L’homme regarda le secrétaire du syndicat, et lui dit :
— J’ vous r’mercie, monsieur…
— Ici, on s’appelle camarade, fit le secrétaire.
Alors l’homme s’excusa, comme s’il avait manqué par ignorance à un devoir de politesse, et prononça le mot égalitaire, qu’on réclamait de lui, de la même manière qu’il eût dit : « mon lieutenant ». Il était né pour servir, et ça se voyait. Il avait un cerveau et un cœur faits pour ça, avec des membres vigoureux et maladroits, un grand corps sec et mal tourné, des yeux bleus qui avaient dû être très tendres et qui étaient restés plus jeunes que tout le reste, quoiqu’ils fussent ternis maintenant comme une glace qui aurait attendu trop d’années chez le marchand. Il répéta :
— J’ vous d’mande pardon, camarade, mais j’ peux pas rester là où qu’ je suis. Il m’faut une aut’ place. Voilà.
Le secrétaire le regarda plus attentivement. L’homme, d’après les registres du syndicat s’appelait Harrier (Auguste-Louis), né à Miville, Luxembourg, avait fait deux congés dans la Légion étrangère, puis était venu à Paris comme garçon de chambre dans les hôtels garnis. Il payait bien ses cotisations, c’était « un bon syndiqué ». Sa figure, sa déférence même, tout dans son aspect faisait prévoir qu’il serait fidèle en cas de grève, soldat discipliné de l’armée ouvrière. On devait s’occuper de lui.
— La maison est mauvaise ? interrogea-t-il. On ne vous paye pas, vous êtes mal nourri ? quoi ?
Harrier haussa les épaules, mais ses pauvres yeux prirent une expression d’angoisse indicible.
— Non, dit-il. C’est… c’est la patronne, Mme Lemont, qui veut se mettre avec moi.
Le secrétaire était lui-même du métier, il avait été garçon de « meublé », mais la fréquentation des parlottes, l’habitude de la tribune, le rudiment d’éducation qu’il s’était donné, l’avaient déjà éloigné du milieu dont il sortait. Et puis, on est Parisien ! Il se mit à rire.
— Fichtre ! dit-il. Alors elle vous fait peur, Mme Lemont ? Est-ce à cause de son âge, ou de son poids ?
Il pensait en lui-même : « Pour qu’un si pauvre diable, et justement celui-là, se refuse à la veine qui s’offre à lui, il faut qu’elle soit rudement moche, Mme Lemont !
Harrier répondit d’une voix qui trahissait le désir âpre et triste des mâles longtemps sevrés d’amour :
— C’est une personne très bien. Y a rien à dire contre : elle est très bien.
— Alors, dit le secrétaire, vous avez peur d’une histoire : il y a un mari, un amant ?
— Elle est veuve, répliqua l’homme, et c’est moi qu’elle veut ; pas un autre.
Le secrétaire n’interrogea plus, parce qu’il ne trouvait pas de questions dans son esprit. Il était dérouté. Mais Harrier fut saisi par le silence même. Il eut peur d’être impoli en ne parlant pas.
— Je n’ m’appelle pas Harrier, fit-il, confidentiel. C’est des noms comme on en prend quand on s’embauche à la Légion. Et j’ suis Français. Mais j’avais fait sept ans d’ centrale, quand j’ m’ai engagé. J’ai changé d’ peau, j’ m’ai mis Luxembourgeois, et Harrier, comme vous lisez. Y en a d’aut’es que moi comme ça, dans l’ corps, c’est pas un crime.
— Mais les sept ans ?… dit le secrétaire.
— J’ suis innocent, répondit l’homme. Oui, j’ sais ; tous ceux qui ont été condamnés disent ça. Mais aussi vrai que m’ voilà, j’ suis innocent !
Il était resté debout, et le secrétaire ne songea pas à lui dire de s’asseoir. La curiosité lui enlevait sa présence d’esprit, et il omit de lui dire, comme il eût fait en d’autres cas, pour la propagande, qu’un homme en vaut un autre, même quand il a été en prison. Harrier continua, dans une attitude militaire, les mains pendant naturellement le long du corps et le regard fixé à six pas de distance :
— Quand j’ai eu fini mon service militaire en France, sous mon vrai nom, j’ me suis mis garçon dans un garni. J’en ai fait, des maisons et des maisons ! Et à la fin, j’ai pris l’ service dans un meublé, derrière la gare du Nord. Vous savez c’ que c’est qu’un meublé comme ça : il v’nait des femmes, des cinq ou six femmes qui s’ servaient d’ la même chambre, la même nuit ; elles n’y passaient qu’une demi-heure, et pas seules. Mais y avait aussi des pauv’es gens : des domestiques sans place, des bonnes enceintes qui attendaient là, en faisant des extras dans les restaurants, le moment d’aller chez la sage-femme, des fois un comptable que son patron avait r’mercié. J’y ai vu aussi un journaliste. C’est moi qui l’ai f…tu dehors, celui-là, il s’ soûlait trop.
« C’était dans mon métier d’aider les mauvaises payes à sortir. Quand une maison est tenue par une veuve ou une femme libre, il faut un homme pour ça, et, comme on l’ prend un peu costaud, bien d’attaque, n’ayant pas peur de l’ouvrage, si la patronne se l’envoie, faut pas s’étonner, c’est dans l’ordre. C’est comme ça que j’ devins l’ami de Mme Grallet.
« Elle avait dans les quarante ans, et la folie d’aimer, d’être toute à un homme, ça la t’nait fort. Et moi aussi, j’ l’aimais ! Pensez : j’avais vingt-cinq ans, j’ venais du régiment, où on cause plus d’ femmes qu’on n’en voit. Ah ! j’ peux l’dire, elle était enviée dans son monde, Mme Grallet, d’êtr’ tombée sur un homme qui buvait pas, la battait pas, faisait bien l’ouvrage, et pour qui elle était toujours la patronne, une fois rhabillée ! Elle était devenue un peu forte et souvent, quand elle parlait, elle avait un petit arrêt entre chaque mot, comme si elle eût causé en montant un escalier. J’y faisais pas attention, ni elle non plus. Voilà qu’une nuit où j’étais allé la r’joindre, elle me dit :
« — C’est drôle, j’étouffe. Qu’est-ce que j’ai, mais qu’est-ce que j’ai ?
« Et elle se lève pour ouvrir la fenêtre. La lune était pleine, et Paris, avec les longues vitres qui sont sur le toit d’ la gare du Nord et les grandes maisons qui dégringolent la pente, avait l’air d’une ville nouvelle et extraordinaire, éclairée à la lumière électrique. C’était en été, il faisait très chaud. J’allai aussi à la fenêtre, vers elle, et je l’enlaçai tout de suite, parce que c’était mon caprice, qui d’vint l’sien. Tout à coup, elle se raidit et porta la main à son cœur en poussant un tel cri que je me rej’tai en arrière. Je criai :
« — Jeanne ! Jeanne ! T’es malade ?
« Elle était déjà morte. Et si vous aviez vu sa figure ! C’était v’nu comme la foudre. Mais j’ suis sûr qu’elle avait dû souffrir, en une seconde, autant qu’une autre en dix ans, pour mourir !
« J’étais comme fou. J’allai frapper à toutes les portes du garni :
« — La patronne est morte, la patronne est morte ! que j’ disais.
« On me r’garda sans confiance, et on alla chercher l’commissaire d’police, qui d’manda un médecin. Moi, j’avais tant d’ peine que j’m’inquiétai pas.
« — Oui, dit l’ médecin. Cet homme avait raison : la femme avait une maladie de cœur, elle est morte d’embolie.
« Alors, on commença de m’ plaindre et les femmes me considéraient, me considéraient d’un œil qui, à ce moment-là, me fit penser à celui des bêtes : « En voilà un qui n’a plus celle qu’il lui fallait ; et il nous l’faut ! » Voilà c’qu’elles voulaient dire, en m’ regardant, deux ou trois sus l’tas, au moins, et d’ça, et d’la peine que j’avais, ça m’donnait dégoût d’manger du pain.
« Mais il faut vivre. Quand on l’eut enterrée, Mme Grallet, je r’pris du service dans une maison où j’restai pas, et, une autre après où j’restai pas non plus, à cause que j’y avais pas mes habitudes. Et au bout d’trois mois, quand j’entrai dans un meublé où la patronne, qui s’appelait Mme Lonque, n’avait ni mari ni rien pour le remplacer, ça fut pas pour oublier Mme Grallet, c’était parce qu’elle lui ressemblait. Elle avait le même pli au coin de la bouche, comme si l’amour lui faisait mal tout à coup, la figure un peu grasse et de l’essoufflement quand elle parlait. C’était dans l’ même quartier, dans une rue tout près d’ celle où qu’ j’avais vécu avec Mme Grallet. Et qu’ tout fût si pareil, j’en étais tout étonné ; des fois ça m’ serrait l’ cœur et je l’ disais. Mme Lonque me répondait : « T’es bête, mon petit, t’es bête ! »
« Une nuit qu’elle répétait ça… Ah ! j’ jure qu’ c’est arrivé comme je l’ dis, on n’a pas voulu l’ croire, mais c’est la vérité… Une nuit qu’elle répétait ça, la figure qu’avait eue Mme Grallet, brusquement, j’ai vu qu’elle la prenait : toute la douleur qu’il faut pour arriver à mourir tombant d’un coup, et l’ cri, et les mains qui s’accrochent ! Elle était morte, m’sieu l’ secrétaire, comme Mme Grallet, dans un aut’ lit, une aut’ maison, mais dans les mêmes bras, ces bras-là !
« Et c’ fut l’ même commissaire d’ police qui vint avec un aut’ médecin. Si s’avait été dans un aut’ quartier, ou au moins l’ même médecin ! Mais l’ commissaire d’ police, il dit : « C’est encore vous, mon garçon ? Tout de même, c’est plutôt louche. » Et comme l’ médecin, c’était pas l’même, il fit exprès d’affirmer l’ contraire du premier : que j’avais assassiné Mme Lonque, et probablement aussi Mme Grallet. »
Harrier cessa un instant de parler. Ainsi qu’il est assez fréquent chez les simples, pour qui le moment actuel seul compte, cette aventure étrange lui semblait avoir atteint un autre que lui. Puis il réfléchit enfin qu’il était venu pour quelque chose, et ajouta :
— Mais maintenant qu’ j’ai tiré sept ans d’ centrale et dix ans de Légion pour me r’faire une peau, j’ veux pas qu’ ça soye la même chose avec Mme Lemont. J’ai peur, voyez-vous, j’ai peur !
Et il dit encore, d’une voix presque inintelligible :
— Même, à c’t’ heure, quand j’ai une paille avec celle-là, je m’ pense, des fois, j’ peux pas m’empêcher de m’ penser : « Si j’ la tuais pour de bon ? Puisqu’on dira toujours que j’ l’ai tuée, à la fin, ça changera rien. » Voilà pourquoi faut que j’ m’en aille.