CHAPITRE XII

Le charlatanisme et la fraude étaient ligués contre eux, mais ils repoussèrent ces influences méchantes avec la même force de volonté qu'ils avaient déployée en combattant les partisans de l'exclusion absolue.

Il y a eu certainement quelques exceptions à la règle, mais elles ne sont pas dignes de notre attention.

Ces patriotes fondèrent d'abord l'Union, un journal hebdomadaire.

Paul Trévigné en était le rédacteurresponsable. Parmi les correspondants, il y avait Nelson Fouché, qui apportait à la cause toutes les lumières de sa brillante éducation.

Nelson Fouché était un homme modeste, mais son génie était bien connu ici des hommes de toutes les races. Il nous a laissé un petit volume intitulé:Nouveau Recueil.

Ce livre, qui est très utile, prouve son attachement au progrès. Fouché s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de métiers en général.

Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'Unionayant conclu que cette feuille ne pouvait plus suffire à la tâche, fondèrent un autre organe plus important:La Tribune de la Nouvelle-Orléans. LaTribuneétait une feuille quotidienne, propriété du célèbre docteur Roudanez.

M. Dalloz en était le rédacteur, avec Paul Trévigné, père, comme son associé.

Ce M. Dalloz était de la Belgique. Homme instruit, ami des opprimés, il mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause qu'il avait embrassée.

Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associés étaient discutés et recommandés dans les colonnes de laTribune. Remarquables par l'élévation de leur caractère, par la droiture de leurs intentions, par leur profond savoir et leur vaste expérience, plus encore même par leur superbe esprit d'indépendance, ces chefs avaient acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants à Washington qu'à la Nouvelle-Orléans.

La population, alors, était unie, parce qu'elle avait confiance en la probité et au patriotisme de ces hommes d'élite, qui s'étaient ainsi généreusement chargés des responsabilités de la situation politique.

LES AVENTURIERS

Les aventuriers, à cette époque, commençaient à s'imposer dans nos comices. L'œil fixé sur le pouvoir, ils ne tardèrent pas à se grouper dans un commun effort pour mieux assurer le succès de leurs menées ambitieuses.

S'étant aperçus que les hommes de laTribuneétaient les ennemis jurés de la corruption et de l'oppression, ils se liguèrent contre eux et leur firent une guerre à outrance.

La désorganisation du Comité Central fut pour eux le premier objectif à atteindre: toutes leurs ressources furent mises à réquisition pour assurer une victoire de ce côté.

On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient pas à s'associer avec des hommes qui combattaient toute idée d'assujettissement systématique et qui refusaient de consentir à leur propre avilissement. Ils s'étaient convaincus qu'il n'y avait de triomphe possible pour eux que dans la retraite définitive des vrais amis du peuple. Ils résolurent donc d'intéresser à leurs menées lesnouveaux citoyens. Ces derniers étaient incapables de former une juste appréciation des hommes et des événements, et ils se laissèrent séduire par mille promesses échevelées. L'astuce, la corruption, le mensonge, la violence et même l'incitation à la haine de classes: tout fut mis à contribution pour détruire la phalange patriotique de laTribune.

Le docteur Roudanez et ses associés ne demandaient que justice: ils n'entendaient nullement inaugurer un règne de licence, de désordre. Ils étaient pour l'égalité de tous devant la loi.

La démogogie, elle, avait tous défiguré.

Pour les patriotes de laTribune, il s'agissait de mettre l'homme à l'abri de toute proscription, de n'accorder à personne de privilèges spéciaux pour des raisons de race ou de sa couleur.

Il y avait avec eux des exilés de France, de ces vrais amis de la liberté qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de nouveaux efforts pour l'amélioration des destinées de leurs semblables, dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arrosé de son sang.

Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas encourager les excès de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable.

Ces régénérateurs étaient trop honorables, trop sincères dans leur haute conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratagèmes de la bassesse et du mensonge. Ils disaient la vérité aux uns et aux autres et conseillaient certaines lenteurs, nécessaires en présence de complications dangereuses et difficiles à analyser.

Si cette politique de patience et de réserve avait été suivie, le succès, pour être plus lent à venir, n'en eut pas moins été assuré; mais on voulut peut-être brusquer les événements, et alors ce fut la réaction terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Créoles de l'école de laTribunecessèrent alors, de dégoût, leur résistance.

Hâtons-nous toutefois d'ajouter que le règne des fourbes et des aventuriers fut de courte durée: tous, quand vint la crise suprême, tombèrent dans un même abîme d'humiliation.

Les dilapidations et les perfidies mises à leur compte les ont fait connaître dans l'histoire comme des sujets infâmes, bien que toutes les accusations portées contre eux n'aient pas été prouvées.

Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les dépenses de publication, ne rencontrant que des désappointements et des trahisons, laTribunecessa de paraître, et les champions de nos libertés durent alors se contenter de murmurer isolément contre l'injustice de l'oppresseur, et contre les sourdes menées des forces corruptrices désormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti.

Cependant, quoique affaiblis, ils n'étaient pas tout-à-fait hors de combat. Leurs rangs avaient diminué, par suite de quelques désertions, mais les déserteurs n'étaient que les pygmées. Les géants pouvaient encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice.

Malheureusement, les adhésions nouvelles finirent aussi par leur manquer, la jeune génération s'étant laissé absorber par les influences du temps: de sorte que, peu à peu, la mort faisant aussi son œuvre, nos belles figures de 1860 finirent par disparaître. À l'époque de transition survenue après la déchéance de 1877, ils n'étaient plus hélas! qu'une faible poignée.

C'est alors qu'ils tentèrent un suprême effort contre les premières tentations de ce mouvement réactionnaire dont la politique se poursuit encore jusqu'à nos jours, avec les résultats les plus alarmants.

Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration fut laséparationdes enfants des écoles suivant leur couleur. C'était un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le président Hayes et les chefs démocrates de l'État, qui avaient tout promis pour s'assurer le pouvoir.

Nos patriotes, fidèles à leurs principes d'égalité, et sur la foi des promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle considérée par eux comme flétrissante.

En conséquence, ils se présentèrent auBureau des Écoles publiques, pour y soumettre leur projet contre ce règlement arbitraire. Ils visitèrent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent part des mêmes protestations. Malheureusement, ils ne purent réussir dans leurs démarches. Le gouvernement, obéissant à l'esprit de parti, resta inébranlable.

Il resta décidé que l'on construirait des édifices particuliers pour recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait séparément.

La majorité des gens de couleur, séduits peut-être par les apparences, semblaient préférer la ségrégation à la communauté, nonobstant la perte de prestige et d'avantages divers qu'entraînerait la politique d'isolement.

Cette différence d'opinion sur une question aussi vitale était contraire au bien-être des enfants, et elle faisait voir l'impossibilité de réunir dans une entente les hommes de laTribuneet les disciples de la nouvelle École.

Nos vieux défenseurs du droit assistèrent aux séances de la grandeConvention Constitutionnelle, tenue sous la présidence du lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879.

Plusieurs délégués de couleur (mais de l'élément américain) y figuraient comme membres accrédités.

C'est dans cette Convention que fut adoptée une ordonnance établissant l'Université du Sud, pour l'instruction supérieure des enfants de couleur de l'État.

Les délégués noirs acceptèrent cette ordonnance qui, dans son principe même, venait en contradiction avec tout ce qui avait été précédemment tentés pour éloigner de l'État les distinctions de race devant la loi. C'est cette législation que M. Mary avait caractérisée deligue noire dans la Constitution.

Les hommes de couleur qui ont eu la lâcheté de sanctionner le principe de la séparation des races avaient figuré déjà dans la Constituante de 1868: pour être conséquents, leur devoir était de s'abstenir, s'ils ne pouvaient se soutenir.

Certes, ce n'était pas le rôle qui convenait aux représentants des opprimés, que d'avoir l'air de consentir à leur propre abaissement. Mais telle est la mentalité d'un grand nombre de ces personnages politiques, qu'ils n'ont jamais pu comprendre le côté sérieux de la vie, c'est-à-dire le devoir.

