Que de gens, ô grand Dieu,Soulevés en tout lieu,Conspirent pour me nuireQue d'ennemis jurésContre moi déclarésS'arment pour me détruire!...
Que de gens, ô grand Dieu,Soulevés en tout lieu,Conspirent pour me nuireQue d'ennemis jurésContre moi déclarésS'arment pour me détruire!...
Que de gens, ô grand Dieu,
Soulevés en tout lieu,
Conspirent pour me nuire
Que d'ennemis jurés
Contre moi déclarés
S'arment pour me détruire!...
Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris la haute portée et le lumineux symbole:
—Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié(et par conséquent le nom allemand);que ton règne vienne(avec celui de l'Allemagne);que ta volonté(celle de l'Allemagne)soit faite sur la terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien(trempé de champagne).Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.(Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne nous pardonne pas davantage.)Ne nous laisse pas tomber dans la tentationd'épargner tes ennemis (et les nôtres),mais délivre-nous du Malin(l'Anglais, le Belge et le Français).Car c'est à toi(et à nous)qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen!
A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée, représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis avec vous tous les jours.» (Matth., xxviii, 20.)
Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique jouaHeil Dir im SiegerkranzetMuss i denn zum Stædtele raus, tandis que nous nous formions pour le départ. Mais si leSedantagne fut pas pour nous un jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand.
Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain. La paix serait signée avant trois semaines.
Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis. Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion duSedantag. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée, et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale, l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes, dont le maire.
Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda, mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à plusieurs pas de distance.
—Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement le général von Zillisheim.
—Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit confondu de servilisme le major von Nippenburg.
—Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von Zillisheim.
—Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans?
—Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire, l'insulteur de notre grand Frédéric.
—Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.
—Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau était notre compatriote.
—Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.
—Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de Genève.
—Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin, dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or, Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne. Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme quoi ses cendres nous appartiennent.
—C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc un grand homme de plus!
—Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès, celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel chef-d'œuvre, lesConfessions. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie qu'était alors la France?...
—Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz.
—Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute peut-être,den grossen Preussen, le grand Prussien Chean-Chagues Rouzeau!
Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes solennellement les armes au tombeau vide.
—Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!
Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand, disciple de Gœthe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de Werther.
Cela me rappela le malheureux Kœnig. Il eût aimé cette promenade dans le parc d'Ermenonville.
Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire. Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous accompagner, il parut passablement vexé.
—Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!...
Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon.
Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante, innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie, continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là, dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement, que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches, nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.
Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre Schimmel et connaître ses impressions.
—Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.
—Où sont nos armées? demandai-je.
—Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile droite.
—Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui devraient pivoter autour de nous.
—C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain.
—Et les Français?
Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.
—Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.
Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery, Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois, Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui les bordaient partiellement.
Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière, l'immense capitale Paris,das grosse Paris, but de tous nos efforts et fleuron de notre victoire.
La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le colonel von Steinitz.
Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre ses favoris d'un abondant sourire.
—Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être au bout de nos peines.
S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné, il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis, occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche triomphale dans la débâcle de la France.
—Et Paris? demanda le major.
—Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest, là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand nous voudrons.
Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en effet, qu'à cueillir.
—Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel.
—Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu près sans accident de terrain.
—Et comme moyens de défense?
—Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions allemands que d'artilleurs français.
—Comme troupes mobiles?
—Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous disperserions d'une chiquenaude.
—Donnerwetter!jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête de votre régiment!...
Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir agita sa lippe inférieure.
Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière déclinante du soleil.
Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même route et en même orientation.
Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il, de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre, hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque de couche de nos fusils.
Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières s'y éteignirent.
Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.
Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.
L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée, semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard. Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages: Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en avant sur Paris.
Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après, le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.
Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent, débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent. Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué.
La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force.
Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à l'assaut des hauteurs de Penchard.
Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables dela Marseillaise. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.
Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne fléchissaient pas.
Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient dû être abandonnés.
Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du terrain.
Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il se faisait extraire au poste de secours.
—Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.
On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang. Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.
Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf.
Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade étaient sur la route de Barcy.
La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval.
Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut Commandement.
—Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi pense-t-il?...
Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis de fanions et de fusées.
L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes, meules brûlaient comme des torches.
A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets différents.
Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions, rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans l'anéantissement d'un soleil de plomb.
Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec fureur quelques heures plus tard.
—Donnerwetter!... Vous n'entendez pas?... La canonnade française avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux kilomètres vers la râperie...
Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du colonel.
Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf, l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger, confia pour la journée le commandement de la compagnie au premier-lieutenant Poppe.
—Etes-vous blessé? me demanda Schimmel.
—Non. Et vous?
—Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck nous a-t-il fourrés?
Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly, avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes.
Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie légère, et il était bien difficile de différencier dans ce tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements français, et cela devenait tout à fait alarmant.
—Ils avancent, murmurait Schimmel.
A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.
Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly. Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin, l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de cercle.
—Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!
Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à ce sujet.
Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le nord-est:
—Ecoutez!...
De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.
—C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos retranchements. Il était temps!...
Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines.
—Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui vient si juste à point à notre secours?
—Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major.
—Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais bien aussi que cet excellent renard deGeneraloberstdevait leur ménager quelque tour de sa façon!...
Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et poussant de sonores acclamations.
Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le nord-est, les batteries du IIecorps débouchaient également la gaie pétarade de leurs canons de campagne.
Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de demander:
—Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce IIecorps?
Le major von Nippenburg répondit:
—Eh bien, mais... il vient du sud...
—Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous.
Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet, persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord.
—Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers.
—Il avait passé la Marne?
—Oui.
—Et il l'a repassée?
—Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées.
—On a donc dégarni le front d'offensive?
—Apparemment.
—Mais alors...?
Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude.
—Alors... que se passe-t-il là-bas?
Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le bras vers le sud, dans la direction de la Marne.
—Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de l'armée en dépend.
Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave.
Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout sanglant:
—LesFranzosentiennent le carrefour et enlèvent la râperie!...
—Faites tirer sur la route, nous ordonna le major.
—Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux. Nos troupes sont trop mêlées aux Français.
—Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix reprendre la râperie.
Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré.
—J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le com... le commandement...
—Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé.
—Alors Tintenfass...
—Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent.
—Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus... Prévenez le colonel...
Il étouffait et rendait le sang.
Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces, qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie.
Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers l'est.
A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu, d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts.
Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos tranchées.
Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient; trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là, mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade était intense du côté du plateau d'Étavigny.
Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que, si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly.
Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux. Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en vidant des bouteilles.
—Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à sa place!...
Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet, faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le cœur à piller.
Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.
Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:
—Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre paillasse, foutez le camp!
Il faisait pleine nuit.
—Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi.
—Les Français!...
Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le carnage nocturne continuait.
Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu de sang.
Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides. Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion.
—Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus être drôle du tout!
Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres, surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements, obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes, avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.
Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés, fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en bouillie. Je m'approchai.
—Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas?
Il ne voulut pas me regarder.
—Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les junkers et les bourgeois!...
Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.
On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait aussi les membres coupés provenant du hangar.
La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous, dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes. Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites. L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.
—Venez, me dit Kaiserkopf.
—A vos ordres, monsieur le capitaine.
—Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec moi comme fonctionnaire adjudant.
Il était pâle et ne proférait plus de jurons.
Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes, de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait, qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient, verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.
On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors de l'entrée en Belgique: leGeneraloberstvon Kluck. Plongé dans sa sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre salut militaire.
Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de l'Adjutantur.
—Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles nouvelles d'Etrépilly?
—On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie française abîme nos effectifs.
—Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.
La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce que j'en pus comprendre me terrorisa.
—Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre IIecorps. Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant vers Kaiserkopf.
—Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant peut-être à la mort de Schlapps.
—Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où tout cela sort-il, on n'en sait rien.
—Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit divisions.
—Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach.
—Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von Kluck a dû ramener encore le IVeactif. Ce corps vient d'entrer en ligne du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.
Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille: l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux, armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre, miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons, tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves, accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant, enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau, vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques, renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.
Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait:
—Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom monsieur le général?
Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle:
—Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.
Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois.
Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous; mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension, secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre.
Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef, se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant, et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail, arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant, refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.
Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni même de la «Garde à la Seine»! A notreGarde au Rhinles Français répondaient par laGarde à la Marne!
Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.
—Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de tués.
Les deux artilleurs sortirent.
—Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.
La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres des fenêtres ouvertes.
—Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.
Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach, complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes cramoisies.
A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué. Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles.
Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.
Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.
—Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me coupera la main plus tard.
Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient lourdement de dormir. Incapables de fermer l'œil, les officiers faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.
Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «Wer da?»
Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois bœufs et monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith, tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un œil rouge sur la terre où se fracassaient les humains.
Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq.
Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs, saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur cœur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des pointes de foudre, trouaient la rafale.
Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche. De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.
Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut plus qu'à le couvrir de terre.
Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité, mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord, vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la canonnade; c'est là que se produisait le choc du IVecorps actif et des nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.
Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps l'artillerie française redoublait de furie.
—C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.
Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là, hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement:
—En voilà déjà qui se retirent.
Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.
Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité.
—Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il sourdement.
Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les volontés. Bientôt on apprenait que le IVecorps, du côté de Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures, une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde branche de l'étau qui se refermait sur nous.
Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes. Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et prendre en écharpe nos retranchements.
C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier:
—Je suis touché... Adieu, amis!
Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante.
Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel éloge.
Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les voitures disloquées.
—Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah! fatalité!...
Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria:
—Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard!
J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre, brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.
—Tausendhenkerpotzsacram....
Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré.
Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche.
Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre.
Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux.
—Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez vous? me demanda-t-il.
—Personne, monsieur le colonel.
—Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass?
—Tué, fit un sergent.
—Le lieutenant Korf?
—Disparu.
—Wachsmann?... Schuster?
—On ne sait pas.
Il se retourna vers moi:
—Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois?
Je répondis:
—Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le colonel.
—Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres, en direction de Villers-Cotterets.
—Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil, malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque déchiré ma main droite barbouillée de sang.
Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un caisson et trois chevaux.
Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes, sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.
J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros sanglots et pleurant tragiquement.
—Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous blessé?
—Non, monsieur le commandant...
—Alors que faites-vous là?
—Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça! fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des choses pareilles...
Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant: