Dans un précédent chapitre, nous avons parlé des économies, des procédés à employer pour en réaliser sûrement, et nous n’avons fait qu’effleurer la question de placement, nous étant réservé le plaisir de nous étendre davantage sur ce sujet en un chapitre spécial.
Le premier besoin que l’on éprouve dès que quelques économies sont disponibles, est de les mettre en sûreté, c’est-à-dire à la Caisse d’Épargne.
Vous pouvez vous adresser pour cela au Receveur des Postes — ou à votre facteur si vous n’habitez pas une commune chef-lieu de bureau de poste — il vous indiquera la marche à suivre, qui est bien simple, pour faire un versement à la Caisse d’Épargne postale. Sur votre demande écrite, il vous sera délivré un livret sur lequel vous trouverez, au fur et à mesure de vos besoins, toutes les instructions nécessaires concernant les versements et les remboursements. Cette Caisse d’Épargne est placée, par la loi du 1eravril 1881, sous la garantie immédiate et absolue de l’État. Elle sert aux déposants un intérêt annuel de 2 fr. 50 %. Chaque versement ne peut être inférieur à un franc ni supérieur à 1.500 fr. Il n’est guère besoin de se déplacer pour effectuer un versement ou obtenir un remboursement. Il suffit de remplir une demande imprimée, de la remettre au facteur contre reçu, et l’opération sollicitée a lieu dans un délai de quelques jours. Le titulaire d’un livret peut opérer ou faire opérer ses versements dans tous les bureaux de poste de France, de Corse, d’Algérie, de Tunisie ; il peut demander le remboursement de ses fonds dans les mêmes bureaux ou donner à cet effet procuration à un tiers.
La Caisse d’Épargne ordinaire diffère de la Caisse d’Épargne postale en ce que son intérêt annuel est généralement de 3 % et qu’il y a lieu de se rendre au local de la Caisse ou dans une succursale pour une opération quelconque. Le remboursement se fait moins rapidement et nécessite quelque dérangement, surtout si l’on habite une localité éloignée du bureau de la Caisse d’Épargne.
Une même personne ne peut posséder à la fois un livret de la Caisse d’Épargne postale et un livret d’une Caisse d’Épargne ordinaire, sous peine de perdre l’intérêt de la totalité des sommes déposées. Elle ne peut pas davantage être titulaire de deux livrets de la même Caisse. Cette interdiction ne concerne qu’un même déposant, et il peut être délivré autant de livrets individuels qu’il y a de personnes composant une même famille.
Quand la somme inscrite sur un livret atteint ou dépasse 1.500 fr., la Caisse d’Épargne — ordinaire ou postale — achète pour le compte du titulaire de ce livret, un titre de rente sur l’État. Si telle n’est point l’intention du déposant, celui-ci peut demander un remboursement partiel avant que ses économies atteignent 1.500 francs.
On sait que les ressources ordinaires de l’État sont fournies par les impôts, directs et indirects. Mais si, par suite d’un événement grave, l’État est obligé à des dépenses extraordinaires, il préfère, au lieu d’augmenter les impôts, contracter un emprunt, c’est-à-dire demander de l’argent à ceux qui veulent lui en prêter. De son côté, il s’engage, non à rembourser ce capital, mais à payer perpétuellement l’intérêt : c’est la rente perpétuelle. Alors chaque prêteur reçoit un titre de rente qui lui donne droit de toucher l’intérêt. L’État peut, dans certains cas, se réserver la faculté de rembourser ; c’est ainsi qu’en 1878, l’État français, lors d’un emprunt, a pris l’engagement de rembourser, par parties chaque année, c’est-à-dire d’amortir le montant de cet emprunt en 75 ans : c’est la rente amortissable. Il y a donc deux espèces de rentes françaises : le 3 % perpétuel et le 3 % amortissable.
Les rentes dues par l’État sont inscrites sur le Grand-Livre de la Dette publique.
Le titre de rente ne porte pas le montant de la somme prêtée, mais seulement la rente convenue. Il peut être acheté ou vendu. Son prix varie comme toute marchandise, mais il est évident que le chiffre de la rente est toujours le même. Ces ventes et ces achats se font à la Bourse, par l’intermédiaire d’un agent de change qui, seul, peut donner de l’authenticité au contrat de vente et d’achat des fonds publics et qui prélève un droit de commission ou de courtage de 0 fr. 125 pour 100 fr. de capital, soit 1 fr. 25 pour 1.000 fr. Il faut ajouter à cela l’impôt de l’État, soit 0 fr. 10 pour 1.000 fr. de capital ou fraction de 1.000 fr.
