Il n’y a que des individus. Pourtant ne nous interdisons pas le plaisir de généraliser et de classifier.
Voici trois classifications qu’on peut proposer pour les femmes. La première, la plus grossière, séparerait les femmes d’après le nombre des hommes qu’elles ont eus dans leur vie.
Nous aurions d’abord la femme d’un seul homme.
Il est des femmes de cette catégorie qui ont connu deux amours, les grands combats, la joie d’être aimées et la torture de ne l’être plus. Elles ont lutté et souffert, mais ne se sont données qu’une fois. D’aucunes ont sacrifié à Dieu l’homme qu’elles auraient adoré. Il y a dans leurs rangs les femmes auxquelles le devoir fait entendre une voix plus impérieuse que celle de la passion. Il y a celles, si rares, qui n’ont aimé qu’un homme et dont la vie a été remplie, chose admirable, par un seul sentiment.
Mais cette classe renferme aussi le lot innombrable des femmes-troupeau, les éternelles esclaves, celles qui acceptent tout sans réagir, avec résignation. De tempérament et de sensibilité médiocres, la passivité est leur lot. Ce sont elles qui transmettent à la race les qualités de soumission, de respect, de prudence, qui sont utiles, mais devant lesquelles il est difficile de s’enthousiasmer. Ces qualités sont d’ordre social. Une collectivité de gens parcimonieux fait un pays riche. Mais un homme avare montre une grande bassesse de caractère.
Qu’on ne me demande pas de m’incliner devant une femme qui n’a jamais aimé. Je me refuse à prendre la frigidité pour une vertu.
La seconde classe est composée des femmes qui ont eu deux hommes dans leur vie, et pas plus.
Le premier est le mari qui a été choisi le plus souvent par amour. Mais qu’est-ce qu’un amour de jeune fille, si intense soit-il, et au devant de quelles déceptions ne court-il pas ? Deux ou trois années se passent ; l’amour disparaît dans les cahots de l’existence conjugale. Voici une femme qui, toute jeune, a devant elle une longue vie plate, morne, privée de la seule chose qui ait de la valeur à ses yeux. Elle se désespère. Pourtant elle sent en elle une force qui ne se laisse pas abattre, qui ne veut pas mourir. Mais quoi ! elle n’est pas faite pour les aventures ; elle se résigne… Au moment où elle a cessé d’espérer, elle rencontre enfin un homme. Son cœur qu’elle croyait mort tressaille ; de nouveau la vie tumultueuse coule à grands flots dans ses veines. Elle aime, elle aime cette fois-ci d’un amour averti ; elle n’est plus l’enfant innocente de jadis ; elle se met à l’épreuve, longtemps : elle se donne enfin, parce qu’elle est sûre que c’est pour toujours… Elle joue sa dernière chance de bonheur.
Et si elle perd ?… Tant pis, tout est fini. Elle ne s’accorde plus le droit de se tromper ; elle sait qu’il y a des expériences qu’on ne recommence pas indéfiniment sans y laisser des choses auxquelles elle accorde une valeur inestimable.
Viennent maintenant les femmes qui ont eu plus de deux hommes. A partir du second amant, il est difficile, et peut-être inutile, de vouloir établir un compte. Le passage de un à deux ne va pas sans luttes ; celui de deux à trois est infranchissable pour certaines femmes. Mais après trois, pourquoi pas quatre ? Celles qui se sont affranchies, qui mènent une vie libre, ont acquis le droit d’agir à leur guise et de suivre leurs passions.
Mais je vois une autre classification que je préfère.
On pourrait diviser les femmes en deux classes seulement :
Il n’est peut-être pas de femme qui ne se soit trouvée à une heure de sa vie dans la nécessité de prendre un parti courageux ou de renoncer à l’amour. L’amour — et c’est sa grandeur — ne va pas sans dangers. Si on veut le suivre, il faut quitter la route aisée, bien tracée, où l’on chemine avec les autres, sous la protection des gendarmes, pour se jeter hardiment sous bois, à l’aventure, arrive ce qui arrive. Le pays que l’on parcourt alors est plein de périls ; il faut se cacher, faire attention à mille choses auxquelles on ne pense point sur la grande route. On risque de tomber dans des fondrières et de se casser le cou.
Oui, l’amour n’est pas la petite chose facile et innocente que certains imaginent ; le souvenir des mille tragédies qu’il a causées revient à l’esprit au moment où l’on hésite. Se mettra-t-on en lutte avec la société ? Est-on prêt à sacrifier les biens auxquels on est attaché, sa réputation, et plus encore, les liens de famille, ses enfants, peut-être ? Ces avantages matériels et moraux, vous en dressez la liste. Le total donne à réfléchir. En face, il y a l’amour, tout nu. Oserez-vous prendre parti, risquer tant, sacrifier en pensée — cela suffit — des choses si précieuses et vous jeter où ? Dans l’inconnu.
Ici beaucoup de femmes reculent. Elles ont peur. Elles sont lâches. Elles renoncent à l’amour.
Mais les autres ne balancent pas. Elles ont de la vertu, au sens antique du mot, au temps où il signifiait « courage ». Il y a souvent de la grandeur d’âme, des qualités héroïques chez celles qui, ayant vu devant elles le carrefour redoutable, ont choisi l’amour et en ont accepté les dangers.
Voici enfin une troisième classification (on pourrait en proposer à l’infini).
D’une part, les femmes qui débutent par un sentiment. Elles ne se donnent qu’à l’homme qu’elles aiment. Le sentiment est leur seul guide, la loi suprême. Où il est absent, il n’y a que débauche. Où il brille, il purifie tout. C’est un signe presque divin. « Je l’aime » disent-elles, et tout le reste s’en suit. Leur cœur a parlé, elles obéissent joyeusement. Chez certaines le cœur ne parle qu’une fois ou deux ; chez d’autres il ne cesse de s’émouvoir et l’on voit des femmes aimer successivement, et à chaque fois d’une exclusive passion, plusieurs douzaines d’hommes.
D’autre part, voici les femmes qui n’ont pas besoin d’aimer pour goûter les plaisirs de l’amour. Elles les prennent au hasard des rencontres. Elles regardent un homme ; il leur plaît ; elles sont émues ; leurs yeux brillent ; leurs lèvres deviennent humides ; elles se donnent à lui (Exemple : la femme que l’on a dans sa voiture, en la raccompagnant du théâtre où on l’a rencontrée, le soir même, pour la première fois). S’il y a maldonne, elles recommencent ailleurs, jusqu’à ce qu’elles trouvent qui les satisfasse. Elles ne sont, du reste, pas incapables d’aimer.
Chez les premières, le choc premier est sentimental. Pour les secondes l’émotion est purement physique ; elles pratiquent l’amour comme l’ont fait, à une époque de leur vie, tous les hommes.
Il y a enfin les femmes qui trafiquent de leur corps et s’en servent pour améliorer leur situation financière ou mondaine.
Mais cela, c’est encore une autre histoire, et nous ne l’entamerons pas.
« Prendre la femme d’autrui. » Cela laisse supposer que la femme appartient à quelqu’un d’autre qu’à elle-même. Au fond nous sommes esclavagistes.
Il y a des femmes auxquelles le monde interdit d’avoir un amant ; il en est d’autres auxquelles il permet un seul amant ; il en est qu’il contraint à se cacher, tandis que certaines s’affichent impunément ; il y a des femmes qui sont notoires par le nombre de leurs liaisons ; d’autres par la qualité exquise de leurs amants ; il est des femmes désintéressées et d’autres qui ne le sont point.
Le monde tolère tout ou ne passe rien, suivant ses caprices. Pour le monde comme pour la nature, le mot justice n’a pas de sens. Pourtant il juge, et ses arrêts sont sans appel.
Que les femmes qui n’ont d’autre règle que leur plaisir m’écoutent et soient assurées qu’il faut sauver toujours, et encore, et partout, et contre l’évidence même, les apparences.
