Le docteur Margis achevait de relire l’épreuve d’une affiche copieuse, imprimée en caractères romains sur format grand colombier : « Électeurs ! Pour la première fois je me présente à vos suffrages… » Oui, ça pouvait marcher, il était content de sa prose. Même, cédant à une impulsion d’orgueil innocemment puéril, il s’en fut coller l’affiche, de quatre pains à cacheter pris sur la table, au beau milieu d’une des murailles de son cabinet ; reculant de quelques pas, il la considéra d’un air satisfait. Certaines phrases lui en parurent particulièrement ressortir ; il en était très fier : « Toute une vie de dévouement passée parmi vous… Le souvenir de celui qui n’est plus, et que je m’efforce de remplacer… Une famille issue de ce sol, et qui ne l’a jamais quitté : c’est vraiment l’un des vôtres que vous enverrez siéger au Parlement. » Tout cela était un peu gros, un peu gonflé, ainsi que l’exigent les lois de l’optique électorale, mais c’était la vérité !
Il se vit revenant à la mort de son père, le premier docteur Margis, dans ce canton montagneux, prenant la place du disparu, donnant, presque toujours gratuitement, des soins aux mêmes familles que visitait celui-ci. Et l’on semblait trouver tout naturel qu’il ne se fît point payer ; c’était, pour ainsi dire, comme s’il n’eût fait qu’acquitter une dette : habitude sans doute qu’avait laissé s’enraciner l’ancien docteur Margis. Il avait gardé de son père le souvenir d’un homme silencieux dont la bouche, presque toujours ironiquement serrée, ne s’ouvrait que pour proférer des aphorismes rudes et cyniques — mais qui l’aimait tant ! Quand, aux vacances, le vieux voyait arriver son fils, il courait à lui comme une louve qui n’a qu’un petit, et le retrouve. Ce devait être un homme très bon, malgré les apparences.
… Mariette, la servante, frappa dans ce moment, contre sa porte, trois coups trop retentissants. Mariette, qui était sourde-muette, ne savait pas mettre de mesure dans sa façon d’annoncer les gens… N’était-ce pas singulier, en y réfléchissant, que dans tout le pays son père n’eût jamais pu trouver pour tenir sa maison que cette infirme presque idiote, aujourd’hui toute vieille et chenue ? Mais sans doute, à cette époque, les paysans étaient superstitieux : ils avaient peur du médecin comme d’un sorcier.
— Quelqu’un qui me demande ? fit-il avec un signe qui expliquait sa question.
Elle fit « oui » de la tête et s’effaça pour laisser entrer Mabru. Mabru, le marchand de biens, président du comité qui patronnait son adversaire ! Le docteur Margis eut peine à réprimer un geste d’étonnement. Et l’affiche, qui était toujours là, étalée sur le mur ! Il aurait souhaité avoir le temps de l’enlever ou de la couvrir : il fut saisi de cette sorte de singulière pudeur que connaissent même les écrivains de profession, qui savent que leur œuvre est faite pour être montrée à tous, non pas à un seul, et malveillant.
Mabru, en effet, regarda l’affiche et, tout de suite :
— Alors, c’est vrai, docteur, vous vous présentez ?
— Oui, fit Margis… Est-ce que ça vous regarde ? Vous êtes mon ennemi politique, je le sais. Nous n’avons rien à nous dire.
— Mais si, mais si ! fit Mabru, qui prit une chaise sans en être prié. J’ai à vous dire justement qu’vous feriez beaucoup mieux d’ pas vous présenter.
— Il n’y a que moi, répondit Margis, qui sois juge de mes propres actes.
— Bien sûr, bien sûr, mais vous avez eu tort, bien tort, d’vous engager dans c’t’affaire. J’vous d’mande de m’croire sur parole, docteur, ça vaudra mieux.
— Allons, dit Margis, cette conversation est inutile. Veuillez la considérer comme terminée.
— J’vous assure, répéta Mabru, j’vous assure qu’vous vous r’tirerez. Mais ça m’fait peine d’vous faire chagrin, et j’aurais bien voulu qu’vous vous mettiez pas c’t’ idée d’candidature dans la tête. J’avais rien contre vous, y a quinze jours, j’ai encore rien. Seulement, vous l’avez dit, on est des ennemis politiques. On doit tout faire pour son candidat, hein ! on doit rien ménager pour qu’il passe ? Eh bien, encore une fois, déchirez c’t’ affiche, et ne m’ demandez pas pourquoi. J’ vous jure qu’ ça vaudra mieux.
— On ne parle pas ce langage à un honnête homme, monsieur Mabru, dit Margis.
— Oh bien, alors, fit le marchand de biens, tant pis pour vous, j’ai fait c’ que j’ai pu. Ça m’ donne peine, j’ vous l’ dis encore, mais faut qu’ j’y aille de mon histoire. Elle remonte à cinquante ans, y a prescription, mais…
— Prescription ! interrompit Margis.
Ce terme de droit criminel, qui tombait brusquement, lui inspirait plus de colère que d’inquiétude. Qu’est-ce que toute sa vie honnête et droite, ou celle des siens, avait à faire avec la prescription ?
— Y a prescription, et vot’ père est mort, continua Mabru, mais au point de vue électoral ça n’y fait rien, c’est toujours aussi bon, ça fait l’ même effet, un effet sûr.
Il alla vers la fenêtre, encadrée de clématites. Elle ouvrait sur un jardin dont les vieux arbres, plus haut que la maison, buvaient l’air par toutes leurs feuilles jeunes, gonflées de la sève d’avril. Une allée, partant de l’embrasure même de cette fenêtre, aboutissait à une porte basse, à claire-voie, qui donnait sur la route.
— J’ la r’connais, cette fenêtre, allez, j’ la r’connais, dit-il. Défunt, mon père m’ l’a bien souvent montrée. Et j’ sais la date, j’ai des raisons pour ça, qu’il a vu c’ qu’il a vu : c’était en 1855, la nuit que j’ suis né. T’nez, docteur, si j’avais pas été mis au monde à c’ jour-là, on n’aurait jamais rien su, jamais ; vous pourriez vous présenter, et ça s’rait p’t’-être une défaite, dans quinze jours, pour mon comité.
— Allons, dit Margis en haussant les épaules, finissez !
— Oh ! ça s’ra bientôt fini. Quoique, j’ vous répète, ça m’ fait peine d’ vous raconter ça. Si vous aviez pu vivre sans savoir, ça aurait mieux valu, bien mieux… Voyons, vous r’tirez-vous ? Un bon mouvement !
— Non ! dit Margis.
— Alors, j’y vas : c’est bien d’ vot’ faute. J’ vous disais donc qu’ cette nuit-là, j’ voulais naître. Vot’ père, qu’était tout neuf médecin dans l’ pays, n’avait pas grande clientèle, il crevait d’ faim. On s’ méfiait d’ lui, y en avait un aut’ plus vieux qu’avait la confiance. Si vous avez du bien maintenant, c’est à cause de votre oncle, c’lui qui prêtait, le riche, Pisse-Argent, comme on l’appelait.
Margis fit un mouvement.
— Mais c’est rien, ça, c’est rien, protesta Mabru. Moi aussi, j’ prête. Quand on a d’ l’argent, faut l’ faire valoir : c’est pas ça qui vous empêcherait d’être élu… J’ répète que cette nuit-là j’ voulais naître, et l’ docteur Margis, c’était l’ plus proche à quérir. Mon père, qu’habitait la Borde, là-haut, s’ décida à l’aller chercher. Il faisait pas un joli temps comme aujourd’hui : c’était plein hiver, fin novembre, et une neige ! Un pied d’ neige sur la route, qui gelait en tombant. Mon père vit qu’il était entré un ch’val chez vous, et qu’un cavalier avait mis pied à terre d’vant vot’ porte. Y avait la marque des fers et celle de ses bottes.
« Il vit aussi qu’y avait d’ la lumière à la fenêtre : celle qu’est là. Et il était si tard, une heure du matin ! Qui c’était donc qu’était v’nu consulter ? On est curieux, hein ! c’est dans la nature, c’est permis. Le vieux voulut savoir et s’approcha tout doucement, après avoir ouvert, en se penchant par-dessus la palissade, le verrou d’ la porte du jardin. C’était bien facile d’ faire mie d’ bruit, à cause de la neige : et il avait eu bien raison, bien raison d’ pas déranger l’ monde. Vot’ père, défunt l’ docteur Margis, était en train d’ scier l’ cou à un homme ! »
Margis prit une chaise pour la jeter à la tête de Mabru.
— C’est comme ej’ vous l’ dis, fit Mabru en claquant seulement sa langue contre ses dents, comme on fait pour calmer les petits enfants qui ne sont pas sages, c’est comme ej’ vous l’ dis : vot’ père finissait d’ scier l’ cou à un homme. Et c’était pas une autopsie : l’ corps était encore tout mou, et y avait, dans un coin, une espèce de valise, de celles qu’on chargeait alors sur les ch’vaux, et un uniforme d’officier. Car l’homme était tout nu. Vot’ père l’ finissait pour plus d’ sûreté, il l’avait déjà frappé avant de l’ déshabiller.
Margis ricana, par instinct de défense :
— C’est pour me raconter ces potins de village que vous êtes venu ? fit-il.
— Un peu d’ patience, un peu d’ patience. Mon père s’en alla comme il était v’nu, et sus l’ moment n’ dit rien à personne. Ça le r’gardait pas. Et, pendant c’ temps-là, j’étais né tout seul : autant d’économie, qu’il pensa. Mais l’ lendemain, il s’en fut à la foire de Sauvenas, vendre un veau : l’ docteur Margis y était d’ son côté pour vendre un ch’val qu’on lui connaissait pas, qu’était pas à lui. Mon père lui dit :
« — C’t’ une belle bête, ça, docteur, c’t’ une belle bête !
« — Eh bien, qu’il dit l’ docteur, ach’tez-la !
« — Ça dépend du prix, dit mon père, ça dépend du prix. J’ vous conseille pas l’exigence.
« — Et pourquoi vous m’ conseillez pas l’exigence ? demanda l’ docteur.
« — C’est qu’ vous l’avez eu pour pas cher, dame oui ! fit l’ancien.
« Alors, vot’ père répondit rien, mais il r’partit avec le ch’val, sans insister pour el’ vendre. C’était un bai brun, avec une balzane blanche au pied droit, derrière. J’ l’ai encore connu quand j’étais gamin.
« L’officier ? Il avait justement couché à Sauvenas, la veille. Il v’nait d’ Crimée, avec sa part de guerre et sa solde dans sa valise. Cherchez donc dans vot’ jardin : sûr que vous trouverez quéqu’ part ses os. Vous dites plus rien ? »
Margis se taisait. Des souvenirs insignifiants pour lui jusqu’alors prenaient subitement un sens effrayant : jusqu’aux silences terribles de son père, et cet aphorisme, qu’il répétait en ricanant : « Dans la vie, il n’y a que deux classes d’hommes, les imbéciles et les autres. Il faut être avec les autres ! »
— Ce n’est pas vrai, cria-t-il enfin, ce n’est pas vrai. Il aurait parlé, votre père, il aurait dénoncé le crime !
— Non ! fit Mabru. Pour quoi faire ? L’homme n’était pas du pays, ça n’avait nui à personne. Et pour ça, s’déranger, pour ça, aller en justice, perdre du temps : c’est pas l’usage. Seulement, aujourd’hui, vous gênez, vous vous présentez aux élections : on vous sert la chose. C’est dans l’ordre. Vous n’avez pas voulu comprendre.
— Et tout le monde sait, depuis cinquante ans ?… interrogea Margis, écrasé.
— Tout le monde, dit tranquillement Mabru.