M. de Pont-Cassé veut m'estropier, il l'a promis à mademoiselle Minxit, et un preux des mousquetaires n'est pas homme à manquer à sa parole.
Voyons un peu, que vais-je faire dans cette circonstance? Dois-je me laisser tuer par M. de Pont-Cassé avec la docilité d'un caniche qu'explore le scalpel, ou déclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire? Il entre dans l'intérêt de M. de Pont-Cassé que j'aille sur des béquilles, soit; mais je ne vois pas bien, moi, pourquoi je lui ferais ce plaisir. Je tiens très-peu à mademoiselle Minxit, bien qu'elle soit parée d'une dot de cent mille francs; mais je tiens beaucoup à la régularité de ma personne, et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli garçon pour qu'on ne trouve pas cette prétention ridicule. Il faut, dites-vous, qu'un homme provoqué en duel se batte; mais, s'il vous plaît, où cela se trouve-t-il? est-ce dans les pandectes, dans les capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou dans ceux de l'Église. Et d'abord M. de Pont-Cassé, entre vous et moi, la partie est-elle bien égale? Vous êtes mousquetaire et je suis médecin; vous êtes un artiste en fait d'escrime, et moi je ne sais guère manier que le bistouri et la lancette; vous ne vous faites pas plus de scrupule, à ce qu'il paraît, de supprimer un membre à un homme que d'arracher une aile à une mouche, et moi j'ai horreur du sang, surtout du sang artériel; accepter votre cartel, ne serait-ce pas aussi ridicule de ma part que si je consentais à courir sur la corde tendue d'après la provocation d'un funambule, ou à traverser un bras de mer sur le défi d'un professeur de natation? Et quand bien même les chances seraient égales entre nous, quand on conclut un traité, il faut qu'on espère y gagner quelque chose; or, si je vous tue, qu'y gagnerai-je? et si je suis tué par vous, qu'y gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas, je ferais un marché de dupe.
Il faut, répétez-vous, que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi! si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes, et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge, je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée!
À votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui avoir par mégarde marché sur le pied, vous écrit: «Monsieur trouvez-vous, à telle heure, à tel endroit, afin que j'aie la satisfaction de vous égorger, en réparation de l'insulte que vous m'avez faite,» il faut qu'on se rende aux ordres du quidam et qu'on prenne bien garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la vie à leur père, et qui risquent leur vie dans un duel pour une parole équivoque ou pour un regard de travers. Mais alors, qu'est-ce donc que la vie? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma vie à l'épée contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent francs avec lui à l'impériale ou à la triomphe, je serais un homme perdu de réputation: le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'être philosophe, je réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes!
Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge de nos actions? Des épiciers qui vendent à faux poids, des drapiers qui aunent mal, des tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et, en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils chantent; des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions. Il serait beau, ma foi, que moi, qui suis médecin, je m'avisasse, parce que ces badauds croient que saint Hubert guérit de la rage, d'envoyer un hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la châsse de ce grand saint! Choisissez, du reste, ceux qui se décorent du nom de sages, et vous verrez comme ils sont conséquents avec eux-mêmes: leurs philosophes jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du Malabar qui se jettent toutes vives et toutes parées sur le bûcher de leur époux, et quand deux hommes se coupent la gorge pour un fétu, ils leur décernent une couronne d'intrépidité.
Vous dites que je suis un lâche quand j'ai le bon sens de refuser un cartel; mais, selon vous, la lâcheté, qu'est-ce donc? Si la lâcheté consiste à reculer devant un danger inutile, où trouverez-vous un homme courageux? qui de vous, quand son toit craque et flamboie au-dessus de sa tête, reste à rêver tranquillement dans son lit? Qui, lorsqu'il est sérieusement malade, n'appelle le médecin à son secours? qui, enfin, lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche à s'accrocher aux arbustes du rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il? Un lâche qui prêche la témérité. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Rathery, ce soit lui, le public, que M. de Pont-Cassé provoque en duel; combien y en aura-t-il parmi cette foule qui oseront accepter son défi? Et d'ailleurs, est-ce qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-là, le duel n'est-il pas le plus absurde comme le plus barbare des préjugés? Que prouve cette logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'épée bien appliqué, n'est-ce pas là un magnifique argument? Parez tierce, parez quarte, vous pouvez maintenant démontrer tout ce que vous voudrez. C'est bien dommage, ma foi, quand le pape excommuniait comme hérétique le mouvement de la terre autour du soleil, que Gallilée n'ait pas songé à appeler Sa Sainteté en duel pour lui prouver que ce mouvement existait.
Au moyen âge, le duel avait au moins un motif: il était la conséquence d'une idée religieuse: nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du combat était regardée comme un arrêt d'en haut; mais chez nous, qui sommes, grâce au ciel, bien revenus de ces folles idées et qui ne croyons à la justice temporelle de Dieu que sous bénéfice d'inventaire, comment le duel peut-il se justifier, et à quoi sert-il?
Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un cartel; mais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, quel croyez-vous donc que soit leur courage? Celui du boucher qui égorge un mouton qui a les pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre. J'ai connu, moi, de ces gens-là qui n'avaient pas seulement la fermeté de se faire arracher une dent; et, dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obéir à leur conscience contrairement à la volonté de l'homme dont ils dépendent? Que le cannibale des îles du Nouveau Monde égorge des hommes de sa couleur pour les faire rôtir et les manger quand ils seront cuits à point, je conçois cela; mais toi, duelliste, cet homme que tu provoques, quand tu l'auras tué, à quelle sauce mangeras-tu son cadavre? Tu es plus coupable que l'assassin que la justice condamne à mourir sur l'échafaud; lui, du moins, c'est la misère qui le pousse au meurtre, c'est peut-être un sentiment louable dans sa cause, bien que déplorable dans ses conséquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'épée à la main? Est-ce la vanité? est-ce l'appétit du sang, ou bien la curiosité de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te représentes-tu une femme se jetant à moitié folle de douleur sur le corps de son époux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de noir de leurs lamentations, une mère qui demande à Dieu de la recevoir à la place de son fils dans son cercueil? Et c'est toi qui, pour un amour-propre de tigre, as fait toutes ces misères! Tu veux égorger si nous ne te donnons pas le titre d'homme d'honneur! Mais tu n'es pas digne du nom d'homme: tu n'es qu'une vipère qui mord pour le plaisir de tuer sans profiter du mal qu'elle a fait, et encore la vipère se respecte elle-même dans ses semblables. Quand ton adversaire est tombé, tu t'agenouilles dans la boue détrempée par son sang, tu cherches à étancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu étais son meilleur ami; mais alors, pourquoi le tuais-tu donc, misérable? La société a bien à faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui remplaceront le sang que tu as fait couler? Toi, assassin à la mode, toi, meurtrier comme il faut, tu trouves des hommes qui te pressent la main, des mères de famille qui t'invitent à leurs fêtes; ces femmes qui s'évanouissent à l'aspect du bourreau osent presser leurs lèvres sur les tiennes et te laissent dormir la tête sur leur sein. Mais, ces hommes et ces femmes, ils ne jugent des choses que par leur nom: l'homicide qui s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel, ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on t'environne, combien de temps as tu pu en jouir? Là, haut, à côté de ton nom, est écrithomicide. Tu as sur le front une tache de sang caillé que les baisers de tes maîtresses n'effaceront point. Tu n'as point trouvé de juges sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend et qui ne se laissera pas prendre à tes grands mots d'honneur. Quant à moi, je suis médecin, non pour tuer, mais pour guérir, entendez-vous, M. de Pont-Cassé? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la pointe de ma lancette seule que je puis vous en débarrasser.
Ainsi raisonnait mon oncle en lui-même. Nous verrons bientôt comment il mit sa doctrine en pratique.
La nuit ne donne pas toujours de bons conseils; mon oncle se leva, le lendemain, bien décidé à ne point s'aplatir devant les provocations de M. de Pont-Cassé, et pour en avoir plus tôt fini avec son aventure, ce jour-là même il partit pour Corvol. Soit qu'il fût à jeun, soit que la transpiration se fît mal, soit que la digestion de la veille ne se fût pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgré lui une mélancolie inusitée. Il suivait, tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les pentes étagées de la montagne de Beaumont; sa noble épée, qui tombait autrefois avec une perpendiculaire rigoureuse le long de son fémur et menaçait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'attitude triviale d'une broche, semblait se conformer à sa triste pensée; son tricorne, qui se tenait auparavant fier et debout sur son front, légèrement incliné, était alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-même préoccupé de sinistres idées; son œil de pierre s'était amolli. Il contemplait, avec une sorte d'attendrissement, la vallée de Beuvron, qui s'étendait raide et grelottante à ses pieds; ces grands noyers en deuil qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages, à un vaste polype, les longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses à leurs panaches, et à la cime desquels se balançaient quelquefois de lourdes grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissolé par la gelée, cette rivière qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les pelles du foulon, le donjon de la Postaillarie, grisâtre et vaporeux comme une colonne de nuage, le vieux donjon féodal de Pressure, tapi entre les roseaux bruns de ses fossés, et qui semblait avoir la fièvre, les cheminées du village qui jetaient ensemble leur fumée légère et chétive comme l'haleine d'un homme qui souffle entre ses doigts. Le tic-tac du moulin, cet ami avec lequel il avait conversé si souvent lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne, était plein de notes sinistres, il semblait dire dans son langage saccadé:
Porteur de rapière,Tu vas au cimetière.
À quoi mon oncle répondait:
Tic-tac indiscret,Je vais où il me plaît;Si c'est au trépas,Ça n'te r'garde pas.
Le temps, du reste, était sombre et malade: de gros nuages blancs, poussés par la bise, se traînaient pesamment dans les cieux comme un cygne blessé; la neige, dépolie par un jour grisâtre, était terne et blafarde, et l'horizon était fermé de toutes parts par une ceinture de brouillards qui se traînaient le long des montagnes. Il semblait à mon oncle qu'il ne reverrait plus, éclairé par le joyeux soleil du printemps et paré de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver étendait maintenant un voile si épais de tristesse.
M. Minxit était absent lorsque mon oncle arriva à Corvol. Il entra dans le salon. M. de Pont-Cassé était installé, à côté d'Arabelle, sur un sopha. Benjamin, sans faire attention à la moue de sa fiancée et aux airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil, se croisa les jambes et posa son chapeau sur une chaise, comme un homme qui n'est pas pressé de partir. Lorsqu'on eut parlé quelque temps de la santé de M. Minxit, des probabilités du dégel et de la grippe, Arabelle garda le silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache à grand peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de Pont-Cassé se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant résonner ses grands éperons sur le parquet; il semblait étudier en lui-même de quelle façon il s'y prendrait pour chercher querelle à mon oncle. Benjamin avait deviné ses intentions; mais il eut l'air de ne pas faire attention à lui et s'empara d'un livre qui traînait sur un canapé: d'abord, il se contenta de le feuilleter, observant M. de Pont-Cassé du coin de l'œil; mais comme c'était un ouvrage de médecine, il se laissa bientôt absorber par l'intérêt de sa lecture et oublia le mousquetaire. Celui-ci était décidé à en finir; il s'arrêta devant mon oncle, et le regardant de bas en haut:
—Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites céans sont bien longues?…
—Il me semble pourtant, répondit mon oncle, que vous étiez ici avant moi.
—Et en même temps bien fréquentes, ajouta le mousquetaire.
—Je vous assure, Monsieur, répliqua mon oncle, qu'elles le seraient beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer.
—Si c'est pour Mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la débarrasser de votre longue personne.
—Si Mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres à me donner, elle le ferait d'une manière plus polie; en tout cas, Monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se soit expliquée elle-même, et que j'aie eu à ce sujet un entretien avec M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre.
L'officier fit encore quelques tours dans le salon, et se plaçant de nouveau en face de mon oncle:
—Je vous prie, Monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours de votre lecture; j'aurais un mot à vous dire.
—Puisque ce n'est qu'un mot, dit mon oncle, faisant un pli à la feuille qu'il lisait, je puis bien perdre un moment à vous entendre.
M. de Pont-Cassé était exaspéré du sang-froid de Benjamin.
—Je vous déclare, lui dit-il, Monsieur Rathery, que si vous ne sortez à l'instant même par cette porte, je vais vous faire sortir, moi, par cette fenêtre.
—Vraiment, fit mon oncle, eh bien! moi, Monsieur, je serai plus poli que vous, je vais vous faire sortir par cette porte. Et prenant l'officier par le milieu du corps, il le porta sur le palier et ferma derrière lui la porte à double tour.
Comme Mademoiselle Minxit tremblait:
—Ne vous effrayez pas trop de moi, dit mon oncle; l'acte de violence que je me suis permis envers cet homme était surabondamment justifié par une longue série d'insultes; et d'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume, je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne; je ne suis pas de ces épouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute jeune fille a reçu du ciel son trésor d'amour: il est juste quelle choisisse l'homme avec lequel il lui plaît de le dépenser; nul n'a le droit d'épancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches perles de la jeunesse. À Dieu ne plaise qu'un vil appétit d'argent me fasse commettre une mauvaise action! jusqu'ici j'ai vécu pauvre, je sais les joies de la pauvreté et j'ignore les misères de la richesse; en échangeant ma folle et rieuse indigence contre une opulence maussade et hargneuse, peut-être ferais-je un mauvais marché; en tout cas je ne voudrais pas que cette opulence m'arrivât avec une femme qui me détesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincérité de votre âme, si vous aimez M. de Pont-Cassé: j'ai besoin de votre réponse pour régler ma conduite envers vous et envers votre père.
Mademoiselle Minxit fut émue du ton de loyauté qu'avait mis Benjamin dans ses paroles.
—Si je vous avais connu avant M. de Pont-Cassé, c'est peut-être vous que j'aimerais maintenant.
—Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse, mais de la sincérité que je vous demande; déclarez-moi franchement si vous croyez être plus heureuse avec M. de Pont-Cassé qu'avec moi.
—Que vous dirai-je, Monsieur Rathery, répondit Arabelle, une femme n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas.
—Je vous remercie, Mademoiselle, je sais à cette heure ce que j'ai à faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir à déjeuner? l'estomac est un égoïste qui ne compatit guère aux tribulations du cœur.
Mon oncle déjeuna comme déjeunaient probablement Alexandre ou César la veille d'une bataille. Il ne voulut pas attendre le retour de M. Minxit; il ne se sentit pas le courage d'affronter sa mine désolée lorsqu'il apprendrait que lui, Benjamin, qu'il traitait presque en fils, renonçait à devenir son gendre; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son héroïque détermination.
À quelque distance du bourg, il aperçut l'ami de M. de Pont-Cassé qui se promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le mousquetaire s'avança à sa rencontre et lui dit:
—Vous faites attendre bien longtemps, Monsieur, ceux qui ont une réparation à vous demander.
—C'est que je déjeunais, répondit mon oncle.
—J'ai à vous remettre, de la part de M. de Pont-Cassé, une lettre dont il m'a chargé de lui apporter la réponse.
—Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme: «Monsieur, vu l'énormité de l'outrage que vous m'avez fait…» Quel outrage! je l'ai porté du salon sur un escalier; je voudrais bien qu'on m'outrageât ainsi jusqu'à Clamecy; «je consens à croiser le fer avec vous.»—La grande âme!… quoi! il daigne m'accorder la faveur d'être estropié par lui!… voilà de la générosité où je ne m'y connais pas. «J'espère que vous vous rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant.» Comment donc! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais. Vous pouvez dire à votre ami que s'il me met à l'ombre comme le brave Desrivières, l'intrépide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on écrive sur ma tombe en lettres d'or:Ci-gît Benjamin Rathery, tué en duel par un gentilhomme!«Post-scriptum.»—Tiens, le billet de votre ami a unpost-scriptum. «Je vous attendrai demain, à dix heures du matin, au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux.»
—Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux! Parole d'honneur, un huissier ne libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des-Fertiaux est à une bonne lieue de Clamecy; moi, qui n'ai pas d'alezan brûlé, je n'ai pas le temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se rendre au lieu dit la Croix-des-Michelins, ce serait moi qui aurais l'honneur de l'y attendre.
—Et où se trouve cette Croix-des-Michelins?
—Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu: de cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majesté; devant lui il verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans une autre saison, le coup d'œil serait plus beau; mais je ne puis d'un souffle faire renaître le printemps. À leurs pieds, la ville, avec ses mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et grimpe les pentes arides du Crot-Pinçon, comme un homme qu'on poursuit. Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la tour de Saint-Martin, vêtue de son aube de dentelles et parée de ses bijoux de pierre. Cette tour vaut à elle seule une cathédrale. À côté s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une admirable hardiesse, ses grands contreforts taillés en arche. Votre ami ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis…
—Trève de plaisanterie, s'il vous plaît; je ne suis pas ici pour que vous me montriez la lanterne magique. À demain donc à la Croix-des-Michelins.
—À demain!… Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose; après demain je déjeune en ville: décemment je ne puis donner le pas à un duel sur un déjeuner; jeudi je fais la ponction à un hydropique; comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus possible de faire l'opération, et le docteur Arnout la ferait mal; pour vendredi… oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir d'engagement pour ce jour-là, et je ne vois rien qui m'empêche de faire la partie de votre ami.
—Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner l'ennui du rôle de spectateur.
—Pourquoi non? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de Pont-Cassé; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier, s'il a le temps, et si cela vous arrange.
—Insolent! fit le mousquetaire.
—Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser: il a une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche, et, d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa place.
—Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'éloigna.
Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt. Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus nette, une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon oncle l'eût certainement inventé.
Il y avait à peine un quart d'heure que la lettre était à la poste lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mère, accompagné du sergent, lequel était accompagné lui-même de deux masques, de deux fleurets et de son respectable caniche.
Benjamin déjeunait alors avec Machecourt d'un hareng et du vin blanc patrimonial de Choulot.
—Soyez le bienvenu, Monsieur Minxit, s'écria Benjamin, un morceau de ce poisson de mer vous agréerait-il?
—Fi donc! me prends-tu pour un batteur en grange?
—Et vous, sergent?
—Moi, j'ai renoncé à ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur d'être dans la musique.
—Mais, votre caniche, que penserait-il de cette tête?
—Je vous remercie pour lui; mais je crois qu'il a peu de goût pour le poisson de mer.
—Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu.
—Et une étuvée de carpes donc, surtout quand elle est au vin deBourgogne, interrompit M. Minxit.
—Sans doute, dit Benjamin, sans doute; vous pourriez même parler d'un civet de lièvre préparé de votre main; mais toujours est-il que le hareng est excellent quand on n'a pas autre chose. À propos, il y a un quart d'heure que j'ai mis pour vous une lettre à la poste; vous ne l'avez probablement pas reçue, monsieur Minxit?
—Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la réponse. Tu prétends qu'Arabelle ne t'aime pas, et à cause de cela tu ne veux pas l'épouser!
—M. Rathery a raison, dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre ménage était une véritable salle de police: au logement, quand l'un voulait des navets dans la soupe, l'autre y mettait des carottes; à la cantine, si je demandais du cassis, il faisait venir du genièvre. Nous nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil à la meilleure place. S'il avait un coup de pied à donner, c'était à mon caniche, et lorsqu'il était mordu par une puce, c'était toujours de ce pauvre Azor qu'elle provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes battus au clair de la lune, parce qu'il prétendait coucher à la droite, et que moi je prétendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me débarrasser de lui j'ai été obligé de l'envoyer à l'hôpital.
—Vous avez très-bien fait, sergent, dit mon oncle; quand les sergents ne savent pas vivre ici-bas, on les envoie à perpétuité dans l'autre monde.
—Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent, fit M. Minxit. Être aimé c'est plus qu'être riche, car c'est être heureux; aussi je ne désapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin. Tout ce que je réclame de toi, c'est que tu continues, comme par le passé, à venir à Corvol. Parce que tu ne veux pas être mon gendre, ce n'est pas une raison pour que tu cesses d'être mon ami. Tu ne seras plus obligé de filer le parfait amour avec Arabelle, de tirer de l'eau pour arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et sur la supériorité de ses fromages à la crême. Nous déjeunerons, nous dînerons, nous philosopherons, nous rirons: c'est un passe-temps qui en vaut bien un autre. Tu aimes les truffes, j'en parfumerai tout mon office; tu as une prédilection pour le Volnay, prédilection que, du reste, je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave; s'il te prend envie de chasser, je t'achèterai un fusil à deux coups et une paire de lévriers. Je ne donne pas trois mois à Arabelle pour se dégoûter de son gentilhomme et pour t'aimer à la folie: Acceptes-tu ou n'acceptes-tu pas? Réponds-moi par oui ou par non; tu sais bien que je n'aime point les doreurs de phrases.
—Eh bien! oui, Monsieur Minxit, fit mon oncle.
—Très-bien; je n'attendais pas moins de ton amitié. Et maintenant, tu te bats en duel?
—Qui diable a pu tous dire cela? s'écria mon oncle. Je sais que les urines n'ont rien de caché pour vous; est-ce que vous auriez à mon insu consulté mes urines?
—Tu te bats avec M. de Pont-Cassé, mauvais plaisant; vous devez vous rencontrer dans trois jours à la Croix-des-Michelins, et, au cas où tu me débarrasserais de M. de Pont-Cassé, l'autre mousquetaire prendra sa place: tu vois bien que je suis bien informé.
—Comment, Benjamin! s'écria Machecourt, devenu plus pâle que son assiette.
—Comment, misérable! s'écria ma grand'mère, tu te bats en duel!…
—Écoutez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chère sœur, et vous aussi, Monsieur Minxit, la vérité est que je me bats avec M. de Pont-Cassé; ma résolution est bien arrêtée. Ainsi, épargnez-vous des représentations qui m'ennuieraient sans me faire renoncer à mon dessein.
—Je ne viens, pas, répondit M. Minxit, mettre des obstacles à ton duel; je viens, au contraire, t'apporter un moyen d'en sortir victorieusement, et, de plus, de rendre ton nom célèbre dans toute la contrée. Le sergent sait un coup superbe avec lequel il désarmerait dans une heure toute la corporation des maîtres d'armes. Aussitôt qu'il aura bu un verre de vin blanc, il te donnera la première leçon. Je le laisse avec toi jusqu'à vendredi, et moi-même je resterai à te surveiller de peur que tu ne perdes ton temps dans les auberges.
—Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de votre coup, et, d'ailleurs, si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais-je de triompher par ce moyen de notre vicomte. Homère en rendant Achille invulnérable, lui a ôté tout le mérite de sa vaillance. J'ai réfléchi: mon intention n'est plus de me battre à l'épée.
—Quoi! tu voudrais te battre au pistolet, imbécile!… si c'était avecM. Arthus, qui est large comme une armoire, à la bonne heure.
—Je ne me bats ni au pistolet ni à l'épée; je veux servir à ces spadassins un duel de mon métier; je vous garde le plaisir de la surprise, vous verrez, monsieur Minxit.
—À la bonne heure! répondit celui-ci; mais apprends toujours mon coup: c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut avoir besoin.
La chambre de mon oncle était au premier étage, au-dessus de celle occupée par Machecourt. Après déjeuner, donc, il s'enferma dans sa chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime; mais la leçon ne fut pas de longue durée: au premier appel que fit Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et il passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, ébahi de la subite disparition de son élève, resta le bras gauche moelleusement arrondi à la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'attitude d'un homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit, il fut pris d'une telle envie de rire qu'il faillit en suffoquer.
—Où est Rathery, s'écriait-il? qu'est devenu Rathery? sergent, qu'avez-vous fait de Rathery?
—Je vois bien la tête de M. Rathery, répondit le sergent; mais du diable si je sais où sont ses jambes.
Gaspard était seul alors dans la chambre de son père. D'abord il fut un peu étonné de la brusque arrivée des jambes de son oncle, que certes il n'attendait pas; mais bientôt sa surprise se changea en fous éclats de rire qui se mêlèrent à ceux de M. Minxit.
—Ohé! Gaspard, s'écria Benjamin qui l'entendait.
—Ohé! mon cher oncle, répondit Gaspard.
—Traîne jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton père, et mets-le sous mes pieds, je t'en prie, Gaspard.
—Je n'en ai pas le droit, répliqua le drôle, ma mère a défendu qu'on montât dessus.
—Veux-tu bien m'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix!
—Ôtez vos souliers, et je vous l'apporterai.
—Et comment veux-tu que j'ôte mes souliers? mes pieds sont au rez-de-chaussée et mes mains au premier étage.
—Eh bien! donnez-moi une pièce de vingt-quatre sous pour me payer de ma peine.
—Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus à mes épaules.
—Crédit est mort, fit Gaspard; donnez-moi les trente sous de suite, sinon point de fauteuil.
Heureusement Machecourt arrivait en ce moment; il donna de son pied au derrière de Gaspard et mit fin à la suspension de son beau-frère. Benjamin alla achever sa leçon d'escrime chez Page, et il ferrailla si bien qu'au bout de deux heures il était aussi habile que son maître.
L'aurore, une aurore terne et grimaçante de Février, jetait à peine des teintes plombées sur les murs de sa chambre, que mon oncle était déjà debout. Il s'habilla à tâtons et descendit l'escalier en assourdissant ses pas, car il craignait surtout de réveiller sa sœur; mais, comme il allait franchir le palier, il sentit une main de femme se poser sur son épaule.
—Eh quoi! chère sœur, s'écria-t-il avec une sorte d'effroi, vous êtes déjà éveillée?
—Dis que je ne me suis pas encore endormie, Benjamin. Avant que tu ne partes, j'ai voulu te dire adieu, peut-être un adieu suprême, Benjamin. Conçois-tu ce que je souffre quand je songe que tu sors d'ici plein de vie, de jeunesse et d'espérance, et que tu y rentreras peut-être porté sur les bras de tes amis, et le corps traversé d'une épée? Ton dessein est-il donc arrêté? Avant de le prendre, as-tu pensé au deuil que ta mort allait causer dans cette triste maison? Pour toi, quand ta dernière goutte de sang se sera écoulée, tout sera fini; mais nous, bien des mois, bien des années se passeront avant que notre douleur soit tarie, et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effacées que nos larmes couleront toujours.
Mon oncle s'éloignait sans répondre, et peut-être il pleurait; mais ma grand'mère l'arrêta par le pan de son habit.
—Cours donc à ton rendez-vous de meurtre, bête féroce! s'écria-t-elle, ne fais pas attendre M. de Pont-Cassé; peut-être l'honneur exige-t-il que tu partes sans embrasser ta sœur; mais prends du moins cette relique que le cousin Guillaumot m'a prêtée; peut-être te préservera-t-elle des dangers où tu vas te jeter si étourdiment!
Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva.
Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page et Arthus et ils allèrent tous ensemble déjeuner dans un cabaret à l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une âme qui arrive entre deux vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause qu'une pauvre âme qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand feu avec les échalas de la vigne voisine, puis il demanda du café.
M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur fit de son mieux les honneurs de son bivouac.
—Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu attendre, mais il est à déjeuner avec ses témoins, et dans quelques minutes il sera à votre disposition.
En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure après, tenant Arthus et M.Minxit par le bras et chantant à gorge déployée:
Ma foi, c'est un triste soldatQue celui qui ne sait pas boire.
Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires.
—Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que nous vous attendons.
—Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère que vous la trouverez légitime.
—Ce qui vous excuse, c'est que vous êtes roturier et que voilà probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme.
—Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous dérogions à cette habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant, c'est tonique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du mouvement à la pensée; si vous n'avez pas pris du café ce matin, les armes ne sont pas égales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis me mesurer avec vous.
—Riez, monsieur, riez tant que vous pouvez rire; mais rira bien qui rira le dernier, je vous en avertis.
—Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le café est tonique; c'est l'avis de plusieurs célèbres médecins, et moi-même je l'administre comme stimulant dans certaines maladies.
—Monsieur!
—Et votre alezan brûlé? je suis bien étonné de ne pas le voir là; est-ce qu'il serait indisposé, par hasard?
—Monsieur, dit le second mousquetaire, trève de plaisanterie; vous n'avez pas sans doute oublié pourquoi vous êtes venu ici?
—Ah! c'est vous, numéro deux? enchanté de renouveler connaissance avec vous; en effet, je n'ai pas oublié pourquoi je viens ici, et la preuve, ajouta-t-il en montrant la table sur laquelle la boîte était placée, c'est que j'ai fait des préparatifs pour vous recevoir.
—Eh qu'est-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se battre à l'épée?
—Mais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas à l'épée!
—Monsieur, dit M. de Pont-Cassé, je suis l'insulté, j'ai le choix des armes, je choisis l'épée.
—C'est moi, monsieur, qui ai la priorité de l'insulte; je ne vous la céderai pas, et je choisis les échecs.
En même temps il ouvrit la boîte que le sergent avait apportée, et, en ayant tiré un échiquier, il invita le gentilhomme à prendre place à la table.
M. de Pont-Cassé devint blême de colère.
—Est-ce que par hasard vous voudriez me mystifier? s'écria-t-il.
—Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie où deux hommes mettent leur vie pour enjeu; pourquoi cette partie ne se jouerait-elle pas aussi bien aux échecs qu'à l'épée? Du reste, si vous vous sentez faible aux échecs, je suis prêt à vous jouer cela à l'écarté ou à la triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir, cela sera aussitôt fait.
—Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cassé se contenant à peine, non pour jouer ma vie comme une bouteille de bière, mais pour la défendre avec mon épée.
—Je conçois, dit mon oncle; vous êtes d'une force supérieure à l'épée, et vous espérez avoir bon marché de moi, qui ne tiens jamais la mienne que pour la mettre à mon côté. Est-ce donc là la loyauté d'un gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui à la faux, ou un batteur en grange avec un fléau, accepteriez-vous, je vous prie?
—Vous vous battrez à l'épée! s'écria M. de Pont-Cassé hors de lui, sinon… ajouta-t-il en levant sa cravache.
—Sinon quoi? dit mon oncle.
—Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache.
—Vous savez comme je réponds à vos menaces, répartit Benjamin. Eh bien! non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme vous l'avez espéré. Si vous persistez dans votre déloyale obstination, je croirai et je dirai que vous avez spéculé sur votre adresse de spadassin, que c'est un guet-apens que vous m'avez tendu, que vous êtes venu ici non pour risquer votre vie contre la mienne, mais pour m'estropier, entendez-vous, M. de Pont-Cassé? et je vous tiendrai pour un lâche, oui pour un lâche, mon gentilhomme, pour un lâche, oui, pour un lâche!
Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lèvres comme une vitre qui tinte.