Qu’elles imitent le royal exemple de Jupiter qui, tout maître des dieux et des hommes qu’il était, s’entourait d’un nuage alors qu’il faisait l’amour.
Elles ne se doutent pas du demi-sourire qui accueille leur nom lorsqu’il est prononcé en société : « MmeB…, une femme facile. »
MmeB… entre dans un salon.
— Je vais lui demander des nouvelles de R…, me dit un ami.
— Gardez-vous-en bien. Elle est avec S… depuis un mois. Si vous voulez des nouvelles de ce dernier, hâtez-vous, car elle n’a pas encore épuisé l’alphabet.
La femme fait elle-même son prix. Elle serait bien sotte de ne pas le fixer le plus haut possible, ne serait-ce que pour flatter la vanité de l’homme. — « Voyez ce que je vous donne et mesurez la grandeur de votre victoire. »
C’est pourquoi nous lui savons gré d’essayer à chaque fois, avec une constance qui ne se lasse pas, de nous persuader que nous sommes son premier amant. Nous ne la croyons pas, mais l’insistance avec laquelle elle nous le répète a quelque chose de flatteur. Nous en arrivons à imaginer que, s’il y en a eu d’autres, ils ont été des accidents, tandis que nous sommes, nous, l’homme nécessaire.
Il ne faudrait pourtant pas qu’une femme fît trop de manières. On voit le ridicule d’une femme qui met très haut quelque chose dont personne ne cherche à s’emparer.
Ayons le courage de le dire : Une femme qui est bonne, qui aime ses enfants et s’occupe d’eux, qui aime son mari et son foyer, ne devient pas une marâtre, une mauvaise épouse, une coureuse parce qu’elle a rencontré un homme qui a su lui plaire.
Hélène a trente ans. Elle est belle, mais on l’aimerait, même si elle n’était pas belle, à cause de sa bonté. Elle n’a pas de fortune et vit simplement dans un monde qui n’est pas simple. Vingt hommes lui ont fait la cour sans succès ; quelques-uns lui ont laissé entendre que le luxe lui était dû et qu’ils voudraient le lui assurer. Hélène les a renvoyés.
Hélène a un secret. Elle aime. Après un an de luttes, elle se donne à celui qu’elle aime. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle avait le droit de sacrifier à son amour ses enfants et son mari, à qui elle tient par mille liens d’affection, d’estime, par mille souvenirs. Elle mène chez elle la même vie que par le passé ; elle est bonne comme autrefois, et simple, et tendre. La crise qu’elle a traversée, elle a eu la force de la garder au-dedans d’elle ; elle a lutté et souffert sans qu’aucun des siens s’en aperçût. Du même cœur, elle s’intéresse à son mari, à ses enfants ; ils sont heureux et ne sauraient se passer d’elle. Les quelques heures qu’elle leur dérobe, dans la semaine, quel mal font-elles aux siens, à elle-même ?
Pourtant Hélène n’est plus une honnête femme.
MmeV… est laide et riche, avare, en outre. Son esprit est pointu comme un bâton ferré qui, où qu’on le pose, s’enfonce. Habile à deviner les dissentiments naissants, elle sait les envenimer et a brouillé dix ménages. Elle est le désespoir de son mari, la terreur de ses enfants. Intransigeante de vertu, elle n’admet aucune excuse à aucune défaillance. Elle porte la tête haute et se vante de n’avoir pas failli ; elle n’ajoute pas que personne, jamais, ne l’y incita.
MmeV… est une honnête femme.
Un défaut auquel rien ne remédie chez la femme est le manque de naturel.
On peut être duchesse, avoir deux millions de rentes, et garder du naturel.
Une petite bourgeoise peut être infectée de snobisme. Nulle part le snobisme n’est plus redoutable que chez les parvenus mondains. Comment le comte de L… qui, hier encore, était M. L… et assez méprisé, qui a acheté un titre de comte au Pape lorsqu’il eut touché les trente millions de dot de sa femme, ne se sentirait-il pas obligé de prendre des airs et d’adopter un ton cérémonieux dans sa maison ? Il lui faut bien être arrogant vis-à-vis de ceux qui, la veille, étaient ses égaux et qu’il considère aujourd’hui comme ses inférieurs, mais le duc de R… n’a aucune raison de chercher à améliorer sa position mondaine. Il voit qui il lui plaît, des gens intelligents s’il est intelligent, des imbéciles s’il est court d’esprit. En tout cas, il choisit suivant son goût. Personne, en effet, ne conteste sa situation. Chacun sait d’où il vient et que ses aïeux furent de parfaits courtisans de Louis XIV, le plus grand de nos rois.
C’est pourquoi il faut fuir les gens qui ne songent qu’à se pousser dans le monde. Il ne peut y avoir chez eux aucun naturel. Et les femmes sont ici plus terribles que les hommes. Elles ont des existences plus vides que les nôtres et cherchent à les remplir par les satisfactions de vanité mondaine. Un échelon à gravir, puis un de plus, voilà ce qui trop souvent les occupe.
Le grand défaut du snob est de juger par classes. A un certain titre correspond pour lui une certaine valeur personnelle. Rien de plus inepte.
Les gens intelligents et orgueilleux ne consentiront jamais à ne pas juger eux-mêmes, et individuellement, ceux avec qui ils se trouvent. Ils se refusent à se déclarer inférieurs à tel ou tel parce que titré et riche.
Le snobisme, au fond, n’est autre chose que le respect des grandes situations. Êtes-vous respectueux ou ne l’êtes-vous pas ? Êtes-vous résolu à juger toutes choses par vous-même ? Voilà ce qui décide de la question.
Aussi les variétés du snobisme sont-elles nombreuses.
Voici le snob mondain. On l’a décrit à satiété ; en face de lui, il y a le snob anti-mondain. Je me souviens que, pendant mon adolescence, il y eut un moment où, dans le petit cercle de littérateurs sans barbe que nous formions nous étions ces snobs-là, et, par haine du convenu et du « Bourgetisme », nous déclarions seules dignes d’intérêt les âmes des cuisinières.
Notre bêtise, pour être désintéressée, n’en était pas moins grande que celle des snobs mondains, et peut-être plus.
Voici le snobisme intellectuel. Les femmes qui en sont atteintes sont insupportables. De toutes, la prétention d’avoir de l’esprit, de penser finement ou supérieurement, est celle qui se tolère le moins. Ah ! le terrible effort qui avorte ! La flèche imbécile qui tombe avant d’être arrivée au but alors qu’il serait si simple de ne pas viser plus loin qu’on ne peut atteindre ! Voyez ce qu’est une femme pour qui l’amour est une occasion de faire de l’esprit !
Une femme spirituelle est délicieuse tant qu’elle reste, simple ou compliquée, elle-même. Mais veut-elle briller, chercher l’effet et le succès ? Quel tact il lui faut garder ! Que de dangers alors dans les applaudissements qu’on lui prodigue ! Au milieu de ce concert brillant une fausse note, et tout est gâté.
Et nous avons encore le snobisme sentimental, le snobisme artistique, et tous les autres…
Fuyons les snobs.
On reproche aux femmes de s’occuper trop de leur beauté, d’user le temps dans le soin minutieux d’elles-mêmes.
Ce reproche tombe à faux.
Le premier devoir de la femme est de plaire à l’homme, de le gagner d’abord, de le garder ensuite. Elle sent que c’est la grande tâche qui lui est dévolue, que sa vie doit être faite par l’amour, que son bonheur en dépend. C’est ici que se joue sa partie ; c’est ici qu’il faut vaincre ou mourir.
Le reste ?… le reste est accessoire.
Les femmes qui dépensent toute leur activité sur d’autres champs, dans les œuvres charitables, aux cours, dans les arts si improprement appelés d’agrément, sont des femmes à qui l’amour a manqué, qui ont perdu l’homme qu’elles aimaient ou qui n’ont pas rencontré celui qui aurait été à lui seul une raison suffisante de vivre. Si elles avaient ce qu’elles désirent (souvent inconsciemment) comme elles quitteraient malades et livres, et travail ! Ne l’ayant pas, elles cherchent à s’étourdir et se créent des buts artificiels.
