[Seep. 540.]
MONSIEUR LE PRÉFET,—Je prends la liberté de me rappeler à votre souvenir; car vous n'ignorez pas que, depuis dix ans que je suis au bagne de Toulon, je n'ai pas interrompu un seul instant les honorables fonctions que l'on m'a confiées. Cependant, comme il serait possible que vous m'eussiez oubié, je vais vous tracer de nouveau un petit tableau de mon existence physique et morale.
Je m'appelle de ***; oui, monsieur le préfet, de ***! Mon nom est précédé de la particule, et j'ai pourtant été confondu avec un tas de coquins obscurs.... Mais, hélas! vous le savez comme moi, dans ce monde, à quoi n'est-on pas exposé? Revenons à mon portrait.—Je ne suis ni grand ni petit, ni beau ni laid; j'ai une de ces figures qui s'oublient facilement ce qui est un grand avantage dans notre état, car, si l'on nous reconnaissait toujours, nous serions souvent exposés à des scènes fort désagréables. La nature m'a doué d'un de ces regards obliques que le vulgaire appellelouches,mais que nous autres savons apprécier; car, lorsqu'on a l'air de regarder d'un côté, on voit de l'autre. J'ai l'organe de l'ouie trés-développé, et, dans une conversation, pas un mot ne m'échappe. Enfin, ma colonne vertébrale est excessivement souple; ce qui m'a été d'une grande utilité dans mainte occasion.... Quant au moral, j'ai l'air le plus engageant du monde: je suis poli, affable, obséquieux même, et je possède la flatterie au plus haut degré; je m'insinue dans l'intérieur des familles, je pénètre les replis les plus cachés du cœur humain: un regard, un demi-mot, me mettent sur la voie, et, quand, malgré tout ma pénétration, tout ma science, je n'ai rien trouvé, alors j'invente!
Grâce à cette réunion d'heureuses qualités, vous eûtes la bontéde me donner de l'emploi. Criblé de dettes, connu comme un assez mauvais sujet de bon ton ... vous entendez? un de vos agents qui pouvait m'apprécier me proposa d'entrer dans la grande confrérie; j'acceptai, et ce nouvel état ne servit qu'à développer mon naturel; car je fus accusé pour faux! J'eus beau supplier, intriguer, faire parler en ma faveur par un de mes confrères de Montrouge...; impossible de me disculper: la justice et les tribunaux n'entrent pas, malheureusement, dans tous ces petits intérêts-là; elle ne plaisante jamais. Je fus condamné à dix ans de travaux forcés. Quelle humiliation pour un agent de l'autorité!
A peine arrivé dans ce vast établissement,... qui rend réellement d'immenses services à la société, et qu'on devrait nommer autrement, par égard pour nous autres gens bien nés ... ma figure plut à l'inspecteur de police; il devina mes talents, me fit des propositions. Malgré le vœu que j'avais fait de ne plus servir un pays aussi ingrat, la philanthropie, le désir du bien général, etc., etc., me déterminèrent; mais hélas! quelle décadence, monsieur le préfet! être réduit à examiner la conduite morale et politique des galériens ... moi qui avais exercé cet état important dans la meilleure société! Vous m'avouerez que c'est très-désagréable. Outre que les agents en chef ne sont pas honnêtres du tout.... Au moins, dans la capitale, on gazait les termes; vous nous faisiez appeler agents de l'autorité, voire même du gouvernement, tandis que, là, on vous appellemouchardstout court.... Si nous nous plaignons, si nous parlons de notre utilité, on nous compare aux plus vils instruments! Enfin, monsieur le préfet c'était à n'y pas tenir. Heureusement que vous avez bien voulu vous intéresser à moi, pour me faire, le plus tôt possible, sortir de ce vilain endroit, et me promettre de me faciliter les moyens de continuer une carrière que je crois avoir exercée avec honneur et au gré de vos désirs; car j'ai mis à profit le temps que j'ai passé ici. J'ai fait des progrès sensibles en souplesse et en ruse; je sais beaucoup de tours d'adresse que m'ont enseignés ces messieurs, et j'en compte faire usage, non pas pour moi, mais pour le bien public.
