Rosseline, depuis sa querelle avec Zanette et la correction que lui avait infligée Martégas, n'était plus tout à fait la même femme. Non pas qu'elle fût plus maîtresse de ses volontés, mais la direction générale de ses pensées vers le mal s'était affirmée. Ce n'était plus, au même degré, une inconsistante. Elle ne savait pas plus qu'autrefois ce qu'elle désirait, ce qu'elle espérait; elle n'avait ni but défini, ni plan précis; en ceci elle était la Rosseline d'autrefois, mais tout en elle était tourné aux violences, aux vengeances, aux vœux de colère et de haine. Elle avait pris de la vitesse sur les pentes du mal. C'est en cela qu'elle était nouvelle. Les éléments mauvais, jusqu'alors en puissance, cachés en elle et comme subordonnés, avaient pris le dessus dans son cœur obscur.... Sous l'influence de circonstances différentes, peut-être seraient-ils restés endormis.... Maintenant, elle laissait ses instincts de malignité dominer.
Elle était nettement devenue méchante. Que voulait-elle? Tout à la fois, tout ce qui semblait inconciliable, pourvu que ce fût violent et mauvais.
Pour l'exciter aux rages, pour la précipiter du seul côté de la malice, il avait suffi du face à face avec cette petite, si jolie, si aimable. Jalousie, envie, avaient fait lever et s'épanouir dans son cœur les germes vénéneux qui fermentaient. Les menaces de Zanette, les coups de Martégas avaient provoqué en elle la mauvaise bête qui, maintenant, était déchaînée. Tout en elle était confus toujours, mais tout ce confus était décidément le Mal.
Elle n'aimait pas Martégas, mais elle se rappelait avec une sorte de volupté la terreur qui l'avait secouée, sous le poing de cet homme qu'elle n'aimait pas!... Que ferait-elle de lui? Son instrument peut-être; et «faire marcher» un homme si terrible, en lui refusant tout, ne serait pas un plaisir moindre que lui être soumise.
Elle n'avait jamais aimé Pastorel, assez du moins pour lui sacrifier un seul de ses caprices, mais il lui déplaisait d'être abandonnée par lui si dédaigneusement, pour une frêle, une insignifiante personne, qui, à côté d'elle, n'est-ce pas, ne pouvait prétendre à paraître belle? Volontiers, elle l'aurait repris, ce Pastorel, fût-ce pour le rejeter dédaigneusement à son tour.... Même elle comptait bien le reprendre et le faire souffrir d'amour.... Si elle avait été battue par Martégas, c'est Pastorel, le gueux, qui en était cause!—«Il me le paiera!» Cela ne regardait ni Pastorel ni personne, si les coups ne lui étaient pas tout à fait odieux, ne lui faisaient pas seulement du mal, chose dont elle ne voulait pas convenir avec elle-même. Il fallait donc aussi se venger sur Pastorel de ces coups dont il était la cause, et que, ravie au fond, elle aurait eu honte d'avouer, tout simplement parce qu'il est entendu qu'être battue est humiliant.
Quant à Zanette, c'était la rivale triomphante, aimée ou désirée des deux hommes! Elle la disait insignifiante et la trouvait jolie au possible! Volontiers Rosseline l'eût déchirée. Et puis, c'était une vertueuse. On l'épouserait, elle!... A cette idée, Rosseline frémissait. Oh! la faire déchoir, cette enfant, de son titre de fille honnête, de fiancée heureuse et candide!... Ce Martégas semblait fait exprès, si violent, si fort. Elle l'avait lancé sur le gibier. L'atteindrait-il? Sa curiosité diabolique était excitée autant que son dépit de vengeance. Quelle joie elle aurait à dire à Jean: «Elle ne vaut pas mieux que moi, ta Zanette! Sa vertu? au ruisseau! comme le chiffon de soie, la cocarde bleue, que tu lui avais donnée, et que j'ai su lui reprendre!»
C'était là quelques-unes des pensées de Rosseline.
Quant à Martégas, il commençait à croire que la conquête de Zanette lui serait aussi impossible que celle de Sultan.
Deux fois, en trois jours, il venait, devant la petite, d'être vaincu comme cavalier et un peu ridicule. Il avait la rage au cœur, et, sans s'arrêter à aucun, il roulait plusieurs projets de vengeance. Il n'abandonnait pas l'idée d'avoir un de ces matins Zanette à merci, par surprise, ne fût-ce que pour mettre au désespoir son ancien maître détesté, maître Augias, et son rival deux fois heureux, Pastorel. Oui, il l'aurait tôt ou tard, cette insolente Zanette, mais quand? La résistance serait longue! Et il sentait le péril d'une telle victoire, comme il en reconnaissait la difficulté.
Rosseline lui échapperait donc? il n'en prenait pas son parti. Moins il entrevoyait de chances d'atteindre bientôt Zanette, plus sa pensée revenait à la belle Arlèse qu'il avait tenue sous lui, toute frémissante de colère, qu'il avait battue, dont il se sentait le maître.
—Elle m'a fait des conditions? Bah! c'est des mots en l'air.... Elle est à moi, celle-là du moins.
Et certain que Rosseline aurait, par le bruit public, le récit détaillé de sa déconvenue et du succès de Pastorel, il alla tout droit, prudemment, conter lui-même à la belle cabaretière, comment il s'en était fallu de peu qu'il se rendît maître du cheval indompté et de la sauvage fillette.
Il commença par dire comment, la veille, son cheval fatigué l'avait trahi, était tombé sur l'argile glissante, comment, enfin, Zanette lui avait échappé.
—Sans cela, tu étais vengée! acheva-t-il avec un gros rire, et, le soir même, je pense, tu m'aurais payé.... Dette de jeu, c'est sacré.
Mais Rosseline ne voulut voir dans la chute de Martégas que la maladresse et le ridicule.
—Pauvre cavalier! disait-elle en montrant, dans un fou rire, toutes ses dents...—Pauvre cavalier!... Comme tu devais être drôle, dans cette boue glissante, roulant sur ton derrière!... c'est bien la peine d'être si fort!... Ah! ah!
Il rageait, sombre, buvant verre sur verre; il avait envie de la battre encore,—mais il y avait des témoins.... Il conta alors la journée dernière, son essai malheureux pour prendre le cheval.... Et, afin d'être excusé, il altérait un peu la vérité: «Il y avait eu un coup monté contre lui. Au moment où il allait capturer le cheval, Pastorel, qui n'était pas loin, l'avait, d'un geste, effarouché.... Il donnait avec abondance ce qu'on appelle les excuses du chasseur. Du coup de pied qu'il avait reçu, il ne parla même pas; il avait bien trop peur de la voir rire encore, se moquer de lui impunément! Le pis, c'est qu'elle n'avait pas tort de rire! il en convenait avec lui-même, rageusement. Ses deux mésaventures l'exaspéraient; il ne les pardonnerait ni à Zanette ni à Pastorel, jamais!
Et il répétait: «C'est un coup monté!»
Rosseline l'écoutait, en hochant la tête. C'était le soir, très tard. Deux ou trois buveurs attardés ne s'en allaient pas.... Martégas s'en impatientait, mais il pouvait, le pauvre! attendre longtemps leur départ: Rosseline les avait priés de rester, et l'un d'eux, pour lui obéir, avait de bonnes raisons....
—Vois-tu, disait Martégas, j'ai bien eu un instant l'idée de lui jouer un méchant tour. Pendant que tous ils regardaient (comme s'ils n'avaient jamais rien vu!) ce gueux de Pastorel filer sur son cheval,—pas si terrible qu'on le disait, ce cheval!—j'avais envie de faire ce qu'un jour déjà je fis à un autre, qui en demeura longtemps bien malade.... L'ancien cheval de Pastorel broutait, tout sellé, parmi la manade. A un moment, il est venu tout à côté de moi, et,—vois,—je tenais toute préparée ma main dans ma poche, et dans ma main ce petit caillou dur, un vrai marbre.... Ça n'est pas gros, non, mais ça a plusieurs pointes fines.... De quelque côté qu'on le pose,—regarde,—il porte sur des pointes.—Un vrai oursin, ce caillou.... Eh bien, je n'avais—comprends-tu—qu'à le glisser, au beau milieu du dos de sa bête et, dans le milieu de la selle, à l'endroit où elle ne touche pas.... Et dès que l'homme serait monté, le poids aurait suffi pour faire entrer sur l'échine du cheval les pointes,—tu comprends?—les pointes du mignon caillou.... On aurait vu alors si le dompteur de chevaux sauvages se serait rendu maître d'un cheval apprivoisé! L'animal le plus doux deviendrait féroce, avec ça dans la peau! Mon homme, je t'assure, aurait fait connaissance avec la boue du marais ou les pierrailles du chemin!... Le Sultan, je parie, lui aurait cassé la tête!
—Je t'aurais tué, si tu avais fait ça! dit-elle violemment.
Le pauvre Martégas la regarda d'un air ahuri....
Rosseline, les yeux fixes, se prit à songer.... Elle fit un mauvais songe....