Plaignons-les, sauf quand elles affectent de mépriser l’amour. Nous ne sommes pas dupes alors, disons-le, de leurs manières hautaines, de ce détachement qualifié par elles de supérieur.
Quelle religion a jamais demandé à la femme plus de sacrifices que la coquetterie ?
Aucune religion en a-t-elle obtenu de plus grands ? Corsets serrés, talons hauts, cols qui étouffent, robes incommodes, chapeaux énormes, vous valez tous les cilices et toutes les mortifications. Mais comme la femme fait joyeusement ces sacrifices au seul dieu qui existe pour elle : sa beauté !
Il y a chez certaines femmes le désir inconscient d’imiter l’homme pour mieux lui plaire. Elles essaient de se rapprocher de lui pour le gagner plus sûrement. Elles développent en elles le goût du sport, des exercices violents, ou de l’intelligence et des travaux sérieux. Elles font un faux calcul. L’homme recherche dans la femme ce qu’il n’a pas lui-même, les qualités qui sont proprement féminines. L’homme le plus viril désirera la femme la plus essentiellement femme. Il est vraisemblable que le sportsman tombera amoureux d’une femme inhabile au sport et que l’homme sérieux préférera une femme frivole.
Il y a un abîme entre pas de caresses et la plus innocente des caresses. Il n’y a que des degrés faciles entre la plus innocente des caresses et la caresse suprême.
C’est pourquoi les familiarités que tant de femmes permettent et auxquelles elles n’attachent aucune importance sont si dangereuses pour elles, lorsqu’elles se trouvent en face d’un homme habile et passionné.
— Tels et tels me baisent la main, dit Irène, ou le bras, me prennent même, oh ! en riant, par la taille ; d’autres sont entrés dans ma chambre, alors que j’étais couchée. Êtes-vous pervers au point de voir du mal là où il n’y a que bonne camaraderie ?
— Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux que cette facilité de commerce qui vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le droit d’interdire ces premières caresses innocentes à d’autres qui sauront en profiter, à Jacques, par exemple. Il est beau, grave et décidé ; il a le prestige de victoires nombreuses. Vous l’avez rencontré chez des amis. Il n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus sérieuse. Sans que vous le sachiez, il vous intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous pour la première fois. Il est venu de bonne heure pour vous trouver seule. Il entre, il prend votre main, il la baise longuement. Il y a façon et façon de baiser la main d’une femme… Vous vous asseyez ; il s’assied trop près de vous. Un moment après, il regarde vos bagues qui sont anciennes ; il est connaisseur ; il le dit, il faut le croire. Sans y songer, vous tendez votre main, imprudente Irène. Il la tient maintenant ; il ne vous la rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur vous ; il regarde les bagues de si près que son haleine passe sur votre main et que quelques poils fous de sa moustache par instants vous chatouillent ou vous caressent, on ne sait. Sa main presse un peu la vôtre. Involontairement ?… Sans doute. Paraîtrez-vous vous en apercevoir ?… Non, ce serait laisser voir que vous lui supposez une intention, et cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant, un malaise… Vous retirez votre main, enfin. Avant de la lâcher, il baise non plus la main, mais le poignet. — Du coup, vous allez protester. Vous le regardez. — Aucune trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur sa figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez passer cela encore… Vous causez maintenant. En quelques minutes, il sait la chose précise qu’entre toutes vous désirez voir à Paris ; il en connaît le propriétaire, il vous y conduira ; fixez votre jour. Rien n’est plus simple… Rien n’est plus simple, en vérité. Pourtant vous hésitez, Irène. — Il insiste. Qui vous retient ? Voyez-vous à cela quelque mal ? — Il n’y a rien de mal, en effet. — Alors ? — Cependant. — C’est oui. — Il se lève, il est si près de vous que sa hanche frôle la vôtre ; il vous baise les deux mains, cette fois-ci ; il est parti.
Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi ? Vous ne vous reprochez rien. Il n’y a rien eu entre vous dont votre conscience puisse s’alarmer. Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher qu’on vous baise les mains ? Ces mêmes gestes, d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi ont-ils pris, aujourd’hui, un sens nouveau ?… Vous vous croyez peut-être être dupe de votre imagination. Jacques ne songe pas à moi, pensez-vous. Il a tant de femmes. Que viendrait-il faire ici ?… Pourtant il est venu. Il ne vous a fait aucun compliment, mais vous sentez encore la pression douce et tenace de sa main… Décidément, vous n’irez pas avec lui voir cette collection privée. Vous l’en avertirez par un mot, la veille… Le jour vient et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue d’aller au rendez-vous. Au fond de vous-même, secrètement, vous en êtes heureuse. Pourtant, vous ne vous l’avouez pas. Vous mettez à votre toilette plus de soin encore qu’à l’ordinaire. Vous partez… Irène, Irène, que faites-vous ? Pour Dieu, n’acceptez pas de monter dans sa voiture, ou vous êtes une femme perdue.
A nu, une duchesse et une blanchisseuse montrent ce qu’elles sont. Il n’y a plus ici ni rangs, ni prérogatives.
L’amour révèle l’être lui-même et le ramène à la mesure commune du lit. Épreuve sévère et devant laquelle plus d’une tremble.
Elle a toujours regardé l’homme qu’elle aime à la dérobée, en se cachant. Elle ne peut supporter son regard ; il entre en elle, lui fait mal.
Loin de lui, elle n’est pas heureuse. Elle ne pense qu’au moment où elle le reverra. Pourtant elle a, lorsqu’elle est seule, des moments exquis. Elle se dit alors : « Je lui appartiens, je l’aime. Il fera de moi comme il voudra. Quand je serai près de lui, je le couvrirai de baisers. » Et, de loin, elle a toutes les audaces.
Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin elle est joyeuse ; elle sait qu’il viendra la voir. Elle a du monde autour d’elle ; elle s’anime… Il entre ; subitement elle se tait, elle se détourne de lui ; c’est une main morte qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle, son malaise augmente, elle voudrait qu’il s’en allât. « Pourquoi est-il venu ? se dit-elle. N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce point ? » Elle lui répond brusquement, avec dureté.
Elle lui en veut du désarroi où il la jette : « Qu’est-ce que cette tyrannie qu’il exerce sur moi sans mot dire ? Il n’a qu’à paraître pour que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi est-ce que je l’aime ? J’ai vu des hommes plus beaux. D’autres sont plus tendres ; ils ont pleuré à mes genoux et m’ont offert leur vie. Mais il est venu, il n’a rien dit, il m’a regardée, et j’ai senti que je lui appartenais. Comme il est sûr de lui ! Je hais ce calme qui ne se dément pas au moment où je m’affole. Il est ici avec moi comme il est avec les autres ; entre elles et moi il ne fait aucune différence ; il semble que jamais il ne m’ait tenue dans ses bras. Ou bien ces autres, les a-t-il serrées passionnément aussi sur son cœur ?… Je le déteste ! »
Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme si la vie l’abandonnait… Il n’y a plus personne pour elle dans le salon, elle n’écoute rien ; elle le suit des yeux ; elle le voit marcher dans la rue, de cette démarche sûre de soi qui est la sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les perce de son regard aigu…
Celle-ci est de taille médiocre, la figure large, la mâchoire lourde, le teint mat, les cheveux noirs, un peu gras, de même que la peau. Elle a les yeux longs, les arcades sourcilières bien arquées, le nez aquilin, mais charnu et sans finesse, la bouche grande, les lèvres épaisses, rouges et humides, les dents jolies. Elle parle haut ; la voix est, comme la personne, commune.
Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées lubriques et triviales. Elle est riche et montre de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout de suite à sa place, éclairée par la lumière blafarde d’un globe électrique, parmi les passants en quête d’amour, sur le trottoir.
Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une allure décidée. Il faudrait que la société y fût bien peu nombreuse pour qu’elle n’y rencontrât pas un homme ou deux devant qui elle s’est dévêtue. Cette idée ne la trouble pas. Elle aborde sans gêne ses anciens amants. Elle ne montre aucun embarras ; elle ne se souvient de rien, sauf qu’elle les a eus, ce qui est une raison suffisante pour ne les avoir plus.
Elle fouille le salon et passe en revue les visiteurs. N’y aurait-il là personne pour elle ?… Mais soudain elle découvre le jeune vicomte de P… Il a dix-neuf ans à peine ; il débute, il est candide et vigoureux, novice aux choses de l’amour et plus embarrassé dans un salon qu’une jeune fille. Elle s’approche de lui ; elle lui assène un regard si direct qu’il baisse les yeux, intimidé… Maintenant elle est assise dans un coin écarté de la pièce, près de lui, si près, qu’en parlant, elle le touche et que sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune homme. Il sent que son destin va s’accomplir, qu’il est un jouet entre les mains expertes de cette femme. Il tremble, à la fois de peur et du désir de la chair qui point en lui… Il avait rêvé pour ses débuts d’autres étreintes ; il songeait à une jeune amie dont la candeur égalerait la sienne, tandis que le voici enfiévré sous les regards impudents de celle qui le presse.
Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque votre digne mère apprendra par son amant la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera à la pensée que votre initiation à l’amour ne vous coûte rien, qu’elle vous rapportera, au contraire, quelques bijoux de prix, des boutons de chemise, une épingle de cravate, voire même, si vous vous en êtes rendu digne et si vous avez égalé les exploits de quelques notables prédécesseurs, un beau chronomètre en or et qui sonne les heures.
Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas d’amant. Pourtant elle a été aimée passionnément. Des vies se sont assombries à cause d’elle. Elle a aimé, elle-même, presque à en mourir. Mais, au moment de s’abandonner, elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise avant de s’être donnée… Et maintenant, tout est fini.
Deux ans après la crise, son mari est mort. Mais l’autre avait disparu très loin, plus loin qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans l’alcool… Elle est restée seule avec une fille qu’elle élève elle-même.
Elle ne parle pas du passé ; elle ne se plaint pas. Mais il suffit de la voir pour comprendre qu’elle a été un jour jusqu’« aux sombres bords » d’où l’on revient pâle à jamais. Ses gestes disent la lassitude de ce voyage si douloureux qu’aucuns sommeils n’en effaceront le souvenir. Sa voix douce, retenue, effacée, a parfois une vibration soudaine et riche qui surprend ; dans le regard on lit quelque chose de profond, de muettement désespéré, de par delà les mots. Mais on devine derrière le visage fier et résigné, une âme intense, qui, malgré les blessures, ne veut pas mourir.
Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire qu’aujourd’hui elle s’accorde au moins le plaisir sans danger de voir librement les hommes qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans un monde où l’on se passe tout, elle ne se permet rien. Elle soutient quotidiennement la gageure d’être celle que la médisance même ne peut effleurer. Elle surveille ses démarches les plus innocentes. Si elle se plaît à la compagnie d’un ami, elle sera attentive à n’être pas vue en public avec lui ; elle fuit les apartés, ne l’invite qu’avec la grande liste, ne l’a pas à côté d’elle à ses dîners du samedi ; elle ne le rencontre ni aux Acacias le matin, ni aux thés de l’après-midi.
Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit ainsi, mais elle soutient qu’une honnête femme ne doit pas l’être uniquement dans le secret de sa vie et pour elle seule, qu’elle doit avoir de l’honnêteté non seulement le fond solide, mais aussi toutes les apparences.
On ne peut avoir pour elle des sentiments médiocres. Elle force l’estime ; si on l’aimait, ce serait d’un cœur nouveau.
Peut-être aimera-t-elle encore ? Et pourquoi pas ? N’y a-t-il pas derrière ces yeux fatigués un feu qui couve encore ? S’est-elle résignée jusqu’au fond d’elle-même ? A-t-elle tué vraiment le vivace espoir ? Si elle aime, personne n’en saura rien. Elle se cachera de tous et surtout de celui qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il du sentiment qu’il a éveillé ? Osera-t-il supposer qu’elle aussi est une femme, après tout, et faible, comme les autres ?…
Les fées se réunirent autour du berceau de cette enfant. L’une après l’autre, elles parlèrent.
La première dit :
— Le plus grand des dons, je te l’accorde. Tu seras belle parfaitement, de la pointe du pied jusqu’aux cheveux abondants et lourds.
La seconde :
— En plus de la beauté qui peut rester glacée, je te donne le mouvement et l’expression.
La troisième :
— Tu ne cesseras de t’intéresser aux spectacles qu’offre la vie.
La quatrième :
— Tu auras l’avantage de connaître des fortunes diverses et finalement tu seras, jeune encore, riche, très riche.
La cinquième :
— Tu comprendras les choses de l’esprit.
La sixième :
— Tu sentiras vivement le rythme de l’art, qu’il soit musique ou plastique.
La septième :
— Tu t’habilleras avec un goût hardi et parfait.
La huitième :
— Les hommes les plus célèbres de la ville voudront te connaître et t’entourer.
La neuvième :
— Tu seras aimée à la folie.
Ayant ainsi parlé, les neuf fées s’inclinèrent sur le berceau de cette enfant dont elles voulaient assurer le bonheur et dirent : « Nous n’avons rien oublié, au moins. Il n’est pas de surprise possible. Notre parente pauvre ne pourra pas faire de mal ici. » Ces paroles prononcées, elles s’en furent.
Apparut alors la triste fée des mauvais présents. Elle regarda cette enfant à qui tant de dons et si grands avaient été apportés. Elle secoua la tête lentement et dit :
— Mes sœurs étourdies ont oublié le cadeau le plus précieux, celui sans lequel tous les autres sont vains. Tu seras belle, intelligente, sensible, riche et aimée, comme il t’a été prédit, mais tu ne seras pas heureuse… Tu comprendras tout, mais tu ne t’attacheras à rien ; tu éveilleras les désirs des hommes, en toi aucune flamme ne brûlera ; ils te prendront, tu ne te donneras pas. Il te manque, hélas ! le don suprême, celui de la sensualité que rien ne remplace ; à celle qui ne le possède pas, l’univers reste fermé… La plus simple fille du monde, qui, gardant les troupeaux dans les pâturages, tressaille à voir venir lentement à travers champs le garçon de ferme qu’elle aime, qui s’étend sous lui derrière une haie parce qu’il fait une lourde chaleur en elle et au dehors, connaît un bonheur plus grand que tu ne pourras jamais l’imaginer.
Et la fée s’éloigna, accablée de tristesse ; bien qu’elle fût une parente pauvre dans la famille des fées, elle était bonne et ne pouvait s’empêcher de pleurer sur le sort de cette enfant splendide qui ne connaîtrait pas l’amour.
On a beaucoup parlé de la fatuité des hommes. Occupons-nous de celle des femmes.
Les femmes feignent de croire qu’il est dans l’ordre de la nature que les hommes se meurent d’amour pour elles. Elles attendent les hommages, condescendent parfois à les accueillir. Il semble qu’elles n’aient que la difficulté de choisir entre tant d’adorateurs celui à qui elles feront la grâce insigne de le distinguer.
Comédie ! Comédie !… Les femmes jouent la comédie. Mais elles ne sont pas dupes de leur rôle. Elles savent que la fatuité leur est un masque utile sous lequel elle sont plus à l’aise pour livrer bataille.
En réalité la femme, au lieu d’attendre l’homme, va le chercher ; elle a mille tours charmants pour l’isoler, le flatter, le cajoler, le séduire ; elle lui donne une idée excessive de son mérite, lui montre de cent façons détournées qu’il lui plaît, qu’il est le maître, qu’il n’a qu’à se décider.
Ce manège de la femme est d’une difficulté inouïe ; mais notre souple compagne y déploie une prodigieuse habileté. Elle n’a pas un mot qui choque, pas une phrase dont elle puisse rougir, pas une attitude équivoque, pas un regard trop appuyé. Et pourtant, avec quelle grâce elle s’offre !… Comme elle sait se mettre en valeur, s’habiller, se laisser aller, se placer dans la lumière qui lui convient. Avec quel art elle opère ! C’est le triomphe des sous-entendus, des promesses jurées sans avoir été dites, des délices évoquées sans un mot, des gestes qui font entrevoir des paradis prochains, gestes si rapides, si hardis, si insaisissables, qu’on craint de s’être trompé et d’avoir mal vu ; on n’ose pas comprendre, pas plus qu’on n’ose interpréter un regard tendre autrement que comme le signe d’une grande innocence !… Auprès de la femme naïve qui veut plaire, les artifices les plus subtils de don Juan paraissent grossiers.
Pour comble de rouerie elles semblent se défendre ; elles obligent l’homme à attaquer, tant elles paraissent lointaines et sûres d’elles-mêmes.
Otez le masque… Vous les verrez tremblantes à l’idée que peut-être elles ne sauront ni attirer ni retenir celui qu’elles désirent.
Nulle part on ne voit mieux le travail de la ruse féminine que dans l’interprétation traditionnelle de l’histoire de Joseph et de l’épouse de Putiphar, car ce sont les femmes éternellement occupées à défendre leurs positions et à les fortifier qui, en amour, créent l’opinion.
Cette histoire pouvait leur être fatale ; elles y faisaient piètre figure, s’y montraient sous un jour vraiment fâcheux. Une femme, laissant tomber le masque, perdant toute pudeur, s’offrant à un jeune homme et refusée par lui !… Comment se tirer de là ?
Elles y sont arrivées, n’en doutez pas. Elles ont jeté toute la lumière sur Joseph. La femme reste dans l’ombre ; on ne l’aperçoit pas ; on ne sait même comment elle s’appelle, on ne voit que l’homme. Et cet homme — c’est ici que la grandeur du génie féminin apparaît — est irrémédiablement ridicule ; il se montre dans une posture absurde ; on ne le cite que pour s’en moquer. Elles ont accablé ce pauvre Joseph de leurs sarcasmes. Il est indéfendable. Du même coup elles ont créé l’opinion, si avantageuse pour elles, que, sous peine d’être déshonoré, un homme, non seulement ne peut pas résister à la femme, mais encore doit l’attaquer. C’est devenu un devoir pour l’homme bien élevé, le premier devoir de la politesse masculine.
Ainsi ont-elles travaillé merveilleusement pour leur sexe et réussi, dans des conditions défavorables, un admirable coup de partie.
Il y a une belle partie à gagner, et digne de don Juan, auprès d’une femme sentimentale, délicate et à scrupules, en lui tenant le discours suivant dont nous ne donnons que les grandes lignes :
— « Madame, un souci de loyauté envers moi-même et envers vous m’empêche de vous dire que je vous aime. L’amour, le grand amour dont les personnages de théâtre ont plein la bouche, c’est toute une histoire, et pas très claire. Je pourrais, comme un autre, vous adresser d’émouvantes phrases de lyrisme et de fausseté… Je ne le ferai pas. Je vous dirai avec simplicité que vous me plaisez infiniment et que je ne pense pas sans frémir au bonheur de vous serrer dans mes bras.
« Nous avons, Madame, horriblement compliqué la vie et l’amour. La plupart des hommes sont des malades. Il faut les fuir. Ils ont inventé, dans leurs humeurs noires, les scrupules dont nous mourrons, les remords qui nous empoisonnent, la peur qui sévit à l’état chronique. Quel mal ils ont fait à l’humanité !… Soyez sûre qu’il y a plus de douleur dans le monde par excès de scrupule que par trop de facilité. Regardez en vous-même ; voyez vos hésitations, vos terreurs. Vous ne savez plus être heureuse simplement, sainement. Vous ne vous êtes pas donnée, parce que vous cherchiez un impossible amour et comme, à chaque fois, vous n’étiez pas assurée de l’avoir trouvé, vous êtes restée sur la rive sans vous embarquer jamais.
« Je ne vous propose, moi, que le plaisir… oui, le plaisir dont on a trop médit, qu’on affecte de mépriser, sans doute parce qu’on est inhabile à le cueillir, le plaisir qui est la joie riante de la vie…
« Il faut, il est vrai, qu’il ne vous coûte pas trop cher. Il ne faut pas lui sacrifier une réputation d’honnête femme que l’on garde si facilement en observant quelques élémentaires précautions. Il faut enfin être assurée que je saurai vous faire goûter la volupté sans risquer les suites que la nature y a voulues. Venez chez moi sans craindre ceci et cela.
« Venez chez moi. Vous êtes belle et fraîche comme le printemps… Vous résignerez-vous à vivre dans une triste solitude, loin du plaisir ? Laissez-moi vous apprendre la volupté des caresses permises (elles le sont toutes)… Nous voyez-vous couchés l’un à côté de l’autre, nus, sur un lit, dans une pièce chaude et parfumée. Votre bouche cherche la mienne… etc., etc. »
L’essentiel dans cette déclaration est d’éveiller des images sensuelles précises dans le cerveau de la femme, de les lui suggérer violemment, de façon à ce qu’elles s’imposent à elle, et réapparaissent nettes et émouvantes lorsque vous serez parti… Vous livrez ainsi un assaut vif, mais sans tenter aucun geste, et laissez la femme rêver à ce que vous lui avez dit… Attendez un peu. Si vous la rencontrez dans le monde, continuez à parler dans le même sens. Il vaut mieux retourner chez elle un peu tard que trop tôt. Car une occasion perdue se retrouve toujours, tandis qu’une attaque prématurée et repoussée met la femme en défiance et ruine vos chances de succès. Il faut, lorsqu’on livre l’assaut, être sûr de vaincre… Si c’est chez elle qu’elle vous reçoit, n’allez pas plus loin que le baiser sur la bouche. Il y a, à une victoire complète, mille impossibilités, les domestiques qui peuvent entrer, une visite qui survient ; puis, même si vous l’obteniez, vous ne lui donneriez dans l’inconfort de son boudoir, tout habillés que vous êtes, qu’une insuffisante satisfaction, et souvenez-vous que, si vous ne lui avez promis que le plaisir, vous le lui devez au moins tout entier. Elle viendra donc chez vous le lendemain même du jour où vous aurez baisé ses lèvres.
Il est évident qu’il faut, pour réussir, que vous plaisiez physiquement à cette femme et qu’elle ait des sens. Mais cela se devine tout de suite…
Le sexe indiscret, c’est le sexe féminin. Étrange contradiction : les femmes ont mille fois plus besoin du secret que nous ; l’honneur public d’une femme est dans la chasteté qui, pour les hommes, n’est qu’une vertu ridicule ; une femme a beaucoup à perdre à laisser voir dans sa vie, tandis que le plus souvent une bonne fortune connue sert un homme et le pousse dans le monde.
Pourtant on trouve plus de discrétion chez les hommes que chez les femmes. Ils ont un plus grand soin de l’honneur qui leur est confié. Ils ont l’habitude, par la vie qu’ils mènent, et souvent par obligation professionnelle, de garder des secrets !
Combien est-il difficile à une femme qui aime de cacher son bonheur ! Sans aller jusqu’à une inutile et dangereuse confession, elle a mille manières de faire savoir au monde quel homme elle préfère. La façon dont elle le reçoit, dont elle lui parle ou ne lui parle pas, la manière qu’elle a de chercher ou d’éviter ses regards, tout est un aveu.
Pour combien de femmes une liaison va-t-elle sans confidente, moins par l’obligation où elles pourraient être d’avoir la complicité d’une amie pour assurer mieux leurs sorties que par la nécessité impérieuse de parler de leur fièvre ?
On en trouve qui ont la force d’âme de cacher leur bonheur. Mais, lorsque leur bonheur se change, comme il peut arriver, en un désespoir affreux, où sont-elles celles qui ont l’héroïsme de souffrir sans se plaindre ?
On en a vu pourtant rester silencieuses, impassibles dans le malheur le plus grand, et supporter des tortures effroyables sans mot dire. Personne n’a pu deviner la cause de leur mal. Elles ont traversé l’enfer sans compagnon.
Il est plus facile de tromper les gens qui sont près de nous que ceux qui ne sont pas mêlés au train quotidien de notre vie. Avec quelque habileté, on peut créer chez ceux qui nous tiennent de près un état d’esprit tel qu’ils interpréteront d’eux-mêmes dans le sens innocent que nous leur suggérons, les démarches, faits, gestes et paroles, les plus dangereux. Mais les autres voient de loin, en gros, — et juste.
Lorsque les femmes ne font pas l’amour elles-mêmes, il faut qu’elles s’occupent de l’amour d’autrui. Elles servent d’intermédiaires, reçoivent et portent les lettres, inventent des prétextes, facilitent les sorties, créent des alibis. On en voit qui sont les éternelles courtières de l’amour sans se décider jamais à prendre une affaire à leur compte. Il leur suffit de vivre dans l’atmosphère trouble et chaude de l’adultère des autres. On les trouve prêtes, au jour voulu. Elles ne marchandent pas leur peine. Et, chose merveilleuse, elles sont plus capables de garder le secret d’autrui que le leur propre.
« Souvent femme varie », «Frailty, thy name is woman». Ce sont des mots de poète.
En réalité le sexe inconstant est le sexe masculin. Plus que l’homme, la femme s’attache par la possession. Entre deux êtres qui s’aiment également, l’homme, le plus souvent, se lasse le premier et s’en va. Il laisse derrière lui une femme affolée et prête à tout. Dès lors, il n’est pas étonnant qu’elle mène une vie désaxée. Mais la cause en est dans l’abandon où la laisse l’homme, non dans la nature de la femme. Les sexes ne sont pas égaux. L’homme est fait pour conquérir, posséder et courir à d’autres. La femme, une fois possédée, en a pour un an ou deux à se remettre en état de procréer. Quand même nous trichons avec la nature, les lois naturelles restent écrites au tréfonds de notre être. C’est là seulement que nous trouvons une base solide pour l’analyse. On ne peut établir un raisonnement sérieux sur des exceptions, sur des nymphomanes, ou sur quelques frigides benêts qui, où qu’on les pose, s’enracinent.
L’habileté suprême de la femme est dans l’art de déplacer la question. Là, notre sœur plus faible l’emporte incomparablement sur nous ; les femmes les plus droites, les plus franches, celles qui sont incapables d’une ruse où d’une dissimulation voulues, s’entendent merveilleusement à déplacer la question, à esquiver les responsabilités, non qu’elles agissent ainsi délibérément, qu’il y ait chez elles un calcul réfléchi, mais par le jeu inconscient de l’instinct qui triomphe dans la lutte avec le mâle.
Le façon dont elles savent alors brouiller les choses tient de la magie. On n’y voit plus clair ; le blanc est devenu noir ; l’objet précis du litige a soudain été escamoté. Elles s’arrangent pour mettre l’homme dans l’impossibilité de leur adresser la moindre plainte, le plus petit reproche, de faire la plus lointaine allusion à ce qui les gêne, sous peine de passer pour un être sans cœur, sans délicatesse, positivement grossier.
Dans les cas les plus graves, lorsque le danger est sérieux, la femme tombe malade. Elle commence par jouer de ses nerfs, et finalement ses nerfs l’emportent ; elle « fait » de la neurasthénie, pour employer l’expression si juste des médecins. L’homme n’a plus qu’à oublier ses peines et à ravaler ses griefs. Son rôle d’accusateur est changé en celui de garde-malade. Il soigne sa faible amie ; il se ronge de souci pour elle ; il cache sa propre souffrance ; il faut qu’il rie, qu’il plaisante.
Les semaines passent, la malade se rétablit lentement. A la moindre menace d’orage, elle a une rechute.
Une fois que le temps a fait son œuvre et que tout danger est écarté, alors seulement elle se remet.
J’ai connu une femme qui avait perdu toute idée religieuse et jusqu’à la croyance à l’existence de Dieu. Elle rencontre un homme qu’elle aime, qu’elle admire. A voir un ouvrage si parfait, un si beau modèle de l’homme, elle ne peut imaginer qu’il ait été formé par le hasard des combinaisons aveugles de la matière. Et voilà qu’elle commence à se reprendre aux idées d’au-delà. « Il vit, ne serait-ce pas la preuve tant cherchée de l’existence de Dieu ? »
Il y a des femmes qui sont faites pour avoir des enfants. Il y a des femmes qui sont créées pour n’en avoir pas (dans l’intérêt même, hypothétique et contradictoire des enfants). A l’avenir, on choisira celles qui seront mères et celles qui resteront stériles. Et il s’agit de ne pas attacher de coefficient moral à l’une et à l’autre de ces fonctions également nécessaires.
Dans plusieurs familles du règne animal, on trouve la même division pour le plus grand ordre des sociétés et le plus grand bien de l’espèce.
Dans le tableau célèbre de Corrège, Danaé entr’ouvre ses cuisses un peu grasses et sur elle il pleut de l’or.
Admirable symbole !
Une classe d’ouvrières existe pour l’exploitation de l’amour. Pour devise elles ont pris la seconde partie seulement de la définition célèbre duXVIIIesiècle. « L’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. »
Elles sont nombreuses. Il y en a de luxe et de misère, à vingt-cinq sous la course et à vingt-cinq louis. Elles rendent le même service pourtant, mais à des degrés différents de l’échelle sociale. Leur rôle est de donner le change aux passions. On comprend qu’un état policé encourage leur industrie. On comprend moins le mépris où les tient l’opinion publique.
On accolle à l’amour qu’elles offrent l’épithète de « vénal ». Pourquoi le donneraient-elles gratuitement ? Elles assurent la tranquillité des familles. Cela se paie.
Elles sont de goût classique et ne mêlent pas les genres. Elles laissent votre cœur tranquille, mais elles s’occupent admirablement du reste.
La supériorité de la France, on l’a dit souvent, vient de ce qu’elle est insurpassable dans l’industrie d’art.
Quand l’amour va, tout va. Pourtant comme dans les autres métiers, le chômage existe. Il y a les années des vaches maigres.
A monsieur Paul Bourget.
Zarathustra l’a dit : « Tu vas parmi les femmes ? Prends ton fouet. »
Nous savons à combien de reproches nous nous exposons en abordant ce sujet, combien nos intentions, qui sont pures, seront perverties. Mais comme il s’agit d’une œuvre philanthropique et de rien moins que du bonheur de notre tendre compagne, rien ne saurait nous retenir, et, conscient de la haute tâche que nous avons à remplir, nous prenons le courage de braver les préjugés et de lui offrir, en ami véritable, de toute bonne volonté, ces utiles et inédites recherches pleines de moelle substantielle.
C’est un sujet défendu ; il faut être sans hypocrisie pour oser le traiter. C’est un sujet difficile aussi, car les hommes qui battent les femmes ne l’avouent pas, par une fausse honte dont la lecture de ces lignes les débarrassera peut-être ; quant aux femmes, dissimulatrices éternelles, elles s’écrient d’une voix unanime : « Me toucher, moi ! J’aimerais voir cela ! » Ainsi n’aurons-nous d’aveux, ni des hommes ni des femmes. On cache les coups comme des caresses défendues. Mais nous écrivons ici sans hypocrisie et sans peur et nous irons hardiment à la chasse des vérités qu’ignorent les nobles héroïnes de M. Paul Bourget. Nous prions seulement nos lectrices de nous lire avec les yeux de l’esprit.
