ALBERT

Albert suivait docilement Josette à travers les fiacres, les voitures de marchandes des quatre-saisons, les camions, les omnibus, les autos et les passants ; obstacles mouvants si lourds, si nombreux, si parfaitement opaques que bien souvent elle ne l’apercevait plus. Mais il n’y avait pas de crainte qu’il la perdît. Son odorat la lui faisait reconnaître à travers la foule. Il était myope, comme tous les chiens. La mêlée confuse des objets lointains, le grandissement brutal de ceux qui deviennent proches, dans cette rue Montmartre encombrée d’hommes, de chevaux et de chars, avaient pour lui quelque chose de prodigieux ; mais, de ses narines noires et perpétuellement frémissantes, il continuait de distinguer les parfums de la maison, de la chambre et du lit, celui du corps même de sa maîtresse, celui de la petite cuisine, délicieux ! et il gardait sans se troubler ses distances. Les ongles de ses quatre pattes retentissaient en cadence sur le pavé de bois de la chaussée et les dalles du trottoir ; ses prunelles d’or, intelligentes et lucides, avaient l’air un peu folles, à cause des poils qui lui retombaient du front sur les yeux. Il eût été parfaitement satisfait sans la gêne qu’il éprouvait à ne rien porter, une gêne dont il éprouvait l’agacement à la commissure des lèvres, et lui imposait une grimace pareille à un rire pénible. Tel était l’instinct de sa race, le reste du besoin de chasse qui jetait sur la proie ses lointains ancêtres, et la leur faisait rapporter aux tanières entre leurs crocs serrés. Un désir d’imitation s’y mêlait : Josette, elle, tenait un filet plein de provisions… A la devanture d’un épicier, assez bas, juste à la hauteur de ses oreilles, trois carottes liées d’un brin de paille lui apparurent : il les happa d’un coup de gueule silencieux et poursuivit sa route. Rien ne lui manquait plus, désormais. Un frisson de joie chatouilla sa chair et il leva plus haut la tête : que c’est bon, d’avoir quelque chose entre les dents !

Josette tourna dans la rue Geoffroy-Marie, et franchit le porche d’une vieille maison. La concierge lui dit poliment :

— Bonjour, madame Faussurier.

Cela lui fit plaisir. Puisqu’elle s’était mise avec Faussurier, qui est maintenant marchand de billets de théâtre, après avoir été garçon de café, c’est bien le moins qu’on lui donne ce nom-là ; il n’y a que les personnes qu’elle reçoit dans la journée qui lui donnent le nom de Josette. Mais dans le quartier, on l’appelle Mme Faussurier ; c’est une dame très bien qui paye son terme au jour dit, et les fournisseurs comptant. Personne n’a rien à lui dire. Elle rendit le salut, d’un air affable, mais passa, malgré qu’elle aime la conversation. Elle pensait à Faussurier, qui tient à déjeuner à l’heure. La concierge, qui donnait un coup de balai sous les myrtes qui sont dans la cour, l’arrêta cependant d’un mot :

— Il n’en mange pourtant pas, des carottes, vot’ cabot ! C’est gentil de sa part, de les porter.

Josette se retourna, très surprise.

— Ah bien, cria-t-elle, c’est trop fort !

Albert tenait sa botte délicatement, ayant bien soin de n’y pas entrer les crocs ; mais tous les poils de son dos reluisaient de satisfaction sous les poils de sa queue en panache.

Josette songea tout à coup que trois carottes, c’est tout de même bon pour le pot-au-feu, et répondit évasivement :

— Ces caniches, si on se mettait le derrière dans leur gueule, ça vous monterait jusqu’au cinquième. C’est leur sang qui veut ça.

Mais quand elle eut retrouvé M. Faussurier, qui fumait tranquillement une cigarette dans son lit, elle lui annonça l’événement d’une voix ardente :

— Il en a une façon, Albert, de faire son marché ! V’là-t-il pas qu’il a étouffé une carotte à la foire d’empoigne !

Et elle ajouta même, plus faiblement :

— Ce sale cabot nous fera avoir des ennuis.

Faussurier se fit expliquer le cas dans ses détails.

— C’est des dispositions, ça, déclara-t-il, d’un ton sentencieux, c’est des dispositions !

