V

Septembre, octobre s’en étaient allés.

Un vrai temps d’hiver maintenant cet après-midi-là. Le jour tombait vite, tout embrumé par un pénétrant brouillard de novembre qui confondait à l’horizon la mer et le ciel dans une même teinte grise et sombre, d’une intense mélancolie, faite pour oppresser même des âmes bien trempées.

Et plus que personne, le docteur Morgane était disposé à en sentir l’atteinte, tandis qu’il revenait vers Douarnenez, fatigué par des visites au loin, dans des hameaux écartés. Jadis, il supportait sans peine le poids de semblables journées ; mais, ainsi qu’il l’avait dit à Guy de Pazanne, avant l’âge il était un vieillard. Le moral, chez lui, avait usé le physique ; et il se sentait accablé par une infinie lassitude, — celle que connaissent trop bien les êtres meurtris par l’existence, — durant cette fin d’après-midi qui s’achevait pour lui pareille à toutes les autres, sans qu’il eût, dans la pensée, la vision fortifiante d’un foyer où il serait attendu et aimé. Sauf Arlette, qui souhaitait sa présence chez lui ? Non pas l’apathique Blanche, froide comme sa mère ; non pas les garçons, à cette époque au lycée de Quimper ; non pas Mme Morgane, absorbée dans sa propre personnalité.

Certes, quand il l’avait épousée, quinze ans plus tôt, il n’avait pas eu, une seconde, l’espoir ni même le désir de se reprendre à une nouvelle existence qui pût lui apporter une ombre même de bonheur. Une indifférence sans limites le pénétrait désormais pour tout ce qui le touchait seul. Mais, loyalement, il avait fermé son âme et sa pensée au cher passé enfui irréparablement, résolu à faire son possible pour rendre heureuse la jeune fille qui acceptait de devenir la mère d’Arlette. Il l’avait épousée parce qu’il la croyait douce et bonne, compatissante à l’inguérissable blessure dont elle le savait atteint. Mais elle n’était rien de tout cela. Il n’y avait en elle qu’une âme glacée et un esprit étroit servis par une volonté tenace qu’aucune puissance n’était capable de vaincre. D’humble origine, petite-fille et fille de pêcheurs enrichis par le commerce, elle avait, enfant encore, résolu d’être un jour « une dame », comme elle disait ; et, avec une patience, une persévérance infatigables, elle avait insensiblement profité de toutes les circonstances pour amener le docteur Morgane à songer à elle.

Dans sa maison, celle était entrée enfin, l’ambition satisfaite, secrètement triomphante, forte de la pensée inavouée qu’elle y serait maîtresse absolue de par les droits que lui assurait son argent, car elle y arrivait avec beaucoup d’écus bien sonnants, alors que le docteur avait les seuls revenus de sa profession. Leur différence de fortune, jamais elle ne l’avait oubliée ! Seulement, depuis une scène très grave, venue après bien d’autres, elle ne hasardait plus la moindre allusion sur ce sujet ; et, à certaines heures encore, lui revenaient toutes vibrantes à l’oreille les paroles de son mari déclarant que jamais, ni pour lui ni pour Arlette, il ne toucherait à un centime de cette fortune dont elle lui avait, ouvertement cette fois, jeté l’importance au visage.

Et chaque jour, plus profonde, la séparation morale s’était accentuée entre eux. Ils avaient, l’un près de l’autre, vécu comme des étrangers qu’aucun lien de sympathie même ne rapproche ; lui, se livrant tout entier à sa carrière, s’y adonnant avec une sorte de passion comme pour échapper à lui-même ; elle, maîtresse impérieuse dans la maison, autoritaire et exigeante à la façon des natures vulgaires, soigneuse d’affirmer sa volonté en toute circonstance, sourdement, mais profondément jalouse d’Arlette, — jalouse pour sa fille, car elle la sentait d’une autre espèce que cette petite créature élégante et fine, d’une irrésistible séduction ; jalouse aussi du lien si fort qu’elle devinait entre le père et l’enfant orpheline. De plus, à chaque instant ses instincts de domination s’exaspéraient devant l’indépendante vivacité d’Arlette dont l’originalité choquait toutes ses idées de femme positive, dépourvue du moindre atome d’imagination.

De là des chocs continuels, surtout en l’absence du docteur, entre la belle-mère et la belle-fille : l’une rude, agressive, facilement violente ; l’autre, ombrageuse, tout de suite cabrée devant une volonté tyrannique qui la révoltait et qu’elle supportait impatiemment, toute frémissante, et seulement par tendresse pour son père. Toutefois, par une vraie grâce du ciel, Arlette ne souffrait, en somme, nullement de cette situation difficile. Il y avait, en effet, en elle, un fonds d’énergie native et d’élasticité, une intensité de vie, de jeunesse, de gaieté qui ne la laissait jamais abattue sous les attaques malveillantes de sa belle-mère, qu’elle soutenait, résolue et hardie, comme un petit coq de combat.

Mais, son père disparu, que deviendrait-elle alors ? Et c’était là l’incessante crainte qui torturait le docteur Morgane depuis qu’il voyait devenir plus graves les symptômes de sa maladie de cœur. C’était la terrible angoisse de ses longues nuits sans sommeil, quand une des crises dont il gardait le secret l’obligeait à demeurer levé des heures afin que l’air pût mieux pénétrer dans sa pauvre poitrine haletante.

Et de nouveau, ce jour-là, il songeait à cet avenir menaçant, tandis que, d’un mouvement instinctif, il dirigeait son cheval sur la route déserte où s’entendait, très sonore, le roulement de la voiture. Mais Douarnenez se montrait, les maisons les plus proches profilant des silhouettes massives dans le brouillard, que trouaient faiblement les lueurs jaillies, çà et là, des fenêtres aux volets ouverts encore.

Le docteur arrêta sa voiture devant la petite boutique basse de Mlle Malouzec, d’où s’échappait, à travers les vitres, une lumière pâle et tremblotante ; et il entra.

— Eh ! c’est vous, Yves ? fit Mlle Malouzec, dont le visage s’éclaira d’un cordial sourire de bienvenue. Et elle posa son tricot pour serrer la main du docteur.

— Bonsoir, Catherine.

— Bonsoir ; vous avez bien fait d’entrer. Mon frère sera content de vous voir. Il se plaignait de n’avoir pas reçu votre visite aujourd’hui.

— Est-ce que son rhumatisme le fait souffrir davantage ?

— Le brouillard lui est mauvais, et il s’ennuie d’être prisonnier au logis. Les journées passées sans sortir sont interminables pour lui. Mais, en définitive, il a plus besoin de l’ami que du médecin.

Elle parlait d’une voix sonore que l’accent breton rendait guttural un peu ; et, la boutique laissée aux soins de la petite servante, elle traversa le couloir qui amenait à la maison, conduisant le docteur vers son frère.

Celui-ci, qui somnolait, sa jambe malade allongée devant la flamme du foyer, tourna la tête à leur entrée.

— Morgane, mon vieil ami, je commençais à croire que vous oubliiez votre pauvre invalide, comme Arlette, d’ailleurs, qui n’a pas paru, même une seconde.

— Arlette ne m’avait pas dit qu’elle viendrait. Elle n’aura pu sortir.

— Sans doute, elle aura été mise sous clef par son geôlier ! gronda le capitaine, qui ne parvenait pas toujours à dissimuler son antipathie prononcée pour Mme Morgane.

Mais comme il était de cœur excellent et craignait d’avoir désobligé le docteur, il reprit aussitôt :

— Ah çà, Morgane, votre diable de médecine n’arrivera donc jamais à me remettre sur pied, si elle ne me rend pas ma belle santé d’autrefois ? J’enrage de rester ainsi transformé en impotent !

— Ah ! mon ami, ne vous plaignez pas trop, vous qui n’avez pas charge d’âme, vous qui ne connaissez pas ce tourment de toutes les minutes, savoir que, d’un moment à l’autre, on peut manquer à des êtres qui ont absolument besoin de vous…

Ces mots étaient échappés au docteur. Il le regretta, sentant tomber sur lui le regard perspicace de Mlle Malouzec. Mais elle ne releva pas ses paroles. Elle était pour Yves Morgane une amie de trop vieille date pour ignorer qu’il prétendait porter seul les fardeaux qui pesaient sur lui. Et elle demanda seulement, afin de le distraire de sa pensée :

— N’est-ce pas bientôt, Yves, que se marie la cousine d’Arlette, Mlle Chausey ? Il me semblait que votre fillette devait être demoiselle d’honneur ?

— Oui, en effet, il avait été question de cela. Sa tante et ses cousines ont été charmantes pour elle durant leur séjour ici. Elles lui ont témoigné un intérêt que j’ai eu la naïveté de croire réel. Ses cousines lui ont même écrit. Mais vous connaissez ma petite sauvage. La correspondance n’est pas son fort. J’imagine que l’extrême naïveté de ses lettres aura un peu découragé ses brillantes cousines, et voilà bien six semaines que nous n’entendons plus parler d’elles. Que voulez-vous ? les heureux n’ont guère le loisir de songer aux pauvres diables qui gagnent plus ou moins péniblement leur pain de chaque jour. C’est dans l’ordre !

— Yves, prenez garde d’être injuste.

— Je vous assure, Catherine, qu’à cette heure je serais ravi d’avoir la preuve de mon injustice, comme vous dites… Je m’étais pris à espérer que, peut-être, mon Arlette allait se trouver rapprochée de la famille de sa mère, sa seule famille, et que, dans la suite, elle pourrait trouver appui de ce côté… Un vrai rêve, enfin ! Est-il possible que moi, à cette heure, je me prenne encore à rêver ! Mon Dieu, c’est tout simplement risible. Avouez-le, Catherine.

— Pourquoi voulez-vous que je fasse une déclaration de ce genre ? Grâce au ciel, je ne suis pas une créature de peu de foi et je ne désespérerai jamais de rien ni de personne. Mme Chausey m’a paru trop réellement bonne pour oublier Arlette.

— Espérons-le, conclut le docteur avec un sourire lassé.

Et, se détournant, il interrogea :

— Quelles nouvelles ce soir, Malouzec ? Le courrier vient de vous arriver.

Le capitaine prit le journal de Quimper, posé près de lui, encore enserré dans sa bande d’adresse, et le déplia distraitement. Soudain son regard, errant sur les pages, s’arrêta si fixement sur l’une d’elles, que le docteur Morgane, surpris, interrogea :

— Qu’y a-t-il donc ? Que voyez-vous ?

— Une nouvelle qui ne m’étonnerait pas ; mais, si elle est exacte, ce serait pour bien des gens ici une véritable catastrophe…

— Laquelle ? Qu’avez-vous lu ?

— Une dépêche concernant la banque Le Goanec.

— A quel propos, cette dépêche ?

Un léger frémissement agitait la voix d’Yves Morgane. Le capitaine semblait hésiter à répondre.

— Pour annoncer que Le Goanec aurait, ce matin, suspendu ses payements et…

— Et ?…

— Et serait en fuite !

— Mais c’est impossible ! fit le docteur, redressant sa haute taille maigre, comme pour ressaisir le souffle qui lui faisait défaut. C’est impossible ! Une maison si sûre !

Le capitaine secoua la tête :

— Non, pas si sûre ! Rappelez-vous les bruits qui ont couru sur sa solidité, il y a quelques mois déjà. Nous en avions causé ensemble !

— Oui, c’est vrai, nous en avions causé, répéta M. Morgane d’un ton si étrange que le capitaine, soudain bouleversé d’inquiétude, interrogea :

— Morgane, est-ce que vous aviez encore des capitaux chez Le Goanec ?

— J’y avais tout ou presque tout ce qui constitue la mince fortune d’Arlette, ce qui lui revient de sa mère et ce que j’ai pu économiser pour elle… Vous entendez, tout !

L’accent du docteur était si poignant dans sa rudesse, que M. Malouzec fit instinctivement :

— Morgane, ne vous tourmentez pas ainsi à propos d’une nouvelle qui, après tout, pourrait bien être fausse, ou du moins fort exagérée.

— Fausse ! Montrez-moi le journal.

Il lut les quelques lignes et rejeta le papier sur la table.

— Comment voulez-vous que je doute devant ces détails si précis ? Probablement, j’ai en ce moment chez moi une dépêche qui m’apprend le désastre… A cette heure, Malouzec, mon enfant est aussi pauvre que la plus pauvre des gamines de Douarnenez. Vous comprenez, aussi pauvre !… Si je disparaissais demain, tout à l’heure, comme j’en suis menacé, elle n’aurait d’autre ressource que la charité de sa belle-mère… Et cela, mon Dieu, par ma faute !

— Par votre faute ? demanda Mlle Catherine, dont le visage s’était tout à coup creusé au point qu’elle semblait une très vieille femme.

— Oui, par ma faute. Malouzec m’avait, je m’en souviens maintenant, averti des bruits qui couraient sur la banque Le Goanec. Et moi, au lieu de me renseigner, d’agir, de me transformer s’il le fallait en homme d’affaires, je me suis laissé absorber stupidement par mes occupations de chaque jour. Je les ai faites aussi nombreuses que possible, toujours poursuivi par mon éternelle pensée, travailler à l’avenir d’Arlette que je voulais assurer, puisque mes autres enfants ont la fortune de leur mère… Et je n’arrive ainsi qu’à lui faire perdre le peu qu’elle possédait ! Quelle fatalité pèse donc sur moi ! Quelle malédiction !

Il s’arrêta, la voix brisée. Un des spasmes qu’il connaissait trop bien lui tordait le cœur, y éveillant une douleur aiguë. Et un silence lourd de pensées tomba dans la pièce, où les hautes flambées du foyer allumaient une lumière joyeuse. Le capitaine, consterné, songeait ; une émotion intense bouleversait son cœur d’ami dévoué.

Mais Mlle Catherine, elle, regardait le docteur silencieux, toujours debout, le visage contracté par une expression de souffrance qui l’effrayait. Elle eût mieux aimé l’entendre se plaindre, s’accuser, éclater en paroles amères ou violentes, que de le voir ainsi, sans un mot, enfermant en lui-même la blessure de ce nouveau coup. L’altération de ses traits était si grande, qu’une question s’échappa des lèvres de Mlle Malouzec :

— Yves, vous souffrez ?

— Oui, un peu… Ce n’est rien. Je me demande s’il vaut mieux que je parte dès maintenant pour Quimper, afin de tâcher de savoir…

— Quoi ?… A cette heure-ci, vous ne saurez rien… De qui pourriez-vous avoir des renseignements précis ?… D’ailleurs, vous n’avez plus de train avant ce soir… Attendez à demain…

— Attendre ! Passer une soirée, puis une nuit, avec cette incertitude dans l’âme !… Est-ce que je pourrai jamais ? Ah ! apprendre ce qu’il y a de vrai !… Je vais télégraphier à Quimper… Dans quelques heures, au moins, j’aurai une réponse… Je saurai…

Il reprenait encore le journal et, avec une avidité fiévreuse, relisait la dépêche qui précisait impitoyablement les détails de la catastrophe, la révélant déjà dans son entier, donnant des chiffres qui en accusaient l’étendue… A quoi bon s’obstiner à douter ? Le désastre était complet. S’il l’eût atteint lui seul, combien il lui eût paru plus aisé à supporter. Mais c’était son Arlette qui était frappée ; c’était pour elle que l’avenir menaçait d’être rude, comme il l’est sans merci pour les pauvres ; c’était elle, la chère et joyeuse petite créature, qui connaîtrait peut-être la gêne, la misère des conditions dépendantes, l’amertume du pain à gagner.

Tout cela, le docteur en eut en un instant la perception nette, et une angoisse l’étreignit tout entier, tandis qu’une supplication désespérée sanglotait dans son cœur :

— Vivre, mon Dieu ! Vivre encore ! Vivre longtemps à cause d’elle !

La voix du capitaine s’éleva, enrouée par l’émotion :

— Morgane, mon vieux camarade, si je puis vous être bon à quelque chose, vous savez, n’est-ce pas ? que je suis tout à vous et que vous me causerez une grande joie, une des plus grandes joies que je puisse encore éprouver, en usant de moi le plus que vous le pourrez… Catherine et moi, nous avons toujours considéré votre Arlette comme étant un peu à nous, et nous l’aimons comme notre enfant !

— Je le sais, mon ami, et je vous remercie de me le redire aujourd’hui ! Mais, en ce moment, vous êtes impuissants comme moi devant ce nouveau malheur, s’il est réel… Et il faut que j’aille m’en assurer. C’est une torture que cette incertitude !

Les deux hommes se rapprochèrent dans une étreinte profonde, sans que le capitaine ajoutât un mot, sûr que Morgane et lui se comprenaient, ayant foi l’un dans l’autre.

Avec Mlle Malouzec, le docteur sortit de la chambre. Dans la pièce voisine, il s’arrêta une minute, rassemblant toute sa volonté pour dominer la double souffrance, morale et physique, qui le meurtrissait. D’un geste spontané, la vieille demoiselle lui tendit ses deux mains. Leurs yeux se rencontrèrent, et ils étaient pleins de larmes.

