L’homme à femmes laisse son cœur à la maison quand il part en guerre. Ce n’est pas avec le cœur que l’on gagne des batailles.
Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les femmes, alors, le maudissent d’être né. Pourtant elles regrettent, non pas qu’il soit venu, mais qu’il soit parti.
Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans le nombre des femmes qu’il a eues ?
La moindre fille des fortifications a une liste plus longue que celle de don Juan.
La fatuité des hommes est faite de la sottise des femmes.
La coquette vaut le fat.
Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent pas leur méprisable espèce.
Aimer, c’est difficile. — Être aimé, c’est fatigant.
La femme exige les assurances positives et préalables d’un bonheur éternel. Elle en veut à l’homme averti et loyal qui formule une réserve. Elle préfère être trompée. — Soit !
Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est permis aux femmes. Mais l’homme est blâmé, qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour améliorer sa fortune.
La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir en amour ? Ne serait-il pour elle qu’une besogne rémunératrice ?
Alors qu’on voit l’humanité entière courir d’une allure effrénée à la chasse au plaisir, pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui qui donne le bonheur ?
Les jugements du monde sont sans nuances. On n’a qu’un nom pour celui qui vit du labeur des petites ouvrières d’amour et pour celui qui travaille, comme il a été dit, à la sueur de son front.
Il y a beaucoup de mépris pour la femme dans l’opinion du monde qui veut que la bourse d’une femme soit plus sacrée que son cœur et que sa chair.
« Je te donne mon âme, mon cœur, mon corps, ce qu’il y a d’ineffable et de secret en moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie ou je crie : « Au voleur ! »
Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne serait-il pas mêlé à l’amour ?
Qu’avons-nous fait de l’amour ? Une petite chose bien arrangée, rapetissée, polie, mise à sa place, qui ne doit pas grandir et sortir des limites tracées par les convenances.
On comprend qu’une femme se refuse à choisir un amant par intérêt. Mais une fois qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait que de se donner, tout ne devient-il pas commun entre elle et lui ?
On trouve chez beaucoup de femmes, délicates à l’extrême en matière de sentiment, l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide à leur amant. Rendre un service réel à celui qu’on adore, savoir qu’il tient de vos mains le nécessaire et le superflu, son plaisir et son luxe, qu’il n’est pas un objet qu’il touche qui ne vienne de vous, mais c’est la joie suprême.
Les hommes de ce temps ne l’entendent pas ainsi. Ils se croiraient déshonorés aux yeux de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque chose de bas et de honteux en acceptant de l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils donneraient leur vie.
Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme on sait. Adrienne Lecouvreur vendait ses diamants pour Maurice de Saxe.
Que faut-il accuser ? La médiocrité des âmes contemporaines ? Ou bien serait-ce que nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos défauts ? Il y a un beau mot de La Bruyère que je voudrais voir appliquer aux relations entre amants : « Celui-là peut prendre qui sent un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui donner. »
La société contemporaine a son opinion faite. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour l’argent qui va des femmes aux hommes s’arrête au contrat de mariage. Sous cette forme, un homme est autorisé à recevoir des millions ; il n’a qu’à prendre l’État et l’Église à témoins de ce marché. Tout devient pur, licite, moral, excellent, et c’est ce que le monde appelle : un beau mariage.
Les choses sont à ce point qu’on a vu de nos jours un jeune homme libre, dans un cercle où les règles de société sont lâches, épouser la jolie maîtresse, avec laquelle il vivait depuis plusieurs années, au jour où, par un coup du hasard, elle devint riche de pauvre qu’elle était. S’il ne l’avait fait, voyez le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais le maire arrangea cela.
Et puis, disons-le, les femmes ne font rien pour atténuer les difficultés que soulève la question d’argent entre elles et les hommes.
Ces créatures sentimentales n’imaginent pas qu’un homme qu’elles aiment soit tourmenté et malheureux à côté d’elles pour de vulgaires soucis d’ordre matériel. Elles ne pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre.
Et si elles ont de la pénétration, elles manquent d’ingéniosité ; elles ne savent pas donner ; elles se mettent maladroitement en scène ; tout de suite, elles imaginent des attitudes. Elles ne diront rien, oh ! non, elles serreront leur ami dans leurs bras et d’une main hésitante lui glisseront l’enveloppe libératrice. Ou bien elles l’oublieront sur son bureau. — Mais c’est inadmissible, chère Madame ; vous savez bien que l’homme n’acceptera pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous simplement lui fournir l’occasion d’un beau geste de refus ?
Non, si vous voulez vraiment l’aider à franchir la barre et l’amener au port, envoyez-lui un simple chèque de banque sur banque où votre nom ne figure pas… Alors, quand vous le revoyez, la belle scène ! Il est inquiet, nerveux ; il vous interroge par sous-entendus ; il ne se livre pas. Mais vous feignez de ne rien comprendre ; vous êtes à mille lieues de soupçonner ce qu’il veut faire entendre… Il n’ose pas s’engager ; les regards même sont évités entre vous parce que trop directs… Il s’arrête enfin ; il a, vous le sentez, l’intime conviction qu’il vous doit le salut. Il a deviné vos sentiments, tous vos sentiments, et votre délicatesse ; il sait le bonheur que vous avez à lui venir en aide, mais il sait aussi que ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne parlerez jamais de ce qui s’est passé. Il y a des choses trop précieuses pour qu’on les dise ; les mots les gâteraient ; on les garde enfermées au fond de son âme, à jamais.
Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes ?
Un de mes amis, sans fortune et qui a été aimé, me dit : « Pourquoi les amants hésitent-ils à mettre en commun une chose aussi méprisable que l’argent ? Sans doute parce qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils ne croient pas à la durée de leur liaison. Au temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse. Je l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je lui cachais avec soin l’état de mes affaires, et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion. Elle était fort riche et je ne doute pas qu’elle n’eût été heureuse de venir à mon secours si elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre l’idée de parler argent avec elle ? Comment imaginer que je pourrais recevoir de ses mains une liasse de billets bleus ?
« J’ai souvent pensé à mes sentiments et à ma conduite à cette époque et suis arrivé à la conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse autant que je le croyais alors, qu’à un degré d’amour de plus je ne lui aurais rien caché, qu’il y aurait eu entre nous la plus entière franchise, une union complète, que je n’aurais fait aucune différence entre sa bourse et la mienne.
« Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir de l’argent de sa maîtresse est la dernière et suprême preuve d’amour qu’un homme délicat puisse lui donner. »
Les réflexions qui précèdent risquent de scandaliser fort. Il faut être bien sûr de son amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour laisser l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut croire que nos contemporains ne s’inspirent pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque l’argent est repoussé avec horreur des liaisons sentimentales. Je ne sais si la constatation de ce fait prouve en faveur des mœurs de notre temps comme quelques naïfs paraissent le croire. Il témoigne de la défiance où nous sommes les uns des autres, il montre que lorsque nous commençons une liaison nous pensons déjà à comment en sortir et à ne pas livrer des armes dont on pourra se servir contre nous ; la paix entre nous, même en amour, n’est qu’une paix armée…
Un homme riche trouve des femmes prêtes à se vendre. Il finit par s’imaginer que toutes sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une question de prix. Lorsque cet homme s’éprend d’une femme, il lui fait la cour de la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être confondue avec celles qu’on paie, elle renvoie le maladroit. Il se console en pensant que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi.
Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à jamais ce que peut être l’amour d’une femme désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai connu un, étranger, il est vrai, qui ne prenait même pas la peine de faire la cour aux femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une entremetteuse ! Cet homme naïf et grossier s’imaginait connaître les femmes. Il prenait des airs supérieurs. Il était « celui à qui on ne la fait pas » !
Disons-le-lui tout de suite : avec l’argent on achète tout, le luxe, une situation dans le monde, la considération même, sauf précisément l’amour.
Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent, dans un grand restaurant, quelques hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre quarante et cinquante ans, et ils aiment les femmes. A eux cinq ou six, ils connaissent toutes celles, du monde ou non, que l’on peut avoir pour de l’argent. Ils en parlent librement, sans hypocrisie. Ils savent qu’on prend MmeS… à l’heure, pour cinquante louis dans telle discrète maison du quartier de la Madeleine ; qu’avec Mmede Z… il faut s’attarder aux préliminaires et feindre le sentiment, mais qu’elle a toujours une grosse note impayée chez sa couturière ; que MmeR… est plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive pas une femme sur le marché de Paris qu’ils ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur, la qualité des seins, à quoi s’ajoute ce qu’on appelle ailleurs « la cote d’amour ». Ils sont renseignés minutieusement sur les femmes du monde faciles, si nombreuses à Paris ; ils savent les hauts et les bas de leur fortune, que, s’il y a une panique à la Bourse de New-York, on peut s’offrir à bon compte MmeD… qui a la plus jolie peau de Paris ; que lorsque les paysans russes ne payent pas leurs fermages, la belle MmeM… comprend merveilleusement le langage des chiffres. Ils savent à cinquante louis près ce qu’une aventure leur coûtera et le moment opportun où la tenter.
A la façon dont ils en parlent, la femme est pour ces hommes quelque chose d’intermédiaire entre un cheval de race et une valeur de Bourse. Ils la détaillent, la critiquent et la louent comme ils feraient d’un pur sang ; ils l’estiment avec la même précision que les valeurs à la cote et en savent le cours variable aussi exactement que celui du Rio-Tinto ou de la De Beers.
Admirons les hommes riches qui ont gardé de la délicatesse et plaignons-les, car il leur reste, au fond de l’âme, la pensée secrète (fruit de tant d’expériences !) qu’ils ne sont pas aimés pour eux-mêmes.
