Y a-t-il, comme le veut La Bruyère, deux jalousies, l’une soupçon injuste, bizarre, sans fondement, l’autre sentiment juste, fondé en raison et en expérience ?
Il n’y a qu’une jalousie.
On se représente la personne que l’on aime étendue, frémissante sous les caresses d’un autre ! on voit ses yeux si beaux se clore à moitié, le regard se voiler, les bras se nouer autour d’un torse viril, le ventre doux se creuser…
— Imagination !
— En souffre-t-on moins ?
Existe-t-il pour celui qui est aimé une quiétude parfaite ? Et, s’il est rassuré sur le présent, le passé n’est-il pas là tout proche, et l’avenir ?
Il est des hommes que les femmes ne trompent pas. Ils peuvent pourtant connaître la jalousie. La femme qu’ils aiment a été à d’autres avant d’être à eux. Terrible pensée pour un amant !…
Cette forme de la jalousie est aussi cruelle que l’autre. Elle procède de la même façon. La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici les phases de la crise :
Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous rêvez à votre maîtresse. Soudain une pensée insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites : « Elle a aimé avant de me connaître. » Aussitôt, ce ne sont plus des pensées qui défilent en vous, ce sont des images nettes, implacables qui se lèvent devant vos yeux.
Elle s’est dévêtue pour un autre avant de se dévêtir pour vous… Vous assistez à la scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent. Elle est debout, les épaules nues, vêtue seulement de batistes légères ; elle hésite un instant, puis enlève ses bas. L’autre est là ; il la regarde ! Comme il la regarde, mon Dieu !… Vous haletez péniblement. En vain essayez-vous de chasser l’image. Elle reste là, devant vos yeux agrandis… Le corset est enlevé ; elle se redresse avec ce geste inimitable qui n’est qu’à elle ; elle s’étire ; un de ses seins si frais, si doux, sort de la chemise… Il s’approche d’elle… Vous voudriez être mort ! Non, il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout… Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et c’est ce même corps que vous avez couvert de baisers !… Il se penche vers elle ; il la prend dans ses bras ; ils murmurent des mots que vous entendez ; elle se blottit contre lui et voilà qu’elle… Non, non, assez, vous n’en pouvez plus, vous criez de douleur. Et pourtant, pourtant ce n’est pas fini… Vous voyez tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse précision. Vous grincez des dents, vous avez le goût de la mort dans la bouche…
La crise peut être d’une minute. C’est alors comme si l’on était percé d’un coup de poignard. Ou bien elle dure des heures et l’on en sort brisé. Puis on a quelque répit. On devient indifférent. L’imagination accablée de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire les images… Et soudain, au moment où l’on s’y attend le moins, un mot, un mouvement, on ne sait quoi, réveillent la douleur, et tout est à recommencer.
Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait précis. Je me souviens de m’être promené pendant des heures dans une ville que je connaissais à peine, en me répétant : « C’est lui qui l’a déshabillée le premier ! » Et l’imagination me montrait les moindres détails de cette scène.
A d’autres moments, je ne pensais qu’à une chose : « Comment s’est-elle couchée ? A-t-elle pleuré ? Quel regard avait-elle ?… A-t-il été maladroit, brutal ? Où cela se passait-il ?… Il faut que je le sache. Dans quelle chambre d’hôtel ? La nuit ? le jour ?… Son corps vierge, de quelle fièvre tressaillait-il à cette heure unique ? »
Je pleurais de rage, et les passants me regardaient, et parlaient de moi dans une langue que je ne comprenais pas.
Est-il des remèdes contre ces crises affreuses ? Prendre d’autres femmes tout de suite ?… Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de chasser ces images, je les évoquais avec précision. Je restais là, à regarder, avec l’obscur espoir qu’en laissant libre cours au mal il s’épuiserait plus tôt, avec la certitude qu’à vouloir le comprimer, je risquais de mourir empoisonné.
Une femme me dit :
— Votre analyse de la jalousie est pleine de détails répugnants.
— C’est vrai, mais la jalousie est précisément une chose horrible parce qu’elle évoque des images sales et dégoûtantes. Comment en parler et en faire sentir l’horreur sans montrer ces images ? Soyez sûre que je vous ai épargnée.
— Merci.
Il est évident que cette forme de la jalousie est la plus raffinée, que beaucoup de femmes ne peuvent l’éveiller, que beaucoup d’hommes sont incapables de la ressentir. Un homme aimant une femme qui a eu cinquante amants n’est pas torturé par l’idée qu’il n’est pas le premier à jouir de sa maîtresse.
Certains hommes ne peuvent goûter que le plaisir physique auprès d’une femme au passé trop chargé. Ils ne l’aiment pas. Dès le début ils pensent à elle comme à une femme facile que l’on prend et que l’on quitte sans songer à en être jaloux.
L’amour est un sentiment exclusif. On aime pour soi et on ne veut pas partager avec autrui celle qu’on aime. Nous avons vu que la seule idée de partager dans le passé et en idée est intolérable. On voudrait une femme intacte, qui n’ait appartenu à personne ; de là le prix que l’homme attache à la vierge.
Nulle part l’instinct de propriété n’est plus justifié. Un tableau a été vu par cent mille personnes sans que sa valeur en soit diminuée.
Mais, pour un véritable amant, la femme qu’il aime doit être pareille à la grande Isis à qui nul n’a soulevé son voile.
Tout amant doit pardonner à une femme au moins un homme. C’est le mari qu’on pardonne le mieux. Il l’a eue avant vous, c’est vrai, mais en vertu d’arrangements si spéciaux que la personnalité de la femme reste presque intacte. On peut imaginer qu’elle a pris son mari pour mille raisons qui n’ont rien à faire avec l’amour, à cause de sa famille, de sa situation, de la nécessité de se marier. Et vous pensez complaisamment qu’elle l’a subi, qu’elle n’a rien donné d’elle. Vous ne lui reprochez pas son mari.
Imaginez, au contraire, que la femme au lieu de s’être donnée à un mari, se soit livrée vierge à un amant. Toutes les valeurs sont changées. Pourrez-vous supporter cette idée ?
Cela ne suffit-il pas pour repousser la thèse de M. Léon Blum dans son livreDu mariagequi, pour rendre les ménages plus heureux et les maris moins jaloux, veut que les jeunes filles aient des amants, ou un amant, avant de se marier.
Un homme supporte mal l’idée que la femme qu’il aime a été à un autre.
Il voudrait l’avoir eue vierge.
Si, plus tard, il se détache d’elle, peu lui importe alors qu’elle aime ailleurs.
Mais vouloir lui infliger à coup sûr la torture d’une jalousie rétrospective, la certitude qu’elle a appartenu à un autre homme, non par convention sociale et arrangement de famille, mais par choix… quelle folie !
C’est pourtant à cela que conduit la réforme proposée par M. Léon Blum. A l’état de choses actuel qui comporte un minimum de chances de malheur, il propose de substituer un régime dans lequel il sera impossible à un mari amoureux de sa femme de ne pas souffrir du passé.
Mais dans le mariage tel que le décrit M. Léon Blum, il n’y a pas de place pour l’amour.
L’homme ressent plus vivement que la femme la jalousie du passé. Et cela pour la simple raison que l’acte de l’amour n’a pas la même importance pour les deux sexes. Une femme est rarement jalouse du passé de son amant ; elle se tourmente dans le présent et en songeant à l’avenir. « M’aime-t-il ? Saurai-je le garder ? » Voilà ses préoccupations. Mais elle est fière de retenir un homme qui a eu beaucoup de succès. Loin de lui reprocher son passé, elle en est flattée. L’homme a plus de valeur à ses yeux.
Pourquoi ? Parce qu’il a su exercer le métier d’homme qui est de conquérir et de dominer. Comment expliquer sans cela l’attrait certain de don Juan ? Il est né pour être le dieu de beaucoup de femmes. Chacune pense qu’il lui est réservé de le fixer enfin, qu’il lui apprendra le dernier mot qu’elle ignore de l’amour.
Mais une femme trop facile et qui a eu cinquante amants, par quels hommes sera-t-elle aimée ?
Un homme est très fort contre la jalousie qui sait que, fût-il trompé, il trouverait auprès de lui, tout de suite, deux ou trois femmes, prêtes à l’aimer et qu’il aimerait peut-être.
On ne voit pas don Juan jaloux.
Arriverons-nous au bienheureux état d’esprit du souteneur qui sait que sa maîtresse ne donne rien d’elle-même aux passants et qu’elle l’aime seul ? Et si nous sommes aimé d’une femme mariée, supporterons-nous sans faiblir l’idée qu’elle est dans les bras de son mari, même inerte ?
Pour le jaloux, tout est prétexte à jalousie. Elle sort de bonne heure ? — C’est pour aller chez lui. — Elle sort tard ? — Elle n’a pas le temps de faire des courses, par conséquent elle a un rendez-vous. — Elle dit où elle va ? — C’est pour détourner les soupçons. — Elle ne dit rien ? — Parce qu’elle fait une chose secrète et défendue. — Elle est aimable à la maison ? — Elle a quelque chose à se faire pardonner. — Elle est désagréable ? — Elle ne m’aime plus.
Ainsi la jalousie, comme l’amour, concilie les contraires et trouve un aliment partout.
En vain rassure-t-on le jaloux sur un point, lui prouve-t-on l’inanité singulière de ses soupçons. Son cerveau malade crée à l’instant même cent raisons nouvelles de suspecter celle qu’il aime.
Dira-t-on qu’il y a des cas où la jalousie est justifiée et d’autres où elle absurde ? Cette distinction est sans valeur au point de vue du sujet. La seule chose positive dans la jalousie est la souffrance qu’elle cause à celui qui la ressent. On montre qu’un homme a toutes les raisons du monde d’être jaloux. Sa femme a un amant ; il la soupçonne, il a peut-être des certitudes. Oui, mais il n’en souffre pas ; il n’est pas jaloux ; tandis que voici, à côté de lui, un homme dont la femme fidèle ne songea jamais à le tromper et qui pourtant est torturé par la jalousie.
La jalousie est donc un état chronique, avec crises plus ou moins violentes suivant les circonstances, et l’on est jaloux comme on est cardiaque, arthritique ou tuberculeux.
Quand la jalousie s’attaque à un être sain, elle peut le rendre momentanément malade. Mais grâce à sa forte santé, il élimine bientôt le virus dangereux.
J’ai connu un homme de grande intelligence dont la femme faisait par sa conduite légère le scandale de la ville. Il avait une position éminente. Ses frères vinrent à lui et lui dirent : « Voilà, on dit ceci et ceci. Comment n’ouvres-tu pas les yeux ? »
Il répondit :
— Si vous m’apportez des preuves certaines, indiscutables de l’infidélité de ma femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux pas croire à son indignité.
Admirable réponse qui éclaire le sujet que je traite ici !
Il est des gens qui ne ressentent l’amour que par jalousie. Ils s’aperçoivent qu’ils aiment au moment où ils ne sont plus aimés ; ils sont indifférents jusqu’à l’instant où on les quitte ; alors ils commencent à souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face douloureuse de l’amour.
Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner joyeusement, ils se laissent prendre ; ils sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû, et ce n’est pas encore assez ; ils affectent de ne pas tenir à qui les aime, d’être continuellement prêts à rompre ; ils demandent beaucoup et donnent peu ; ils préfèrent être aimés que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils ignorent tout de l’amour dont ils ne cessent de parler.
Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur, se détache et s’en va aimer ailleurs. Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en eux, un amour sec, rageur, fait de vanité blessée, d’orgueil déçu, de chagrin, de peine, — de l’amour tout de même. Ils vivaient entourés de mille soins, de constantes attentions ; ils en sont soudainement privés. Ce changement d’habitudes est affreusement douloureux. Ils commencent à souffrir avec bien plus de force qu’ils n’en ont mis à aimer ; l’image de leur rival les poursuit ; ils connaissent les crises affreuses que nous venons de décrire et les périodes de quasi mort où il semble que toute sensibilité ait disparu en vous. Ils gardaient, dans l’amour, du sang-froid, un raisonnement clair, la faculté de railler soi-même et les autres ; maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la tête. Ils n’ont jamais fait de folies par amour ; ils en commettent cent par jalousie.
Alors seulement ils sentent la perte qu’ils ont faite. Ce qu’ils feignaient de mépriser avait donc tant de prix !… Ah ! si cela était à recommencer !… Mais, en amour, on ne recommence pas.
Il y a des jaloux sans imagination. Ils ne croient que ce qu’ils voient.
Que leur femme soit dehors toute la journée, qu’elle voyage au loin, ils ne s’émeuvent pas. Ils sont trompés au vu et au su de toute la ville sans que leur béatitude bornée et maritale en soit troublée.
Mais aperçoivent-ils une fois un coquebin faisant la cour publiquement à leur femme, ils se déchaînent.
La jalousie est souvent le sentiment d’un être faible, sans défense, qui s’accroche éperdument à ce qu’il a. S’il le perd, il voit devant lui un vide affreux qu’il ne pourra combler.
Une femme me dit : « Lorsque j’ai vu que mon ami commençait à changer, je supportai sans me plaindre son silence, sa froideur. Je supposais qu’il aimait ailleurs. Tant qu’il était près de moi, je n’en étais presque pas malheureuse. Mais dès qu’il m’avait quittée, tout m’était inquiétudes et douleurs. Je ne supportais même pas qu’il parlât à une femme dans le salon où j’étais. Je devinais les mots, les sous-entendus ; je voyais ses regards, ce qu’ils demandaient, ce qu’ils promettaient. C’était une souffrance atroce. Plus tard j’ai su quelle femme il aimait. J’étais heureuse encore quand il venait me voir. Je ne lui ai jamais fait de reproches. Mais son absence me tuait… »
Il y a les jaloux qui se taisent. Il y a les jaloux qui éclatent. Nous sommes résolument en faveur des premiers. Si votre vie est empoisonnée, il est inutile d’empoisonner celle de votre conjoint.
Quant à la jalousie preuve d’amour, je renvoie à la pensée célèbre de P. J. Toulet : « La jalousie est une preuve d’amour comme la goutte de jambes. »
La jalousie est le meilleur antidote connu de l’amour. Elle le tue certainement… chez l’autre.
Vous serez accablé de scènes de jalousie. Jamais vous ne ferez avouer à celle qui les fait qu’elle est jalouse. On se cache de la jalousie comme d’une maladie honteuse.
Mais il n’est pas au pouvoir de chacun d’en maîtriser les effets. Alors on leur attribue une autre cause. — « Ce que vous faites m’est indifférent puisque je ne vous aime plus, mais je ne veux pas que vous me preniez pour dupe. » — Ou bien : « Vous vous affichez d’une manière ridicule et blessante pour moi, etc., etc… »
La jalousie semble inconnue au monde arabe. Et la possession paraît y tuer l’amour. On ne verrait pas trace de jalousie dansLes Mille Nuits et une Nuit, si la trame lâche qui unit les contes ne se trouvait précisément dans la jalousie du roi Schahriar qui, de peur d’être trompé, fait tuer chaque matin la femme avec laquelle il vient de passer la nuit.
Schahriar mis à part, je ne vois pas dans ce livre de jaloux, mais j’y trouve des hommes très amoureux. Ils passent à travers cent épreuves pour avoir celle qu’ils aiment. Du jour où ils la possèdent, c’est fini. La femme devient sans valeur. Au besoin ils la donnent à un ami, à un chambellan.
Ce livre oriental ne nous renseigne pas sur les sentiments de la femme. Ce sont choses qui, aux yeux des Arabes, sont sans importance et dont un homme ne se préoccupe pas.
Les faiseurs de systèmes imaginent une humanité où l’homme ne sera plus jaloux, où il se défera de ce qu’ils appellent un legs de l’animalité, un reste du passé sauvage.
Le malheur est que la jalousie, bien loin de nous venir de notre origine animale, est un produit purement humain. Les animaux ne le connaissent pas (elle commence faiblement aux animaux domestiqués qui vivent dans la la compagnie de l’homme, les chiens). C’est nous qui l’avons créée, comme nous avons créé l’amour complet qui n’est plus un simple acte physique, mais où le sentiment et la sensibilité jouent un rôle égal. Ce n’est donc pas par la jalousie que nous nous rattachons à l’animalité. Elle existe à peine dans les races primitives ou sauvages. Nous l’avons développée et perfectionnée merveilleusement depuis l’époque — si elle a existé — où la promiscuité était de règle et la femme commune à tous. On a fait un pas en avant, on a enregistré un progrès réel dans l’histoire de l’humanité le jour où un homme a voulu une femme pour lui seul et a défendu qu’un autre homme s’en approchât. Ce jour-là, la naissance de la jalousie était rendue possible. Le progrès des mœurs l’appelait au monde. Elle y a connu une merveilleuse fortune et rien ne fait prévoir que son temps soit fini. Au contraire.
Pourquoi a-t-on fait d’Othello le type du jaloux ? Othello n’est pas un jaloux. Il est simple et crédule. De lui-même il n’aurait pas l’idée de soupçonner Desdemone. Othello est, au contraire, le type du confiant. Il a confiance, d’abord, en Desdemone, ensuite en Iago. Il ne suspecte rien. Il faut un affreux complot et la perfidie intelligente d’Iago pour abuser l’âme droite et pure du More. Iago fait naître en lui le soupçon. Il va jusqu’à lui donner des preuves matérielles de l’amour de Desdemone pour Cassio. Une fois averti, la brute est déchaînée ; Othello trompé et furieux tue la femme qu’il croit adultère.
Le jaloux procède autrement. Tout lui est un signe ; il interprète chaque chose suivant sa folie.
Dostoievski a, je crois, indiqué cela quelque part, brièvement.
Le véritable jaloux au théâtre, c’est Golaud, dansPelléas et Mélisande.
Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement poussé, d’une plus affreuse vérité.
Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme. Plus encore que l’âge, la différence de leurs natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude, emporté, il aime la chasse et les plaisirs bruyants ; elle est fine, délicate, oisive, venue on ne sait d’où, allant on ne sait où… Près d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils ne se quittent pas ; leurs jeux, leurs causeries, leurs promenades, leurs silences, ils mettent tout en commun.
Golaud souffre de l’intimité de son frère avec Mélisande. Leurs jeux puérils l’alarment. Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira plus. « Qu’y a-t-il entre eux ? S’aiment-ils ? »… Mais comment savoir ce qu’ils ignorent eux-mêmes ? Tourmenté, il erre dans la nuit. Sous la fenêtre de Mélisande, il trouve Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant les cheveux dorés qui tombent du balcon. — « Vous êtes des enfants, dit-il, mais il faut que cela finisse. » On sent gronder la passion ; déjà l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le mène dans les souterrains du château ; une eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son frère dans le gouffre redoutable ?… La lanterne qu’il porte à la main tremble de la lutte qu’il soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes lueurs sur les pierres rongées par l’humidité.
Puis c’est la scène avec le petit Yniold ; la jalousie de Golaud est déchaînée ; il ne peut supporter l’incertitude… Il fait espionner Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit Yniold ; il l’interroge âprement, d’une voix changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie… Voyez cet homme vieilli qui soulève dans ses bras un enfant pour le hausser jusqu’à la fenêtre de la chambre où Pelléas et Mélisande sont enfermés. — « Que disent-ils ? Que font-ils ? » L’enfant rapporte les paroles échangées, dit les gestes caressants de Pelléas. La main forte de Golaud se crispe sur le petit Yniold ; l’enfant pleure.
Quel homme de théâtre nous montra jamais une plus effroyable peinture de la jalousie ?
A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande des propos incohérents, il la secoue, il la jette à terre ; il la tuerait… Non, il s’en va, le cœur rongé, sa grande épée à la main ; la Jalousie le précède et la Mort le suit.
Près de la fontaine où il surprend dans la nuit Pelléas et Mélisande, il transperce son frère…
Entre des draps pâles, petit être plus pâle, Mélisande maintenant agonise dans son lit. Elle va mourir… Golaud, farouche, se lamente. Il demande à rester seul avec elle ; le vieil Arkel et le docteur se retirent. Il se met à genoux près du lit ; son cœur est déchiré de douleur… mais, même à ce moment dernier la jalousie l’emporte. Il adjure Mélisande de lui dire la vérité. — A-t-elle aimé Pelléas ? — Mais oui, toujours… répond la mourante. — A-t-elle été à lui ? — Elle n’entend plus, elle est déjà trop loin… En vain la supplie-t-il. — La vérité, la vérité ! Mélisande !… Il dispute à la mort le dernier souffle de sa femme ; il faut qu’il sache tout ; mais c’est la mort qui l’emporte et ferme les lèvres décolorées de Mélisande sur le grand secret que Golaud ne saura jamais.