III

Au général Bonaparte.«Paris, le 6 thermidor, an V (24 juillet 1797).»J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le Directoire exécutif m'a nommé ministre des relations extérieures.»Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que votre gloire doit apporter de moyens et de facilités dans les négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit tout aplanir.»Je m'empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le Directoire me chargera de vous transmettre, et la Renommée, qui est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la manière dont vous les aurez remplies.»

Au général Bonaparte.

«Paris, le 6 thermidor, an V (24 juillet 1797).

»J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le Directoire exécutif m'a nommé ministre des relations extérieures.

»Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que votre gloire doit apporter de moyens et de facilités dans les négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit tout aplanir.

»Je m'empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le Directoire me chargera de vous transmettre, et la Renommée, qui est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la manière dont vous les aurez remplies.»

Voilà qui est bien débuté, et le courtisan dans le ministre ne se fait pas attendre.

Ce sera de même qu'aussitôt la paix signée par le général à Campo-Formio, bien que cette paix ne fût pas tout à fait conforme à ce que le Directoire avait désiré et indiqué dans ses instructions dernières, Talleyrand, oubliant qu'il est l'organe direct des intentionsdu Directoire, et prenant sur lui le surcroît d'enthousiasme, écrira:

«Paris, le 5 brumaire an VI (26 octobre 1797).»Voilà donc la paix faite, et une paix à la Bonaparte. Recevez-en mon compliment de cœur, mon général; les expressions manquent pour vous dire tout ce qu'on voudrait en ce moment. Le Directoire est content, le public enchanté. Tout est au mieux.»On aura peut-être quelques criailleries d'Italiens; mais c'est égal. Adieu, général pacificateur! Adieu: amitié, admiration, respect, reconnaissance; on ne sait où s'arrêter dans cette énumération.»

«Paris, le 5 brumaire an VI (26 octobre 1797).

»Voilà donc la paix faite, et une paix à la Bonaparte. Recevez-en mon compliment de cœur, mon général; les expressions manquent pour vous dire tout ce qu'on voudrait en ce moment. Le Directoire est content, le public enchanté. Tout est au mieux.

»On aura peut-être quelques criailleries d'Italiens; mais c'est égal. Adieu, général pacificateur! Adieu: amitié, admiration, respect, reconnaissance; on ne sait où s'arrêter dans cette énumération.»

Il me semble encore une fois lire du Voltaire, dans sa lune de miel avec le grand Frédéric.

Ne pouvant qu'effleurer cette existence deTalleyrand, qu'éclairer deux ou trois points saillants, et tout au plus donner un coup de sonde à deux ou trois endroits, je ne voudrais rien dire que d'exact, de sûr, et en même temps mettre le lecteur à même de juger, ou du moins d'entrevoir les éléments divers du jugement.

La grâce, le goût, l'art de l'insinuation, il faut qu'il les ait eus au plus haut degré pour que, dans ses Mémoires sobres et sévères, Napoléon, racontant ce qui se passa à son retour de l'Italie et de Rastadt, et la manière dont il fut accueilli par le Directoire, les fêtes qu'on lui donna, ait songé à distinguer celle du ministre des affaires étrangères. Talleyrand et lui se voyaient alors pour la première fois:

«Le Directoire, le Corps législatif et le ministre des relations extérieures donnèrent des fêtes à Napoléon.Il parut à toutes, mais y resta peu de temps.Celle du ministre Talleyrand fut marquée au coin du bon goût.Une femme célèbre, déterminée à lutter avec le vainqueur d'Italie, l'interpella au milieu d'un grand cercle, lui demandant quelle était, à ses yeux, la première femme du monde, morte ou vivante: «Celle qui a fait le plus d'enfants,» lui répondit-il en souriant.»

C'est là le lieu de ce fameux mot en réponse à Mmede Staël, et qui a tant couru: elle voyait également pour la première fois le général Bonaparte, elle essayait d'emblée sur lui la fascination de son éloquence. Convenez que la question à bout portant était provoquante. Ainsi placée et diteen souriant, la riposte qui a pu paraître une grosse impolitesse n'est plus guère qu'une malice[9].

Il est parfaitement vrai que Talleyrand, en ces années, avait déjà jusqu'à un certain point lié son avenir à celui du glorieux général, et qu'il y avait entre eux un concert, même pour ce qui devait s'accomplir en Orient. Les arrangements étaient pris, les rôles distribués: en même temps que Bonaparte s'embarquait pour l'Égypte, Talleyrand devait aller de sa personne négocier auprès de la Porte en qualité d'ambassadeur, pourappuyer de sa diplomatie l'expédition colonisatrice. Mais avec lui les absents bientôt avaient tort: il aima mieux oublier l'Orient, laisser le conquérant lointain courir ses risques, et rester à Paris ministre d'une politique qui était sans doute beaucoup trop révolutionnaire et propagandiste pour qu'il l'acceptât sincèrement, mais à laquelle aussi, à travers les remaniements des petits États, il y avait beaucoup pour lui à gagner, à pêcher, comme on dit,en eau trouble.

La vénalité, en effet, c'est là la plaie de Talleyrand, une plaie hideuse, un chancre rongeur et qui envahit le fond. Un homme public, comme tous les hommes, a ses défauts, ses passions ou même ses vices; mais il ne faut point, comme à Talleyrand, que ces vices prennent toute la place et occupent tout lefond de sa vie. Les choses du devant en souffrent: il n'y a pas de vraie grandeur possible avec cela, et on ne peut même, à ce prix, être grand politique que par éclairs et dans de rares moments. Le tour joué, on retourne trop vite à sa boue secrète.

M. de Chateaubriand, dans son antipathie d'humeur et de nature pour le personnage, lui qui avait autant le ressort de l'honneur et le goût du dépouillement que l'autre les avait peu et savait aisément s'en passer, a dit, à propos de la manière dont M. de Talleyrand négociait les traités: «Quand M. Talleyrand ne conspire pas, il trafique.» Ce mot sanglant, au moins dans sa seconde partie, n'est que la vérité même.

Il est donc très-certain encore, pour ne s'en tenir qu'à ce qui a éclaté, que Talleyrand,ministre des relations extérieures sous le Directoire, profita de la saisie des navires américains à la suite du traité de commerce des États-Unis avec l'Angleterre, pour attirer à Paris les commissaires de cette république munis de pleins pouvoirs et tâcher de les rançonner[10]. Il leur fit offrir, par des entremetteurs à sa dévotion, et dont les noms sont connus, de se charger d'une réconciliation à l'amiable avec le Directoire, mais seulement à prix d'argent,—de beaucoup d'argent. Ceshonnêtes gens résistèrent et ébruitèrent la proposition. C'est à cette laide affaire que sir Henry Bulwer fait allusion dans une note où il est dit: «Quant à ses habitudes à cet égard (à sa manière de s'enrichir), il ne sera peut-être pas mal d'avoir recours à la correspondance américaine:Papiers d'État et documents publics des États-Unis(t. III, p. 473-499 et t. IV).» J'ai tenu moi-même à rechercher les pièces indiquées, et qui sont d'ailleurs très-bien analysées dans Michaud. On yvoit cette négociation secrète exposée de point en point dans les dépêches des commissaires à leur gouvernement.

C'est aussi en cette occasion qu'on voit apparaître et figurer pour la première fois dans la vie de Talleyrand son aide de camp habituel et le plus digne de lui, Montrond, un homme d'audace et d'esprit, un intrigant de haut vol. Ils étaient chacun un type dans son genre, et les deux se complétaient. Il ne saurait y avoir désormais de Talleyrand sans Montrond, ni de Montrond sans Talleyrand.

Une telle affaire avérée, comme le mensonge dont je parlais l'autre jour, en représente et en suppose des milliers d'autres. Or, rien de plus avéré, de plus authentiquement acquis à l'histoire que cette tentative d'extorsion et, pour parler net, que cette manœuvredechantageauprès des envoyés américains. Le scandale qu'elle fit, même sous ce régime peu scrupuleux du Directoire, fut une des causes qui obligèrent Talleyrand de quitter le ministère, où il fut remplacé par Reinhard; et, même après le 18 brumaire, il ne put y rentrer aussitôt. Napoléon, dans ses Mémoires, en a donné la raison:

«Talleyrand avait été renvoyé du ministère des relations extérieures par l'influence de la Société du Manége. Reinhard, qui l'avait remplacé, était natif de Wurtemberg. C'était un homme honnête et d'une capacité ordinaire. Cette place était naturellement due à Talleyrand; mais,pour ne pas trop froisser l'opinion publique, fort indisposée contre lui, surtout pour les affaires d'Amérique, Reinhard fut conservé dans les premiers moments.»

Et, après cela, innocents et lettrés que noussommes, n'insistons plus trop sur les beaux Mémoires de l'an V, sur celui, en particulier, qui traite si bien du moral et de l'esprit commercial de ces mêmes États-Unis; avis à nous! n'insistons pas trop non plus sur telle ou telle circulaire remarquable, telle ou telle dépêche faite pour être montrée, et sur l'excellent discours académique de 1838. Tout cela n'était que le dehors, la décoration, le spectacle: franchement, il y avait trop de reptiles par derrière, au fond de la caverne,—de cette caverne dont le vestibule passait pour le plus distingué et le plus recherché des salons.

Sir Henry Bulwer a très-bien pris et rendu la mesure de l'esprit politique et pratique en M. de Talleyrand; mais décidément son indulgence n'a pas fait assez large la part de cesvices fondamentaux; il s'est montré trop coulant sur une chose essentielle. Le flair merveilleux des événements, l'art de l'à-propos, la justesse et, au besoin, la résolution dans le conseil, M. de Talleyrand les possédait à un degré éminent; mais, cela dit et reconnu, il ne songeait, après tout, qu'à réussir personnellement, à tirer son profit des circonstances: l'amour du bien public, la grandeur de l'État et son bon renom dans le monde ne le préoccupaient que médiocrement durant ses veilles. Il n'avait point la haute et noble ambition de ces âmes immodérées à la Richelieu, comme les appelait Saint-Évremond. Son excellent esprit, qui avait horreur des sottises, n'était pour lui qu'un moyen. Le but atteint, il arrangeait sa contenance, et ne songeait qu'à attraper son monde, àimposeret àen imposer.Rien de grand, je le répète, même dans l'ordre politique, ne peut sortir d'un tel fonds. On n'est, tout au plus alors, et sauf le suprême bon ton, sauf l'esprit de société où il n'avait point son pareil, qu'un diminutif de Mazarin, moins l'étendue et la toute-puissance; on n'est guère qu'une meilleure édition, plus élégante et reliée avec goût, de l'abbé Dubois.

L'avénement du Consulat eut cela d'abord d'excellent pour lui que la politique nouvelle lui offrait, avec un vaste cadre, des points d'appui et des points d'arrêt: elle le contint, et il la décora.

Son rôle avait été des plus importants au 18 brumaire, et il y coopéra autant et plus qu'aucun personnage civil. Dès le retour d'Égypte, il avait vu rue Chantereine le général Bonaparte, et avait eu à se faire pardonnerde lui, car il lui avait manqué de parole dix-huit mois auparavant, au lendemain du départ pour l'Orient. Mais un nouvel intérêt commun fait passer aisément l'éponge sur d'anciens griefs et rapproche vite les politiques; on ferma les yeux des deux côtés:

«Talleyrand craignait d'être mal reçu de Napoléon. Il avait été convenu avec le Directoire et avec Talleyrand qu'aussitôt après le départ de l'expédition d'Égypte, des négociations seraient ouvertes sur son objet avec la Porte. Talleyrand devait même être le négociateur, et partir pour Constantinoplevingt-quatre heures après que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port de Toulon. Cet engagement, formellement exigé et positivement consenti, avait été mis en oubli: non-seulement Talleyrand était resté à Paris, mais aucune négociation n'avait eu lieu. Talleyrand ne supposait pas que Napoléon en eût perdu le souvenir; mais l'influence de la Société du Manégeavait fait renvoyer ce ministre: sa position était une garantie. Napoléon ne le repoussa point. Talleyrand d'ailleurs employa toutes les ressources d'un esprit souple et insinuant pour se concilier un suffrage qu'il lui importait de captiver[11].»

Par son action et ses démarches auprès des principaux personnages en jeu, auprès des partants et des arrivants, Sieyès et Barras, par son habile entremise à Paris dans la journée du 18, par ses avis et sa présence à Saint-Cloud le 19 au moment décisif, par son sang-froid qu'il ne perdit pas un instant, il avait rendu les plus grands services à la cause consulaire: aussi, les consuls à peine installés, il fut appelé au Luxembourg avec Rœderer et Volney, et «tous trois reçurent collectivementde Bonaparte, au nom de la patrie, des remercîments pour le zèle qu'ils avaient mis à faire réussir la nouvelle révolution[12].»

Une grande carrière commençait pour Talleyrand avec le siècle: c'est sa période la plus brillante, et, une fois introduit sur la scène dans le premier rôle, il ne la quitta plus, même lorsqu'il parut s'éclipser et faire le mort par moments.

Quelle fut sa part précise dans la politiqueextérieure du Consulat et des premières années de l'Empire? Pour combien y entra-t-il par le conseil, et quant au fond même, et dans le mode d'exécution? Il sut certainement donner à l'ensemble la forme la plus majestueuse, la plus spécieuse aussi et la plus décente. Il ne se pouvait devant l'Europe de ministre plus digne, et, quand il disparut, ce fut aussitôt, dans les rapports de la France avec les autres puissances, un changement des plus sensibles pour la mesure et le ton: avec les deux honnêtes gens laborieux, mais eux-mêmes de valeur décroissante, qui succédèrent, l'échelle de la considération baissa de plus en plus.

M. Mignet, qui dans sa Notice est autant à consulter sur cette partie publique qu'il est réservé et muet sur les recoins occultes deM. de Talleyrand, a tiré des archives des affaires étrangères la preuve que ce ministre, après la victoire d'Ulm, adressa de Strasbourg à Napoléon un plan de remaniement européen, tout un nouveau système de rapports qui eût désintéressé l'Autriche et préparé un avenir de paix; et ce projet d'arrangement, il le renouvela le jour où il reçut à Vienne la nouvelle de la victoire d'Austerlitz. Son bons sens, s'il eût été écouté alors, aurait sans doute été d'un grand contre-poids dans la balance des destinées.

Un grave problème, et des plus tristes, qui, bon gré mal gré, se dresse devant nous un peu avant cette époque dans la vie de M. de Talleyrand, c'est la part qu'il aurait prise, non pas seulement une part de transmission et d'information ministérielle, maisun rôle d'instigation et d'initiative, à l'arrestation et à l'enlèvement du duc d'Enghien. Quelles que soient les raisons qu'on ait alléguées à sa décharge, telles que sa nonchalance, sa douceur de mœurs, il n'est pas clair du tout qu'il soit innocent. Un honnête homme bien informé, Meneval, affirme le fait du conseil donné, et il avait vu de ses yeux une lettre accusatrice qui aurait échappé aux précautions du coupable. On sait, en effet, que Talleyrand fut toujours très-attentif à faire disparaître toute trace écrite de son intervention dans certains événements, bien sûr ensuite de pratiquer à l'aise la maxime: «Tout mauvais cas est niable.» Ainsi, en 1814, dès qu'il se vit chef du gouvernement provisoire, il n'eut rien de plus pressé que de faire enlever des archives ducabinet de l'empereur tout ce qui pouvait le compromettre. Un ancien secrétaire de Talleyrand, de Perray, avait là-dessus une version piquante. Selon cette version, Talleyrand aurait envoyé deux hommes à lui, de Perray lui-même et un autre, pour prendre aux Tuileries les précieux papiers et l'aider à les visiter. Le triage se fit dans un entre-sol de la rue Saint-Florentin: Talleyrand, renversé dans son fauteuil, les jambes en l'air et appuyées contre le manteau de la cheminée, recevait des mains des deux acolytes les pièces condamnées et les jetait au feu. Tout à coup on vient l'avertir que l'empereur Alexandre, qui logeait au premier, le demandait: il se leva en recommandant à ces messieurs de continuer le triage de confiance et le brûlement. A peine avait-il le pied hors de lachambre, que de Perray s'empressa de repêcher la lettre compromettante et de la tirer du feu. Cette lettre, qui a été montrée depuis à plusieurs personnes, dont quelques-unes encore existantes, disait en substance ce que Meneval lui-même a résumé dans sesSouvenirs historiques(tome III, page 85). Il n'y a de variante que dans la version de la circonstance fortuite qui aurait préservé la pièce de l'auto-da-fé, et l'on conçoit que le récit du secrétaire infidèle n'ait pas été le même avec tous.

Mais quel intérêt, se demande-t-on, pouvait avoir Talleyrand à ce retranchement d'un prince du sang royal? Passe encore si c'eût été Fouché; mais Talleyrand!—A quoi on peut répondre: Les plus avisés se trompent quelquefois; Talleyrand put avoir ce jour-làun excès de zèle; les Bourbons étaient bien loin en 1804, et Talleyrand était homme à ce moment, à parier tout à fait et à risquer son va-tout du côté de l'Empire. Dans tous les cas, il est terrible pour la moralité d'un homme qu'on ne puisse opposer de meilleure raison à son active intervention dans un cas de cette nature, que le peu d'intérêt qu'il y avait.

Il s'en tira d'ailleurs dans le temps par un mot, et, tandis qu'un autre, en apprenant le meurtre du duc d'Enghien, disait cette parole devenue célèbre: «C'est pire qu'un crime, c'est une faute[13],» Talleyrand répondait à un amiqui lui conseillait de donner sa démission: «Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable d'une sottise[14].»

Quant à l'affaire du Concordat et aux négociations qui l'amenèrent, il y poussa et y aida de toutes ses forces; il y avait un intérêt direct: c'était de faire sa paix avec le pape et de régulariser son entrée dans la vie séculière; ce qu'il obtint en effet par un bref. Mais, lorsqu'il voulut y sous-entendre la permission de se marier, et qu'il en usa, il futdésavoué et ne réussit qu'à demi.—Et à ce propos des affaires romaines, il avait une maxime qui résultait sans doute de son expérience, et qui rentre bien dans ce tour de paradoxe sensé qu'il affectionnait: «Pour faire un bon secrétaire d'État à Rome, il faut prendre un mauvais cardinal.»

«Mais je ne vous reconnais plus; je ne vous ai jamais vu si sévère...—Suis-je donc injuste? ai-je dit quelque chose de faux?—Non, mais, sur le prince de Talleyrand, sur un homme de cette distinction, de cette importance, qui a joué un tel rôle, qui était si aimable dans la société!...—Eh bien!... ai-je nié l'importance et le rôle? ai-je même contesté l'amabilité?... Allons! je vous comprends, je sais bien que, s'il n'est pas d'un honnête homme de fairede certaines choses, il n'est pas non plus d'un homme de bonne compagnie d'y trop prendre garde et d'y trop insister. Fi donc! quand on est bien élevé et bien appris, on aime à glisser, à ignorer le plus qu'on peut de certaines misères, à regarder surtout les beaux côtés. Que voulez-vous! je m'aperçois, à ma manière de penser, que je deviens de jour en jour plus manant et plus trouble-fête.»—C'est le résumé de ce que j'ai eu à répondre depuis une quinzaine à plus d'un contradicteur, homme du monde et de bon ton.

Mais, pour un écrivain qui cherche le vrai, cependant que faire? Faut-il dissimuler, pallier, recommencer l'éloge académique? Quant à moi, je pense qu'il convient, dans la biographie d'un homme, dans son portrait fidèle, de conserver aux choses l'importancerelative qu'elles eurent dans sa vie et dans ses pensées. Or, l'argent tint de tout temps la plus grande place dans les préoccupations de M. de Talleyrand. Et, puisque j'y suis, je ne me refuserai pas de couler à fond cet article de cupidité honteuse dont le personnage politique en lui a tant souffert, et s'est trouvé si atteint, si gâté au cœur et véritablement avili.

«Voyons, Talleyrand, la main sur la conscience, combien avez-vous gagné avec moi?» lui disait un jour de bonne humeur Napoléon.—Et en un autre jour de moins belle humeur: «Monsieur de Talleyrand, comment avez-vous fait pour devenir si riche?—Sire, le moyen a été bien simple: j'ai acheté des rentes la veille du 18 brumaire, et je les ai vendues le lendemain.»Il n'y eut pas moyen de se fâcher ce jour-là; le renard, par un tour de son métier, s'était tiré des griffes du lion.

Talleyrand avait deux moyens de faire et d'accroître sa fortune, le jeu d'abord, l'agiotage, et ensuite, quand il fut au pouvoir, les cadeaux etdouceursqu'il recevait des puissances grandes ou petites pour les servir. Quant au jeu, il commença de bonne heure, et sa réputation était faite dès le temps de la Constituante. Le ministre des États-Unis à Paris, Gouverneur-Morris, témoin aussi impartial que bien informé, et qui est fort à consulter sur l'évêque d'Autun en 89, nous a montré ces trois jeunes gens, Narbonne, Choiseul et l'abbé de Périgord, formant une sorte de triumvirat à la mode, et se donnant la main pour arriver:

«Ce sont trois jeunes gens de famille, hommes d'esprit et de plaisir. Les deux premiers avaient de la fortune, mais ils l'ont dissipée. Ils étaient intimes tous trois, et ont couru tous trois la carrière de l'ambition pour rétablir leurs affaires. Quant à leur moralité, celle de l'un n'a pas été exemplaire plus que celle de l'autre: l'évêque surtout est particulièrement blâmé à cause du nombre et de la publicité de ses galanteries, de son goût pour le jeu et principalement pour l'agiotage auquel il se livra sous le ministère de M. de Calonne, avec qui il était très-lié. Il trouva dans cette circonstance une facilité et des occasions dont ses ennemis disent qu'il sut très-bien profiter. Cependant, je n'y ajoute aucune foi, et je crois qu'à part ses amours et une certaine manière de voir un peu trop large pour un ecclésiastique, l'accusation est injuste ou au moins exagérée[15].»

Exagérée, soit; mais la suite n'a que trop prouvé que dès lors le pli était pris.

Le Directoire, par l'affaire d'Amérique, mit ce côté véreux de Talleyrand dans tout son jour. Et, quant à l'époque de l'Empire, je citerai un autre témoin encore, impartial et même favorable, le comte de Senfft, ministre de Saxe à Paris en 1806, et ensuite ministre des affaires étrangères à Dresde. Il n'avait pas eu tout d'abord à se louer beaucoup de M. de Talleyrand: «Ce ministre, qui posséda si éminemment, dit-il, l'art de la société, et qui en a si souvent usé avec succès, tantôt pour imposer à ceux qu'on voulait détruire, en leur faisant perdre contenance, tantôt pour attirer à lui ceux dont on voulait se servir, fit à M. de Senfft un accueil assez froid (avril 1806).» Ce ne futqu'un peu plus tard, lorsque M. de Talleyrand eut quitté le ministère et perdu la faveur, que Mmede Senfft, personne distinguée et généreuse,—ce qu'on appelle une belle âme,—se sentit prise pour lui d'une sorte d'attrait et de beau zèle, d'un mouvement admiratif qui n'échappa point au personnage et qui fixa pour l'avenir l'agrément de leurs relations. Cependant, le comte de Senfft, qui lui-même, et à la suite de sa femme, était resté un peu sous le charme, nous édifie très-bien, et en termes polis, sur la manière dont se menaient avec lui les transactions diplomatiques et sur les moyens par lesquels on parvenait à l'intéresser. Ces moyens n'avaient rien de bien neuf ni de relevé: quand on voulait qu'une affaire réussît avec M. de Talleyrand, il fallait financer. Il estvrai qu'il ne se chargeait pas indifféremment de toutes les affaires, et il ne les traitait pas non plus directement. Il avait ses hommes à lui, comme il ne manque jamais de s'en produire autour des foyers de corruption, et il savait les employer selon les temps et les lieux. Ainsi, à l'occasion du séjour de M. de Talleyrand à Varsovie en 1807, parlant de M. de Gagern, ministre du duc de Nassau, que des intérêts de plus d'une sorte avaient retenu à Varsovie quelque temps de plus que les autres diplomates allemands, le comte de Senfft en fait le portrait suivant:

«Il avait été l'un des signataires de l'acte de la Confédération rhénane, et se trouvait mêlé à toutes les intrigues d'alors. Ne manquant ni d'idées ni d'une certaine hardiesse qui fait souvent réussir dans une position subalterne, il avait acquis du crédit auprèsde M. de Talleyrand, qui se servait de lui pour ses affaires d'argent avec les princes d'Allemagne. Ce fut par ce moyen que les princes de Schwarzbourg, de Waldeck, de Lippe et de Reuss obtinrent à Varsovie leur admission à la Confédération du Rhin. L'empereur a dit depuis qu'il avait été trompé à leur égard; que, s'il avait su ce qu'il en était, jamais il n'aurait consenti à leur accession. Il faut dire ici que M. de Talleyrand, tout en profitant de sa position pour augmenter sa fortune par des moyens quelquefois peu délicats, ne s'est jamais laissé engager, même par les motifs d'intérêt les plus puissants, à favoriser des plans qu'il pouvait regarder comme destructeurs pour le repos de l'Europe. C'était lui sans doute qui avait le plus fait dans le principe pour l'asservissement de l'Allemagne, et, ayant préparé par une politique artificieuse l'immense prépondérance de la France sur le continent, il s'était ôté lui-même les moyens d'arrêter l'ambition insatiable de celui qui gouvernait ce colosse de puissance;néanmoins, au risque même de déplaire au maître, il s'opposa toujours aux projets qui, au milieu de la paix, tendaient à engager la France dans de nouvelles guerres interminables. C'est par ce motif qu'il refusa constamment son appui aux intérêts de la nationalité polonaise. Une somme de quatre millions de florins, offerte à Varsovie par les magnats pour obtenir son suffrage en faveur du rétablissement de leur pays, leur fut restituée après être restée déposée pendant plusieurs jours entre les mains du baron de Dalberg. Considérée sous ce point de vue, sa retraite du ministère après la paix de Tilsitt fut très-honorable.»

Ce n'est donc point un ennemi qui écrit, et c'est ce même témoin, si digne de foi, qui nous apprend que, précédemment, en 1806, dans les négociations qui amenèrent la paix de Posen, et d'où résulta l'abaissement de la Saxe, un million de francs (une bagatelle) avait été mis à la disposition du plénipotentiairesaxon, le comte de Bose, pour M. de Talleyrand, et un demi-million pour un autre agent diplomatique français, M. Durant, et que ces sommes furent acceptées. Nous avons là leminimumde ce genre de corruption diplomatique, et nous tenons l'information d'un ami, d'un admirateur, et jusqu'à un certain point d'un apologiste de M. de Talleyrand, et qui plaide en sa faveur les circonstances atténuantes. M. de Talleyrand évaluait lui-même à soixante millions ce qu'il pouvait avoir reçu en tout des puissances grandes ou petites dans sa carrière diplomatique. Ce qu'il recevait ainsi par canal direct était plus sûr que ce qu'il pouvait gagner au jeu de bourse, et qui était toujours plus ou moins aléatoire. Vieux, il donnait ce conseil à l'un de ses protégés: «Ne jouez pas; j'ai toujours jouésur des nouvelles certaines, et cela m'a coûtétantde millions;» et il disait un chiffre de perte. Il est à croire qu'en comptant ainsi, il oubliait un peu le chiffre des gains.

Cette désagréable mais indispensable question suffisamment éclaircie et vidée, revenons à la politique et ne perdons pas de vue notre objet. Le problème moral que soulève le personnage de Talleyrand, en ce qu'il a d'extraordinaire et d'original, consiste tout entier dans l'assemblage, assurément singulier et unique à ce degré, d'un esprit supérieur, d'un bon sens net, d'un goût exquis et d'une corruption consommée, recouverte de dédain, de laisser aller et de nonchalance.

En se retirant du ministère après la paix de Tilsitt, en 1807, M. de Talleyrand n'encourut point immédiatement la disgrâce. Sabrouille avec Napoléon eut à traverser des phases diverses et fut marquée à plusieurs reprises par des coups de tonnerre, suivis eux-mêmes d'apaisement et parfois de velléités presque bienveillantes. Napoléon, malgré tout, avait du goût pour lui.

On a parlé, et Talleyrand lui-même s'est targué de sonpatriotismepour le peu d'approbation qu'il donna aux gigantesques projets auxquels la paix de Tilsitt et l'alliance étroite avec la Russie ouvraient toute carrière. N'employons pas de si grands mots, laissons de côté ces généreux sentiments qui n'ont que faire en un tel sujet; bornons-nous au vrai. Les esprits dont la qualité principale est le bon sens ont cela d'heureux ou de malheureux, mais d'irrésistible, que, lorsqu'ils sont en présence d'actes ou de projets démesurés,imprudents, déraisonnables, rien n'y fait, ni affection ni intérêt; un peu plus tôt, un peu plus tard, ils ne peuvent s'empêcher de désapprouver. S'ils ont de plus l'esprit et la raillerie à leur service, ils se privent difficilement de faire des mots piquants. Le trait, une fois échappé, court, blesse, irrite.

Ce fut le cas de Talleyrand. Avait-il tout d'abord entièrement déconseillé, comme il s'en est vanté depuis, l'entreprise d'Espagne? Je crois qu'ici il y a à distinguer entre les moments. Sans compter même les reproches publics que lui adressa plus d'une fois Napoléon à ce sujet et qui équivalent à un démenti, il semble que Talleyrand n'avait pu dès le principe se prononcer aussi absolument qu'il l'a prétendu contre toute interventiondans les affaires d'Espagne: sans cela, l'empereur ne lui aurait pas écrit de Bayonne, comme il le faisait (15 avril 1808): «Je continue mes dispositions militaires en Espagne. Cette tragédie, si je ne me trompe, est au cinquième acte: le dénoûment va paraître.» Il ne se serait point ouvert à lui, comme à un confident, sur le misérable caractère de cette royale famille espagnole, de ce brave homme ou benêt de roi, du prince des Asturies, de la reine, de ce méprisable et inséparable prince de la Paix qui, disait-il, avait l'air d'untaureau: «Le prince des Asturies est très-bête, très-méchant, très-ennemi de la France... La reine a son cœur et son histoire sur sa physionomie, c'est vous en dire assez.» Il ne lui eût pas confié ces princes en personne et ne les lui eût pas donnéstout d'abord pour hôtes à Valençay pour «les bien traiter et leur faire passer agréablement le temps», tout en lui recommandant de les isoler et «de faire surveiller autour d'eux». Notez bien que cette année 1808, celle de la fourberie de Bayonne, ne fut point du tout une année de disgrâce pour Talleyrand. Il eut même un retour marqué de faveur lors du voyage d'Erfurt, où il fut appelé et très-employé sous main par Napoléon auprès de l'empereur Alexandre (septembre-octobre 1808). Il fut encore employé dans le cours de l'hiver auprès de M. de Metternich. Ces commissions confidentielles lui maintenaient une position rivale et presque menaçante en regard du ministre en titre, M. de Champagny, honnête homme et travailleur, qui prêtait aux épigrammes, et sur le compte duquelil ne cessait de s'égayer. Enfin on trouve encore une lettre de Napoléon à Talleyrand adressée d'Espagne, d'Aranda, du 27 novembre 1808; mais ici s'arrête sa faveur avec la confiance. La première grande scène de colère qui éclata contre Talleyrand, et qui avait laissé une si forte impression dans la mémoire des contemporains, eut lieu précisément au retour d'Espagne vers la fin de janvier 1809. Cette scène, racontée par Meneval, qui la tenait d'un des ministres présents, le duc de Gaëte, fit explosion sur la fin d'une séance du Conseil privé. Napoléon avait été informé d'un rapprochement de Talleyrand avec Fouché pendant son absence, et il le soupçonnait de s'être également entendu avec Murat en cas d'accident et en prévision de ce qui pouvait soudainement résulter, dans cetteaventure espagnole, d'une balle de guérilla ou d'un poignard de moine visant droit à sa personne. Il se joignait à ces raisons irritantes d'autres circonstances encore que le comte de Senfft nous fait entrevoir; car les intrigues de divers genres à cette cour impériale étaient plus nombreuses et plus entrecroisées qu'on ne le suppose généralement: Napoléon voulut avertir et faire un exemple:

«L'orage éclata sur M. de Talleyrand, qui perdit alors sa place de grand chambellan avec toutes les marques de la disgrâce. La nullité même de la princesse de Bénévent (de cette belle Indienne si ignorante et, paraît-il, si sotte, qu'avait épousée M. de Talleyrand) n'échappa point à la colère de l'empereur; elle fut exclue des invitations de la cour, vit exiler à Bourg en Bresse le duc de San-Carlos, objet de ses tendres préférences, et alla bientôt aprèscacher son ennui pendant quelques mois dans une terre qu'elle possédait en Artois[16].»

La chronique légère de tous les règnes, depuis la cour des Valois jusqu'à celle de Marie-Antoinette, est connue: il n'en est pas ainsi encore de celle du premier Empire. Qu'on n'aille point s'imaginer pour cela qu'elle est moins riche et plus stérile, et que la brusquerie militaire y avait supprimé les combinaisons romanesques ou les menées diplomatiques qui se pratiquaient sous le couvert des galanteries; ce serait se tromper étrangement; mais les mémoires particuliers n'ont point paru, les contemporains qui savaient ont cessé de vivre, et les fils, les descendants tiennent en échec jusqu'à présent les révélationsposthumes. Toute cette histoireanecdoteet secrète finira par sortir. Le salon de M. de Talleyrand, en ces années, était un centre où bien des fils se rejoignaient, et il se plaisait à en jouer.

En ce qui est des scènes qu'il eut à essuyer de Napoléon, elles furent fréquentes et toutes marquées par une extrême violence. On les a souvent confondues; sir Henry Bulwer, s'autorisant d'un récit de M. Molé, s'efforce à tort de réfuter M. Thiers. Le fait est qu'il y eut, depuis la scène de janvier 1809, plus d'une répétition avec variantes de ces soudains éclats de l'empereur contre M. de Talleyrand; il le sentait ennemi, sourdement aux aguets, jouissant tout bas de chaque échec, de chaque faute, en mesurant la portée et les suites, n'attendant que l'heurepour l'abandonner; et, le voyant là, debout devant lui, avec sa mine solennelle, insolemment impassible et froide, il ne pouvait se contenir, il débordait. Il y eut, vers l'époque du divorce, une scène qui n'eut pour témoins que le duc de Bassano et le comte de Ségur, et que tous deux ont racontée depuis. Il put y avoir encore en 1814, avant le départ pour l'armée, cette autre scène dont M. Molé a parlé à sir Henry Bulwer, mais qui n'eut pas d'autre importance[17]. En mars 1812, ilparaît que Napoléon, surmontant ses répugnances, avait eu une dernière fois l'idée d'employer M. de Talleyrand en Pologne, et que, sur l'ouverture qui lui en avait été faite sous le sceau du secret, Talleyrand s'était empressé de négocier une opération financière à Vienne. L'empereur encore s'emporta ce jour-là et le maltraita de paroles. Le fond et le thème ordinaire de toutes ces scènes orageuses était le même: reproches et récriminations sur le duc d'Enghien, sur les affaires d'Espagne, sur les vols et affaires d'argent, sur de sourdes intrigues en jeu[18]. Les piècesofficielles ne portent naturellement aucune trace de ces impétuosités toutes verbales.Je relèverai pourtant une lettre sévère datée de Saint-Cloud (29 août 1810); un chef d'État,si rude qu'il soit, n'écrit point dans ces termes à qui ne l'a point mérité:

«Monsieur le prince de Bénévent, j'ai reçu votre lettre. Sa lecture m'a été pénible. Pendant que vous avez été à la tête des relations extérieures, j'ai voulu fermer les yeux sur beaucoup de choses. Je trouve donc fâcheux que vous ayez fait une démarche qui me rappelle des souvenirs que je désirais et que je désire oublier.»

Ces grondements ou ces éclats de tonnerre n'empêchaient pas qu'à l'occasion l'empereur ne lui donnât encore des marques effectives de bienveillance et de solide intérêt. AinsiM. de Talleyrand, qui, depuis sa sortie du ministère, avait d'abord habité sa petite maison de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, «où il recevait fréquemment les étrangers, où il donnait des bals d'enfants, où les voix de MmeGrassini, de Crescentini, les scènes déclamées par Talma et sa femme, par Saint-Prix et Lafon, prêtaient aux simples soirées un air de fête», avait depuis acheté l'hôtel Monaco, rue de Varennes, et il y tenait un état princier de maison; mais, la faillite d'un banquier l'ayant mis subitement dans une gêne relative, l'empereur s'empressa de lui venir en aide, et lui acheta son palais. On peut lire à ce sujet[19]la décision du 31 janvier 1812, en vertu de laquelle lasomme de 1,280,000 francs pour prix d'achat lui fut payée sans aucune retenue. Il y est question de dettes urgentes auxquelles cette somme devait sans doute être affectée.

Mais, dans cette alternative de procédés contraires, Napoléon, qui connaissait les hommes, oubliait trop cependant que, s'il est des bienfaits qui obligent, il y a des insultes qui aliènent à jamais et qui délient.

L'attitude impassible de M. de Talleyrand dans les scènes auxquelles il se vit en butte est célèbre. Il avait atteint en ce genre à l'art suprême de l'acteur. L'indifférence pour le bien ou le mal qui se débite à notre sujet n'est pas chose en elle-même si rare qu'on le croit. Les plus vifs de caractère et d'humeur y arrivent à la longue tout comme les autres. M. Thiers disait un jour à quelqu'unqui l'engageait à répondre à une calomnie: «Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis quarante ans; qu'est-ce que me font quelques gouttes de plus ou de moins?» Ce mot d'homme d'esprit est fort sage; en effet, le moment arrive assez vite, pour tout nom célèbre, où il est rassasié et comme saturé de tout ce qu'il peut porter et contenir de propos en l'air et de médisances: à partir de ce moment, on a beau dire et écrire, rien ne mord plus, rien n'a prise sur lui, tout glisse, et le nom, désormais garanti, est partout reçu à son titre, et compté pour ce qu'il vaut. La difficulté n'est pas là, dans cette indifférence motivée et réfléchie: elle est dans l'indifférence apparente et de premier mouvement, lorsqu'on est atteint en face, piqué, insulté à bout portant, et qu'un puissant vousmontre le poing. Or, c'est à quoi M. de Talleyrand s'était assurément exercé et avait dû travailler à s'aguerrir. Cette indifférence du fond, qu'acquièrent les hommes publics trempés ou blasés, il la commandait à tous ses traits; il l'avait imposée à son visage, qui est devenu par là proverbial; il avait le masque imperturbable, sans grimace ni sourire. Un silence absolu était son invariable réponse. Tout au plus, un jour, à l'issue d'une de ces avanies qu'il venait d'essuyer, se prit-il, en descendant l'escalier, à dire à son voisin: «Quel dommage qu'un aussi grand homme ait été si mal élevé!» Cependant, si invulnérable qu'il affectât de paraître, il n'était pas tout à fait à l'abri du côté où il se gardait le moins: devant les colères foudroyantes de Napoléon, il netémoignait point la moindre émotion; mais, quand Louis XVIII, à Mons, déjà en voiture pour rentrer en France, vers trois heures du matin, le remercia gravement et lui signifia qu'il se passait de lui comme ministre, Talleyrand fut un moment décontenancé. «Il bavait de colère, nous dit Chateaubriand; le sang-froid de Louis XVIII l'avait démonté.»

Les événements de 1814 approchaient; à l'annonce du désastre de 1812, Talleyrand avait dit le mot décisif: «Voilà le commencement de la fin.» La fin prévue se précipitait. Il n'est pas à croire que Talleyrand ait fait autre chose dans l'intervalle que voir venir, laisser faire, prendre patience: il n'était pas homme à devancer l'heure. Mais autour de lui, et sous soninfluence, se formait peu à peu une opinion qui gagnait et qui avait ses courants de toutes parts dans ce haut monde officiel, où chacun commençait à penser à soi. Il s'échangeait bien des vérités et des hardiesses entre lui et ses familiers, à travers son whist, dans cet hôtel de la rue Saint-Florentin qui allait bientôt devenir le quartier général d'une révolution; et ce qui s'était dit là, on ne craignait plus en sortant de le répéter, de le glisser à l'oreille de tous les hauts personnages (et ils étaient nombreux) qui ne donnaient point alors dans les partis désespérés. Ici deux points de vue, deux façons de sentir, qui avaient l'une et l'autre leur raison d'être et leur légitimité, sont en présence, et l'histoire ne peut que les constater sans trancher le différend: il y avait lamanière héroïque et patriotiquement guerrière d'entendre la défense du sol, la résistance nationale; de faire un appel aux armes comme aux premiers jours de la Révolution, et, ainsi que Napoléon l'écrivait à Augereau, de «reprendre ses bottes et sa résolution de 93»; mais il y avait aussi chez la plupart, et chez les hommes de guerre tout les premiers, fatigue, épuisement, rassasiement comme après excès; il y avait partout découragement et dégoût, besoin de repos, et, dans le pays tout entier, un immense désir de paix, de travail régulier, de retour à la vie de famille, aux transactions libres, et, après tant de sang versé, une soif de réparation salutaire et bienfaisante. C'est à une solution dans ce dernier sens que tendaient le bon esprit et la politique comme les intérêtspersonnels de Talleyrand. Il paraît que, dès la fin de 1813, il avait insinué quelques-unes de ses idées jusque dans le gouvernement même; Napoléon écrivait de Nogent-sur-Seine, le 7 février 1814, au roi Joseph, son lieutenant général à Paris, et qui lui-même était d'humeur pacifique et douce:

«Faites donc cesser ces prières de quarante heures et cesmiserere. Si l'on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la mort. Il y a longtemps que l'on dit que les prêtres et les médecins rendent la mort douloureuse. Le moment est difficile sans doute; mais, depuis que je suis parti, je n'ai guère eu jusqu'à cette heure que des avantages. Le mauvais esprit des Talleyrand et des hommes qui ont voulu endormir la nation m'a empêché de la faire courir aux armes, et voici quel en est le résultat.»

Et le lendemain, 8 février:

«Oui, je vous parlerai franchement. Si Talleyrand est pour quelque chose dans cette opinion de laisser l'impératrice à Paris, dans le cas où l'ennemi s'en approcherait, c'est trahir. Je vous le répète, méfiez-vous de cet homme! Je le pratique depuis seize années; j'ai même eu de la faveur pour lui; mais c'est sûrement le plus grand ennemi de notre maison, à présent que la fortune l'a abandonnée depuis quelque temps. Tenez-vous aux conseils que j'ai donnés. J'en sais plus que ces gens-là.»

Quoi qu'il en soit, Talleyrand tint bon jusqu'à la fin pour cet avis que l'impératrice devait demeurer dans la capitale. Dans le Conseil qui fut assemblé au dernier moment, quand on apprit que les alliés marchaient sur Paris, il maintint son opinion jusqu'à ce que le roi Joseph produisît une lettre de Napoléon qui ne permettait plus d'hésiter: Marie-Louise devait, le cas échéant(et il était échu), se retirer sur la Loire. Talleyrand, qui avait déjà pensé aux Bourbons, mais qui n'eût point été fâché sans doute de ne pas en être réduit à leur merci, et qui aurait pu favoriser encore une combinaison de régence, prit alors son parti, et en quittant la salle du Conseil, clopin clopant, il dit au duc de Rovigo ces mémorables paroles, où le bon sens, d'un air de négligence, se donne à plaisir tous ses avantages:

«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci! N'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre, et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son entourage n'apas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans l'histoire! donner son nom à des aventures, au lieu de le donner à son siècle! Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet édifice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là sont plus à craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il s'était laissé mettre dans cet état?»

Voilà certes ce qui peut s'appeler une revanche de l'esprit sur le génie. Le bon sens, avec sa béquille, a rattrapé le génie avec son vol d'aigle. Le pire pour le génie, c'est qu'il n'y a rien à répondre.

La première Restauration fut, on peut le dire, l'œuvre de M. de Talleyrand: c'a été le grand acte historique de sa vie ou, si l'on aime mieux, le triomphe de son savoir-faire. Il a été là-dessus attaqué par les deux partis opposés, bonapartiste et royaliste, et de ce dernier côté presque autant que de l'autre. Ce n'est certes pas nous qui le blâmerons jamais d'avoir mis des conditions de régime moderne au rétablissement des Bourbons et d'avoir stipulé des garanties. Il y était intéressé sans doute, mais tous y étaient intéressés comme lui, et, après tout, un bon gouvernement n'est que la garantie des intérêts.

Je n'ai pas à redire ce qui est dans tous les récits. On sait que M. de Talleyrand fit semblant de vouloir sortir de Paris pour suivre l'impératrice à Blois, et qu'il s'arrangea demanière à se faire arrêter à la barrière. Revenu à son hôtel, il ne pensa plus qu'à ménager et à hâter l'entrée des souverains alliés. Il leur faisait signe depuis quelque temps, mais des signes muets et qui n'étaient compris qu'à demi. On raconte (et je mets le mot tel quel, sans autre explication) que, quand le comte Pozzo di Borgo entra chez M. de Talleyrand, celui-ci se faisait friser: «Général, lui dit-il, à quoi pensiez-vous donc de vous faire ainsi attendre? Vous étiez prévenu, je vous avais envoyé Tourton[20]qui vous avait porté la moitié de bague qui était le signe convenu.»

Ce qu'était et ce que dut être l'hôtel Saint-Florentin à ce moment, M. Beugnot, dans ses Mémoires, nous en a donné un vif aperçu, ettous ceux qui ont vu de nos jours le quartier général d'un gouvernement provisoire peuvent en avoir quelque idée. Toutes les têtes exaltées, les imaginations ardentes, les intrigants de toute espèce, les hommes à projets et à espérances, y affluaient et cherchaient à pénétrer, les uns jusqu'à l'empereur Alexandre, les autres au moins jusqu'à M. de Talleyrand. Un des plus singuliers, c'était l'imprimeur Michaud, un royaliste pur, celui même qui a fait depuis et compilé le terrible article biographique contre Talleyrand. Il venait de rendre un grand service en imprimant en toute hâte la Déclaration de l'empereur Alexandre à la nation française; mais en même temps il se présentait avec le poëme dela Pitiéde Delille sous le bras, et il tenait absolument à l'offrir en personne à l'empereurAlexandre au débotté, attendu que, dans ce poëme, qui datait de 1804, Delille avait adressé des vers prophétiques à ce même empereur.—On recevait les uns, on éconduisait les autres: les émissaires se succédaient à chaque minute; Laborie, le secrétaire, l'homme affairé entre tous, y contractait cette agitation haletante et essoufflée qui ne l'a plus quitté depuis. Dans toutes les pièces, dans tous les coins de l'entre-sol, des troupes et des pelotons bourdonnaient et bruissaient à ne pas s'entendre. Que lisait-on sur tous ces visages? Assurément pour l'ensemble du coup d'œil, Beugnot est bien; mais, ô Saint-Simon, l'homme au miroir magique, à la palette resplendissante, où es-tu? Cependant, M. de Talleyrand ne perdait pas de vue son hôte: Napoléon était encore debout et menaçant.

C'est alors, ou dans les journées suivantes, que le fameux Maubreuil, lui aussi, se présenta. M. de Talleyrand a toujours nié l'avoir vu; mais d'autres que lui le virent, et il est difficile de douter qu'il n'y ait réellement eu un conciliabule où l'on discuta le coup proposé par Maubreuil: «se défaire de Napoléon.» On est allé jusqu'à citer les paroles dites; l'abbé de Pradt était bien assez pétulant, l'abbé Louis assez brutal de propos, pour les avoir proférées. «Combien vous faut-il?—Dix millions.—Dix millions! mais ce n'est rien pour débarrasser le monde d'un tel fléau.» Ces paroles ont été dites, entendues et répétées. Quant à M. de Talleyrand, il n'était pas homme assurément à commander de pareils actes: il n'était pas homme non plus à les décourager. Il avait au besoin l'art de l'ignorer.

Comme ce n'est point de l'histoire sévère que j'écris en ce moment, et que je ne vise qu'à mettre en lumière quelques traits essentiels d'un haut et curieux personnage, je veux marquer encore par un contraste sensible ce qu'il avait de supérieur en son genre et en quoi, par exemple, il l'emportait incomparablement pour la tenue, pour le secret, l'esprit de conduite et une dignité naturelle sur des acolytes, gens de beaucoup d'esprit, mais légers, intempérants, et qui ne venaient que bien loin à sa suite dans l'ordre de la politique et de l'intrigue. Ainsi l'abbé de Pradt était un ennemi de Napoléon, et, certes, piqué au jeu autant que M. de Talleyrand; il était actif, délié, infiniment spirituel en conversation, et, la plume à la main, un écrivain de verve et pittoresque; mais quedire de lui plus à sa charge que ce qu'on va lire, et qui le classe de son aveu à je ne sais combien de crans au-dessous de M. de Talleyrand? C'est une anecdote qui m'arrive par tradition, en droite ligne, et que Berryer aimait à raconter. La voici telle qu'un témoin délicat et sûr l'a recueillie de sa bouche et l'a écrite aussitôt:


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