Un homme sans fortune, sans influence, aime-t-il, est-il aimé ? Les dieux eux-mêmes envient son bonheur !
Une femme belle attire-t-elle les hommages d’un homme intelligent, les femmes moins belles s’étonnent et disent : « Comment peut-il se plaire avec une sotte ? »
Les femmes intellectuelles comprennent mal ce que recherche l’homme. Elles s’adressent à son intelligence, mais ce n’est pas son esprit qui est à conquérir. Elles peuvent l’intéresser, elles ne le charment pas.
L’homme désire très rarement engager un commerce d’idées abstraites avec la femme. C’est autre chose qu’il lui demande. Il veut trouver une sensibilité neuve et vibrante, se rapprocher de la nature dont les spéculations de l’esprit l’ont éloigné ! Et plus il est d’intellectualité développée, de haute culture, raffinée et livresque, plus aussi il goûte le charme profond, unique, incomparable de l’instinct, les ressources d’une sensibilité aussi riche que la sienne, et différente, — et plus aussi, ce qui est appris, factice, pas sincère chez la femme lui est odieux.
Il sait que rien n’est plus affreux que la prétention intellectuelle, que la soi-disant culture dont tant de personnes pédantes se vantent : il ne se laisse pas tromper par ce vernis si mince, si glacé des idées qui recouvre, neuf fois sur dix, le désordre et l’ignorance la plus absolue.
Il est évident qu’il y a des femmes belles et sottes. Hélas ! nous en connaissons qui sont, à dire vrai, inabordables ! Mais les femmes à sensibilité vive sont-elles prêtes à admettre qu’elles sont laides parce que sensibles ?
L’intelligence, c’est l’apport de l’homme. Non pas qu’il se décide et qu’il agisse en ces matières suivant des motifs intellectuels. La source de nos actions n’est pas dans l’intelligence. C’est dans la sensibilité qu’il faut la chercher. Mais l’intelligence donne une vue des choses. Elle offre un spectacle, et rien de plus, un spectacle logiquement orné et bellement arrangé ; c’est la joie de trouver un sens et d’imposer une explication cohérente et claire à ce qui n’est peut-être, en réalité, que désordre et chaos obscur.
Mais il est une intelligence que la femme possède à un point plus aigu que nous ; ce n’est pas une intelligence de luxe, inutile, contemplative, de haute compréhension des lois générales et des rapports abstraits. C’est une intelligence toute pratique de la vie, des rapports réels d’elle aux autres êtres et aux choses ; c’est la compréhension la plus rapide la plus lumineuse de ce qui lui est utile et de ce qui lui est mauvais, de ce qu’il faut prendre et ce qu’il faut rejeter…
Essayons de montrer clairement l’utilité de l’instinct et la futilité de l’intelligence dans les choses de l’amour.
Voit-on les femmes les plus intelligentes être les plus heureuses en amour, même si elles ont pour elles, en plus de l’intelligence, la beauté ? Elles ont de la culture, elles lisent, elles expliquent, elles raisonnent à ravir de ceci et de cela ; elles arrangent à merveille leurs intérêts, leurs snobismes, leurs relations ; elles parlent de toutes choses avec un vocabulaire suffisant, et surtout de l’amour sur lequel elles pensent tout savoir et mieux que personne ; elles le jugent et commentent avec des mots choisis et élégants. Mais lorsqu’elles passent à l’action, comme on est étonné de les trouver maladroites, et gauches, et gênées ! Leur attitude alors a quelque chose de faux, de contraint ; ce qu’elles font, elles le font mal, sans spontanéité, par calcul et réflexion ; il y a toujours en elles du trop ou du trop peu.
Elles sont pareilles à un historien de la musique très intelligent et instruit ; il disserte fort bien de son art, de son essence, de son passé, de son avenir. Mais hélas ! ce musicographe joue du violon et, si cultivé qu’il soit, il n’a pas d’oreille. Alors, quand il s’agit de jouer un mi, il dit : « Le mi est entre le ré et le fa, par conséquent je dois mettre mon doigt sur la corde à cette place qui est précisément entre le ré et le fa. » Mais ce violoniste-là ne joue jamais un mi juste, car il n’entend pas, et, puisqu’il n’a pas d’oreille, tous les raisonnements du monde ne lui servent à rien, tandis qu’on voit tel enfant ignorant, mais musicalement doué, être sensible au plus petit écart en dehors du ton.
De même en arrive-t-il aux femmes intelligentes, mais sans instinct, qui se fient à leur intelligence pour les choses de l’amour. Elles se croient supérieures aux autres. N’ont-elles pas ce que bien peu possèdent ? Mais l’intelligence leur est ici un guide fallacieux, car il s’agit, non de raisonner avec éloquence ou spirituellement sur l’amour, mais d’écouter la voix impérieuse et sûre de l’instinct. Si vous n’avez pas d’oreille, comment l’entendrez-vous ?
La plupart des femmes, au contraire, ne sont pas faites pour les hautes spéculations. Beaucoup d’entre elles manquent de trait dans la conversation, ne vivent pas dans un commerce quotidien avec les idées, se préoccupent peu de lectures intellectuelles, — mais elles déploient une sublime ingéniosité dans leur vie amoureuse. Elles prennent sans compter dans les trésors inépuisables de l’instinct. Elles y trouvent des richesses dont les femmes qui ne sont qu’intelligentes ne peuvent même soupçonner l’existence. Elles aiment, elles se font aimer, elles savent garder l’homme qu’elles aiment. Elles disent ce qu’il faut dire, taisent le reste, devinent les sentiments secrets de l’homme, préviennent ses désirs, savent jusqu’où elles peuvent aller, la limite qu’il ne faut pas dépasser. Avec quelle sûreté elles agissent dans cette tâche, la plus difficile, la plus importante de toutes !
A quoi leur servirait ici l’intelligence ? Qu’est-ce que l’intelligence la plus claire peut révéler en ces matières à une femme qui n’a pas l’instinct ? Qu’est-ce qu’une incertaine expérience individuelle si on la compare aux millions et aux millions d’expériences utiles que les femmes ont enregistrées au cours des siècles, et que l’instinct conserve pour le bénéfice de leur sexe ? L’instinct seul garde la clef de ces inestimables trésors.
C’est ici qu’apparaît la vanité de l’intelligence dont quelques femmes s’enorgueillissent. Si peu qu’elles sentent, elles savent tout de même obscurément que le seul bonheur digne de la femme est dans l’amour ; c’est là que se décide le drame de leur vie. Et pour jouer cette partie suprême, elles n’ont que l’intelligence, — un néant !
Est-il nécessaire d’ajouter qu’il y a des femmes intelligentes qui ont gardé l’instinct ? Ces femmes-là ne se trompent pas et, en amour, n’écoutent que l’instinct. Elles ne tombent pas dans l’erreur grossière qui consiste à vouloir employer l’intelligence à créer du bonheur.
Il faut être sincère avec soi-même, s’efforcer d’être clairvoyant, chiffrer exactement le degré de sa passion, ne pas prendre pour un grand amour ce qui n’est que béguin, accorder aux aventures juste l’importance qu’elles ont. Trop de gens cherchent à se duper eux-mêmes. Qu’y gagnent-ils ? Des déceptions, un choc brutal dans le retour à la réalité.
Et de même faut-il s’efforcer d’être sincère avec la femme.
— Vous me dites tout cela, répond la femme, mais au fond vous n’en pensez rien. Vous me faites la cour, cela excuse tout à vos yeux et même ce dangereux appel à la sincérité. Ce sont des mots habilement arrangés et qui produisent un bon effet, j’en conviens. Mais pourquoi vous croirais-je ?
— Et pourquoi ne serais-je pas sincère ? Croyez-vous donc être seule à courir une chance hasardeuse dans l’aventure que je vous propose ? Ce que je mets au jeu mérite d’être pris en considération. Au point de vue du monde, vous risquez plus que moi, il est vrai. Mais de ces dangers-là, il est facile de se garantir et ce n’est pas de sécurité extérieure qu’il s’agit. En fait, vous jouez votre bonheur comme je joue le mien. C’est ce que nous avons l’un et l’autre de plus précieux. Ici nous sommes à partie égale. Pourquoi vous tromperais-je ? Pourquoi vous assurerais-je de mon amour, si je ne vous aimais pas ? Nous ne sommes pas dans une île déserte. Il y a d’autres femmes que vous dans cette ville. J’ai eu d’autres maîtresses. Pourquoi les aurais-je quittées si je ne croyais pas vous aimer ? Demain quand vous entrerez chez moi, si je ne sens pas en mon cœur l’émotion que donne seul l’amour, si je vous regarde sans frémir, si je pense à vous sans tendresse quand vous serez partie, n’est-ce pas moi qui serai le mauvais marchand de cette affaire ? J’aurai bouleversé une vie ordonnée, agréable. Et pourquoi ? Pour mettre une femme de plus sur ma liste ! Les femmes que l’on n’aime pas ne comptent guère et faites-moi l’honneur de croire que je ne suis pas de ceux qui ne cherchent en amour que de vaines satisfactions d’amour-propre. Comprenez donc que mon intérêt est de voir clair en moi et d’être sincère avec vous.
On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on s’aperçoit soudain que l’on est sur le point d’aimer.
Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en sont pas exempts. Un trouble qu’ils connaissent bien s’empare d’eux ; ils ne font rien pour le vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée d’être gênés en face de la femme qu’ils aiment ; ils gardent le silence ou ils parlent trop, et sont conscients de cette nervosité qui n’est pas sans analogie avec celle que l’on ressent au moment de partir pour un grand voyage. Ce trouble même les renseigne sur leurs sentiments ; ils l’attendent avec impatience, ils saluent sa venue avec joie.
