J’ai cessé de faire la difficile ; j’accepte de coucher sans draps sur des coussins infects. Heureusement mon lit est près de la fenêtre, la nuit je me lève furtivement pour ouvrir, car l’air est irrespirable.
Me voilà en prison chez ces paysans, impossible de quitter cette chambre, même pour aller aux commodités qui sont dans la cour, on me verrait. Pour les besoins naturels on me donne un vase de nuit, l’odeur devient infecte.
Et cette nouvelle prison ne vaut pas l’autre. Avec MmeDefarge je pouvais baragouiner un peu d’allemand. Ce n’était qu’une couturière de village, mais il y avait en elle le reflet du commissaire de Moscou, on pouvait échanger quelques idées. Ici, rien. Le mari ne rentre que le soir pour manger et dormir. Impossible de parler avec la femme, d’ailleurs elle ne sait que le letton, dont j’ignore le premier mot. Je suis modeste en disant que je ne sais pas un mot de letton ; j’ai fini par en apprendre un : « kallis ». La femme dit toute la journée ce mot pour apaiser les cris de son dernier-né qui a quinze jours. On m’a dit plus tard que « kalis » voulait dire : « qu’est-ce que c’est ».Mon hôtesse ne fait aucun ménage et la chambre devient d’une malpropreté telle que je finis, malgré ses protestations, par balayer, ce qui est pour moi un plaisir, dans mon désœuvrement. Lorsque le mari rentre elle coupe une tranche du morceau de graisse qui pend du plafond et elle le lui donne à manger avec un morceau de pain noir. C’est là le dîner.
Je suis un peu mieux traitée. A midi, pas toujours, car lorsque la femme part en course, on oublie de me faire manger, je suis gratifiée de deux œufs et d’un verre de thé. Quelquefois à la place des deux œufs, il y a un morceau de cochon salé à la « Lettoch » absolument immangeable pour mon pauvre estomac de parisienne.
Pas un livre ! Mon temps se passe à arpenter la pièce du matin au soir, comme un ours en cage. Je suis tellement déprimée que la satisfaction des nécessités de la nature est pour moi une distraction. Je désire la folie qui au moins me ferait oublier mon malheur, mais la folie ne vient pas, en dépit du bromure que je prends à haute dose pour m’abrutir.
Il y a des moments où je m’imagine subir les épreuves de quelque terrible Sainte-Vehme. Ma situation est pire ; le danger, hélas, n’a rien d’imaginaire.
Je n’ai pas encore pu savoir au juste pourquoi on me retient ici. Le salut, m’a-t-on dit, est à X…, à soixante kilomètres ; que ne m’y conduit-on ? S’il n’y a pas d’autres moyens, j’irai à pied, la nuit, le jour je me cacherai. On ne veut pas me laisser aller.
Le pays est plein de policiers, me dit MmeDefarge qui est venue me voir. Si vous mettez le pied dehors vous serez arrêtée infailliblement, et vous savez ce qui vous attend. Nous aussi d’ailleurs, nous serions pris avec vous. De quoi vous plaignez-vous ici ? Vous mangez, vous dormez, vous n’êtes pas mal. Prenez patience, on s’occupe de vous pour vous avoir un passeport ; vous partirez un jour ou l’autre.
Un matin, la fillette de MmeDefarge m’apporte une boulette de papier de soie. Je dois, dit-elle, lire et brûler. Je déplie la feuille ; il y est dit en très mauvais français que j’irai en Russie et que je partirai dans trois jours.
Je n’ose me réjouir ; j’ai été tant de fois trompée. Mais tout de même, je reprends un peu courage. Je me dis que si je manque de livres, j’ai mon cerveau qui est un livre, en somme. Au lieu de m’hypnotiser sur ma situation, je vais écrire des articles.
Les manuscrits se perdront, cela est plus que probable, mais pendant que j’écrirai le temps passera et c’est le principal. Je m’attache, bien entendu, à ne traiter que des sujets étrangers à la politique. Si on m’arrête ces études me serviront à prouver que je ne suis qu’un écrivain curieux de la Russie et non une femme politique.
