The Project Gutenberg eBook ofNach Paris! Roman

The Project Gutenberg eBook ofNach Paris! RomanThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Nach Paris! RomanAuthor: Louis DumurRelease date: January 15, 2012 [eBook #38581]Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, andthe Online Distributed Proofreading Team athttp://www.pgdp.net*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS! ROMAN ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Nach Paris! RomanAuthor: Louis DumurRelease date: January 15, 2012 [eBook #38581]Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, andthe Online Distributed Proofreading Team athttp://www.pgdp.net

Title: Nach Paris! Roman

Author: Louis Dumur

Author: Louis Dumur

Release date: January 15, 2012 [eBook #38581]

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, andthe Online Distributed Proofreading Team athttp://www.pgdp.net

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont écrits avec un tréma, p.e. «wæren» au lieu de «wären». La ligature œ a été également conservée pour les mots qui en allemand ne prennent pas de tréma, p.e. «Kœnig» au lieu de «Koenig».

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont écrits avec un tréma, p.e. «wæren» au lieu de «wären». La ligature œ a été également conservée pour les mots qui en allemand ne prennent pas de tréma, p.e. «Kœnig» au lieu de «Koenig».

DU MÊME AUTEUR

Le Boucher de Verdun, roman.    1 vol.

LOUIS DUMUR

ROMAN

logo

PARISALBIN MICHEL, ÉDITEUR22, Rue Huyghens, 22

Tous droits réservés

IL A ÉTÉ TIRÉ25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDENUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMANUMÉROTÉS DE 26 A 600

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

Copyright 1919, byLouis Dumur

Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec quelques officiers allemands internés. L'un d'eux me parut assez naïf et moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilisé dès le début de la guerre, deux fois blessé, il avait été fait prisonnier à Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilités. Il avait, en Prusse, une famille qu'il désirait retrouver et une fiancée que, bien que fort détérioré, il comptait encore épouser. Je ne donne ici que la première partie de ses souvenirs. Elle se termine à la Marne et à sa première blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire davantage, déclarent avoir reçu ou trouvé un manuscrit, rapporter mot pour mot un récit ou l'avoir transcrit sous dictée. Je ne dirai rien ne semblable. Je ne prétends point reproduire, ni suivre pas à pas la relation de mon narrateur. Je me suis borné à prendre des notes. Après quoi, me substituant à mon Boche, je raconte à mon tour son histoire, à ma manière.

Qui m'eût dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les ruines pittoresques du vieux château de Halle et que, tout le long de la Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits roux, ses édifices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom, disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public joyeux circulait en vêtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux étalages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grün ou au Ratskeller, que les casquettes des étudiants émaillaient de leurs couleurs bruyantes les tonnelles du Jægerberg et que les touristes et feutres verts, affluant déjà de partout, peuplaient les hôtels, animaient les salles des musées ou passaient respectueusement devant la statue de Hændel, qui m'eût dit que, peu de semaines plus tard, ce paisible séjour se bouleverserait tout à coup de rumeurs belliqueuses, retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hérisserait de baïonnettes et frémirait tout entier au roulement des tambours et sous le grondement régulier des trains militaires?

Tout fier d'avoir heureusement terminé ma première année d'université, je me disposais à jouir d'un repos bien gagné dans notre belle propriété estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bière que j'avais dû ingurgiter durant ces études, non moins que les livres lus, les cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agréable devoir. J'avais en outre rapporté de Halle une balafre, que j'exhibais orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de l'oreille, ne constituait pas un moindre témoignage de mon assiduité aux auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande.

Je me prélassais donc sans scrupule et fort content de moi-même dans la quiétude de cet heureux début de vacances, fumant tout le jour de gros cigares de Brême à bague dorée, agaçant mes sœurs, caressant mes chiens, saccageant à coups de stick les fleurs du parc, inspectant les domaines paternels, pêchant la truite dans l'onde jaillissante de l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit bourg.

—Comme il est bien! comme il est distingué! murmurait-on sur mon passage.

—Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerçants du lieu, ployés sur leur ventre à l'entrée de leurs boutiques.

Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait.

