Dans le jardinsucréd'œillets et d'aromates,Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu,Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,Chancellent, de rosée et de sève pourvus...L'air chaud seralaiteux, sur toute la verdure,Sur l'effort généreux et prudent des semis,Sur la salade vive et le buis des bordures,Sur la cosse quigonfleet qui s'ouvre à demi.Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, colléesAu mur où le soleils'écrasechaudement;La lumière emplira les étroites allées,Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.
Dans le jardinsucréd'œillets et d'aromates,Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu,Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,Chancellent, de rosée et de sève pourvus...
L'air chaud seralaiteux, sur toute la verdure,Sur l'effort généreux et prudent des semis,Sur la salade vive et le buis des bordures,Sur la cosse quigonfleet qui s'ouvre à demi.
Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, colléesAu mur où le soleils'écrasechaudement;La lumière emplira les étroites allées,Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.
J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la sensation immédiate. En fait, c'esttoutqu'il faudrait souligner, car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie. Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais qui donc serait habile à leprésenter ainsi, s'il n'était doué, au préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien lasincérité,sasincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux, réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les sens voisins. Cet autre petit tableau exquis:Le Jardin et la Maisondonnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut.
Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleursDans l'air dolent et douxsoupirentleurs odeurs,Les baies du lierre obscur où l'ombre serecueille,Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.Le jet d'eau du jardin qui monte et redescendFait dans le bassin clair son bruitrafraîchissant.La paisible maisonrespire, au jour qui baisse,Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;Le feuillage quiboitles vapeurs de l'étang,Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend.Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres,Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,Et comme elle, penché sur l'horizon, mon cœurS'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.
Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleursDans l'air dolent et douxsoupirentleurs odeurs,Les baies du lierre obscur où l'ombre serecueille,Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.Le jet d'eau du jardin qui monte et redescendFait dans le bassin clair son bruitrafraîchissant.La paisible maisonrespire, au jour qui baisse,Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;Le feuillage quiboitles vapeurs de l'étang,Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend.Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres,Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,Et comme elle, penché sur l'horizon, mon cœurS'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.
Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec le groupe voisin—puisque la beauté émane toujours d'un rapport—vous ne pourrez être qu'émerveillé de la perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives, gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre, nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et Baudelaire firent le credo de leur esthétique,si bien que Mme de Noailles a pu très justement conclure dans sonOffrande à la Nature:
Nature au cœur profond, sur qui les cieux reposent,Nul n'aura comme moi, si chaudement aiméLa lumière des jours et la douceur des choses,L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé.La Forêt, les étangs, et la plaine féconde,Ont plus touché mes yeux que les regards humains.Je me suis appuyée à la beauté du Monde,Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains....Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jourEt que j'aille au pays sans vent et sans verdure,Que ne visitent pas la lumière et l'amour!
Nature au cœur profond, sur qui les cieux reposent,Nul n'aura comme moi, si chaudement aiméLa lumière des jours et la douceur des choses,L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé.La Forêt, les étangs, et la plaine féconde,Ont plus touché mes yeux que les regards humains.Je me suis appuyée à la beauté du Monde,Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
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Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jourEt que j'aille au pays sans vent et sans verdure,Que ne visitent pas la lumière et l'amour!
Parmi la pureté du matin triomphant,Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,Et la falaise aussi déferle dans la mer,De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,Et les oiseaux de mer ont abattu des groupesQue chaque vague berce à son rythme incertain.Et la prée, et les eaux également étales,Sourient si bien à mes matineux errements,Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...
Parmi la pureté du matin triomphant,Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.
L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,Et la falaise aussi déferle dans la mer,De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.
Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,Et les oiseaux de mer ont abattu des groupesQue chaque vague berce à son rythme incertain.
Et la prée, et les eaux également étales,Sourient si bien à mes matineux errements,Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...
..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de sesenfances, disaient nos pères, l'auteurd'Occident, dès les pages liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et ce n'est pas seulement, ceMatinnormand, un frais tableau d'aube sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où elle tira sa sève et sa vigueur.
Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.
Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.
C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui semblerune autre, mais de qui cependant les premières impressions, reçues sur cette matière malléable comme cirechaude qu'est le cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier à une époque aussi exclusivementintellectuelleque notre dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme dénuée de toute intuition poétique,pour ne pas attribuer à ces premières impressions une importance justement contraire à celle que leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que l'auteurd'Occidentpossède une incontestable nature de poète.
Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie: circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément, d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en faveur. Pourn'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes, véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.»
Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre Normand d'authentique génie... plaidoyerpro domo... défense personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui justement secoue sa crinière et sort encore les griffesqui marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons étudié déjà un saisissant exemple.
Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se succèdent sans à coup, c'est presque avecla sage ordonnance de tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son cœur pour ce qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'estune autre, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas, d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante qu'elle est aujourd'hui? Lapièce intitulée:Beau Journous restitue ces images:
... Je me suis penchée au petit mur du closEn face des beaux prés que baise la mer bleue,Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queueEnroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,Et, redoutant la hâte automnale des soirs,Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,Le papillonnement sans fin des voiles blanches.
... Je me suis penchée au petit mur du closEn face des beaux prés que baise la mer bleue,Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queueEnroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,Et, redoutant la hâte automnale des soirs,Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,Le papillonnement sans fin des voiles blanches.
On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretonsqui en tirèrent argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles qu'ils prétendaient rabaisser.
C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité précise des chosesvuesque Mme Lucie Delarue tire ce premier élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un artisan derimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens, vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de même que dans le décor de sa riche Normandie lesmotifsviennent se proposer à notre attention, la première marque de son talent spontané—j'entends: chaque fois que ce talent est spontané—c'est d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence par une série de petites touches légères, presque impressionnistes, papillotantes et à peine fixées (Avril;On va vivre), puis elle aboutit à cette pièce:Recueillement, dans laquelleelle ramasse et concentre ses effets:
Le soir a provoqué les voix dominatricesDes rossignols puissants comme des cantatrices.Sorti du plus profond des parcs arborescents,Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,Dans le recueillement des pesantes paupières.L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,Qui fait battre nos cœurs et trembler nos genoux.On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,En face des moments où la journée expire,Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soiL'Ineffable bonheur de ce muet émoi...
Le soir a provoqué les voix dominatricesDes rossignols puissants comme des cantatrices.Sorti du plus profond des parcs arborescents,Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,Dans le recueillement des pesantes paupières.L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,Qui fait battre nos cœurs et trembler nos genoux.On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,En face des moments où la journée expire,Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soiL'Ineffable bonheur de ce muet émoi...
Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ceRecueillement, on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire œuvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces petits tableaux deNature, et son originalité n'a pas d'autre cause que sa sincérité.
... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement qui met la main sur son cœur pour en suivre les battements. Et ce n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport indirect avec leur objet... c'est lesignecorrespondant à la chosesignifiée. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que celle des mots, en imaginant cette formule:Arts du silence[2], par laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie: c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons;elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer, si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée?
D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare: son cœur, son propre cœur, qu'elle pourra travailler en toute assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux rival,—domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à l'homme—mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on lessuivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse, semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur grammaticale du terme,aliénésd'eux-mêmes. Et ce n'est pas seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sontpas plus rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et local dans ses causes.
Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles de sa chair et les contractions de son cœur. Il faudrait ne rien concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu, de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous permet de soupçonner des angoisses quine sauraient avoir d'écho direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent toute et nos propres émotions!
Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer l'auteur illustre de laFemmeet de l'Amour? Je ne sache pas que sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse firent trembler sa maind'uneémotion sénile et obscurcirent son regard d'inquiétantesvisions. Michelet lui-même ne nous donna donc qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est positive:nousle savons par notre propre expérience... Elle accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur d'accent, dans la série despièces intitulées:Femmes.
Complexe chair offerte à la virilité,Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,Œuf douloureux où gît notre pérennité,Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesseTrépasse, et qui survis, pour des jours superflus,Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,Dans le noir du Destin où ton être se blesse,Humanité sans force, endurante moitiéDu monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aimeD'un cœur si gros d'amour, et si lourd de pitié!
Complexe chair offerte à la virilité,Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,Œuf douloureux où gît notre pérennité,
Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesseTrépasse, et qui survis, pour des jours superflus,Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,Dans le noir du Destin où ton être se blesse,
Humanité sans force, endurante moitiéDu monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aimeD'un cœur si gros d'amour, et si lourd de pitié!
Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots, juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle, puisqu'ilscomposent la matière de ses angoisses et de ses espoirs:Brièveté des heures,Beauté fugace,Inconstance du sentiment, pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah! toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté... celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur ces pages:Femmes, lesAdorées, miroir grossissant où vient se réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le cœur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étantfemme, elle se représente ces sentiments avec plus de vivacité—je ne dis point qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une telle épreuve—mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte l'expression—il faut insister sur ce mot:dicte—puisque le vrai poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau du poète sous la secousse directe qu'est la sensation:
Car votre chair n'était qu'une fugace rose,Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,Et que la Femme est brève entre toutes les choses!Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mortQue de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.Ah! comment assister alors cette détresse,Qui fait trembler vos cœurs et vos pauvres genoux?Quel geste hospitalier, quels mots sages et douxRépareraient la vie et sa scélératesse?