Mais le jour annoncé passe sans rien m’apporter de nouveau. A travers le rideau de mousseline toujours tiré, je vois au loin dans les champs les paysannes qui vont et viennent librement. Pourquoi n’ai-je pas comme elles la liberté ? Et ma dépression morale est telle que pour avoir la liberté je consentirais à être l’une de ces femmes.
Le lendemain encore rien et personne ; je prends une forte dose de bromure.
Enfin, au bout de trois jours, la petite fille revient et à travers son allemand, je comprends que le camarade qui m’apportait le passeport sauveur a été arrêté ; le document est aux mains de la police. Toutes les démarches sont à recommencer.
C’est le 14 août, veille de grande fête, des chants et des musiques m’arrivent du lointain. Les enfants de mon hôtesse font dans un tonneau, un lavage sensationnel. Au soir, MmeDefarge et sa fillette viennent me voir et me proposent une petite promenade.
Une promenade ? Mais, les policiers ? Les policiers, ils dansent ; c’est grande fête aujourd’hui.
Délicieuse cette promenade au clair de lune ; voilà douze jours que je ne suis pas sortie. On m’a coiffée d’un mouchoir pour que je ressemble aux femmes du pays. Tout de même, nous nous sommes trop approchées du village ; un homme qui nous a croisées m’a regardé curieusement.
Nous rentrons à travers champs ; au loin une rangée de becs de gaz ; c’est la voie ferrée ; MmeDefarge étend le bras : de ce côté l’Allemagne et, là-bas, la Russie.
J’ai, je m’en aperçois, une certaine influence morale sur MmeDefarge. Je lui ai expliqué qu’on pouvait être communiste et aimer en même temps la vie. Evidemment, de rudes besognes sont parfois nécessaires, mais en attendant, pourquoi ne pas sourire aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, à tout ce qui est aimable. Le bourreau lui-même, entre deux exécutions, a un temps de répit. Et maintenant, MmeDefarge prend goût à nettoyer sa maison et elle a adopté un petit chat abandonné auquel elle donne du lait. La fillette me raconte tout cela ; elle n’en revient pas ; c’est vous la cause, fait-elle.
Il a été question de me mêler à un convoi d’émigrants qui viennent d’Allemagne et vont en Russie ; ils sont dispensés du passeport. Mais on a trouvé ce moyen dangereux ; ces gens verraient tout de suite que je ne suis pas Russe et comme ils ne sont pas communistes, ils s’empresseraient de me dénoncer aux policiers du train.
Vais-je donc rester éternellement ici ?
J’ai proposé plusieurs moyens d’évasion, pensant que, puisque les camarades me paraissaient assez pauvres d’imagination, il me fallait en avoir pour eux.
Ne pourrait-on pas, avais-je dit, me mettre dans une voiture de paysan, sous de la paille ? Non, ce serait suspect, on regarderait dans la paille.
Mais la nuit ?
Les voitures n’ont pas le droit de circuler la nuit.
Une après-midi, enfin, un camarade que j’ai déjà vu m’annonce que je prendrai le train le lendemain matin.
Mais le passeport ?
Pas besoin. En disant cela, il tremble de tous ses membres. Je comprends que le moyen est dangereux, car cet homme a l’habitude de passer des camarades illégaux ; s’il a peur, c’est qu’il y a un grand danger.
On diminuerait ce danger en faisant un peu de route à pied vers X… Il y a bien des chances pour que la deuxième station soit moins surveillée que la station frontière.
— Oui, me dit le camarade, mais il y a vingt kilomètres.
— Je les ferai.
— Alors, partons cette nuit.
Nous voilà dans les champs, tous les trois, la petite fille de MmeDefarge vient nous conduire un bout de chemin. Que n’a-t-on adopté plus tôt ce moyen ? J’avais proposé plusieurs fois de faire toute la route la nuit, en trois étapes ; on a toujours refusé.
Je me sens presque en sécurité dans ce sentier au milieu des prairies. Qui sait que je suis là ? qui viendra m’y chercher ? Ah, si j’avais été seule, je serais à X… depuis longtemps.
Au bout de deux kilomètres, on amène les deux Italiens ; nous disons adieu à la petite fille. « Repassez par chez nous au retour et emmenez-moi à Paris », dit-elle.
Je le lui avais promis, mais, au retour, mes dispositions ne seront plus les mêmes. D’ailleurs, qui sait ce que deviendrait cette petite fille, belle comme Mignon, qui marche nu-pieds, mais n’en a pas moins toutes les convoitises. Comme elle s’accrochait à tous mes bibelots de voyageuse, ma bouteille d’eau de Cologne, mon peigne, mes bas en soie artificielle !
Paris est plein de pièges pour les jeunes filles qui rêvent de belles robes.
Au milieu de la nuit nous faisons halte dans un village. Notre guide nous a d’abord laissés à cinq cents mètres de la dernière maison et il est allé éclairer la route. Il revient, nous le suivons à pas de loup. La lune jette sur les chaumières de bois une lumière tragique. Il y a une rivière que l’on franchit sur une passerelle avec d’infinies précautions. Nous nous coulons dans l’isba ; pas de meubles ; le sol est en terre battue. Une femme s’est levée et a allumé une chandelle. Elle nous demande si nous voulons manger. Je voudrais du thé ; elle n’en a pas, mais elle a du lait, du pain et du beurre. On nous apporte tout cela ; je suis un peu dégoûtée du service, mais les produits sont excellents et ce n’est pas le moment de faire la mijaurée.
On nous a fait passer dans la seconde pièce et j’ai la faveur du lit de fer pour me reposer deux heures. Au-dessus de moi, accrochés au mur, les portraits de Lénine, Trotsky, Liebknecht, Rosa Luxembourg resplendissant dans leurs cadres noirs, vrais bijoux au milieu de cet intérieur sordide.
Mais il faut se remettre en marche. J’avais trop présumé de mes forces, mes deux semaines de claustration et d’émotion m’ont beaucoup affaiblie : je suis très fatiguée ; mais il faut marcher, il n’y a pas.
Le jour commence à poindre. Comme il vient tôt. C’est que je ne la désire pas, cette aurore que j’appelais autrefois durant les longues nuits de maladie. Maintenant, c’est la nuit que j’aime, la nuit bien noire pour me dérober à la méchanceté des hommes. Mais quelque chose brille à mes pieds, qu’est-ce donc, ah, un fer à cheval.
D’ordinaire, je ne suis pas superstitieuse, je vis dans le présent et ne prends pas grand souci des malheurs à venir. Mais je suis tellement déprimée en ce moment que je vois dans cet objet un gage de salut, je le ramasse.
Nous arrivons une heure trop tôt à la petite gare. Dans un coin de la salle d’attente, très vaste pièce meublée de quelques bancs de bois est un mobilier en déménagement. Une jeune femme est là qui donne ses soins à un enfant malade couché sur un lit tout installé. A terre traînent des casseroles, la lampe, le moulin à café. Que fait là cette femme ? je n’ai pas le loisir de l’approfondir.
Pas d’incidents dans le train, mais à X…, c’est une cohue pour sortir de la gare et voilà qu’on crie :
Les passeports !
Il faut payer d’audace ou je suis perdue. Pendant que les gens montrent leurs papiers, je me faufile derrière eux, comme j’ai fait à la frontière franco-suisse. Mais il faut passer au milieu des soldats qui font la haie, je prends un air fatigué et je vais. Je m’attends à chaque seconde à ce qu’une main se pose sur mon épaule, mais rien ; il y a deux marches, je les descends, je suis dans la rue.
Je vois le guide et les camarades passer devant moi ; je les suis comme je puis, car mes jambes sont raides et le pavé pointu rend la marche difficile. Je rassemble mes forces, car il ne faut pas perdre mes compagnons. Mais je vois un drapeau rouge flotter au premier étage d’une maison, ce doit être la mission russe ; c’est là, en effet ; je vois les camarades y entrer, j’y pénètre à mon tour.
Sauvés !
La mission russe jouit de l’exterritorialité, plus d’arrestation, plus de fusillade !
Une délicieuse impression de détente nerveuse me pénètre tout entière ; enfin, c’est fini de trembler !
Nous sommes dans une grande salle ornée de rideaux en papier rouge. Les murs sont couverts d’affiches illustrées qui rappellent des phases de la Révolution russe. Sur l’une, un navire brisé que quitte un amiral qui a perdu toute sa morgue d’antan ; son uniforme est déchiré, ses souliers percés, il est affaissé sur lui-même, comme un vieillard. Les matelots qui tremblaient devant lui, autrefois, le huent. C’est le peuple russe qui a mis la bourgeoisie à genoux.
En plusieurs langues, la devise du Parti : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » La devise est même en jargon juif : ici, le jargon des israélites a l’importance d’une langue européenne ; des non-juifs le parlent, et dans les rues, les affiches sont écrites en trois langues : le russe, le letton et le jargon.
On nous fait monter au deuxième étage et nous pénétrons dans une sorte de chambrée de caserne. Une dizaine de lits de fer sont alignés contre un mur ; il y a aussi des lits dans la pièce voisine et jusque sur le palier.
Quelques personnes sont déjà là, des jeunes gens, un ménage et une très jeune femme. Une inscription en russe est clouée au mur : « Sans entente, pas de communisme. »
Dans l’après-midi, le maître du lieu vient nous voir. Il est vêtu d’une sorte d’uniforme militaire bleu foncé et porte de hautes bottes en cuir noir. Sur sa poitrine est attachée une médaille de bronze à l’effigie de Karl Marx, l’insigne de sa fonction.
Il ne parle que le russe et l’anglais. Les Italiens lui racontent avec force gestes les événements de leur pays. Je sais un peu l’anglais, il se retourne vers moi et me dit d’un air sévère :
— Et la France, qu’a-t-elle fait ?
Je réponds que la France, évidemment, s’est montrée moins avancée que l’Italie en révolution. Je n’essaie pas de l’excuser, ce n’est pas dans mes principes. « Capout, la France ! » fait le commissaire.
De tout ce que j’ai acheté, à Berlin, pour la Russie, je n’ai sauvé que quelques instruments ; le commissaire demande à les voir. Le forceps l’intéresse, mais voilà qu’il bondit sur le fer à cheval que j’ai ramassé sur la route.
— Et cela, fait-il, est-ce un instrument ?
Je désire que le plancher s’entr’ouvre sous moi pour cacher ma honte. Il saisit le fer à cheval et le jette par la fenêtre.
Je suis humiliée, mortifiée et j’en veux au commissaire des sentiments qui amoindrissent mon âme. Evidemment j’ai eu tort ; seule la démoralisation dans laquelle je me trouvais m’a fait donner dans cette superstition. Mais je n’aime pas avoir à répondre devant un maître d’une faiblesse qui, après tout, ne regarde que moi.
Je revois le « commandant », c’est l’homme qui m’a fait subir l’interrogatoire malveillant à la frontière ; il s’est humanisé et ses yeux noirs ne me font plus peur.
Pour passer le temps, on joue à la « Commission Extraordinaire ». Je suis accusée, encore ! Un allemand fait contre moi un réquisitoire terrible basé uniquement sur les tissus adipeux dont la nature m’a gratifiée. Tout le monde est maigre, ici, excepté vous, donc vous n’avez jamais manqué de rien, donc vous êtes une bourgeoise ! Naturellement je suis condamnée à mort.
On me dit de me mettre au mur, le commandant m’administre trois coups de son revolver, qui n’est pas chargé, je tombe foudroyée, nous éclatons de rire.
Cela ne m’empêche pas de sentir vivement l’ennui, la bonne impression de sécurité du début, une fois effacée par l’accoutumance. Pas un journal français, pas un livre. Après des recherches minutieuses on a fini par trouver dans un coin « Le livre rouge de la guerre russo-polonaise » en français. Ce n’est guère attachant, et puis je l’ai bientôt lu.
Impossible d’avoir une conversation intéressante, personne ne parle français et les pensionnaires de la mission sont des hommes d’action et non des intellectuels. Conspirateurs de toutes les nations de l’Europe, ils vont en Russie chercher un refuge contre la prison, quelques-uns contre la mort.
Le commissaire m’a gratifiée d’un faux nom, il m’a baptisée Capoutchévitch, quel nom baroque ; les pensionnaires en font un calembour macabre : capout Capoutchévitch (on tuera Capoutchévitch). Un jour il m’a fait appeler dans son cabinet et m’a dit :
— Vous êtes mère !
— Quoi ?
— Oui, vous êtes mère, il faut que vous le soyez, comprenez-vous ?
— Soit, je suis mère.
Les deux Italiens sont là :
— Voilà vos deux fils : Michaël et Adolphe Capoutchévitch. Vous venez de… (une ville allemande) et vous allez en Russie avec vos enfants. C’est cela que vous direz aux policiers s’ils vous interrogent.
Mais mes enfants ne savent pas le français et moi je ne sais pas l’italien, et puis, il y a une question d’âge, je suis vexée. Michaël a cinq ans de moins que moi, j’aurais commencé jeune. Billevesées que tout cela. J’essaie de graver cette histoire dans ma mémoire. Je retiens bien le nom de mes fils, mais impossible de me rappeler d’où je viens, cette ville allemande a un nom compliqué et puis je crois que le régime des harengs saurs que je subis est tout à fait préjudiciable à mes facultés d’acquisition intellectuelle.
Les Russes ne connaissent pas les susceptibilités de notre pudeur. Je couche dans la même chambre que ces hommes ; il y a quelques femmes autres que moi. Je dois me lever la nuit et traverser toute la chambrée et jamais je ne constate rien de choquant. Ces hommes, cependant, sont loin d’être insensibles, il y a des flirts qui même, causent des larmes.
Je me couche tôt, le sommeil est le seul remède à l’ennui que j’éprouve dans ce milieu qui n’est pas le mien, en dépit de l’opinion politique. Un soir, je suis réveillée en sursaut par des cris, des pleurs, un bruit de vaisselle brisée dans la chambre voisine. Je suis d’abord très effrayée. Dans mon ignorance de tout, je pense que, peut-être il y a de grands événements. L’exterritorialité est violée et on arrête toute la mission. Je me blottis en chemise dans un placard.
Voyant que tout se calme, je me risque hors de ma cachette. Rien de tragique. C’était la jeune femme en but à un flirt trop poussé. Pauvre petite humanité !
On part demain pour la Russie ; un commissaire de Moscou vient me voir :
— Vous allez être très mal me dit-il, pendant la première journée, on est forcé de vous faire voyager avec des émigrants et de l’armée rouge, excusez-nous. Ensuite vous serez très confortablement installée, vous aurez le wagon diplomatique.
Grand merci.
Au fond, je suis sceptique ; on m’a promis tant de choses depuis Berlin que je ne crois plus guère aux paroles. Les Russes, semblables aux hommes de l’Orient, n’ont pas l’air de se douter qu’une promesse soit une chose sérieuse et qu’on n’en doit pas faire quand on n’est pas certain de les pouvoir tenir.
On a alloué à la famille Capoutchévitch, huit cents marks pour se nourrir pendant le voyage, et on nous les fait dépenser en provisions fantastiques : quarante livres de pain, dix kilogs de sel, etc… Il n’y a rien à Moscou, nous dit-on ; préparez-vous comme pour un voyage au Pôle Nord. A Moscou, il y a, en réalité, de tout ; c’est l’argent qui me manquera, alors que je ne saurai que faire de ce sel et de ce pain devenu dur comme de la pierre.
Enfin nous sommes partis ; nous voilà dans un affreux wagon à bestiaux peint en rouge, une trentaine de personnes. Le coin de droite est occupé par des familles d’émigrants ; ils emportent des sacs de linge qui répandent une odeur écœurante ; il y a des enfants tout petits.
Dans le coin de gauche, le coin aristocratique, des camarades de la mission et moi ; au centre, des soldats rouges qui reviennent d’Allemagne.
Un Polonais s’est caché derrière un tas de malles ; il est recherché paraît-il. Il raconte qu’on l’a poursuivi à coups de revolver dans les rues de la ville ; il s’était réfugié à la mission.
Le jour, la porte grande ouverte, je n’ai pas trop à souffrir, si ce n’est de l’inconfort. Assise sur ma valise je regarde le paysage que je vois pour la première fois : immenses forêts de pins, villages clairsemés avec petites maisons de bois à nombreuses fenêtres. Au soir, les émigrantes entonnent un chant plaintif qui est vraiment plein de charme dans le jour finissant. Il dit la douleur des pauvres vies d’esclaves foulées par les forts depuis l’origine du monde.
Le wagon — je l’ai dit — manque des commodités les plus indispensables ; aux stations, il faut descendre et le plancher de la voiture est à un mètre du sol. Les soldats et les jeunes hommes sautent prestement. Ma maladresse m’attire des moqueries que je trouve méchantes, on m’appelle l’« acrobatic ». L’envie m’étouffe de dire à ces gens que si je n’ai pas leur souplesse, j’ai ce qu’ils n’ont jamais eu et n’auront jamais.
Un jeune homme, sanglé dans un impeccable uniforme kaki, fait les fonctions de conducteur : il s’occupe surtout des soldats auxquels il distribue du pain et des boîtes de conserve.
Voilà la nuit. Ceux qui, venus légalement ont des bagages, tirent des couvertures. Je n’ai rien et je dois m’étendre sur les paniers d’osier. On ne m’offre rien ; il faut même que je demande une tasse de thé lorsque j’ai soif ; on n’a pas l’idée de me la proposer. J’ai abdiqué mon amour-propre parce que je veux vivre mais, comme j’enrage d’être faible, d’être obligée de m’abaisser devant ces gens. O Paris, mon Paris ! où du moins je ne demande rien à personne. Le « commandant » pourrait venir m’offrir un passeport pour la France, je le prendrais avec joie ; je ne suis pas encore en Russie et l’envie de la voir m’a déjà passé.
Impossible de dormir dans l’air empuanti. J’ouvre un peu la lourde porte et cela me vaut les récriminations à cause du froid. Je m’assois sur ma valise juste en face de la fente pour respirer directement le filet d’air qui arrive du dehors. Des insectes dégoûtants courent, je les sens sur mon corps. Comme personne ne me voit, je donne libre cours à ma faiblesse et pleure amèrement.
Nous sommes dans la capitale d’un Etat tampon ; le wagon diplomatique promis n’est pas arrivé. La voiture « bolchevique » où nous logeons est parquée seule au fond de la gare comme une pestiférée. Il nous est défendu de sortir en ville. Je vais au buffet me restaurer un peu et je regarde la liberté à travers les fenêtres qui donnent sur la place. Qu’ai-je fait pour voyager comme une prisonnière ?
Le soir, comme je rentre au wagon, un policier me met la main sur l’épaule ; je me dégage et cours vers la voiture en criant : «Ich gehe nach Rusland» (je vais en Russie). — Ah ! ah ! «ich gehe nach Rusland !» crient haineusement trois hommes qui passent. Je comprends de quelle ceinture de haine les heureux de ce monde ont entouré la nation où, pour la première fois le prolétariat a osé s’affranchir.
Je raconte l’incident à un soldat allemand qui est dans l’armée rouge ; il frémit de colère ; il voudrait avaler tous les Etats tampons.
Enfin, on nous raccroche à un train et nous repartons, du moins, je le crois. C’était une illusion, car au matin on est de nouveau dans la ville que nous avions quittée la veille au soir.
Encore une halte qui dure toute la journée ; je suis brisée des nuits sans sommeil et je pense encore une fois que je finirai par laisser ma vie dans ce voyage.
Au soir nous repartons et, après avoir roulé toute la nuit et toute la matinée, les locomotives, chauffées au bois ne font guère plus de trente kilomètres à l’heure, nous nous trouvons à la frontière russe.
Je comptais entonner l’Internationaleen pénétrant enfin sur le territoire béni du communisme, mais tout mon enthousiasme est parti, je suis trop malheureuse. Si encore je n’avais à endurer que des souffrances matérielles, ce ne serait rien. Je souffre d’être séparée de mon milieu, d’être avec des gens d’une culture inférieure qui ne voient guère en moi autre chose qu’une vieille femme et qui me traitent comme telle avec, en moins, les égards que la civilisation donne à ceux qui ont le malheur d’avoir l’expérience qui ne s’acquiert qu’avec les années.
D’ailleurs l’enthousiasme n’anime personne. Même l’Italien au caractère insouciant qui chantait toute la journée à la mission se tait maintenant. Il n’y a, pour se réjouir, que la jeune Australienne.
Je m’étais demandé comment l’idée d’aller servir la Russie avait pu germer dans une telle personne. Elle ne sait rien du communisme et ne sort, lorsqu’elle en parle, que des puérilités ; elle passe tout son temps à manger, car elle a une malle pleine de provisions, et, quand elle ne mange pas, elle flirte avec trois hommes, mes deux « fils », et son compagnon de voyage. A l’annonce qu’enfin on est en Russie, elle ouvre la lourde porte ; c’est la nuit, mais cela ne fait rien, elle veut voir quelque chose du pays tant désiré. Jolie fleur d’idéal, poussée toute seule au milieu des chardons vulgaires.
Encore un arrêt, et on détache notre wagon qui reste seul ; pourquoi ? Mystère. On nous dit que nous ne partirons qu’après-demain. Sur les voies il y a des trains qui stationnent, sans doute pour longtemps, car aux portes des wagons, des wagons à bestiaux peints en rouge, sont apposées de petites échelles qui facilitent la montée et la descente. L’un des trains est rempli de soldats qui ont l’air de camper là. Des wagons sont organisés en salles à manger, d’autres en bureaux. Aux panneaux, les portraits de Lénine et de Trotsky. Je vois une femme soldat, la première ; elle est vêtue comme ses camarades hommes, sauf qu’elle a une jupe ; dans sa main, elle porte un fusil. Je voudrais m’approcher d’elle, lui parler, mais les avanies multiples que j’ai endurées dans ce terrible voyage m’ont affligée d’une misanthropie invincible, et je me dis que cette femme n’est peut-être qu’une brute, elle aussi.
Un autre train est plein de gens qui quittent la Russie. Ils campent là depuis longtemps sans doute, car devant les wagons ils ont installé des cuisines. Ils font cuire des pommes de terre, des ragoûts. Je crois d’abord que ce sont de pauvres gens qui fuient la Russie affamée. Mais non ; à travers les portes ouvertes des wagons on voit, au milieu d’un désordre indescriptible de chiffons et de meubles, de riches samovars qui brillent. Des femmes, par-dessus des robes haillonneuses, ont de magnifiques manteaux de fourrure. Ce sont des juifs lithuaniens qui retournent dans leur pays.
Nous allons voir une petite ville, le conducteur, quelques camarades et moi.
Elle est à cinq kilomètres. Nous traversons un beau pays de collines et de lacs ; volontiers, on villégiaturerait là. Mais c’est sauvage, me dit un Russe qui connaît le pays : vous ne trouveriez rien du bien-être que donne la civilisation. Les champs sont cultivés ; il me paraît y avoir beaucoup de blé. La ville est mal tenue ; les pavés pointus rendent la marche très difficile et il y a partout des trous. Nous entrons dans une boutique pour acheter à manger, impossible, des prix fantastiques pour des aliments sordides.
Les habitants ne disent rien à mes camarades qui portent l’uniforme de l’armée rouge ; mais ils éclatent de rire en me voyant et ils me crient des insultes que je ne comprends pas.
J’ai le malheur d’être femme, et moi qui croyais que la femme était affranchie dans ce pays, qu’elle avait droit de cité au même titre que l’homme.
Je vois qu’ici il y a beaucoup à faire pour élever les gens, je ne dis pas jusqu’au communisme, mais seulement jusqu’à la civilisation.
Au centre de la ville un marché minable. Tout de même, on y trouve du fil, des aiguilles, du savon ; le blocus s’est amendé.
Les maisons sont en pierre, mais lézardées, et abandonnées, un désordre et une saleté dont nous n’avons pas idée. Au bord d’un lac magnifique est un jardin public. L’endroit serait ravissant si un peu de notre Europe passait par là.
Notre conducteur découvre, ô bonheur ! le restaurant soviétique. Pour une petite fortune, nous y mangeons une soupe à peu près passable, un riz semblable à de la colle, arrosé d’un verre de thé. Nous payons parce que nous sommes étrangers, les ressortissants ne paient pas ; ils apportent leur carte de « paioc ».
Nous rentrons, la soirée s’annonce très froide, déjà. J’ai l’idée d’aller chercher du bois mort dans la forêt voisine ; un camarade, avec un morceau de tôle et un vieux bout de tuyau confectionne un poêle. Dans le vent, ce poêle tire effroyablement, les flammes montent très haut, des étincelles sont projetées au loin. J’ai peur que le feu ne prenne à notre wagon : quelles seraient pour nous les conséquences ? Je n’ose pas y penser, dans ce pays où tout est militarisé.
Enfin, le matin du troisième jour, j’entends les enfants des familles émigrantes crier joyeusement : « paravoz, paravoz » (locomotive). Une locomotive arrive, en effet : on forme un train auquel on accroche notre maison roulante ; nous voilà partis.
Les villages défilent ; maisons de bois aux nombreuses petites fenêtres ; quelques grandes gares, elles sont lamentables d’abandon, de désordre et de malpropreté. Sans doute, cela tient au pays plus qu’au régime : car j’ai déjà remarqué que la gare de Riga, capitale de la Lettonie, est très sommairement aménagée.
Toute une population en haillons s’agite dans les gares ; les spéculants, surtout des enfants, crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons. Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur par une théière peinte sur la porte. On donne là de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à jeter le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours un paquet dans sa poche.
Encore un arrêt ; cette fois, il est sérieusement question de nous changer de wagon ; serait-ce enfin le wagon diplomatique ?
Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très mauvais état. Et on a failli nous l’interdire parce que les « papiers » n’étaient pas prêts. Je manifestais l’intention d’y monter quand même, quitte à abandonner ma pauvre valise ; on se récria contre une pareille indiscipline.
Enfin, voilà les papiers. Quels papiers ? Mystère. Tout est mystérieux pour moi depuis que j’ai quitté X… Quand je demande un renseignement, on ne me répond pas autrement que par un regard de dédain qui s’adresse, je crois, à mon sexe.
Nous sommes en règle ; allons, tant mieux, et je finis par croire que j’ai de la chance, car le train part. Encore cinq minutes et nous restions là, jusqu’à quand.
Tout délabré qu’il soit, ce wagon est superbe en comparaison de l’autre. Il est aménagé à la russe ; pas une place de perdue tant dans la troisième dimension que dans les deux autres.
Partout des planches, repliées le jour et qui, relevées la nuit, deviennent des lits, durs à la vérité, mais quand même confortables, car on peut s’étendre. Il y a deux planches dans la hauteur du wagon, ce qui fait avec la banquette, trois lits. Mêmes dispositions dans le couloir ; en somme, neuf personnes peuvent dormir à l’aise dans un compartiment.
Nous sommes dans le rapide, demain nous serons à Moscou ; enfin, voilà six semaines que j’ai quitté Paris.
Une dispute éclate dans le compartiment ; c’est l’Australienne et ses trois flirts : l’ouvrier russe qui l’accompagne depuis l’Australie l’a traitée de personne immorale. Naturellement, elle se fâche ; elle crie, pleure, emplit le wagon de ses récriminations. Les Italiens prennent parti et tous ces révolutionnaires sont tellement absorbés par l’intéressante discussion qu’ils ne voient pas qu’on est à Moscou et qu’il faut descendre.