Elle voyait Zanette et Pastorel, ensemble, et ils riaient, heureux, et se moquaient d'elle.... Et, passant brusquement d'une impression à une autre toute contraire:
—Pourquoi n'as-tu pas fait ça? demanda-t-elle d'une voix sourde.
Martégas la regarda encore d'un air stupide, et comprenant de moins en moins; il se remit à boire.
Elle avait pris le petit caillou, l'examinait curieusement, le faisait tourner entre ses doigts, sur deux des pointes,—en souriant, maligne.
—D'abord, j'étais trop en vue, pour le cas où quelqu'un d'entre eux se serait retourné, dit Martégas.... Puis, j'ai réfléchi que sans doute il rentrerait chez lui monté sur le Sultan. Alors, un des gardians lui aura ramené son ancien cheval. C'est probable. Et c'est ce gardian là qui aurait dansé la danse! Ça, ce n'aurait rien été, mais le mal, c'est que la mèche, vois-tu, aurait été éventée.... J'ai préféré attendre.... L'avenir est long.
Après un silence, il reprit, en glissant un bras autour de la taille de Rosseline:
—J'ai fait de mon mieux, ma belle!... je mérite, voyons, quelque petite chose... un peu de récompense....
—Donnant, donnant! répliquait-elle, narquoise. Je ne t'aime pas, je ne te dois rien. Fais seulement ce que je t'ai dit.
Il frappa la table du poing.
Les clients qui, là-bas, jouaient aux cartes, la rassuraient. Elle reprit, d'un ton plus gouailleur, en le regardant de côté:
—Tu me tenais l'autre jour.... Quand on tient la poulette, il faut la plumer.... A présent il faut me gagner. Tu sais le moyen. Emploie-le.... Tu me tenais, et tu me tenais bien,—je te dis,—moi qui suis une gaillarde!... Qu'est-ce que c'est que cette petite, entre tes mains? Une alouette! un rien du tout. Tu la porterais d'une main, à bras tendu.... Tu n'en feras qu'une bouchée.... Débrouille-toi, je n'ai qu'une parole!
Il était minuit. Les gendarmes, en rentrant en ville, virent le nouveau cabaret ouvert, cognèrent à la vitre et entre-bâillèrent la porte.
—C'est l'heure des procès-verbaux! dit le brigadier. «Les minuit» sont sonnés.... Pour cette fois, nous fermerons les yeux, mais, vous, fermez la boutique.... Ah! te voilà,—Martégas?—On te retrouve dans tous les bons endroits, hein?
Il fallut, bon gré, mal gré, quitter la partie.
Il revenait souvent à la ferme de la Sirène, Jean. Il arrivait, fier, monté sur le Sultan. Il ne l'enfermait jamais; il l'attachait à un arbre, fortement, avec le séden. Le tronc de l'arbre, un vieux tamaris, à un mètre du sol se divisait en trois maîtresses branches. Dans l'enfourchure, Jean, un moment avant de repartir, plaçait un peu d'avoine. Il détachait Sultan avant que l'animal eût fini de manger, se mettait en selle par surprise et disparaissait bientôt, suivi du regard de Zanette.
Jean, de taille moyenne, mais plutôt grand que petit, sec, nerveux et très vigoureux, se plaisait à voir cette jeune fille, mignonne comme une véritable enfant. L'idée de la soulever entre ses mains, pour élever le joli visage jusqu'à sa bouche, lui était venue vingt fois. Et puis, il ne pouvait la regarder, ses yeux ne tombaient pas sur les yeux de Zanette, sur l'entre-bâillement des fichus, où un peu de la poitrine se laissait voir, doucement remuée par le souffle égal, sans qu'il se rappelât le jour où il l'avait surprise habillée seulement d'eau et de blanche écume, puis, au sortir des vagues, courant sur le sable, toute blanche et toute emperlée de gouttelettes d'eau qui étincelaient au soleil.... Il revoyait toujours cela et jamais, non jamais encore, il ne lui en avait parlé.
—C'est vous, monsieur Jean?
—Oui, demoiselle; où est votre père?
—Au travail, là-bas.
—Je venais lui montrer le cheval. Il est sage comme une image.
—Il faut vous méfier, toujours.
—Toujours je me méfie, demoiselle... des chevaux comme des femmes.... C'est un peu traître, des fois.
—Vous êtes méchant!
—Que non! vous le savez bien. Coup de pied de cheval—fait moins mal peut-être que blessure d'amour....
—Vous voulez rire, Jean!
—Je ne ris pas, pas du tout, Zanette!
