DuPolice Courtà une des écolesBoard schoolsdu East end, ce n'est en réalité que la distance des parents aux enfants, celle que je vais voir est en majeure partie fréquentée par les enfants de parents appartenant à la classe criminelle. Cette école est à la fois le spectacle le plus consolant et le plus inquiétant; il y a de telles anomalies dans ce mélange d'instruction donnée à grands frais et cette misère à l'état aiguë chez ceux qui la reçoivent, que l'espritcherche en vain une solution; mais le labeur accompli est admirable. Et pour quels enfants? les plus misérables, les plus abandonnés qui se rencontrent dans une grande ville, des enfants dont l'état d'esprit est révélé tout entier par cette réponse de l'un d'eux. On interrogeait une petite classe mixte sur leur idée deDieu:
—Comment se figuraient-ilsDieu?
D'abord personne ne souffla mot, enfin une voix rompit le silence et dit:
—Il (Dieu) porte toujours des habits parfaits.
Voilà ce que cette pauvre cervelle d'enfant avait pu concevoir de plus merveilleux, de plus éloigné de la réalité des choses. Je ne sais pas de réponse plus poignante.
Beaucoup de ces malheureux enfantsarrivent en classe sansavoir mangé, beaucoup ont travaillé deux, trois heures auparavant, etjamais personne ne se plaint, et cette résignation, à cet âge, est le phénomène le plus douloureux à constater. Mais s'ils sont comme apathiques en face de la souffrance, ils ne le sont pas devant l'intérêt; le maître (head master) me fait parcourir les classes, toutes les têtes se lèvent vers lui, et à la vue d'une personne étrangère les visages se réveillent. «Allons, mes garçons, saluez, enfants.» Le motladen anglais est autrement expressif, tous répondent à son appel, les mains se lèvent pour un salut, les cahiers se tendent pour être examinés. Il y a là des visages émaciés qui font mal à voir; le maître, de temps en temps, pose sa main sur une tête d'enfant,et de sa voix joyeuse comme un appel de clairon: «Vous avez mal à la tête?—Oui.—Souvent?—Oui.» Quelques-uns onttoujoursmal à la tête, tous ou presque tous sont laids d'une laideur terne et triste, et cependant il y a encore une classe d'enfants au-dessous de ceux-là, ce sont lesoutcasts, proprement dit les rejetés, vrais vagabonds de la rue qui ne sont à personne, on les tient dans une classe à part, et avec ceux-là les résultats sont presque négatifs, quoique quelques-uns aient des visages d'une finesse sournoise. Tout est tenté cependant, l'effort primordial qui dépend du zèle et de l'intelligence du maître, est d'amener les enfants à fréquenter régulièrement l'école; ce sont les parents qui les en détournent; ungamin a manqué la classe depuis quinze jours: quand le maître paraît, l'enfant descend aussitôt de son gradin pour lui remettre, écrite sur un mauvais papier, l'excuse de sa mère: «N'avait pas de souliers.—Ce n'est pas vrai,» dit le maître, et d'une interrogation à une affirmation il force le gamin à avouer qu'il a menti, puis se contente de dire: «Je n'essayerai pas de nettoyer un garçon aussi sale», et ce dédain est senti.
Une des méthodes employées pour agir sur les enfants et dont on obtient des résultats surprenants consiste à les menerà l'école de natation; là se développent chez eux l'émulation et l'admiration, deux sentiments inconnus, et qu'il s'agit de créer en eux, car tout est à faire. La plupartlorsqu'ils arrivent d'abord, savent à peine parler, c'est-à-dire qu'ils connaissent cent ou cent vingt mots au plus, et la maîtresse en chef, qui dirige la partie de l'école, où sont réunis filles et garçons de sept à dix ans, nous explique les efforts inouïs qui sont nécessaires pour les débrouiller; et cependant les enfants sont pleins de bonne volonté, incroyablement patients, tous en général sontgénéreux: n'est-ce pas sublime? Alors qu'une distribution de quelques douceurs leur est faite, il n'y en a pas un qui ne réserve la part de lamèreou dubaby; ils sont aussi infiniment sensibles à la confiance, et un privilège très envié consiste à recevoir une lettre à mettre à la poste; quand on songe d'où sortent cesenfants, on reste stupéfait qu'ils aient au cœur de pareils instincts.
On ne peut imaginer la tristesse de certains petits visages qui disent clairement leur histoire de longues privations, et cela parmi ceux qui sont décemment vêtus dans leur pauvreté, car on sent le désir de faire paraître les enfants; beaucoup entre les petites filles ont leurs cheveux soignés, un grand nombre ont des papillottes: cette passion de l'ornement et du clinquant qui est si forte chez l'Anglais se découvre même parmi ces pauvres enfants à qui on donne le pain de l'esprit, pendant que celui du corps leur manque si souvent; cependant, quand vient l'hiver, lady Jeune et d'autres dames charitables organisent des dîners afin de remplir unpeu ces bouches affamées; mais l'air d'extrême délicatesse est frappant, et l'on sent combien de ces enfants sont destinés à la phtisie. Au milieu de tout cela ils aiment leur travail, et les petites filles surtout sont étonnamment consciencieuses, et charmées, à l'occasion, de montrer leurs petits talents; une classe qui est à la couture nous récite tout d'une voix une poésie, et le fait bien, avec des modulations justes; elles y mettent leur amour-propre, comme à conserver propre leur tricot dont elles ont le plus grand soin. L'enseignement dans toutes les branches est excellent, rien n'est négligé, et je traverse une pièce où une vingtaine d'enfants sont occupés à faire des mouvements de gymnastique, mais qu'ils doivent être las!
J'arrive enfin à une classe où l'œuvre de l'enseignement devient une divine charité, c'est celle des enfants, non pas idiots, mais à peu près; ils piquent avec une épingle un dessin tracé au crayon de couleur, et y portent une attention prodigieuse; la maîtresse de cette classe, une femme au visage gai, soignée de sa personne,—elles le sont toutes à un degré remarquable,—avec une belle fleur sur sa table, esttrès fièrede son petit monde:«N'est-ce pas qu'ils ne sont pas trop mal?» dit-elle; et elle les interpelle, et en réponse ils sourient, sauf une petite à la chevelure rousse, avec un visage d'une expression déchirante, mais c'est la plus assidue; un petit pâle, si pâle, il est tuberculeux, voyant qu'on sourit, ose d'un banc enarrière élever timidement son petit travail, et sa physionomie s'éclaire de joie à l'attention qu'il obtient et à l'approbation qui l'encourage. Le directeur de l'école nous dit que ces visites amicales font le plus grand bien aux enfants, qu'ils en parlent longtemps après, et comme nous sortons, il ouvre la porte d'une classe où les garçons plus âgés, ceux de douze à quinze ans, sont en train de prendre une leçon de chant. Jamais je n'ai éprouvé une impression plus saisissante; tous ces visages ingrats et laids, ces corps grossiers et lourds, et, planant, ces voix, jeunes, fraîches,douces, et quelques-unes touchantes; il m'a semblé que l'âmede ces enfants s'était faite visible: ils chantent avec un vrai plaisir, attentifsau tableau sur lequel est notée la musique.
Il est inouï de quelle culture sont susceptibles ces enfants, et quels sont leurs goûts; cette école deShoreditcha pour ses élèves des «soirées heureuses» (happy evenings), c'est-à-dire que trois ou quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable et de bonnes samaritaines réunissent ces enfants pour les amuser; on leur récite des contes de fée dont ils sont avides, on leur fait peindre des images et former des albums, c'est le plaisir favori des garçons, on leur montre la lanterne magique, on les fait danser, et ils ont la passion de la danse; on danse partout dans les rues de Londres, c'est une sorte de rage et j'imagine que cesymptôme n'est pas sans être significatif. Ces réunions en dehors des classes sont avant tout civilisatrices, là les enfants entrent dans un ordre d'idées qui leur serait resté totalement inconnu; on leur fait entendre de la musique, eux-mêmes chantent. Le résultat bienfaisant de ces efforts est immédiat; le lendemain matin, il est facile de distinguer ceux des enfants qui ont pris part à ces réunions, car ils se montrent invariablement plus attentifs et plus intelligents. L'été, on les conduit à la campagne: une seule jeune fille du monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa part mené, l'été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit garçons en groupes de quatorze ou quinze qui lui obéissent implicitement, et si l'un d'eux s'avise dese montrer turbulent, les autres le mettent vite à la raison.
Mais pour détruire le bien acquis, il y a les parents; leurs abominables exemples à un moment donné perdent tout, et par-dessus le marché, la plupart sont sans entrailles aucunes. On expliquait en classe l'instinct qui porte l'animal à aimer et protéger ses petits: «Sûrement, dit un garçon, mon père ne m'aime pas comme un animal aime son petit», et voilà la clarté donnée à ce pauvre cerveau d'enfant qui lui inflige une souffrance de plus. Un autre gamin, dont on avait de bonnes espérances pourtant, a volé une montre qu'il a revendue six pence, les parents ont été plutôt fiers, le maître a sauvé l'enfant de la prison, etcroit qu'il se réformera; il y est évidemment disposé, mais quelle force lui sera nécessaire pour résister à des influences aussi funestes au milieu de telles tentations[4].
[4]On me montre un garçon dont le père a été pendu, et dont la grand'mère possède dix mille livres de rente, produit de vol.
[4]On me montre un garçon dont le père a été pendu, et dont la grand'mère possède dix mille livres de rente, produit de vol.
N'importe, ce maître courageux ne se lasse pas, et accomplit son labeur ingrat avec passion. Le personnel de cesBoard schoolsest absolument supérieur, hommes et femmes d'une tenue irréprochable, de façons excellentes et évidemment dévoués à leur tâche; mais aussi elle est rémunérée: le maître en chef,head master, a six mille francs par an, la maîtresse quatre mille; puis l'intérêtque tant de femmes distinguées, tant d'hommes charitables portent aux enfants des écoles, met le personnel en rapport avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement une influence sur leur vie et leur manière de voir. Ces rapprochements, ce contact entre gens de situations si différentes seraient, je le crois, impossibles dans une démocratie ombrageuse, où la vanité et la défiance paralysent absolument les initiatives individuelles, qui, en Angleterre au contraire, sont innombrables.
Dans ce quartier de Shoreditch, les hommes se battent continuellement et avec la dernière brutalité; un clergyman a entrepris d'enrayer le mal en le réglementant; voici ce qu'il a imaginé: aprèsavoir recueilli des fonds pour bâtir une église, il l'a établie de la façon suivante: au rez-de-chaussée, une salle où ilinviteles hommes du quartier à venir se livrer à leur divertissement favori, seulement, selon les règles, ce qui en mitige sensiblement la sauvagerie; au-dessus de cette salle une hospitalité de nuit, où l'on s'entasse autant qu'il y a de place, et au-dessus, l'église!
Voilà la trempe d'hommes qui arrivent à établir entre eux et les pires classes un lien et des rapports. Dans une autre partie du East end, des dames charitables, ayant à leur tête la fille d'un évêque, viennent de louer une maison, afin de vivre au milieu des pauvres qu'elles veulent secourir; la tâche évidemmentest immense, mais les bonnes volontés sont nombreuses aussi, et, je le redis, parce qu'il me semble que cela a une extrême importance,partant de haut.
On revientau respect du pauvre, personnage éminent dans l'Église catholique, et que le morne protestantisme des trois derniers siècles avait relégué en Angleterre, malgré les lois secourables, à une place de paria.—On connaît là-dessus les effroyables révélations de Dickens; actuellement la réaction est complète, grâce aux femmes.
J'ai été les voir à l'œuvre, auChelsea Infirmary, où sont reçus les pauvres absolus,paupers. Lamatron(supérieure) est une femme d'une quarantaine d'années, jolie et fraîche encore, l'air ouvert et gai.On pénètre dans le grand bâtiment sombre au dehors, et par un large escalier on arrive à l'appartement de lamatron,—trois piècescoquettementmeublées; un petit saloncosyet gai plein de bibelots de tout genre, un piano, des journaux, des livres, à côté une chambre à coucher, très vivante aussi et sur le lit une chemise ornée d'un ruban bleu! sur une large toilette s'étalent tous les objets d'un nécessaire à couvercles d'argent. A côté, la plus confortable salle de bain qui se puisse imaginer! On voit que cela n'a rien d'ascétique. Lamatronest vêtue d'une robe de soie noire et coiffée d'un bonnet de percale à brides, très coquet et commode et qui lui sied parfaitement.
Dans les vastes dortoirs où pas uneodeur ne règne, aucune apparence de tristesse; toutes les malades ont sur leurs épaules un petit châle rouge, et sur leur lit un couvre-pieds de même nuance; dans la longue travée qui s'ouvre entre les lits, des arrangements ingénieux ont placé des fleurs en quantité; trois pieds de bois croisés et peints avec l'émail si populaire ici, sont disposés de loin en loin et servent de supports; des serins chantent dans une cage accrochée devant une des hautes fenêtres, cela ne paraît rien, mais ceux qui savent ce qu'est la tristesse mortelle d'une salle d'hôpital comprendront le charme singulier de ce détail familial; sur une longue table se trouvent en bon ordre la large cuvette, les éponges et les serviettes telles que lafemme la plus soignée ne pourrait demander mieux; l'effort est visiblement d'embellirle plus possible, et lesnursesapportent à cette tâche une extrême émulation; c'est partout, aussi bien dans l'hôpital qu'ailleurs, ce besoin et ce goût de choses agréables à l'œil.
Dans ceChelsea Infirmarysont aussi des enfants, de tout petits;des affamés, il faut voir ces visages d'enfants de six mois pas plus gros que des enfants de quelques semaines, cela arrache le cœur; mais cette partie de l'Infirmaryest en même temps la plus consolante; bien entendu le rouge domine; tous les petits qui sont levés, ou même qui peuvent se soulever sur leur lit sont habillés d'une robe deflanelle rouge; une jolie petite brune de cinq à six ans a dans ses cheveux frisés un gros nœud de velours jaune, et un bracelet de perles au poignet, elle est malade de l'épine dorsale et incurable; mais coquette, quoiqu'elle soit là depuis trois ans, et le beau nœud de velours est pour la contenter; un immense polichinelle pend du plafond, un cheval à bascule est au pied du lit d'un petit, émacié par les privations et qui bouge à peine, il n'y a que ses yeux inquiets qui remuent; derrière un paravent dort un nouveau-né, né dans leWorkhouse, il est là si douillettement enveloppé, et où sera-t-il jeté en sortant de ce berceau?
Cette maison tout entière est uniquement l'asile des pires détresses et despires misères; il y vient mourir des femmes que le vice et l'ivrognerie ont entraîné dans les bas-fonds et qui étaient nées dans la classe privilégiée; les exemples tragiques etvraisseraient à peine croyables si on osait les dire! Au milieu de tout ce monde souffrant, les jeunesnursesavenantes et actives vont et viennent. En bas, elles ont leur large salle de communauté où se trouvent unpiano à queue, quantité de magazines et de journauxde mode! il s'y fait de trèsbonne musique, telle fille, qui, il y a trente ans, aurait donné des leçons, préfère aujourd'hui soigner les malades; on paye cher pour l'année deprobation: trente, quarante guinées, et tout le monde n'est pas accepté. Dans ce genre de vie, si indépendantequ'elle soit, il y a une discipline et un asile, et la femme, malgré tout, demeure dans son rôle traditionnel et séculaire.
Mais cette franche acceptation du côté matériel et physique de la vie est un signe des temps, et peut-être s'engage-t-on trop à fond dans cette voie, la femme anglaise ne connaît plus guère la mesure.
La vie de province garde encore en Angleterre une intensité et une vitalité extrêmes; et c'est là, mieux encore qu'à Londres qu'on peut arriver à bien pénétrer les mœurs anglaises avec leurs singularités, leurs anomalies, la cruauté de leurs lois surannées, et ce mélange unique de liberté et de tyrannie qui est le fond même des institutions anglaises.
Et d'abord, on est frappé du double aspect de routine et de modernité, la viecontemporaine s'est greffée sur la vie ancienne sans en altérer le caractère primitif. Le cadre n'a pas changé, il est ce qu'il était il y a cent ans; la littérature anglaise possède dans les romans célèbres de miss Austen des documents de premier ordre sur l'existence provinciale au commencement de ce siècle, et les modifications apportées depuis par le temps résident uniquement dans les nuances, mais les grandes lignes sont identiques, les personnages n'ont pas varié; c'est la même hiérarchie sociale, et, ce qui est le plus curieux, les relations relatives des individus sont restées ce qu'elles étaient. Rien n'est vieilli, tout est admirablement conservé, l'ordre tranquille qui a gouverné toutes choses, et la force militantede la tradition ont imprimé un cachet si fort à la race, que dans ces milieux absolument anglais, on s'aperçoit que même physiquement le type des hommes est resté singulièrement semblable à lui-même, c'est que dans son intrinsèque, l'être humain n'a pas changé. Prenez des gravures sportives du commencement de ce siècle, regardez ces visages rasés, ces traits nets; puis, assistez, par exemple, dans une petite ville de Surrey au départ du «coach» pour Londres; la restitution du passé est complète, ce sont les mêmes hommes, les mêmes gestes; à peu de choses près les mêmes silhouettes, on se croirait à quatre-vingts ans en arrière! et toute l'atmosphère ambiante est à l'unisson; le «coach» part devant l'hôtel duChevreau blanc, c'est l'«Inn» cossue et provinciale dont le modèle façonné sur les anciens usages s'est conservé intact avec son énorme «Bar» et son «Parloir» reluisant et chaud caché derrière le «Bar» tout cela d'une sorte de respectabilité hypocrite d'un genre spécial.
La vie est un peu lourde et lente, mais puissante. Il existe, en Angleterre, une grande caste intermédiaire qui ne fraie jamais avec ce qu'on appelle les «County Families», mais dont les membres groupés généralement aux alentours d'une petite ville prospère, possèdent de belles maisons, des parcs verdoyants, des serres recherchées. Ce sont le plus souvent des enrichis, enclins à une hospitalité fastueuse, et c'est grâce à eux quele commerce des petites villes demeure florissant; la ville elle-même n'est généralement habitée que par une bourgeoisie inférieure, les commerçants locaux, les docteurs et les hommes de loi, chacun dans sa sphère s'associe aux affaires de la communauté, il n'est pas dans le caractère de l'Anglais ni d'être passif, ni de se désintéresser de ce qui l'entoure; aussi dans une petite ville de province de mince importance, trouvera-t-on des rues bien tenues, des policemen massifs, des jardins publics pleins de fleurs, des expositions utilitaires fréquentes; et l'hiver des cours du soir variés, bref, tout le courant de l'existence moderne qui semble cependant ne rien déplacer. Même le voisinage relatif deLondres, et la facilité énorme des communications ne tarit pas la sève de ces petites villes de province; l'Anglais n'aime pas la ville en tant que «capitale», les personnalités s'affirment mieux dans des cadres restreints et la ville de province est le terrain le plus propice à l'indépendance et à la prospérité bourgeoise. L'émulation existe toujours active, non pas seulement entre gens d'opinions politiques adverses, mais entre les membres des différentes sectes religieuses, toutes remuantes et ambitieuses, et notez, que dans une seulepetiteville de province, j'ai compté jusqu'à sept églises ou chapelles appartenant à des dénominations diverses, depuis le High Church qui n'est qu'un catholicisme honteux, jusqu'aux Quakers.
Elles ont disparu à Londres, mais on les rencontre encore dans les villes de province ces tranquilles Quakeresses, habillées de leurs vêtements à coupe surannée, aux couleurs de colombe. Revêches et compassées, elles ont néanmoins une certaine saveur, et une modestie féminine bien appréciable dans un pays où de moins en moins cette qualité est de mode.
Ces Quakers qui ne parlent jamais haut, qui ne se fâchent point, qui enseignent la patience à leurs enfants, comme on enseigne l'alphabet, et qui sont toujoursriches, incarnent bien cettespiritualitématériellequi a régné souverainement en Angleterre, mais qui tend de plus en plus à disparaître, balayée par un double courantde réveil religieux d'une part et d'athéisme de l'autre.
Le péril, du reste, est signalé, car, en outre de ces facilités spirituelles locales et permanentes, on rencontre dans les villes de province, le «Protestant Van», roulotte ambulante, farcie de bons livres et de «tracts» mettant en garde contre la grande «Prostituée de l'Apocalypse!»
Dans les villes de province, pas de quartier aristocratique; la noblesse, et la classe de gentlemen égaux à la noblesse par l'ancienneté de la descendance et la possession de vastes domaines, habitent ses terres et y exercent encore une véritable féodalité. Car il faut bien s'en rendre compte, en Angleterre, la liberté est surtout personnelle, la grande masse dupeuple anglais demeure encore sous le double joug de l'aristocratie de naissance et de la puissance de l'argent, et l'état des lois permet d'étendre très loin le pouvoir que confèrent ces deux autorités.
L'impossibilité de posséder la terre réduit le laboureur anglais (labourer), car de paysan proprement dit il n'y en a pas, à un véritable servage. Des villages entiers dépendent absolument du grand propriétaire auqueltousles cottages appartiennent, qui les loue comme il veut, à qui il veut et aux conditions qu'il veut. Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou absent, et ne s'inquiétera que de recevoir régulièrement ses loyers; l'agent, alors, est maître absolu, il pressure plus ou moins et une plainte procure généralement,un congé, ce qui équivaut pour la plupart des tenanciers pauvres à l'impossibilitéabsoluede se loger.
Tantôt le propriétaire est généreux et consciencieux, sans que néanmoins en l'état des mœurs, la dignité personnelle et surtout l'indépendance des tenanciers en soient beaucoup rehaussées. Les cottages (et c'est déjà énorme assurément), seront des cottages modèles, loués à très bas loyers, mais dans ce marché, la liberté individuelle n'entre pas en ligne de compte. Les conditions d'habitation sont réglées arbitrairement sans discussion possible, toute location revêt l'aspect d'une faveur presque d'une aumône. On ne peut, par exemple, habiter plus d'un certain nombre de personnes, il est défendu de prendredes locataires, etc. Je citerai deux faits très simples qui sont tombés sous mon observation personnelle et feront bien comprendre les relations de propriétaire à locataire; ils se sont, du reste, passés sur l'Estated'un propriétaire philanthrope avec ostentation:
Un cottage est habité depuis des années, par une femme veuve depuis peu, et ses deux enfants adultes; ce sont, à tous les points de vue des tenanciers modèles, toujours prêts avec leur loyer, et ils se figurent que puisqu'ils paient une somme librement consentie, ils sont chez eux; vous allez voir comment le propriétaire l'entend: un beau matin, l'agent vint dire à la veuve que pourobligerlord X..., on lapried'accepter de prendre comme locataireun jeune garde qu'on ne sait où loger, son mari étant mort, on a jugé qu'elle devait avoir trop de place. Que cela plaise ou non, il faut se soumettre; et ces gens jaloux de la réclusion de leur vie familiale ne peuvent songer à discuter, refuser serait s'exposer à se voir enlever le cottage, le locataire de lord X... est donc accepté!
Voici l'autre cas: une jeune femme vient faire ses couches chez sa mère; la pauvre créature, au lieu de se remettre dans le délai réglementaire comme elle aurait dû, traîne en longueur; au bout de quelques semaines, l'agent arrive rappeler qu'on est trop nombreux dans la maison. La mère proteste et demande ce que diraitlady X..., si on lui suggérait de renvoyer sa fille malade? mais cependant, elle se tient pour avertie, et l'accouchée s'en ira.
Il y a là évidemment un arbitraire dont nous ne connaissons plus d'exemples, et un ordre de choses qui s'accorde mal avec l'éducation obligatoire dont on gave les jeunes générations. Dans la vie anglaise, telle qu'elle est organisée actuellement, la dépendance de toute une classe demeure complète, et se fait sentir même dans les plus louables efforts, pour améliorer le sort des tenanciers. Ainsi dans beaucoup de villages, les femmes de clergymen tiennent un «clothing club» (club d'habillement), il est matériellement très avantageux d'en faire partie, mais laprésidente se réserve le droit de juger si les membres s'habillent selonleur station, et une infraction à son point de vue peut amener la radiation de la personne assez osée pour s'émanciper par des affiquets jugés inconvenants!
Il arrive qu'un propriétaire désireux de propager le mouvement de tempérance, chose excellente assurément, fera disparaître sur son «Estate» souvent à de grands sacrifices, lesPublic Houses, et les remplacera par des espèces de cafés, où tout sera meilleur, et à meilleur marché pour le consommateur, mais où, en même temps, le propriétaire est chez lui, et où il ne ferait pas bon, au point de vue des faveurs à espérer, d'exprimer des opinionspolitiques opposées aux siennes. Or, tout est faveur; une des plus convoitées et qui dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire est la possession d'unAllotment, c'est-à-dire un lot de terre loué au tenancier et qu'il pourra cultiver pour son propre compte, mais soit pour l'obtenir, soit pour se le voir retirer, il demeure absolument à la merci du propriétaire ou de l'agent, car, point de bail, et les clauses de location sont telles qu'il suffit d'un bien léger prétexte pour qu'un homme soit, sans appel possible, dépossédé de la terre qu'il a fécondée par son labeur; et notez qu'en Angleterre, le salaire habituel des labourers est deonze shillings(douze francs cinquante) par semaine, et qu'on retient la paie quand il pleut, que pourla moisson, on traite à forfait, et que les ducs les plus opulents s'abaissent par l'intermédiaire de leurs agents, à de véritables marchandages et arrivent à réduire le salaire des moissonneurs de dix livres (deux cent cinquante francs) à huit livres sept shillings.
On ne peut s'étonner que dans de telles conditions, et sans amélioration à espérer, la jeunesse en masse ne déserte les villages; un à un, les jeunes hommes s'en vont à la ville, caronze shillingsde gages pour élever une famille et leWork-Housepour la vieillesse, ne constituent pas une perspective attrayante. Et en même temps que la terre reste inaccessible à ceux qui la cultivent, les anciensdroits communaux qui leur en réservaient librement une parcelle, tombent en désuétude ou plutôt sont ignorés par les propriétaires. C'est un fait notoire que tous les jours de grands propriétaires s'annexent une partie des «commons» qui étaient le patrimoine du pauvre en Angleterre, et qui vont toujours diminuant.
Le procédé est simple, on commence par planter sur la partie convoitée un poteau défendant de passer, puis un peu plus tard vient une haie, puis une palissade, et le tour est joué! D'autres fois, les propriétaires prennent la peine de solliciter du «Board» du District la permission de s'adjoindre tel ou tel morceau deterre inculte, et ce Board qui n'a aucun droit dele faire, l'accorde généreusement et le refuserait avec entrain à des laboureurs qui auraient l'insolence de convoiter cetteterre inculte.
De recours contre ces abus, il n'y a point de la part du faible, par l'excellente raison que la justice est rendue par ces mêmes propriétaires! car la qualité de magistrat «Justice of Peace: J. P.» qui n'est pas rétribuée se confère uniquement à des notabilités respectables: propriétaires, clergymen, etc. Nulle qualification légale n'est nécessaire, on naît apparemmentJustice of Peacecomme on naît rôtisseur! Aussi les sentences rendues journellement en Angleterre sont-elles scandaleuses! Pour ces magistrats provinciaux, le vieil adage de droit normand:Corps d'hommeest plus digne chose qu'héritage, n'a pas cours; les délits contre la propriété sont punis avec une sévérité très supérieure à celle qui dicte les sentences pour offenses contre les personnes! Il est beaucoup meilleur marché de rouer abominablement de coups sa vieille mère, ou, avec un marteau, d'assommer un homme jusqu'à incapacité de travail, que de braconner pour lapremière foisdans un champ, étant un peu pris de boisson ou de volerneuf pommes. Pour les premiers délits on s'en tire avec une amende d'une livre et une de quinze shillings. Pour les autres, lesmêmes magistrats, le même jour, car là est le fait révoltant, infligeront un mois de prison et six semaines deHard labour(dur labeur)! Un vagabond ayantcouché dans un fossé (il est vrai que c'est une récidive), s'entend condamner àdeux mois de Hard Labour!
On ne sait qu'admirer plus ou de la sottise ou de la cruauté d'une pareille sentence, car enfin voilà la communauté chargée pendantdeux moisd'un homme qui n'a commis qu'un délit imaginaire. Le danger de cet arbitraire serait grand partout, mais il l'est doublement dans un pays où les lois les plus contraires à notre état actuel de civilisation ne sont pas abrogées; ainsi il serait à la rigueur possible à unCounty Courtd'appliquer pour vagabondage ou mendicité une loi comme celle-ci:5 George IV cap. 83. 3 et 4. «Emprisonnement etHard Labourjusqu'à la prochaine session, quand ilspourront être de nouveau emprisonnés pourun an et fouettés.»
LeTruthpublie chaque semaine un Pilori légal dont les révélations douloureuses atteignent parfois à un côté presque comique par l'état d'esprit qu'elles dénotent chez les membres de cette classe privilégiée pour qui le don de rendre la justice est supposé être une qualité infuse. Les exemples et les citations pourraient se multiplier à l'infini, je ne veux que signaler un état de choses assez généralement ignoré en France, état de choses qui durera aussi longtemps que la loi ne sera pas rendue par des magistratsqualifiés,rétribuésetinamovibles.
L'Angleterre, si fière à juste titre de ses juges, se contente pour sa Justice dePaix d'une magistrature grotesque et d'autant plus dangereuse que les lois ont cessé d'être d'accord avec les mœurs; et de cette situation naîtra indubitablement un conflit. L'incohérence est le trait dominant de l'heure présente, les fictions sociales sont de moins en moins respectées et la perturbation est profonde, une partie de la nation anglaise a perdu contact avec la grande majorité de ses concitoyens, cette avant-garde téméraire et bruyante a répudié pour n'y plus revenir le vieil esprit conservateur et hypocrite, et c'est tant pis, car elle était fort belle dans son ensemble, cette vie anglaise, à façade si décorative, et malgré tout rien n'affermit les âmes comme d'être bandées continuellement pour uneffort, celui de vouloir toujoursparaîtredigne et vertueux était assurément considérable; on l'a mis de côté comme trop fatigant.
J'ose dire, quoi qu'il en paraisse, que la question sociale est bien plus aiguë en Angleterre qu'en France, et elle revêt un caractère tout particulier par suite du rôle pris par les femmes; peu à peu, elles sont en train d'enleveraux hommes leur «gagne-pain», la situation devient une arme à deux tranchants: les hommes, dont la concurrence féminine fait baisser les salaires d'une façon désastreuse, se marient de moins en moins, et, conséquence logique, un nombre toujours croissant de femmes se voient contraintesà gagner leur vie, et luttent pour entrer dans toutes les professions! Habile qui résoudra ce problème. Pour moi, il est évident qu'à l'heure présente l'esprit masculin est chez les Anglais, pour une raison quelconque, beaucoup plus retardataire que l'esprit féminin, l'agitation réellese fait par les femmes; elles ont accepté d'une façon anticipée la possibilité d'un nouvel état de choses, et à l'heure fatidique, ce serontelles, et parmi les plus riches et les mieux nées qui iront au-devant de toutes les réformes,—je ne loue pas, je constate.
De deux choses l'une, ou la femmeaimeson oppression, ou elle lahait, et en Angleterre, une élite a adopté ce dernier parti et éprouve une sorte de solidaritéavec les classes opprimées. De toutes façons les femmes désertent leur poste séculaire, une génération s'élève qui est le contrepied de celles qui l'ont précédée, et cette génération fera parler d'elle.