On achevait de charger la voiture, et Rivier la regardait comme un enfant le beau jouet qu’on va lui donner. Son cœur s’enflait d’un peu d’ivresse romantique : il allait donc monter dans une diligence, une vraie diligence, presque toute pareille à celle des ancêtres, moins la « rotonde », il est vrai, la rotonde qui avait disparu de ce type dégénéré. N’importe : il savourait avec une joie d’archéologue la physionomie désuète de cette longue caisse jaune, avec son « intérieur » aux coussins doublés d’une étoffe qui jouait la peau de panthère, son coupé abrité d’un auvent de cuir, et, sur le toit, les quatre banquettes d’impériale, derrière lesquelles Coulon, le vieux conducteur des messageries de Saint-Claude, arrimait par couches savantes et comme géologiques des sacs de pommes de terre, les boîtes d’échantillons de MM. les voyageurs de commerce, les paniers à claire-voie où s’épanouissaient en gerbe des têtes de poules et de canards, et, pour finir, des caisses faites d’un bois léger, dont le contenu, demeuré quelques instants mystérieux, s’avéra enfin par son odeur : la puissante exhalaison des fromages de Septmoncel, qui bientôt flotta dans l’air, l’air pur et tonifiant des pays de montagne. Incessamment, aux oreilles étourdies sonnait un chant clair, cristallin, un chant d’harmonica léger qu’un mugissement sourd accompagnait, telles les notes profondes d’un grand orgue : la musique éternelle de la Bienne qui coulait, invisible, cent pieds plus bas, dans sa combe abrupte.
Des rues étroites de Saint-Claude les voyageurs pour Morez, la Rixouse, Longchaumois, débouchaient sans se presser. Sans se presser, ils prenaient leur place dans la voiture avec cette espèce de tranquille décision qui dénonce chez les Francs-Comtois, leur parenté de race avec leurs voisins de Suisse. Et Coulon les dénombrait à mesure, d’un air paisible.
Tout à coup sa figure changea. La suffocation de sa gorge lui donna presque un goitre ; il y porta la main comme s’il étouffait. Le rouge marbré de ses joues, quotidiennement fouettées par le vent des hauts plateaux, tourna au bleu, puis au violet. Rivier crut qu’il allait mourir ! Enfin la santé revint à ce rude conducteur de chars, en même temps qu’un torrent de jurons qui éteignit un moment la clameur de la Bienne déchirant ses entrailles de pierre. La victime de ce flot d’injures blasphématoires se tenait devant lui, interdite, écrasée déjà, croisant ses deux mains grasses sur un ventre qui faisait saillie sur sa maigre charpente, comme un oreiller fixé sur un échalas transformé en épouvantail champêtre : le ventre d’une femme au septième mois de sa grossesse, ce moment attendrissant où l’espoir des maternités futures se peut le moins dissimuler.
— Mais puisque j’ai payé ma place, monsieur Coulon, puisque j’ai payé ma place !
La femme suppliait. Il y avait des larmes dans ses yeux ternis et sur son masque pâle : à cause de l’outrage qu’on lui faisait devant tout le monde, et qu’elle avait besoin, peut-être, de ce voyage pour son commerce, ou pour manger, Rivier se sentit ému ; il voulut intervenir.
— Si elle a payé sa place, voyons !
— Vous, on ne vous parle pas ! cria Coulon. Vous pouvez fermer. Si elle a payé sa place, qu’elle aille au bureau, on lui rendra son argent. Mais elle ne montera pas.Elle ne montera pas, entendez-vous ! V’là vot’ place dans le coupé, hein ? Prenez-la tout de suite, ou je pars sans vous !
Le bois de ses fortes galoches claqua sur le pavé. Rivier sentit chez cet homme une obstination obtuse et indomptable. Les galoches retentirent encore, cette fois sur le timon de la diligence, que Coulon venait d’escalader. Il était sur son siège, il rassemblait ses rênes, ses joues déjà se creusaient pour produire ce petit claquement de la langue contre le palais qui excite les chevaux au départ autant qu’un coup de fouet. Rivier n’eut que le temps de sauter dans le coupé, et la diligence s’ébranla. Se penchant pour regarder en arrière, il vit la pauvre femme s’éloigner, la croupe épaissie, dans la majesté douloureuse de sa fatigue et de son fardeau. Toute cette scène lui avait paru absurde. Il n’y pouvait trouver qu’une explication, c’est que le conducteur était ivre ou fou ; et sur cette route qui s’élevait et descendait en lacets aigus, comme le vol d’une mouette, taillée dans le roc d’un côté, et de l’autre sans parapet au-dessus d’un abîme, ce soupçon lui donna froid dans le dos.
Mais Coulon avait la main ferme. Il hochait la tête, il marmonnait entre ses dents. Toujours pourtant il prenait les virages avec sang-froid, avec prudence, avec décision. A la montée de Longchaumois, ayant mis ses bêtes au pas, il se retourna clignant de l’œil.
— Il n’en est jamais monté une dans ma voiture, jamais, jamais : depuis cinq ans ! Après ma mort, on fera ce qu’on voudra aux messageries. Mais jusque-là, jamais !
Il siffla pour encourager ses chevaux et reprit, s’adressant à Rivier :
— Ça vous étonne, n’est-ce pas, ça vous choque ? J’suis un barbare, un sans cœur, un type qui favorise pas la repopulation. Mais quoi qu’vous voulez ! Y a cinq ans, y en a une qui grimpe dans ma bagnole. Comme celle-là, tenez, juste comme celle que vous venez de voir : grosse à pleine ceinture ! C’était à Morez, pour revenir à Saint-Claude. J’dis comme celle-là !… C’est pour la chose d’être enceinte, car pour la figure et les avantages corporels, et tout, elle était ben plus agréable… Mame Sévoz, elle s’appelait. Vous la connaissez peut-être. Non ? C’est vrai, vous êtes pas du pays, ça vous dit rien, son nom… Enfin, c’est pour vous faire voir que c’était un beau morceau de femme, et que si ç’avait pas été mon âge, je lui aurais ben causé deux mots. Elle s’installe avec les aut’voyageurs, j’la r’garde, et j’fais, pour blaguer :
« — Vous payez qu’pour un, mame Sévoz ?
« — Ben oui ! qu’elle fait.
« — Et c’est-il pour aujourd’hui, ou pour demain ?
« — Ah ! y a ben l’temps, père Coulon, y a ben l’temps, qu’elle répond. N’allez pas plus vite que les cloches du baptême. Dans six semaines, j’vous enverrai les dragées.
« Ah ! si j’avais su, bon Dieu ! si j’avais su ! Elle aussi du reste : c’est une justice à lui rendre…
« Tout alla bien pour commencer, malgré les cahots qui sont durs. De Morez à la Mouille, ça monte, ça monte ! On dirait d’une échelle pour le paradis : et alors, n’est-ce pas, les voitures qui descendent cette côte comme nous allons faire tout-à-l’heure, en plus des freins, elles mettent le sabot, malgré que c’est défendu, le sabot qui laboure l’empierrement comme un soc de charrue. Ajoutez à ça la fonte des neiges, qui ravine tout, et pensez si on danse sur ce ruban de route. Pourtant, j’entendais rigoler, dans l’intérieur. Ils prenaient ça du bon côté, ils disaient :
« — Eh ! la mère Sévoz, il aimera la gymnastique, vot’ salé !…
« … Ou d’aut’ choses encore comme ça ; vous comprenez que j’y faisais pas attention. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’ils étaient gais, et mame Sévoz aussi ; c’était une femme qui ne craignait pas le mot pour rire. Mais enfin, v’là qu’au cinquième kilomètre — les chevaux tiraient à plein collier, bien qu’au petit pas, et à chaque coup ils vous en fichaient une secousse que ça m’aurait décollé, moi qui ai l’habitude — au cinquième kilomètre, monsieur, elle causait plus, mame Sévoz ! Et puis la v’là qui commence à geindre, à geindre tout bas, tout bas — de mon siège, j’entendais rien encore, on m’a raconté — et puis qui s’met à crier ! Ah ! bon Dieu ! quelle voix ! Moi, je m’pensais : « C’est-il qu’ils la pincent, ou qu’ils l’assassinent ?… Va toujours, on en ramassera les morceaux. » Je ne croyais pas si bien dire ! M’sieur Potez, de la Rixouse, sort de la voiture en marche, et me traite comme du poisson pourri :
« — Père Coulon, arrêtez, arrêtez, voyons ! C’est de l’inhumanité !
« — De l’inhumanité, que j’réponds, c’est-il que vous êtes fou, ou quoi ?
« — Vous ne comprenez donc pas ? qu’il fait d’une voix plus posée : mame Sévoz accouche !
« Il n’avait pas plus tôt dit ça que tous les voyageurs de l’impériale sautent en bas, les uns en s’aidant des roues, les plus jeunes d’un seul bond. C’que c’est curieux, les hommes ! Et moi, j’arrête, comme de juste, et je vais voir avec tout le monde. On l’avait couchée au fond de la voiture, mame Sévoz, et elle s’était mise à son aise. A son aise, c’est une façon de parler : elle n’était pas à la noce. Elle avait posé les bras sur les banquettes et faisait comme toutes les femmes en gésine, vous comprenez, les cheveux collés aux tempes et la bouche ouverte pour lancer sa plainte — si grande ouverte qu’on lui voyait jusqu’au fond de la gorge. Et les trois voyageuses de la diligence étaient devant elle pour la soigner, et pour la décence.
« — Bon Dieu d’bon Dieu du sacré tonnerre de Dieu, que j’fais, en v’là une sévère ! C’est-il une façon d’employer les voitures publiques, ça ? Qu’vous allez toute me la gâter ! C’est-il un hôpital, une maternité, ma diligence ? Et mon horaire, hein ? Et la correspondance à Saint-Claude ? Qu’on va la rater, c’est sûr, la correspondance !
« Là-dessus, les trois femmes de se précipiter comme si elles voulaient m’arracher les yeux : Que j’étais une brute, un sauvage, un assassin, et que c’était ma faute, à cause des cahots.
« — Les cahots, j’dis, c’est pas mon affaire, c’est l’affaire des ingénieurs. Allez vous plaindre aux ingénieurs. Et pour ma voiture, c’est une bonne voiture, y a pas meilleure. Elle est pas faite pour les femmes en couches, voilà tout.
« A ce moment, mame Sévoz cesse de hurler et me dit d’une voix mourante :
« — Attendez, père Coulon, attendez ! Moi, ça passe comme une lettre à la poste : dans une petite heure, ça sera fini.
« Ça me fit quelque chose, son courage, ça me pinça le cœur. Et puis quoi ? il fallait ben se résigner. On pouvait pas la flanquer dehors, n’est-ce pas, ni la laisser sur le bord de la route. J’commandai aux hommes, qui louchaient toujours vers la portière :
« — Y en a-t-il un d’vous qu’est médecin ? Non ! Alors laissez faire ces dames, et allez r’garder l’paysage.
« Et on r’garda l’paysage. Une heure et demie, on le r’garda. Et à la fin, mame Sévoz ne cria plus. Ce fut autre chose qu’on entendit : l’enfant. Il était là, il était v’nu. Un garçon ! J’allai à la voiture, et j’dis à mame Sévoz :
« — V’s’êtes en r’tard de trente minutes sur votre horaire, et moi d’trois heures. Quoi que ça, vous êtes ben brave tout d’même… Maintenant, messieurs et dames…
Elle avait pas d’opinion, c’te pauv’ femme. Mais les aut’ dames me dirent encore des mots et m’envoyèrent promener pour encore un petit quart d’heure, et m’sieur Potez, qu’est marguillier à la Rixouse, affirma que c’était son devoir de chrétien d’ondoyer l’enfant. Bon sang d’bon sang ! Y aurait donc pas moyen d’démarrer ? Fallut en passer par où il voulait ; il baptisa l’gosse au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, et après, on r’partit. On r’partit ben doucement, ben doucement, les hommes suivant à pied ou perchés sur l’impériale et les colis pour laisser place à l’accouchée. Elle était toute pâle et assez tranquille, l’accouchée, et quand on fut à la Rixouse, j’lui dis :
« — Allons, la maman, vous pouvez pas rester ici. On va vous donner un coup de main pour vous descendre.
« — La descendre ici, qu’il fait, m’sieur Potez, en me dévisageant comme le dernier des derniers :ici, qu’y a pas dix maisons confortables !
« — Y a la vôtre, m’sieur Potez.
« Il ne répondit pas à ça, mais continua :
« — Et un médecin ? Cette femme a besoin de soins, il n’y a de médecin qu’à Saint-Claude. Vous devez la conduire à Saint-Claude, sans quoi vous aurez la mort d’une femme sur la conscience.
« Après tout, puisque la correspondance était ratée ?… J’mets l’pied sur le montoir pour reprendre mon siège et conduire mame Sévoz à Saint-Claude. Mais c’qu’il était embêtant, c’t homme-là ! Il dit encore :
« — Et déclarer l’enfant ? C’est vot’ devoir, vous seriez poursuivi, si vous ne déclariez pas l’enfant.
« — Oh ! que j’réponds, ça n’en finira donc pas ! En v’là un métier pour un conducteur de voitures publiques ! Enfin, allons-y !
« — J’étais maté, comme vous voyez, j’y voyais plus clair !… Donc on va déclarer l’gosse à la mairie de Rixouse. En procession. Une des dames le portait, m’sieur Potez et moi nous suivions… « Sexe masculin, Henri-Claude Sévoz. » Et le secrétaire de la mairie, qui se fit raconter toute l’histoire, et qui répétait : « Tiens, tiens, c’est curieux ! » et qui voulait des détails ! Il était cinq heures quand on r’partit. Mais on r’partit. Ouf !
« Vous aussi, vous dites « ouf » ! Vous croyez qu’c’est fini ?… Vous allez voir !… Les dames me disaient : « Pas si vite, père Coulon ! Vous voulez donc la tuer ! La secouez pas ! » Bon ! J’allais donc au pas, cahin caha, comme un cocher d’corbillard, je jurais, je ronchonnais, mais j’allais au pas comme un brave homme qui veut pas la mort d’une mère de famille. Ah ! ben oui, fini ! J’étais comme ça ben attentionné à conduire cette naissance comme un enterrement, quand voilà tout le manège qui recommence, coquin de sort !
« Oui, m’sieur ! qui recommence ! Vous comprenez pas ! Moi non plus, j’ai pas compris, sur le moment. Des choses comme ça ça devrait pas être possible, y a des malheurs qu’on peut pas s’imaginer ! Les cris de mame Sévoz qui recommencent ! Les dames qui recommencent à s’époumonner : « Arrêtez, père Coulon, arrêtez ! » Elle en faisait un autre, mame Sévoz, un autre !…
« — Ah ! que j’dis, vous vous foutez de moi, à la fin ! Et c’est-il tout ?… Combien qu’y en a encore à sortir ? Et à qui le tour ?… Ça doit vous encourager, mesdames ! Allez ! Allez ! j’en prends l’habitude…
« J’avais beau dire, il a fallu en passer par là, hein ? Quoi vous vouliez faire d’autre ? Et on a repris racine sur la grand’route, et il est venu un aut’gosse, et on m’a refait le coup du baptême. Dites, monsieur, dites si c’est juste, si on a jamais empoisonné comme ça un conducteur de diligence ? Depuis les ch’mins d’fer, depuis la Révolution, depuis qu’y a des chevaux et des voitures ?
« J’arrivai à Saint-Claude à neuf heures du soir. Le lendemain, à sept heures, il fallut encore aller à la mairie pour déclarer le second à mame Sévoz : « Sexe masculin, Sévoz, Jules-Pierre-Antoine ». Et le secrétaire qui demandait toujours des détails : « Comme ça, dans la voiture ? C’est curieux, c’est bien curieux » !
« — Vous voudriez p’t-être qu’y en ait un troisième ? que j’lui dis. Ben, pas moi ! Et j’espère ben qu’c’est la dernière fois qu’on s’voit, nous deux.
« Huit jours après, il m’faisait sommer, c’t’andouille.
« — Voilà un papier comme quoi vous êtes mandé chez le procureur, à Lons-le-Saunier.
« — Mais j’ai tué personne !
« — Non. Seulement, il trouve que deux enfants qui ont le même nom de famille, le même père et la même mère, à vingt-quatre heures de distance, ça n’est pas clair, vous comprenez.
« — Mais, puisque c’est deux jumeaux !
« — Deux jumeaux ! Ils sont pas déclarés dans le même endroit : on n’a jamais vu ça.
« Et j’ai fait le voyage de Lons-le-Saunier, à l’œil, pour ces sales jumeaux, conclut le père Coulon en allongeant à sa cavalerie un coup de fouet vindicatif : sans compter ma voiture, que j’ai dû y faire pour cent cinquante francs de réparations. Vous saisissez que j’suis payé maintenant pour les laisser dehors, ces clientes-là ! »