CHAPITRE PREMIERLe Travail

Moyens infaillibles de devenir riche

Qui n’a point fait et qui ne fait point encore le rêve de s’enrichir ?

Ceux qui ne possèdent pas voudraient, avec juste raison, se trouver à la tête d’une importante fortune. Ceux qui ont un peu désireraient beaucoup. Ceux qui ont beaucoup convoitent plus encore. Si bien que chacun demande sans cesse et laisse entrevoir que l’homme est insatiable quand il s’agit de la richesse.

Sans vouloir faire passer un nuage triste et sombre dans ce ciel si pur et si ensoleillé, créé par des imaginations en mal de chance, d’espoir, de rêves dorés, nous dirons que s’il n’est pas mauvais pour la gaieté de l’esprit de caresser de vaines espérances, il n’est pas inutile non plus de se mettre en face de la réalité et de raisonner un peu.

Peut-on, raisonnablement, s’enrichir sans faire contribuer toutes ses actions à cette fin ? Non. Il faut avant tout se préoccuper des moyens les plus efficaces et les plus honnêtes. La fortune ne vient pas souvent sans qu’on l’ait impérieusement sollicitée et sans qu’on ait tout fait pour obtenir ses faveurs. Elle ne procure le véritable bonheur qu’à la condition qu’on l’ait acquise par ses efforts, par son intelligence, par l’ordre dans ses affaires.

Nous allons ainsi passer en revue les meilleurs procédés, capables d’amener sûrement la richesse, et, en premier lieu, nous placerons le travail.

Le travail est la clef du bonheur et de la fortune en ce bas monde. Par lui seul, on peut acquérir une fortune, petite ou grande, qui satisfasse.

Rien n’est plus nuisible que l’oisiveté et la paresse, et qui s’y livre tombe forcément dans la misère.

Encore faut-il, pour tirer un véritable profit de son travail, savoir diriger celui-ci pour en obtenir le plus de fruit possible. Pour cela, il est nécessaire de se rendre esclave de bonnes habitudes. Cet esclavage d’un genre nouveau ne peut point dégénérer en un servage qui rendrait malheureux ; au contraire, rien ne pousse plus instinctivement l’homme à faire quelque chose avec plaisir — ou au moins sans déplaisir — que l’habitude. Qui a l’habitude du travail s’ennuie et souffre dès que le repos lui est imposé, de la même façon que le fumeur trépigne d’impatience et de mauvaise humeur quand on le prive de tabac. C’est à nos enfants surtout que nous devons faire prendre la bonne habitude du travail, et nous y arriverons facilement si nous prêchons par l’exemple.

Quel que soit le métier que nous exercions, levons-nous tôt. A cinq heures, quittons notre lit et procédons énergiquement à notre toilette. Il importe que cette dernière opération soit faite rapidement, afin que l’éveil de nos facultés et du jeu de nos articulations soit complet et que nous sentions d’instinct le besoin de nous mettre en mouvement, Cette façon de passer brusquement de l’état engourdi d’une nuit de sommeil à l’action vibrante, a plusieurs avantages : elle nous préserve de maux de tête, de lourdeurs, et surtout elle nous éloigne de l’atmosphère malsaine d’une chambre à coucher où l’oxygène bienfaisant de l’air s’est raréfié.

Déjeunons ensuite.

A cinq heures et demie, nous serons au travail. Une journée de labeur commence.

Arrêtons-nous un instant et voyons ce qui s’est passé dans un ménage d’ouvriers où ces indications seront suivies.

En une demi-heure, la maison a repris sa physionomie vivante. L’époux et l’épouse sont définitivement habillés ; le léger repas du matin leur a suffisamment garni l’estomac pour qu’ils puissent attendre la collation de neuf heures ; la toilette de l’appartement est faite ; le poêle, qui brûle, est éblouissant de propreté ; déjà la bonne soupe qui ne sera mangée qu’à midi, rejette son écume. Le potage n’en sera que meilleur et plus profitable, parce que le suc de la viande aura été mieux exprimé. Alors un moins gros morceau de bœuf sera suffisant. Première économie. Il faudra un moins grand feu pour amener le bouillon à bonne fin. Deuxième économie. Pendant que le mari est parti à sa besogne, la ménagère a pu raccommoder des vêtements, faire un point à son linge, aérer et approprier la chambre à coucher, comme nous l’avons déjà dit ; et si c’est à la campagne, donner un moment à son jardin, vaquer à ses animaux domestiques : poules, lapins, porcs, etc., qui engraisseront mieux parce qu’ils n’auront pas attendu trop longtemps leur pitance. Et peu après, il lui sera facile de se livrer à un travail rémunérateur qui, si peu qu’il puisse lui rapporter, fournira toujours à la maison un supplément de numéraire qu’elle n’aurait point touché si elle était restée au lit.