Vous voyez, monsieur le préfet, que je suis digne de toute votre estime et de toute votre confiance. Mes talents ont augmenté; j'ai analysé la délation avec fruit, et je suis certain que ma conduite passée vous sera un garant de ma fidélité future à remplir mes devoirs.
Veuillez me faire connaître vos ordres, et ce que vous désirez faire de moi à la sortie du bagne.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, avec la considération la plus distinguée, votre très-humble serviteur,L'HOMME-MOUCHE
MONSIEUR LE PRÉFET,—J'ai reçu vos nouveaux ordres, et, grâce à vous, je suis sorti de ce vilain endroit, où je m'ennuyais à la mort; car j'y étais tout à fait déplacé. J'ai quitté l'uniforme, j'ai changé mon bonnet rouge pour untrois-pour-cent... Oh! pardon monsieur le préfet ... pardon! cela m'échappe!... N'allez pas croire au moins que je veuille insulter ce respectable M. de V* * *, notre père à tous, notre bon père! car c'est lui qui fournit à toutes nos petites dépenses, à votre budget secret.... Mais cette expression est si universellement répandue, que je suis excusable.—J'ai donc quitté cette casaque rouge qui m'allait si mal, pour un frac couleur aile de mouche: c'est du dernier goût; au lieu de cette grosse bague qu'ils m'avaient mise aux jambes (ce qui, entre nous, n'a pas le sens commun), j'en ai une au doigt, fort jolie, sur laquelle est gravé un œil qui n'est pas celui de la Providence. Mon passe-port est en règle ... "On accordera protection et appui au sieur de ***, propriétaire ..." Il est vrai que j'ai fort peu de propriétés, et que je n'en ai même plus du tout, si ce n'est un pot de fleurs avec un rosier ... que j'ai confiés aux soins d'un ami, à l'époque de mon accident; mais j'ai mon industrie, votre protection, et c'est quelque chose!
Je me suis mis en route le ... pour ***. Je vais tâcher de vous rendre un compte succinct de mon voyage.
J'ai préféré la diligence, parce que, pour nous autres observateurs, le théâtre est plus vaste et les scènes plus variées. J'aurais bien désiré avoir le coin gauche, à cause de mon épaule; mais la place était prise: il a fallu me contenter du côté droit. En face de moi se trouvaient deux grands militaires porteurs de moustaches effroyables. Je ne sais, mais leur aspect m'importunait ... je ne pouvais supporter leur regard.... A côté d'eux était un prêtre; et j'avais pour voisins un gros monsieur et une grosse dame. Je commençai par faire semblant de dormir, parce que cela n'empêche pas d'entendre, et qu'on inspire une honnête confiance.
Les deux militaires parlaient à voix basse; les mots:Mécontents....Assez de leur service, etc., etc., frappèrent mon oreille attentive; je jugeai qu'il était temps de ne plus dormir, je m'éveillai; je tâchai de provoquer insensiblement une de ces petites inconséquences dont nous faisons si facilement des conspirations ... Impossible! je suis forcé de l'avouer. Ils pensaient presque bien. ... Écoutez notre conversation.
—Ces messieurs sont au service?
—Nous y étions.
—Ces messieurs ont quitté le service volontairement?
—Oui, monsieur.
—Ces messieurs ont bien fait; car, dans le temps où nous sommes, hélas! comment récompense-t-on la valeur?... Tenez, moi qui vous parle....
—Monsieur a servi?
—Beaucoup, monsieur! beaucoup! même plus que je n'aurais voulu ... et Dieu sait comment j'ai été récompensé!
—Nous, monsieur, c'est à peu près la même chose. Nous allons en Grèce; nous offrons notre bras et notre sang; on accepte, et on ne nous paye pas.... Nous manquons vingt fois d'être assassinés! Alors, nous quittons cette terre inhospitalière, et nous revenons servir le roi dans nos grades respectifs.
—Vous voyez, monsieur le préfet, qu'il n'y avait rien à faire de ce côté.
Je m'adressai au curé.... Écoutez encore.
—Monsieur le curé va rejoindre sa paroisse?
—Oui, monsieur.
—La paroisse de M. le curé est considérable?
—Non, monsieur.
—Alors, les appointements de M. le curé doivent être fort médiocres?
—Oui, monsieur.
—Mais c'est affreux, des appointements médiocres! Comment veut-on que le clergé soutienne le trône si on le paye aussi mal?
—Monsieur, je ne me plains pas; car je trouve encore de quoi secourir quelques malheureux.
—Mais, monsieur le curé, secourir les malheureux, sans doute c'est fort beau; mais vous devez vivre de privations?
—Monsieur, j'ai fait vœu de charité et d'humilité: je suis fidèle à mon vœu.
—Mais, monsieur le curé, je connais des habitants de Montrouge qui ont aussi fait ce vœu-là, et ça n'empêche pas....
—Monsieur, je n'habite pas Montrouge; je suis un homme honnête, pieux, et je sais aimer Dieu sans haïr mon prochain.
A ces mots, il se remet à lire son bréviaire.
Il ne me restait qu'à exploiter le gros monsieur et la grosse dame; ils ronflaient à qui mieux mieux....
Je pris le parti d'éveiller le gros monsieur pour lui demander l'heure: il accueillit ma demande assez peu civilement; mais il était éveillé, et c'est ce que je voulais. J'engageai la conversation, et j'appris qu'il était électeur.... Electeur! hein! monsieur le préfet ... électeur! quelle mine!... Eh bien, pas du tout. Écoutez encore.
—Peut-on savoir de quel côté monsieur votera?
—Pardieu! monsieur, du bon côté.
—Comment, monsieur? lequel?
—Y en a-t-il donc tant?... Celui où se trouve l'amour du roi et une juste liberté!
Et de trois!... Vous avouerez, monsieur le préfet, qu'il est excessivement désagréable de perdre ainsi un temps précieux; aussi, pour l'éviter, je serais assez d'avis de faire surveiller d'abord les deux grands militaires. Ils aiment le roi, c'est bien; ils sont braves, c'est très-bien; mais ils ont combattu les Turcs, et c'est suspect.—Et ce prêtre qui fait du bien, qui n'habite pas Montrouge ... c'est suspect! très-suspect! car, enfin, il ne suffit pas d'aimer Dieu et son prochain: il faut savoir se faire respecter.—Quant au gros monsieur, il avait un air goguenard avec sonbon côté!La grosse dame a rappelé certaine époque où l'on assommait les chiens: j'ai pris cela pour une personnalité. Tenez, si vous m'en croyez, nous dénoncerons toute la voiture; si ça ne fait pas de mal ça ne peut pas faire de bien. Vous voyez ... toujours fidèle à nos principes.
Nous sommes arrivés à ***. J'attends de nouvelles instructions.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
L'HOMME-MOUCHE
MONSIEUR LE PRÉFET,—J'ai reçu vos nouveaux ordres à mor arrivée à ***. Je suis logé d'une manière commode et agréable j'ai surtout un fort joli cabinet où jetravaille.Je mange à table d'hôte, parce qu'on peut mieuxobserver.Le théâtre n'est pas très-bon; mais il faut bien aller quelque part.
Je vous avouerai que je ne goûte pas du tout la manière de voir des acteurs.
Je vous recommande surtout de faire défendre un pitoyable mélodrame, où l'on pend un espion; ce n'est pas que je redoute aucune allusion, mais c'est égal, on n'aime pas à voir ce spectacle-là devant les yeux. D'ailleurs, la pièce est immorale, très-immorale!
Il m'est arrivé ici une scène assez bizarre, mais qui prouve combien vos employés, mes confrères, font bien leur devoir.
Je vous demanderai la permission de vous rapporter notre conversation et les réflexions que nos réponses mutuelles nous suggéraient; car mon confrère m'a communiqué les siennes.
J'étais allé au café prendre ma demi-tasse, parce que cela me donne des idées, agrandit l'imagination; car vous sentez que nous ne pouvons jamais avoir trop d'imagination. Je prenais donc mon café sur la table qui est près du poêle ... excellente place pour un observateur! On domine tout, rien ne vous échappe; on est à peu près caché par le tuyau, et, grâce à cet abri protecteur, on voit sans être vu.
Le café était assez mal composé: des marchands, quelques sous-officiers, de petites gens enfin. Je perdais mon temps, lorsqu'un grand monsieur d'assez mauvaise mine entra dans le café; ses regards observateurs le parcoururent dans tous les sens; puis il choisit une table dans un coin écarté, et demanda d'une voix de stentor ... devinez, monsieur le préfet ... j'ose à peine vous le dire! Il demandale Constitutionnel!Vous sentez bien qu'en province, surtout, quand on demande un journal comme celui-là, on est très suspect. Aussi, je m'approchai d'un air engageant, et lui souris agréablement.
Écoutez, monsieur le préfet; c'est une espèce de scène de comédie.
L'HOMME-MOUCHE.—Monsieur voudrait-il me passer le journal après lui?
L'INCONNU.—Certainement, monsieur, avec plaisir ...(À part.)Voilà un gaillard qui fait un bien mauvais choix en fait de journaux! Tachons d'engager la conversation.... (Haut.) Monsieur va bien s'ennuyer en attendant! s'il prenait un autre journal?...
L'HOMME-MOUCHE.—Monsieur, je vous avouerai que je ne lis que celui-là.
L'INCONNU,à part.—Diable! que celui-là.... Attention! Cethomme est suspect. (Haut.) Monsieur a bien raison: c'est le seul, l'unique qui pense bien.... Seulement, je lui voudrais un peu plus d'énergie.
L'HOMME-MOUCHE,à part.—Ceci devient sérieux, trés-sérieux!...(Haut.)Certainement, monsieur, je lui voudrais beaucoup plus d'énergie.... Car entre nous, ça va mal, très-mal ... n'est-ce pas?
L'INCONNU.—Hum! hum!
L'HOMME-MOUCHE,à part.—J'espère que c'est clair!(Haut.)Parbleu! je le crois bien! ce M. de V***, entre nous, c'est un....
L'INCONNU,à part.—Plus de doute!(Haut.)Comment donc! et ce M. de C***, c'est un paresseux!
L'HOMME-MOUCHE,à part.—Je ne puis décidément plus longtemps supporter un langage aussi opposé à la morale publique....(Haut.)Monsieur, je suis désolé, mais j'ai une triste fonction à remplir ... à remplir envers vous, vu votre manière de penser....
L'INCONNU.—Eh bien, monsieur?
L'HOMME-MOUCHE.—Eh bien, monsieur, je vous arrête!
L'INCONNU.—Monsieur, ne plaisantez pas avec des choses aussi sacrées! Dans cet instant, je suis moi-même disposé à vous arrêter.
L'HOMME-MOUCHE.—Comment! m'arrêter?... Monsieur, connaissez-vous ce signe respectable et respecté? le connaissez-vous?
L'INCONNU.—Quoi! vous seriez?...
L'HOMME-MOUCHE.—Comme vous dites!
L'INCONNU,montrant sa carte.—Le tour est charmant!...
L'HOMME-MOUCHE.—Comment! vous êtes aussi un m....?
L'INCONNU.—Parole d'honneur ... foi d'honnête homme!
L'HOMME-MOUCHE.—Touchez là, monsieur! Sans vous flatter, vous avez été charmant: impossible de réunir plus d'esprit, de finesse et de pénétration!
L'INCONNU.—Et vous donc! comme vous lancez le mot de temps en temps!
L'HOMME-MOUCHE.—Et votrehum! hum!quelle profondeur, quel génie dans votrehum!
L'INCONNU.—Et puis, il faut l'avouer, vous avez tout à fait le ton de bonne compagnie: je vous prenais au moins pour un courtier marron!
L'HOMME-MOUCHE.—Vous êtes trop indulgent!... Si un petit verre pouvait vous être agréable!...
L'inconnu accepta le petit verre, et me mit au fait de quelques petites intrigues d'en je vous donnerai connaissance.
Vous voyez, monsieur le préfet, avec quel zèle nous nous occupons du bien public.
J'attends de nouveaux ordres.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
L'HOMME-MOUCHE
MONSIEUR LE PRÉFET,—Vous avez été instruit de l'accident qui m'a forcé de revenir dans la capitale: ça commence à aller un peu mieux; seulement, les reins sont encore bien faibles.... Enfin, n'y pensons plus!... mais je l'ai échappé belle; une canne grosse comme le bras! Ah! ciel! j'en frissonne encore....
Revenons à nos affaires.
Comme, dans la capitale, chaque instant offre un sujet d'observation, je vais tout bonnement vous tracer un petit journal de ma journée.
Je me suis levé à neuf heures; j'ai appelé mon petit Brisquet.... Quel bon chien! quel chien estimable! monsieur le préfet, vous n'en avez pas d'idée. D'abord, ilrapportetrès-bien; il a un nez ... quel nez! il sent un suspect d'une lieue à la ronde ... et il arrête supérieurement!... je ne fais pas mieux.
J'ai été déjeuner dans un cabaret de la rue Montorgueil. Un cabaret! direz-vous, monsieur le préfet; quel mauvais genre!... Comment un homme de bon ton peut-il fréquenter un tel endroit? Eh bien, détrompez-vous: ce cabaret est quelquefois le rendezvous de jeunes élégants du café deParis, qui viennent y manger des huîtres fraîches et boire du vin blanc. J'attendis quelque temps. Rien ne me paraissait digne de fixer mon attention, lorsque j'entendis du bruit dans l'escalier, et que je vis monter quatre jeunes gens; ils avaient l'air un peu défait: leur toilette était négligée.... J'y suis: ils sortent du bal, du jeu, etc., etc. Écoutons.
—Que demanderons-nous?
—Des huîtres, du vin blanc et une soupe au madère.
—Pas autre chose?
—Ici, il n'y a que cela de supportable.... A propos, mon cher, sais-tu qu'on devrait faire fermer ces maisons honnêtes oû l'onvous vole votre argent, et dont les maîtresses vivent du produit du flambeau! Autrefois, si l'on y allait, on était sûr au moins d'y trouver bonne compagnie ... en hommes; mais, maintenant, qu'y voyez-vous? Des gens fardés, des fripons et même des mouchards!
J'irai là, monsieur le préfet.
L'entretien roula sur les femmes, les chevaux ... le vocabulaire ordinaire de ces messieurs. Ils s'en allèrent en se donnant rendezvous pour le bal de l'Opéra.
J'allai faire un tour aux Tuileries, aux Champs-Élysées ... voir si je ne pourrais pas mal interpréter un pantalon ... ou dénoncer un chapeau. Oui, monsieur le préfet ... n'avons-nous pas eu les habillements politiques: les quirogas, les bolivars, etc.? Je ne remarquai qu'un gros monsieur entrois-pour-cent; j'eus d'abord envie de faire quelque attention à lui; mais j'appris qu'il arrivait de province.... Alors, je vis qu'il était coiffé sans intention politique.
Je fus à la Bourse: c'étaient, comme à l'ordinaire, des entrepreneurs en faillite, des goujats se vendant trois ou quatrecent mille livres de rente, et s'empruntant trente sous pour aller dîner!
Cinq heures sonnèrent. Je me rendis au caféAnglais.Quel désappointement pour un observateur! J'arrive, je me trouve seul; j'espère que la foule va arriver: personne ne vient, excepté un monsieur qui demande un poulet à la Marengo, et un autre un potage à la Colbert.... À la Colbert! il me semble que c'est un peu insultant pour M. de V***; nous verrons. Mais, comme ils étaient seuls, il n'y eut pas de conversation.
Je fus, de là, aux Variétés. Rien de marquant. Mauvaise journée, monsieur le préfet; elle finira mal. Cependant, j'y pense, vous avez toléré une chose bien extraordinaire: votre M. Odry, avec sa chanson des gendarmes! Mais c'est direct, cela, monsieur le préfet, c'est direct.... Les gendarmes n'obéissent qu'à l'impulsion qu'on leur donne; cette impulsion est produite par un autre; remontez à la source, et vous verrez que rien n'est sacré pour M. Odry!
En sortant du spectacle, je fus dans une maison de jeu. Il n'y a guère à observer dans ces endroits (aussi c'est de l'un d'eux que je vous écris, ne sachant que faire de mon temps), parce que les croupiers, etc., sont nos confrères.... Mais quelquefois on voit le jeune homme s'y présenter pour la première fois.... Il rougit, porte à la ronde des yeux timides, et tremble de rencontrer un regard de connaissance; sa vue s'arrête surtout avec crainte sur le banquier ... Si on allait l'expulser, l'empêcher de perdre l'or, fruit d'un emprunt usuraire!...
Le banquier m'appelle; justement, il venait d'entrer un de ces jeunes gens.
—Mon cher, me dit-il (je connais beaucoup ce banquier, nous avonsserviensemble), ce jeune homme a de l'or, beaucoup d'or! mes renseignements sont pris; mais il est timide, il tente la fortune d'une main tremblante. Donnez-lui l'exemple; rendez-nous ce petit service; car, vous savez, vous et nous, c'est tout un. Prenez ces dix mille francs; jouez comme vous voudrez; perdez, gagnez: l'exemple agira sur lui, et il mordra à l'hameçon!
Je pris les billets.... Le banquier s'apprêta à lancer la bienheureuse boule. Le confrère a un poignet d'enfer; c'est comme un coup de pistolet, et ...
(Ici, le manuscrit est interrompu; on lit la lettre suivante:)
MONSIEUR LE PRÉFET,—L'Homme-Mouche n'est plus! un malheur effroyable vient d'arriver! Le banquier allait lancer la fatale boule de roulette; mais, au moment où son bras vigoureux lui donnait l'impulsion, elle lui a échappé des mains, est allée frapper à la tête notre malheureux ami, et il est tombé mort dans mes bras, victime de son attachement à ses devoirs.
Quelle perte, monsieur le préfet!
Je vous envoie ci-jointe une lettre, sa carte, sa médaille, etc., etc.
Si vous aviez de confiance en moi pour me donner sa place (car il avait un grade au-dessus de moi), je vous en aurais la plus grande obligation.... Il y a huit ans que je végète dans les emplois, et, étant aussi bien élevé que le défunt, je puis prétendre à le remplacer.
J'ai l'honneur d'être, etc.
TRANSLATOR'S NOTE
The Brussels edition of the Memoirs, which has been taken as the basis of this translation, ends with p. 571 of the present volume. The three chapters which follow are taken from the eighth volume of the Paris edition of theSouvenirs,1855, in order to arrive at a more convenient finish. The last chapter of the eighth volume of the Paris edition has been here omitted, as it concerns itself mainly with a recapitulation of the story of the Wars of the Roses.