D'autres fois, digérant dans ma chambre, je passais un coup d'œil désœuvré sur mes livres, j'en parcourais les rangées et les titres, reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Gœthe, mon Kœrner, mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et monKommersbuch, sans négliger ces ignobles romans français dont tout étudiant qui se respecte se doit de détenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothèque. J'évoquais, dans la fumée du tabac, l'honorable silhouette de mes maîtres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous débrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter à l'idéalisme allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la création de l'Empire; le Geheimrat von Trümmerhaufen, professeur d'histoire moderne, qui, de son geste décisif et de sa parole péremptoire, nous initiait aux doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'économie politique, alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce anglais; l'érudit Anton Glücken, doyen de la faculté et non moins pourvu que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art et nous révélait les beautés de l'architecture gothique, cette pure émanation du génie allemand, comme il se faisait fort de nous le démontrer. Parvenu dans ces sereines régions, il m'arrivait alors de songer lointainement à ce que pourrait être le sujet de ma future thèse. Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthétique? Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais déjà le jour où, cette laborieuse épreuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor.

D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou à plume de coq de bruyère et empaumant la canne à corne de chamois, j'allais excursionner dans la fraîche vallée de l'Ilse ou à travers les sites romantiques du Harz. Je longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret à de plus importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken, d'où se découvraient à mes yeux enchantés, comme sous le coup de balai des sorcières de Walpurgis, le panorama grandiose des forêts et des gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la Rosstrappe, la plateforme légendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine immense bordée de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre légère et bleue des tours de Magdebourg.

Mais, le plus souvent, pris de velléités plus sociables, je me dirigeais sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche ombragée m'y conduisaient. Dans le décor séculaire de ses monuments, la petite cité mélangeait avec grâce ses maisons médiévales à ses villas modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majesté de l'histoire. Goslar! C'est là qu'avaient séjourné Henri et Barberousse; c'est là que l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf cents ans, le trône impérial du XIIesiècle. Mais c'était là aussi,—et voilà principalement ce qui m'y attirait,—c'était là que résidait la belle Dorothéa von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto von Treutlingen, blonde, rose, grasse, âgée de dix-neuf ans et, par-dessus tout, ma fiancée.

Fiancée, c'était peut-être beaucoup dire: nous ne l'étions encore que secrètement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon père, le conseiller de commerce Hering, et ma mère, Mmela conseillère de commerce Hering, toléraient mes assiduités, semblaient m'autoriser à considérer mon choix comme agréé et à libérer ma conscience du soin d'en dérober l'expression sous un trop prudent mystère. J'étais heureux et j'étais ardent.

Ma belle Dorothéa habitait une jolie villa située non loin de la Maison des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de chaleur inondait mon cœur. Le carillon de mon coup de timbre se mêlait au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit salon, décoré de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser sur son poignet charnu.

—O Dorothéa, disais-je, encore deux ans d'université et je serai docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous marier.

—Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid, j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de bière?

J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants.

Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos mœurs universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs, les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie, sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés de devises, les chants duKommersbuchvociférés en chœur, lesGaudeamus, lesSsassa geschmauset, lesAlt Heidelberg, les cris et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire:Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!et les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une seule fois au vomitorium.

—Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration. C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre.

—Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je, j'espère bien y arriver.

Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois l'histoire de ma balafre, ma première balafre.

Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment position devant mon adversaire. «Silentium für die Mensur!» criait l'arbitre. Les seconds se garèrent. «Auslegen!» commanda le directeur du combat. Les rapières se mirent en garde. «Los!» Patata! patata! rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre, éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept «sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie», quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse. Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi, sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas.

La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé. Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait:

—Tu es un héros!

Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non moins noble à mes yeux: l'amour.

C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture duBerliner Tageblatt, pendant que mes sœurs brodaient sagement au crochet et que ma mère, Mmela conseillère de commerce Hering, penchée sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance. L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence.

Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues.

C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à six heures.

Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père.

Celui-ci, abandonnant sonBerliner Tageblattqui resta largement étalé sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front, prononça ce seul mot:

—Mobilisation.

—Ach was?s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret à vis.

Mes deux sœurs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit de ma subite importance.

—Ja wohl, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père. Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est claire. Devant les complications de la situation internationale, notre gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à mobiliser l'armée allemande.

—Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mère anxieusement.

—Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien.

—Que dit leBerliner Tageblatt?

—LeBerlinerpense que les événements sont très graves, que l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa poudre sèche, tenir son poing haut dressé et empêcher ces taquins de Français et ces bandits de Russes de se moquer de nous.

—Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre.

—Bien dit! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses aillent si loin; il suffit généralement de parler fort pour que cette vermine s'apaise aussitôt.

—Dieu le veuille! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi.

Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux battants la porte de la salle à manger et annonçait:

—La table est couverte.

Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit, à cette intéressante conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soirée qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pêche du matin, les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles, tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût remontré à M. de Bethmann-Hollweg. Ma mère s'affolait, s'énervait, posait vingt fois les mêmes questions, ne parvenant pas à comprendre comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces assassins de Serbes. Mes sœurs criaillaient, péroraient, enfilaient leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude.

—Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon père.

—C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir.

—Quel âge avez-vous, Johann?

—Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce.

—Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps?

—Le dix-septième, monsieur le conseiller de commerce, celui de Dantzig.

—Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre.

—C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits enfants.

—Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil, vous serez en mesure de les embrocher à leur tour.

—Quelle horreur! glapit ma mère, toute prête à prendre une crise de nerfs.

Mais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se fit peu à peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes vacances interrompues.

Malgré ces prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne dormis guère. Je songeais à cette grande caserne de Magdebourg où, au sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percés de centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume Iersur un socle de stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambrées de soldats, une par escouade, avec les lits plats alignés et les files d'armoires à l'ordonnance; je me remémorais le drill épuisant et le pas de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille. Puis, c'était le champ de manœuvre, à une heure de la ville, avec ses baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des sous-officiers, au rez de chaussée de l'aile gauche de la caserne; le casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant, son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour, sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes supérieurs.

Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes manœuvres d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché, contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé, couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de la conscience que j'étais une unité de ce vaste ensemble, un rouage de cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle, je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son apothéose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui clôtura ces manœuvres de l'Elbe, j'eus défilé, la jambe haute et le pied tendu, en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement, devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II, j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous côtés les éclats des cuivres tonnant leDeutschland, Deutschland über alles, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand.

Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur? Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute animée d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait être mon sort, et avec le mien celui de mon régiment, celui de l'armée, celui de l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le colonel von Steinitz, entre ses favoris à l'autrichienne? Quels discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases? Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumüller, mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe, plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel, couturé comme un damier, le lieutenant von Bückling, élégant, corseté, pommadé et le monocle à l'œil, le sergent-major Schlapps et le vice-feldwebel Biertümpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wacht-am-Rhein, pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes enflammées de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline et le ménagement de la hiérarchie, je pouvais nommer mes amis, le lieutenant Kœnig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son nom était long et sa noblesse parcheminée? J'étais resté sans relation avec eux tous, sauf Kœnig, avec qui j'avais échangé quelques billets et, naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de vœux.

Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que l'inquiétude commençait à m'oppresser et que je me retournais dans mon lit sans dormir. Au canon des manœuvres se substituait étrangement dans ma tête le canon de la guerre: la guerre dont je me représentais déjà en images vives le tumulte et l'ardente mêlée! Je sentais peu à peu venir le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de sueur: j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était froid sur la table et le soleil inondait ma chambre.

L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus m'empêcher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma cantine.

Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d'affection non sans étonnement, vu ma visite de la veille.

—Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze jours.

—Mon Dieu, Wilfrid, où allez-vous?

—A Magdebourg.

—Qu'allez-vous faire à Magdebourg?

—Je suis appelé pour une période d'instruction militaire.

Ce pouvait être vrai. J'avais, en effet, à accomplir encore, à la suite de ma libération, deux périodes de huit semaines pour être nommé officier de réserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication. Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d'une émotion trop naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux:

—Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je suis appelé: je crois qu'il va y avoir la guerre.

—La guerre? s'exclama-t-elle bouleversée. La guerre!Herrgott!

Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier:

—Papa! papa! il va y avoir la guerre!...

Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du «strictement secret» de l'ordre de mobilisation.

—Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux.

—Herrje!que vais-je devenir?

Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. Il me plaisait de la voir pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant pas qu'il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellement pour la guerre.

—Je vous rapporterai des bijoux français, fis-je. Car j'espère bien avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous, paraît-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en voit, dit-on, ornés de boucles d'oreilles.

—De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs.

—Je vous en enverrai, déclarai-je.

—Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez?

Cela me rappela le cri du cœur de Marguerite, dansFaust, lorsqu'elle découvre la cassette apportée par Méphistophélès:

Wenn nur die Ohrring' meine wæren!1

—Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales datées de tous les lieux de nos victoires.

—Mais, dit-elle, si c'est vous qui êtes tué?

—Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre vie.

—Oh! plus que ça, gémit-elle, jusque dans l'éternité!

C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure, fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je lui contais l'histoire de ma balafre:

—Tu es un héros!

Doux souvenirs! moments inoubliables!

Et quand fut venu celui de la séparation et qu'après lui avoir fait jurer à nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre, j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un miel à mes lèvres le goût de son premier baiser sur la bouche.

