même le loisir de lui répondre, car un coup de tonnerre éclata, tellement strident que tous les quatre nous tressautâmes. Corentin, qui n’était pas la vaillance même, se rapprocha de sa sœur, et j’entendis vaguement la voix du grand Yves prononcer :

— Arlette, tu ferais mieux d’accepter la proposition de monsieur, car mon père sera tourmenté de savoir que tu as reçu l’orage !

Arlette ! Que vous semble de ce vieux nom appliqué à cette toute jeune créature ?

Probablement, le père de Mlle Arlette était une puissance pour elle, — encore qu’elle eût une bouche volontaire tout à fait significative, car à sa seule évocation, elle vint docilement se ranger à mes côtés. Et de plus belle, nous nous mîmes à courir sur la route, au bas de laquelle on distinguait, enfin ! la bonne ville de Douarnenez, noyée sous ce nouveau déluge.

Près de moi, Mlle Arlette volait silencieusement, son regard vif errant de droite et de gauche, sans d’ailleurs s’arrêter sur ma chétive personne, mais bien, de temps à autre, sur quelques brins de chèvrefeuille, glissés dans sa ceinture, dont le parfum m’arrivait par bouffées. Je la voyais seulement de profil ; une mèche rebelle, toute dorée, retombait bouclée sur sa tempe gauche, balancée par le vent, et à toute minute elle la rejetait en arrière d’un geste impatient.

Les deux garçons galopaient à grandes jambes.

Dans notre course échevelée, je demandai à ma compagne :

— Veuillez me dire, mademoiselle, où je dois vous conduire.

— Nous arrivons… Là !… Dépêchons-nous ; dans une seconde, nous allons être à l’abri !

Se dépêcher devait lui être familier, car elle s’en acquittait à merveille. Je la suivais tout juste, moi qui n’avais pas sa légèreté de petite fille. Les garçons s’engouffrèrent dans l’allée d’un jardin enserré par une grille. Mlle Arlette s’élança, et moi à son exemple, m’efforçant de la protéger de mon mieux contre la grêle, qui nous cinglait maintenant. Elle gravit d’un bond les marches ruisselantes d’un petit perron, atteignit le seuil d’une porte étroite et haute. Là, je m’arrêtai discrètement. Mais sa voix résonna presque impérative :

— Entrez, monsieur, entrez donc vite !

Et j’obéis, poussé d’abord par l’instinct qui nous porte à chercher un abri quand il pleut, et ensuite par la curiosité de savoir qui était cette jeune sylphide. Alors, je me trouvai en présence d’une grossebourledenaux joues de pomme d’api qui, en langue bretonne, fulminait d’importance contre le grand Yves et l’infortuné Corentin, leur montrant d’un geste courroucé la trace de leurs pieds boueux sur les dalles du vestibule. A ma vue, elle s’arrêta court avec un air de se demander quel était l’audacieux personnage qui se permettait de pénétrer ainsi tout trempé dans un logis étranger ; et sa mine était tellement significative, que j’eus envie de lui adresser bien platement des excuses et de filer vers Douarnenez.

Mais Mlle Arlette me répétait :

— Entrez donc, monsieur.

Et sans plus d’hésitation, j’entrai. Elle avait fait un mouvement pour ouvrir une porte près d’elle, — un sanctuaire que je devais être indigne de connaître car la farouche matrone eut un geste d’indignation et prononça en breton quelques mots de ce ton furieux qui semblait lui être familier ; sans que d’ailleurs Mlle Arlette en parût le moins du monde troublée. Une ondée pourpre monta seulement vers ses joues rosées, le pli volontaire de ses lèvres s’accentua et, redressant sa petite tête, elle dit, la main sur le bouton de la porte :

— Jeveux, moi ! Mon père est-il là ?

— Non, grommela en français, cette fois, cette terrible bourleden. Non, M. le docteur n’est pas rentré.

M. le docteur ! Je dressai l’oreille. J’étais chez un docteur ! à Douarnenez ! Louise, les Turcs sont éminemment sages : on n’échappe pas à sa destinée, et la voix du sang n’est pas ce qu’un vain peuple pense… J’interrogeai aussi respectueusement que possible :

— Veuillez m’excuser, mademoiselle, de vous adresser cette question ; mais ne serais-je pas chez le docteur Morgane ?

— Bien entendu ! fit Mlle Arlette, me regardant avec de grandes prunelles curieuses.

— Et n’est-ce pas Mlle Arlette Morgane qui a la bonté de m’offrir l’hospitalité en ce moment ?

— Oui ! fit-elle encore, du même accent de surprise extrême. Je suis sûr qu’en ce moment ma petite apparition du Pouldavid commençait à croire que l’orage avait troublé ma cervelle. Oui, je suis Arlette Morgane.

Et, sans cérémonie, elle acheva naïvement :

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Pour avoir l’honneur, mademoiselle, de me présenter à vous comme votre cousin, Guy de Pazanne…

— Mon cousin !!! Vous êtes mon cousin ? Quel cousin ? Pas de Châteaulin, parce qu’alors vous sériez cousin de ma belle-mère, mais pas de moi… Oh ! non, pas de moi !

Pourquoi diable me parlait-elle de Châteaulin ? Mystère ! A tout hasard, je répondis :

— Non, pas de Châteaulin, de Paris. Je suis de passage seulement à Douarnenez, et ma sœur, Mme Chausey, y arrive après-demain avec ses filles. La connaissez-vous au moins de nom ?

Je me faisais positivement l’effet d’un intrus, d’un de ces cousins de fantaisie qui surgissent dans les comédies ; et une terrible envie de rire me prenait à la gorge devant l’air effaré de la grosse bourleden, d’Yves et de Corentin, mes cousins aussi, mais qui ne ressemblaient en rien à leur délicieuse petite sœur. Je ne sais quelles pensées s’agitaient dans sa cervelle de fillette ; mais, les dieux en soient loués ! elle paraissait avoir accepté déjà tout simplement, comme je le lui offrais, ce parent inconnu trouvé sur une route pendant un orage, quand, sur le seuil du vestibule, une grande silhouette se détacha, celle du docteur lui-même. Dans le trouble de cette présentation impromptu, nous ne l’avions pas entendu approcher. Avant que j’eusse pu articuler un mot, Mlle Arlette avait bondi vers lui, s’était pendue à son cou d’un mouvement caressant et s’écriait :

— Oh ! père, figurez-vous une chose très drôle ! Monsieur m’a prêté son parapluie ; il s’appelle M. de Pazanne, et il est notre cousin !

— Monsieur qui ?… Qu’est-ce que cette histoire ? fit le docteur, abasourdi.

Je m’avançai, recommençant une présentation sérieuse au docteur, nommant mes tenants et mes aboutissants, ressaisi de la crainte que cet homme, de physionomie très intelligente, de visage triste et fatigué sous les cheveux presque blancs, que cet homme ne me prît pour une façon d’aventurier, désireux de s’introduire dans sonhome. A Paris, j’eusse, il est probable, éveillé cette crainte peu flatteuse ; mais, à Douarnenez, l’on est plus confiant et plus hospitalier. Le docteur ne douta pas de mon identité, se souvint de toi, Louise, de moi-même au temps où j’étais un peu plus jeune que le grand Yves, me tendit la main et, finalement, m’ouvrit, non la porte du sanctuaire, mais celle de son cabinet, une grande pièce dont le bureau était encombré de papiers et de livres. Les deux garçons avaient disparu ; Mlle Arlette, seule, était entrée à notre suite et, bien vite, s’était pelotonnée près de son père, comme une jeune chatte câline ; mais il sentit aussitôt qu’elle avait sa chevelure et sa robe trempées, et, bien qu’elle trouvât « que ça ne lui faisait rien d’être mouillée », il l’envoya vite se sécher. — Et avec quel accent de sollicitude tendre !

Nous restâmes tous les deux dans la vaste pièce assombrie par l’orage, et le docteur, comme si c’eût été pour lui une douceur extrême, se mit à me parler du passé, du temps où toi, Louise, étais si liée avec sa jeune femme, qu’il paraît avoir adorée, comme il adore aujourd’hui le seul enfant qu’elle lui ait donné, son Arlette. Les autres, les deux garçons et sa seconde fille, en ce moment à Châteaulin avec Mme Morgane, il les aime, je n’en doute pas, mais autrement ; Arlette doit être la seule vraie joie de son existence. On le devine rien qu’à la façon dont il la suit des yeux. Elle seule paraît avoir le pouvoir d’éclairer la sombre expression de ses traits.

Dans son second mariage, il n’a pas l’air d’avoir rencontré le parfait bonheur ; à chaque instant, un mot dans sa conversation trahit, en lui, une effrayante intensité de désespérance, de scepticisme et d’amertume. Il donne l’impression d’un homme qui aurait un jour été frappé d’une blessure inguérissable dont il garderait le secret, mais qui le minerait peu à peu, lentement et sûrement. Son visage pâle et creusé m’aurait à lui seul paru révélateur ; une parole de lui a confirmé mon sentiment.

Comme il venait de rappeler les jours où, toi et lui, vous rencontriez souvent, il m’a dit tout à coup avec un sourire triste :

— Votre sœur ne me reconnaîtrait pas. La vie a fait de moi un vieillard avant l’âge. Dès le début de mon existence d’homme, j’ai été frappé par un coup dont je n’ai pu jamais me remettre.

A son accent, j’ai deviné qu’il faisait allusion à la mort de sa jeune femme. Il est resté un moment silencieux, le regard perdu dans quelque vision intérieure… Moi, je pensais à ce que tu nous avais raconté, il y a quelques jours, du mariage du docteur Morgane avec ta cousine, Reine de Pazanne. Aucune fortune ni d’un côté ni de l’autre, n’est-ce pas ? mais un mariage d’amour, qui fit deux heureux pendant quelques années à peine. Je pensais aussi à cette seconde union du docteur à laquelle il s’était décidé, dis-tu, pour que la petite Arlette ne se trouvât pas abandonnée, tandis que son père était absorbé par ses malades. Non pas un mariage d’amour, celui-là ; je puis en jurer sans avoir vu la deuxième Mme Morgane. Il est vrai que j’ai entendu parler d’elle !

Le docteur a repris soudain :

— Vous n’avez pas connu la mère d’Arlette ? Vous étiez un enfant quand elle s’est mariée !

— Mlle Arlette lui ressemble ?

— Non pas de traits, peut-être… Mais, dans son ensemble, elle est pour moi la vivante image de sa mère… Vous allez en juger. Avec votre présence, il me semble, mon Dieu ! que le passé ressuscite un instant… Cette résurrection m’est terriblement douloureuse, et pourtant elle m’apporte aussi une joie inattendue dont je vous remercie !

Il a pris, dans un tiroir fermé de son secrétaire, un portefeuille, l’a ouvert et l’a tendu vers moi, sans le quitter, sans en détourner les yeux ; et j’ai vu, sur une miniature, une adorable tête brune, des yeux étincelants, une bouche d’enfant comme celle d’Arlette, des épaules rondes émergeant d’un nuage de draperies blanches…

Le docteur m’a indiqué, la voix brève :

— L’année de notre mariage !… Elle était coiffée ainsi, habillée de blanc ainsi, la première fois que je l’ai vue… C’est l’image d’elle que j’aime le plus à revoir !