Une autre émotion précieuse est celle que l’on éprouve à rencontrer au bal sa maîtresse le soir même du jour où elle s’est enfin donnée à vous. Et lorsque vous êtes le premier amant, l’émotion est d’une qualité plus rare.
Elle est là, dans un salon, sous la lumière adoucie des lustres. Des indifférents s’empressent autour d’elle. Vous la regardez et vos regards se heurtent à la robe. — Il est inouï de constater à ce moment combien une robe cache un corps de femme ! Une femme décolletée offre sa tête et ses épaules ; puis soudain, voici de l’étoffe impénétrable ; il semble que la chair s’arrête à la ligne que la robe trace sur la poitrine ; la robe paraît être née avec la femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque là ; on ne pourrait enlever la robe sans écorcher la femme !
Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. Auriez-vous imaginé qu’elle fût aussi peu changée d’elle-même ? Elle est pareille à ce qu’elle était hier et chaque jour. Elle parle de ceci, de cela, comme si rien n’était survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques heures, elle n’avait pas pleuré et crié de bonheur dans vos bras… Vous en arrivez presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien passé entre vous. Vous cherchez sur ses épaules la trace de vos baisers. Les épaules n’en ont pas gardé la marque. Vous descendez plus bas. Une onde de chaleur vous court dans les veines. Ce qui est caché à tous sous cette robe miraculeusement hermétique, elle vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné à vous seul, après quelles luttes !… Et ces imbéciles qui ne soupçonnent rien !…
Elle ne vous a pas encore vu ; mais elle vous a deviné, elle sait que vous êtes là. Elle est plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un peu battus ont plus d’éclat ; sa chair que vous avez couverte de baisers fervents rayonne de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez à l’écart, craignant que l’on entende les battements de votre cœur.
Elle tourne enfin la tête. Son regard, une seconde, cherche le vôtre, entre en vous. Vous formez les yeux de volupté, et, au milieu de la fête, des lumières, des bijoux des femmes, des habits sombres des hommes, vous revoyez soudain ses pieds nus sur vos tapis.
B… n’a jamais été amoureux que de femmes saines et propres à mettre de beaux enfants au monde. Et chaque fois qu’il a aimé une femme, il a eu l’impérieux désir de se reproduire en elle. Il voulait la posséder, jouir d’elle et, aussi, lui faire un enfant. Il était ému à la pensée que sa substance se développerait et vivrait dans cette femme si belle, et qu’un être nouveau, plein d’ardeur et de beauté, naîtrait de cette union passagère.
Il m’assure qu’il n’a jamais caché ce désir aux femmes auxquelles il faisait la cour. « J’aimerais avoir un enfant de vous, leur disait-il, un être qui serait à la fois vous et moi, notre chair et notre sang indissolublement unis. »
Voilà une forme de déclaration à laquelle les séducteurs n’ont pas habitué les femmes.
Faut-il ajouter à l’honneur des femmes que B… passe pour avoir eu de rares et grands succès et pour avoir réussi là où d’autres avaient échoué ?
Il est vrai qu’une fois en possession de la femme qu’il aimait, le raisonnement, la prudence, venaient combattre l’instinct et avaient raison de lui.
La chose intéressante à noter est l’existence de cet instinct de reproduction arrivant jusqu’à la conscience.
Il est des hommes que l’amour déprime. Sont-ils amoureux, ils ne peuvent proférer un mot, sont incapables d’exprimer leur passion autrement que par des larmes. Ils ne font une cour habile aux femmes qu’autant qu’ils ne les aiment pas. Sitôt que le sentiment entre en jeu, ils sont anéantis. C’est en somme pour eux (et par un homme de ce tempérament) qu’a été écritL’Amourde Stendhal. « Un excès d’émotion paralyse une âme tendre », dit-il à peu près.
Mais les grands passionnés ne sont pas des rêveurs. Ce sont des hommes dont l’amour décuple l’énergie. Lorsqu’ils aiment, le monde leur appartient, rien ne résiste à leur élan. Taciturnes à l’ordinaire, ils deviennent éloquents. Des forces insoupçonnées jaillissent d’eux.
Les rêveurs prétendent que seuls ils savent aimer et que l’amour n’existe que dans les larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur avis.
Je connais un homme qui est jeune, beau, séduisant. Il a eu beaucoup de succès. Des femmes se sont éprises de lui ; il a joué avec elles fort agréablement. Nul doute qu’en certains milieux, il ne passe pour un don Juan. Il prend avec les femmes le ton qui convient ; il leur fait une cour vive et légère, les juge avec une suffisante précision. Il les a ; mais il ne les aime pas.
Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé plus d’une fois, sa finesse, son assurance, son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd tout empire sur lui-même, ne dit que des platitudes, intervient mal à propos, sent sa maladresse, devient de plus en plus nerveux, finit par se rendre impossible et par se faire renvoyer. Cet homme malheureux n’a pas réussi à toucher les deux seules femmes qu’il a aimées passionnément.
A l’opposé, je vois un homme qui n’a jamais fait la cour à une femme, même pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au moins une nuance de sentiment. Mais il a réussi auprès de toutes celles dont il a été amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait (chaque fois qu’une femme vous dit une chose intéressante et vraie, elle use du discours indirect et attribue à une amie l’expérience qu’elle vous raconte. Pour la simplicité du récit — et aussi pour sa vérité — je rétablis le discours direct) :
« Personne ne peut savoir, qui ne l’a éprouvé, ce qu’était X… lorsqu’il était épris d’une femme. Une force irrésistible émanait de lui. On se défendait aussi longtemps qu’il vous était possible. Mais du jour où il vous avait attaquée, on se sentait perdue… »
Il est des gens qui, au plus fort de la passion, conservent la faculté de se voir agir. Un spectateur conscient assiste impassible aux folies de l’être amoureux.
Le beau B. de R… me dit : « J’ai souffert souvent de ce dédoublement de moi-même, et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais avec les femmes que lorsque je les aimais. J’ai connu une fois la grande passion, celle qui vous chavire tout entier, qui vous fait perdre le sommeil et l’appétit. Je ne pouvais approcher que difficilement de la femme que j’aimais. Il y avait, entre nous, des obstacles presque insurmontables. Je fus amoureux d’elle pendant trois mois avant de la voir seule. Enfin, le hasard de la vie de Paris fit que je dus la ramener un jour en voiture chez elle. A peine la voiture commençait-elle à rouler que je parlais ; je le fis, en phrases coupées, heurtées, avec une passion enfiévrée par une attente si longue. Ce fut une vraie déclaration avec les mouvements d’éloquence et les admirables folies que l’amour dicte. Eh bien, tant que dura cette déclaration, et elle fut longue, je m’étonnai du son inaccoutumé de ma voix. Elle était changée, étrange ; je nasillais affreusement, et je m’en apercevais ; je me disais à moi-même au même temps où je m’exprimais avec tant de chaleur : « Tu es absurde, voilà que tu parles avec l’organe ridicule, insupportable d’un bas acteur comique, crois-tu toucher le cœur de cette femme avec ton accent de pitre ? » Et j’essayais de me corriger ; je prononçais deux ou trois mots froidement avec ma voix ordinaire, puis la passion l’emportait, et je recommençais à nasiller…
« Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante de ma vie, un témoin caché en moi me jugeait et se moquait de ma voix changée. »
Les hommes à succès ne sont pas sans s’apercevoir, s’ils ont un peu de clairvoyance, que les succès leur sont surtout faciles dans le petit cercle où ils ont accoutumé de vivre. Une fois qu’ils y ont conquis une femme, leur avenir est assuré.
Les habiles restent dans le pays dont ils connaissent les habitants et les mœurs. Ils y sont entourés d’un incomparable prestige. On les croit invincibles ; cela suffit pour qu’ils le deviennent. Ils ont l’autorité qui ne se discute pas.
Le monde parisien, divisé à l’infini en petites paroisses, est plein de coqs de village. Chacune de ces paroisses a un homme à succès qui la régente. Il opère dans deux ou trois maisons choisies ; il y connaît les tenants et aboutissants de chacun, les avenues qu’il faut suivre et qui mènent au succès. Il donne ainsi la bataille sur le terrain de son choix. Sa sagesse est de n’en pas sortir.
Arrive-t-il dans un cercle inconnu, il ne fait rien qui vaille. En vain prend-il des airs avantageux. On ne sait ni qui il est, ni ce qu’il a fait. Et si l’on dit de lui : « C’est un tel ; il a eu des succès », les femmes le regardent à peine et murmurent dédaigneusement : « Est-ce possible ? Vous vous trompez. »
J’ai connu un homme qui suivait les femmes dans la rue, en tramway, à pied ou en voiture. Ça l’a mené, après quelques années, dans une maison de santé où on le douchait en vain, chaque jour, pour ramener la raison qui l’avait fui.
Comme il était, au temps de sa jeunesse, doué de quelque intelligence et qu’il avait l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de Paris à l’usage des suiveurs. Il savait en quelles rues, devant quels magasins, à quelles heures et en quelles saisons, les chasses étaient les meilleures. En marge du plan figurait un tableau sur lequel on voyait le rendement de chaque quartier. On y lisait, pour une ligne de tramway, le chiffre : six pour cent. Une autre ligne donnait huit ; la rue de la Paix était à cinq ; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin montait à seize pour cent. Mais le meilleur résultat était obtenu en été, sur une ligne de banlieue, celle qui va de la Gare de l’Est au Perreux, où, sur cent femmes que l’on abordait, on était accueilli favorablement par vingt-deux d’entre elles.
Le nombre des ratés est considérable. Admettons, en moyenne, que notre homme réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais ici, comme à la chasse, le plaisir de la poursuite est grand et se suffit presque. Il s’y livrait avec passion, les nerfs tendus ; c’était déjà une joie aiguë et dangereuse. Il suivait entre dix et vingt femmes chaque jour. Il ne s’émouvait ni des rebuffades, ni des marques de mépris qui ne manquaient pas. Du reste, il avait acquis du tact. Il sentait assez vite quelles étaient ses chances de succès. Ce que disait la femme ne lui importait guère et il n’y prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours par de la colère, rarement par un éclat de rire. Colère ou rire, il continuait sans se laisser troubler.
Comme nous lui objections qu’il choisissait des femmes d’allure provocante et facile, il répondait qu’il était attiré, au contraire, par la tenue et les apparences les plus correctes, par la distinction et la réserve. Il convenait avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles qui imitaient à s’y méprendre les façons des femmes du monde, et ne s’être aperçu de son erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé, mais il tenait pour assuré qu’il y a, dans le monde, comme dans la petite bourgeoisie, des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi, par surprise, et qui préfèrent l’aventure sans lendemain avec un passant à la liaison dangereuse avec un homme de leur cercle. En outre, les étrangères étaient d’un sûr rapport, car elles viennent à Paris pour s’y amuser, et, ne connaissant personne, sont heureuses que le hasard mette un homme entreprenant sur leur chemin.
Notre ami était plutôt bien de sa personne, grand, les cheveux crépus, l’œil en amande ; du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement des hommes bien élevés, la vulgarité est le défaut qui déplaît le moins à la plupart des femmes.
Un homme délicat, cherchant une maîtresse, consentira-t-il à la prendre dans la rue ? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder ne suffira-t-il pas à la classer dans son esprit parmi les femmes faciles et folles, et à empêcher le charmant et indispensable travail d’idéalisation que Stendhal appelle « la cristallisation ».
Dans la rue on peut rencontrer le plaisir. Il ne faut pas en faire fi. Est-ce donc rien de croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt, de renoncer à la course projetée, de se mettre à la suivre ? Elle marche d’un pas décidé sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son odeur, vous allez, joyeux, en pensant à l’aventure prochaine. Vous la regardez, vous la respirez… Qui est-elle ? Comment vit-elle ? A-t-elle une âme légère de petite femme prête à se donner ?… Elle sera charmante en déshabillé ?… Je caresserai ses hanches arrondies comme les flancs d’un vase. Ah ! les jolis cheveux… Que répondra-t-elle quand je l’aborderai ?… Il faut l’amuser, la faire rire. Une femme qui rit est désarmée… Je sens que je gagnerai la partie. Nous aurons l’un par l’autre une heure de notre existence embellie… Je ne sais rien d’elle. Je ne la connais pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour en sortir aussitôt. Il n’est de plaisir que bref et sans lendemain. Hâtons-nous de le cueillir ».
Mais les hommes raffinés savent que même le plaisir demande plus de préparation. Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une chambre d’hôtel en compagnie d’une passante douteuse. Ils savent aussi les risques de ces rencontres. S’ils suivent une femme dans la rue, ils sont assez sages pour s’amuser un instant de cette poursuite, mais l’aventure charmante se noue et se dénoue dans leur imagination.
Il faudrait se faire une règle : s’interdire le plaisir facile de suivre et d’aborder les femmes dans la rue.
Alors, le jour où l’on en rencontre une qui vous fait rompre avec vos habitudes et mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut vraiment la peine.
On voit des hommes, par ailleurs délicats, aimer des femmes qui sont à tous, qui ont eu cinq cents amants, qui se donnent à la nuit.
Pourtant ils les aiment ; ils leur murmurent des mots ardents ; ils scrutent leurs yeux ; ils frémissent de passion dans leurs bras.
L’énorme cortège de leurs prédécesseurs lointains et immédiats, de ceux qui ont passé là les nuits précédentes, ne les gêne pas. Ils aiment ces filles comme un autre aime une femme qu’il a prise vierge et qui ne sera jamais qu’à lui.
Ce goût de la fille est étrange. Mais il existe. L’idée qu’une femme a appartenu à d’autres excite certains hommes au lieu de les paralyser. Ils veulent user d’un corps qui ait déjà servi. On en voit qui préfèrent prendre pour femme légitime une fille. Je connais des familles où, de père en fils, les hommes ont épousé leur maîtresse qui était parfois leur cuisinière.
Chez ces gens un peu bohèmes, il y a au moins une tradition, celle de la fille.
Il est des hommes nés pour la vie de famille. Ils l’ont toujours menée. Elle leur est indispensable. Ils ont vécu, comme on dit, dans les jupes de leur mère. Lorsqu’ils quittent le foyer maternel, ils souffrent horriblement de la solitude. Ils seraient d’excellents maris, mais il n’est pas possible de se marier jeune. Il faut faire ses études, établir ses affaires avant que la société autorise à prendre une épouse et à fonder une famille légitime. Alors ils s’acoquinent avec la première venue. Et les voilà collés.
R… est un homme peu compliqué, car il n’est que double. Il est de tempérament passionné et d’âme bourgeoise. En tant qu’homme passionné, il s’éprend successivement de femmes diverses ; en tant que bourgeois, il supporte mal de ne les avoir que comme maîtresses. Il rêve d’un bonheur légitime, public et approuvé par la société. Alors il épouse sa maîtresse ; il l’épouse pour un an ou deux, puis il divorce.
Ainsi tout se passe-t-il suivant les convenances sociales et conformément aux lois de l’État.
Il en est aujourd’hui à sa sixième femme légitime. Mais, patience, il n’a que cinquante ans, il arrivera à la douzaine.
Si l’on cause d’amour dans le cercle, V… prend des airs mystérieux. Il a la bouche cousue ; il ne parlera pas, quoi que vous disiez. Il ne sait rien, il est discret comme une tombe.
Vous êtes depuis une minute seul avec lui que, déjà, il vous avoue qu’il est amoureux. Ne le poussez pas, car il ajouterait aussitôt, sur un ton de stricte confidence, qu’il aime une femme du monde et qu’elle le paie de retour. Il dira aussi, sans en être prié, qu’il n’en est pas à sa première aventure, que cela a été sa fortune de se promener depuis dix ans au milieu de fleurs délicates parmi lesquelles il n’a eu qu’à cueillir. N’ayez pas l’air de douter de ce qu’il vous raconte, car il est prêt à vous nommer les femmes qui lui ont appartenu et même sa maîtresse de l’heure présente.
V… est gros et court, chauve et barbu ; il a les genoux cagneux et les pieds plats ; il est sans nom et sans fortune. Les seules femmes dans l’intimité de qui il ait pénétré sont de pauvres filles qu’il ne connaît que par leur prénom. Elles lui coûtent un louis pour la nuit.
Est-il possible d’unir plus de finesse d’esprit à plus de maladresse dans les affaires d’amour que ne le fait S…?
Nul mieux que lui n’aiguise pour les femmes des compliments alambiqués, ne leur décoche des traits plus charmants. Il les traite comme des déesses qui n’auraient jamais quitté l’Olympe pour s’encanailler sur la terre.
Quel bizarre mélange de qualités et de défauts en ce garçon !
Il est à la fois vaniteux et timide, ostentatoire et gêné, et soudain il mêle étrangement au marivaudage la vulgarité.
Je l’ai vu faisant un jour une cour précieuse, mignarde, à une jeune femme qu’il n’abordait qu’après d’infinis détours. Ayant longtemps évoqué des images rares, il se tut.
La jeune femme, après un silence, lui dit :
— Vous rêvez à la lune, S…?
— A la vôtre, répondit-il, avec le plus fin, le plus délicat des sourires.
C… arrive au cercle à six heures. Il court à une table et commence une lettre. Tandis qu’il écrit, il pousse des soupirs d’aise ; il s’arrête, il regarde dans le vague, les yeux ravis. Bientôt il lui faut un confident ; il s’adresse à D… qui lit un journal près de lui.
— Je fais cette lettre, lui dit-il, pour une femme que j’adore. Je la quitte à l’instant. Nous avons passé une après-midi inoubliable. O volupté ! O caresses !… J’en suis encore frémissant et il faut que je lui écrive au sortir même de ses bras…
Les mots volent sous sa plume. Il a fini, il cachète l’enveloppe, il appelle le chasseur et à voix haute :
— Porte ceci au numéro 63 de la rue de Bassano, c’est un hôtel privé. Remets-le en mains propres. Va.
Cela fait, il s’asseoit près de son ami et lui explique longuement combien le secret ajoute de prix à l’amour.
F… va dans le monde. Il y a des amies. Il entre dans un salon et trouve dix femmes charmantes avec qui causer. Près de l’une d’elles, il s’installe dans un coin écarté. Il lui parle bas, mais avec animation ; il trouve des mots heureux, presque tendres ; un instant, il lui prend la main ; ses yeux brillent. Souriante, elle l’écoute avec complaisance.
De loin on les surveille sans méchanceté. On se dit : « Ils s’aiment ou ils vont s’aimer ; ils sont libres l’un et l’autre ; F… est un garçon discret, de commerce sûr ; elle est charmante, timide et fière, prête à se donner à un ami véritable. Cette soirée sera décisive pour eux. »
Cependant le temps passe. F… se lève ; il ne peut se décider à quitter sa compagne ! enfin il prend congé, il sort. Il attendra, sans doute, son amie à la porte et la reconduira chez elle. Ils connaîtront enfin un juste bonheur.
Mais non, à peine sur le trottoir, il hèle une voiture et donne au cocher l’adresse d’une maison où s’éteindra dans des bras serviles l’ardeur qu’il a gagnée auprès d’une autre.