Ce jugement était certainement exact. Les dispositions d’Albert ne demandaient qu’à se laisser développer. Il s’agissait seulement de lui enseigner à ne pas s’emparer d’objets inutiles. M. Faussurier employa ses loisirs, qui étaient nombreux, à perfectionner ses dons naturels et à montrer aux voisins, au concierge et aux fournisseurs que c’était décidément l’habitude du chien de tenir toujours quelque chose dans la gueule ; et il lui fit porter, dans la rue, les objets les plus divers : son parapluie, sa canne, un paquet, parfois même son chapeau. Plein de patience, de mansuétude et de juste sévérité savamment unies, il l’accoutuma ensuite à saisir un objet au commandement. Ce furent des paires de bottines rangées devant la porte, des cravates, des mouchoirs, un quartier de viande, et même des flacons d’odeur. M. Faussurier faisait le tour de la chambre, suivi d’Albert, qui marchait à quatre pas derrière lui et respectait ces choses, sur lesquelles, pourtant, il jetait déjà un regard d’intelligence et de propriété. Mais M. Faussurier, d’un geste négligent, portait la main à ses lèvres. Albert, d’un coup de gueule silencieux, happait une paire de bottines, une cravate, un mouchoir ou un flacon. Quand il se fut assuré qu’une discipline si exacte avait porté ses fruits, M. Faussurier, toujours prudent, enseigna au chien qu’il devait obéir à sa maîtresse de la même manière et pour les mêmes choses. Et ce fut seulement alors qu’il les envoya tous deux en promenade, régulièrement, dès que la nuit était tombée. A partir de ce moment, Albert devint la providence du ménage.

Une semblable mission le rendait inconsciemment fier ; il était plus aimé qu’auparavant : les chiens sont profondément sensibles aux moindres nuances d’affection. On le voyait perpétuellement par les rues, commissionnaire scrupuleux ou déprédateur intrépide ; et il ne faisait nulle différence entre ces deux fonctions. Peut-être, cependant, préférait-il la seconde : ses maîtres l’en remerciaient d’avantage, elle flattait sans doute aussi l’instinct de rapine qu’il avait reçu en naissant : il chassait dans les rues de Paris comme ses aïeux les chiens sauvages dans les steppes froides de la France préhistorique. Ses bonds joyeux devenaient plus farouches. Il avait quelque chose à faire dans la vie ; les bêtes, comme les hommes, se plaisent aux actions utiles ; et il se sentait plus étroitement associé à ceux qui lui donnaient la nourriture.

Albert et Mme Faussurier furent arrêtés tous les deux ensemble, un soir de novembre, par un inspecteur de la Sûreté à la solde d’un grand magasin de nouveautés de la rive gauche : car Josette préférait maintenant, quand elle sortait pour prendre l’air avant son dîner, les quartiers où elle n’était point connue. Albert, quand cet inspecteur aux yeux exercés l’arrêta par la peau du cou, tenait dans sa gueule une paire de gants de Suède à six boutons, pointure six trois quarts, qu’il avait prise à l’étalage. Par malheur il avait poussé un petit aboiement bref, tout à fait inusité chez lui, qui donna aux épaules de Josette un tremblement léger. Ce mouvement presque imperceptible suffit à l’inspecteur, qui prononça d’une voix décisive :

— Dites donc, madame, c’est bien à vous, n’est-ce pas, ce chien ?

Albert n’avait pas de collier. Mais Faussurier, homme prudent et astucieux, avait bien souvent prévenu Josette.

— Il n’y a pas moyen, disait-il, de nier qu’un chien est à vous. L’imbécile vous suit, vous caresse, vous regarde comme une vieille fille son confesseur, même si on le menace. Le plus simple est de dire la vérité. Ça fait bien dans le paysage, et, pour le reste, est-ce qu’on est responsable des fantaisies d’une bête ?

Josette répondit donc avec une entière sincérité :

— Oui, monsieur. Il ne vous a pas mordu, j’espère ? S’il vous a mordu, c’est que vous lui avez marché sur le pied. Il est très doux, monsieur, très doux.

L’inspecteur avait ramassé la paire de gants. Albert sauta pour la rattraper. Dans son idée, elle était à lui, ou à Mme Faussurier, en échange d’un morceau de sucre et d’une caresse sur la nuque.

— Et ça ? fit le policier.

— Ça, reconnut Mme Faussurier, candide, c’est une paire de gants.

— Vous ne me ferez pas croire qu’il s’engraisse à manger de la peau de Suède, votre chien ! dit l’inspecteur.

— Non, monsieur, avoua innocemment Josette. Seulement c’est jeune, vous savez, c’est capricieux.

— Vous expliquerez ça au juge du Petit Parquet, répondit l’inspecteur, sceptique.

Josette passa la nuit au Dépôt, et fut interrogée trois jours après par un juge d’instruction. Elle avait été mise en liberté provisoire, l’adresse qu’elle avait donnée ayant été reconnue exacte. Faussurier, n’étant pas son légitime époux, ne l’avait pas accompagnée au Palais. Elle y arriva donc toute seule, mais comme prévenue libre. On avait déjà recherché s’il y avait une fiche de condamnation à son nom, Joséphine Soupot ; on l’avait soumise à l’anthropométrie, sans rien trouver ; on avait fait une perquisition à son domicile sans y rien découvrir qui pût donner lieu au moindre soupçon, car Faussurier y avait mis bon ordre ; et de voir d’autres dames qui, au contraire, attendaient leur tour aux côtés d’un garde municipal, cela lui inspira une haute idée d’elle-même, et de la confiance en son destin.

Introduite devant le juge, et l’ayant dévisagé de cet air d’assurance que donne aux femmes l’habitude de voir les hommes en état de péché, elle le reconnut sans surprise pour l’avoir vu quelquefois au promenoir d’un café-concert, et lui adressa un petit salut un peu trop souriant. Mais lui ne la reconnut point, et demanda seulement, la voix empreinte d’une grande brusquerie :

— Qu’est-ce que vous avez volé ?

Obligé d’instruire quatre ou cinq mille affaires par an, qu’il estimait presque toutes de médiocre intérêt, telle était sa coutume pour économiser du temps.

— Ce n’est pas moi qui ai pris cette paire de gants, répondit Josette, c’est mon chien. Un chien de dix mois, monsieur le Juge d’instruction : c’est jeune, ça prend du cuir pour se faire les dents.

— Alors, vous dites que vous n’avez rien volé ?

— Je vous dis que c’est mon chien qui…

— C’est bon, écrivez ! dicta le juge d’instruction à son greffier : « Non, je n’ai rien volé ; c’est le chien… » Quand avez-vous été condamnée ?

— Je n’ai jamais été condamnée, affirma Josette. J’ai passé à l’anthropométrie.

Elle disait cela avec une sorte de fierté sentimentale, comme elle eût parlé de sa première communion.

— Bon. Entrez dans ce cabinet…

Quand elle eut disparu, il regarda son greffier.

— C’est une voleuse, dit celui-ci. Le truc du chien est connu.

— Et où est la preuve ? fit remarquer le juge. Ces inspecteurs sont idiots ! Il fallait attendre qu’elle eût pris les gants en mains… Et puis quoi ? Huit jours de prison, c’est tout ce que ça vaut. Et l’Intérieur ? Qu’est-ce qu’il dirait, l’Intérieur, qu’est-ce qu’il dirait ! Il proteste contre les peines courtes, parce que les condamnés ne travaillent pas assez longtemps pour payer leurs frais… Il proteste aussi contre les peines longues, du reste, parce que ça encombre. Non-lieu, allez ! On la reverra… Contravention simple pour garder un chien sans collier ni muselière.

Josette s’en alla, libre, et l’âme en paix. Faussurier l’attendait dans le couloir. Ils allèrent prendre l’apéritif en face du Palais. Josette dit :

— Tout de même, maintenant, ils doivent rendre le chien.

— Tiens, c’est vrai, réfléchit Faussurier. Où est-il ?

Albert ne s’était pas étonné de voir une si grande foule autour de lui quand on l’avait conduit au poste de police avec Josette. Il aimait le monde, et les hommes ne lui faisaient pas peur : il n’en avait jamais reçu que des caresses, étant jeune, gai et d’abord affable. Le poste même l’intéressa, à cause de l’odeur, qui était nouvelle pour lui, et qu’il enregistra dans sa mémoire. Il ne commença d’éprouver d’inquiétude qu’au moment où la voiture cellulaire vint chercher Josette pour la conduire au Dépôt. Non que cette boîte sans fenêtres lui parût inquiétante ; il n’avait pas d’idées bien arrêtées sur ce que doit être une voiture ; mais on lui interdit avec un coup de pied dans les côtes, et en le retenant par la peau du cou, d’y accompagner sa maîtresse. Alors il se mit à hurler d’une façon lamentable et connut pour la première fois cette grande vérité : que les hommes n’aiment point la manifestation des tristesses les plus légitimes. On le battit violemment. Ayant compris qu’il ne fallait pas crier, il se réfugia sous le banc de bois qui faisait le tour du poste et y demeura épouvanté, la langue en cuiller et le ventre battant. Il reprit un peu d’espoir lorsqu’il entendit une voiture s’arrêter devant la porte. Dans sa cervelle de chien, puisqu’une voiture avait emporté sa maîtresse, c’était une voiture qui devait le ramener à elle. C’était celle de la fourrière. Elle ressemblait d’ailleurs un peu à l’autre. Il eut un bond de joie quand il comprit qu’on allait l’y faire monter. Mais un des agents demanda au brigadier :

— Quelle désignation ?…

— Bah ! dit le brigadier, comme d’ordinaire : chien sans collier.

Une ficelle lui attacha aux oreilles un papier qui portait cette suscription. Et puis il partit, assez heureux. La fourrière même ne lui parut pas une prison pénible. Le chenil où on l’enferma était grand et tout rempli de chiens. A la manière de petits enfants des hommes, Albert vivait sous l’empire des impressions présentes. Il joua. Il joua beaucoup avec ces autres chiens : à se rouler mutuellement par terre, à se battre sans se faire du mal, et à d’autres jeux moins décents. Cependant parfois l’un d’eux se sentait pris subitement d’un grand désespoir à cause d’une image obscure, d’un souvenir qui venait de traverser sa cervelle, et il se mettait à gémir, les pattes tendues, le nez au nord-ouest, à l’endroit où l’on distingue la vaste toiture d’un marchand de bois et charbons, et une sorte d’écurie désaffectée pleine de bicyclettes toutes rongées de rouille : car c’est de ce côté qu’est la porte. Tous ses camarades, par une sorte de contagion douloureuse, l’accompagnaient bientôt en chœur, et Albert se joignait à eux, quelquefois par instinct d’imitation, quelquefois parce que la mémoire lui revenait des senteurs d’une chambre, d’un tapis sur lequel il avait couché, et celles aussi d’un homme et d’une femme, plus fortes et plus regrettées.

Le quatrième jour, un homme vint qui le fit sortir. Il y avait derrière lui un monsieur très bien habillé, beaucoup mieux que M. Faussurier. Je vous ai dit qu’Albert aimait les hommes. Il leur fit à tous deux beaucoup d’amitiés.

— Vous verrez, dit l’homme au monsieur. Ils ne souffrent pas du tout. Avant, on les pendait. Mais aujourd’hui, c’est très perfectionné.

On fit entrer Albert dans une sorte de grande boîte qui devint tout à fait obscure quand la trappe en fut refermée. Cette obscurité subite le déconcerta puis lui suggéra l’envie de dormir. Mais une nouvelle émanation le réveilla : il ne connaissait pas encore cette odeur du gaz d’éclairage. Comme toujours, il ne songea d’abord qu’à la noter pour augmenter la quantité de ses expériences. Puis, comme elle lui parut difficile à respirer, il s’inquiéta, gratta de ses ongles contre les parois, furieusement. Dehors, une voix expliqua :

— Ça ne dure qu’un moment. Ils réclament comme ça un petit peu ; mais ils sont étourdis tout de suite.

— Vraiment ? interrogea le monsieur.

Albert, en effet, tomba sur le côté : la paralysie qui venait. Et comme ça faisait mal de s’envoyer cet air-là dans les poumons ! Mais ses pensées de chien demeuraient extraordinairement actives. Il revit la rue Montmartre, les voitures, les camions, les passants par milliers… et puis une bête très singulière, et dont le fumet lui avait paru si fort et si intéressant : un chevreuil rencontré le jour d’une promenade au bois de Boulogne. Et puis les figures de Josette et de Faussurier, car l’empoisonnement des centres nerveux fait délirer aussi les chiens. Et puis plus rien : il vomissait. Même bientôt ce fut fini pour lui de vomir. De grandes ondes douloureuses seulement encore depuis le crâne jusqu’au bout de l’échine. Des puces quittant sa chair froide sautèrent aux fentes du bois.

— … Dans une heure, annonça l’homme, on pourra le retirer.


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