Après ces évènements, qui firent gémir nos anciens champions, on n'a plus parlé d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos démêlés politiques. C'était la fin. L'homme de couleur avait accepté la subordination légale, c'est-à-dire l'idée d'être traitéconventionnellementet nonconstitutionnellement.

Le vote de ces représentants aidait à créer un système qu'ils savaient être un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de l'éducation destinée aux autres enfants de l'État. Ces hommes savaient que cette démarcation, une fois établie, surtout avec leur consentement, devait servir de base et de prétexte à d'autres mesures contraires aux intérêts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de leur part était un mouvement rétrograde, qu'ils sacrifiaient là tout le bien que le passé avait consacré et qu'eux-mêmes ils avaient travaillé à obtenir.

DE L'UNIFICATION

Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de l'Unification, qui forme un épisode significatif dans la carrière politique de ces chefs si souvent mal jugés pour avoir été mal compris.

Le lecteur se souviendra sans doute de la réponse que fit Benjamin Constant à Napoléon Bonaparte, lorsque ce dernier demandait à l'auteur de l'Acte Additionnel de1815, s'il était Bonapartiste ou Bourboniste.

"Je suis patriotiste", répondit froidement ce publiciste à l'empereur.

Nos grands patriotes étaient avant tout les amis, les partisans du principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient conçu le projet de l'unification les invitèrent à se joindre à eux, se rendirent-ils à leur demande sans la moindre hésitation. Guidés par le sentiment du devoir, ils étaient prêts à suivre toute lumière qui leur indiquât le chemin du salut.

Le programme de l'Unificationcontenait toutes les assurances et toutes les garanties possibles de liberté et de justice, ce qui, dans l'esprit de nos champions, était le gage d'un avenir heureux et prospère.

Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il s'agissait de l'œuvre: l'œuvre seule intéressait leurs motifs ou déterminait leur conduite.

On nous rapporte que Formidor Desmazilière, un jour, en discutant le mouvement, fit observer à quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait pas si tel était républicain ou tel autre démocrate ou libéral, que son seul désir était d'être considéré comme unautre hommedans son pays, dans le pays que son père a défendu contre l'invasion étrangère. "Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits; puisqu'ils nous promettent même la moitié des bénéfices échus naturellement à des associés d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils nous garantissentliberté, égalitéetfraternité, nous n'avons rien de plus à demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous apportent ainsi la paix, l'ordre et le progrès, quels que soient leurs titres ou leurs antécédents".

Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement.

Le mouvement a échoué, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas réussi, c'est qu'il était prématuré. Le peuple n'était pas préparé à renoncer à sa manière de penser: on ne pouvait donc espérer le voir ratifier une politique destinée à renverser les usages établis.

La politique et le sentiment du devoir.—M. Aristide Mary et le Comité des Citoyens.—Dans nos derniers retranchements.—Défections et défaites.—À qui notre dernier merci!

LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR

Les hommes de laTribunequi, en 1872, proposèrent la candidature d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'État, étaient inspirés par le sentiment du devoir politique.

Nous disons les "hommes de laTribune", parce que nous voulons parler de ceux qui jamais n'avaient transigé, de ceux qui étaient demeurés fidèles aux principes de la droiture.

L'idée n'était pas d'imposer Aristide Mary aux masses républicaines, parce qu'il était homme de couleur: on voulait tout simplement opposer une résistance morale à la funeste doctrine d'exclusion.

En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont revendiquéle droit d'aspirer au postede gouverneur, mais qu'ils n'ont pas convoité le poste même.

Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'expérience pour apprécier les difficultés de la situation. Il savait bien que dans cette Convention de 1872 l'or avait établi ses lois, et que les esclaves achetés ne devaient qu'obéir, même au détriment des principes.

Il était préparé à la défaite, mais son nom était là comme un défi jeté à la face du préjugé de race.

Mary savait que la majorité de cette convention était composée detripoteurs, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des traîtres.

Mais il ne s'en plaignit pas. Il représentait le sentiment du devoir en politique, il se considérait très heureux d'avoir conservé assez d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses principes.

La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous ceux qui, comme lui, n'ont jamais reculé devant la vérité. Leurs vertus nous ont honorés et leurs sacrifices nous ont élevés. Nous devons leur en être reconnaissants.

Mary a vécu assez longtemps pour suggérer la formation du Comité des Citoyens, lequel était composé de dix-huit membres. Ce fut le dernier acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en dépit de ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez lui, et qu'il en respectait les dictées, comme il disait souvent, "coûte que coûte".

M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS

C'est en 1890 que le Comité des Citoyens a été formé, alors qu'un retour au fanatisme exagéré de l'esprit de caste vint alarmer considérablement les Créoles de couleur.

Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous étions face à face avec l'homme d'État résolu à développer et à établir un système par lequel une portion de la population devait être soumise à la volonté de l'autre.

Il fallait résister à cet état de choses, même sans espoir de réussite.

L'idée de Mary était de donner une forme digne à la résistance, qui devait se manifester par une longue suite de procédures judiciaires.

Le comité se composait comme suit:

L'organisation en fut faite à la Nouvelle-Orléans, le 5 septembre 1891. Ce comité, dans une adresse publiée dans les colonnes duCrusader, se fit connaître au public, expliqua son but et sa détermination, et demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise patriotique.

Il se mit à l'œuvre immédiatement, et en peu de temps il recueillit une somme considérable.

Il put alors procéder sans obstacle à sa double mission, engageant la lutte légale et poursuivant le travail de propagande.

Dès le début, il lui vint de fortes et précieuses adhésions de diverses parties du pays.

Parmi les hommes éminents qui répandirent à notre appel, nous citons avec orgueil les Honorables Albion W. Tourgée et John M. Harlan, l'un, un célèbre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Suprême des États-Unis.

La population ne devrait jamais oublier ces nobles cœurs, particulièrement M. Tourgée.

Celui-ci a versé son sang sur le champ de bataille, du côté de l'Union. Après la guerre, il a vécu parmi les opprimés, défendant leur cause au péril de sa vie, comme dans son ouvrage intitulé:The Fool's Errand.

Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle qu'il entreprit pour l'éducation des masses malheureuses, leur développement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la protection des Institutions américaines.

C'est cet homme qui fut un des premiers à offrir ses services au Comité. Ce dernier lui montra son appréciation en le retenant comme son principal conseiller légal. MM. Walker et Martinet lui étaient adjoints. On ne tarda pas à reconnaître la valeur de cette acquisition.

Mais le côté légal n'était pas le seul à recevoir l'attention de M. Tourgée. Comme défenseur du faible, il remplissait les colonnes de l'Inter-Oceande ses articles à la logique inexorable sur les conditions de notre vie quotidienne.

Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montré toujours ferme et juste dans toutes les décisions de cette haute cour dont il a été un des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours voté contre toute mesure tendant à l'abaissement du citoyen ou au mépris de la Constitution.

Le Comité des Citoyens avait pour mission de protester un général contre l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui établissaient des distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en Louisiane. Mais il s'est occupé particulièrement de l'Acte 111 de 1890.

Cet Acte était le résultat d'une politique inaugurée en 1877.

Il y était prévu que dans les convois, il y aurait des places séparées pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le trafic entre les États, on n'éprouva aucune difficulté à en obtenir l'annulation.

Il faut dire qu'antérieurement au passage de cette loi, une délégation de citoyens de couleur avait visité la capitale de l'État, pour présenter aux membres de l'Assemblée Générale les objections de la population.

Ces démarches n'eurent aucun succès.

Nous avions compté sur l'appui possible d'hommes généreux tels qu'il en existait en 1879, et sur le prétendu patriotisme de quelques députés de couleur. Mais tout ceci fit défaut. La loi telle que modifiée fut adoptée, en dépit de la présence de ces représentants de couleur auxquels on prêtait de l'influence à cause, disait-on, de leurs rapports intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors considérée toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont beaucoup contribué à indisposer les esprits contre les noirs en général.

Certes, leur position était nécessairement embarrassante, et il est douteux qu'ils fussent assez indépendants pour s'occuper sérieusement des volontés ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est question.

Dans tous les cas, laDélégationde 1890 n'obtint aucune satisfaction ni des uns ni des autres.

On résolut donc de commencer la bataille légale, et on choisit M. Daniel Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la Législature de la Louisiane.

Conformément aux plans du Comité, M. Desdunes fut arrêté par un des membres de la police secrète, pour avoir pris passage dans un wagon destiné par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On lui fit un procès, qui fut de courte durée, le tribunal ayant décidé que la loi était inconstitutionnelle, vu son incompatibilité avec la Constitution fédérale. Elle portait préjudice aux droits du commerce entre États. M. Desdunes fut donc acquitté.

La seconde loi prohibait le mélange des races dans les convois voyageant d'un point à un autre, dans les limites de l'État.

Pour attaquer ce second règlement, le Comité se fit représenter par M. Homère Plessy. Celui-ci ayant été condamné par la Cour Criminelle de l'État, le Comité interjeta appel en dernier ressort. Après avoir tenu l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Suprême fédérale, le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se soumettre à l'inévitable, c'est-à-dire qu'on paya l'amende imposée: vingt-cinq dollars.

Ainsi se termina le deuxième procès institué au nom du peuple contre la validité des Actes No 111 et autres. Notre défaite était la consécration de l'odieux principe deségrégation des races.

Nous aurions dû avoir dit que l'affaire Plessy avait été plaidée en première instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams était l'avocat de la poursuite, et M. James Walker représentait le Comité. L'avocat d'État avait procédé sur la théorie du "contact répugnant" et soutenu la constitutionalité d'une loi basée sur une telle théorie.

Il dit à la cour combien certains passagers étaient incommodé par des émanations provenant d'une trop grande promiscuité avec certaines personnes de couleur, et cet argument suffit pour établir la raison d'être de la loi.

M. James Walker parla longuement pour la défense. Il dit qu'il ne concevait pas comment l'État pouvait condamner une partie de ses citoyens pour apaiser les répugnances des autres; que Blackstone devrait être placé au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la définition des délits, et que ce maître de la jurisprudence n'a laissé aucun texte sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui était déjà résolu.

Il n'y avait plus dorénavant à attendre des gens au pouvoir que la continuation de cette politique par laquelle le peuple devait être divisé en couches supérieures et en couches inférieures, suivant la couleur et l'origine.

Le Comité ne tenta aucune contestation judiciaire à l'égard de la loi qui défend le mariage entre les deux races.

Il s'attaqua néanmoins au côté moral de la loi, et, en temps et lieu, il fit présenter à l'Assemblée Générale de l'État un mémoire respectueux mais plein de raison et d'à-propos.

Malgré l'hostilité prédominante, il rencontra chez certains membres de ce corps législatif de très honorables sympathies.

Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les sénateurs Tissot et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme défenseurs de la morale et de la liberté, ne sera jamais oublié.

Il y en avait encore d'autres, mais ceux-là ne prirent pas de part directe à la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer.

Le sénateur Caffery était le président du Comité judiciaire ayant charge du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement même, en opposition à cette mesure arbitraire.

L'archevêque Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre que l'éminent prélat eut la bienveillance d'adresser au sénateur Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la liberté de conscience.

Toutes ces mesures avaient été prises à la sollicitation du Comité des Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par leCrusaderproduisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du mariage et la liberté individuelle ne fut pas même mis en délibération.

Toutefois, cette odieuse mesure inspirée par le préjugé devait reparaître bientôt.

En 1894, la question était reprise et, en 1896, la loi, adoptée enfin, était en pleine vigueur: c'était la loi Gauthreaux. Disons que M. Gauthreaux, jusqu'à ce moment-là, n'avait pas craint de se tenir du côté de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La population resta abandonnée à ses misères, à tel point qu'elle pouvait regarder la charité chrétienne comme un nouveau paradoxe.

Le Comité avait perdu ses défenseurs: l'archevêque restait inactif, le sénateur Tissot était mort, et le sénateur d'État Caffery était passé au Sénat des États-Unis. La coopération de ces trois hommes formait la clef de voûte de nos espérances; lorsqu'ils nous firent défaut, nous sommes restés sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une fois libres, émancipés des influences principales, changèrent naturellement leur attitude.