Le gentilhomme n'en put supporter davantage; il tira son épée et se précipita sur Benjamin. C'en était fait de celui-ci si le caniche, se jetant sur M. de Pont-Cassé, n'eût dérangé la direction de son épée. Le sergent ayant rappelé son chien:
—Messieurs, s'écria mon oncle, je vous prends à témoins que, si j'accepte le combat, c'est pour épargner un assassinat à cet homme.
Et mettant à son tour sa rapière au vent, il soutint, sans rompre d'une semelle, l'attaque impétueuse, de son adversaire. Le sergent, ne voyant pas son coup intervenir, piétinait sur la neige comme un coursier lié à un arbre, et tournait le poignet à se le démancher, afin d'indiquer à Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour désarmer son homme. M. de Pont-Cassé, exaspéré de la résistance inattendue qu'il éprouvait, avait perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrière adresse; il ne s'inquiétait plus de parer les coups que pouvait lui porter son adversaire et ne cherchait qu'à le percer de son épée.
—Monsieur de Pont-Cassé, lui dit mon oncle, vous auriez mieux fait de jouer aux échecs; vous n'êtes jamais à la parade; il ne tiendrait qu'à moi de vous tuer.
—Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'êtes ici que pour cela.
—J'aime mieux vous désarmer, fît mon oncle; et, passant rapidement son épée sous celle-de son adversaire, d'un tour de son vigoureux poignet il l'envoya au milieu de la haie.
—Très-bien! bravo! s'écria le sergent, moi je ne l'aurais pas envoyée si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leçons, vous seriez la meilleure lame de France.
M. de Pont-Cassé voulut recommencer le combat; comme les témoins s'y opposaient:
—Non, messieurs, dit mon oncle, la première fois ne compte pas, et il n'y a pas de partie sans revanche; il faut que la réparation à laquelle a droit monsieur soit complète.
Les deux adversaires se remirent en garde; mais à la première botte l'épée de M. de Pont-Cassé s'envola sur la route. Comme il courait la ramasser:
—Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix sardonique, de la peine que je vous donne; mais ce n'est pas ma faute: si vous aviez voulu jouer aux échecs, vous n'auriez pas eu la peine de vous déranger.
Une troisième fois le mousquetaire revint à la charge.
—Assez! s'écrièrent les témoins, vous abusez de la générosité de M.Rathery.
—Point du tout, dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le coup; permettez que je lui donne encore une leçon.
En effet, la leçon ne se fit pas attendre, et l'épée de M. de Pont-Cassé s'échappa pour la troisième fois de sa main.
—Au moins, dit mon oncle, vous auriez bien dû amener un domestique pour aller ramasser votre épée.
—Vous êtes le démon en personne, dit celui-ci; j'aimerais mieux que vous m'eussiez tué que de m'avoir traité d'une manière aussi ignominieuse.
—Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin, se tournant vers l'autre mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous à ce que je mette à exécution la promesse que je vous ai faite?
—En aucune façon, dit le mousquetaire, à vous les honneurs de la journée. Il n'y a pas de lâcheté à se retirer devant vous, puisque vous ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas gentilhomme, je vous tiens pour le meilleur tireur et pour l'homme le plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer, vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respectée. Si j'étais roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez quelque prix à mon amitié, je vous l'offre de tout mon cœur, et je vous demande la vôtre en échange.
Et il tendit la main à mon oncle, qui la serra cordialement dans la sienne. M. de Pont-Cassé se tenait devant le foyer, morne et farouche, l'œil plein de sombres éclairs et le front chargé d'une nuée d'orage. Il prit le bras de son ami, fit un salut de glace à mon oncle et s'éloigna.
Mon oncle avait hâte de retourner chez sa sœur, mais le bruit de sa victoire s'était rapidement répandu dans le faubourg; à chaque instant il était intercepté par un soi-disant ami qui venait le féliciter de son beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu'à l'épaule, sous prétexte de lui donner une poignée de main. Les gamins, cette poussière de la population que soulève tout événement éclos dans la rue, venaient tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs hourras. En quelques instants, il devint le point central d'une foule horriblement tumultueuse qui lui marchait sur les talons, éclaboussait ses bas de soie et faisait tomber son tricorne dans la boue. Il pouvait encore échanger quelques mots avec M. Minxit; mais sous prétexte de compléter son triomphe, Cicéron, ce tambour que vous connaissez déjà, vint se placer à la tête de la foule avec sa caisse, et se mit à battre la charge de manière à faire écrouler le pont de Beuvron; encore fallut-il que Benjamin lui donnât trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua à son infortune, c'est qu'il ne fut point harangué. Voilà comment mon oncle fut récompensé d'avoir joué sa vie en duel.
—Si là-haut, à la Croix-des-Michelins, se disait-il à lui-même, j'avais donné quelques louis à un malheureux mourant de faim, tous ces badauds qui acclament maintenant autour de moi, me laisseraient passer fort tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et à qui s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si rare et si précieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le bonheur, les douces affections, les belles années et quelquefois la paix du monde! Ce doigt levé qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il donc pas arrêté? Cet enfant que l'on mène à l'église au bruit des cloches sonnant à grande volée, ce bœuf qu'on promène par la ville, paré de fleurs et de rubans, ce veau à six pattes, ce boa empaillé, cette citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet aéronaute qui fait son ascension, cet escamoteur qui avale des muscades, ce prince qui passe, cet évêque qui bénit, ce général qui revient d'une lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te crois célèbre, toi qui as semé tes idées dans les arides sillons d'un livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du noir d'ivoire et du blanc de céruse; mais tu serais bien plus célèbre encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant à cette gloire qui nous survit, elle n'appartient pas à tout le monde, j'en conviens; mais la difficulté est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier qui escompte l'immortalité, et dès demain je travaille à me rendre immortel.
Mon oncle voulut dîner en famille chez sa sœur avec M. Minxit; mais le brave homme, quoique son cher Benjamin fût là, devant lui, sain, sauf et victorieux, était triste et préoccupé. Ce que mon oncle avait dit le matin de M. de Pont-Cassé lui revenait sans cesse à l'esprit. Il disait qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui l'appelait vers Corvol. Il était en proie à une agitation nerveuse, semblable à celle qu'éprouvent les personnes qui, n'étant pas habituées au café, en ont pris une forte dose. À chaque instant, il était obligé de quitter la table et de faire un tour dans la chambre. Cet état de surexcitation effraya Benjamin, et il l'engagea lui-même à partir.
Toutefois, mon oncle reconduisit M. Minxit jusqu'à la Croix-des-Michelins, et il revint se mettre au lit. Il était dans cet anéantissement profond que produit un premier sommeil, lorsqu'il fut réveillé par un heurt violent à sa porte. Ce coup frappa mon oncle d'une commotion douloureuse. Il ouvrit sa fenêtre; la rue était noire comme un fossé profond; cependant il reconnut M. Minxit, et il crut apercevoir dans son attitude quelque chose de désolé. Il courut ouvrir la porte; à peine le verrou fut-il tiré, que le digne homme se jeta dans sas bras et éclata en larmes.
—Eh bien! qu'est-ce, M. Minxit? Voyons, parlez! les pleurs n'aboutissent à rien; du moins, ce n'est pas à vous qu'il est arrivé malheur?
—Partie! partie! s'écria M. Minxit, suffoqué par les sanglots…
—Quoi! Arabelle est partie avec M. de Pont-Cassé? fit mon oncle, devinant de suite de quoi il s'agissait.
—Tu avais bien raison de m'avertir de me défier de lui; pourquoi aussi ne l'as-tu pas tué?
—Il est encore temps, dit Benjamin; mais, avant tout, il faut se mettre à sa poursuite.
—Et tu m'accompagneras, Benjamin; car en toi est toute ma force, tout mon courage.
—Comment, je vous accompagnerai! mais je vous accompagne de suite. Et, à propos, avez-vous eu au moins l'idée de vous munir d'argent?
—Je n'ai plus un écu comptant, mon ami: la malheureuse m'a emporté tout l'argent qu'il y avait dans mon secrétaire.
—Tant mieux! dit mon oncle, au moins vous serez sûr que d'ici que nous l'ayons rattrapée elle ne manquera de rien.
—Aussitôt qu'il fera jour, j'irai chercher des fonds chez mon banquier.
—Oui, dit mon oncle, croyez-vous qu'ils s'amuseront à faire l'amour sur les pelouses du chemin? Quand il fera jour, ils seront loin d'ici. Il faut de suite aller réveiller votre banquier et frapper à sa porte jusqu'à ce qu'il vous ait compté mille francs. Au lieu de quinze, il vous fera payer vingt pour cent, voilà tout.
—Mais quelle route ont-ils suivie? il faut toujours que nous attendions le soleil pour prendre les renseignements.
—En aucune façon, dit mon oncle; ils ont pris la route de Paris: M. de Pont-Cassé ne peut aller qu'à Paris; je sais de bonne part que son congé expire dans trois jours. Je vais de suite arrêter une voiture et deux bons chevaux; vous me rejoindrez au Lion-d'Or.
Comme mon oncle allait sortir:
—Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit.
—C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus; il fait si noir que je ne m'en suis pas aperçu; mais dans cinq minutes je serai au Lion-d'Or; je dirai adieu à ma chère sœur quand je serai revenu de notre voyage.
Une heure après, mon oncle et M. Minxit suivaient, dans une mauvaise patache attelée de deux haridelles, l'exécrable chemin de traverse qui menait alors de Clamecy à Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais, la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il était dix heures du matin lorsqu'ils arrivèrent à Courson. Sous le porche de la Levrette, la seule auberge de l'endroit, un cercueil était étalé, et tout un essaim de vieilles, hideuses et déguenillées, croassaient à l'entour.
—Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est engagée à donner mille écus à M. le curé, pour être distribués aux pauvres de la paroisse.
—Cela nous passera devant le nez, mère Simone.
—Si la jeune dame meurt, comme on le dit, le maître de la Levrette s'emparera de tout, dit une troisième; nous ferions bien d'aller chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession.
Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que cela signifiait. Celle-ci, fière d'avoir été distinguée par un étranger qui avait une voiture à deux chevaux, jeta un regard de triomphe à ses compagnes, et dit:
—Vous avez bien fait de vous adresser à moi, mon bon monsieur, car je sais mieux qu'elles tous les détails de cette histoire. Celui qui est dans ce cercueil était ce matin dans cette voiture verte que vous voyez là-bas sous la remise. C'était un grand seigneur, riche à millions, qui allait avec une jeune dame à Paris, à la cour, que sais-je, moi? et il s'est arrêté ici, et il restera dans ce pauvre cimetière à pourrir avec ces paysans qu'il a tant méprisés. Il était jeune et beau, et moi, la vieille Manette, qui suis toute éreintée et qui ne tiens plus à rien, j'irai jeter de l'eau bénite sur sa tombe, et dans dix ans, si je vais jusque-là, il faudra que sa pourriture fasse place à mes vieux os; car ils ont beau être riches, tous ces grands messieurs, il faut toujours qu'ils aillent où nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de taffetas, leur dernier habit, ce sont toujours les planches de la bière; ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, cette pensés fait du bien; elle nous console d'être pauvres et nous venge de n'être pas nobles. Du reste, c'est bien la faute à celui-ci, s'il est mort: il a voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle était la plus belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux; ils sont allés se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis une balle dans la tête. La jeune dame était enceinte, à ce qu'il paraît, la pauvre femme! Quand elle a su que son mari était mort, le mal d'enfant l'a prise, et elle ne vaut guère mieux à l'heure qu'il est que son noble époux. Le docteur Débrit sort de sa chambre; comme c'est moi qui lave son linge, je lui ai demandé des nouvelles de la jeune femme, et il m'a répondu: Allez, mère Manette, j'aimerais encore mieux être dans votre vieille peau ridée que dans la sienne.
—Et ce grand seigneur, dit mon oncle, n'avait-il pas un habit rouge, une perruque blonde et trois plumes à son chapeau?
—Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez connu, par hasard?
—Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit.
—Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure?
—Elle a bien cinq pieds trois pouces, répondit la vieille, et elle a une peau comme la coquille d'un œuf de dinde.
M. Minxit s'évanouit.
Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se la disputât.
Arabelle était là, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme.
—Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence; ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père?
—Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.
Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille. Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit, comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit la main sur son cœur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet, tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères réflexions.
En ce moment, un pas lourd et mal assuré se fit entendre dans l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clef dans la serrure. C'était M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait:
—C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue.
C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée, et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant mon oncle ne recula point devant cette nécessité.
—Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle repose, votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la tuerait.
—Je te dis, misérable, que je veux voir ma fille! s'écria M. Minxit; et il fit un si violent effort contre la porte, que la gâche de la serrure tomba sur le carreau.
—Eh bien! dit Benjamin, espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre fille dort d'un tranquille sommeil. Êtes-vous satisfait à présent, et vous retirerez-vous?
Le malheureux vieillard jeta un coup d'œil sur sa fille.
—Tu as menti! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin, elle ne dort pas: elle est morte!
Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine.
—Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! était-ce donc ainsi que je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il ôte à un père son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et juste!…—Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle: C'est toi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M. de Pont-Cassé! sans toi, elle serait mariée et pleine de vie.
—Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si elle s'est amourachée d'un mousquetaire?
Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner) se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol.
M. Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces plantes vivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer ce front de granit; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au delà de sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était encore plein de sève et de fleurs; mais le temps et le malheur n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel cette organisation puissante; une fièvre lente le minait sourdement. Il avait renoncé à ces goûts bruyants qui avaient fait de sa vie une longue partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur, et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison était muette et fermée comme une tombe, et à peine, par quelques persiennes entr'ouvertes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre âme en deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les profondeurs les plus sombres de la forêt. La gaieté de mon oncle venait échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien à faire reverdir dans une âme désolée, et tandis que tout renaissait, le pauvre homme se mourait lentement.
C'était un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide, la terre était verte et parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de fleurs d'aubépines, murmurait sous les racines des saules.
—Voilà une belle soirée, dit Benjamin, cherchant à tirer M. Minxit de cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul.
—Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan qui va entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui fume et où l'attendent ses enfants; mais pour le père qui porte le deuil de sa fille, il n'y a plus de belles soirées.
—Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a pas, au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamnés à mettre leurs vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur âge, ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil. Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que pour pleurer, et toute âme a sa plaie, comme toute fleur a son insecte qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit, suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords du lac de Genève, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xérès à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople; dans un an vous reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant.
M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut fini:
—Combien ai-je encore de jours à vivre, Benjamin? lui dit-il.
—Mais, fit mon oncle, abasourdi de la question et croyant avoir mal entendu, que dites-vous, M. Minxit?
—Je te demande, répéta M. Minxit, combien de jours il me reste encore à vivre?
—Diable! dit mon oncle, voici une question qui m'embarrasse fort. D'un côté, je ne voudrais pas vous désobliger; de l'autre, je ne sais si la prudence me permet de satisfaire votre désir. On n'annonce au condamné la nouvelle de son exécution que quelques heures avant d'aller au supplice, et vous…
—C'est, interrompit M. Minxit, un service que j'impose à ton amitié, parce que toi seul peut me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache à quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son porte-manteau.
—Le voulez-vous donc franchement, sincèrement, M. Minxit? ne vous effraierez-vous pas de l'arrêt que je vais prononcer; m'en donnez-vous votre parole d'honneur?
—Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxit.
—Eh bien! alors, dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-même.
Il examina la face tarie du vieillard; il interrogea sa prunelle terne et dépolie, où la vie reflétait à peine quelques lueurs; il consulta son pouls comme s'il en eût écouté les battements avec ses doigts, et il garda quelque temps le silence; puis:
—C'est aujourd'hui jeudi, dit-il; eh bien! lundi il y aura une maison de plus en deuil à Corvol.
—Très-bien diagnostiqué, dit M. Minxit; ce que tu viens de dire, je le pensais; si tu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prédis que tu feras une de nos célébrités médicales; mais, le dimanche m'appartient-il tout entier?
—Il vous appartient tant qu'il s'étend et se comporte, pourvu que vous ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours.
—Je n'en veux pas plus, dit M. Minxit. Rends-moi encore le service d'inviter nos amis pour dimanche à un dîner solennel: je ne veux pas m'en aller fâché avec la vie, et c'est le verre à la main que je prétends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprès d'eux pour qu'ils acceptent mon invitation, et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir.
—J'irai moi-même les inviter, dit mon oncle, et je me fais fort qu'aucun d'eux ne nous fera défaut.
—Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Je ne veux pas être enterré dans le cimetière de la paroisse; il est dans un fond, il est froid et humide, et l'ombre de l'église s'étend sur toute sa surface comme un crêpe, je serais mal en cet endroit, et tu sais que j'aime mes aises. Je désire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson.—Il arracha une poignée d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu où je veux qu'on me creuse mon dernier gîte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chèvrefeuille, afin que la verdure en soit entremêlée de fleurs, et tu iras quelquefois y rêver à ton vieil ami. Afin que tu y viennes plus souvent, et aussi pour qu'on ne dérange pas mon sommeil, je te laisse ce domaine et toutes mes autres propriétés; mais c'est à deux conditions: la première, c'est que tu habiteras la maison que je vais laisser vide, et la seconde, c'est que tu continueras à mes clients les soins que depuis trente ans je leur donnais.
—J'accepte avec reconnaissance ce double héritage, dit mon oncle; mais je vous préviens que je ne veux pas aller aux foires.
—Accordé, répondit M. Minxit.
—Quant à vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience et d'après le système de Tissot, qui me paraît fondé sur l'expérience et la raison. Allez, le premier qui s'en ira là-bas vous donnera de mes nouvelles.
—Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu à ce ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront pas, à ces petits oiseaux qui chantent, car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin.
Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi qu'il l'avait promis, était allé à Clamecy faire lui-même ses invitations; pas un de ses amis n'avait manqué à ce funèbre appel, et à quatre heures ils se trouvaient tous réunis dans le salon. M. Minxit ne tarda pas à paraître, chancelant et appuyé sur le bras de mon oncle; il leur serra à tous la main et les remercia affectueusement de s'être conformés à son dernier désir, qui était, disait-il, le caprice d'un moribond.
Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse était venue pour lui tout d'un coup. À sa vue tous versaient des larmes, et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit.
Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça, comme à l'ordinaire, au bout de la table.
—Messieurs, dit-il à ses convives, ce dîner est pour moi un dîner suprême, je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaieté accoutumée. Il se versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives.