Raymond de Pontaillac, en congé de convalescence, vivait, tel un prisonnier, dans son hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, et seule, Christine se hasardait à troubler le délire du morphinomane.
Pauvre Christine! Elle subissait toutes les folies de l'homme, sans entrevoir une lueur; elle avait résilié son engagement à l'Opéra; elle refusait les hommages du monde, et sa verte jeunesse s'étiolait, ainsi qu'une fleur privée d'eau et de soleil.
Jamais un dégoût, jamais un murmure.
Et lui, autrefois si charmant, il la menait comme un bourgeois ne mène pas sa bonne, quand la femme vieillie en est réduite aux uniques ouvrages de la domesticité; il l'outrageait du souvenir immortel de ses amours avec Mme de Montreu et il établissait des contrastes et des parallèles insulteurs pour la grande artiste, pour la dévouée.
—Allons, Christine, que signifient ces manières?… Vous vous croyez toujours à l'Opéra, sur la scène… Vous manquez de goût… Votre toilette est ridicule!… Ah! si vous aviez vu Mme de Montreu au bal de l'ambassade anglaise!… Quelle élégance! Quelle distinction!…
Il s'habillait en clown, se couronnait de roses, forçait la diva à revêtir une robe de clownesse, essayait des galanteries, et désolé de son impuissance, terrifiait la jeune et vaillante artiste:
—Qui diable t'a enseigné l'amour? Mais, ma chère, tu glacerais un taureau!… Va chercher une horizontale, Roselmont ou Luce Molday!… En route, ou je te fends la tête avec mon sabre!
La Stradowska jurait de ne plus aller chez le possédé de la morphine, et elle y retournait, et Loris Rajileff s'étonnait de la voir descendre si bas, elle si hautaine.
A l'hôtel de la villa Saïd, elle pleurait en gémissant:
—Il me fait souffrir; et je l'aime, et je l'adore!… Je veux le sauver!
Un vendredi, en plein jour, les fenêtres closes, il exigea que Christine se mît toute nue devant lui tout nu.
—Je suis Adam, criait-il, et toi, tu es Eve! Commençons le monde, un monde nouveau!
Mégalomane, il s'imaginait créer une espèce: au lieu de bras, les hommes avaient des ailes, et les femmes, des cornes à la place des yeux; puis les sexes divers se confondaient, et d'un millier d'êtres jaillissait un seul type avec une poitrine de vierge, une queue de serpent, des pattes de chien et un œil servant de bouche, d'oreilles humaines, de langue et de mains;—et, le monstre disparu, naquirent des variétés infinies de bêtes épouvantables, toutes les horreurs de l'Apocalypse, tous les rêves obscènes d'un vieillard érotique.
Des paradis artificiels, de ces idéales auberges où, selon le mot de Baudelaire, «on verse les mortels enivrements», Raymond dégringolait dans l'enfer des luxures; mais si la Pravaz—à deux et trois grammes par jour—ne lui rendit pas ses forces épuisées, elle l'illumina d'une cérébralité étrange, presque géniale.
Il retrouvait la conscience dumoi, la conscience absolue; il sentait sa raison grandir et sa mémoire se développer; il établissait de curieuses stratégies, abordait de difficiles problèmes sur les cartes d'état-major; il écrivait des livres de batailles, annotant, composant et déchirant son œuvre, tour à tour plein d'éclairs et de ténèbres.
L'idée de Mme de Montreu le dominait encore; mais il était arrêté par l'aventure nocturne de Blanche, la course folle chez le pharmacien que les journaux annoncèrent sous les initiales de la marquise—des initiales transparentes comme des cartes. Vraiment, il n'osait plus reparaître à l'hôtel du boulevard Malesherbes; il craignait les légitimes reproches d'Olivier. Ne demeurait-il pas, aux yeux du mari et de la femme, aux yeux mêmes du docteur Aubertot, l'apologiste de la morphine, l'incitateur de la piqûre initiale? Olivier ne serait-il pas en droit de lui dire: «Tu as apporté le désordre et le malheur dans notre maison!» D'un autre côté, Pontaillac s'alarmait de ne rien savoir sur l'état de grossesse de son ancienne amante. Est-ce que Blanche avait menti, en se disant mère? Pourquoi l'aurait-elle trompé?
Une des servantes de l'officier questionna très habilement Angèle, la femme de chambre de la marquise, et celle-ci répondit: «Madame s'imagine être enceinte; elle ne l'est pas; elle ne l'a jamais été depuis la naissance de mademoiselle Jeanne».
Tout d'abord, indigné de la comédie, il eut un blasphème; ensuite, attribuant le mensonge au délire morphinique, il s'écria: «Tant mieux! c'est une honte de moins!» L'amour et le respect dont il entourait Blanche éloignèrent un soupçon criminel, et il pleura sur les angoisses de sa bien-aimée.
De temps à autre, Pontaillac envoyait son domestique prendre une grosse provision de morphine chez un pharmacien de la rue Boissy-d'Anglas.
Or, un jour, Clément rentra les mains vides.
—Mon capitaine, dit-il, le pharmacien ne veut plus donner de morphine sans ordonnance.
Pontaillac répondit:
—Le pharmacien est un imbécile! Va ailleurs!… Non. J'y vais, moi.
Le capitaine s'habilla, sortit, et bientôt exaspéré des refus de nombreux pharmaciens et droguistes, il demanda des explications au directeur d'une officine du boulevard Haussmann.
—Monsieur, lui répondit l'interpellé, aux termes de la loi du 19 juillet 1845, et d'après l'ordonnance royale du 29 octobre 1846, les pharmaciens sont tenus de transcrire les prescriptions médicales sur un registre et sans aucun blanc et de ne les rendre que revêtues de leur cachet et après avoir indiqué le jour auquel les substances ont été remises;—les pharmaciens, monsieur, ne doivent délivrer «les substances vénéneuses, qu'en vertu d'une prescription spéciale et particulière du médecin indiquant les quantités et la dose à fournir». Il leur est interdit d'apporter la moindre modification dans l'exécution de l'ordonnance et de renouveler une ordonnance de morphine.
Raymond sourit d'un sourire de millionnaire spirituel:
—Je vous ai écouté avec un grand intérêt, monsieur, mais il y a des accommodements, je l'espère. Je suis le comte de Pontaillac, capitaine au 15e cuirassiers, et vous me trouverez disposé à payer un prix de nabab.
—Inutile, monsieur, répondit le pharmacien. Vous m'offensez, en insistant!
—Que risquez-vous?
—L'amende, la prison peut-être, l'interdiction d'exploiter mon diplôme. Un pharmacien a été condamné, l'année dernière, et quand même je ne risquerais rien, je ne veux pas déshonorer ma profession, à l'avantage de ma caisse et au détriment de votre santé et de votre raison.
—Phraseur, va!
Alors, le capitaine prit la liste des médecins, et il enleva des ordonnances que les pharmaciens exécutèrent naturellement, les uns à l'insu des autres. Que pouvaient les docteurs contre ce client de passage? Au premier et au dernier, il affirmait ne recevoir d'ordonnance que d'un seul, et de celui-là même auquel il s'adressait, à l'heure présente. Des docteurs s'imaginaient traiter le morphinomane, selon la méthode progressive décroissante d'Erlenmeyer; quelques-uns refusaient; mais, il y a trois mille médecins à Paris, et Pontaillac possédait douze chevaux!
Si, grâce aux pièces de monnaie distribuées aux valets de chambre, il ne languissait pas dans les salons d'attente, les questions pareilles, l'ennui de gravir les escaliers, l'obligation des mensonges, tout cela l'énervait,—et il cherchait le pharmacien à tout faire.
* * * * *
Quelle ne fut pas sa surprise, une nuit, à l'Américain, de voir, en Thérèse de Roselmont et en Luce Molday, deux prosélytes ardentes! Il ne les avait pas rencontrées depuis la scène du café de la Paix; elles lui parurent assez laides, les visages plâtrés, vermillonnés, les yeux louches, et il aurait passé outre, sans les aveux immédiats des horizontales.
—Tu sais, dit Luce, je me repique.
—Et moi aussi, je mepravazine, murmura Thérèse. Et il y en a bien d'autres!
—Vous allez me conter ça.
Ils s'assirent à une table isolée, très loin des groupes jaseurs et du marché des amours.
On servit un souper—des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, un rocher de glace, des fruits,—mais Raymond et les dames grignotèrent seulement des mandarines et des oranges, en buvant du thé.
Les horizontales demandèrent des nouvelles de leurs anciens amoureux,Darcy et Fayolle, dont elles gardaient un bon souvenir.
—Je n'ai pas de nouvelles; je suis en congé; je ne vais plus au quartier; je vis comme un ours.
—Et ta belle marquise? interrogea Roselmont.
—Et la Stradowska? fit Molday.
—Plus… rien!
—Tu es à nous, cette nuit?
—Peut-être.
—Nous t'emmenons! Nous serons bien gentilles!
—Gentilles?… Mais… le pourrez-vous?… La morphine me vide, moi.
Thérèse affirma voluptueusement:
—Et elle nous excite!
—Toujours?
—Non, pas toujours, déclara Luce. Écoute: A la suite d'un malaise général, j'ai consulté le grand Aubertot. J'en ai eu pour un louis et cent sous au larbin. Le docteur me dit: «Supprimez la morphine!» C'était très simple. Donc, je me privais une semaine, et je recommençais. Mon amant, un gros monsieur de la Bourse—ne te désole pas, chéri; il est en voyage—mon amant souffrait d'un rhumatisme articulaire: je le piquais; il se pique et il ne souffre plus. Thérèse avait des migraines atroces; elle s'injecte quatre-vingts centigrammes par jour, et les migraines ont filé aussi vite que le rhumatisme de monsieur. Est-ce vrai, Thérèse?
—C'est vrai.
—Félix, notre coiffeur, absorbe un gramme.
—Et toi? reprit le capitaine.
—Moi, deux.
—Quel est votre pharmacien?
—Un sale type, un nommé Hornuch, 11, rue de Gomorrhe, tout près de chez nous, au quartier de l'Europe. Ah! il faut le payer tout de suite, et il en gagne de la galette avec la morphine!
Raymond écrivit l'adresse.
—Ma petite Luce, tu parlais de vos fringales d'amour… je n'en crois pas un mot!
—Voici: Thérèse et moi avons besoin d'aimer, pendant l'abstinence.
—Vous vous abstenez?
—Quelquefois… Jamais plus de vingt-quatre heures…
—Et qu'éprouvez-vous?
Elles révélèrent que toutes deux elles éprouvaient, au sortir de l'ivrognerie morphinique et durant l'abstinence, un irrésistible désir de l'homme. Mais il fallait se hâter, car bientôt la soif du poison les tenaillait.
—Pour moi, dit Luce Molday, la rage d'amour calmée ou non, je sens un vide de l'estomac; j'ai des frissons, des chaleurs, des sueurs. Étendue sur ma chaise longue, je touche l'étoffe qui est de velours grenat, et le velours me semble être du bronze ou du cuivre. Il me vient des fourmillements à la plante des pieds et dans les doigts. Je danse, je saute mieux qu'une femme-torpille. Si ça t'amuse, bébé, je ne prendrai pas de morphine, ce soir, et tu verras, demain matin!
A son tour, Thérèse fit sa confession, en allumant une cigarette:
—L'abstinence me rend folle: je mange du charbon, du verre pilé; je brûle! J'éreinterais vingt hommes, mais comme une mécanique, sans le moindre plaisir. Dès mon compte de Pravaz, je dors, je dormirais toujours. Un soir, aux Montagnes-Russes, je lève un monsieur. Nous arrivons dans ma chambre, et, les ablutions terminées, je me pique. Il demande: «Qu'est-ce que ça te fait, la morphine?» Je réponds: «Ça me fait dormir!» Il interroge: «Mais… avant le sommeil?» Je l'embrasse: «Oh! avant!… ça me fait… hum! Et ce que je marche!» Ce n'était pas vrai. Nous sacrifions à l'amour, ou plus exactement il sacrifie. Il me parle, me secoue: «Tu dors, Bruta?» Je le vois, je l'entends, et je ne puis préciser l'endroit où il est, ni ce qu'il veut. Il descend du lit, s'habille, rigole, et, le haut-de-forme sur la tête, il met la main sur ma montre, l'argent, tous mes bijoux… et il file! J'ai envie de crier: «Au voleur!» Je jurerais que je l'ai crié, mais d'une voix de mourante… Aussi, mes enfants, quand j'amène un étranger, un inconnu chez moi, je me prive, je jeûne… Oh! c'est très dur!
Le capitaine, que les confidences de ses prosélytes intéressait, les suivit au quartier de l'Europe.
Rue de Moscou, on s'installa dans l'appartement de la Molday.
En vain Luce et Thérèse s'ingénièrent à détruire et à ranimer Pontaillac; le morphinomane épuisé les quitta en leur jetant de l'or et des billets bleus:
—Mes pauvres belles, vous êtes absurdes, idiotes! Oubliez votre instructeur, oubliez la Pravaz!
Il songeait, éperdu:
—J'ai fait naître la douleur et la folie chez ces étrangères comme chezBlanche, mon adorée; mais j'irai trouver le marchand de poison, leHornuch de la rue de Gomorrhe et c'est assez pour mourir!
Mme Gouilléras, de Saint-Martin-l'Église, la morphinomane désabusée etnaguère si enthousiaste, écrivait des lettres affectueuses pour exhorterBlanche à vaincre sa passion: d'un autre côté, Mme de La Croze et M. deMontreu surveillaient le pauvre jouet de la Pravaz.
—Nous la sauverons! déclara Geneviève Saint-Phar.
Tout semblait concourir à la paix de la noble famille.
Le capitaine vivait loin de sa victime; la matrone de la rue Trois-Frères n'essayait point un chantage dangereux et banal, et la forte somme versée lui ayant permis d'étendre le cercle de ses manœuvres, Mme Xavier travaillait aux délivrances et aux avortements.