—Alors, il obéit, le Sultan, comme vous voulez?
—A peu près, j'ai mes moyens.
—Et qu'est-ce que vous lui faites?
—Je lui fais désirer l'avoine, et moi seul je la lui donne.... Il me sera reconnaissant.
—Qui sait? Peut-être il vous en veut plutôt d'avoir à l'attendre, qu'il ne vous a reconnaissance de la recevoir.
—Je le crains! C'est ainsi encore, mais ça changera....
—Ah! c'est ainsi encore? Comment le savez-vous?
—Regardez, Zanette.
—Non! non! ne l'approchez pas par derrière!...
Pastorel alla vers le cheval, assez loin, assez près, et il tendit le bras comme pour caresser la croupe. Le Sultan tourna à peine la tête comme s'il voulait que ce mouvement ne fût pas vu. Il jeta en arrière un coup d'œil oblique, jugea la position du gardian et, portant brusquement sa croupe un peu de côté, il détacha vers l'homme un maître coup de pied. Jean, sur ses gardes, l'esquiva.
—Voilà, dit-il, comment nous sommes amis!
Zanette, assise sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, au soleil, un plat sur ses genoux, triait des lentilles. Elle en prenait quelques-unes dans le plat, les mettait sur sa main où elle les éparpillait du doigt, enlevait les pierrettes, puis soufflait pour faire partir les grains de sable. Celles qui étaient triées, elles les mettait au creux de son tablier.
Jean vint s'asseoir près d'elle. Ils se turent longtemps. Elle se sentait aimée. Elle était bien là, près de lui, et lui tout content près d'elle. Il regardait le profil de sa joue penchée; et, sur le contour de cette joue, la lumière irisait un duvet pareil au duvet des pêches. Il songeait que ce visage avait, des pêches sur l'arbre, la fermeté, la couleur, rose, blanche, même verte un tout petit peu,... et que sans doute aussi il en avait la bonne odeur....
—Zanette?
—Monsieur Jean?
—Est-ce que, derrière moi, en croupe, vous le monteriez, Sultan,—comme vous avez monté, un jour, mon cheval?... N'auriez-vous pas peur?
—Avec vous, non, monsieur Jean, je n'aurais pas peur, peur de rien—jamais, il me semble.
Elle avait répondu comme en rêve, malgré elle, sans réflexion, parce que, pour trier ses lentilles, elle avait la tête baissée, et qu'elle ne voyait pas le regard du jeune homme.
Il se sentit secoué d'un frisson, et, la voix toute troublée, il dit avec une oppression:
—Vous n'auriez peur de rien, avec moi? C'est vrai? C'est bien vrai, ça?
—C'est vrai, dit-elle.
Elle leva les yeux. Elle le vit debout. Il la saisit par la taille, brusquement l'éleva vers lui, comme une enfant... et il couvrait de baisers le joli visage, partout; ses lèvres allaient du front au cou;... la rude moustache se prenait aux cheveux follets.... Et que dit-elle à la fin? Seulement trois mots, trois mots seulement:
—Oh! mes lentilles!
Les lentilles étaient à terre, sur les dalles du seuil, éparpillées, celles qui étaient triées et les autres... et le plat cassé en vingt morceaux!
—Oh! mes lentilles!
Alors, il la reposa à terre, devant le banc où elle s'assit. A genoux devant elle, il ramassa les lentilles à poignées, avec un peu de poussière, et chaque fois qu'ils se regardaient ils se mettaient à rire comme des fous.
—Il faudra les mettre dans l'eau! fit-il.
—Pour sûr, dit-elle.
Et, en lui tendant la dernière poignée, comme elle avançait la main, il retira un peu la sienne pour qu'elle le regardât.... Elle vit qu'il était devenu très grave.
—Si vous voulez, mademoiselle Zanette, je vous le ferai monter pour aller à Saint-Trophime, en Arles, le jour de notre mariage?
—Nous serions fiers, dit-elle, en habits de fête, sur ce cheval de roi!
—Alors, c'est dit?
—Demandez à mon père.
Le rude compagnon,—toujours à genoux, à cause des lentilles,—prit dans sa forte main le tout petit pied de l'enfant, et dévotement le baisa, comme on baise la châsse aux Saintes-Maries-de-la-Mer.
—Je le comprends, que je t'aime! fit-elle.
Son sein battait très vite, très vite.
—Alors, fit-il, je suis avec Dieu.
Elle se leva:
—Je vais les mettre dans l'eau.... Vous en mangerez avec nous, monsieur Jean?
—Pardi! j'ai à parler à ton père. