IMPRUDENCE

Début

Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.

Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des paroles tendres.

Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.

Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.

Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude intimité des nuits.

Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant; mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus brûlant le verbe connu, si souvent répété.

Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.

De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée.

Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de l'excitation des fêtes publiques.

Or, un matin, Henriette dit à Paul:

—Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?

—Mais oui, ma chérie.

—Dans un cabaret très connu.

—Mais oui.

Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.

Elle reprit:

—Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous?

Il sourit:—Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand café?

—C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je n'oserai jamais dire ça?

—Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes pas aux petits secrets.

—Non, je n'oserai pas.

—Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?

—Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta maîtresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ça me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s'aime tous les soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... Je suis rouge comme une pivoine. Ne me regarde pas....

Il riait, très amusé, et répondit:

—Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu.

Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand café du boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. Dès qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et d'un large canapé de velours rouge, le maître d'hôtel, en habit noir, entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme.

—Qu'est-ce que tu veux manger?

—Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.

Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu'il remit aux mains du valet. Puis il dit:

—Menu corsé—potage bisque—poulet à la diable, râble de lièvre, homard à l'américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.—Nous boirons du champagne.

Le maître d'hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la carte en murmurant:

—Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?

—Du champagne, très sec.

Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son mari.

Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger.

Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par des milliers de noms tracés au diamant, et qui jetaient sur le cristal clair une sorte d'immense toile d'araignée.

Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentît étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.

Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à tout voir et à tout oublier, à n'entrer qu'aux instants nécessaires, et à sortir aux minutes d'épanchement, allaient et venaient vite et doucement.

Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé.

—Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?

—Quoi donc, ma chérie?

—Je n'ose pas te dire.

—Dis toujours....

—As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi?

Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes fortunes ou s'en vanter.

Elle reprit:

—Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?

—Mais quelques-unes?

—Combien?

—Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-là?

—Tu ne les as pas comptées?...

—Mais non.

—Oh! alors, tu en as eu beaucoup?

—Mais oui.

—Combien à peu près... seulement à peu près.

—Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j'en ai eu beaucoup, et des années où j'en ai eu bien moins.

—Combien par an, dis?

—Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement.

—Oh! ça fait plus de cent femmes en tout.

—Mais oui, à peu près.

—Oh! que c'est dégoûtant!

—Pourquoi ça, dégoûtant?

—Mais parce que c'est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces femmes... nues... et toujours... toujours la même chose.... Oh! que c'est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes!

Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes qu'elles disent une sottise:

—Voilà qui est drôle, par exemple! s'il est dégoûtant d'avoir cent femmes, il est dégoûtant également d'en avoir une.

—Oh non, pas du tout!

—Pourquoi non?

—Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous attache à elle, tandis que cent femmes c'est de la saleté, de l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à toutes ces filles qui sont sales....

—Mais non, elles sont très propres.

—On ne peut pas être propre en faisant le métier qu'elles font.

—Mais, au contraire, c'est à cause de leur métier qu'elles sont propres.

—Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre! C'est ignoble!

—Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine, que....

—Oh! tais-toi, tu me révoltes....

—Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maîtresses?

—Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des filles, toutes?... Toutes les cent?...

—Mais non, mais non....

—Qu'est-ce que c'était alors?

—Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des... quelques femmes du monde....

—Combien de femmes du monde?

—Six.

—Seulement six?

—Oui.

—Elles étaient jolies?

—Mais oui.

—Plus jolies que les filles?

—Non.

—Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde?

—Les filles.

—Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?

—Parce que je n'aime guère les talents d'amateur.

—Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t'amusait de passer comme ça de l'une à l'autre?

—Mais oui.

—Beaucoup?

—Beaucoup.

—Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?

—Mais non.

—Ah! les femmes ne se ressemblent pas.

—Pas du tout.

—En rien?

—En rien.

—Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont de différent?

—Mais, tout.

—Le corps?

—Mais oui, le corps.

—Le corps tout entier?

—Le corps tout entier.

—Et quoi encore?

—Mais, la manière de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres choses.

—Ah! Et c'est très amusant de changer?

—Mais oui.

—Et les hommes aussi sont différents?

—Ça, je ne sais pas.

—Tu ne sais pas?

—Non.

—Ils doivent être différents.

—Oui... sans doute....

Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein, elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:

—Oh! mon chéri, comme je t'aime!...

Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un garçon qui entrait recula en refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes environ.

Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave et digne, apportant les fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d'une voix songeuse:

—Oh! oui! ça doit être amusant tout de Même!

Début

Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas, par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds.

Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles. Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs âmes, leurs pensées secrètes, et démêler, d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs intentions.

Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d'hommages et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte rouge l'avaient escorté jusqu'à sa tombe, et des hommes en cravate blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des larmes qui semblaient vraies.

Or, voici l'étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands criminels.

Cela portait pour titre:

POURQUOI?

20 juin 1851.—Je sors de la séance. J'ai fait condamner Blondel à mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi? Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes peut-être; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire et détruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant de tuer?

25 Juin.—Songer qu'un être est là qui vit, qui marche, qui court.... Un être? Qu'est-ce qu'un être? Cette chose animée, qui porte en elle le principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient à rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne sais d'où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça pourrit, c'est fini.

26 juin.—Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est, au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il tue pour vivre et il tue pour tuer.—Tuer est dans notre tempérament; il faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son existence.—L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L'enfant tue les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à l'irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois, on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui,la nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons, de temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre peuple. C'est alors une débauche de sang, une débauche où s'affolent les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des massacres.

Et on pourrait croire qu'on méprise ceux destinés à accomplir ces boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec de l'or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses, des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la grande loi jetée par la nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus beau et de plus honorable que de tuer!

30 juin.—Tuer est la loi; parce que la nature aime l'éternelle jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite! vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle.

2 juillet.—L'être—qu'est-ce que l'être? Tout et rien. Parla pensée, il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l'univers!

Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien! plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert de foule, et vous n'apercevez bientôt plus rien que la côte. L'être imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes, des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'êtres qui naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi écrasée sur les routes. Allez aux pays des noirs, gîtés en des cases de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui flotte au vent, et vous comprendrez que l'être isolé, déterminé, n'est rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être quelconque d'une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne s'inquiètent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à manoir, de province à province.

Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L'être qui n'est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!

Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état civil. Voilà! C'est lui qui défend l'homme.

L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état civil! Respect à l'état civil, le Dieu légal. A genoux!

L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'état civil. Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers. C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité qui règnes dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus fort que la Nature. Ah! ah!

3 juillet.—Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer, d'avoir là, devant soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un petit trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de chair molle, froide, inerte, vide de pensée!

5 août.—Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que j'ai frappés, moi! moi! qui le saurait?

10 août.—Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi, surtout si je choisis un être que je n'ai aucun intérêt à supprimer?

15 août.—La tentation! La tentation, elle. est entrée en moi comme un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à ceci: tuer; dans mes yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes oreilles, où passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible, de déchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; dans mes jambes, où frissonne le désir d'aller, d'aller à l'endroit où la chose aura lieu; dans mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela doit être bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres, maître de son coeur et qui cherche des sensations raffinées!

22 août.—Je ne pouvais plus résister. J'ai tué une petite bête pour essayer, pour commencer.

Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la fenêtre de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et j'ai pris le petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son coeur. Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'était atroce et délicieux. J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.

Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais tenu un dogue enragé et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge, luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempé le bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau.

Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lavé les ciseaux, je me suis lavé les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on sait!

Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me soupçonnerait-il! Ah! ah!

25 août.—Il faut que je tue un homme! Il le faut.

30 août.—C'est fait. Comme c'est peu de chose!

J'étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien, non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui mangeait une tartine de beurre.

Il s'arrête pour me voir passer et dit: «Bonjour, m'sieu le président.»

Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je le tuais?»

Je réponds:—Tu es tout seul, mon garçon?

—Oui, M'sieu.

—Tout seul dans le bois?

—Oui, M'sieu.

L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout doucement, persuadé qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le saisis à la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regardé avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, terribles! Je n'ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remué.

Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jeté le corps dans le fossé, puis de l'herbe par-dessus.

Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est peu de chose! Le soir, j'étais très gai, léger, rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. On m'a trouvé spirituel.

Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.

30 août.—On a découvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!

1er septembre.—On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent.

2 septembre.—Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!

6 octobre.—On n'a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je serais tranquille à présent!

10 octobre.—L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est comparable aux rages d'amour qui vous torturent à vingt ans.

20 octobre.—Encore un. J'allais le long du fleuve, après déjeuner. Et j'aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin.

Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah! j'aurais fait un excellent assassin.

28 octobre.—L'affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du meurtre son neveu, qui pêchait avec lui.

26 octobre.—Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable. Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!

27 octobre.—Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tué son oncle pendant son absence! Qui le croirait?

28 octobre.—Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la tête! Ah! ah! La justice!

15 novembre.—On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait hériter de son oncle. Je présiderai les assises.

25 janvier.—A mort! à mort! à mort! Je l'ai fait condamner à mort! Ah! ah! L'avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un. J'irai le voir exécuter!

10 mars.—C'est fini. On l'a guillotiné ce matin. Il est très bien mort! très bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on savait!

Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose pour me laisser surprendre.

Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun crime nouveau.

Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, affirment qu'il existe dans le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables que ce monstrueux dément.

Début

La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la séance.

Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui ont l'air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d'étable et de sueur, de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.

Sur une sorte d'estrade s'étend une longue table couverte d'un tapis vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air à l'extrémité droite. Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause de ces brutes aux senteurs de bêtes.

M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue, dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde l'assistance avec un air de profond mépris.

C'est un lettré de province et un bel esprit d'arrondissement, un de ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny.

Il prononce:

—Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.

Puis souriant, il murmure:

Quidquid tentabam dicere versus erat.

Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix inintelligible: «Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon».

Une énorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes comme des chandelles allumées.

Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une raillerie, et dit:

—Madame Bascule, articulez vos griefs.

La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, dont le corps tordu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une cloche.

Mme Bascule s'explique:

—Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour lui, j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me quitter, il m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin , qui vaut dans les six mille. Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite morveuse....

LE JUGE DE PAIX.—Modérez-vous, madame Bascule.

MADAME BASCULE.—Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un papier, le voilà.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié. L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?

Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.

ISIDORE PATURON.—C'est pas vrai.

LE JUGE DE PAIX.—Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)

«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule, ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir avec dévouement.

Gorgeville, le 8 août 1883.»

LE JUGE DE PAIX.—Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc pas écrire?

ISIDORE.—Non, J'sais point.

LE JUGE.—C'est vous qui l'avez faite, cette croix?

ISIDORE.—Non, c'est point mé.

LE JUGE.—Qu'est-ce qui l'a faite, alors?

ISIDORE.—C'est elle.

LE JUGE.—Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix?

ISIDORE, avec précipitation.—Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon grand-pé, de ma grand'-mé, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son serment.)

LE JUGE DE PAIX, riant.—Quels ont donc été vos rapports avec Mme Bascule, ici présente?

ISIDORE.—A ma servi de traînée. (Rires dans l'auditoire.)

LE JUGE.—Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations n'ont pas été aussi pures qu'elle le prétend.

LE PÈRE PATURON, prenant la parole.—Il n'avait point quinze ans, point quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a débouché....

LE JUGE.—Vous voulez dire débauché?

LE PÈRE.—Je sais ti mé? I n'avait point quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu'a l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet gras, à l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand l'temps fut v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....

LE JUGE.—Dépravé.... Et vous avez laissé faire?...

LE PÈRE.—Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu'ça arrive!...

LE JUGE.—Alors de quoi vous plaignez-vous?

LE PÈRE.—De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu'i n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Jé demande protection à la loi.

Mme BASCULE.—Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en ai fait un homme.

LE JUGE.—Parbleu.

Mme BASCULE.—Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....

—C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'là cinq ans, vu qu'elle avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'là qu'a pleure comme une gouttière et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin pour rester quéque z'années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» pardi! Quéque vous auriez fait, vous?

Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'étais quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)

—Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-mé que ça valait bien ça?

LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:

—Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)

LE JUGE DE PAIX, paternel.—Que voulez-vous; chère dame, je n'y peux rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. Il avait le droit incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot à sa femme. Je n'ai pas à entrer dans les questions de... de... délicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la loi. Je n'y peux rien.

LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.—J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?

LE JUGE.—Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote sur son banc.)

LE JUGE DE PAIX, souriant.—Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous... et... si j'ai un conseil à vous donner, c'est de chercher un autre... un autre élève....

Mme BASCULE, à travers ses larmes.—Je n'en trouverai pas... pas....

LE JUGE.—Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, cachant sa figure dans son mouchoir.)

LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix goguenarde.—Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. (Puis d'une voix grave:)

Appelez les affaires suivantes.

LE GREFFIER bredouille.—Célestin Polyte Lecacheur.—Prosper Magloire Dieulafait....

Début

Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'était loin, bien loin d'ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si douces, endormantes. Il faisait chaud; c'était une molle chaleur parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des germes.

On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais l'hospitalité dans la maison du Français qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes, semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec fureur. Puis de mois en mois, d'année en année, agrandissant son domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé une fortune par son labeur infatigable.

Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l'aurore, parcourant ses champs jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l'insatiable désir de l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.

Maintenant, il semblait très riche.

Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'était une large maison carrée toute simple et dominant la mer.

Comme j'approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L'ayant salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en souriant.

—Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.

Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec une aisance parfaite et une bonne grâce familière d'homme du monde; puis il me quitta en disant:

—Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.

Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! Il souriait, répondant avec distraction:

—Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle qu'on aime.

—Vous regrettez la France?

—Je regrette Paris.

—Pourquoi n'y retournez-vous pas?

—Oh! j'y reviendrai.

Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir du Vaudeville.

—Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?

—Toujours les mêmes, sauf les morts.

Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, j'avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton et, la serrant dans sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au bout. Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se mêlait aux poils des joues.

Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de mon âme l'image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé, qui va de la Madeleine à la rue Drouet.

—Connaissez-vous Boutrelle?

—Oui, certes.

—Est-il bien changé?

—Oui, tout blanc.

—Et La Ridamie?

—Toujours le même.

—Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner?

—Oui, très forte, finie.

—Ah! Et Sophie Astier?

—Morte.

—Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....

Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie soudain, il reprit:

—Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage.

Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.

—Voulez-vous rentrer?

—Je veux bien.

Et il me précéda dans sa maison.

Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables, laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur; et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des sorties et des besognes.

Mon hôte sourit:

—C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre. Allons-y.

Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d'un brocanteur, tant elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et variées qu'on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis, juste au milieu du panneau principal, un carré de satin blanc encadré d'or.

Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperçus une épingle à cheveux piquée au centre de l'étoffe brillante.

Mon hôte posa sa main sur mon épaule:

—Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est toute ma vie.»

Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:

—Vous avez souffert par une femme?

Il reprit brusquement:

—Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon. Un nom m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que je n'ai point osé prononcer, car si vous m'aviez répondu «morte», comme vous avez fait pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd'hui même.

Nous étions sortis sur le large balcon d'où l'on voyait deux golfes, l'un à droite, et l'autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes grises. C'était l'heure crépusculaire où le soleil disparu n'éclaire plus la terre que par les reflets du ciel.

Il reprit:

—Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?

Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une angoisse frémissante.

Je souris:—Parbleu... et plus jolie que jamais.

—Vous la connaissez?

—Oui.

Il hésitait:—Tout à fait...?

—Non.

Il me prit la main:—Parlez-moi d'elle.

—Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une existence agréable et princière, voilà tout.

Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis, brusquement:

—Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez, regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez point.

Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui se détestent en s'adorant.

Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres.

Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi? Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie, et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes mariés?» disait-elle.

Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la comprendre: cette fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes: —Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement: «Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»

—Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne l'a jamais été.

—Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun, d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage, cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même, bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?

Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en effet, la possédaient.

Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!

La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers flottait dans l'air.

Je lui dis:

—La reverrez-vous?

Il répondit:

—Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je partirai. J'en ai pour un an avec elle—une bonne année entière.—Et puis adieu, ma vie sera close.

Je demandai:—Mais ensuite?

—Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de me prendre comme valet de chambre.


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