NOTES:

NOTES:[1]Essai sur Talleyrand, par sir Henry Lytton Bulwer, ancien ambassadeur. Traduit de l'anglais par G. Perrot.[2]Je donne ces textes d'après la traduction, en regrettant que les passages cités ne paraissent nous revenir qu'à travers l'anglais: rien n'eût été plus simple que de réintroduire à ces endroits le texte français original.[3]En racontant l'historiette de cette façon bouffonne aux dépens des autres, Talleyrand ne disait que la moitié de la vérité. Il avait eu peur lui-même, peur non pas du côté de la populace, mais du côté du clergé. Il faut lire là-dessus l'Américain Gouverneur-Morris, qui est bon à consulter en plus d'un endroit de son journal sur l'évêque d'Autun, et notamment ici: «24 février 1791. A midi, je me promène jusqu'à ce que je sois fatigué; ensuite je vais au Louvre pour y dîner. Madame (de Flahault) est au lit, malade. En rentrant chez elle hier soir, elle a trouvé sous enveloppe le testament deson évêque, qui la fait son héritière. Elle juge de quelques mots qu'il a laissé échapper dans sa dernière conversation avec elle, qu'il est question pour lui de mourir; aussi a-t-elle passé la nuit dans une grande agitation et dans les larmes. M. de Sainte-Foix, qu'elle a fait réveiller à quatre heures du matin, n'a pu trouver l'évêque, celui-ci ayant couché hors de son domicile et près d'une église où il devait, ce jour-là même, consacrer deux évêques nouvellement élus. On finit par apprendre qu'ayant reçu des menaces de mort réitérées, M. de Talleyrand avait craint que le clergé ne le fît assassiner ce jour-là, et qu'il avait écrit cette lettre, mais en donnant des ordres pour qu'elle ne fût remise que dans la soirée, ayant l'intention de la reprendre s'il vivait encore avant la fin du jour, ce que son trouble lui aura fait oublier.» (Mémorialde Gouverneur-Morris, tom. I, p. 308.)[4]Voir leJournal et Lettresde MmeDarblay, tom. VI, p. 14 et suiv., édit. de 1854.[5]Talleyrand écrivait d'Amérique à Mmede Staël, pour activer sa bienveillance: «Si je reste encore un an ici, j'y meurs.»—Mmede Genlis, dans sesMémoires(tom. V, p. 54), cite en entier une lettre agréable, mais probablement retouchée en quelques points par la femme de lettres qui aimait à émousser toute expression vive ou trop naturelle.[6]Je crois bien qu'ici j'ai trop prêté à la patrie de Swift, et qu'il faut revendiquer le mot pour nous, un mot de soldat et à la Cambronne. Selon les uns, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand dans son costume de cour et faisant belle jambe, autant qu'il le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de soie, f..... de la m....!» Mais, selon une autre version qui m'est affirmée, le général Bertrand, racontant une scène terrible dont il avait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent: «Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.» Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait sa vérité.[7]J'ai dit, après beaucoup d'autres, que c'était par suite d'un accident et dès sa première enfance que M. de Talleyrand était boiteux; mais la vérité en tout, avec de tels hommes, est difficile à savoir. D'après le témoignage d'un abbé-comte de l'ancien régime, cousin de M. de Talleyrand et qui avait été de ses camarades et collègues à Saint-Sulpice, à Reims et ailleurs, il paraîtrait qu'il était pied bot et qu'il y avait toujours eu un pied bot dans la famille. Ceci même expliquerait qu'on en eût fait mystère.[8]Je dois une réparation à M. Georges Perrot, si connu par ses travaux d'érudition, et qui a bien voulu se faire, cette fois, simple traducteur. J'ai dit dans mon premier chapitre que je regrettais qu'il n'eût point substitué le texte français original à la traduction de l'anglais, pour certains passages cités de Talleyrand. En effet, les phrases m'en avaient paru longues et laborieuses. M. Perrot m'écrit pour répondre à mon reproche et me rectifier. Il a bien réellement introduit le texte français primitif; «mais, ajoute-t-il, c'est que M. de Talleyrand écrit très-mal pour son compte, quand il n'a pas d'auxiliaire et de secrétaire». Je ne suis pas aussi absolu, et je crois qu'il y a à distinguer. Cela deviendra plus sensible lorsqu'on aura sous les yeux les fameux Mémoires. J'ai vu, de la main de M. de Talleyrand et de sa petite écriture ronde, le portrait qu'il s'était amusé à faire d'une femme d'esprit de ses amies, pendant une séance du Sénat et sur du papier sénatorial: c'est une page simple, nette et d'un goût fin, comme tout ce qui venait directement de lui. Et qu'on lise aussi dans leBibliophile français(nodu 1eraoût 1868) deux lettres de Talleyrand dans sa jeunesse, du Talleyrand d'avant la Révolution, d'avant l'épiscopat, adressées en 1787 à son ami Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople: c'est vif, court, agréable, aimable, en même temps qu'on y sent un premier souffle de libéralisme sincère, un souci des intérêts populaires qui semble, en vérité, venir du cœur autant que de l'esprit. Les plus avancés eux-mêmes mettent du temps à se corrompre.[9]«Ce fut Talleyrand alors qui fut choisi comme l'interprète du Directoire auprès du général Bonaparte dans deux circonstances qui avaient un caractère révolutionnaire: la première, pour le décider à assister à la fête anniversaire du 21 janvier; la seconde, pour justifier l'assassinat de deux jeunes gens qui avaient fait une manifestation royaliste au café Garchy. Le général Bonaparte avait exprimé hautement son indignation. Talleyrand, dans les deux cas, parla au général en avocat d'office et médiocrement convaincu.» (Commentairesde Napoléon 1er, édition de 1867, tome 11, page 180.)[10]Talleyrand reconnaît, dans sesÉclaircissementspubliés en l'an VII, que c'est à lui qu'est due l'arrivée des commissaires américains, et il s'en fait un mérite. Répondant dans cet écrit à ses ennemis et à ses détracteurs, il disait: «Ils osent affirmer que c'est moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent bien qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à raison du langage plein de déférence, de modération et j'ose dire aussi de dignité, que je leur ai adressé au nom du Gouvernement français...» Il sut les attirer en effet par d'adroites paroles; mais comment les actes et les procédés y répondirent-ils, et que devint cettedignitéde ton en présence des faits?[11]Commentairesde Napoléon 1er, tome IV, page 11, édition de 1867.[12]Montrond avait accompagné Talleyrand à Saint-Cloud dans la journée du 19, et lui avait servi d'aide de camp. Il avait vu pâlir Bonaparte au moment où on lui apprit qu'il venait d'être mishors la loi. Ce moment de faiblesse le frappa, et, à dîner et pendant toute la soirée, il ne cessait de répéter entre ses dents: «Général Bonaparte, cela n'est pas correct.» Montrond était plus aguerri pour certaines choses que Napoléon lui-même: c'était un Talleyrand à cheval. (VoirŒuvres du comte Rœderer, tome III, page 302.)[13]On a attribué ce mot à Fouché, et il lui ressemble en effet. Ces mots historiques voyagent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé, pour les endosser, le nom auquel ils conviennent le mieux. On m'assure que le mot a été dit en réalité par Boulay (de la Meurthe). Dudon, qui était alors auditeur au Conseil d'Etat, certifiait l'avoir entendu de sa bouche.[14]Le rôle de Talleyrand dans cette affaire du duc d'Enghien mérite d'être examiné à part et de près: c'est ce que je ferai ultérieurement.[15]Mémorialde Gouverneur-Morris, traduit par A. Gandais, tome III, page 109.[16]Mémoiresdu comte de Senfft; Leipzig, 1863, p. 62.[17]Il semble qu'il soit fait allusion à cette scène de 1814 dans un mot de Napoléon à M. Mollien, au commencement des Cent-Jours. M. Mollien, très-bienveillant à M. de Talleyrand, et en général très-circonspect dans sesMémoiressur tout ce qui touche aux personnes, raconte qu'il arriva plus d'une fois à Napoléon, dans ses entretiens, de regretter la présence de Talleyrand pendant les Cent-Jours. Il disait de lui: «C'est encore l'homme qui connaît le mieux ce siècle et le monde, les cabinets et les peuples. Il m'a quitté; je l'avais assez brusquement quitté moi-même; il s'est souvenu de mes adieux de 1814.» (Mémoires d'un Ministre du Trésor public, tome IV, page 200.)[18]Le témoignage le plus curieux et le plus précis à cet égard est celui de Rœderer racontant une conversation qu'il eut avec Napoléon, à l'Élysée, le 6 mars 1809. Le sujet de la conversation était le roi Joseph qui, de Madrid, se plaignait de son frère, se prétendait contrecarré en tout, voulait faire le militaire, être roi indépendant, et, dans des lettres à la reine sa femme et à l'empereur, menaçait par dégoût, si on ne lui laissait pleins pouvoirs, de rentrer dans la vie privée et de revenir planter ses choux à Morfontaine. Napoléon, dans ce tête-à-tête avec Rœderer, se promenant de long en large, s'animait par degrés, et, parlant du contenu de ces lettres: «Il y dit qu'il veut aller à Morfontaine, plutôt que de rester dans un pays acheté par du sang injustement répandu... Et qu'est-ce donc que Morfontaine? C'est le prix du sang que j'ai versé en Italie. Le tient-il de son père? le tient-il de ses travaux? Il le tient de moi. Oui, j'ai versé du sang, mais c'est le sang de mes ennemis, des ennemis de la France. Lui convient-il de parler leur langage? Veut-il faire comme Talleyrand? Je l'ai couvert d'honneurs, de richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi. Il m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il a eue de le faire... Il a dit, pendant mon absence (pendant la campagne d'Espagne), qu'il s'était mis à mes genoux pour empêcher l'affaire d'Espagne, et il me tourmentait depuis deux ans pour l'entreprendre! Il soutenait qu'il ne me faudrait que vingt mille hommes: il m'a donné vingt mémoires pour le prouver. C'est la même conduite que pour l'affaire du duc d'Enghien; moi, je ne le connaissais pas; c'est Talleyrand qui me l'a fait connaître. (L'empereur prononce toujours Taillerand.) Je ne savais pas où il était. (L'empereur s'arrête devant moi.) C'est lui qui m'a fait connaître l'endroit où il était, et, après m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes ses connaissances... (L'empereur se remet à marcher, et, d'un ton calme, après un moment de silence.) Je ne lui ferai aucun mal; je lui conserve ses places; j'ai même pour lui les sentiments que j'ai eus autrefois; mais je lui ai retiré le droit d'entrer à toute heure dans mon cabinet. Jamais il n'aura d'entretien particulier avec moi; il ne pourra plus dire qu'il m'a conseillé ou déconseillé une chose ou une autre...»—Ce jugement de Napoléon, tout à huis clos, où il n'entre aucun emportement, où Talleyrand ne vient que comme incident et par manière d'exemple, doit être la vérité. C'est décisif.[19]Au tome XXIII, page 200, de laCorrespondancede Napoléon 1er.[20]Un banquier, général dans la garde nationale.[21]Ces quatorze bonnets superposés ne sont pas tout à fait une plaisanterie de l'abbé de Pradt. La manière de dormir de M. de Talleyrand était très-particulière, comme d'autres articles de son hygiène et de son régime. On lui faisait son lit avec un creux profond au milieu, se relevant ensuite aux pieds et à la tête, et sa façon d'être couché était presque encore de se tenir sur son séant. Il croyait ainsi se prémunir contre l'apoplexie, et les nombreux bonnets de nuit pouvaient aussi lui servir de bourrelet en cas de chute nocturne.[22]Voir aussi le très-judicieux portrait de M. de Talleyrand, comme l'un des ministres du cabinet du 13 mai 1814, dans l'Histoire du Gouvernement Parlementaire en France, par M. Duvergier de Hauranne, tome II, page 196, et aussi tome III, pages 105, 239 et 246.[23]Chateaubriand, dans ses Mémoires, en dit quelque chose. De Perray, qui avait accompagné M. de Talleyrand à Vienne, et qui avait été témoin des engagements contractés à prix d'argent, fut ensuite dépêché à Naples par M. de Talleyrand, prêt à rentrer en France, et de Mons même (juin 1815), pour hâter le payement des six millions promis. On faisait des difficultés, parce que Talleyrand n'avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que déjà assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons de Naples. Bref, de Perray rapporta les six millions en traites sur la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie, à son arrivée. Cependant, de Perray, à qui il avait été alloué 1,500 francs pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2,000: il en fut pour 500 francs de retour, mais il eut l'embrassade du prince. Il y avait, de plus, gagné une décoration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la lui vit, s'en montra mécontent, parce que cela affichait le voyage.[24]Gaëtan, marquis de la Rochefoucauld, celui qui avait composé des fables à douze ans et qui, les faisant imprimer, disait, pour s'excuser de s'être rencontré dans un sujet avec le grand fabuliste, qu'il n'avait lu que depuis «les Fables de M. de la Fontaine.» Il n'a cessé d'écrire jusque dans ses dernières années, faisant imprimer à ses frais ses élucubrations, et se posant en candidat perpétuel à l'Académie française. Tout le monde, et sa famille toute la première, souriait de lui.[25]Jeurs par Étréchy (Seine-et-Oise), résidence d'été de Mmela comtesse Mollien, à laquelle ces lettres étaient adressées.[26]Cette affaire Maubreuil, dont Talleyrand va parler si négligemment et d'un air d'indifférence, s'était terriblement réveillée en 1827. Maubreuil, échappant à la surveillance, s'était rendu le 20 janvier à Saint-Denis pendant la célébration de l'anniversaire, et, là, en pleine solennité, il avait frappé M. de Talleyrand au visage et l'avait renversé par terre. Il fut traduit pour ce fait en police correctionnelle, et la cour royale confirma le 15 juin les jugements précédemment rendus. On ne se douterait certes pas, en lisant ce passage tout placide de la lettre de M. de Talleyrand, qu'il s'agit d'une affaire si récente et si chaude.[27]Je mettrai encore cette lettre qui est adressée à la même personne et qui se rapporte au même temps. La date en est suffisamment indiquée par celle de la convention diplomatique qui fut signée à Londres entre la France, la Russie et l'Angleterre, en faveur de la Grèce, le 6 juillet 1827. M. de Talleyrand écrivait peu après:«19.»J'ai été trop bien à Jeurs pour vous en remercier et pour que vous ne l'ayez pas vu.—Voici l'ouvrage de M. Thierry. Vous le lirez avec plaisir.—Paris est sans nouvelles.—On s'y plaint un peu de la publication des articles secrets du traité signé par les trois puissances qui interviennentun peudans les affaires de la Grèce.—C'est pour nous autres, vieux diplomates, qu'il est singulier de voir dans les journaux les articles secrets d'un traité qui porte la clause de deux mois pour les ratifications; du reste, ce traité-là ne sera pas d'un grand secours pour les Grecs; ce qui les aidera véritablement, c'est l'insurrection de la Dalmatie, si, comme je le crois, elle est générale dans cet inattaquable pays. Alors, les Turcs auront plus d'affaires qu'ils ne peuvent.—Voilà la petite politique de mon quartier.—Mandez-moi quand vous allez à Étioles.—M. Mollien est d'une nature si bienveillante, si indulgente, que je ne sais pas, quoiqu'il me l'ait dit, s'il a été content de la réponse qu'il a reçue de M. Paravey—Adieu.—Mille tendres hommages.—Comment va la pêche?—On persécute M. de Fitz-James pour accepter l'ambassade de Madrid.—J'ai envoyéThierrychez vous pour qu'on vous l'envoie par quelque occasion.»M. de Talleyrand, en parlant des Grecs, comptait sans Navarin.[28]Pauline de Périgord, sa petite-nièce, fille de la duchesse de Dino, et qui fut depuis Mmede Castellane.[29]L'ancien ministre de la guerre, le Dupont de Baylen, et qui était devenu métromane dans l'adversité.[30]Bertin de Vaux, frère de Bertin l'aîné, et l'un des propriétaires duJournal des Débats.[31]Il semble que M. de Chateaubriand ait voulu répondre à ce reproche, qu'il se faisait tout bas à lui-même, dans sa lettre écrite de Rome à M. Villemain (Mémoires d'outre-tombe, tome VIII, page 369).[32]Voir dans leMémorialde Gouverneur-Morris, au tome II, page 113 et 118, de l'édition française.[33]Casimir Périer, dont l'état était déjà désespéré, mourait le 16 mai.[34]On m'assure qu'à propos de cette manie qu'avait Louis-Philippe de démolir ses ministres les uns par les autres, et de les user pour sa plus grande gloire, on y lit cette phrase ou quelque chose d'approchant: «Je n'aime pas ces ogres de réputation qui croient augmenter la leur en dévorant celle des autres.»[35]J'ai sous les yeux, en traçant ce profil, un croquis de Talleyrand dessiné par le comte d'Orsay, et qui se voit en tête du tome III duJournalde Thomas Raikes, et aussi la page 263 du même volume.[36]«Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche.» (Portrait de Talleyrand dans lesMémoires d'outre-tombe, tome XI, page 421.)—«Telle figure, telle âme,» a dit Socrate chez Xénophon. Cela est vrai si, par figure, on entend l'ensemble de la physionomie.—«Les traits, a dit La Bruyère, découvrent la complexion et les mœurs;» et il ajoute: «Mais la mine désigne les biens de fortune.» Talleyrand avait la mine, les traits et le visage de son moral.[37]La lettre de M. de Talleyrand, écrite de Londres vers le moment de la mort de Casimir Périer, qu'on a pu lire dans le précédent article, a été supposée par moi adressée à Mmede Dino, sa nièce: mais l'autographe que j'ai eu sous les yeux ne porte en effet aucune suscription, et ce n'est que par induction et conjecture que j'ai cru pouvoir indiquer la destinataire. On me fait des objections: Mmede Dino, à cette date, n'était-elle pas à Londres? N'est-ce point plutôt à une autre amie particulière, à une correspondante habituellement résidant à Paris (telle que la princesse de Vaudemont, par exemple), que la lettre était adressée? Je ne suis pas en mesure de discuter ce point; pour cela, les termes de comparaison me manquent: le doute, d'ailleurs, n'offre ici aucun inconvénient, cette lettre isolée n'ayant d'intérêt que comme échantillon et comme exemple de la manière familière et simple avec laquelle M. de Talleyrand traitait la politique dans l'intimité.[38]Ma part dans la politique(en allemand), tome VI, le chapitre intitulé:Talleyrand et ses rapports avec les Allemands.[39]Je crois bien qu'ils s'étaientcomprisl'un l'autre et à demi-mot. Gagern va tout à l'heure nous le dire mieux encore et nous rappeler comment s'opérait cette heureuse intelligence.[40]A côté et au-dessous de cette lettre vraiment charmante et quelque peu sentimentale, il n'est pourtant pas hors de propos de placer le passage du même chapitre de Mémoires, dans lequel Gagern s'efforce de répondre aux reproches adressés par les Allemands, ses compatriotes, à l'ancien ministre de Napoléon pour sa soif d'argent et sa vénalité. Ce sont les circonstances atténuantes, naïvement exposées et déduites: «Il dépensait beaucoup; sa main était libéralement ouverte pour ses anciens amis; sa maison princière était peu tenue, et sa fortune particulière très-peu considérable. Par suite,il considérait sa haute situation comme une mine d'or. Ses complaisances devaient être payées non en tabatières ou en brillants, suivant la coutume, mais en argent comptant. Qui pourrait dire les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances! Il pouvait se faire à lui-même illusion sur ces actes, en se disant qu'il ne se faisait pas payer la vente du bon droit, mais seulement des services laissés à sa discrétion. Quant à ce qui me regarde, il était de ma situation et de mon devoir de suivre le torrent; mais je répète qu'entre lui et moi, directement ou indirectement, aussi bien pour ce qui regarde les Nassau que pour les autres princes nombreux que je fis entrer dans la Confédération du Rhin, il ne s'est jamais agi en aucune façon de marché, de conditions ou d'offres. Je les taxais moi-même d'après mes appréciations générales et après avoir consulté le vieux Sainte-Foix, et je proposais mes estimations dans le Nassau, ou bien je décidais pour eux, et j'espère encore maintenant avoir droit à leur reconnaissance pour avoir, en ces conjonctures, agi avec autant de sagacité que d'économie. Napoléon avait connaissance de cet état de choses et le souffrait. C'est un fait qu'à Mayence, il demanda à un prince très-haut placé:Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?»—Ne nous lassons jamais de remettre sous nos yeux les deux faces de la vérité, surtout quand la plus agréable pourrait faire oublier la plus essentielle.[41]Sur la fin de l'Empire, ils étaient à couteaux tirés. M. de Talleyrand lardait de ses épigrammes le duc de Bassano. On citait de lui, dès 1809, ce mot qui dispense de tous les autres: «Je ne connais pas de plus grande bête au monde que M. Maret, si ce n'est le duc de Bassano.»[42]Ce passage sur Voltaire a piqué au vif les ennemis ordinaires du grand homme, et a provoqué M. Louis Veuillot à écrire tout unpremier-Parisdel'Universsur mes articles. C'est l'éternel honneur de Voltaire qu'on ne puisse le louer sans amener aussitôt les représailles de pareils adversaires. Quant à M. Veuillot, j'ai trop de fois éprouvé l'ignominie de sa veine, et son absence complète de souci de la vérité à mon égard, pour lui répondre autrement que par cette mention. On ne réfute pas un écrivain aussi voué, à l'avance, au mépris de l'avenir. (Note inédite trouvée dans les papiers de M. Sainte-Beuve.)[43]Et n'est-ce pas ainsi que Rivarol, qui se piquait d'aristocratie et de bonne compagnie, disait: «L'impiété est la plus grande des indiscrétions?» Ce mot de Talleyrand nous explique jusqu'à un certain point la mode religieuse, dont est comme saisie notre époque. Dans ce prétendu pays démocratique, chacun tâchant de se faire passer pour noble et d'être un hommecomme il faut, fait mine aussi d'être religieux. L'un mène à l'autre.[44]J'emprunte ceci aux Mémoires du baron de Gagern, qui le tenait de Mmede Dino. Il nomme l'abbé Dupanloup.[45]On a pour guide très-sûr et sans parti pris, dans le récit de cette mort de Talleyrand, un Anglais, Thomas Raikes, dont leJournala été publié à Londres (4 volumes, 1857). Thomas Raikes, honnête gentleman, fils d'un riche marchand de la Cité, et qui se trouvait très-flatté de vivre dans ce grand monde anglais et français sur le pied de comparse ou figurant, a noté, comme l'aurait fait un Dangeau, avec une minutieuse attention qui tenait autant de la badauderie que de l'exactitude, tout ce qui peut se rapporter à M. de Talleyrand, à Montrond et à leurs entours.[46]On disait de Talleyrand devant Montrond: «Il est si aimable!—Il est si vicieux!» répondait Montrond.—On cite encore ce court dialogue: «Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés.—Savez-vous, pourquoi j'aime tant M. de Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.» Mais la légende elle-même s'en est mêlée, et elle leur en prête.[47]J'en dois communication à l'obligeance de M. Parent de Rosan, un amateur de documents contemporains, et que connaissent bien tous ceux qui se sont occupés de la célèbre comtesse de Boufflers.[48]Il disait qu'il avait trouvé aux États-Unis «trente-deux religions et un seul plat».[49]Se rappeler, dansCélimare le bien-aimé, le mari qui vient dire à l'amant de sa femme le mot convenu: «Ma femme m'a dit de venir te demander lesNord.»[50]L'Amateur d'Autographesen avait publié, à ce qu'il paraît, des extraits.—M. Claretie en cite un encore des moins patriotiques, parodiant un mot célèbre de Napoléon, daté du 20 janvier 1815, et adressé toujours à la duchesse de Courlande: «Les puissances ne sauraient prendre trop de sûretés dans le traité qu'elles feraient, si elles ne veulent pas être obligées à recommencer sur nouveaux frais l'année prochaine. Les mauvais restent toujours mauvais.»[51]Et M. Edmond Scherer, son collaborateur, qui avait été témoin de toutes les chicanes et anicroches à l'aide desquelles on avait essayé d'entraver les articles de M. Sainte-Beuve auTemps, lui écrivait, lorsque commença la publication duTalleyrand: «(Versailles, vendredi.)—Cher ami, vous avez pris le seul bon moyen de répondre aux reproches et aux injures, celui de confirmer par un nouvel article le parti si simple en lui-même que vous avez suivi. Mon Dieu! que le monde est dégoûtant, méchant, violent!...»

[1]Essai sur Talleyrand, par sir Henry Lytton Bulwer, ancien ambassadeur. Traduit de l'anglais par G. Perrot.[2]Je donne ces textes d'après la traduction, en regrettant que les passages cités ne paraissent nous revenir qu'à travers l'anglais: rien n'eût été plus simple que de réintroduire à ces endroits le texte français original.[3]En racontant l'historiette de cette façon bouffonne aux dépens des autres, Talleyrand ne disait que la moitié de la vérité. Il avait eu peur lui-même, peur non pas du côté de la populace, mais du côté du clergé. Il faut lire là-dessus l'Américain Gouverneur-Morris, qui est bon à consulter en plus d'un endroit de son journal sur l'évêque d'Autun, et notamment ici: «24 février 1791. A midi, je me promène jusqu'à ce que je sois fatigué; ensuite je vais au Louvre pour y dîner. Madame (de Flahault) est au lit, malade. En rentrant chez elle hier soir, elle a trouvé sous enveloppe le testament deson évêque, qui la fait son héritière. Elle juge de quelques mots qu'il a laissé échapper dans sa dernière conversation avec elle, qu'il est question pour lui de mourir; aussi a-t-elle passé la nuit dans une grande agitation et dans les larmes. M. de Sainte-Foix, qu'elle a fait réveiller à quatre heures du matin, n'a pu trouver l'évêque, celui-ci ayant couché hors de son domicile et près d'une église où il devait, ce jour-là même, consacrer deux évêques nouvellement élus. On finit par apprendre qu'ayant reçu des menaces de mort réitérées, M. de Talleyrand avait craint que le clergé ne le fît assassiner ce jour-là, et qu'il avait écrit cette lettre, mais en donnant des ordres pour qu'elle ne fût remise que dans la soirée, ayant l'intention de la reprendre s'il vivait encore avant la fin du jour, ce que son trouble lui aura fait oublier.» (Mémorialde Gouverneur-Morris, tom. I, p. 308.)[4]Voir leJournal et Lettresde MmeDarblay, tom. VI, p. 14 et suiv., édit. de 1854.[5]Talleyrand écrivait d'Amérique à Mmede Staël, pour activer sa bienveillance: «Si je reste encore un an ici, j'y meurs.»—Mmede Genlis, dans sesMémoires(tom. V, p. 54), cite en entier une lettre agréable, mais probablement retouchée en quelques points par la femme de lettres qui aimait à émousser toute expression vive ou trop naturelle.[6]Je crois bien qu'ici j'ai trop prêté à la patrie de Swift, et qu'il faut revendiquer le mot pour nous, un mot de soldat et à la Cambronne. Selon les uns, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand dans son costume de cour et faisant belle jambe, autant qu'il le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de soie, f..... de la m....!» Mais, selon une autre version qui m'est affirmée, le général Bertrand, racontant une scène terrible dont il avait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent: «Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.» Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait sa vérité.[7]J'ai dit, après beaucoup d'autres, que c'était par suite d'un accident et dès sa première enfance que M. de Talleyrand était boiteux; mais la vérité en tout, avec de tels hommes, est difficile à savoir. D'après le témoignage d'un abbé-comte de l'ancien régime, cousin de M. de Talleyrand et qui avait été de ses camarades et collègues à Saint-Sulpice, à Reims et ailleurs, il paraîtrait qu'il était pied bot et qu'il y avait toujours eu un pied bot dans la famille. Ceci même expliquerait qu'on en eût fait mystère.[8]Je dois une réparation à M. Georges Perrot, si connu par ses travaux d'érudition, et qui a bien voulu se faire, cette fois, simple traducteur. J'ai dit dans mon premier chapitre que je regrettais qu'il n'eût point substitué le texte français original à la traduction de l'anglais, pour certains passages cités de Talleyrand. En effet, les phrases m'en avaient paru longues et laborieuses. M. Perrot m'écrit pour répondre à mon reproche et me rectifier. Il a bien réellement introduit le texte français primitif; «mais, ajoute-t-il, c'est que M. de Talleyrand écrit très-mal pour son compte, quand il n'a pas d'auxiliaire et de secrétaire». Je ne suis pas aussi absolu, et je crois qu'il y a à distinguer. Cela deviendra plus sensible lorsqu'on aura sous les yeux les fameux Mémoires. J'ai vu, de la main de M. de Talleyrand et de sa petite écriture ronde, le portrait qu'il s'était amusé à faire d'une femme d'esprit de ses amies, pendant une séance du Sénat et sur du papier sénatorial: c'est une page simple, nette et d'un goût fin, comme tout ce qui venait directement de lui. Et qu'on lise aussi dans leBibliophile français(nodu 1eraoût 1868) deux lettres de Talleyrand dans sa jeunesse, du Talleyrand d'avant la Révolution, d'avant l'épiscopat, adressées en 1787 à son ami Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople: c'est vif, court, agréable, aimable, en même temps qu'on y sent un premier souffle de libéralisme sincère, un souci des intérêts populaires qui semble, en vérité, venir du cœur autant que de l'esprit. Les plus avancés eux-mêmes mettent du temps à se corrompre.[9]«Ce fut Talleyrand alors qui fut choisi comme l'interprète du Directoire auprès du général Bonaparte dans deux circonstances qui avaient un caractère révolutionnaire: la première, pour le décider à assister à la fête anniversaire du 21 janvier; la seconde, pour justifier l'assassinat de deux jeunes gens qui avaient fait une manifestation royaliste au café Garchy. Le général Bonaparte avait exprimé hautement son indignation. Talleyrand, dans les deux cas, parla au général en avocat d'office et médiocrement convaincu.» (Commentairesde Napoléon 1er, édition de 1867, tome 11, page 180.)[10]Talleyrand reconnaît, dans sesÉclaircissementspubliés en l'an VII, que c'est à lui qu'est due l'arrivée des commissaires américains, et il s'en fait un mérite. Répondant dans cet écrit à ses ennemis et à ses détracteurs, il disait: «Ils osent affirmer que c'est moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent bien qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à raison du langage plein de déférence, de modération et j'ose dire aussi de dignité, que je leur ai adressé au nom du Gouvernement français...» Il sut les attirer en effet par d'adroites paroles; mais comment les actes et les procédés y répondirent-ils, et que devint cettedignitéde ton en présence des faits?[11]Commentairesde Napoléon 1er, tome IV, page 11, édition de 1867.[12]Montrond avait accompagné Talleyrand à Saint-Cloud dans la journée du 19, et lui avait servi d'aide de camp. Il avait vu pâlir Bonaparte au moment où on lui apprit qu'il venait d'être mishors la loi. Ce moment de faiblesse le frappa, et, à dîner et pendant toute la soirée, il ne cessait de répéter entre ses dents: «Général Bonaparte, cela n'est pas correct.» Montrond était plus aguerri pour certaines choses que Napoléon lui-même: c'était un Talleyrand à cheval. (VoirŒuvres du comte Rœderer, tome III, page 302.)[13]On a attribué ce mot à Fouché, et il lui ressemble en effet. Ces mots historiques voyagent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé, pour les endosser, le nom auquel ils conviennent le mieux. On m'assure que le mot a été dit en réalité par Boulay (de la Meurthe). Dudon, qui était alors auditeur au Conseil d'Etat, certifiait l'avoir entendu de sa bouche.[14]Le rôle de Talleyrand dans cette affaire du duc d'Enghien mérite d'être examiné à part et de près: c'est ce que je ferai ultérieurement.[15]Mémorialde Gouverneur-Morris, traduit par A. Gandais, tome III, page 109.[16]Mémoiresdu comte de Senfft; Leipzig, 1863, p. 62.[17]Il semble qu'il soit fait allusion à cette scène de 1814 dans un mot de Napoléon à M. Mollien, au commencement des Cent-Jours. M. Mollien, très-bienveillant à M. de Talleyrand, et en général très-circonspect dans sesMémoiressur tout ce qui touche aux personnes, raconte qu'il arriva plus d'une fois à Napoléon, dans ses entretiens, de regretter la présence de Talleyrand pendant les Cent-Jours. Il disait de lui: «C'est encore l'homme qui connaît le mieux ce siècle et le monde, les cabinets et les peuples. Il m'a quitté; je l'avais assez brusquement quitté moi-même; il s'est souvenu de mes adieux de 1814.» (Mémoires d'un Ministre du Trésor public, tome IV, page 200.)[18]Le témoignage le plus curieux et le plus précis à cet égard est celui de Rœderer racontant une conversation qu'il eut avec Napoléon, à l'Élysée, le 6 mars 1809. Le sujet de la conversation était le roi Joseph qui, de Madrid, se plaignait de son frère, se prétendait contrecarré en tout, voulait faire le militaire, être roi indépendant, et, dans des lettres à la reine sa femme et à l'empereur, menaçait par dégoût, si on ne lui laissait pleins pouvoirs, de rentrer dans la vie privée et de revenir planter ses choux à Morfontaine. Napoléon, dans ce tête-à-tête avec Rœderer, se promenant de long en large, s'animait par degrés, et, parlant du contenu de ces lettres: «Il y dit qu'il veut aller à Morfontaine, plutôt que de rester dans un pays acheté par du sang injustement répandu... Et qu'est-ce donc que Morfontaine? C'est le prix du sang que j'ai versé en Italie. Le tient-il de son père? le tient-il de ses travaux? Il le tient de moi. Oui, j'ai versé du sang, mais c'est le sang de mes ennemis, des ennemis de la France. Lui convient-il de parler leur langage? Veut-il faire comme Talleyrand? Je l'ai couvert d'honneurs, de richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi. Il m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il a eue de le faire... Il a dit, pendant mon absence (pendant la campagne d'Espagne), qu'il s'était mis à mes genoux pour empêcher l'affaire d'Espagne, et il me tourmentait depuis deux ans pour l'entreprendre! Il soutenait qu'il ne me faudrait que vingt mille hommes: il m'a donné vingt mémoires pour le prouver. C'est la même conduite que pour l'affaire du duc d'Enghien; moi, je ne le connaissais pas; c'est Talleyrand qui me l'a fait connaître. (L'empereur prononce toujours Taillerand.) Je ne savais pas où il était. (L'empereur s'arrête devant moi.) C'est lui qui m'a fait connaître l'endroit où il était, et, après m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes ses connaissances... (L'empereur se remet à marcher, et, d'un ton calme, après un moment de silence.) Je ne lui ferai aucun mal; je lui conserve ses places; j'ai même pour lui les sentiments que j'ai eus autrefois; mais je lui ai retiré le droit d'entrer à toute heure dans mon cabinet. Jamais il n'aura d'entretien particulier avec moi; il ne pourra plus dire qu'il m'a conseillé ou déconseillé une chose ou une autre...»—Ce jugement de Napoléon, tout à huis clos, où il n'entre aucun emportement, où Talleyrand ne vient que comme incident et par manière d'exemple, doit être la vérité. C'est décisif.[19]Au tome XXIII, page 200, de laCorrespondancede Napoléon 1er.[20]Un banquier, général dans la garde nationale.[21]Ces quatorze bonnets superposés ne sont pas tout à fait une plaisanterie de l'abbé de Pradt. La manière de dormir de M. de Talleyrand était très-particulière, comme d'autres articles de son hygiène et de son régime. On lui faisait son lit avec un creux profond au milieu, se relevant ensuite aux pieds et à la tête, et sa façon d'être couché était presque encore de se tenir sur son séant. Il croyait ainsi se prémunir contre l'apoplexie, et les nombreux bonnets de nuit pouvaient aussi lui servir de bourrelet en cas de chute nocturne.[22]Voir aussi le très-judicieux portrait de M. de Talleyrand, comme l'un des ministres du cabinet du 13 mai 1814, dans l'Histoire du Gouvernement Parlementaire en France, par M. Duvergier de Hauranne, tome II, page 196, et aussi tome III, pages 105, 239 et 246.