O ma Dorothéa!

Il avait été décidé, pour ne pas prêter aux commentaires de la population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait à cinq pas de distance, portant ma valise.

Le train s'annonça. Nous le vîmes paraître au déclin de la courbe. Il vint se ranger le long de la petite gare. Il était passablement plus long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe. Des chants sortaient des wagons de troisième.

—Einsteigen!... Fertig!

—Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours!

Le train s'ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann ôtait dignement sa casquette.

Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie.

Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient, pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant. J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune idée?

Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur présence ne souleva nulle curiosité.

Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge.

J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud. J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros von Pumplitz, surnommé Falstaff.

A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes voisins.

Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes. Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à Vienne avait reçu ses passeports.

La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la Serbie, annonçait-on de Vienne à laGazette de Magdebourg, a été rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme.

Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en chantant laWacht am Rhein. Devant l'ambassade de Russie des cris hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et l'ambassade d'Angleterre.

Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données, datant du jour même:

Berlin, 27 juillet.—S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à Berlin.

Copenhague, 27 juillet.—Le président de la République française, interrompant son voyage, a pris la décision de revenir immédiatement en France.

Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi?

Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus attentivement une douzaine.

Vienne et Berlin, écrivait laNeue Freie Presse, mêlent aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité.

Cette guerre, exposait laZeit, décidera du sort de l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie; de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de l'Europe, si la Russie bouge.

LesDernières Nouvelles de Munichdisaient:

L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe, ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la Duplice.

L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait laDeutsche Tageszeitung. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit préparée jusque dans ses moindres détails.

Et laNational Zeitunginsistait, dirigeant plus particulièrement son avertissement du côté de l'Ouest:

La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de 1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la France. Tu l'as voulu, Georges Dandin!

C'était ce qui s'appelle envoyé!

La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits, laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me parut suspect.

LeDaily Chronicledisait:

Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas directement intéressées dans le conflit.

La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me semblèrent fort justes sur la situation.

L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les torts, décidait lePopolo Romano. L'attitude de l'Autriche à l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte.

Et laTribuna, le journal gouvernemental, commentant le voyage du président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait:

La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement échoué.

Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en déclarations catégoriques:

Pour le prolétariat allemand et international, écrivait leVorwærtsle 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière; il veut une politique qui garantisse la paix.

Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la frontière, répondait dans son organe l'Humanité:

Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité, c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde.

J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule.

—Guten Abend, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg?

C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je fréquentais la maison pendant mon année de volontariat.

—Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de passage.

—Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg?

—Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites sœurs grandissent.

—Tant mieux, tant mieux, Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle, je crois?

—A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.

—Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher!

Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de cruchons, il demanda:

—Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles? L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre?

—Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre?

—Naturellement.

—Et la médiation des puissances?

—Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera qu'une bouchée.

—C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie?

—La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal.

—Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous intervenons!

—Eh bien, nous intervenons.

—Vous croyez donc aussi à la guerre européenne?

—J'y crois aussi.

—Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.

—Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix. Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que tout rentre aussitôt dans l'ordre.

—Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas aujourd'hui à Berlin pour cela?

—Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire, l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester neutre.

—C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre?

—Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne comprenne cela.

—Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive?

—C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste deVorwærts, fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre.

Et comme j'avais un geste d'incrédulité:

—Vous verrez, affirma-t-il.

Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge de district Obercassel continua:

—C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper sérieusement de la Chine.

—C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé.

—Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette colossale trilogie.

Il prononçait tout cela tranquillement, l'œil doucement émerillonné, en ingurgitant à petits coups sa bière blonde.

—Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous n'avez encore rien reçu?

J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret.

—Non, dis-je en rougissant.

—Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà partis.

—Quand?

—Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant.

—Vous les avez vus?

—Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26erégiment d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il s'est embarqué à la gare de Neustadt.

—Et le 183e?

—Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183eque vous êtes incorporé?

—Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de réserve.

—C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant?

—J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le conserverait dans une campagne.

—Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il placidement.

Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et demie.

Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner.

—Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de Paris!

La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme, montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.

J'aperçus tout d'abord le lieutenant Kœnig, occupé à dénombrer un amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à lui.

—Tiens, Hering!Wie geht's, bester Freund?

—Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements.

—Hein! Qui nous aurait dit aux dernières manœuvres...

—Alors quoi? Nous partons?

—Nous partons. Mais quand,das weiss ich nicht. Le colonel reste mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre?

—Avant-hier.

—Parfait. Avez-vous vu le capitaine?

—Pas encore. J'arrive.

—Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme extraordinaire.

—Qui ça, Braumüller?

—Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon étonnement:

—C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active.

—Le régiment n'est plus ici?

—Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.

—Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces syllabes sonores.

—Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira... c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau.

—Qu'a-t-il de si extraordinaire?

—Vous verrez. A propos, fit Kœnig, ce n'est pas la peine de sortir votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure.

—C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là, demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins, un demi-bataillon.

—Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième.

—Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez.

—Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.

Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me semblait un chiffre énorme.

—Kanonenfutter, murmura philosophiquement le lieutenant Kœnig. Ah! les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos: l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent cinquante hommes!

Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage.

Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les corridors.

Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos.

—Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps. Vous ne vous plaindrez pas!

—Le feldwebel est absent?

—Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour les cantonnements.

—Où?

—Je n'en sais rien.

—Quand partons-nous!

—Je n'en sais rien.

—Mais, savez-vous au moins si nous partons?

—Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête.

—Quel remue-ménage!

—Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes.

Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son front moite.

Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets, de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les nœuds de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles, servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics, dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel.

J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et d'autant de pantalons.

—A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi?

—Pas d'un pouce, Stich.

—Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme un gant.

Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet dans la grande glace de Schlapps.

C'était le fameux uniformefeldgrau, dont j'avais déjà porté un spécimen aux manœuvres.

La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux. Tout y étaitfeldgrau, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient le collet et les parements.

—Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me semble que ça va!

—Ça va.

—C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez pas à la parade, vous allez à la guerre.

Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres, sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de retour chez le feldwebel, j'y trouvai Kœnig qui m'attendait.

—Et maintenant,mein lieber, allons voir le capitaine Kaiserkopf.

Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon, en gardait l'entrée. Au passage de Kœnig, l'homme rectifia la position et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par l'ordonnance.

—Monsieur le capitaine est-il là?

—A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là, avec le vice-feldwebel Biertümpel.

Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué, corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette figure énergique et féroce.

Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix éraillée du vice-feldwebel Biertümpel:

—Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf, Siegfried...

Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent, roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi. J'en profitai pour m'annoncer:

—Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!

Il aperçut en même temps Kœnig qui le saluait; il lui tendit deux doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa moustache, tandis que Kœnig prononçait:

—Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui.

—Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est pas une raison.

—Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est une indication.

—Schœn, Schœn.Voyons ses notes, Biertümpel.

Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier:

—Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son œil gris. Superbe balafre.

—S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en lui présentant la feuille qui me concernait.

Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.

—Ah! voyons...Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering, c'est bien ça... octobre 1912...stimmt... Tenue, bonne; instruction militaire bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort sur la baïonnette?Teufel!voilà qui est mauvais, monsieur Hering, voilà qui est très mauvais! La baïonnette,Donnerwetter!c'est capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands;Schœn. Vous avez été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très bien; ce n'est pas mal... Mais,Donnerwetter!il y a encore quelque chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...

Il engoula une ample rasade, puis continua:

—Donnerwetter!dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela, monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas.Donnerwetter!que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manœuvrer proprement sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après moi: Hourrah!

Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai avec un souffle que je ne me connaissais pas:

—Hourrah!

—Hourrah! nom de Dieu! hourrah!

—Hourrah!

—Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur Hering.

Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais je n'en répondis pas moins avec subordination:

—J'en boirai davantage, monsieur le capitaine.

Le lieutenant Kœnig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau:

—Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce Karl Hering est plusieurs fois millionnaire.

Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra aussi aimablement qu'il lui était possible:

—Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille. Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça,Sacrament!et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement.

Et se levant solennellement de derrière son bureau,—sa stature me parut énorme,—il prononça en faisant le salut militaire:

—Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté l'Empereur?

Je répondis d'un ton pénétré:

—Je le suis, monsieur le capitaine.

—Pour la patrie allemande?

—Je le suis, monsieur le capitaine.

—Pour votre capitaine?

—Je le suis, monsieur le capitaine.

—C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors de la dernière manœuvre impériale. Je ne puis vous donner de demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande!

L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel reprenait d'une voix rauque:

—Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius...

Kœnig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait.

—Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour vous.

—Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant!

—Je vous répète que vous avez fait bonne impression.

Je compris alors la tactique de Kœnig et pourquoi il avait tenu à assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le remerciai vivement de son amitié.

—Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper. Voulez-vous que nous allions au casino!

—Ce serait avec plaisir, fit Kœnig, mais depuis trois jours, mon cher, nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre.

En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes hommes.

—Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier.


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