Elle ne l’apprit pas non plus les jours suivants ; pas plus qu’elle ne sut que le protégé de Mme Harvet l’avait jugée une créature de luxe, incapable de remplir dans sa maison le rôle qu’il lui destinait, celui de femme de charge et, en même temps, de croquemitaine à l’égard des deux phénomènes.
D’ailleurs, elle ne songeait même plus à cet inconnu, amené par le hasard, croyait-elle, sur sa route. Une seule pensée maintenant l’occupait toute. En effet, le lendemain même de l’entrevue au jardin d’hiver, Mme Chausey avait reçu une lettre de Mlle Malouzec lui annonçant que le docteur, qui s’était prodigué durant l’épidémie, subissait une crise tellement grave de sa maladie de cœur, que l’issue en était à redouter et que le prompt retour d’Arlette paraissait nécessaire. De toutes façons, sa présence ferait du bien à son père, qui avouait, à cette heure, avoir beaucoup souffert de la séparation exigée par lui. Mlle Catherine terminait en priant Mme Chausey de préparer Arlette à ce retour soudain, ajoutant qu’elle-même lui écrivait pour lui dire que, appelée à Paris par des affaires, elle la ramènerait à Douarnenez.
Puis, deux jours plus tard, était arrivée une dépêche de Mlle Catherine. L’état du docteur demeurait très grave, il pouvait être emporté dans une crise, et la vieille demoiselle venait en hâte chercher Arlette.
Elle avait été bien saisie, la pauvre petite, par ce brusque rappel, en dépit de toutes les précautions dont l’avait enveloppé l’affection de Mme Chausey, qui n’avait pas eu le courage de lui révéler le véritable état de son père. Aussi montrait-elle, à la seule idée de le revoir, une joie qui bouleversait le cœur compatissant de Mme Chausey. Pourtant, chose bizarre ! dès la minute où celle avait appris qu’elle allait s’éloigner, toute sa rieuse animation était tombée. Une impression de déchirement la meurtrissait chaque fois que lui revenait l’idée du départ si prochain, sans retour peut-être… Ainsi, elle était achevée sa vie heureuse dans ce milieu où elle avait été si affectueusement accueillie ! Elles étaient finies les délicieuses soirées de musique avec Guy, leurs longues causeries, leurs promenades !…
Et, de plus, voici qu’une anxiété subite la poignait. Mlle Malouzec venait d’arriver. Elle avait consenti, ne devant passer qu’une nuit à Paris, à descendre chez Mme Chausey, et, passionnément, Arlette la questionnait sur son père, étonnée, vite inquiète des réticences qu’apportait la vieille demoiselle dans ses réponses, surtout de l’expression grave de sa physionomie.
— Mademoiselle, parlez-moi davantage de père… Je ne sais pour ainsi dire plus rien de lui, maintenant. Ses lettres sont à peine des billets !
Mlle Malouzec hésitait, cherchant à atténuer le coup qu’elle allait porter à l’enfant.
— Il a été très occupé tous ces temps-ci, ma petite fille… et, de plus… il est souffrant…
— Souffrant ?… Pourquoi me dites-vous cela avec ce ton ?…
— Mais, Arlette, je te le dis avec mon ton habituel. Je ne peux pas te déclarer gaiement que ton père est malade !
Elle se dressa, les prunelles agrandies :
— Il est malade !… Depuis quand ?
— Depuis une quinzaine de jours environ…
— Et personne ne m’a avertie ?… Oh !… Et l’on m’a laissée être joyeuse, m’amuser, rire !…
Sa voix se brisa, tandis que ses yeux couraient, pleins de reproche, vers Mme Chausey et Madeleine qui écoutaient en silence, remplies de pitié.
— Ma chérie, nous ne t’avons rien dit, fit avec effort Mme Chausey, parce que, malheureusement, tu ne pouvais rien pour soulager ton père… Il était inutile de te tourmenter…
Elle secoua la tête :
— J’aurais bien mieux aimé être tourmentée… Au moins, mon tourment m’aurait rapprochée de lui… Mais, mademoiselle Catherine, qu’a-t-il eu ? Mon Dieu, il n’a pas attrapé cette maladie…
— Non, c’est l’excès de fatigue qui l’a épuisé…
— Mais, maintenant, il va mieux ?
Une supplication inconsciente tremblait, si ardente dans sa voix, que Mlle Catherine n’osa la faire souffrir encore.
— Il était un peu mieux quand je l’ai quitté.
— Un peu, seulement !… Qui est auprès de lui ?
— Mme Morgane.
— Blanche aussi ?
— Blanche est revenue de Châteaulin avec sa mère.
— Et moi, sa petite, je suis loin !… je ne le soigne pas !… je reste à Paris comme une indifférente, quand il me demande, peut-être !… Et si vous n’aviez pas eu besoin de venir à Paris, vous ne m’auriez pas rappelée…
Elle s’arrêta court. Un involontaire geste de protestation avait échappé à Mlle Catherine, et une lueur soudaine, aveuglante, se faisait dans l’esprit d’Arlette.
— Vous êtes venue me chercher ! Vos affaires à Paris n’étaient qu’un prétexte !… Alors, c’est qu’il est très malade… Car vous ne me cachez rien de plus, n’est-ce pas ?… Il n’est pas…
Elle n’acheva pas, haletante, devenue d’une pâleur de cire blanche. Mlle Catherine l’attira tendrement vers elle :
— Ma petite fille, je ne te cache rien… Ne t’affole pas ainsi. Dans deux jours, tu verras par toi-même que je t’ai dit la vérité, et tu pourras soigner ton père autant que tu le désireras, jouir de votre réunion, dont lui-même est déjà si heureux à l’avance.
Arlette inclina silencieusement la tête. Délivrée de l’horrible crainte qui avait, une seconde, traversé sa pensée, une sorte de détente se faisait en elle, comme si elle eût échappé à un danger imminent. Mais la quiétude ne rentra pas dans son jeune cœur, bien qu’elle écoutât, Dieu sait avec quel suprême désir d’être convaincue ! les paroles réconfortantes de Mme Chausey et de Madeleine. Au fond de l’âme, elle ne les croyait pas… Depuis quinze jours, ne lui avaient-elles pas caché la vérité !
Et Guy, son grand ami, avait fait de même… Comme c’était mal à lui de ne pas l’avoir avertie !
Aussi, quand il vint le soir, quand il fut près d’elle, isolé des autres, elle ne put retenir un cri de reproche, tout palpitant :
— Oh ! Guy, pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue que mon père était malade, puisque vous le saviez ?
— Parce que je craignais de vous voir aussitôt vous tourmenter d’une façon excessive, comme vous le faites en ce moment, dit-il d’un ton d’affectueuse gronderie. Heureusement, Arlette, on peut être malade, très malade même, et se rétablir ensuite.
Elle plongea ardemment son regard dans celui de Guy pour voir s’il était sincère.
— Vous pensez bien ce que vous dites ?… Vous êtes sûr que mon père se rétablira ?… Vous me le promettez ?…
— Ma bien chère petite amie, personne au monde ne pourrait vous faire une semblable promesse… mais je l’espère autant que je le souhaite…
— Vous l’espérez seulement !…
Elle murmura ces mots, et deux grosses larmes glissèrent sur son petit visage altéré.
— Arlette, je vous en supplie, ne pleurez pas ! implora Guy d’une voix toute changée… Ne pleurez pas… Je ne puis supporter vos larmes… Oh ! vous voir souffrir et ne pouvoir rien pour vous, ma pauvre chère petite enfant !
— Comme c’est triste, la vie ! fit-elle faiblement. Je voudrais être déjà à Douarnenez, et, en même temps, j’ai tant de chagrin de partir !
— Vous reviendrez… C’est au revoir seulement que nous nous dirons demain.
— Oui, peut-être un jour ou l’autre je reviendrai… Je serai, sans doute, une vieille personne alors, car je ne quitterai plus père ; j’aurais trop peur qu’il ne devînt de nouveau malade pendant que nous serions séparés… Oh ! attendre encore presque deux jours avant de me retrouver auprès de lui ! Que c’est long, mon Dieu !
Une sorte de bizarre sentiment de jalousie s’éleva dans le cœur de Guy, à la voir ainsi dominée par l’exclusive pensée de son père.
— Arlette, ne nous regretterez-vous pas un peu, nous qui vous regretterons tant ?
— Si je vous regretterai, oh ! chaque fois que je penserai à vous !… Mais vous, Guy, ne m’oubliez pas trop vite, je vous en prie…
Il l’enveloppa d’un étrange regard :
— Vous oublier ! Est-ce que cela me serait possible ? Personne ne vous ressemble et ne me remplacera ma chère petite amie… Ah ! je songerai à vous, enfant, bien plus peut-être que ni vous ni moi ne pourrions l’imaginer !…
Un rayonnant éclair illumina une seconde les yeux humides d’Arlette. Pourtant, elle interrogea encore, de sa délicieuse manière d’enfant :
— Et ce n’est pas uniquement pour me consoler que vous me dites des choses si bonnes ?…
— Ah ! c’est en toute sincérité, je vous le promets !…
Et, certes, il pouvait promettre. Jamais il n’oublierait la charmante petite créature qui, pendant plus de deux mois, venait d’être mêlée à sa vie et qui lui était devenue chère à un point qui l’effrayait presque… Bien plus encore que le soir de son arrivée, quand il l’avait surprise en larmes, il éprouvait pour elle un dévouement absolu, une soif de ramener un peu de lumière sur son jeune visage désolé… Et il aurait voulu demeurer longtemps encore ainsi, auprès d’elle, séparé des autres, qui causaient à l’autre extrémité du salon…
Souhait bien inutile ; Mme Chausey, au moment même, terminait la soirée en se levant pour accompagner Mlle Catherine à son appartement et appelait Arlette. L’enfant tressaillit en l’entendant. Cette voix rompait le charme qui, aux paroles de Guy, lui avait un instant fait oublier son angoisse, et le sens de la dure réalité lui revenait brutalement.
La journée du lendemain, — sa dernière à Paris, — lui sembla passer comme un rêve. Les heures s’enfuyaient rapides dans la hâte des derniers préparatifs, des dernières courses. Pareils à des visions de songe qui s’effacent, elle voyait fuir un à un tous les aspects familiers à ses yeux depuis deux mois. Et maintenant, voici que le moment de quitter définitivement tout ce passé souriant venait de sonner. Debout sur le seuil de sa chambre, Arlette l’enveloppait d’un suprême regard d’amie, pour en emporter l’image en ses plus infimes détails. Mais quelqu’un l’appelait. Vite, il était temps de partir. Tout bas, elle dit :
— Adieu, ma chère petite chambre !
Et elle sortit. Les bagages étaient déjà chargés ; en hâte elle monta en voiture, puis silencieusement, tandis que ses amis causaient autour d’elle, le regard obscurci par une buée de larmes, elle contempla ces rues parisiennes auxquelles, vraiment, elle s’était attachée et qui, de même que le soir de son arrivée, s’allongeaient dans l’ombre de la nuit d’hiver, étoilées par les lueurs fauves des réverbères…
— Déjà la gare ! Mon Dieu, murmura-t-elle, c’est la fin !…
Mais tout de suite, d’un geste furtif, elle écrasa ses larmes, se les reprochant à la seule pensée de son père. Sur le quai régnait tout le mouvement du départ. Guy était-il là, ainsi qu’il l’avait promis ? Ses yeux errèrent sur les silhouettes qui se mouvaient toutes noires sur le fond éclairé de la gare. Ils n’errèrent pas longtemps. Vite, elle reconnut la taille haute et mince de son ami qui venait à elle, lui apportant un bouquet de larges violettes au parfum pénétrant :
— Pour qu’elles vous parlent de… nous pendant le voyage, dit-il, les lui offrant.
Elle inclina la tête avec un faible merci, toute tremblante d’émotion. Dieu ! qu’elle aurait voulu passer les dernières minutes toute seule avec lui qui, jusqu’au bout, se montrait pour elle l’ami le plus délicat, le plus attentif ! Qu’elle aurait eu besoin d’entendre encore ses paroles si affectueuses, pour accepter plus courageusement les tristesses de l’adieu et l’inquiétude qui l’étreignait au sujet de son père !… Désir irréalisable ! Tous, au contraire, l’entouraient, sa tante, Charlotte, Madeleine et même Pierre, l’accompagnant jusqu’au wagon où, déjà montée, Mlle Catherine disposait ses bagages.
— Allons, Arlette, monte, monte vite… Il est temps ! appela-t-elle.
L’enfant frissonna, et des larmes brûlantes roulèrent sur son visage tandis qu’elle recevait les baisers de sa tante et de ses cousines. Elle s’arrêta devant Guy. A lui, son grand ami, elle avait voulu dire adieu en dernier… Tous les autres, elle pouvait accepter de les quitter… Mais lui ! Quelque chose en elle se déchirait devant leur séparation…
— Adieu, Guy, murmura-t-elle ; et merci !
Sa voix s’étouffait.
— Non pas adieu ; au revoir, chère petite Arlette… Si vous ne nous revenez pas, j’irai vous chercher… Au revoir… chérie…
Mais ce dernier mot fut dit si bas qu’elle ne l’entendit pas. Il s’inclinait sur ses petites mains, et il y appuya ses lèvres si étroitement, qu’elle sentit leur chaleur à travers ses gants.
— En voiture, messieurs, on part…
Elle monta ; le train s’ébranlait. Une dernière fois, elle rencontra les yeux de Guy pleins de cette expression qui lui faisait battre le cœur… Près de lui, Mme Chausey, ses filles, lui adressaient des signes d’adieu, de seconde en seconde plus lointains… Dominant le groupe, se détachait encore la grande silhouette de Guy… Mais la silhouette s’effaça, elle aussi, devenant toujours plus petite dans la clarté blanche des foyers électriques… et puis, elle ne vit plus rien. Le train courait dans l’ombre.
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La nuit, puis une interminable matinée s’étaient écoulées. Chaque nouvelle station marquait davantage l’approche de Douarnenez, et, à travers la vitre, Arlette regardait se dérouler les paysages bretons, jadis si familiers à sa vue comme les costumes pittoresques qui, maintenant, l’étonnaient presque, tant elle en était déshabituée. Mais elle n’éprouvait nulle joie à retrouver sa Bretagne tant aimée ; une seule pensée l’absorbait toute, jusqu’à l’angoisse, la maladie de son père, dont peu à peu elle entrevoyait la gravité à travers les réponses de Mlle Catherine.
Pourtant, emportée par un irrésistible désir d’être rassurée, elle demanda, anxieuse :
— Croyez-vous que papa aura pu venir à la gare, au-devant de nous ?
Mlle Catherine retint une exclamation trop expressive :
— Je ne le pense pas, ma petite enfant… Il est trop faible pour sortir.
Arlette n’insista pas. Auprès de Mlle Catherine, elle se sentait, maintenant, un peu dépaysée, — comme elle l’avait été le premier soir, à Paris, jusqu’au moment où Guy était venu à elle… Et puis une crainte enfantine l’envahissait à l’idée qu’elle allait retrouver Mme Morgane et Blanche… L’existence dont elle avait le maussade souvenir allait donc recommencer… Il lui faudrait encore, sans doute, batailler pour se défendre, entendre des paroles malveillantes, aigres, provocantes…
— Douarnenez ! Douarnenez ! annonçait la voix d’un invisible employé.
Malgré les paroles de Mlle Malouzec, malgré sa propre conviction, Arlette jeta un prompt coup d’œil sur le quai. Là, quelques mois plus tôt, elle s’était séparée de son père… Oh ! s’il avait été là pour la recevoir ! Mais il ne l’y attendait pas.
Ni Mme Morgane, ni Blanche même, n’étaient venues à sa rencontre. Seul, un visage ami lui souriait, tout épanoui de plaisir à son apparition, celui du capitaine, dont les petits yeux luisaient plus que jamais dans sa figure tannée.
— Arlette, est-ce bien vous ? fit-il ouvrant la portière. Je commençais à croire que tous ces Parisiens ne vous rendraient jamais à nous ! Attendez que je vous aide à descendre !
Il lui tendait les bras et, l’enlevant comme un bébé, il mit paternellement un baiser sonore sur chacune des joues pâlies par la fatigue et l’émotion.
— Ah ! mon cher petit enfant, que je vous contemple pour être bien sûr que c’est vous ! Quelle belle demoiselle vous êtes devenue ! Oh ! que le temps a été long sans vous, petite reine !… Heureusement, j’avais souvent de vos nouvelles… Votre père avait la bonté de me lire des passages de vos lettres…
— Capitaine, comment est père ?
La physionomie souriante de M. Malouzec s’assombrit aussitôt. Mais il remarqua, au passage, un signe de sa sœur, et il répondit simplement :
— Toujours à peu près de même, ma petite fille ; vous allez le trouver changé, très changé. Il faudra prendre bien garde de ne pas l’agiter. Il est très faible, et le médecin recommande beaucoup de calme autour de lui.
— C’est Mme Morgane qui le soigne ?
— Hum… oui, elle le soigne… Mais il préfère se soigner seul.
— Comme je le comprends ! songea Arlette, dont le cœur battait à larges coups dans sa poitrine. Mais elle n’articula rien de semblable et répondit seulement en hâte aux questions empressées de l’excellent homme sur son voyage de retour, sur Paris, sur la famille Chausey, ne soupçonnant pas qu’il l’interrogeait ainsi parce qu’il avait peur de ses demandes sur l’état du docteur… Mais elle y revint bien vite, insatiable de ces détails qui lui meurtrissaient le cœur.
— Ah ! petite reine, il s’est conduit comme un héros pendant ces deux mois d’épidémie ! S’il n’a pas la croix, ce sera à désespérer de toute justice… Douarnenez était plein de malades… Du côté du port, ils tombaient comme des mouches… Et lui s’occupait de tous, à toutes les heures du jour et de la nuit… Aujourd’hui, c’est lui qui est mis à bas.
La grosse voix du capitaine s’était enrouée ; il tourna la tête pour cacher à Arlette l’altération soudaine de son rude visage, et il ne vit pas les yeux de pauvre oiseau blessé qu’elle levait vers lui.
Mlle Malouzec, restée en arrière pour veiller aux bagages, les rejoignait, et, en hâte, ils se dirigèrent vers la maison Morgane. Le pâle crépuscule de février tombait déjà dans les rues grises où résonnait, très sonore, un bruit incessant de sabots sur le pavé ; et Arlette avançait insensiblement, reprise par son pays breton, enveloppée par la forte brise marine qui lui jetait aux lèvres sa saine caresse et réveillait en elle les impressions un peu oubliées, rejetant tout à coup, dans une sorte de lointain, le grand Paris qu’elle avait quitté. Sur leur passage, ils rencontraient des visages connus… Les femmes s’exclamaient, à la vue d’Arlette, et la saluaient d’un sourire, d’un mot de bienvenue ; des gamins marmottaient son nom, et les marins qui circulaient dans les petites rues étroites, d’une allure roulante, lui ôtaient leur béret, quelques-uns même s’arrêtant pour s’informer de la santé du docteur.
Dans le ciel embrumé, se dressait maintenant plus net le clocher de Ploaré. Puis, la maison d’Yves Morgane apparut. Enfin !… Frémissante, Arlette franchit la grille. Au bruit de la sonnette d’entrée, une grande femme se dressa sur le seuil du vestibule, Mme Morgane ; derrière elle se détachait la grosse figure de Blanche.
— Ah ! c’est toi, Arlette ?… Eh bien, il n’est pas trop tôt ! fit Mme Morgane, mettant un froid baiser sur le front de sa belle-fille… J’espère que tu t’en es donné du bon temps !… Et pendant que nous étions ici gardes-malades !
— Si je l’avais su, il y a longtemps que je serais de retour… Pourquoi ne me l’avez-vous pas écrit ? Tout le monde m’a caché la vérité…
— Et tu ne le regrettes pas trop, au fond, grommela-t-elle. C’est plus amusant d’aller au bal, au spectacle, dans les magasins, que de soigner un malade !
Les yeux d’Arlette flamboyèrent d’indignation ; mais elle était tellement dominée par le désir d’embrasser son père qu’elle ne releva pas les paroles mauvaises qui l’attaquaient dès la première minute de son retour. Après avoir échangé un rapide baiser avec Blanche, elle demanda hâtivement :
— Où est père ? Dans son cabinet ?
— Dans son cabinet !… Ah ! bien oui !… Dans sa chambre, qu’il ne peut quitter… Monte, il t’attend, ma fille, et il a recommandé de te laisser entrer seule pour que tu te livres à ton aise à tes effusions avec lui… Allons, dépêche-toi…
— Va, enfant, dit Mlle Malouzec, qui avait écouté le colloque avec des efforts prodigieux de patience pour ne pas intervenir ; car elle savait que ses paroles ne serviraient qu’à rendre Mme Morgane plus acerbe.
— Va vite, ma chérie, répéta-t-elle. Et, surtout, sois bien calme pour ne pas agiter ton père… n’est-ce pas, petite ?
Elle se pencha et mit un baiser tendre sur le visage bouleversé de l’enfant, dont elle devinait l’émotion. Haletante, Arlette franchit les marches de l’escalier menant chez le docteur. Elle ouvrit la porte et doucement, la voix presque brisée, elle dit :
— Père, c’est moi !
Puis, follement, elle courut à lui et se laissa glisser à genoux pour mieux appuyer sa tête sur la chère poitrine, pour recevoir des baisers pareils à ceux qu’elle donnait toute palpitante de tendresse, pour entendre la voix, inentendue depuis des mois, lui murmurer :
— Ma toute petite, ma bien-aimée, mon tout… Regarde-moi, Arlette, pour que je retrouve les yeux de mon enfant… Enfin !!
Elle releva la tête… et, à temps, elle arrêta un cri. On l’avait bien avertie que son père était changé, mais on ne le lui avait pas dit assez… Oh ! ces cheveux tout blancs ! Cette figure pâle et creusée, cet air de fatigue sans nom !… Et puis ce souffle entrecoupé qui soulevait sa poitrine !…
Rassemblant tout son courage, elle étouffa les sanglots qui lui montaient à la gorge, se souvenant qu’il fallait à tout prix éviter à son père les émotions violentes. Lui, la gardait serrée contre lui, broyé par la joie poignante qu’il éprouvait à la retrouver.
— Ma toute petite, répéta-t-il encore très bas, mon unique bien.
Avec une passion désespérée, elle murmura :
— Père, je vous adore !… Oh ! pourquoi m’avez-vous si longtemps laissée loin de vous !
— Parce qu’il le fallait, ma bien-aimée… Je ne voulais pas risquer de te voir tomber malade…
— Et, pendant ce temps, vous vous épuisiez pour les autres… Si j’avais été près de vous, je vous aurais empêché de donner ainsi toutes vos forces, et, aujourd’hui, vous ne seriez pas malade vous-même !
— Je vais aller mieux bientôt, mon Arlette, fit-il doucement, avec un étrange sourire qui se perdit dans l’ombre du crépuscule… Je ne souffrirai plus longtemps…
A peine elle entendit ses paroles, tant une épouvante l’envahissait, comme devant l’approche d’un inévitable malheur, tandis qu’elle considérait avidement le visage ravagé de son père. Avec une angoisse torturante, elle essayait de se persuader qu’il ne tarderait pas à se remettre ; mais, pareille à un glas, une pensée bourdonnait dans son cœur :
— Il est très malade. Est-ce que jamais il pourra redevenir comme autrefois ?
Et, dans un irrésistible cri de douleur, elle murmura :
— Oh ! père, pourquoi suis-je partie ?… Pourquoi vous ai-je laissé ?…
— Ne regrette jamais d’être partie… Tu entends, ma bien-aimée ?… Ne regrette rien… J’ai désiré qu’il en soit ainsi… et tout est bien… tout sera bien par la grâce du Dieu que tu pries avec tant de foi…
Il s’interrompit un peu ; puis, avec un faible sourire, s’arrêtant de caresser les cheveux de l’enfant, il dit :
— Nous ne nous occupons que de moi… et pourtant j’ai bien grand désir d’entendre ma petite fille me parler de son voyage, de ceux qui l’ont reçue et gâtée, à commencer par son cousin Guy, son grand ami… N’est-il pas vrai, chérie ?
Elle eut un sourd frémissement au nom de Guy, et, dans son souvenir, il se dressa brusquement, le regard arrêté sur elle avec l’expression qu’elle aimait tant…
— Oh ! oui, père… Il a été un vrai ami pour moi…
Elle s’interrompit. La porte s’entr’ouvrait devant la lourde forme de Blanche, qui déclarait :
— Maman te fait dire, Arlette, de venir reconnaître tes bagages… Elle demande, mon père, si vous avez besoin de quelque chose.
— J’ai besoin seulement d’écouter les récits de ma petite voyageuse et de la garder à mes côtés, pour être bien certain qu’elle est vraiment de retour, dit-il avec son mélancolique sourire. Va vite, Arlette, faire ce que ta mère désire, et reviens-moi.
Oh ! oui, qu’elle revînt vite !… Depuis des semaines, et encore des semaines, n’était-il pas privé d’elle ? Et maintenant, comme un affamé, il ne pouvait se rassasier de la contempler dans tout son jeune éclat, de rencontrer ses yeux pleins de tendresse, de recevoir la caresse de sa voix…
… Pour lui obéir, elle était montée dans sa chambre, froide et sombre sous la mourante clarté de cette fin de jour, où rien ne marquait que sa présence fût attendue, — sauf l’ordre méticuleux qui y régnait. Et elle eut la vision fugitive de sa chambre de Paris telle qu’elle l’avait entrevue le soir de son arrivée, doucement éclairée par la lueur rose de la lampe, sentant bon les violettes…
Oh ! les violettes ! Celles que Guy lui avait données la veille étaient mortes maintenant, toutes flétries… Et lui, son ami, était loin d’elle, tellement loin qu’il lui sembla soudain que jamais plus ils ne pourraient se retrouver… Alors, une immense sensation d’isolement s’abattit sur elle, l’ébranlant de sanglots contenus, tandis que, les mains serrées en un geste d’appel, elle murmurait :
— Oh ! Guy, ne m’abandonnez pas ! Il est si malade, et je suis si malheureuse !