Il la regardait avec une sorte d’avidité, le visage plus creusé encore, une contraction douloureuse autour des lèvres, n’entendant même pas, j’en suis certain, les mots de sympathie profonde qui me venaient pour lui. Un silence est de nouveau tombé entre nous, si absolu, que m’arrivait très fort le bruit des gouttes de pluie ruisselant des branches sous le ciel éclairci… Puis tout à coup, la voix fraîche d’Arlette s’est élevée, coupée par un éclat de rire. Le docteur a tressailli. Sans un mot, il a refermé le portefeuille. Et il m’a dit, avec son même sourire d’indéfinissable amertume :

— Je dois vous paraître bien faible, n’est-ce pas ? et bien étrange aussi de me laisser de la sorte dominer par les souvenirs… d’autrefois, alors que je me suis créé une nouvelle existence… Mais, à mesure que l’on approche de sa fin, on aime à retourner en arrière, vers le temps, le beau temps de la jeunesse !… Et, d’une minute à l’autre, ma fin peut venir… J’ai, au cœur, un mal avec lequel je ne vivrai plus de longues années… Moi, médecin, je ne puis m’illusionner…

Il s’est arrêté une seconde ; puis, changeant de ton, il a achevé :

— J’ai été très heureux de vous voir, comme je le serai de revoir madame votre sœur. Si votre soirée est inoccupée, voulez-vous nous faire le plaisir de nous la donner ? Dînez avec nous. Je regrette que Mme Morgane soit à Châteaulin, dans sa famille, pour quelques jours encore, car, ni Arlette ni moi nous n’entendons grand’chose aux réceptions ; mais vous voudrez bien excuser la simplicité de la nôtre…

J’allais répondre. Je n’en ai pas eu le loisir.

La porte du cabinet s’était ouverte devant une svelte petite personne qui, ayant entendu l’invitation, s’écriait, d’un accent où la prière et le commandement s’amalgamaient de la façon la plus drôle :

— Oh ! oui, monsieur, restez, ce sera si amusant !

Puisque c’était « si amusant » que je vinsse, j’aurais été tout bonnement un trouble-fête en me dérobant à l’invitation de M. Morgane, appuyée avec tant de chaleur par ma cousine Arlette. Je suis seulement retourné à l’hôtel pour quitter ma tenue de touriste malmené par un orage. Puis, comme Mlle Arlette avait pris la peine de me le recommander, je n’ai pas tardé beaucoup à reprendre le chemin de la maison.

Quand je suis arrivé, elle arpentait le jardin d’un air de souveraine dans son royaume, et, après m’avoir accueilli avec le plus charmant des sourires, elle m’a glissé d’un ton plein d’insinuation :

— Voulez-vous que nous restions dans le jardin ? On y est si bien !

— Je suis tout à vos ordres, mademoiselle, ai-je commencé.

Elle m’a arrêté.

— Ne dites pas comme cela solennellement « mademoiselle », puisque vous n’êtes plus un monsieur quelconque, mais un parent…

— Je dirai « ma cousine » alors ! Est-ce mieux ?

— Oui, c’est mieux, et quand vous me connaîtrez plus, vous direz tout simplement « Arlette », n’est-ce pas ? Ce sera tout à fait bien.

La chose entendue, a commencé entre ma jeune compagne et moi, dans le jardin qui embaumait le réséda, la plus fantaisiste, la plus piquante, la plus amusante, — pour votre serviteur, — des conversations, étant donné que Mlle Arlette Morgane, élevée loin du monde, n’a pas la moindre idée qu’on puisse jamais déguiser sa pensée. Aussi elle exprime ses sentiments, ses opinions, ses impressions avec une spontanéité et une candeur d’une drôlerie savoureuse, sans s’inquiéter une seconde du jugement que le ciel et la terre pourraient s’en former.

Grâce à cette franchise imperturbable, je sais maintenant à merveille quel est l’état de son cœur, une façon de sanctuaire où n’entre pas qui veut… Diable ! elle n’y admet que bien peu d’élus ! Le dieu tout-puissant du sanctuaire est son père, qu’elle adore uniquement, exclusivement, avec tous les trésors de tendresse qu’elle paraît posséder en abondance. Bien loin en arrière, mais encore dans le temple, sont les deux garçons, Corentin et Yves. A la porte même, se trouve la grande fille de Mme Morgane ; et derrière la porte, m’a tout l’air reléguée sans pitié Mme Morgane elle-même, qui, à travers les naïves réflexions d’Arlette, m’apparaît comme une espèce de tyran domestique régentant son monde sous des règles inflexibles ; je l’ai jugée telle, bien plus encore quand j’ai vu son portrait dans la pièce de la maison qui est son domaine sacré, le salon !… Et quel salon !

— La pièce la plus sotte de la maison ! m’a prestement expliqué Arlette.

— Vraiment ? Comme vous êtes dure pour cette pauvre pièce !

— Pas du tout ! Vous allez voir !… Les meubles y sont rangés correctement les uns près des autres. Ils ont l’air de vieilles personnes désagréables, laides et immobiles qui s’ennuient. Papa est comme moi : il déteste le salon et y entre seulement quand il ne peut faire autrement. Moi, lorsque j’y vais trouver mon piano, je ferme les yeux pour le traverser… Vous comprenez que comme les chaises et les fauteuils y ont été, y sont et y seront éternellement à la même place, je ne risque pas de les rencontrer sur mon chemin !

J’ai demandé curieusement :

— Vous êtes musicienne ?

— C’est-à-dire que je chante ce que j’aime. Mais à ma manière… Et cette manière vous semblerait peut-être très laide, car je n’ai jamais pris de leçon.

De plus en plus intrigué, j’ai interrogé :

— Est-ce que je n’aurai pas le plaisir de vous entendre ?

— Quoi ? Chanter ? Oh ! ce soir tant que vous voudrez !

J’ai dû me contenter de cette réponse et écourter mes remerciements, car Arlette ouvrait devant moi la porte du fameux salon… Ah ! elle n’avait pas trop sévèrement qualifié la pièce favorite de Mme Morgane. Alignés les uns à côté des autres avec une correction géométrique, il y avait là une file de fauteuils et de chaises, sans oublier un vaste canapé, tous également recouverts du plus aveuglant des reps verts, semé de pivoines rouge ponceau ; sur la cheminée, des vases de porcelaine décorés de roses d’un pourpre incandescent, et dans ces vases, Louise, des fleurs en papier !… Ah ! certes non, ma cousine Arlette n’avait pas mal jugé le salon de sa belle-mère. Elle me regardait malicieusement, un sourire retroussant sa lèvre :

— J’avais raison, n’est-ce pas ?… Dites-le ! Cela me fait tant de plaisir quand on est de mon avis ! Vous ne trouvez pas cette pièce bien séduisante ?

— Non, pas précisément, ai-je avoué, tandis que mes yeux, qui erraient peu charmés autour dudit salon, trouvaient sur leur passage deux portraits enserrés dans des cadres dignes de tout le mobilier.

Arlette, dont le regard vif avait suivi le mien, m’a glissé d’un ton expressif :

— Mme Morgane et sa fille, ma sœur Blanche. Voulez-vous voir leurs photographies ?

Et avant que j’eusse répondu, elle avait, en tourbillon, traversé le salon et, revenant avec les deux portraits, elle s’arrêtait devant la fenêtre grande ouverte par laquelle nous arrivait la même odeur fraîche de réséda. Alors, au premier regard jeté sur Mme Morgane, j’ai compris pourquoi entre elle et sa mignonne belle-fille les affinités doivent être tout le contraire d’excessives. Les traits du visage étaient assez réguliers, lourdement tracées, mais une ligne dure marquait le dessin des lèvres, comme celui des sourcils, allongés sous un front étroit, — un front têtu, — et des cheveux plantés bas, lissés en bandeaux bien tendus, bien corrects… En résumé, un ensemble vulgaire et une physionomie de femme impérieuse pénétrée de son importance… Sa fille, pour sa part, jouissait, tout en lui ressemblant beaucoup, d’une figure ronde et placide, de deux petits yeux quelconques et d’un buste si majestueux, qu’il me fallut vraiment les assurances réitérées d’Arlette pour être persuadé qu’elle avait seulement quatorze ans, non dix-huit ou vingt comme sa… robustesse me l’aurait fait croire sans peine.

— C’est qu’elle est très grande et très grasse ! m’a expliqué Arlette. Moi, j’ai l’air d’une pauvre mouche à côté d’elle !… Aussi elle me trouve tout à fait un avorton ! Est-ce que vos nièces sont grandes aussi ?

— Mais oui, assez !

— Et elles sont jolies tout de même ?

Mes nièces, par égard pour votre modestie, je ne rapporte pas ma réponse. Mais Arlette en tira cette conclusion, échappée de sa bouche, avec un profond soupir d’envie :

— Comme ce doit être délicieux d’être jolie !

Ma foi, elle était si charmante avec cette expression de naïf désir dans les yeux, sur les lèvres, qu’une exclamation m’a échappé :

— Mais, ma cousine, vous devez à merveille connaître ce plaisir-là !

Elle a dressé la tête :

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce que je le pense.

— Vous pensez quoi ?… Que je…

Elle s’est arrêtée, une flambée pourpre aux joues.

— Que dame Nature a été très généreuse à votre égard !… Certes oui, je le pense ; et j’imagine que tout le monde le pense comme moi.

— Je ne sais pas… Personne ne m’a jamais rien dit de pareil… Et Mme Morgane, même, répète toujours le contraire ! Alors, vous parlez pour de bon ?

— Pour de bon, certainement !

— Vous ne parlez pas seulement par politesse, pour me faire plaisir ?

— Mais pas le moins du monde… Je ne vous dis que la véritévraie!

Son visage s’est éclairé d’un plaisir d’enfant, et elle a pirouetté avec sa légèreté de fée :

— Oh ! quel bonheur ! quel bonheur ! Ainsi, Mme Morgane ne pourra plus me faire croire que les petites femmes ne sont que des monstres, puisque vous, qui habitez Paris, vous me trouvez jolie ; et vous devez vous y connaître ! Que je suis donc contente que vous soyez venu !

Tout cela dit avec une joie juvénile et sans ombre de vanité. Mais je ne sais quelles révélations sur Mme Morgane m’aurait encore values notre conversation, si le docteur qui rentrait ne nous avait emmenés dîner.

Arlette avait été dure pour les assiettes de sa belle-mère, qu’elle m’avait annoncées comme affreuses. Elles étaient laides, sans conteste, mais moins encore que le meuble du salon. Le couvert brillait par une absence totale d’élégance ; toutefois, une admirable botte de chèvrefeuille s’épanouissait au milieu de la table, dans une jatte de cristal, de par les soins de Mlle Arlette, qui paraissait ravie, d’ailleurs, de cet embellissement et l’enveloppait, à la moindre occasion, d’un œil satisfait tout à fait amusant. Ce qui ne l’empêchait point de causer avec sa joyeuse vivacité, insatiable de détails sur vous toutes, ma sœur et mes nièces ; détails qu’elle écoutait en dévorant son dîner de ses jolies dents de chatte, laiteuses et fines, tandis qu’à ses côtés les garçons engloutissaient silencieusement le leur.

Mais s’ils étaient figés dans leur mutisme, ils paraissaient pénétrés d’admiration pour l’animation de leur jeune sœur, dont ils me font l’effet d’être les dévoués serviteurs. Le docteur Morgane lui-même subissait l’influence de sa rieuse jeunesse, car son visage s’était un peu éclairé, et il se révélait causeur très intéressant, au courant de tout ce qui caractérise le mouvement scientifique, comme le mouvement artistique contemporains ; tellement, que je me demande encore comment un homme de sa valeur a pu accepter de s’enfouir sa vie entière dans une petite ville de pêcheurs…

Entre lui et Arlette, j’avais tout ce qu’il fallait pour passer une soirée charmante de causerie, — sur des tons différents, — mais ma jeune cousine me réservait, sans le soupçonner, une surprise exquise. Cette surprise, elle me l’a procurée après le dîner, pendant que nous étions dans le jardin à jouir d’une nuit incomparable. Tout à coup, en l’écoutant parler, j’ai été frappé de la richesse de son timbre de voix ; et aussitôt m’est revenue en mémoire sa promesse de me faire un peu de musique. Je la lui ai rappelée. Elle s’en est souvenue de très bonne grâce ; mais comme je me levais pour rentrer à sa suite dans la maison, elle m’a arrêté :

— Si vous êtes bien ici, restez… A la place où vous êtes, on m’entend très bien. Tous les soirs, c’est là que se met papa quand je chante pour lui !

J’ai accepté, tant le conseil était séduisant à suivre. Je vous répète que la nuit était digne de Charlotte et de son fiancé Pierre.

Dans le cadre de la fenêtre, faiblement éclairée, la forme svelte d’Arlette s’est découpée.

— Mon cousin, que désirez-vous entendre ? Du triste, ou du gai ?

— Du triste et du gai !… Tout ce que vous voudrez, car j’aime la musique avec passion et sous toutes ses formes, pourvu qu’elles soient belles !

— Moi, je l’adore ! m’a jeté Arlette disparaissant.

Louise, tu entendras chanter cette fillette et tu reconnaîtras qu’il n’y a pas le moindre « emballement » dans mon fait si je déclare qu’elle est merveilleusement douée. Ce qu’elle chante et la façon dont elle le chante ne ressemblent à rien de ce que nous avons coutume d’ouïr ; ce sont de vieilles poésies bretonnes, des ballades, des rondes, les unes plaintives, les autres d’un entrain endiablé ou encore follement passionnées. Elle les dit comme elle les sent, — et elle sent très vivement, — leur donnant un accent, un relief, une intensité d’expression qui sont tout bonnement stupéfiants. Elle les chante « à sa façon », selon son mot, n’ayant jamais pris ombre de leçon, d’une voix tout ensemble fraîche et grave que la bonne nature lui a donnée pleine, souple, étonnamment timbrée. Elle les chante avec des accompagnements très simples qu’elle a presque tous imaginés elle-même, selon le caractère de la poésie à laquelle ils étaient destinés. Pour certaines ballades, elle a trouvé des accords qui ont des sonorités d’orgue…

Ah ! certes, je comprends que son père demeure des instants et encore des instants, le soir, à l’écouter… Quand elle s’est tue, un instinctif : « Encore ! » m’est monté aux lèvres. Mais elle ne m’a pas entendu. Revenue à la fenêtre, elle me criait gaiement :

— Quel silence ! Mon cousin, est-ce que je vous ai endormi ?

— Endormi ? Dites que vous m’avez tellement charmé, que j’ai peine à revenir sur la terre et que je ne trouve pas de mots pour vous remercier.

— Ne me remerciez pas. C’est un immense plaisir pour moi de chanter ! Je suis seulement contente de ne vous avoir pas ennuyé en vous obligeant à m’écouter si longtemps !

Avait-elle donc chanté longtemps ?… Juste à ce moment, une horloge, — celle de l’église sans doute, — a sonné dix coups. Ce devait être une heure tardive pour Douarnenez, car je me suis aperçu alors, revenu du monde enchanté où m’avait emporté la musique d’Arlette, que le gros Corentin sommeillait, le nez dans sa cravate, et que le grand Yves était violemment tenté de l’imiter.

Bien vite, je me suis levé, prenant congé du docteur, qui paraissait sensible au plaisir que m’avait fait Arlette ; mais, à mes paroles enthousiastes, il a simplement répondu :

— Comment ne serait-elle pas musicienne !… Sa mère l’était à un point que vous ne pouvez imaginer !

Quant à la jeune personne elle-même, elle ne semblait pas se douter le moins du monde de la somme de talent dont l’a gratifiée le ciel. Suspendue au bras de son père, de cette manière câline qui lui est propre, elle m’accompagnait jusqu’au seuil du jardin ; la flamme de la lampe baignait de reflets capricieux sa blanche figure, son regard de feu, sa bouche de petite fille… Dans la nuit, comme je laissais retomber la grille derrière moi, j’ai entendu sa voix fraîche me crier une dernière fois : — Bonsoir, Guy. A demain.

Et c’est ainsi, dans une mémorable journée, que j’ai fait la connaissance de ma cousine Arlette… »


Back to IndexNext