VII

Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf, s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:

—Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais, puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages de la guerre.

Déployant un papier, le bourgmestre ajouta:

—Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:

Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout acte de violence commis par un seul civil serait un véritable crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des femmes et des enfants.

—Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la maison communale. Rompez!

Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans, effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits, des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants d'écuelles, de pots et de casseroles.

Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin, s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.

Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.

Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la paix serait bientôt signée.

Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches meuglaient.

Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule, s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore l'effervescence.

Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes propres yeux,—et cela j'en jurerais devant un tribunal,—je vis, à une fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant d'une voix terrible:

—Man hat geschossen!2

Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient dans la poussière.

—Man hat geschossen!... man hat geschossen!...hurlaient les nôtres. A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...

On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.

—Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!

—C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de Belges n'ont que ce qu'ils méritent.

—Mais, fis-je interloqué...

—Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en verrons bien d'autres!

Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église. Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.

Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.

—Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira, monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...

—A mort, le curé!... à mort!...

Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul, au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.

—A mort, le curé!...

Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui passa un nœud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le troupeau des femmes mortes ou évanouies.

Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému, je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un piquet de nos braves Magdebourgeois.

J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose: quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf. Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se montrait fort satisfait.

Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.

J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de Tacite ou de César les amphigouris ponctués deDonnerwetter!et dezum Teufel!de mon chef.

Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Kœnig. J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp retranché d'Anvers.

Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature, figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de fer.

Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat, donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras commençait.

—Donnerwetter!C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la députation des autorités... nous procédons à l'Einquartierung... à la mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit... nous...

—Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?

—Après,Donnerwetter!... Eh bien, après nous surprenons des manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes... nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...

—Des coups de feu, monsieur le capitaine?

—Vous ne les avez pas entendus?

—Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement entendus.

—Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats de Sa Majesté.

Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée allemande.

Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils, cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.

Le lieutenant Kœnig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure défaite.

—Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce village.

—Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la guerre,Donnerwetter!Si ces brigands de Belges n'avaient pas commencé...

—Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que moi.

—Que voulez-vous dire, lieutenant Kœnig?

Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards étaient fixés sur Kœnig, dont on connaissait l'impressionnabilité et dont on appréhendait un esclandre.

—Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire, fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le privilège de porter l'épée d'officier prussien.

—Ah çà, lieutenant Kœnig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge de colère.

—Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne suis qu'écœuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme et dans mon honneur de soldat.

—Zum Teufel!... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du Rhin, vous!...Potzdonnerwetter!Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un véritable Prussien.

Kœnig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.

Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant:

—Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

—Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous coucher!

—Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

—Taisez-vous!

—Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...

—Taisez-vous, nom de Dieu!...

Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule, entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:

—Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens... Pensez que si vous poussez plus loin les choses...

Kœnig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans la voix, cria:

—Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!...

—C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant Poppe.

—Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.

—Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Kœnig, dépassant désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils, mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes; puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné, vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge; vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans, fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze villes et cent quatre-vingts villages.

Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée, apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang, Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dansFaust, le démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard, disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus de rage et ne demandaient qu'à cogner.

—Vous êtes tous des misérables! leur criait Kœnig enflammé de passion. Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom allemand!

A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés. Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au visage.

On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant Derschlag.

Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent, sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.

—Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à l'autrichienne, le colonel von Steinitz.

—Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Kœnig, que voilà, n'est pas content du tout...

—Pas content? Et de quoi?

—Pas content de ce que nous faisons en Belgique.

—Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous valent déjà nos armes?

—Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Kœnig n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des termes qui... en des termes que,Donnerwetter!... en des termes intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités d'assassins, de brigands...

—Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.

Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges et en évaluer la gravité.

Kœnig ne faisait pas un geste et semblait absent.

—Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel, lorsque ce fut à peu près fini.

—Rien, monsieur le colonel.

—Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés?

—Je la reconnais.

—Et vous ne les rétractez pas?

—Je ne les rétracte pas.

Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain dédain:

—Je vois, vous êtes un humanitaire.

—Non, monsieur, je suis un soldat.

Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se passer, je me sentais absolument bouleversé.

Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, revenant sur Kœnig et le regardant dans les yeux, il reprit:

—Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus? Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de cœur s'adonner à une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»

—On ne les leur laisse même pas, murmura Kœnig.

—Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et, ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur lesLois de la Guerre continentale?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources matérielles et morales».

Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure, en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:

—«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement de ces sévérités.»

Puis il ajouta:

—Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut Commandement.

Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.

—Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au général.

Blanc comme un mort, Kœnig serrait les dents, et pas un muscle de son visage décomposé ne tressaillit.

—Ich habe die Ehre... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.

Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où pleuraient toujours les prisonnières:

—Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop.

Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent, sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés sur l'Allemagne.

J'étais très inquiet de Kœnig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le malheureux Kœnig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se désintéressait de son sort.

Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Kœnig, et, bien que je fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction. J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait entraîné son cœur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde pour l'en tirer.

A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui soustraire, par quelque subtile manœuvre d'influence, la belle tête pure de Kœnig.

Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son «cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait se monter maintenant à une somme assez ronde.

J'allai le trouver à son cantonnement de la 6ecompagnie.

—Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir.

Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement affable.

Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Kœnig et à lui faire pressentir le service que j'attendais de lui.

Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit:

—Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut.

—Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit, vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel...

—Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre.

—Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...

Il sourit de nouveau et reprit:

—Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.

—Et vous croyez... fis-je en rougissant...

Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais jamais osé trouver celle-là!...

—Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira.

Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand poids.

Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Kœnig voyait lever ses arrêts. On attendit. Rien ne se passa.

D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier cette affaire. Et comme ce fou de Kœnig eut l'esprit de ne se livrer à aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je raconterai, personne n'y pensa plus.

J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de guerre.

Le 25 août, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions allègrement à travers une riche campagne verte et jaune, exubérante d'arbres, de prés et de froment. La troupe chantait de beauxliederdu pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des bandes errantes de fugitifs se dispersaient à notre approche pour se jeter dans les champs, mains levées. On leur envoyait tranquillement quelques coups de fusil, sans autrement se déranger. Une odeur pénétrante de moissons fraîches et de chairs brûlées flottait dans l'atmosphère tiède. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant, c'était un magnifique paysage de guerre et de nature.

Nous commençâmes par découvrir, dans le sud-sud-ouest, émergeant de la végétation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flèche denticulée. S'élevant de plus en plus, elle dégagea bientôt quatre jolies tourelles d'angle, dont on distinguait très bien à la jumelle le délicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arête du toit, portant, comme un joujou en équilibre, un clocheton. A mesure que nous avancions, se dévoilaient et se précisaient d'autres tours, d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajourés, des dômes, des frontons, des lanternes, des façades guillochées, des dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville était occupé par une splendide masse gothique, qui, dans l'épanouissement de ses arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres disposée sur le parterre des maisons, devant un fond léger de frondaisons et la perspective harmonieuse d'une colline. C'était Louvain.

—Louvain! Louvain! répétions-nous remplis d'enthousiasme.

—Lœwen! Lœwen!frémissaient joyeusement les soldats.

Je me réjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles d'architecture. Je me rappelais les leçons de l'érudit Anton Glücken, professeur d'histoire de l'art à l'université de Halle. Il nous en avait fait une, précisément, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages de mon cahier de notes. J'étais impatient de pénétrer sous les voûtes majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les façades ornementées du célèbre Hôtel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour Jansénius, l'église du Grand Béguinage, les vénérables salles de l'antique Université et son vestibule gothique. Peut-être même, si notre séjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus de quelques heures, peut-être aurais-je le temps d'aller m'asseoir à un pupitre de son illustre Bibliothèque et là, oubliant pour de trop courts instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement quelques-uns de ses précieux manuscrits et de ses exemplaires uniques.

Colonel et musique en tête, le régiment fit son entrée dans la ville par la porte de Malines. De droite et de gauche s'infléchissaient les jardins tenant la place des anciens remparts. Là se mamelonnait le Mont-César, portant encore les restes du château féodal où s'était disciplinée la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son précepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours réveillèrent les échos de la longue rue, où s'alignaient de vétustes et nobles hôtels, aux fenêtres endormies, aux manières graves. Des groupes de soldats allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flânaient au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un de ceux-ci, plus moderne, à deux étages, portait cette enseigne brossée en initiales noires sur la largeur de sa muraille:MAISON AMÉRICAINE. Notre arrivée bruyante faisait sensation. Durant que nous nous enfoncions, derrière nos cuivres, dans le cœur de la cité, la foule allemande ne cessait de croître et nous acclamait. Il semblait que la ville fût déjà pleine de troupes. LesFeldgrauenentraient, sortaient par les portes voussurées des maisons où ils avaient leurs cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fenêtres, remplissaient les boutiques et les pintes, commerçaient ou se querellaient avec les petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadré de baïonnettes ou quelque soutane affolée poursuivie par les lazzi de la soldatesque.

Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'énorme vaisseau ogival de la Collégiale, flanqué comme au moyen âge de ses maisons basses, et nous débouchions à toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place, où la surprenante vision de l'Hôtel de Ville nous apparut tout à coup, orfévrée comme un immense reliquaire, dans l'éblouissement marmoréen de ses trois étages et de ses trente-neuf fenêtres fleuries, de ses galeries, de ses balcons à réseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six tourelles surmontées de leurs six flèches, et sous l'éploiement orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'étendard allemand planté à son sommet. A toutes les baies de l'admirable édifice se montraient des grappes de têtes casquées. Un peloton de garde était rangé sur les marches de l'escalier d'entrée, au perron duquel se tenait l'Etappen-Kommandant, le major von Manteuffel, qui nous saluait de l'épée.

La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-Marché. Revolver au poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVIIesiècle de la rue des Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'office, la cave, la cuisine, la cuisinière et le professeur lui-même, qui fut contraint de nous servir de sommelier.

Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats étaient déjà répandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi beaucoup du 165ehanovrien, dont le régiment paraissait être au complet à Louvain, comme le nôtre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle des Joyeuses-Entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tiré ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'écorce. Les chaussées, les trottoirs, les places, les gazons piétinés et creusés d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de l'armée pourrissait sur la ville.

Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la contemplation de la riche joaillerie de l'Hôtel de Ville. Tout blanc, entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares en toutes sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se doutaient-ils, tous ces joyeux compères, tous ces braves bourgeois de Louvain, qu'un jour viendrait où le général von Kluck, en route pour Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte éperonnée et la cravache altière du major von Manteuffel régneraient à la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de notre drapeau impérial, le magique Hôtel de Ville, l'orgueilleux palais communal, n'était plus maintenant que laKommandantur.

En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux, la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas le mien m'intéressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables panneaux de maîtres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un véritable musée allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de vérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul. Deux chefs-d'œuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme, désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empereur. Le second, qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque dont les volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie centrale qui nous manquait.

Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait sur le chœur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant, festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté d'une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et malgré le luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art parfait.

Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain. J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On tapageait, on se débraillait, on lutinait les donzelles qui, rougissantes, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient résister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de Maestricht.

—Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands.

Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes boiseries et leurs portiques à colonnes, celle des Promotions, celle des Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon, le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité.

Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de respect dans le grand vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait, régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de son plafond, entre de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire.

J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors, vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui couraient, des cris, d'inquiétantes rumeurs parvenaient de la rue. Je sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient, des soldats en alerte, l'œil sur le qui-vive et la gâchette au doigt, obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection.

—Qu'y a-t-il? demandai-je à un sous-officier qui se hâtait.

—Vous n'entendez pas,Herr Fæhnrich?... La bataille se rapproche... C'est là-bas...

Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut.

La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une intensité singulière. Dans le zèle de mon exploration je n'avais pas prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension. Que se passait-il exactement? Je m'élançai dans la direction indiquée. Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans les rues, en criant: «Alarm! Alarm!» Les estafettes se succédaient à la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts, ahuris, furieux armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et les gazons. Fouaillés jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ferraille et de jurements leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés prenaient le pas de course vers le nord.

—Alarm!...Alarm!...

Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie.

—Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent de Malines!

Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Ils sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits rompus, des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves. Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude où l'on était si l'ennemi ne se trouvait pas déjà aux portes, les fusils partirent; des corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant d'inexprimable bagarre. Je vis même, au carrefour de la rue du Poirier, près de la Dyle, un officier du 165edescendu net d'un coup de feu par un soldat de son régiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir sus au misérable, car j'avais aperçu son geste; mais l'assassin se perdit dans la cohue.

Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold, de la rue Marie-Thérèse, du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de partout:

—Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!...

De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient déjà les rues. On épaulait sur tout ce qui se montrait aux fenêtres ou sur les toits. La chasse à l'homme était ouverte. Au crépitement de la fusillade se joignit bientôt la crécelle des mitrailleuses. Les carreaux et les vitrages volaient en éclats. Les tuiles retentissaient sous la grêle. On enfonçait les portes. On plaçait des pétards sous les murs. On se ruait férocement dans les maisons, crosses ou baïonnettes levées. On poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves où ils s'étaient réfugiés et on les massacrait sur les pavés. Il en fuyait par-ci, par-là, au dehors, affolés et tourbillonnants, qu'on abattait comme du gibier.

—Schweinehunde! Schweinehunde!aboyaient les massacreurs en traquant leurs victimes.

J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il était huit heures du soir. En passant devant le café Sody, où j'avais bu de la bière, je vis le patron étendu la gorge tranchée sur son comptoir. Une de ses filles râlait et rendait le sang. L'autre avait disparu.

Sur la Grand'Place, c'était à la fois le tumulte et la fête. Les cafés et tavernes débordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on s'écrasait. J'entrai au café Rubens, où des officiers ripaillaient au milieu d'un déferlement de drôlesses, de filles en cheveux, de putains allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient à la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, à moitié ivre, se déchaînait entre deux pouffiasses.

—J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera punie. Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Maintenant,Donnerwetter!nous commençons avec les grandes villes. Louvain sera la première qu'on détruira.

Toute la salle éclata de joie dans une tempête dehoch!

Je fus pris d'un frisson à cette perspective; mais je me rassurai en pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant capitaine. C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et de l'assaut des domiciles privés.

On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'étaient les exécutions régulières qui commençaient. Soudain quelqu'un cria:

—Au feu!...

Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis.

Le feu venait, en effet, d'éclater sur plusieurs points de la ville. Il rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare. Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades, mais sans cris: c'était trop loin. Dans la direction de Malines, le canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de danses.

Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de lui, le lieutenant paraissait uniquement occupé d'une affaire personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans une ville conquise. Il emmenait ou plutôt il entraînait violemment par le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beauté. Toute pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du désespoir. Un ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus vive émotion.

—Malheureux! suppliait-il... Respectez cette sœur!... C'est Mademoiselle de...

Et il cita un des plus grands noms de la Belgique.

Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort.

Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du Vieux-Marché.

Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre; puis une troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air. En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés, commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole, des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu aux toits des chapelles.

Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un grand bâtiment situé à l'entrée de la rue de Namur. Horrifié, je me précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé. Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de pétroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manœuvre.

Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes:

—Au nom du ciel, arrêtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!... Mon Dieu!... Mais c'est l'Université!... C'est la Bibliothèque!...

L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre sobrement:

—Es ist Befehl3.

Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si respectueux.

Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon logement.

J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de gendarmerie.

—Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle rue des Moutons?

—Rue des Moutons... ma foi...

—-C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un professeur...

—Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeuneFæhnrich, les maisons où sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade.Guten Abend!

Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations, des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles. D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris épouvantables.

Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une fine pluie incessante.

En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on fusillait des prêtres liés quatre par quatre.

Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine, intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant impérial de la Circonscription de Louvain:

Dieses Haus istzu schützen.

Es ist streng verboten, ohneGenehmigung der KommandanturHæuser in Brand zu setzen.

Kaiserliches Garnison-Kommando4.

Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux, réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc, un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait, intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un œil crevé et sanglant, regardait par un trou de bitume.

Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!... Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les informas vestiges.

L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je cherchai une route par l'ouest.

Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur, notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui flottaient au dehors.

Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les contrevents, un débris de papier noirci vola jusqu'à moi, porté par le souffle chaud de l'incendie. C'était un fragment d'incunable. J'y déchiffrai difficultueusement ces mots, imprimés en caractères gothiques: «...At Germani in summa feritate versutissimi natumque mendacio genus...»

C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothèque de Louvain.


Back to IndexNext