Sourdement, le docteur murmura :

— Croiriez-vous, Catherine, que je ne puis encore m’imaginer que le désastre est réel ! Il me semble que je fais un mauvais rêve, que, tout à l’heure, je vais me réveiller et recevoir la nouvelle que je m’étais effrayé comme un enfant ! Que vous devez me trouver faible !

— Faible ! mon pauvre ami ! Ah ! si nos misérables désirs signifiaient quelque chose, que je voudrais, Yves, prendre pour moi votre épreuve nouvelle !

— Oh ! une épreuve terrible ! Dieu ! si encore j’étais certain d’avoir le temps de remédier au mal que j’ai fait !… Mais j’ai, moins que personne, la certitude du lendemain !

Une contraction crispa une seconde les traits de Mlle Malouzec.

— Yves, pourquoi vous êtes-vous obstiné à cacher que vous souffriez ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas soigné… sérieusement, ainsi que vous le deviez ?

— Je me suis soigné ; mais, comme médecin, je ne puis m’illusionner. Je ne guérirai jamais. Toute la science du monde n’y peut rien. Je ne suis plus qu’une pauvre machine humaine tout usée, et j’ai le cœur atteint de telle sorte, que les mois, peut-être les jours, me sont comptés.

Il parlait avec une sorte de calme désespéré plus déchirant à entendre qu’une plainte ; et l’inexorable conviction qui était en lui entrait brutalement en elle aussi, y éveillant une douleur âpre qui lui meurtrissait l’âme.

— Cela, Catherine, je le dis à vous seule, parce que nous sommes de bien vieux amis et que j’ai en vous une absolue confiance… Et puis, il y a des moments où la force finit par manquer pour ne pas crier sa détresse, alors qu’on est sûr d’être écouté. Mais personne, à cette heure, ne doit rien savoir de l’aveu que je vous ai fait. A quoi servirait qu’ils sussent tous que je suis un condamné à mort ? J’ai votre promesse, Catherine ?

Gravement, elle dit, et ses lèvres tremblaient :

— Vous l’avez, Yves. Mais je crois fermement que vous êtes mauvais juge de l’état de votre santé, parce que vos inquiétudes au sujet d’Arlette ne vous laissent pas toute votre clairvoyance. Quoi qu’il arrive, je vous jure, comme mon frère l’a dit, qu’Arlette sera notre enfant. Soyez sûr que jamais nous ne la considérerons autrement. Que cette idée vous rende, s’il est possible, votre peine un peu moins lourde.

— Merci ! fit-il presque bas. Quel cœur vous avez, Catherine !

— Pourquoi ? Parce que j’aime votre enfant qui me donne l’illusion d’avoir, moi aussi, comme les autres femmes, un jeune être à chérir, avec tout ce que mon vieux cœur contient de tendresse sans objet ? Ah ! mon ami, ne me sachez pas gré d’aimer votre Arlette ! Elle m’a fait plus de bien que je ne lui en ferai jamais !

Elle s’arrêta brusquement, la voix étouffée.

Une flamme secrète transfigurait l’expression de cette grande figure énergique et laide.

Peut-être, en ce moment, eut-il l’intuition de ce que cette femme aurait pu être pour lui, s’il l’avait voulu. Peut-être eut-il la vision confuse de ce que serait devenu son foyer dévasté, si Catherine Malouzec y était entrée jadis, pour remplacer la jeune femme morte. Mais il n’eut pas un mot qui trahit la pensée jaillie obscurément en lui ; et, en silence, ils se séparèrent.

Le brouillard était devenu plus intense encore ; et les rares passants apparaissaient comme des silhouettes fugitives dans la brume épaisse. Devant l’hôtel Le Bihan, un groupe se tenait, faiblement éclairé par les globes lumineux de la porte d’entrée, et un bruit de voix s’en échappait. En approchant, le docteur distingua des visages connus ; sur tous était le même air de consternation. Il interrogea, le cœur battant à larges coups dans la poitrine :

— Qu’y a-t-il donc ?

— Ah ! c’est vous, docteur ?… Une mauvaise nouvelle, ce soir… La banque Le Goanec a suspendu ses payements…

— Cela est certain ?

— Mais oui, par malheur. Kergorian était à Quimper aujourd’hui ; et c’était une agitation dans toute la ville !!! Le Goanec est en fuite. Il était parti ouvertement hier matin et n’a pas reparu… Il y a beaucoup de victimes. Le Goanec était un véritable hypocrite… Il passait pour un dévot s’il en fût, et il tripotait ferme avec les fonds de ses clients…

Yves Morgane n’écoutait plus… A quoi bon les renseignements qu’on pourrait lui donner maintenant ? Il ne lui était plus possible de douter. Le malheur s’était abattu sur lui, tellement imprévu, qu’il en gardait encore l’impression confuse de se mouvoir dans un cauchemar, alors que, cependant, la certitude venait d’entrer en lui avec une impitoyable netteté, qu’elle était vraie, cette ruine d’Arlette, vraie, affreusement vraie !

Machinalement, il répondit quelques phrases à celui qui venait de lui parler, serra au hasard les mains qui se tendaient vers la sienne, et, dans la nuit embrumée, il s’éloigna, allant droit devant lui, l’âme écrasée, envahie par le désir lâche d’en finir avec cette vie mauvaise qui venait de le vaincre une fois de plus…

Mais ses pas inconscients le ramenèrent devant sa maison. Personne, dans cette demeure, ne devait savoir quelle nouvelle et saignante blessure il portait en lui. Les phrases de condoléance banale que Mme Morgane aurait peut-être cru devoir lui adresser lui étaient odieuses à l’avance, car il savait qu’elles seraient mensongères. La ruine d’Arlette n’inspirerait aucune pitié vraie à sa belle-mère.

Avec un soin instinctif, il ouvrit silencieusement la porte, désireux d’échapper en ce moment à un rapprochement même fugitif avec elle. Mais l’oreille attentive d’Arlette avait perçu le bruit léger de la porte ; et, traversant le vestibule, elle courut à lui.

— Père, est-ce vous, enfin ? Comme vous rentrez tard ! Je commençais à être tout à fait tourmentée, et j’allais me sauver chez le capitaine pour être sûre que vous y étiez…

— Te « sauver » ?… Pourquoi, chérie ?

— Vous comprenez que si j’avais demandé la permission, elle m’aurait certainement été refusée… Ainsi, vous n’êtes pas trop fatigué, père ?

— Non, mon aimée, pas trop.

— Vraiment ?

Et ses yeux, dans l’ombre du vestibule, interrogeaient avidement le cher visage.

— Vraiment ! répéta-t-il, attirant contre lui, d’un geste enveloppant, la petite créature qu’il adorait et pour laquelle il souffrait tant à cette heure.

Des profondeurs de la pièce où elle surveillait une lessive, Mme Morgane cria de sa voix sèche :

— C’est vous, Yves ? Il y a des lettres pour vous dans votre cabinet. Anaïk va vous y porter de la lumière.

— Non, pas Anaïk, moi ! s’écria Arlette, qui avait déjà saisi la lampe.

— Naturellement ! Vous ne songez qu’à perdre du temps en promenades, au lieu de travailler comme votre sœur, gronda Mme Morgane.

Le docteur arrêta d’un regard, au passage, une prompte riposte d’Arlette, et lui-même, sans répondre, entra dans son cabinet. Un feu pâle y brûlait tiédissant à peine l’air de la vaste pièce, que la petite lampe montée par Arlette éclairait faiblement. Il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit ; et l’enfant, comme de coutume, vint se blottir à ses pieds, la tête sur ses genoux. D’un mouvement de caresse, il effleurait les cheveux légers ; mais il resta silencieux, épuisé par la crise morale qu’il venait de traverser, ne pensant presque plus, sentant seulement qu’elle était là, sa fille, et qu’à cette heure encore elle ne subissait nulle atteinte du malheur tombé sur sa jeune vie.

Mais elle avait un peu soulevé la tête, et elle le contemplait, inquiète de l’altération de son visage pâle.

— Père, est-ce que vous êtes souffrant ce soir ? interrogea-t-elle, anxieuse.

— Non, chérie, je suis seulement fatigué, bien fatigué…

— Vous n’êtes que fatigué ? Vous avez l’air triste ! Père, je suis certaine que vous êtes triste ! Est-ce que vous ne voulez pas dire à votre « petite » ce que vous avez ?… Peut-être pourrait-elle vous consoler un peu, elle qui vous aime tant !