Car votre chair n'était qu'une fugace rose,Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,Et que la Femme est brève entre toutes les choses!Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mortQue de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.Ah! comment assister alors cette détresse,Qui fait trembler vos cœurs et vos pauvres genoux?Quel geste hospitalier, quels mots sages et douxRépareraient la vie et sa scélératesse?
Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par une imagination sympathique correspondante! Autre part[3]nous l'avons exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeuretoujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget: «L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de cœur...»—«Qu'importe, s'il avait de l'imagination!»—Entendez par là que le pouvoir de se représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de l'accent.
Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur. Voici maintenantqu'une seconde fait suite à la première... et le nom qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.—«Un jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants effluves, lepoètes'effaceet laisse lafemmepasser au premier plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.»
Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don: le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve, quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans cette dédicace d'Occident. Ce sont les seules proses que nous possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus,du moins en volume: elles ne sauraient compter parmi le meilleur de son œuvre. Il n'en eut pas moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà, sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son regard est pour nous son seul truchement.
C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus ne néglige aucun thème favorable. Pourquoiprendrions-nous soin de disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation qui porte ce titre:les Voix de la Mer, elle supplie la grande Divinité païenne de calmer ses ardeurs:
Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,Ces tendresses qui font les esprits indolents!Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,L'adulte chair qui songe à de la volupté,Car je me veux pudique en ma virginité,Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...
Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,Ces tendresses qui font les esprits indolents!Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,L'adulte chair qui songe à de la volupté,Car je me veux pudique en ma virginité,Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...
Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros imaginaire,un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de sincérité qui s'affirment chez le Poète.
Une minute seulement je la suppose Bretonne—hypothèse après tout qui n'arien d'offensant.—De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret. Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît l'affabulation de ce récit:Emma Kosilis, unique dans l'œuvre de Renan, qui par les nuances du détailcréant la progression de l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il s'en était mêlé, le savant exégète desorigines; il nous marque aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle, qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille. Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie religieuse, mais sans pouvoir arracher de son cœur l'image de celui qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme elle n'a pas prononcé de vœux éternels, comme d'ailleursles relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis, par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du cœur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau des charmes que la solitude avait flétris.
Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne, partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au contraire, tout est en plein jour, et,faut-il le dire? quelque peu indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui fait sa déclaration.
J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixéeInscrit dans notre vue un halo lumineux.Je laisserai dormir ma tempe chevelueAu creux de ton épaule offerte, lourdement,Afin que son ampleur garde, éternellement,La place qu'y creusa la tête de l'Élue!Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,Dont ton âme chérit les rites et les prônes,Afin que dans ton âme attentive elle trône,De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumesNe souhaitent plus rien que ma captation,Pour que ton cœur, m'ayant en son ambition,Se sente déborder de dieux et de royaumes.
J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixéeInscrit dans notre vue un halo lumineux.
Je laisserai dormir ma tempe chevelueAu creux de ton épaule offerte, lourdement,Afin que son ampleur garde, éternellement,La place qu'y creusa la tête de l'Élue!
Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,Dont ton âme chérit les rites et les prônes,Afin que dans ton âme attentive elle trône,De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.
Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumesNe souhaitent plus rien que ma captation,Pour que ton cœur, m'ayant en son ambition,Se sente déborder de dieux et de royaumes.
Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment de la femme. Elle déclare l'Empreinte. Si, comme poète, elle est sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair: complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La Femme se donne, l'homme prend.»
Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, sile poète a composé les vers, n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme, doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien qu'elle semble y contredire.
Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul accent d'artifice nevîntse mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme LucieDelarue-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à travers ces influences.
Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation? Tout unimentparti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner; c'est simplement celui de la contradiction:—Ton sexe t'interdit de t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!—De là au fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas, et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note, comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série desFemmes,cette pièce intitulée:Esclaves, qui serait un chef-d'œuvre si toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle:
Avec nos regards nus sur la réalité,Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,Nous regardons marcher votre morne héroïsme,Grelottant en hiver et suant en été,Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,Qu'assaille le désir brutal comme une trique...Enceintes de misère, enceintes de laideur,Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,L'esclavage éternel et muet du malheur.
Avec nos regards nus sur la réalité,Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,Nous regardons marcher votre morne héroïsme,Grelottant en hiver et suant en été,
Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,Qu'assaille le désir brutal comme une trique...
Enceintes de misère, enceintes de laideur,Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,L'esclavage éternel et muet du malheur.
Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux desFleurs du Mal, comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner, que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condimentde beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.
Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et s'ils nous intéressent pour une raison proprementféline. N'est-ce pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle contredit laNature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique. Qu'elle chante sonCarpe diemen le modernisant, tous les poètes l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature: