Ceci se passait avant la guerre. Il y avait encore, à cette époque reculée, des grandes manœuvres. Quelques personnes d’un mauvais caractère demandent parfois si vraiment nous avons gagné quelque chose à gagner la guerre : nous y avons gagné qu’il n’y a plus de grandes manœuvres !
— … Est-ce que c’est encore loin ?
— Quoi, mon colonel ? demanda le lieutenant Birot.
— Toussuges, parbleu, pas Saint-Pétersbourg : le château de Toussuges, où vous me logez. Vous trouvez que l’étape n’est pas assez longue ? Les chevaux même n’en peuvent plus.
C’était vrai. Les chevaux buttaient contre tous les cailloux. Leur pas, qui s’était raccourci, retentissait douloureusement par contre-coup sur le cuir des selles, et les cavaliers éprouvaient cette crampe lancinante des cuisses, presque inévitable, même pour les plus endurcis, après de longues heures d’une allure uniforme et lente.
Le colonel Hersac se retourna : quelques jeunes dragons, la figure crispée, soulevant en silence leurs étriers, avaient ramené, pour changer de position, leurs rotules à la hauteur du cou de leurs montures. Se sentant regardés, ils remirent l’étrier au bout du pied, la jambe correctement tombante, et le colonel fit comme s’il n’avait rien vu. C’était un brave homme, et pas bête. Il savait que, pour obtenir, quand il le faut, un coup de collier de jeunes soldats, le meilleur moyen est de ne pas les brutaliser pour des sottises. Lui-même, éreinté, tenait à n’en laisser rien paraître.
D’ailleurs, il continuait de parler, intarissablement. C’était, selon ses subordonnés immédiats, le seul défaut sérieux du colonel : il eût parlé sous le couteau, parlé à l’article de la mort ; bien plus, devant un supérieur ! Il parlait comme on respire. Et cependant on allait, sur la route poudreuse, vers l’horizon d’ouest, où le soleil couchant jetait des flammes longues qui faisaient cligner les yeux, desséchant encore les gorges altérées : et le colonel dissertait toujours. Il blâma la méthode allemande qui déploie en chaîne, pour l’attaque, la seconde ligne d’infanterie, en la rapprochant trop de la première. Il fit le procès de l’artillerie lourde. Voilà ce que c’est que de vouloir être intelligent ; les jugements de l’avenir sont parfois terribles pour ceux qui prétendent les prévoir !
— Mon ami, qu’on nous donne de bons petitspom-poms, chargés avec les bons petits projectiles inventés par les terroristes. C’est en Russie que nos artilleurs devraient aller prendre des leçons. Ah ! la bombe de Stolypine ! Nous n’avons rien de pareil !
C’est ainsi que, dans son enthousiasme guerrier, il devenait révolutionnaire. Puis il eut des mots nombreux, et vivants, et gais, malgré sa fatigue, pour vanter l’accélération des mouvements tactiques, peignit des bataillons de cyclistes, d’innombrables équipes d’automobiles, passant sur les derrières de l’ennemi pour y jeter le désordre et la peur. Les secousses du cheval, le poids même de son corps, qui portait depuis si longtemps sur les mêmes muscles, avaient fini par lui donner un petit pincement dans la région du cœur ; ses paroles sortaient mal à travers sa moustache rousse toute blanchie de poussière ; et pourtant il trouvait encore d’autres paroles pour de nouvelles pensées. Le village de Toussuges apparut, pareil à tous les villages de la basse Bourgogne : des maisons qui ressemblaient, de loin, à des cocottes en papier, rangées bien sagement sous une grand’mère poule, l’église, qui les dominait pacifiquement, avec l’échine droite de son toit, redressée brusquement par un clocher pointu.
— Mais votre château, votre sacré château, dans tout ça ? demanda le colonel Hersac.
— Vous y êtes, répondit le lieutenant.
En effet, un mur, qu’on suivait depuis quelques centaines de mètres, venait de cesser, faisant place à une haute grille, arrondie en demi-cercle ; au bout d’une large allée sablée, encadrée d’ifs taillés en pyramides, ce fut alors une vieille demeure Louis XV, la belle et simple gentilhommière de nos campagnes, avec ses pierres couleur d’or pâle, son toit d’ardoises aux pentes roides, et ses hautes fenêtres au-dessus desquelles, sculptés en relief, des amours joufflus tressent des guirlandes.
Le colonel, se baissant sur l’encolure de sa bête, leva la jambe droite pour sauter à terre. Alors il sentit, avec le commencement de raideur imposé par les années, la cruelle contraction de ses muscles froissés. Ses traits nets et volontaires se tirèrent. Il eut, un instant, cette impression pénible des hommes fiers d’être restés alertes après la quarantaine, et qui sentent pourtant, à de certaines minutes et à certains indices, que l’énergie de leur jeunesse ne durera pas toujours. Et ce fut juste à cet instant, par malencontre, que le lieutenant Birot dit à son chef :
— Mme de Toussuges m’a prié de vous dire qu’elle comptait que vous lui feriez le plaisir de dîner au château.
— Zut ! cria le colonel Hersac. Zut ! Vous entendez ? Et lui faire une visite, n’est-ce pas, avant le dîner, à la dame du château, la visite d’usage : non ! Je vais dormir, sapristi, je vais dormir, tant que je pourrai. Et puis, j’irai dîner à l’auberge. Et après, je retournerai dormir, dormir encore !
— Mais, mon colonel…
— Allez-y, vous ! Excusez-moi. Dites… dites ce que vous voudrez. Dites que je suis sourd, par exemple, sourd comme une pioche, sourd à ne pas entendre le canon, et que ça m’empêche d’aller dans le monde, que j’y ai l’air trop idiot. Je vous autorise à lui dire ça, à la dame du château, que j’ai l’air trop idiot !
Le lieutenant avait le respect des ordres donnés. Il fit la commission, très ponctuellement, bien que dans des termes adoucis. Mme de Toussuges accepta ces explications de la meilleure grâce du monde.
Une heure plus tard, le colonel Hersac, qui s’était jeté sur un canapé, fut fort étonné de se réveiller parfaitement dispos. Il en éprouva quelque vanité. Son ordonnance lui avait tiré ses bottes, la circulation s’était rétablie, un sang plus frais et comme rajeuni coulait dans ses veines. Une aspersion d’eau froide, la joie de patauger quelques instants pieds nus dans la cuve de zinc qu’il trouva dans le cabinet de toilette, ajoutèrent encore à ce sentiment de plénitude et d’allégresse. Au-dessus des deux portes qui s’ouvraient dans sa chambre, un émule de Boucher, sans doute ce Pérot qui a laissé sur les panneaux des « petites maisons » du dix-huitième siècle tant de preuves de son talent doux et voluptueux, avait agréablement retracé l’épisode mythologique des noces de Thétis ; et le beau corps de la déesse, s’élevant du sein de l’onde dans une conque marine traînée par des tritons musculeux, semblait une grande fleur rose sortant d’un vase de cristal verdi.
Le colonel Hersac se piquait d’aimer cet art subtil. Il était peut-être, comme beaucoup de gens, moins sensible à son ingénieuse élégance, qu’enclin à exprimer en phrases abondantes des idées sur l’histoire de cet art ; et il avait, tout prêt, un développement sur Dendrillon, Tremblin, Pierre Hallé, Gillot, Bachelier, décorateurs, sculpteurs, ciseleurs raffinés, dignes de garder une petite part de la gloire qu’on accorde aux Caffieri, aux Desportes, aux Oudry. Il méditait d’y joindre d’autres développements, même patriotiques. Et je vous le dis sans railler ; car, en vérité, qu’un soldat espère pour son pays, sur les champs de bataille, la même supériorité qu’Huet et Boucher lui donnèrent dans la peinture délicate des plaisirs, il est possible que ce soit naïf, mais aussi cela est beau et touchant. Dans ce besoin d’expansion, le colonel Hersac se rappela qu’il devait une visite à la châtelaine de Toussuges, et ne se rappela rien autre. Il se croyait seulement certain de trouver en elle une personne susceptible d’apprécier la profondeur et la diversité de ses vues. Il se mit en grande tenue, brossa ses cheveux encore drus, sa grosse moustache rousse, descendit un étage et se fit annoncer.
— Ah ! mon Dieu ! dit la bonne Mme de Toussuges, le pauvre homme ! Il n’a pas osé, malgré son infirmité, s’épargner cette corvée. Comme il doit souffrir !
Elle était d’esprit charitable. Elle se promit d’abréger une cérémonie qui devait paraître infiniment pénible au colonel. Elle pensa enfin que ses propres ressources de conversation étaient nécessaires pour atténuer le ridicule d’une scène embarrassante. Et sans hésiter, tout uniment, d’une voix perçante, elle exprima toute l’obligation qu’elle avait d’une telle visite à un officier supérieur que d’autres soins devaient occuper, et qui n’avait besoin d’autre excuse pour ne pas accepter la place qu’elle eût été si heureuse de lui offrir à sa table.
Le colonel rougit. Il se rappela son mensonge, il le jugea saugrenu, il en éprouva une amère confusion.
— J… fit-il.
Mme de Toussuges ne le laissa pas continuer. Puisque sans doute il n’avait pas entendu, il fallait lui épargner la peine d’une réplique difficile. Elle eut des phrases abondantes.
— Les manœuvres sont dures, dit-elle, mais on affirme qu’elles ont fait le plus grand honneur à vos hommes et à leurs chefs. Le pays est accidenté, il est rude aux cavaliers, coupé de haies et de murs en pierres sèches. Mais l’hospitalité des habitants devait, elle en était certaine, diminuer dans une large mesure la fatigue des troupes. Belle région, d’ailleurs, fertile et peuplée.
— Je… dit le colonel, étourdi.
Mais elle poursuivait, admirant elle-même le flux aisé de son éloquence :
— Ce château était bien modeste. Cependant son plan, dû à l’architecte Carpentier, restait harmonieux. Il avait été construit, vers 1740, pour un arrière-grand-oncle de M. de Toussuges. Plus tard, on avait transformé les pelouses et les boulingrins en jardin anglais. Mais qu’était cette petite habitation d’un pauvre gentilhomme, à côté du château de Sercey, racheté maintenant par Foucart, malheureusement, Foucart, un marchand de souliers !
— Fouc… essaya de placer le colonel.
— Oui, Foucart. Je crois que votre général loge chez lui… Quel regret pour moi, vraiment, de ne pas vous avoir à dîner !
Elle se leva. Le colonel Hersac lui baisa la main et s’en fut, interdit, muet cette fois, et furieux dans son cœur. Il alla retrouver, à l’auberge duCheval Blanc, le mess des officiers supérieurs. Mais il omit d’y conter sa mésaventure.
Le même soir, le lieutenant Birot dîna chez la châtelaine de Toussuges. Elle lui dit bonnement :
— Vous m’aviez bien avertie que votre colonel était sourd. Mais vous avez oublié de me prévenir qu’il est bègue. Le malheureux ! Je le plains vraiment : il ne peut même pas finir un mot.
Le lieutenant jeta sur Mme de Toussuges un regard empreint d’une respectueuse stupeur. Mais, voyant à son air qu’elle ne plaisantait nullement, il n’y comprit plus rien du tout. C’est pourquoi, sagement, il acquiesça, d’un signe.