La voix d’Arlette tremblait, car une crainte l’ébranlait toute ; mais il y avait une telle tendresse dans son accent, dans les yeux qu’elle attachait sur lui, qu’il en éprouva tout ensemble une joie et une douleur aiguës… Était-il donc si peu fort, qu’il se trahissait ainsi devant elle ? Par un suprême effort de volonté, il dit, s’efforçant de reprendre le ton ordinaire :

— J’ai eu aujourd’hui, en effet, de grands soucis, mon Arlette… Mais j’y remédierai ; ne t’en tourmente pas, chérie… Laisse-moi maintenant, j’ai beaucoup à travailler…

Et il trouva encore une ombre de sourire pour achever :

— Tu le vois, je n’ai pas même encore regardé mon courrier du soir… Veux-tu le mettre près de la lampe ?

Il parlait ainsi pour l’écarter et fuir la perspicacité de son regard aimant. Elle obéit, et, distraitement, du doigt, elle écarta les lettres posées sur le bureau. Une exclamation joyeuse lui vint :

— Ah ! père, une lettre de Paris ! de ma tante Chausey ; je reconnais l’écriture !

— Je la regarderai tout à l’heure… Va auprès de ta mère maintenant…

— Pour plier encore du linge ? Oh ! père… C’est tellement ennuyeux !… Et puis, ce que je fais n’est jamais bien !… Alors, il me faut recommencer. Cela m’agace… Et je suis grondée… Père, gardez-moi encore !

— Non, chérie, c’est impossible, fit-il de cet accent auquel jamais elle ne résistait. Sois patiente, ma petite enfant aimée… Sois patiente en pensant que je le désire…

— Oui, père.

Et les mots tombèrent de ses lèvres avec la gravité d’une promesse, tandis qu’elle cherchait une fois encore son baiser.

Le docteur entendit son pas léger s’éloigner, se perdre dans l’escalier… Puis, indifférent, il ouvrit d’un doigt machinal la première lettre tombée sous sa main, celle de Paris, et il lut :

« Mon cher ami,« Vous m’avez promis la visite de votre Arlette pour cet hiver, et je viens vous réclamer l’enfant ; coûte que coûte, il faut que vous nous fassiez le sacrifice de vous séparer d’elle et que vous nous la donniez pour le mariage de sa cousine, qui a lieu dans trois semaines environ. Envoyez-nous votre trésor, mon cher Yves, ou amenez-le-nous, ce qui serait mieux encore. Nous vous le garderons précieusement, mais aussi le plus longtemps possible, je vous le déclare à l’avance en toute honnêteté, car nous sommes tous désireux, mes filles, Guy et moi, de faire plus ample connaissance avec la chère petite. Soyez bien sûr, mon ami, qu’elle sera pour moi une véritable fille, tout le temps que vous nous ferez l’amitié de me la confier, et j’espère bien que nous arriverons à la gâter assez pour qu’elle ne regrette pas trop sa Bretagne… Une bonne réponse, n’est-ce pas, et bien vite ?« Tous mes compliments, je vous prie, à Mme Morgane. Mes baisers très tendres à Arlette, avec mes meilleurs souvenirs pour vous-même. Croyez-moi, mon cher Yves, votre très dévouée,« LouiseChausey. »

« Mon cher ami,

« Vous m’avez promis la visite de votre Arlette pour cet hiver, et je viens vous réclamer l’enfant ; coûte que coûte, il faut que vous nous fassiez le sacrifice de vous séparer d’elle et que vous nous la donniez pour le mariage de sa cousine, qui a lieu dans trois semaines environ. Envoyez-nous votre trésor, mon cher Yves, ou amenez-le-nous, ce qui serait mieux encore. Nous vous le garderons précieusement, mais aussi le plus longtemps possible, je vous le déclare à l’avance en toute honnêteté, car nous sommes tous désireux, mes filles, Guy et moi, de faire plus ample connaissance avec la chère petite. Soyez bien sûr, mon ami, qu’elle sera pour moi une véritable fille, tout le temps que vous nous ferez l’amitié de me la confier, et j’espère bien que nous arriverons à la gâter assez pour qu’elle ne regrette pas trop sa Bretagne… Une bonne réponse, n’est-ce pas, et bien vite ?

« Tous mes compliments, je vous prie, à Mme Morgane. Mes baisers très tendres à Arlette, avec mes meilleurs souvenirs pour vous-même. Croyez-moi, mon cher Yves, votre très dévouée,

« LouiseChausey. »


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