Les plus timides de ces inconstants ont cédé par crainte des menaces, les autres ont obéi à d'autres motifs, mais tous indistinctement sont retournés à leurs anciennes alliances.

Malgré ces contretemps, le Comité ne s'est pas laissé vaincre par le découragement.

Il avait encore à son service leCrusader, journal quotidien fondé par l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal était une puissance. Il se publiait sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la rédaction et le contrôle immédiat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apporté à son œuvre beaucoup de conscience, d'énergie et de talent, et il s'était fait respecter par son courage et sa fidélité aux principes républicains.

Intransigeant dans ses idées, invincible dans sa persévérance, précis et varié dans son style, il reflétait dans les colonnes de son journal les aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur pureté.

Mais cet organe, tout utile et tout indépendant qu'il se montrât dans l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout influent qu'il semblât être dans la communauté, dut comme ses prédécesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours.

Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au découragement des uns et à la pénurie des autres.

Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se sont sans doute effrayés des difficultés croissantes de la situation.

Voyant que les amis de la justice étaient ou morts ou indifférents, ils ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement infructueuse, mais décidément dangereuse.

Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes à leur tyrannie, qu'ils mettaient tout leur génie à multiplier les lois dégradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il était mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur infortune et sur leur impuissance.

Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus noble et plus digne de lutter quand même, que de se montrer passif et résigné. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et fait douter du sentiment de l'opprimé.

M. Arthur Estèves, le président du Comité, était un patriote sur, actif et dévoué. Il a rempli son devoir jusqu'à la fin.

C'était un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute espèce d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il était tout entier à la cause: aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit lui garder une vive reconnaissance.

M. Estèves, avant de se joindre au Comité des Citoyens, s'était déjà acquis une certaine réputation comme président des directeurs de l'École des Orphelins Indigents.

C'était l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever cette institution de ses ruines. Par sa probité, son activité et sa libéralité, il a non seulement remis l'École sur pied, mais il a matériellement contribué à en augmenter les ressources.

Un homme qui avait obtenu de si bons résultats se recommandait facilement à la confiance. À la première réunion du comité, il fut élu à l'unanimité à la première place, qu'il occupa avec honneur jusqu'à la fin.

La population peut se féliciter d'avoir eu comme défenseurs de sa cause des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Estèves.

Pas le moindre soupçon n'est venu ternir la pureté de leurs actions, pendant les quatre années qu'ils ont conduit les luttes du Comité.

Estèves était Louisianais de famille, mais Haïtien de naissance. Il est mort à la Nouvelle-Orléans en 1906, à l'âge de 71 ans. À l'époque de sa mort, il travaillait à son métier de voilier.

À QUI NOTRE DERNIER MERCI!

Quant à M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appelerl'homme de 1890. Après la formation du Comité des Citoyens, il était nécessaire d'avoir une caution.

Le Comité allait traiter avec la justice, par conséquent, il lui fallait être préparé à remplir les formalités imposées.

Dès le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comité: "Je suis avec vous", il se mit tout entier à leur disposition. Il assistait aux réunions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres; il se rendait en personne partout où sa présence, sa caution ou ses conseils étaient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il était, comme on dit, la cheville ouvrière des entreprises du Comité, l'agent indispensable à la marche et au développement de ses desseins et de ses opérations.

Grâce à lui, aucune des démarches du Comité n'a échoué, aucun de ses plans n'a langui.

Les tribunaux, il est vrai, ont repoussé nos prétentions, mais grâce aux bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement américain agissant par le ministère de l'une de ses branches constitutives.

Digne fils d'un vétéran de 1814-15, ce vaillant citoyen a résisté jusqu'au bout de ses moyens à cette usurpation inouïe inspirée par la haine et le préjugé. Les générations futures se le rappelleront.

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NOTES:

[1]Surnom donné par l'auteur de cette romance et par Numa Lanusse au Chemin du Bayou, à cause du grand nombre de jeunes et jolies jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.

[1]Surnom donné par l'auteur de cette romance et par Numa Lanusse au Chemin du Bayou, à cause du grand nombre de jeunes et jolies jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.

[2]Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.

[2]Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.


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