UNE ROBE DE SOIE

Je vais essayer de conter cette histoire très exactement, comme je l’ai entendue, sans rien ajouter, mais en m’efforçant aussi de ne rien oublier des détails infiniment légers, insignifiants, qui seuls lui prêtent son caractère mystérieux. Je suis obligé d’ailleurs d’avouer qu’elle n’a aucune conclusion, reste inexplicable, et par conséquent ne saurait prêter sujet à un exercice littéraire. Est-ce un document ? Un document doit servir à quelque chose, et cette histoire ne sert à rien. Pourtant elle est curieuse, un peu inquiétante… Mettez que ce soit comme un bibelot de Chine : quelque chose d’inutile, de bizarre, d’un peu monstrueux, que pourtant on regretterait de ne pas avoir sur sa cheminée.

Environ tous les quinze ans, Paris traverse une crise d’occultisme ou de spiritisme. Que ce ne soit qu’une crise, et qui dure à peine quelques mois, il ne faut pas s’en étonner : sur cent personnes il n’en est jamais plus de cinq ou six qui croient, ou plutôt qui désirent croire, au surnaturel. Les autres ont leur opinion faite : ce sont de bons chrétiens, qui savent d’avance ce que c’est que l’autre vie, ou des matérialistes qui savent avec une égale certitude qu’il n’y a pas d’autre vie, ni de surnaturel. Il y a enfin un troisième groupe, celui des curieux et des désœuvrés. Quand arrive un personnage qui se prétend doué de pouvoirs extraordinaires, ceux qui sont d’avance décidés à croire invitent les désœuvrés. Mais rien qui soit plus fastidieux et plus monotone que les phénomènes produits par les médiums. Lorsqu’on a vu tourner quelques tables, tomber quelques fleurs du plafond, croître une giroflée en cinq minutes ; quand on a entendu les communications des esprits désincarnés, qui n’ajoutent jamais rien à nos connaissances personnelles de pauvres incarnés ; et quand on a constaté que cinq fois sur dix on prend le médium en flagrant délit de fraude, on s’en va ; le médium en fait autant. La crise est finie : mais le médium revient quinze ans après, parce que sa clientèle s’est renouvelée, et qu’il le sait : j’espère que ce sont les esprits qui l’ont prévenu.

Parfois, ce sont les « miracles » accomplis par Eusapia Paladino ; des revenants s’obstinent à hanter une maison près de Cherbourg ; un fakir indien fabrique de petits poissons tout en vie en récitant une prière ; des « ectoplasmes », une matière bizarre, indéfinissable, qui prend des formes humaines s’échappe des muqueuses de Mlle Eva, ou du médium Klusky, puis se résorbe en eux, tout aussi mystérieusement. Ceux qui veulent croire se précipitent ; ceux qui croient s’émerveillent ; ceux qui ne croiront jamais haussent les épaules. C’est la crise, elle durera six mois.

Or, nous étions, l’autre jour, cinq ou six amis autour d’une table à thé, et nous parlions de ces choses : puisque c’est la crise, puisqu’il faut en parler, puisqu’on aurait l’air aussi fou de n’en point parler maintenant, qu’on aura l’air d’un imbécile si l’on en parle dans un an ! Je vous ai fait prévoir que l’un de nous croyait nécessairement, et qu’il en était un autre qui ne devait pas croire parce qu’il est bon chrétien. Je puis vous dire que celui-là est un de mes amis d’enfance, et prêtre.

J’ai pour lui cette affection étroite et singulière qu’on éprouve pour les êtres très différents de soi. Son royaume n’est pas de ce monde ; il ne le dit pas, il n’a jamais songé à s’en vanter, mais cela se voit dans ses yeux. Il remplit les devoirs de son ministère avec une foi simple et parfaite, et qui est tout, tout de sa vie. Il ne recherche pas les choses de beauté ou d’intelligence. Il n’a pas, contrairement à beaucoup de jeunes prêtres d’aujourd’hui, de lumières ou même d’opinions sur la politique. Les derniers événements, qui ont d’une façon si profonde bouleversé les conditions matérielles de son existence, il ne s’en est pas beaucoup plus soucié qu’un homme bien vêtu qui dirait : « Il fait froid, eh bien, quoi d’étonnant ? Nous sommes en hiver. » C’est que, au sens spirituel, il a l’âme bien vêtue. Elle va vers le paradis par une route qu’on lui a montrée, qui est très sûre, marquée par les traces de tant de voyageurs vénérables !

Quand je le vois, c’est comme si je changeais de pays. A mon retour, je n’en salue pas moins ma vieille demeure, je lui dis : « Oui, oui, je reviens ! Comment pourrais-je ne pas revenir : tous mes meubles sont ici. Je ne pourrais te quitter longtemps, je me sentirais si pauvre ! Et pourtant, vieille demeure de mon âme positive, si tu savais quel beau voyage j’ai fait aujourd’hui ! »

Voilà comme je pense toutes les fois que je retrouve l’abbé. Il y avait aussi parmi nous ce jour-là l’inévitable ami qui ne croit pas aux phénomènes occultes, et qui nous parla — il avait bien raison — de l’incroyable niaiserie de ces phénomènes. Il paraît absurde, regrettablement absurde, qu’une personne revienne de l’autre monde uniquement pour frapper des coups dans une table ou sur un mur, ou même se manifester sous la forme d’une petite lumière, d’une main qui ne peut rien saisir, d’un rêve qui n’a jamais rien de sûr.

Celui qui croyait répondit :

— Il y a un jésuite anglais qui est aussi romancier, le père Benson, qui a l’air d’expliquer cela. Il reproche aux hommes de cette terre de croire toujours que tout est fait pour eux. Qu’est-ce qui prouve que ce n’est pas ici le contraire et que c’est seulement par hasard, par une exception illégitime en quelque sorte, que ces manifestations se produisent ? Vous ne comprenez pas ? Alors une comparaison : les poissons ne vivent que dans l’eau ; mais quand ils sont effrayés, quand ils s’efforcent d’échapper à un ennemi, on les voit un instant briller, bondir hors de l’eau, puis disparaître. Les visions que nous appelons des fantômes, c’est peut-être la même chose. Elles ne sont pas sur notre plan, elle n’y apparaissent que par exception. Et quelle serait la sottise d’un homme qui croirait que les ablettes, en réalité poursuivies par un brochet, s’amusent à sauter au-dessus du courant pour lui faire plaisir !

Ce fut avec un grand étonnement que nous entendîmes l’abbé qui murmurait :

— Ce n’est pas sûr.

— Qu’est-ce qui n’est pas sûr ?

— Que ces… ces phénomènes ridicules n’ont pas de rapport avec la vie terrestre. Il m’est arrivé une aventure, tout récemment… Du reste, ajouta-t-il en rougissant, elle est tout à fait insignifiante.

Nous l’obligeâmes à parler. Je vais essayer de répéter son récit exactement.

— Eh bien, dit-il, vous savez que je suis desservant d’une petite église, en Normandie. Mon conseil municipal n’est pas composé de méchantes gens, mais ils ont besoin de mon presbytère pour agrandir la mairie qui, comme il arrive assez souvent dans les campagnes, y est accolée. En fait, il n’y a qu’une porte de communication à percer. J’ai donc été expulsé. Un propriétaire du pays m’a proposé de me louer, à un prix dérisoire, une assez belle maison, entourée d’un jardin.

«  — Seulement, me dit-il, d’un air assez embarrassé, je dois vous avertir que cette maison est hantée. Vous, un prêtre, un bon prêtre, ça doit vous être égal ?

« J’avais pour accepter une infinité de raisons : je ne suis pas riche, je ne savais où aller, et s’il faut vous le dire, je ne crois pas beaucoup aux maisons hantées. L’Église ne nie pas que les lieux habités, comme les êtres vivants, ne puissent être l’objet des visites du Malin ; mais je sais d’autre part que dans nos campagnes le souvenir d’une nuit de panique, la terreur sans cause d’une ménagère ivre et affolée peuvent entourer durant cinquante ans d’une atmosphère d’épouvante la maison la plus paisible. Enfin, comme l’avait dit cet homme, j’étais prêtre, et même vis-à-vis de lui je me devais de montrer le peu de cas que je fais des superstitions locales. Je demandai seulement, et sans sourire, quelle persécution les locataires précédents avaient subie.

«  — Vous verrez, me répondit-il, vous verrez bien vous-même. On n’est pas chez soi. Il y a quelqu’un, quelqu’un qu’on ne voit pas. Après tout, c’est peut-être fini.

«  — Mais enfin, répétai-je, qu’est-ce qu’ils ont vu, vos locataires ?

«  — Ils n’ont jamais rien vu, répondit-il. On entend des pas, il paraît. Je n’en sais pas plus. Et puis c’est fini, hein, ce doit être fini ? Il y a si longtemps !

J’interrompis l’abbé.

— On a dû t’apprendre aussi pourquoi il y avait un revenant. A la campagne, on vous donne toujours une explication.

— Oui, dit l’abbé, brièvement, mais sans hésiter. On m’a conté qu’une dame avait habité là toute seule, un été durant, il y a près d’un siècle, et qu’elle recevait quelquefois un visiteur qui venait le soir à cheval. Et un matin, on a trouvé la dame morte. Oh ! on ne l’avait pas assassinée : elle était morte subitement, voilà tout, et le visiteur avait fui, épouvanté. Mais, mon ami, nous autres prêtres, nous savons, mieux que personne, qu’il meurt des gens dans toutes les maisons. Nos méditations et nos devoirs nous habituent à l’idée de la mort ; nous n’en avons pas peur : je t’affirme que j’entrai dans cette maison sans appréhension.

« Eh bien, dès la première heure après mon arrivée, j’eus l’impression — comment dire ? — que j’étais suivi. C’était… c’était comme le frôlement d’une robe de soie sur le parquet ; et si doux, si fin, si intime, que je n’en fus pas effrayé une seconde. La robe allait, venait, passait d’une chambre dans une autre, parfois tout près de moi, parfois très loin, parfois plus bruyante, comme si quelqu’un, le quelqu’un qui la portait, s’était subitement retourné. Et il me semblait aussi, à de certaines minutes, que cette robe s’asseyait dans un fauteuil près de moi, s’écrasait en plis, s’arrangeait sur un corps qui change d’attitude. Je tirai mes vêtements des malles que j’avais apportées, je rangeai mes livres. Alors il me sembla que j’étais enveloppé d’une espèce de curiosité sympathique, qu’on regardait par-dessus mon épaule… Personne pourtant ne regardait ! Pendant que je lisais mon bréviaire, un volume que j’avais laissé ouvert sur la table du salon — un grand salon désuet, à trois fenêtres, dont les meubles étaient couverts de soie jaune — remua tout seul ses feuillets. C’était les sermons de Bossuet, un in-quarto assez lourd. Mais les fenêtres étaient entrebâillées : le vent, sans doute ?

« Une servante, à l’air inquiet, me servit mon dîner, et j’allai ensuite faire les cent pas dans le jardin. De vieux rosiers, dans des plates-bandes carrées, portaient encore des roses, bien que nous fussions au milieu de l’automne, et je me mis, par distraction, à en effeuiller quelques-unes : d’autres plus loin, semblèrent s’effeuiller toutes seules, et je crus bien entendre encore le bruit de cette robe de soie, de cette invisible robe de soie ; mais rien ne ressemble davantage, le soir surtout, à une jupe qui traîne que la course des feuilles tombées. Nous avons, vous le savez, des prières pour toutes les heures ; nous ne sommes jamais inoccupés, livrés à nous-mêmes. Je récitai ces oraisons avec le plus de fermeté d’intention que je pus.

« La servante était repartie, après avoir fait mon lit dans une vaste pièce, au-dessus du salon. J’étais tout seul. Je montai l’escalier pour me coucher, et l’entendis, j’entendis de nouveau, plus insistante, plus vive, — j’emploie les mots que je trouve, — la robe de soie derrière mon dos. Et non pas seulement cette robe : deux petits souliers qui montaient derrière moi. J’aurais juré que c’étaient de ces souliers que dans mon pays on appelle encore des patins.

« Je me mis à genoux sur un fauteuil et fis ma prière du soir, qui ne fut pas troublée. C’était comme si la robe avait attendu… Je me déshabillai. Et, je vous jure, ce fut comme si quelqu’un se déshabillait à côté de moi, comme si des vêtements tombaient !

« Je me couchai, très tranquillement. Pas une seconde je ne laissai détourner mon esprit de la méditation que j’avais entreprise. Ces frôlements, ces bruits ? Un rat m’aurait troublé davantage. Je ne permis pas un instant à mon âme de croire qu’ils pouvaient venir d’une… d’une personne. Alors…

L’abbé s’arrêta. Nous répétâmes tous.

— Alors ?…

— Alors, dit-il, sans confusion, mais d’un air un peu rêveur, je vous assure que j’ai entendu rire, tout près de moi, presque au-dessus de ma tête : un rire très frais, très clair, et un peu dédaigneux, ironique.

— Et puis ?

— Et puis plus rien. Si c’était une tentation, je l’avais vaincue, voilà tout, termina l’abbé simplement. Je n’ai plus rien entendu dans cette maison, jamais… Mais ce jour-là, les choses ont bien eu l’air de se passer sur le plan terrestre. Voilà ce que je voulais dire.

Mais quelqu’un osa corriger :

— Sur le plan terrestre, sûrement ! Cette histoire est même un modèle du genre : l’abbé nourrissait de petits regrets, d’involontaires petits désirs. Son inconscient, mis en mouvement par les récits qu’on lui avait faits, a imaginé tout le reste.

— Des désirs ? fit l’abbé. Je vous assure que non !

Il leva vers nous ses yeux purs, et nul ne douta plus de lui.


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