[23]Chateaubriand, dans ses Mémoires, en dit quelque chose. De Perray, qui avait accompagné M. de Talleyrand à Vienne, et qui avait été témoin des engagements contractés à prix d'argent, fut ensuite dépêché à Naples par M. de Talleyrand, prêt à rentrer en France, et de Mons même (juin 1815), pour hâter le payement des six millions promis. On faisait des difficultés, parce que Talleyrand n'avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que déjà assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons de Naples. Bref, de Perray rapporta les six millions en traites sur la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie, à son arrivée. Cependant, de Perray, à qui il avait été alloué 1,500 francs pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2,000: il en fut pour 500 francs de retour, mais il eut l'embrassade du prince. Il y avait, de plus, gagné une décoration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la lui vit, s'en montra mécontent, parce que cela affichait le voyage.[24]Gaëtan, marquis de la Rochefoucauld, celui qui avait composé des fables à douze ans et qui, les faisant imprimer, disait, pour s'excuser de s'être rencontré dans un sujet avec le grand fabuliste, qu'il n'avait lu que depuis «les Fables de M. de la Fontaine.» Il n'a cessé d'écrire jusque dans ses dernières années, faisant imprimer à ses frais ses élucubrations, et se posant en candidat perpétuel à l'Académie française. Tout le monde, et sa famille toute la première, souriait de lui.[25]Jeurs par Étréchy (Seine-et-Oise), résidence d'été de Mmela comtesse Mollien, à laquelle ces lettres étaient adressées.[26]Cette affaire Maubreuil, dont Talleyrand va parler si négligemment et d'un air d'indifférence, s'était terriblement réveillée en 1827. Maubreuil, échappant à la surveillance, s'était rendu le 20 janvier à Saint-Denis pendant la célébration de l'anniversaire, et, là, en pleine solennité, il avait frappé M. de Talleyrand au visage et l'avait renversé par terre. Il fut traduit pour ce fait en police correctionnelle, et la cour royale confirma le 15 juin les jugements précédemment rendus. On ne se douterait certes pas, en lisant ce passage tout placide de la lettre de M. de Talleyrand, qu'il s'agit d'une affaire si récente et si chaude.[27]Je mettrai encore cette lettre qui est adressée à la même personne et qui se rapporte au même temps. La date en est suffisamment indiquée par celle de la convention diplomatique qui fut signée à Londres entre la France, la Russie et l'Angleterre, en faveur de la Grèce, le 6 juillet 1827. M. de Talleyrand écrivait peu après:«19.»J'ai été trop bien à Jeurs pour vous en remercier et pour que vous ne l'ayez pas vu.—Voici l'ouvrage de M. Thierry. Vous le lirez avec plaisir.—Paris est sans nouvelles.—On s'y plaint un peu de la publication des articles secrets du traité signé par les trois puissances qui interviennentun peudans les affaires de la Grèce.—C'est pour nous autres, vieux diplomates, qu'il est singulier de voir dans les journaux les articles secrets d'un traité qui porte la clause de deux mois pour les ratifications; du reste, ce traité-là ne sera pas d'un grand secours pour les Grecs; ce qui les aidera véritablement, c'est l'insurrection de la Dalmatie, si, comme je le crois, elle est générale dans cet inattaquable pays. Alors, les Turcs auront plus d'affaires qu'ils ne peuvent.—Voilà la petite politique de mon quartier.—Mandez-moi quand vous allez à Étioles.—M. Mollien est d'une nature si bienveillante, si indulgente, que je ne sais pas, quoiqu'il me l'ait dit, s'il a été content de la réponse qu'il a reçue de M. Paravey—Adieu.—Mille tendres hommages.—Comment va la pêche?—On persécute M. de Fitz-James pour accepter l'ambassade de Madrid.—J'ai envoyéThierrychez vous pour qu'on vous l'envoie par quelque occasion.»M. de Talleyrand, en parlant des Grecs, comptait sans Navarin.[28]Pauline de Périgord, sa petite-nièce, fille de la duchesse de Dino, et qui fut depuis Mmede Castellane.[29]L'ancien ministre de la guerre, le Dupont de Baylen, et qui était devenu métromane dans l'adversité.[30]Bertin de Vaux, frère de Bertin l'aîné, et l'un des propriétaires duJournal des Débats.[31]Il semble que M. de Chateaubriand ait voulu répondre à ce reproche, qu'il se faisait tout bas à lui-même, dans sa lettre écrite de Rome à M. Villemain (Mémoires d'outre-tombe, tome VIII, page 369).[32]Voir dans leMémorialde Gouverneur-Morris, au tome II, page 113 et 118, de l'édition française.[33]Casimir Périer, dont l'état était déjà désespéré, mourait le 16 mai.[34]On m'assure qu'à propos de cette manie qu'avait Louis-Philippe de démolir ses ministres les uns par les autres, et de les user pour sa plus grande gloire, on y lit cette phrase ou quelque chose d'approchant: «Je n'aime pas ces ogres de réputation qui croient augmenter la leur en dévorant celle des autres.»[35]J'ai sous les yeux, en traçant ce profil, un croquis de Talleyrand dessiné par le comte d'Orsay, et qui se voit en tête du tome III duJournalde Thomas Raikes, et aussi la page 263 du même volume.[36]«Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche.» (Portrait de Talleyrand dans lesMémoires d'outre-tombe, tome XI, page 421.)—«Telle figure, telle âme,» a dit Socrate chez Xénophon. Cela est vrai si, par figure, on entend l'ensemble de la physionomie.—«Les traits, a dit La Bruyère, découvrent la complexion et les mœurs;» et il ajoute: «Mais la mine désigne les biens de fortune.» Talleyrand avait la mine, les traits et le visage de son moral.[37]La lettre de M. de Talleyrand, écrite de Londres vers le moment de la mort de Casimir Périer, qu'on a pu lire dans le précédent article, a été supposée par moi adressée à Mmede Dino, sa nièce: mais l'autographe que j'ai eu sous les yeux ne porte en effet aucune suscription, et ce n'est que par induction et conjecture que j'ai cru pouvoir indiquer la destinataire. On me fait des objections: Mmede Dino, à cette date, n'était-elle pas à Londres? N'est-ce point plutôt à une autre amie particulière, à une correspondante habituellement résidant à Paris (telle que la princesse de Vaudemont, par exemple), que la lettre était adressée? Je ne suis pas en mesure de discuter ce point; pour cela, les termes de comparaison me manquent: le doute, d'ailleurs, n'offre ici aucun inconvénient, cette lettre isolée n'ayant d'intérêt que comme échantillon et comme exemple de la manière familière et simple avec laquelle M. de Talleyrand traitait la politique dans l'intimité.[38]Ma part dans la politique(en allemand), tome VI, le chapitre intitulé:Talleyrand et ses rapports avec les Allemands.[39]Je crois bien qu'ils s'étaientcomprisl'un l'autre et à demi-mot. Gagern va tout à l'heure nous le dire mieux encore et nous rappeler comment s'opérait cette heureuse intelligence.[40]A côté et au-dessous de cette lettre vraiment charmante et quelque peu sentimentale, il n'est pourtant pas hors de propos de placer le passage du même chapitre de Mémoires, dans lequel Gagern s'efforce de répondre aux reproches adressés par les Allemands, ses compatriotes, à l'ancien ministre de Napoléon pour sa soif d'argent et sa vénalité. Ce sont les circonstances atténuantes, naïvement exposées et déduites: «Il dépensait beaucoup; sa main était libéralement ouverte pour ses anciens amis; sa maison princière était peu tenue, et sa fortune particulière très-peu considérable. Par suite,il considérait sa haute situation comme une mine d'or. Ses complaisances devaient être payées non en tabatières ou en brillants, suivant la coutume, mais en argent comptant. Qui pourrait dire les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances! Il pouvait se faire à lui-même illusion sur ces actes, en se disant qu'il ne se faisait pas payer la vente du bon droit, mais seulement des services laissés à sa discrétion. Quant à ce qui me regarde, il était de ma situation et de mon devoir de suivre le torrent; mais je répète qu'entre lui et moi, directement ou indirectement, aussi bien pour ce qui regarde les Nassau que pour les autres princes nombreux que je fis entrer dans la Confédération du Rhin, il ne s'est jamais agi en aucune façon de marché, de conditions ou d'offres. Je les taxais moi-même d'après mes appréciations générales et après avoir consulté le vieux Sainte-Foix, et je proposais mes estimations dans le Nassau, ou bien je décidais pour eux, et j'espère encore maintenant avoir droit à leur reconnaissance pour avoir, en ces conjonctures, agi avec autant de sagacité que d'économie. Napoléon avait connaissance de cet état de choses et le souffrait. C'est un fait qu'à Mayence, il demanda à un prince très-haut placé:Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?»—Ne nous lassons jamais de remettre sous nos yeux les deux faces de la vérité, surtout quand la plus agréable pourrait faire oublier la plus essentielle.[41]Sur la fin de l'Empire, ils étaient à couteaux tirés. M. de Talleyrand lardait de ses épigrammes le duc de Bassano. On citait de lui, dès 1809, ce mot qui dispense de tous les autres: «Je ne connais pas de plus grande bête au monde que M. Maret, si ce n'est le duc de Bassano.»[42]Ce passage sur Voltaire a piqué au vif les ennemis ordinaires du grand homme, et a provoqué M. Louis Veuillot à écrire tout unpremier-Parisdel'Universsur mes articles. C'est l'éternel honneur de Voltaire qu'on ne puisse le louer sans amener aussitôt les représailles de pareils adversaires. Quant à M. Veuillot, j'ai trop de fois éprouvé l'ignominie de sa veine, et son absence complète de souci de la vérité à mon égard, pour lui répondre autrement que par cette mention. On ne réfute pas un écrivain aussi voué, à l'avance, au mépris de l'avenir. (Note inédite trouvée dans les papiers de M. Sainte-Beuve.)[43]Et n'est-ce pas ainsi que Rivarol, qui se piquait d'aristocratie et de bonne compagnie, disait: «L'impiété est la plus grande des indiscrétions?» Ce mot de Talleyrand nous explique jusqu'à un certain point la mode religieuse, dont est comme saisie notre époque. Dans ce prétendu pays démocratique, chacun tâchant de se faire passer pour noble et d'être un hommecomme il faut, fait mine aussi d'être religieux. L'un mène à l'autre.[44]J'emprunte ceci aux Mémoires du baron de Gagern, qui le tenait de Mmede Dino. Il nomme l'abbé Dupanloup.[45]On a pour guide très-sûr et sans parti pris, dans le récit de cette mort de Talleyrand, un Anglais, Thomas Raikes, dont leJournala été publié à Londres (4 volumes, 1857). Thomas Raikes, honnête gentleman, fils d'un riche marchand de la Cité, et qui se trouvait très-flatté de vivre dans ce grand monde anglais et français sur le pied de comparse ou figurant, a noté, comme l'aurait fait un Dangeau, avec une minutieuse attention qui tenait autant de la badauderie que de l'exactitude, tout ce qui peut se rapporter à M. de Talleyrand, à Montrond et à leurs entours.[46]On disait de Talleyrand devant Montrond: «Il est si aimable!—Il est si vicieux!» répondait Montrond.—On cite encore ce court dialogue: «Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés.—Savez-vous, pourquoi j'aime tant M. de Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.» Mais la légende elle-même s'en est mêlée, et elle leur en prête.[47]J'en dois communication à l'obligeance de M. Parent de Rosan, un amateur de documents contemporains, et que connaissent bien tous ceux qui se sont occupés de la célèbre comtesse de Boufflers.[48]Il disait qu'il avait trouvé aux États-Unis «trente-deux religions et un seul plat».[49]Se rappeler, dansCélimare le bien-aimé, le mari qui vient dire à l'amant de sa femme le mot convenu: «Ma femme m'a dit de venir te demander lesNord.»[50]L'Amateur d'Autographesen avait publié, à ce qu'il paraît, des extraits.—M. Claretie en cite un encore des moins patriotiques, parodiant un mot célèbre de Napoléon, daté du 20 janvier 1815, et adressé toujours à la duchesse de Courlande: «Les puissances ne sauraient prendre trop de sûretés dans le traité qu'elles feraient, si elles ne veulent pas être obligées à recommencer sur nouveaux frais l'année prochaine. Les mauvais restent toujours mauvais.»[51]Et M. Edmond Scherer, son collaborateur, qui avait été témoin de toutes les chicanes et anicroches à l'aide desquelles on avait essayé d'entraver les articles de M. Sainte-Beuve auTemps, lui écrivait, lorsque commença la publication duTalleyrand: «(Versailles, vendredi.)—Cher ami, vous avez pris le seul bon moyen de répondre aux reproches et aux injures, celui de confirmer par un nouvel article le parti si simple en lui-même que vous avez suivi. Mon Dieu! que le monde est dégoûtant, méchant, violent!...»

[1]Essai sur Talleyrand, par sir Henry Lytton Bulwer, ancien ambassadeur. Traduit de l'anglais par G. Perrot.

[2]Je donne ces textes d'après la traduction, en regrettant que les passages cités ne paraissent nous revenir qu'à travers l'anglais: rien n'eût été plus simple que de réintroduire à ces endroits le texte français original.

[3]En racontant l'historiette de cette façon bouffonne aux dépens des autres, Talleyrand ne disait que la moitié de la vérité. Il avait eu peur lui-même, peur non pas du côté de la populace, mais du côté du clergé. Il faut lire là-dessus l'Américain Gouverneur-Morris, qui est bon à consulter en plus d'un endroit de son journal sur l'évêque d'Autun, et notamment ici: «24 février 1791. A midi, je me promène jusqu'à ce que je sois fatigué; ensuite je vais au Louvre pour y dîner. Madame (de Flahault) est au lit, malade. En rentrant chez elle hier soir, elle a trouvé sous enveloppe le testament deson évêque, qui la fait son héritière. Elle juge de quelques mots qu'il a laissé échapper dans sa dernière conversation avec elle, qu'il est question pour lui de mourir; aussi a-t-elle passé la nuit dans une grande agitation et dans les larmes. M. de Sainte-Foix, qu'elle a fait réveiller à quatre heures du matin, n'a pu trouver l'évêque, celui-ci ayant couché hors de son domicile et près d'une église où il devait, ce jour-là même, consacrer deux évêques nouvellement élus. On finit par apprendre qu'ayant reçu des menaces de mort réitérées, M. de Talleyrand avait craint que le clergé ne le fît assassiner ce jour-là, et qu'il avait écrit cette lettre, mais en donnant des ordres pour qu'elle ne fût remise que dans la soirée, ayant l'intention de la reprendre s'il vivait encore avant la fin du jour, ce que son trouble lui aura fait oublier.» (Mémorialde Gouverneur-Morris, tom. I, p. 308.)

[4]Voir leJournal et Lettresde MmeDarblay, tom. VI, p. 14 et suiv., édit. de 1854.

[5]Talleyrand écrivait d'Amérique à Mmede Staël, pour activer sa bienveillance: «Si je reste encore un an ici, j'y meurs.»—Mmede Genlis, dans sesMémoires(tom. V, p. 54), cite en entier une lettre agréable, mais probablement retouchée en quelques points par la femme de lettres qui aimait à émousser toute expression vive ou trop naturelle.

[6]Je crois bien qu'ici j'ai trop prêté à la patrie de Swift, et qu'il faut revendiquer le mot pour nous, un mot de soldat et à la Cambronne. Selon les uns, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand dans son costume de cour et faisant belle jambe, autant qu'il le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de soie, f..... de la m....!» Mais, selon une autre version qui m'est affirmée, le général Bertrand, racontant une scène terrible dont il avait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent: «Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.» Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait sa vérité.

[7]J'ai dit, après beaucoup d'autres, que c'était par suite d'un accident et dès sa première enfance que M. de Talleyrand était boiteux; mais la vérité en tout, avec de tels hommes, est difficile à savoir. D'après le témoignage d'un abbé-comte de l'ancien régime, cousin de M. de Talleyrand et qui avait été de ses camarades et collègues à Saint-Sulpice, à Reims et ailleurs, il paraîtrait qu'il était pied bot et qu'il y avait toujours eu un pied bot dans la famille. Ceci même expliquerait qu'on en eût fait mystère.

[8]Je dois une réparation à M. Georges Perrot, si connu par ses travaux d'érudition, et qui a bien voulu se faire, cette fois, simple traducteur. J'ai dit dans mon premier chapitre que je regrettais qu'il n'eût point substitué le texte français original à la traduction de l'anglais, pour certains passages cités de Talleyrand. En effet, les phrases m'en avaient paru longues et laborieuses. M. Perrot m'écrit pour répondre à mon reproche et me rectifier. Il a bien réellement introduit le texte français primitif; «mais, ajoute-t-il, c'est que M. de Talleyrand écrit très-mal pour son compte, quand il n'a pas d'auxiliaire et de secrétaire». Je ne suis pas aussi absolu, et je crois qu'il y a à distinguer. Cela deviendra plus sensible lorsqu'on aura sous les yeux les fameux Mémoires. J'ai vu, de la main de M. de Talleyrand et de sa petite écriture ronde, le portrait qu'il s'était amusé à faire d'une femme d'esprit de ses amies, pendant une séance du Sénat et sur du papier sénatorial: c'est une page simple, nette et d'un goût fin, comme tout ce qui venait directement de lui. Et qu'on lise aussi dans leBibliophile français(nodu 1eraoût 1868) deux lettres de Talleyrand dans sa jeunesse, du Talleyrand d'avant la Révolution, d'avant l'épiscopat, adressées en 1787 à son ami Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople: c'est vif, court, agréable, aimable, en même temps qu'on y sent un premier souffle de libéralisme sincère, un souci des intérêts populaires qui semble, en vérité, venir du cœur autant que de l'esprit. Les plus avancés eux-mêmes mettent du temps à se corrompre.

[9]«Ce fut Talleyrand alors qui fut choisi comme l'interprète du Directoire auprès du général Bonaparte dans deux circonstances qui avaient un caractère révolutionnaire: la première, pour le décider à assister à la fête anniversaire du 21 janvier; la seconde, pour justifier l'assassinat de deux jeunes gens qui avaient fait une manifestation royaliste au café Garchy. Le général Bonaparte avait exprimé hautement son indignation. Talleyrand, dans les deux cas, parla au général en avocat d'office et médiocrement convaincu.» (Commentairesde Napoléon 1er, édition de 1867, tome 11, page 180.)

[10]Talleyrand reconnaît, dans sesÉclaircissementspubliés en l'an VII, que c'est à lui qu'est due l'arrivée des commissaires américains, et il s'en fait un mérite. Répondant dans cet écrit à ses ennemis et à ses détracteurs, il disait: «Ils osent affirmer que c'est moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent bien qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à raison du langage plein de déférence, de modération et j'ose dire aussi de dignité, que je leur ai adressé au nom du Gouvernement français...» Il sut les attirer en effet par d'adroites paroles; mais comment les actes et les procédés y répondirent-ils, et que devint cettedignitéde ton en présence des faits?

[11]Commentairesde Napoléon 1er, tome IV, page 11, édition de 1867.

[12]Montrond avait accompagné Talleyrand à Saint-Cloud dans la journée du 19, et lui avait servi d'aide de camp. Il avait vu pâlir Bonaparte au moment où on lui apprit qu'il venait d'être mishors la loi. Ce moment de faiblesse le frappa, et, à dîner et pendant toute la soirée, il ne cessait de répéter entre ses dents: «Général Bonaparte, cela n'est pas correct.» Montrond était plus aguerri pour certaines choses que Napoléon lui-même: c'était un Talleyrand à cheval. (VoirŒuvres du comte Rœderer, tome III, page 302.)

[13]On a attribué ce mot à Fouché, et il lui ressemble en effet. Ces mots historiques voyagent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé, pour les endosser, le nom auquel ils conviennent le mieux. On m'assure que le mot a été dit en réalité par Boulay (de la Meurthe). Dudon, qui était alors auditeur au Conseil d'Etat, certifiait l'avoir entendu de sa bouche.

[14]Le rôle de Talleyrand dans cette affaire du duc d'Enghien mérite d'être examiné à part et de près: c'est ce que je ferai ultérieurement.

[15]Mémorialde Gouverneur-Morris, traduit par A. Gandais, tome III, page 109.

[16]Mémoiresdu comte de Senfft; Leipzig, 1863, p. 62.

[17]Il semble qu'il soit fait allusion à cette scène de 1814 dans un mot de Napoléon à M. Mollien, au commencement des Cent-Jours. M. Mollien, très-bienveillant à M. de Talleyrand, et en général très-circonspect dans sesMémoiressur tout ce qui touche aux personnes, raconte qu'il arriva plus d'une fois à Napoléon, dans ses entretiens, de regretter la présence de Talleyrand pendant les Cent-Jours. Il disait de lui: «C'est encore l'homme qui connaît le mieux ce siècle et le monde, les cabinets et les peuples. Il m'a quitté; je l'avais assez brusquement quitté moi-même; il s'est souvenu de mes adieux de 1814.» (Mémoires d'un Ministre du Trésor public, tome IV, page 200.)

[18]Le témoignage le plus curieux et le plus précis à cet égard est celui de Rœderer racontant une conversation qu'il eut avec Napoléon, à l'Élysée, le 6 mars 1809. Le sujet de la conversation était le roi Joseph qui, de Madrid, se plaignait de son frère, se prétendait contrecarré en tout, voulait faire le militaire, être roi indépendant, et, dans des lettres à la reine sa femme et à l'empereur, menaçait par dégoût, si on ne lui laissait pleins pouvoirs, de rentrer dans la vie privée et de revenir planter ses choux à Morfontaine. Napoléon, dans ce tête-à-tête avec Rœderer, se promenant de long en large, s'animait par degrés, et, parlant du contenu de ces lettres: «Il y dit qu'il veut aller à Morfontaine, plutôt que de rester dans un pays acheté par du sang injustement répandu... Et qu'est-ce donc que Morfontaine? C'est le prix du sang que j'ai versé en Italie. Le tient-il de son père? le tient-il de ses travaux? Il le tient de moi. Oui, j'ai versé du sang, mais c'est le sang de mes ennemis, des ennemis de la France. Lui convient-il de parler leur langage? Veut-il faire comme Talleyrand? Je l'ai couvert d'honneurs, de richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi. Il m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il a eue de le faire... Il a dit, pendant mon absence (pendant la campagne d'Espagne), qu'il s'était mis à mes genoux pour empêcher l'affaire d'Espagne, et il me tourmentait depuis deux ans pour l'entreprendre! Il soutenait qu'il ne me faudrait que vingt mille hommes: il m'a donné vingt mémoires pour le prouver. C'est la même conduite que pour l'affaire du duc d'Enghien; moi, je ne le connaissais pas; c'est Talleyrand qui me l'a fait connaître. (L'empereur prononce toujours Taillerand.) Je ne savais pas où il était. (L'empereur s'arrête devant moi.) C'est lui qui m'a fait connaître l'endroit où il était, et, après m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes ses connaissances... (L'empereur se remet à marcher, et, d'un ton calme, après un moment de silence.) Je ne lui ferai aucun mal; je lui conserve ses places; j'ai même pour lui les sentiments que j'ai eus autrefois; mais je lui ai retiré le droit d'entrer à toute heure dans mon cabinet. Jamais il n'aura d'entretien particulier avec moi; il ne pourra plus dire qu'il m'a conseillé ou déconseillé une chose ou une autre...»—Ce jugement de Napoléon, tout à huis clos, où il n'entre aucun emportement, où Talleyrand ne vient que comme incident et par manière d'exemple, doit être la vérité. C'est décisif.

[19]Au tome XXIII, page 200, de laCorrespondancede Napoléon 1er.

[20]Un banquier, général dans la garde nationale.

[21]Ces quatorze bonnets superposés ne sont pas tout à fait une plaisanterie de l'abbé de Pradt. La manière de dormir de M. de Talleyrand était très-particulière, comme d'autres articles de son hygiène et de son régime. On lui faisait son lit avec un creux profond au milieu, se relevant ensuite aux pieds et à la tête, et sa façon d'être couché était presque encore de se tenir sur son séant. Il croyait ainsi se prémunir contre l'apoplexie, et les nombreux bonnets de nuit pouvaient aussi lui servir de bourrelet en cas de chute nocturne.

[22]Voir aussi le très-judicieux portrait de M. de Talleyrand, comme l'un des ministres du cabinet du 13 mai 1814, dans l'Histoire du Gouvernement Parlementaire en France, par M. Duvergier de Hauranne, tome II, page 196, et aussi tome III, pages 105, 239 et 246.

[23]Chateaubriand, dans ses Mémoires, en dit quelque chose. De Perray, qui avait accompagné M. de Talleyrand à Vienne, et qui avait été témoin des engagements contractés à prix d'argent, fut ensuite dépêché à Naples par M. de Talleyrand, prêt à rentrer en France, et de Mons même (juin 1815), pour hâter le payement des six millions promis. On faisait des difficultés, parce que Talleyrand n'avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que déjà assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons de Naples. Bref, de Perray rapporta les six millions en traites sur la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie, à son arrivée. Cependant, de Perray, à qui il avait été alloué 1,500 francs pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2,000: il en fut pour 500 francs de retour, mais il eut l'embrassade du prince. Il y avait, de plus, gagné une décoration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la lui vit, s'en montra mécontent, parce que cela affichait le voyage.

[24]Gaëtan, marquis de la Rochefoucauld, celui qui avait composé des fables à douze ans et qui, les faisant imprimer, disait, pour s'excuser de s'être rencontré dans un sujet avec le grand fabuliste, qu'il n'avait lu que depuis «les Fables de M. de la Fontaine.» Il n'a cessé d'écrire jusque dans ses dernières années, faisant imprimer à ses frais ses élucubrations, et se posant en candidat perpétuel à l'Académie française. Tout le monde, et sa famille toute la première, souriait de lui.

[25]Jeurs par Étréchy (Seine-et-Oise), résidence d'été de Mmela comtesse Mollien, à laquelle ces lettres étaient adressées.

[26]Cette affaire Maubreuil, dont Talleyrand va parler si négligemment et d'un air d'indifférence, s'était terriblement réveillée en 1827. Maubreuil, échappant à la surveillance, s'était rendu le 20 janvier à Saint-Denis pendant la célébration de l'anniversaire, et, là, en pleine solennité, il avait frappé M. de Talleyrand au visage et l'avait renversé par terre. Il fut traduit pour ce fait en police correctionnelle, et la cour royale confirma le 15 juin les jugements précédemment rendus. On ne se douterait certes pas, en lisant ce passage tout placide de la lettre de M. de Talleyrand, qu'il s'agit d'une affaire si récente et si chaude.

[27]Je mettrai encore cette lettre qui est adressée à la même personne et qui se rapporte au même temps. La date en est suffisamment indiquée par celle de la convention diplomatique qui fut signée à Londres entre la France, la Russie et l'Angleterre, en faveur de la Grèce, le 6 juillet 1827. M. de Talleyrand écrivait peu après:

«19.

»J'ai été trop bien à Jeurs pour vous en remercier et pour que vous ne l'ayez pas vu.—Voici l'ouvrage de M. Thierry. Vous le lirez avec plaisir.—Paris est sans nouvelles.—On s'y plaint un peu de la publication des articles secrets du traité signé par les trois puissances qui interviennentun peudans les affaires de la Grèce.—C'est pour nous autres, vieux diplomates, qu'il est singulier de voir dans les journaux les articles secrets d'un traité qui porte la clause de deux mois pour les ratifications; du reste, ce traité-là ne sera pas d'un grand secours pour les Grecs; ce qui les aidera véritablement, c'est l'insurrection de la Dalmatie, si, comme je le crois, elle est générale dans cet inattaquable pays. Alors, les Turcs auront plus d'affaires qu'ils ne peuvent.—Voilà la petite politique de mon quartier.—Mandez-moi quand vous allez à Étioles.—M. Mollien est d'une nature si bienveillante, si indulgente, que je ne sais pas, quoiqu'il me l'ait dit, s'il a été content de la réponse qu'il a reçue de M. Paravey—Adieu.—Mille tendres hommages.—Comment va la pêche?—On persécute M. de Fitz-James pour accepter l'ambassade de Madrid.—J'ai envoyéThierrychez vous pour qu'on vous l'envoie par quelque occasion.»

M. de Talleyrand, en parlant des Grecs, comptait sans Navarin.

[28]Pauline de Périgord, sa petite-nièce, fille de la duchesse de Dino, et qui fut depuis Mmede Castellane.

[29]L'ancien ministre de la guerre, le Dupont de Baylen, et qui était devenu métromane dans l'adversité.

[30]Bertin de Vaux, frère de Bertin l'aîné, et l'un des propriétaires duJournal des Débats.

[31]Il semble que M. de Chateaubriand ait voulu répondre à ce reproche, qu'il se faisait tout bas à lui-même, dans sa lettre écrite de Rome à M. Villemain (Mémoires d'outre-tombe, tome VIII, page 369).

[32]Voir dans leMémorialde Gouverneur-Morris, au tome II, page 113 et 118, de l'édition française.

[33]Casimir Périer, dont l'état était déjà désespéré, mourait le 16 mai.

[34]On m'assure qu'à propos de cette manie qu'avait Louis-Philippe de démolir ses ministres les uns par les autres, et de les user pour sa plus grande gloire, on y lit cette phrase ou quelque chose d'approchant: «Je n'aime pas ces ogres de réputation qui croient augmenter la leur en dévorant celle des autres.»

[35]J'ai sous les yeux, en traçant ce profil, un croquis de Talleyrand dessiné par le comte d'Orsay, et qui se voit en tête du tome III duJournalde Thomas Raikes, et aussi la page 263 du même volume.

[36]«Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche.» (Portrait de Talleyrand dans lesMémoires d'outre-tombe, tome XI, page 421.)—«Telle figure, telle âme,» a dit Socrate chez Xénophon. Cela est vrai si, par figure, on entend l'ensemble de la physionomie.—«Les traits, a dit La Bruyère, découvrent la complexion et les mœurs;» et il ajoute: «Mais la mine désigne les biens de fortune.» Talleyrand avait la mine, les traits et le visage de son moral.

[37]La lettre de M. de Talleyrand, écrite de Londres vers le moment de la mort de Casimir Périer, qu'on a pu lire dans le précédent article, a été supposée par moi adressée à Mmede Dino, sa nièce: mais l'autographe que j'ai eu sous les yeux ne porte en effet aucune suscription, et ce n'est que par induction et conjecture que j'ai cru pouvoir indiquer la destinataire. On me fait des objections: Mmede Dino, à cette date, n'était-elle pas à Londres? N'est-ce point plutôt à une autre amie particulière, à une correspondante habituellement résidant à Paris (telle que la princesse de Vaudemont, par exemple), que la lettre était adressée? Je ne suis pas en mesure de discuter ce point; pour cela, les termes de comparaison me manquent: le doute, d'ailleurs, n'offre ici aucun inconvénient, cette lettre isolée n'ayant d'intérêt que comme échantillon et comme exemple de la manière familière et simple avec laquelle M. de Talleyrand traitait la politique dans l'intimité.

[38]Ma part dans la politique(en allemand), tome VI, le chapitre intitulé:Talleyrand et ses rapports avec les Allemands.

[39]Je crois bien qu'ils s'étaientcomprisl'un l'autre et à demi-mot. Gagern va tout à l'heure nous le dire mieux encore et nous rappeler comment s'opérait cette heureuse intelligence.

[40]A côté et au-dessous de cette lettre vraiment charmante et quelque peu sentimentale, il n'est pourtant pas hors de propos de placer le passage du même chapitre de Mémoires, dans lequel Gagern s'efforce de répondre aux reproches adressés par les Allemands, ses compatriotes, à l'ancien ministre de Napoléon pour sa soif d'argent et sa vénalité. Ce sont les circonstances atténuantes, naïvement exposées et déduites: «Il dépensait beaucoup; sa main était libéralement ouverte pour ses anciens amis; sa maison princière était peu tenue, et sa fortune particulière très-peu considérable. Par suite,il considérait sa haute situation comme une mine d'or. Ses complaisances devaient être payées non en tabatières ou en brillants, suivant la coutume, mais en argent comptant. Qui pourrait dire les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances! Il pouvait se faire à lui-même illusion sur ces actes, en se disant qu'il ne se faisait pas payer la vente du bon droit, mais seulement des services laissés à sa discrétion. Quant à ce qui me regarde, il était de ma situation et de mon devoir de suivre le torrent; mais je répète qu'entre lui et moi, directement ou indirectement, aussi bien pour ce qui regarde les Nassau que pour les autres princes nombreux que je fis entrer dans la Confédération du Rhin, il ne s'est jamais agi en aucune façon de marché, de conditions ou d'offres. Je les taxais moi-même d'après mes appréciations générales et après avoir consulté le vieux Sainte-Foix, et je proposais mes estimations dans le Nassau, ou bien je décidais pour eux, et j'espère encore maintenant avoir droit à leur reconnaissance pour avoir, en ces conjonctures, agi avec autant de sagacité que d'économie. Napoléon avait connaissance de cet état de choses et le souffrait. C'est un fait qu'à Mayence, il demanda à un prince très-haut placé:Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?»—Ne nous lassons jamais de remettre sous nos yeux les deux faces de la vérité, surtout quand la plus agréable pourrait faire oublier la plus essentielle.

[41]Sur la fin de l'Empire, ils étaient à couteaux tirés. M. de Talleyrand lardait de ses épigrammes le duc de Bassano. On citait de lui, dès 1809, ce mot qui dispense de tous les autres: «Je ne connais pas de plus grande bête au monde que M. Maret, si ce n'est le duc de Bassano.»

[42]Ce passage sur Voltaire a piqué au vif les ennemis ordinaires du grand homme, et a provoqué M. Louis Veuillot à écrire tout unpremier-Parisdel'Universsur mes articles. C'est l'éternel honneur de Voltaire qu'on ne puisse le louer sans amener aussitôt les représailles de pareils adversaires. Quant à M. Veuillot, j'ai trop de fois éprouvé l'ignominie de sa veine, et son absence complète de souci de la vérité à mon égard, pour lui répondre autrement que par cette mention. On ne réfute pas un écrivain aussi voué, à l'avance, au mépris de l'avenir. (Note inédite trouvée dans les papiers de M. Sainte-Beuve.)

[43]Et n'est-ce pas ainsi que Rivarol, qui se piquait d'aristocratie et de bonne compagnie, disait: «L'impiété est la plus grande des indiscrétions?» Ce mot de Talleyrand nous explique jusqu'à un certain point la mode religieuse, dont est comme saisie notre époque. Dans ce prétendu pays démocratique, chacun tâchant de se faire passer pour noble et d'être un hommecomme il faut, fait mine aussi d'être religieux. L'un mène à l'autre.

[44]J'emprunte ceci aux Mémoires du baron de Gagern, qui le tenait de Mmede Dino. Il nomme l'abbé Dupanloup.

[45]On a pour guide très-sûr et sans parti pris, dans le récit de cette mort de Talleyrand, un Anglais, Thomas Raikes, dont leJournala été publié à Londres (4 volumes, 1857). Thomas Raikes, honnête gentleman, fils d'un riche marchand de la Cité, et qui se trouvait très-flatté de vivre dans ce grand monde anglais et français sur le pied de comparse ou figurant, a noté, comme l'aurait fait un Dangeau, avec une minutieuse attention qui tenait autant de la badauderie que de l'exactitude, tout ce qui peut se rapporter à M. de Talleyrand, à Montrond et à leurs entours.

[46]On disait de Talleyrand devant Montrond: «Il est si aimable!—Il est si vicieux!» répondait Montrond.—On cite encore ce court dialogue: «Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés.—Savez-vous, pourquoi j'aime tant M. de Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.» Mais la légende elle-même s'en est mêlée, et elle leur en prête.

[47]J'en dois communication à l'obligeance de M. Parent de Rosan, un amateur de documents contemporains, et que connaissent bien tous ceux qui se sont occupés de la célèbre comtesse de Boufflers.

[48]Il disait qu'il avait trouvé aux États-Unis «trente-deux religions et un seul plat».

[49]Se rappeler, dansCélimare le bien-aimé, le mari qui vient dire à l'amant de sa femme le mot convenu: «Ma femme m'a dit de venir te demander lesNord.»

[50]L'Amateur d'Autographesen avait publié, à ce qu'il paraît, des extraits.—M. Claretie en cite un encore des moins patriotiques, parodiant un mot célèbre de Napoléon, daté du 20 janvier 1815, et adressé toujours à la duchesse de Courlande: «Les puissances ne sauraient prendre trop de sûretés dans le traité qu'elles feraient, si elles ne veulent pas être obligées à recommencer sur nouveaux frais l'année prochaine. Les mauvais restent toujours mauvais.»

[51]Et M. Edmond Scherer, son collaborateur, qui avait été témoin de toutes les chicanes et anicroches à l'aide desquelles on avait essayé d'entraver les articles de M. Sainte-Beuve auTemps, lui écrivait, lorsque commença la publication duTalleyrand: «(Versailles, vendredi.)—Cher ami, vous avez pris le seul bon moyen de répondre aux reproches et aux injures, celui de confirmer par un nouvel article le parti si simple en lui-même que vous avez suivi. Mon Dieu! que le monde est dégoûtant, méchant, violent!...»

FIN


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