Le prix auquel se vend un titre de rente s’appelle le cours de cette rente. S’il est aujourd’hui de 89 fr. par exemple, il peut s’élever demain à 90 fr. et descendre le jour suivant à 88 fr. Quand le cours atteint 100 fr., on dit qu’il est au pair.
Le payement des rentes se fait au Trésor, à Paris et dans toutes les Caisses de l’État, sur la présentation, à chaque échéance, de petites bandes de papier que l’on détache du titre même et que l’on nomme coupons.
Les titres sont nominatifs ou au porteur, suivant qu’ils portent ou ne portent pas le nom du propriétaire de la rente. On appelle arrérages les termes échus et qui n’ont pas été touchés. Il y a prescription au bout de cinq ans pour les arrérages. Il faut toujours tenir un double des numéros de ses titres ; en cas de perte ou de vol, on doit donner sans retard ces numéros à son homme d’affaires.
Quand une Compagnie se fonde pour exécuter de grands travaux, comme les chemins de fer, par exemple, ou pour exploiter des mines, des forêts, etc., ou pour l’établissement d’une usine, ou pour faciliter le commerce, l’industrie ou l’agriculture comme la Banque de France, le Crédit foncier, etc., elle demande au public l’argent dont elle a besoin. Le capital nécessaire est partagé en un certain nombre de parts qu’on appelle actions. Celui qui achète une ou plusieurs de ces actions devient actionnaire. La Compagnie s’engage généralement à lui payer un intérêt fixe plus un dividende, c’est-à-dire une part dans les bénéfices, proportionnelle à sa mise de fonds. L’actionnaire supporte les pertes s’il s’en produit, mais pas au-delà du capital qu’il a souscrit. C’est donc à lui de ne prendre d’actions que dans les affaires qui offrent toutes les garanties possibles de sécurité.
Une Compagnie constituée par actions, un État, une Ville, peuvent avoir besoin de faire un emprunt. S’ils offrent des garanties (propriétés, matériel, capital action de la Société, etc.), ils émettent des obligations, c’est-à-dire des titres donnant droit à un intérêt fixe, mais ne participant ni aux bénéfices ni aux pertes. Pour exciter les souscripteurs, on offre souvent des lots aux premiers numéros qui sortent à chaque tirage. Les autres obligations sont remboursées au taux d’émission, à des époques déterminées. Le placement en obligations est toujours plus sûr que le placement en actions ; ce dernier peut être plus avantageux, mais il y a des risques à courir que l’on évitera en surveillant la marche de l’entreprise.
Les actions et les obligations se négocient à la Bourse, comme les rentes sur l’État, par l’intermédiaire des agents de change. Les frais de courtage sont généralement les mêmes que dans le cas précédent. Les établissements de crédit où peuvent se faire toutes les opérations, — ventes et achats de titres, payements de coupons, etc. — sont nombreux en France. Il n’est point de petite ville qui ne possède le sien. Il y a lieu de s’enquérir de l’honorabilité de la maison avant de s’y adresser. Des banquiers malhonnêtes ont jeté un discrédit sur la corporation ; mais un grand nombre de ces hommes d’affaires et de ces Sociétés de crédit traitent les affaires avec assez de loyauté pour être au-dessus de tout soupçon. Il s’agit de ne point se tromper d’adresse, d’éviter de s’emballer et de s’assurer avant tout du bon renom, loyalement acquis, de la maison avec laquelle on opère. Sachez ce que vous désirez avant d’acheter une valeur quelconque ; prenez des références auprès d’amis sûrs, pondérés, sérieux et évitez de vous laisser prendre à acquérir, sans renseignements précis et étude approfondie, une valeur, quelle qu’elle soit. Toutes les valeurs sont bonnes pour qui les vante et pour qui trouve un avantage considérable à cela : même les plus mauvaises et qui n’ont d’autre valeur que la valeur matérielle du papier. Vous ne pouvez pas, sans courir un grand danger, vous exposer à acheter une action sur une industrie, sur une exploitation, sans avoir au moins entendu quelque connaisseur vous parler de cette industrie ou de cette exploitation, sans avoir lu sur des journaux sérieux, non intéressés à l’une ou à l’autre affaire, des relations documentées sur leur fonctionnement. Il s’est trouvé, en ces temps derniers, des hommes d’affaires qui n’ont pas craint de lancer des émissions sur des entreprises qui n’existaient pas et qu’à dessein, ils plaçaient en des régions lointaines. Des journaux cependant entretenaient leurs lecteurs des succès toujours croissants de ces entreprises, mais il était facile de deviner que c’étaient des feuilles intéressées à le faire, créées même uniquement pour cet objet. Il faut se défier des louanges sans mesure comme des entreprises que nous ne pouvons visiter. Pourquoi ne point confier plutôt vos économies à des industries françaises, dont vous pouvez entendre parler par des gens qui auront contrôlé leur valeur ? Parce qu’elles servent un intérêt moins élevé, dites-vous ? Eh ! prenez-vous pour rien la sécurité de votre placement ? Ne vaut-il pas mieux toucher un intérêt moindre et ne pas risquer de ne plus retrouver son capital ? Et puis, c’est une affaire de patriotisme. Si vous faites prospérer l’industrie française, vous enrichirez votre pays ; vous serez enrichis par là même. L’industrie, prospérant, nécessitera un plus grand nombre d’ouvriers ; il faudra une production de matières premières plus considérable ; le commerce marchera et chaque Français y trouvera son avantage et un avantage inappréciable à tous les points de vue.
Ne donnez point votre argent au premier venu, quel que soit le langage alléchant qu’il vous tienne. A bon vin pas d’enseigne. Sachez discerner et deviner si vous avez affaire à un honnête homme ou à l’un de ces personnages dont l’unique industrie consiste à vider les porte-monnaies… des petits capitalistes surtout. L’expérience prouve qu’il est nécessaire d’agir avec une grande prudence et de ne livrer ses fonds qu’autant qu’on s’est assuré de sérieuses garanties. Les moyens pour en arriver à ce résultat ne manquent pas. Il est encore d’honnêtes gens en notre beau pays de France, et nous devrions précisément encourager et aider les hommes d’affaires qui travaillent avec la même ardeur dans l’intérêt de leurs clients que dans leur intérêt propre.
On a vu, en ces temps derniers, des banquiers ou soi-disant tels, dilapider les fonds qui leur étaient confiés. N’était-il point évident, pour un esprit avisé, qu’il ne pouvait en être autrement ? Quand un homme fait des dépenses exagérées, qu’il se prodigue en promesses fallacieuses, en discours intéressés, en réclames coûteuses, peut-il réellement inspirer la confiance au capitaliste sérieux qui exige plutôt, pour sa sécurité personnelle, une garantie sûre et indéniable ? Les superbes discours n’ont, pour ce dernier, aucune valeur. Il ne s’y arrête même pas. Ce qu’il lui faut et qui lui suffit, c’est l’assurance que les capitaux qu’on lui demande d’engager ne seront pas perdus ; et il ne se trompe pas souvent, parce qu’il est froid, réfléchi, réfractaire à l’emballement, et à la séduction que peut exercer sur lui un adroit banquier.
Les valeurs s’achètent et se vendent au comptant : c’est, du reste, le procédé le plus logique. Il y a aussi les marchés à terme, ainsi appelés parce que la livraison des valeurs n’a jamais lieu qu’à une époque plus ou moins éloignée de celle du marché. Les opérations au comptant sont sérieuses, car elles obligent et le vendeur et l’acheteur. Il n’en est pas de même des opérations à terme, qui ne sont, le plus souvent, qu’une simple spéculation. Ainsi on achète et on vend sans nulle intention de payer ou de livrer, mais simplement parce qu’on espère réaliser un bénéfice par suite de la fluctuation du cours, excepté pour le marché ferme qui oblige le vendeur et l’acheteur, comme le marché au comptant.
Ne vous laissez pas prendre à une combinaison qui peut figurer sur les journaux et qui consiste dans la vente de la participation aux tirages de quelques valeurs à lots, moyennant un faible versement mensuel. Il arrive que le grand nombre des lots annoncés, formant invariablement des millions au total, peut tenter même les gens les plus sérieux. Mais en raisonnant quelque peu, vous vous apercevrez bien que le nombre des participants à un lot qui aurait chance de sortir, est très grand, de sorte qu’en divisant le lot, si important soit-il, par le nombre des participants, la partie du lot qui vous sera servie, devra être, naturellement, très faible. Du reste, le banquier peut faire à chaque participant la part qu’il voudra, puisque les souscripteurs ne se connaissent pas entre eux et ne savent pas d’une façon exacte combien ils seront à se partager le lot. Enfin, cette combinaison est illégale : son rôle est surtout d’enrichir celui qui l’exploite au détriment de ceux qui manquent d’assez de circonspection pour n’y pas découvrir un trompe-l’œil.
Ne donnez jamais une somme quelconque à un inconnu, même contre reçu. Ce reçu pourrait être faux et il ne vous servirait à rien. Il passe quelquefois dans les villages et dans les villes de ces escrocs qui se disent représentants d’une maison de commerce plus ou moins importante et qui vous demandent si vous avez l’intention d’acquérir un objet quelconque, de verser un acompte, comme c’est l’usage de leur maison. Cet acompte est leur profit et l’objet que vous convoitez ne vous parvient jamais.
N’apposez jamais votre signature sur une feuille blanche qui vous est présentée. Savez-vous ce qu’on écrira au-dessus ? Ne signez pas davantage un contrat quelconque dont vous n’aurez pas compris parfaitement tous les termes. Certaines affaires — surtout celles qui paraissent très pressées à celui qui veut les traiter avec vous — demandent beaucoup de réflexion. Demandez un délai pour vous documenter ; il sera toujours temps de traiter votre affaire, si elle est loyale et si vous y trouvez l’avantage que vous recherchez. Combien de personnes ont été ainsi trompées, pour avoir trop précipitamment cédé aux instances d’un monsieur qui ne trouvait aucun inconvénient à faire signer tel contrat, à faire verser une somme quelquefois rondelette. Évidemment, il n’existait nul inconvénient pour lui, mais il n’en était pas de même de son client qui, plusieurs jours après, mais trop tard, pouvait se rendre parfaitement compte de l’escroquerie dont il avait été victime. Remarquez en passant que ces escrocs ont souvent une mise aussi impeccable qu’élégante, et que vous craindriez peut-être, en leur résistant, de froisser des personnages importants : n’ayez point cette crainte. Les apparences sont souvent trompeuses et c’est précisément le bel habit qui joue, en ce cas, le plus grand rôle.
Si vous êtes commerçant et qu’un inconnu vienne changer chez vous une pièce de monnaie, un louis, par exemple ; faites attention. Vous serez peut-être en présence du plus honnête homme du monde, mais il se pourra aussi que vous ayez affaire à un habile escroc qui saura attirer sur un autre sujet votre attention et profiter de votre distraction d’un instant pour reprendre à la fois et la monnaie que vous lui allongez et le louis qu’il aura gardé à vue et glissé dans sa main, vous laissant en l’esprit l’assurance intime que le louis a été rangé par vous tout d’abord. Dans neuf cas sur dix, ces habiles voleurs réussissent ce coup d’audace. Allez-y donc franchement et méthodiquement quand vous maniez de l’argent. Placez votre monnaie sur votre table ou comptoir et exigez que le louis reste là jusqu’au moment où se fait l’échange ; de cette façon, il n’y a ni équivoque ni doute. Vous comptez votre monnaie ; le monsieur la prend pendant que vous versez le louis dans votre tiroir. Si vous vous sentez incapable d’opérer ainsi, dites au monsieur inconnu que vous n’avez point de monnaie et que vous le regrettez. Souvent cet inconnu aura fait, au préalable, une acquisition quelconque de peu d’importance, pour ne point éveiller les soupçons ; refusez quand même la monnaie. Vous verrez bien, il vous paiera si c’est un escroc. En tout cas, il vaudrait mieux perdre quelques sous que de s’exposer à perdre vingt francs. Nous répétons qu’il faut éviter de voir dans toute personne qui voudrait faire l’échange d’un louis contre de la monnaie, un voleur de profession. Il est évident que l’homme le plus probe du monde peut se trouver sans aucune monnaie et avoir besoin, pour s’en procurer, d’entrer chez un commerçant. Il y a le tact et la manière.
Il est d’autres genres d’escroqueries, d’abus de confiance, etc., contre lesquels il faut se mettre en garde. Ils sont multiples. Il en est évidemment d’inédits : un peu de défiance et de sang-froid vous en préservera.