Disons-le sans ambages, sans nous occuper des clameurs, qu’une telle affirmation va soulever :
Les femmes désirent secrètement être battues.
Elles ne l’avouent ni à autrui ni à elles-mêmes ; peut-être même l’ignorent-elles ; mais — est-ce l’obscur réveil d’un sentiment atavique, le souvenir empreint, au tréfonds de leur conscience, des ancestrales raclées reçues par leurs sœurs timides, farouches et soumises, au sein des paradis perdus ? est-ce la nostalgie de ce bonheur primitif et disparu ? — elles veulent des coups.
Quelle femme digne de ce nom et sexe admirable n’a connu les heures d’exaspération grâce auxquelles nous savons, enfin, le prix de la vie calme ? Quelle femme ne fait des scènes ?
Or on peut poser l’axiome suivant :
Une femme qui fait une scène désire être battue.
Voyez notre infortunée compagne malade d’énervement. Elle ne sait ni la cause, ni le remède de son mal. Pourtant, avec la merveilleuse et aveugle sûreté de l’instinct, elle va droit où il faut aller. Elle prend un prétexte et le hérisse de pointes… L’homme imbécile, qui n’emploie sa raison qu’à déraisonner, s’efforce de rester calme : « Tu cries, dit-il, parce que tu es une pauvre petite créature de nerfs ; moi, plus sage, je te montrerai ce qu’est un homme raisonnable et maître de soi. »
Il prodigue les bonnes paroles ; elle s’exaspère… C’est de bien autre chose que de paroles bonnes où mauvaises qu’elle a besoin. Maintenant ses nerfs vibrent si aigus qu’il semble qu’on les entende. De toute ardeur, elle cherche ce qui mettra l’homme hors de lui, ce qui lui fera perdre son détestable sang-froid, ce qui amènera, enfin, l’explosion désirée ; — et, en face d’elle, blanc de colère contenue, dépensant une force inutile dans la vaine besogne de se maîtriser, ce grand benêt d’homme civilisé continue à crisper son poing dans sa poche au lieu d’en meurtrir les délicats méplats du visage convulsé qui se tend vers lui.
Si la femme est plus intelligente que celui auquel elle est associée, elle souffre de la supériorité anormale de sa position ; elle est heureuse que l’homme, par l’emploi opportun de ses poings, lui démontre qu’il y a au moins une supériorité qui est restée sienne. Ainsi l’équilibre du ménage se trouve-t-il rétabli.
La femme est-elle une sotte ? Incessamment elle provoque l’intelligence de l’homme à une lutte inégale dans laquelle elle triomphe, car, d’un homme intelligent et d’une femme sotte, c’est toujours la femme qui l’emporte. En effet, les mots ayant pour elle le seul sens étroit que sa passion leur donne, elle ne comprend rien. Jamais elle ne reconnaît, par un acte spontané de son intelligence, la supériorité de l’homme. Qu’il lui fasse donc comprendre dans sa chair, puisque c’est sa seule partie sensible, qu’il est le plus fort.
Il y a des situations dont on ne peut sortir dignement que par une raclée.
Encore faut-il être en état de la donner. Je recommande à mes frères de faible constitution l’emploi quotidien de l’Exerciser. Il y a une série d’exercices qui développent merveilleusement les muscles extenseurs. En outre, quelques leçons de boxe ne seront pas inutiles pour apprendre à loger rapidement un coup de poing, à se tenir en garde. Il faut avoir des biceps et des épaules irréprochables dont la seule vue inspire à la femme un sentiment de respect et d’admiration, auquel se mêle un trouble infiniment flatteur.
Il ne faut pas, qu’à l’idée de battre les femmes, s’ajoutent de sadiques désirs, que, pour trouver de la chair tiède et cachée, on retrousse jupes et jupons, qu’on arrache un corsage fiévreusement. L’homme juste et supérieur que nous voulons bat les femmes, non pour son plaisir, mais pour leur bien.
La femme comprendra sans doute un jour que l’homme qui la frappe lui donne la plus grande preuve d’amour. N’est pas battue qui veut.
Il y a là un privilège. Les coups vont aux femmes aimées. Les traditions populaires de chaque pays l’indiquent (Cf. Hongriefolklore: « Ton mari ne te bat pas, pauvre femme ! Il ne t’aime donc pas »).
Depuis des siècles, nous avons oublié que nous étions, à l’origine, un animal frappeur ; des siècles ont été employés à nous enseigner qu’il était lâche et mauvais de battre quelqu’un de plus faible que nous (on n’a jamais eu besoin de nous apprendre à ne pas cogner sur qui est plus fort) ; l’opinion, reine du monde, est unanime à condamner l’homme qui bat. Nietzsche dirait que ce sont précisément les faibles qui se sont employés à créer cette opinion qui leur est si favorable, — et ils y ont réussi.
On voit à quelle profondeur l’homme doit plonger pour retrouver la volonté d’employer ses poings ; les couches d’idées accumulées par l’éducation, les convenances, les habitudes, le respect de soi-même et d’autrui, qu’il doit traverser ; il faut qu’il franchisse les concepts d’honneur et de lâcheté, de bonté et de pitié. Le sacrifice de ce qu’il y a de délicat et d’achevé en lui, des précieuses conquêtes qui ont demandé à l’humanité des siècles d’efforts et de peines, notre irritée et trépidante compagne n’en saisit-elle pas la grandeur ?… Il y a une véritable beauté morale, une victoire remportée sur soi-même chez l’homme qui bat une femme, précisément parce qu’il n’y a, à ce faire, aucun danger et qu’il ne sera pas récompensé de ce geste par la vaine gloire qui s’attache aux pseudo-actions d’éclat.
Depuis que celui qui signe ces lignes, comme disait Victor Hugo, a orienté ses méditations vers le noble art de battre les femmes, il a provoqué plusieurs confidences dont une au moins vaut d’être relatée, car elle contribuera à donner de l’assurance à nos frères hésitants.
L’histoire suivante lui a été racontée par Jacques S…, l’homme de qui on attendrait le moins qu’il battît les femmes, car il est d’une parfaite maîtrise de lui-même et reste, dans les orages les plus violents, impassible.
Jacques parla ainsi :
— Il m’est arrivé d’employer ma force contre une femme, et cette expérience, unique, je l’avoue, m’est restée lumineuse dans la mémoire. La maîtresse que j’ai battue était une femme du monde. Elle était séparée de son mari et je la voyais, alors que j’étais amoureux d’elle, avec la plus grande facilité. Souvent nous passions les journées et les nuits ensemble, nous ne nous quittions guère et menions vraiment la vie à deux d’un ménage régulier. Ces détails sont nécessaires pour que vous compreniez la suite de cette histoire. Il y a tel geste qui n’aurait jamais été fait si nous ne nous étions vus que furtivement, trois fois par semaine, de cinq à sept. Marthe, donnons-lui ce nom, était d’une extrême délicatesse physique ; ses gestes indolents s’arrêtaient inachevés et la grâce fluide de son corps faisait penser à ces verreries graciles et éphémères dont il semble qu’un regard trop direct les brisera. En cette enveloppe fragile, la pauvre enfant abritait une âme maladive, sans cesse inquiète et tourmentée. Elle ne cessait de se déchirer et, sous le prétexte que j’étais alors l’autre moitié d’elle-même, elle me déchirait le premier. Une jalousie effroyable et stupide la torturait. Tout lui était prétexte à s’inquiéter… Parlais-je seul à une femme devant elle ? je lui faisais la cour. Évitais-je, au contraire, par amour de la paix, de causer avec telle jolie femme, Marthe en inférait que, puisque nous ne nous parlions pas en public, il y avait entre nous une entente secrète… Du reste, sa jalousie n’était pas un sentiment profond et humain, mais quelque chose de cérébral, de factice, où l’orgueil tenait une large place.
Nous vivions ainsi depuis quelques mois dans un état d’énervement croissant. J’étais obligé à un effort constant pour rester maître de moi ; pas un geste de colère ne m’échappa au cours des scènes quotidiennes que j’avais à subir ; je savais trop combien je me reprocherais la moindre brutalité, si je m’y laissais entraîner.
Un soir, nous étions au théâtre, dans une avant-scène avec des amis. Marthe s’imagina, à tort du reste, qu’une actrice que je n’avais jamais vue, me regardait ; elle en conclut aussitôt que je devais avoir une liaison avec elle, que j’avais choisi ce théâtre pour retrouver cette fille, etc., etc. Pendant deux heures, sa rage s’accrut du silence gardé. Nous sortons, nous montons, elle et moi, en voiture. Je n’avais rien deviné du drame qui s’était passé dans la tête de Marthe ; j’étais ce soir-là heureux et confiant.
A peine seuls, elle commença, d’une voix tremblante de colère contenue que je connaissais trop :
— J’ai vu ton manège.
— Quel manège ?
— C’est ignoble ! Cette femme !…
Ce fut la querelle la plus sotte, la plus violente… Soudain, au paroxysme de la colère, elle essaya de me pincer. Je l’arrêtai ; d’un mouvement rapide, je lui saisis le poignet, et, enfiévré, au souvenir de tant de scènes analogues, je tordis d’un coup sec ce poignet délicat… On entendit un craquement léger du bras… puis ce fut un « Ah ! » de douleur, un « Ah ! » si étonné, si franc, si humain qu’il vibre encore en moi ; c’était la première fois que je trouvais cet accent profond de nature dans la bouche de Marthe… J’en fus stupéfait et charmé comme l’est un virtuose qui tire par hasard un son admirable d’un instrument ingrat… Ayant poussé ce cri, Marthe, écroulée dans l’angle de la voiture, éclata en sanglots… Minute inoubliable !
Alors je fus rappelé à la réalité ; j’avais été brutal, j’attendais avec angoisse le remords certain, terrible, qui allait m’accabler… Mais, ô surprise ! au lieu de la mauvaise conscience de mon acte, voici que montait en moi un sentiment délicieux, inconnu, de paix retrouvée après de longs tracas, de devoir accompli à travers mille difficultés, de bien-être enfin gagné après un rude voyage ; j’étais heureux et soulagé, j’avais l’âme légère, généreuse, lavée de toute animosité, purgée de toute rancune ; j’avais abordé par un coup hardi sur des terres ignorées et bénies… M’excuser, demander pardon ? — De quoi ? D’être heureux.
A côté de moi Marthe pleurait toujours, mais je sentais que c’étaient de bonnes larmes salutaires dans lesquelles se fondaient les colères et les aigreurs. J’étais certain qu’au fond d’elle-même elle ne m’en voulait pas, qu’elle n’était nullement fâchée… Ce fut, pour moi comme pour elle, une des heures les meilleures de notre liaison. Voilà…
— Et pourquoi vous êtes-vous quittés ?
— La lassitude m’a pris. Nous nous sommes séparés, parce que je ne l’aimais plus assez pour la battre.
Interrogez par ailleurs un de ces individus affranchis de scrupules qui vivent du labeur de leur compagne. Ils vont tranquilles et sûrs d’eux-mêmes ; ils donnent à leur amie de l’amour et des coups. Aussi sont-ils adorés, et les rapports qui existent entre elle et lui peuvent-ils à juste titre, pour le respect de la femme à l’homme, la déférence, le juste sentiment des inégalités naturelles et sociales, être recommandés aux autres classes de la société.
En échange de ce qu’il reçoit, le mâle accorde sa protection, c’est-à-dire qu’il empêche que son amie soit battue par d’autres que par lui. Sachez, jeunes femmes qui lisez avec indignation ces lignes, que seul un amant véritable peut porter la main sur vous. Imitons M. Paul Bourget et posons ici un axiome :
— L’homme aimé a seul le droit de donner des coups.
Que l’homme qui veut se débarrasser d’une maîtresse trop aimante ne s’imagine pas qu’il suffit de la battre pour amener une rupture. Elle sera plus tendre après la raclée qu’avant.
Ayant démontré à la satisfaction de l’un et l’autre sexe la nécessité de battre les femmes, passons maintenant à la seconde partie de notre sujet : Comment faut-il battre nos délicates compagnes ?
Disons-le tout de suite. Il ne s’agit pas de les battre souvent et sans raison. Ce serait un exercice fatigant et qui deviendrait bientôt inutile, car l’effet diminuant à l’usage — on s’habitue à tout, — vous seriez bientôt obligé d’augmenter démesurément la dose. Ainsi en est-il des fumeurs d’opium. L’exquis et rare Thomas de Quincey prenait jusqu’à trois mille gouttes de laudanum par jour. Songez à ce que serait la vie d’un homme obligé de donner trois cent coups par vingt-quatre heures à la chère moitié de son âme. Il s’userait la peau, le malheureux !
Il ne faut battre que rarement et méditer le mot de Machiavel, qui recommande au tyran de faire toutes les cruautés nécessaires d’un seul coup. Qu’on laisse donc passer quelques scènes sans bouger ; qu’on se contente d’avertir calmement, mais avec conviction, une fois ou deux, pas plus. Alors, à la prochaine scène, on frappe.
Un seul coup bien porté peut suffire. Il faut que notre faible amie sente en sa chair la force supérieure de notre musculature. L’effet est produit : au lieu de s’énerver, elle pleure ; elle est heureuse.
Le triomphe de la civilisation, je le vois dans l’homme impassible, sans colère, qui bat par raison. Il y a entre lui et la brute qui frappe en fureur, la différence qui existe entre l’assassin qui plante son couteau dans le dos d’un « pante », et le chirurgien qui, lui aussi, enfonce de l’acier dans une chair vivante.
Utile précepte à méditer : Il ne faut battre qu’en particulier.
Rien de plus pénible pour les délicats qu’une rixe publique entre homme et femme ; les vieux et stupides instincts de chevalerie (époque où la femme fut changée en la dame, hélas !) nous obligent, à cause des spectateurs, à intervenir en faveur de la femme, quand même chacun de nous, séparément, est convaincu qu’il s’agit d’une correction philanthropique, amicale et méritée. Aussi ne battez que dans le privé. Cela est surtout recommandé aux maris contre qui pourraient être invoqués dans un moment de folie les sévices et injures graves. Donc pas de témoins importuns : la solitude d’un cabinet de toilette, ou mieux, de la chambre à coucher (il est inutile de casser une coûteuse garniture de toilette). Les caresses et les coups — ce sont les deux expressions d’un même sentiment — demandent le secret des portes closes.
Si vous n’habitez pas un hôtel privé mais un appartement, ne vous inquiétez pas des bruits qui pourraient filtrer à travers parquets et plafonds jusqu’aux voisins attentifs. Les gémissements, pamoisons, interjections, soupirs, appels aux dieux ou à madame sa mère, d’une femme battue ressemblent d’une façon surprenante, pour l’écouteur distant, à ceux d’une femme heureuse. Chose singulière et digne de remarque : ils produisent une identique harmonie… Ne craignez pas les insultes qui pourraient éclairer la religion du voisin ; une femme battue n’insulte pas ; elle ne prodigue les injures que pour avoir des coups. Si vous les lui donnez sans tarder, elle ne songera plus à proférer d’inutiles paroles, elle sera toute au bonheur de pleurer.
Évitez vous-même les apostrophes vaines. Que vaut le mot le plus énergique auprès d’un coup de poing bien asséné ?
Il faut battre les femmes maigres avec un bâton.
Pour les fausses maigres, le poing est recommandé.
Pour les grasses, le plat de la main suffit.
En somme, il s’agit de ne pas se faire mal à soi-même.