Chapter 6

Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la ville, il y a des caves où on pleure, où on désespère, où on meurt. Décidément j’ai besoin de tout un cours de révolution.

La terreur, à Moscou, est très intelligemment organisée. Point de ces charrettes pleines de condamnés qui longeaient en 1793 notre rue Saint-Honoré ; on n’exécute pas sur la place Rouge comme notre Révolution exécutait sur la place de la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai jamais vu tuer personne. J’entendais seulement dire que, la nuit précédente, on avait fusillé tel ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont plus psychologues que ne l’ont été nos ancêtres de la fin duXVIIIesiècle.

Tous les révolutionnaires russes ne sont pas insensibles.

Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous d’épouvante ; d’autres sont tombés malades. Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui j’apprends un peu de Français, répète volontiers, lorsque la donneuse de journaux chante notreCarmagnole:

Tous les bourgeois on les pendra.

Tous les bourgeois on les pendra.

— Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes !

J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, mais, par malheur, Souvarine est parti à Berlin ; je n’ai plus personne pour mepistonner, alors on me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je vais harceler les bureaux du Komintern ; rien n’y fait.

Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument cependant ; je mange très peu de ce qu’on me donne et j’ai faim. Je sais que le « komintern » donne de l’argent aux délégués pour le retour ; si je demandais une avance ? Je prends d’abord conseil d’un camarade.

— Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal apprécié. On vous entretient ; donc vous ne devez pas avoir besoin d’argent ; si vous ne pouvez pas vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste.

— Que faire, alors ?

— Vous avez bien quelques babioles ; venez avec moi demain matin, j’ai un vieux pantalon de l’armée rouge ; nous irons vendre au marché.

C’est un marché en plein vent, tout au bout de la ville. Il y a là de tout : de la viande et des pendules, du beurre, des chaussures neuves et d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens « bourgeois » viennent là vendre leurs bijoux, les bibelots qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de belles choses ; depuis quatre ans que la Révolution dure, ils ont eu le temps de tout vendre.

Comme chez nous, les pauvres « Crainquebille » sont persécutés par la tchéka en uniforme ; elle parcourt à cheval le marché et disperse les petits marchands ; je suis humiliée et attristée, mais je prends le parti de rire de mon malheur.

Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, j’ai retiré l’étoile soviétique que je porte à ma casquette. C’est une honte d’allerspéculer; on ne traîne pas au marché l’insigne du communisme.

J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise d’homme que je porte pour la commodité et que j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que m’a octroyées le « Luxe » ; je ne fume pas. J’ai des boîtes d’allumettes, une savonnette fine de Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en Lettonie.

Je me fais à moi-même un piteux effet ; pour attirer l’attention sur mon magasin portatif je crie : « Roubachka » chemise ; sans doute je prononce très mal, car on rit ; je prends le parti de rire aussi et on m’appelle « Américanska » l’Américaine. Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu ; vingt mille roubles la chemise, quinze mille roubles les cigarettes ; quinze mille roubles le savon ; je suis riche.

De mes marchandises il ne me reste que le cahier ; c’est en vain que je l’ai offert, personne n’en a voulu ; « Ia nié pichou », je n’écris pas ; telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat.

Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la « stolovaïa » dis-je enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité.

Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des allumettes ; j’ai l’espoir de toucher un savon ; j’irai vendre tout cela, et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux ; la petite montre que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me sens prise du génie de la spéculation !

Tout de même, j’ai hâte de partir ; mon inaction me pèse ; elle fait que les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place prépondérante dans mon esprit ; et j’ai dit combien elles sont mauvaises. Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au « Luxe », mais on ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les « Galeries Lafayette » de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là, accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller ; il est tout fringant dans son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap ; il est terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.

Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon passeport ; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ.

— Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon ; la personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on ne berne pas.

— Qui donc est-ce ?

— Trotsky.

— Ah !

En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais au « Komintern » toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre, je trouve le commissaire qui m’a fait à X… des promesses qui ne se sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ ; la Russie a besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma casquette d’homme : « La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme, elle a une mission de charme », etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée que j’avais peur de ne pas l’être assez.

Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste qui est si peu féministe, mais j’ai peur de lui. C’est un commissaire, et bien que j’aie dans ma poche mon passeport et les six mille marks qu’on m’a alloués pour le retour, je sais qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour qu’on m’empêche de partir. C’est pourquoi je me contente d’une échappatoire.

— Oh ! vous savez,Monsieur, je ne suis plus jeune et je considère ma mission de charme comme terminée.

Mais il ne veut pas me lâcher ; il me reproche l’argent que j’ai coûté aux Soviets et me dit que mon devoir est de rester en Russie. « Si les conditions sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter. »

J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation…

— Qu’est-ce que tout cela !

Mais on appelle le commissaire ; j’en profite pour m’esquiver sans demander mon reste.

En bas est l’autobus rouge où je monte pour la dernière fois le cœur ulcéré. Il pleut ; à la lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un cantique qu’on me faisait chanter dans mon enfance me reviennent en mémoire :

« Tout n’est que vanité,« Mensonge, fragilité. »

« Tout n’est que vanité,

« Mensonge, fragilité. »

Vérité profonde ; tout n’est que vanité ; rien dans la vie ne vaut la peine, et plus pessimiste encore que le moine du Moyen Age je n’excepte pas Dieu de la vanité universelle, parce que je sais que Dieu est humain.

Ma tristesse s’en va vite ; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les connais pas ? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire, l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits bourgeois penchés sur leurs gains ; ils sont acariâtres, maussades, tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin.

Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. « Je me demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette vie tranquille. »

Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée.

Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir ; c’est un jour de joie. Je vais écorner l’allocation du « Komintern » à la « stolovaïa » pour quitter la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me suivent partout ; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité ; à eux ma demi-livre de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil que j’apprends par cœur ; c’est la quatrième fois que je change de nom depuis Paris.

Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier ; les deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli et surtout pas prudent. Ils ont raison ; je modère mes transports.

D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement. Au moins, fait-il, écrivez-moi… les camarades, on les voit s’en aller et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès que j’aurai quitté la Russie.

Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur ? Bien d’autres que moi sont revenus de Russie ; je reviendrai aussi.

Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi ; Nous devons voyager ensemble jusqu’à Berlin.


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