Seule, une femme de chambre, la domestique même qui avait prêté des habits à Mme de Montreu, lors de l'opération abortive, seule, Angèle demeurait l'esclave docile et intéressée de sa maîtresse.
—Angèle, dit, un soir, la marquise, tu vas porter cette lettre à M. de Pontaillac; tu ne la remettras qu'à Monsieur, et tu attendras la réponse.
Et elle ajouta mentalement:
—Il trouve bien de la morphine, lui!
Angèle, une longue et blonde maigre, fit la commission et revint, porteuse de ce billet:
«Madame,
Il m'est douloureux de vous refuser—mais je meurs du poison, et après avoir été la cause de vos souffrances, je ne veux pas être le meurtrier de celle que j'adore.
Pardonnez-moi, Blanche, et si votre amour est à ce prix, j'aime mieux souffrir et pleurer.
Mme de Montreu, furieuse, ordonna:
—Va chez la Xavier, rue des Trois-Frères, à Montmartre!
Une lueur naissait en ce cerveau, et accablée par le souvenir du crime,Blanche rougit et baissa les yeux.
—Non! non!
—Pourquoi, madame?
—Assez!
La servante disparut, en grommelant:
—Rue des Trois-Frères… La Xavier… Qu'est-ce que ça peut bien être?… Une procureuse?… Eh! oui… Là-bas, madame allait rigoler avec son capitaine! Mais, rue des Trois-Frères, mais à Montmartre?… Enfin, les grandes dames ont de si drôles de goûts, aujourd'hui!… Faudra voir!
Il y avait des inimitiés, des querelles entre Catherine, la vieille servante, et la femme de chambre: Madame tenait à Angèle, et on s'inclinait.
Dès le lendemain, la domestique ennemie se rendit à la maison de la rue des Trois-Frères, et devant l'enseigne, elle eut agréable surprise.
—Oh! c'était donc bien avancé!
Angèle monta, sonna, se donnant des airs effarouchés, et Mme Xavier, en robe neuve, étincelante de bijoux, la reçut en ces termes:
—Bonjour, mademoiselle… veuillez vous asseoir… De combien l'êtes-vous?
—Hein?
—De combien?
—Plaît-il?
—De combien de mois?
—Quoi?
Mme Xavier sourit et indiqua le ventre de la visiteuse:
-Ça?
—Voulez rire!
—Alors, que venez-vous foutre ici?
La bonne lui demanda brutalement, sous le nez:
—Vous connaissez la marquise de Montreu?
—Pas du tout.
—Bien vrai?
—Bien vrai.
—Moi, je suis sa femme de chambre.
—Ah!
—Et c'est moi qui ai prêté des vêtements à Madame, le jour où Madame est venue se faire…
—Chut! interrompit la matrone qui serrait le bras d'Angèle.
—Lâchez-moi!… Vous me faites mal!… Vous avez avor…
—Chut! continua Mme Xavier, dont la main robuste tenaillait les os de la blonde maigre.
—Lâchez-moi, ou je vous gifle!
Et, la servante dégagée, les deux créatures se toisèrent du regard, pendant que l'avorteuse grondait d'une voix basse:
—Ou tu es une moucharde, et j'aurai l'œil sur toi, ou tu es une imbécile, et je t'ordonne…
—Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous!
—Mademoiselle!
—Madame!
—Serine!
—Vieille taupe!
—Outil!
Mme Xavier écumait; Angèle lui jeta:
—Mes félicitations!… Une jolie besogne!… Madame est très malade…On l'a brisée trop vite, sans doute…
—Qui es-tu?
—Je vous le répète: Je suis au service de Mme de Montreu.
—Connais pas.
—Vous mentez!
—Et toi, tu m'embêtes avec tes questions! Prends garde, ma petite: j'ai de la patience, mais lorsqu'on me rase, je vois rouge!
D'un geste elle indiqua la porte:
—File!
—C'est bon, je sors… J'irai à la Préfecture.
—Essaie!… Demain, tu seras éventrée dans ton lit de gueuse!
—Je n'ai pas peur! Ce soir, vous coucherez au Dépôt!
Toutes deux s'arrêtaient, animées d'un désir de réconciliation.
—Madame, on pourrait s'entendre.
—Je ne demande pas mieux, mademoiselle.
Gentiment, la matrone offrit un fauteuil à Angèle et s'installa sur une chaise.
—Parlez.
—Vous excuserez ma vivacité, chère dame. Si j'étais entrée là pour minauder, en bécasse: «Avez-vous délivré la marquise de Montreu?» vous m'eussiez flanquée dehors avec votre pied quelque part; mais on est du dernier bateau quoique servante, et j'ai employé le système intimidant. Vous vous êtes emballée, et ceux qui s'emballent, coupent toujours dans le pont.
—Diablesse, va!
—Que voulez-vous! J'ai besoin de faire ma pelote.
—En exerçant un chantage?
—Oui.
—Vous êtes franche, au moins, vous!
—Très franche.
—Ton petit nom?
—Angèle.
—Moi, Ravida… Ravida Xavier… Elle est bien riche, Mme de Montreu?
—Archimillionnaire.
—J'aurais pu exiger davantage.
—Certainement! Elle a versé?
—Une misère!
—Dix mille?
—Un peu plus, curieuse!
—Vingt?
—Elle me tire les poils du nez, cette mâtine!
Mais la Xavier éclata de rire:
—A fine mouche, fine mouche et demie! Ta maîtresse n'est pas malade?
—Si, elle est malade.
—L'opération a été superbe.
—Il ne s'agit pas de l'opération.
—Bravo! Je m'y entends, moi, et si tu te laisses pincer, Angèle, viens!… Je souffle dessus… une… deux… Ffff…ut! et le moutard a des ailes!
—Merci. Rien ne presse.
—Un verre de chartreuse?
—Volontiers.
La sage-femme plaça sur un guéridon une bouteille de liqueur médiocre et deux verres qu'elle emplit jusqu'aux bords.
—A la tienne, Angèle.
—A la tienne, Ravida.
Elles burent.
—Une cigarette, un cigare? dit l'amphitryonne.
—Je ne fume pas.
—Moi, je fume la pipe.
Une pipe Gambier au bec, Ravida se recueillait, exhalant des vapeurs noirâtres.
—Quel est le bobo de madame?
—Elle souffre de l'abstinence de morphine.
—Tiens, une morphinomane! J'aurais dû m'en douter… Qui la soigne?
—Les docteurs Aubertot et Pascal.
—Mazette!
—Et une doctoresse, une amie, Mlle Saint-Phar.
—Saint-Phar, place de la Madeleine?
—Oui.
—Et les médecins interdisent la morphine à madame?
—Parbleu! Elle en crève. Une nuit, elle s'est levée…
—…Toute nue, pour courir chez un pharmacien du boulevardMalesherbes…
—Comment le savez-vous?
—J'ai lu cette histoire dans les journaux, sous les initiales B. deM… Le B?
—Blanche.
—Blanche de Montreu… Pauvre dame!… Mais, pourquoi désirait-elle avorter?
—L'enfant n'était pas de monsieur.
—Très bien! très bien!… Et de qui?
—Mystère.
—Tu le sais, Angèle!
—Non. Du reste, brisons là. J'ai appris tout ce qu'il me fallait.
—Pas moi.
—Tant pis!… Voulez-vous me procurer de la morphine?
—Seuls, les pharmaciens et les droguistes…
—Impossible! J'ai couru Paris, la banlieue… De la morphine, Ravida, et je vous donnerai le poids en or!
—Afin de revendre au poids du diamant?… Tu me dis «vous»… Tutoyons-nous, ma chérie… Tu me bottes!… Je t'aurai de la morphine… Bénef à deux, hein?
—J'accepte.
—Et tu me tromperas?
—Non.
Quelqu'un sonnait.
—Je vais ouvrir, fit la Xavier.
Et comme Ravida bavardait sur le seuil de l'antichambre, Angèle tendit l'oreille aux voix d'une ouvrière et de la matrone.
—Je veux être débarrassée; j'ai déjà quatre mioches.
—C'est deux cents francs.
—Oh! madame!… L'an passé, vous vous êtes contentée de vingt francs d'une modiste.
—Les prix doux me gâtent la main. Cinq louis, ou nisco?
—Je me tuerai!
—Tuez-vous!
Puis l'avorteuse appela sa cliente qui descendait:
—Cinquante balles?
—Quarante, madame; je mettrai du linge et mon alliance, auMont-de-Piété.
—Quarante, soit! Venez, ce soir, onze heures.
Au retour de Mme Xavier, la femme de chambre s'esbaudit:
—On se gâte la main… Deux louis, un ange!
—Tu m'espionnes, vilaine!
—Je t'admire.
—Bah! tu es ma complicein partibus.
—Vraiment?
—Faut-il, oui ou non, empoisonner Mme de Montreu?
—L'empoisonner?
—A la longue, ma chère; car la morphine, tu ne l'ignores pas, est un poison.
Angèle hésita. Le secret des manœuvres abortives lui livrait les deux coupables, mais un chantage brusque et une dénonciation valaient-ils l'amitié de sa maîtresse? Elle entrevoyait une moisson d'or, une récolte quotidienne—la dame charmée par la morphine et terrorisée par la crainte des lois.
—C'est faux, madame! Je ne deviens pas ta complice: j'ai l'ordre d'acheter un médicament; je l'achète. Où est le mal? Ravida, je te tiens, et tu ne me tiens pas encore!
—Ah! si tu me dénonces, je…
—Aucun danger. Tu fais tes affaires: je fais les miennes. On est sérieuse!
* * * * *
Ce même jour, grâce à la Xavier, Angèle rapportait une Pravaz et une solution de morphine, et tandis que la mère de Blanche, M. de Montreu et la petite Jeanne dînaient, elle entra dans la chambre de madame.
Après la piqûre, Blanche fut illuminée d'une joie si vive qu'elle attira la jeune servante entre ses bras et la couvrit de baisers.
Mme de Montreu murmura avec des soupirs de jouissance:
—Merci! merci! Tu me sauves!
—C'est une des bonnes amies de madame qui est allée chez le pharmacien… La Xavier… rue des Trois-Frères…
La marquise pâlissait, d'une pâleur de morte:
—Tu connais cette femme?
—Beaucoup, madame la marquise.
—Et…
—Voyons, ne vous désolez pas… Je suis un tombeau… Vous ai-je trahie pour le capitaine?
—Le capitaine?
—Oui, monsieur le comte de Pontaillac.
—Explique-toi!
—Mon Dieu que vous avez souffert le jour de l'avortement!
—Silence, et ta fortune, j'en réponds!
—On ne sait ni qui vit, ni qui meurt.
Madame se traîna vers un chiffonnier et y prit une liasse de billets bleus:
—Tiens!
—Que ça?
Blanche restait sans force, devant le tiroir:
—Prends toi-même!
De nouvelles ivresses et de nouvelles tortures vinrent élargir le cercle des évolutions.
Angèle—la servante de l'Enfer et du Paradis des Artifices—allait et venait, et sous mille prétextes, glissait à madame la seringue de mort. Quelquefois, elle pratiquait elle-même les piqûres, se baissait, fouillait les voiles intimes de ses doigts criminels, exaltait les charmes mystérieux et se relevait, joyeuse:
—Vrai, c'est un plaisir!
—Encore? Encore? soupirait la dame ravie.
—Tant que vous voudrez, madame, mais il serait bien de pas oublier votre petite Angèle?
Mme de Montreu la comblait d'argent, de bijoux, et elle tendait les mains au marquis:
—Pour mes pauvres!
Lui, il était heureux des demandes charitables, et la bonne, jamais satisfaite, infiltrait avec le poison des allusions perfides: «Est-ce que Monsieur de Pontaillac savait la grossesse de Madame?… Est-ce que le capitaine a aidé Madame, lors de la délivrance?…»
—Tais-toi, Angèle, tais-toi!
—Il faut que je graisse la mère Xavier… Madame n'est pas généreuse!
La maîtresse donnait, donnait, et, à l'heure des voluptés artificielles, l'autre la secouait de sa léthargie, en minaudant des phrases de vendue: «On a condamné une avortée… Deux ans, madame!… Vous avez un fil à la patte!… Soyez gentille ou nous vous enverrons à Saint-Lazare!…»
Au souvenir des adultères et du crime de l'obstétrique, dont les images flamboyaient, vivantes, Blanche sentait tout son sang tourner—son pauvre sang vicié, décoloré. Elle avait besoin de se refaire un peu de cœur; mais le bourreau ne lui laissait pas une trêve dans les angoisses, dans les larmes, dans la nuit toujours plus noire, toujours plus horrible.
Rue de Gomorrhe, au quartier de l'Europe, M. Sosthène Hornuch, pharmacien de seconde classe, attirait une clientèle nombreuse.
Long et maigre, les yeux bleus, les lèvres rasées, des favoris jaunâtres en éventail, un ruban violet à la boutonnière, il offrait toutes les apparences d'un grand imbécile—et il était un grand misérable. Il se disait membre de plusieurs sociétés philanthropiques et même fondateur d'une œuvre: cela lui coûtait quelques louis, chaque année, et lui valait, outre l'estime du voisinage, une réclame générale et productive.
A la devanture d'Hornuch, rien de spécial. On voyait là, comme chez tous les pharmaciens, d'énormes bocaux rouges et verts, des peaux de chat contre les douleurs, des colliers, des bagues et des médailles contre la migraine, et puis des boîtes, des flacons; mais Hornuch possédait deux laboratoires, l'un destiné à l'exécution des ordonnances, l'autre réservé aux mystères de l'établissement.
Parisien de Paris, à cinquante ans, M. Hornuch demeurait veuf, chargé de trois filles, Annette, Irma et Zélie, trois blondes grasses en état de se marier. D'abord, il avait inventé des sirops et des pastilles-rhume, des onguents-hygiène, mais soit que le nerf des publicités lui manquât ou que ses découvertes ne fussent pas bien sérieuses, il entendait gronder la faillite.
—O papa, nous coifferons sainte Catherine! s'écriaient les jeunesses.
—Peut-être que non, mesdemoiselles!
Et Sosthène lança au ciel son «eureka» de potard: il venait de trouver non pas la lumière, ni la gravitation universelle, ni la poudre sans fumée; il venait de trouver le moyen d'amener de l'or, en jetant par terre ses scrupules d'honnête homme.
—Mes enfants, dit-il, je vais renvoyer mes commis, et on travaillera en famille!
Le pharmacien et ses trois créatures se mirent à fabriquer de la morphine, selon les procédés de Robertson, de Robiquet et Grégory.
Dans le laboratoire, la nuit, les demoiselles Hornuch gagnaient leur dot, sous le gaz, et à la clarté sinistre des fourneaux: Annette installait les alambics et les cornues, faisait macérer l'opium en un vase d'eau à 38º, de manière à en extraire tous les principes solubles; Irma évaporait la solution au bain-marie, après y avoir ajouté du carbonate de calcium en poudre pour neutraliser les acides libres; Zélie, le liquide étant concentré, y mêlait du chlorure de calcium—et le papa terminait les autres précipités, les autres concentrations, les diverses métamorphoses du plus important des alcaloïdes de l'opium.
Ces chimistes blondes, suèrent et peinèrent, étranges en leur immense tablier noir;—mais quelle richesse! quelle joie!
Presque tous les collègues, épouvantés des suicides, des assassinats commis par les adeptes de la morphine, dédaignaient les bénéfices du poison, et une clientèle afflua rue de Gomorrhe. Sans la moindre ordonnance, on délivrait des doses considérables aux malades: on ne s'inquiétait ni de la personnalité du visiteur, ni de sa situation, ni des causes qui l'entraînaient à l'emploi excessif de la terrible substance; on vendait des Pravaz; on distribuait mystérieusement des brochures élogieuses sur le Nirvâna. Zélie en mourut; son père et ses sœurs continuèrent d'en vivre.
Aujourd'hui, Annette et Irma étaient très bien mariées, et Hornuch fabriquait et vendait le poison, à l'aide de quelques élèves. Certes, il n'ignorait pas que l'an passé, le tribunal de la Seine avait condamné un marchand de morphine à deux mille francs d'amende. Deux mille francs! La belle affaire pour un homme qui gagne trois, quatre, cinq cents francs par jour!
Une franc-maçonnerie s'établit entre Luce Molday, Thérèse de Roselmont et d'autres morphinomanes galantes. Celles-ci payaient en nature l'empoisonneur; celles-là bazardaient bijoux, mobilier, volaient les hommes pour satisfaire l'irrésistible besoin. Et la contagion gagna les couturières et les modistes de ces dames, les amies, vieilles et laides, comme les plus jeunes et les plus aimables.
Hornuch venait d'inaugurer dans son arrière-boutique un véritable institut de piqûres, avec un salon pour les hommes et un autre pour les femmes. On entrait là, les yeux sombres, la face livide; on en sortait les yeux brillants, les lèvres empourprées—et tous ces êtres charriaient le poison, menaçaient de vicier le sang généreux de la France.
Thérèse et Luce obtinrent une vogue parmi les gommeux et les rastas: on les suivait au Bois, au Cirque, au théâtre, à l'Elysée, au Moulin-Rouge, et des amateurs les distinguaient, espérant des sensations inédites.
—Voici les Pravaz!
Réclames vivantes d'Hornuch, elle s'enorgueillissaient de montrer la petite seringue; elles se piquaient, exagéraient les ivresses du mal Wood; mais un soir elles disparurent, et le capitaine lut dans leRabelaisl'histoire de leur internement à Sainte-Anne.
Effrayé des tableaux, il voulait s'arrêter; il ne le pouvait plus, et il devint le superbe client de l'alchimiste.
C'est alors que, tantôt sous la domination absolue du stupéfiant et tantôt sous le délire de l'abstinence, au milieu des rages de sa défaite morale et physique, le comte de Pontaillac écrivit un journal intime:
Paris, le 4 décembre 1890.
Hier, je me suis présenté à l'hôtel du boulevard Malesherbes. Angèle, la femme de chambre, allait m'introduire chez sa maîtresse, quand Olivier est entré au salon: «Ma femme est malade, a-t-il dit, les yeux rouges. Excuse-nous, Raymond; nous sommes bien malheureux…» J'avais envie de l'égorger!…
Le 5 décembre.
Christine est pleine de grandes intentions voluptueuses; mais, le pot-au-feu de la Villa Saïd ne m'exalte plus. Il faut que j'abandonne la Pravaz, car j'aurais trop de honte, à la renaissance des amours de ma bien-aimée… Blanche va guérir, s'embellir, et je la posséderai de nouveau, de par le diable!
Le 16 décembre.
Onze jours de jeûne… Il me monte des sueurs froides, et mes dents se serrent convulsivement… Impossible d'écri…
Le 17 décembre.
Je lutte… Je lutte… Oh! quel supplice!… Tanner, Merlatti, tous les jeûneurs s'amusaient!…
Le soir du même jour.
Une idée de suicide m'envahit… Sortons!…
La nuit, quatre heures.
Je rentre d'un cercle où j'ai taillé une banque rasoir… Le portefeuille est bourré; l'or fait craquer mes poches!… Ah! l'ignoble bataille!… J'envoie tout cet argent à l'Assistance publique…
Le 18 décembre.
Non! Non! Plus de poison!… Je vivrai, j'aimerai!
Le 19 décembre.
Il ment, Hornuch; il ment, lorsqu'il déclare que des êtres supérieurs prennent de la morphine comme nervin, afin de se tirer d'un état d'équilibre instable… Il ment, je le jure! La morphinomanie est une ivrognerie—et pas autre chose.
Le 20 décembre.
Au cercle, j'ai perdu tout ce que j'avais gagné, tout ce que j'ai donné aux pauvres—et mille louis de plus. Tant mieux!
Le 21 décembre.
Quelle est donc la nature de mes rêves, dans ma folie passionnelle? Quel est pour moi l'idéal du bonheur? Je m'interroge, et démêlant le sens caché, l'idée mère de ma poésie, le mystère qui obsède ma pensée, je veux, si je me décide à me tuer, que Blanche succombe avec moi, de telle sorte que de nos corps amoureux se dégagent en même temps les flammes de nos esprits et que ces lueurs jumelles vivent ensemble, dans les Limbes sans fin de l'éternité. C'est la vie unitive! C'est le beau rêve de Platon, le dogme immuable des déshérités de l'amour, ici-bas!
Le 22 décembre.
Je voudrais l'avoir tuée—et mourir…
Le 23 décembre.
Est-ce que ce n'est pas ainsi que l'on devient fou? Il me semble que ma tête se rétrécit et que mon cerveau se dilate…
Le 24 décembre.
Mes yeux se cavent, ma figure est livide… Je regarde avec effroi ce qui m'entoure… Je crains la mort; je pense à la mort, et je ne puis comprendre ces idées qui me suivent partout, au milieu de mes camarades, et près de Christine, et dans la solitude de la nuit. Je sais que cela est folie, et je ne saurais éloigner cette folie, tout en la jugeant telle.
Le 25 décembre.
J'entends siffler des balles—et j'ai peur, moi, un soldat!
Le 26 décembre.
Les accès de frayeur sont moins intenses; j'arrive à en rire… Qu'on me mène sur un champ de bataille, et l'on verra si M. de Pontaillac est un lâche!
Le 27 décembre.
Mon ordonnance m'a relevé… J'étais tout mouillé…
La nuit.
Je pleure de honte…
Le 28 décembre.
J'ai visité les catacombes; j'ai touché des têtes de mort, et depuis je n'ai plus rêvé que fosses et cimetières…
Le 29 décembre.
Sous une impulsion irrésistible dont je me rendais compte, sans pouvoir la vaincre, je suis allé me jeter dans une fosse nouvellement ouverte du cimetière de Saint-Ouen. Au fond du trou, je m'écriai: «Mon Dieu, prenez pitié de moi!»… Interpellé sur ma position, j'ai dit que j'étais tombé par accident, et un gardien a observé: «Ce monsieur doit être un Anglais, un fantaisiste…»
Le 30 décembre.
Des voix m'ordonnent de tuer Blanche et de me tuer ensuite, et comme je résiste, les voix répètent dans un ouragan épouvantable: «Tue! tue!… Il nous faut des cœurs; nous avons absolument besoin de cœurs: procure-nous-en!» A table, ces voix sortent de mon assiette; au lit, de mon oreiller: «Tue! tue!… Il nous faut des cœurs!…»
Le 31 décembre.
Elle m'intéresse, la psychologie de ma folie. Je prends pour des réalités, soit des produits de mon imagination, soit des souvenirs revêtus d'une forme matérielle, et j'accorde à certaines réalités des apparences absolument différentes de ce qu'elles sont.
D'après le philosophe Despine, je vérifie l'exactitude remarquable de cette synthèse du Dr Lasègue: «L'illusion est à l'hallucination ce que la médisance est à la calomnie. L'illusion s'appuie sur la réalité; l'hallucination invente de toutes pièces: elle ne dit pas un mot de vrai.»
J'ai des illusions «extérieures»: le bruit du vent est la voix de Christine; les nuages sont des fantômes; les arbres, des spectres; mon chien, un montagnard, se transforme en bœuf, en lion, en éléphant; puis, le chien disparu, l'hallucination me montre là-bas un hibou aux ailes larges de quinze mètres. Je n'ignore point que jamais hibou n'atteignit cette envergure, et cependant, je regarde l'animal et je l'entends hurler…
Suis-je donc plus fou que ces mille personnes réunies en un bal parisien, le soir de l'exécution du maréchal Ney? Un monsieur est là; il se nomme Maréchalaîné;le domestique annonce: «Le maréchal Ney!» Alors, toute l'assemblée tressaille, et Daniel Tuke rapporte ces mots du Dr Wigan, l'un des invités: «Malgré nous,la ressemblance de ce monsieur avec le Prince demeurait parfaite!»
Influence de l'imagination sur les sensations ou folie, quelle est la limite? Où est la vérité?
Le 1er janvier 1891.
Je subis un trouble de l'accommodation, et la diplopie est à un très haut degré. Lorsque je place un verre rouge devant l'un de mes yeux, la diplopie semble varier en sa nature et son intensité.
A quoi attribuer ce phénomène? A-t-il pour cause mon état de faiblesse?Est-il une des résultantes forcées de l'abstinence morphinique?
J'éprouve une vive douleur dans tout le système amoureux; mais si j'en crois les pathologistes, c'est le signe précurseur du réveil!
Le 3 janvier.
Mon estomac est frappé d'une paralysie intermittente. En arriverai-je à ne plus pouvoir digérer? Claude Bernard a vu la sécrétion de la glande sous-maxillaire s'arrêter chez un chien morphinisé.
Le 4 janvier.
A propos de chiens, essayons des expériencesin anima vili… des animaux. Jouons au petit Pasteur, au petit Levinstein.
Le 21 janvier.
EXPÉRIENCES: 1° J'ai injecté trois fois par jour sous la peau d'un pigeon 5 centigrammes de morphine pendant dix jours—et le dixième jour, il est mort, quatorze minutes après la dernière injection.
2° J'ai fait pendant sept jours, à ma chienne Myrrha, une injection de 20 centigrammes de morphine par jour; le troisième jour, elle a frissonné, et le septième, elle est morte.
3° Je prends un gros lapin; je lui fais une injection de 45 centigrammes, et, juste en quarante-cinq minutes, il roule des yeux fous—et il expire…
Le 22 janvier.
Dans monétat passionné, il m'arrive de me croire condamné à mort, et je souffre autant que Celui de la Grande-Roquette qui voit venir l'heure de la guillotine.
Ma souffrance n'est pas imaginaire, et je me compare à un métal ballotté entre le pôle «positif et véritable» de la douleur et le pôle «négatif et faux» de la cause.
Le 23 janvier.
Toute la journée, j'ai rôdé près de l'hôtel Montreu… L'idée de Blanche est une torture. Je revois la marquise, telle qu'elle m'apparut, le soir du bal, chez le Dr Aubertot, dans le jardin d'hiver… Elle se baissait, relevait ses jupes brodées… Ah! le bas de soie gris-perle!… Ah! la jarretière aux boucles diamantées!…
Le 24 janvier.
La faim de morphine me tenaille… Il y a en moi quelque chose qui parfois me cloue sur place et me déchire, comme si de longues pointes rougies surgissaient de mon corps et tourbillonnaient, au-dessus de mes yeux, en gerbes d'éclairs.
Le 25 janvier.
Blanche m'a trompé, en affirmant qu'elle était enceinte, et je souffre de ce mensonge.
Pour m'étourdir, pour oublier, j'ai joué trois nuits entières à l'Épatant, auxDeux-Mondes, et même dans les tripots… J'ai pris de nombreuses culottes, un total de quatre cent mille… Je souhaite ma ruine…
Le 26 janvier.
Cette nuit, à un bal, j'errais seul et lamentable, avec un faux nez; et des pierrots, des arlequins, des almées, des colombines et des polichinelles passaient et disaient: «Le drôle de type!… Il a des yeux de voleur!…» On surveillait mes doigts…
Le 27 janvier.
Gueuse de morphine! J'admets que Blanche soit là vivante et amoureuse. Aurais-je la force de lui témoigner mon amour? Non, je suis vidé, nettoyé, f…u!… Demandez à Christine.
Le 28 janvier.
Une voiture aux stores baissés m'a promené deux heures sur la route deVersailles. J'avais une fille magnifique, experte… Pas de résultat!
Onze heures, la nuit.
Une autre voiture m'a conduit du Helder à une maison de prostitution—et là, rien encore!
Le 2 février.
Combien de temps faut-il s'abstenir pour ressusciter? Trois ou quatre mois, disent les auteurs… Je ne pourrai pas…
Le 3 février.
Si!
Le 4 février.
Je viens de remplir une Pravaz, j'hésite…
Ce même jour, trois heures.
Fayolle, Darcy et Arnould-Castellier me supplient de leur ouvrir ma porte; le major Lapouge se joint à eux. Je refuse. Le colonel du 15e, un chef intelligent et doux, m'a envoyé un mot des plus aimables. Je ne recevrai personne; je n'écrirai à personne!… Ah! que la vie est banale!
Le 7 février.
Je hais les physiologistes qui ramènent l'amour à un jeu d'étamines et de pistils, et la pensée à un simple mouvement de molécules… Je trouve ridicules les amours platoniques… Or donc, réveillons-nous!… Cantharides ou sulfure de carbone, lequel des deux?… Tous deux!
Le 8 février.
Bravo!… Une belle nuictée chez la danseuse Weg!… O Blanche! O ma chérie! O mon trésor!
Le 9 février.
«Raymond, où vas-tu?» m'a demandé Christine. Et j'ai répondu: «Vers elle!»
Boulevard Malesherbes, le concierge affirme que ses maîtres sont à Nice.Je partirai ce soir.
Minuit.
Mme de Montreu est à Paris, et c'est sur l'ordre du maître que le concierge ose me chasser, comme un larbin!
Le 10 février.
Olivier, je te tuerai!
Le 11 février.
Mais, à quoi bon souffrir toutes les horreurs de l'abstinence, puisque ma guérison ne sera pas bénie par les amours de l'adorée? Je m'injecte un gramme de morphine.
Le 12 février.
Un gramme et demi.
Le 14 février.
Deux grammes.
Le 15 février.
Deux grammes et demi… Je laisse l'aiguille fixée au mamelon droit…
Le 16 février.
Tout est rouge et jaune; tout est sang et or—les couleurs de l'Espagne… Depuis une heure, je n'ai pas cessé de rire…
Le 17 février.
Je vis dans une atmosphère de lumière et de feu… J'absorbe des cantharides et du sulfure de carbone… Oh! le singulier duel!… Qui sera vainqueur, des aphrodisiaques ou de l'empêcheuse d'aimer?
Le 18 février.
Fiasco avec Christine; fiasco avec Weg; fiasco avec douze horizontales… La morphine triomphe, et l'assassin Hornuch est le roi du monde!
Le 19 février.
Je voulais continuer les expériences sur mes chevaux. Je m'arrête. La mort du pigeon et la mort du lapin m'ont laissé insensible; l'agonie de ma chienne m'a été douloureuse; la mort de mes chevaux me serait bien dure.
J'explique mes idées diverses: J'aimais ma chienne et j'aime mes chevaux; je ne connaissais guère le lapin et le pigeon. Mais, pourquoi des hommes vivant en dehors des troubles morphiniques, pourquoi ces hommes s'indignent-ils de voir frapper un cheval ou immoler un taureau, alors qu'ils tuent un lièvre, un chevreuil, un sanglier, un loup, blessent une perdrix, égorgent des volailles et des moutons, assomment des bœufs? Tous les animaux, tous les insectes, tous les êtres organisés, ont des sensations de joie et de douleur. Pourquoi une mouche n'est-elle pas sacrée?… Pourquoi?
Le 20 février.
Au diable, la science! Au diable! la philosophie, et vive la haute noce!
Le 21 février.
Rentré vanné.—Au tableau, huit dames, et huit fiascos. C'est à en devenir chèvre!
Le 22 février.
Je rougis d'avoir tué ma chienne, le lapin et le pigeon. Ces expériences ne servent à rien, puisque je demeure incapable de pratiquer une autopsie et d'étudier une intoxication animale ou humaine.
Le 23 février.
L'autopsie? Tiens, une idée!
Et ayant abandonné les cantharides et le sulfure de carbone, et ayant retrouvé son énergie intellectuelle, grâce à la morphine,—Pontaillac termina son journal par une lettre, un pli scellé à ses armes.
A Messieurs les professeurs Étienne Aubertot et Émile Pascal,
Membres de l'Académie de médecine.
Messieurs,
La Faculté dont vous êtes deux illustres maîtres, est obligée par ses travaux de rechercher des cadavres humains—et l'on voit, à chaque exécution, ce spectacle bizarre d'un aumônier de la Grande-Roquette qui vous dispute, au nom du supplicié, le double lot d'une tête, d'un tronc et des membres.
Ainsi, l'aumônier prive la science et il diminue son apostolat.
Généralement, Messieurs, vous opérez sur des dépouilles d'hôpital, et quelquefois sur des noyés ou sur des victimes du revolver et des nombreux modes d'exil terrestre. Mais il est assez rare, je crois, qu'un vivant vous fasse hommage de son cadavre: veuillez accepter le mien en souvenir de notre amitié, de votre haute bienveillance.
Je désire que l'autopsie ait lieu dans le grand amphithéâtre, en présence de vos collègues, du major Lapouge et de tous les autres docteurs militaires ou civils, internes et étudiants, que vous jugerez utiles à ce labeur suprême.
Messieurs, puissent vos études éclairer les adeptes de la morphine! Puissent mon exemple et vos leçons détruire à jamais cette source d'horreurs—ce fléau pire que les batailles!
Votre admirateur et ami,
Comte Raymond DE PONTAILLAC, capitaine au 15° cuirassiers.
Fait à Paris, le 23 février 1891.»
Les pharmaciens ne voulaient plus livrer de morphine, sans ordonnance, à la matrone de la rue des Trois-Frères, et comme Mme Xavier et Angèle ignoraient la pharmacie Hornuch, Mme de Montreu—en privation de l'élément vital—traversa de nouvelles crises.
Elle hurlait, tempêtait, descendait de son lit, se roulait sur les tapis de la chambre, se soulevait, marchait, courait, faisait voler en éclats les verres, les bols, les assiettes, les vases, les pendules, les glaces—et trois servantes vigoureuses avaient du mal à l'empêcher de se briser la tête contre les murailles.
Des oppressions, des battements de cœur l'agitaient, la bouleversaient; des sensations de brûlure dans le pharynx lui arrachaient des sanglots et des larmes, et les douleurs du bas-ventre, devenues excessives, prenaient le caractère de douleurs utérines.
Blanche était bien pâle, mais jolie et désirable encore avec son visage irrité, ses mignonnes dents grinçantes, ses paupières bistrées, ses yeux étincelants et la voluptueuse flambée de ses cheveux roux. Quand elle se traînait, presque nue, mordant les dentelles de sa chemise ou les pompons des sièges, il s'exhalait d'elle, et malgré la fatigue, une luxure; quand elle s'arrêtait, accroupie, tirant un peu sa langue rose et avide, comme font les toutous, on eût dit que de ses bras nerveux elle enserrait un homme, l'abattait, le possédait, dans la toute-puissance d'une ardeur de bacchante.
A peine endormie, elle se réveillait avec de la dyspnée qui allait jusqu'à de l'étouffement; elle sentait ses membres se déchirer, la peau craquer, le sang ruisseler, son ventre s'élargir, et—phénomène produit par la morphine et non par les manœuvres abortives—elle vivait une horrible hallucination: elle croyait enfanter toujours, toujours, toujours.
Insensible au martyr de sa dame, la femme de chambre roucoulait:
—On oublie sa petite Angèle?
Bientôt la servante ne se gêna plus, et un matin, elle dit:
—Il faut que madame la marquiseéclaire! La Xavier me tracasse, etj'ai besoin d'argent; j'ai besoin de la grosse galette… Je me marie…Cinquante mille, madame, où je vous dénonce au procureur de laRépublique?
—Je n'ai pas la somme, répondit la marquise: je la demanderai ce soir à ma mère ou à M. de Montreu, sous le prétexte d'une œuvre charitable.
—Demandez-la tout de suite; vous êtes très exaltée, et vous pouvez…
—… Mourir?
—Ma foi!
—Que Dieu t'entende!
—L'argent?… L'argent, s'il vous plaît?
—Je vendrai mes bijoux, et je te ferai une belle dot, mais à une condition…
—Voyons ça?
—Tu iras chez M. de Pontaillac.
—Vous m'ennuyez! Je puis me compromettre dans vos sales histoires!
—Je voudrais… Je veux de la morphine.
—Il n'y en a plus.
—M. de Pontaillac en a, j'en suis sûre!
Après avoir touché l'argent des bijoux, la servante remit au capitaine ce billet mouillé de larmes et imprégné d'un parfum luxurieux:
«Je vous aimais, je vous adorais: vous me laissez souffrir; vous me laissez mourir… O Raymond, aie pitié du triste état où l'on m'a réduite! Aie pitié de ta malheureuse, bien malheureuse!… Donne-lui la liqueur divine… Elle t'aimera, elle t'adorera, elle t'aime, elle t'adore!…
Il n'y eut pas de réponse.
* * * * *
Un dimanche, Mme de La Croze, qui sortait de Saint-Augustin, où elle avait entendu la messe avec sa fille, demeura épouvantée de ne plus voir Blanche auprès d'elle. Vainement, elle interrogea le cocher et le valet de pied de l'hôtel, et, rentrant à l'église, explora le temple presque désert, les confessionnaux, la sacristie.
Des abbés, des religieuses aidèrent la pauvre dame en ses recherches bien inutiles, car déjà une voiture emportait Mme de Montreu vers l'hôtel de la rue Boissy-d'Anglas.
—Monsieur de Pontaillac? gémit la visiteuse.
—Monsieur est à table, répondit l'ordonnance Clément.
—Seul?
—Non, madame.
—Annoncez la marquise de Montreu.
La Stradowska déjeunait chez Raymond. Le capitaine se leva; elle le suivit au salon, et devant la rivale, elle ne se contint plus:
—Vous êtes une fille!
—Et toi, une insolente! hurla Pontaillac. Je te chasse!
Christine allait souffleter la marquise; mais en les voyant, lui si troublé, elle si affolée, l'un et l'autre si horriblement perdus, la jeune femme s'éloigna de la maison du malheur.
Blanche et Raymond échangèrent un baiser d'amour.
—De la morphine, ami? Je deviens folle!… De la morphine?
—Non.
—Par pitié?
—Non! non!
—Une piqûre?
—Jamais!… Regarde: le poison me dévore!…
Mme de Montreu ne l'écoutait pas: les cheveux en désordre, les yeux fous, elle se cramponnait à l'homme, entrait ses doigts dans la poche de la vareuse, du gilet, du pantalon. Insouciante de toute pudeur, elle se faufilait partout, énervant l'amoureux, l'émoustillant d'une luxure de courtisane:
—Ah! voici une Pravaz!
Il lui arracha l'aiguille d'or, l'écrasa, et bientôt vaincu par les larmes de la maîtresse, par les soupirs menteurs, il dut trouver une autre aiguille et préparer lui-même la solution.
Allongée sur un divan, dégrafée, comme offerte aux joies de la chair,Blanche murmurait:
—Pique-moi?… Pique-moi?… Pique-moi?…
Raymond obéit. Elle lui souriait voluptueusement:
—Je me réveille!… Oh! c'est bon!… Encore?… Encore?…Grise-moi… Encore?… Encore?… Je t'aime!… Je t'aime!… C'est leParadis!… O mon sauveur, je t'aime!
* * * * *
Où fuir? Où se cacher?
Mme de Montreu n'aurait pu supporter les fatigues d'un grand voyage; mais le capitaine avait une villa, à Fontainebleau, et le soir même, les amants s'y rendirent.
Depuis trois jours, ils menaient une véritable existence de possédés, fuyant le soleil, tous deux hâves et flétris, tous deux vieux, lui à trente et un ans, elle à vingt-quatre!
En cette villa située sur les bords de la Seine, ils vivaient dans une chambre qu'éclairaient, la nuit et le jour, des bougies—une chambre de deuil, une chambre de mort,—et toutes les démarches de M. de Montreu, pour retrouver sa femme, étaient infructueuses.
Grâce à Hornuch, le pharmacien de la rue de Gomorrhe, ils s'infiltraient le poison à hautes doses, bien décidés à mourir ensemble. Leur corps—les bras, la poitrine, le ventre, les jambes—toute la peau disparaissait sous des arabesques étranges, rouges comme des rubis, jaunes comme des topazes—et, nus, ils s'admiraient, illuminés de surnaturelles visions, et ils s'aimaient, se glorifiant de ne pas être semblables aux humains.
L'ordonnance qui les servait, Clément, seul domestique là-bas, n'osait plus les regarder, tant leurs yeux s'animaient de flammes bizarres, tant leurs lèvres balbutiaient de folies et de menaces.
Un matin, le capitaine donna l'ordre à son serviteur de ramener de Paris un de ses chevaux et de lui apporter une de ses grandes tenues d'officier. Le soir, il dit au valet:
—Tu me réveilleras à cinq heures, pour la revue.
—Quelle revue, mon capitaine?
—La revue de demain, imbécile!
* * * * *
La nuit.—Trois heures.
Dans le salon, les amants s'embrassaient, lorsque Pontaillac, désolé de son impuissance absolue, vociféra:
—Si je suis mort pour l'amour, je ne suis pas mort pour la Patrie!
Alors, sur la prière de l'homme, Blanche se mit au piano, et le capitaine entonna l'hymne des batailles:
Voyez là-bas comme un éclair d'acier,Ces régiments passer dans la fumée!Ils vont mourir—et pour sauver l'armée,Donner le sang du dernier cuirassier!
Ivre de morphine, l'œil en feu, il sabrait des mains à droite et à gauche, et prise de peur, la dame s'éloignait.
—Qui vive? gronda-t-il en la saisissant à la chevelure. Qui vive?…Nom de Dieu qui vive?
—Raymond… J'ai tué notre… petit… Pardonne-moi? suppliait Blanche.
—Qui vive?
Il la secouait effroyablement:
—Qui vive? Qui vive? Qui vive?