Une femme courageuse trouve toujours, même à la campagne, quelque argent à gagner. L’agriculture n’exige sans doute point tous les jours l’aide d’une femme ; alors, dans les cas de chômage, la bonne ménagère doit toujours savoir utiliser son temps avec beaucoup de profit. Elle augmentera le nombre de ses animaux de basse-cour qui, bien soignés, lui rapporteront sûrement quelques bénéfices. L’élevage des poules, des lapins, des canards, etc., offre des ressources qui ne sont pas sans importance quand il est pratiqué avec soin et méthode. Du reste, si faible que soit le gain, il n’est point à dédaigner et il faut se rappeler que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Ce n’est point cela qui empêchera l’active ménagère de coudre, de tricoter, de laver, de repasser, toutes choses faciles à exécuter dans les villages où existent assurément assez de familles riches pouvant procurer ces divers travaux.

Vous nous direz que le bénéfice produit par ces occupations est si minime que la plupart des femmes préfèrent consacrer exclusivement leur temps au ménage. C’est un argument plutôt spécieux, car une personne courageuse a, presque chaque jour — à moins qu’elle n’ait des enfants en très bas âge — des loisirs qu’elle occupera avantageusement pour un salaire qui sera le bienvenu dans la maison.

A quoi bien des femmes dépensent ces instants ? A cirer leurs meubles avec trop de minutie ; à apporter un soin trop méticuleux à l’entretien de leurs appartements ; à exercer une médisance déplacée et nuisible avec des amies ou des voisines. Autant est belle une maison simplement propre et soignée, où respirent l’ordre et l’aisance, autant manque de véritable agrément un intérieur d’ouvriers où ces soucis de propreté sont exagérés. On peut insister sur ce mot exagérés car il y a des degrés en tout, et l’excès en cette chose est nuisible en ce sens qu’il devient du luxe, qu’il est la cause d’une dépense de force qui aurait pu être plus utilement employée.

Pour ce qui est du commérage, nous ne pouvons point l’interdire à certaines femmes s’il est un agrément pour elles, mais nous tenons néanmoins à leur dire que nous le considérons comme l’un des plus grands défauts d’une ménagère et qui s’oppose, avec le plus de force, à la réussite dans les affaires et à toute chance de s’enrichir.

Une femme sérieuse ne « voisine » pas. Elle s’occupe de son intérieur et de ses affaires. Peu lui importe ce qui se passe au dehors. Elle préfère ne rien laisser en souffrance dans sa maison. Tout ce qu’elle possède de linge, de vêtements, de vaisselle, etc., est religieusement rangé et dans un bon état de conservation. Une robe n’entre pas dans l’armoire si elle est légèrement mouillée ou crottée ; un vêtement quelconque ne pénètre dans le sanctuaire aux habits que si elle est assurée qu’il n’a aucune déchirure, aucun accroc. Les chaussures ne restent pas éternellement enveloppées dans leur boue, car elle a la précaution, pour les conserver, de les nettoyer sans retard et de laisser lentement au cuir la faculté de reprendre son état normal.

Voilà pour le rôle quotidien de la ménagère campagnarde ; il ne pourra subir que les quelques modifications nécessaires et connues de toutes les ménagères des villes, en rapport et en harmonie avec la profession exercée par le mari.

Le rôle du mari est précisément de travailler et de rapporter à la maison l’argent nécessaire à l’entretien de la famille. Qu’il exerce une profession libérale, comme celle de menuisier, de forgeron, de maçon, etc., ou qu’il soit employé chez autrui, il faut toujours que son salaire excède les dépenses nécessaires ou que ses dépenses soient de beaucoup inférieures à ce salaire.

Si le salaire peut être parfois difficilement augmenté, il n’en est pas de même des dépenses qu’on peut rendre moins élevées par une sage économie.

Il est prudent de ne jamais chercher à s’élever au-dessus de sa condition. Dans tel ménage où il n’entre en moyenne que 4 francs par jour, par exemple, ce serait courir à la ruine et partant à la misère que de s’exposer à vivre sur le train de maison du voisin où le salaire quotidien est de 6 francs. Que toujours la dépense soit en rapport avec le produit des salaires, c’est-à-dire bien au-dessous.

Si peu que l’on gagne, il faut s’efforcer de faire quand même des économies. Ménagères, tenez un compte bien en règle de vos dépenses de chaque jour. Un petit carnet spécial de dix centimes suffira pour cela. Étudiez vos opérations de temps en temps ; voyez ce qu’il vous reste de boni dans un temps donné. Si vous trouvez cet excédent de recettes trop peu important et qu’il ne soit pas possible d’augmenter aucun salaire, vous verrez facilement les choses que vous pourrez rogner. Car il est souvent des superfluités qu’on peut supprimer sans inconvénient.

Le tabac, le café, les liqueurs quelconques rentrent dans la catégorie des articles de consommation courante sans lesquels on peut parfaitement vivre. Ils sont, en effet, absolument inutiles à la santé, ils lui sont nuisibles même. Pourquoi ne les point supprimer d’une façon catégorique ? Quel plaisir peut-on goûter à tirer, d’un tuyau de pipe empoisonnée par la nicotine, une fumée que les lèvres laissent échapper ensuite en un fil qui monte en s’élargissant vers le plafond et emplit un appartement de substances malsaines ? Ce n’est là que la conséquence d’une mauvaise habitude contractée dans la jeunesse et qu’on a laissé s’implanter. Il est probable que bon nombre de fumeurs usent et abusent de la pipe, sans goût sérieux pour la saveur procurée par le tabac. Rompre avec cette vilaine habitude, c’est faire preuve de courage moral, paraît-il. Eh bien ! il faut avoir ce courage et bannir le tabac qui nuit autant à la santé qu’à la bourse.

Prenez-vous le café par goût ou par nécessité ? C’est tout un. Encore une mauvaise habitude. En somme, le café n’est point une boisson agréable, et de plus, il n’a point, comme beaucoup le pensent, la propriété de fortifier. Il est un excitant et trouble les fonctions du cœur ; il donne le coup de fouet qui épuise les forces en quelques instants et jette par conséquent dans un abattement dont on ne se relève qu’en prenant une seconde dose de ce faux élixir de la vigueur. Il est un digestif, on peut le reconnaître. Mais n’existe-t-il point de digestifs moins coûteux ? Mangeons lentement et sobrement ; ne restons point engourdis devant notre table après l’ingestion de notre repas ; marchons, humons l’air, soyons de bonne humeur et nous digérerons bien.

Quant à l’alcool, il doit être impitoyablement chassé de toute maison où l’on professe quelque penchant pour l’ordre, l’économie et la santé. Nos lèvres ne devraient jamais approcher de ce virulent liquide qui brûle nos muqueuses, détruit notre raison, ruine nos maisons. Pensez à ce que coûte en un an un petit verre d’eau-de-vie de dix centimes pris chaque matin : 36 fr. 50. Et pour quel besoin, pour quelle utilité ? Pour le plaisir de sentir glisser dans notre gosier cet amer et cuisant médicament qui met moins d’une seconde à accomplir sa descente dans l’abîme de notre appareil digestif. Allons, rompons net avec lui. Plaignons de tout notre cœur les malheureux adorateurs de la bouteille ; engageons-les vivement à en finir enfin avec une boisson vendue huit fois plus cher que le lait à volume égal et qui fait disparaître, comme par enchantement, une grande partie de leur salaire.

Le fruit d’un travail sérieux et rémunérateur deviendra sans utilité chez celui qui ne saura pas se priver de ces futilités. Faisons un aperçu de la dépense annuelle d’un fumeur ordinaire qui se paie, chaque jour, un verre d’alcool et une tasse de café :

Tabac0 20Café0 10Alcool0 10Total0 40

Ce qui donne pour une année l’énorme dépense de 0,40 × 365 = 146 francs.

Remarquons, en passant, que cette somme, placée à la Caisse d’Epargne, donnerait, à la fin de l’année, en calculant l’intérêt à 3 %150 fr.38que la seconde année, les 146 fr. de nouveau économisés, s’ajouteraient aux 150 fr. 38 ci-dessus indiqués et feraient la rondelette somme de296 fr.38près de 300 francs.

Ce simple aperçu permet de se rendre compte des économies importantes réalisables en 10 et en 20 années, rien qu’en négligeant de faire usage de ces choses absolument inutiles.

Au bout de 10 années, les économies seraient de1.724 fr.35

Au bout de 20 années, de4.040 fr.

C’est-à-dire qu’un ménage agissant dans ces conditions d’économie et de prévoyance, et ayant commencé à l’âge de 20 ans, se trouverait, à l’âge de 40 ans, par ce fait seul, à la tête du joli capital de 4.000 francs.

En calculant encore, nous trouvons qu’au bout de 30 années, les économies réalisées seraient de7.158 fr.

Au bout de 40 ans11.343 fr.66

Au bout de 50 ans16.972 fr.88

Ainsi, en prenant l’âge moyen de 60 ans, qui peut donner droit à prendre quelque repos, ce ménage disposerait de l’énorme somme de 11.000 francs (en chiffres ronds), rien que pour avoir eu le courage de se priver de tabac, de café et d’alcool.

Le travail renferme ainsi autre chose que l’action de remplir sa journée pour un rôle quelconque destiné à procurer l’argent nécessaire à l’acquisition des choses indispensables à la vie ; il comprend aussi la préoccupation constante de ne perdre aucune des parcelles du salaire, génératrices du bien-être et de la fortune, et de viser à faire « travailler » l’argent gagné. Une partie sert aux besoins essentiels et actuels de l’existence ; le reste est placé et travaille en vue des besoins futurs que nécessiteront peut-être le chômage, la maladie, la vieillesse. Il forme le petit capital, ruisseau embryonnaire d’abord, susceptible de devenir, après quelques années, rivière débordante, puis fleuve opulent, c’est-à-dire fortune.

Combien de fortunes sont nées de cette façon et n’ont d’autres ancêtres que de vulgaires ouvriers besogneux, économes, soigneux et prévoyants ? Si ceux-ci n’ont pas joui eux-mêmes des revenus considérables que touchent aujourd’hui leurs enfants, n’ont-ils pas eu l’extrême joie de voir leur petit capital, produit des premières économies, s’enfler, se développer et devenir pour eux-mêmes, à l’âge où ils pouvaient encore pleinement en profiter, la source de revenus suffisants pour terminer, dans la quiétude d’une bonne aisance, une existence laborieuse ?

Mais aussi que d’ordre dans la maison et de courage dans les bras ! Avec de semblables travailleurs, rien n’est livré au hasard. Tout est calculé à l’avance.

Il reste toujours à un travailleur quelconque des loisirs dont il peut avantageusement profiter. Tous les travaux de la maison, du jardin, de la propriété occupée par lui enfin, seront son œuvre. Est-il une porte à réparer, un bout de mur à restaurer, quelques tuiles à remplacer ? Il ne tardera point à remettre toutes ces choses en ordre. Sa propriété se conservera ainsi intacte et en bon état sans qu’il lui en coûte beaucoup.

Les chaussures ont-elles de mauvaises semelles ? Il saura prendre un peu de cuir à de vieilles bottines, et muni d’un tranchet et d’un pied de fer, refaire aux chaussures une opération peu coûteuse qui les conservera longtemps encore.

Le travailleur, tel que nous l’avons considéré dans cette étude, est le manouvrier, l’ouvrier d’usine, le petit patron (cordonnier, menuisier, cultivateur) ; il comprend aussi les petits fonctionnaires, les petits employés, toute la catégorie des hommes qui ne jouissent que d’un maigre salaire ou d’un modique traitement.


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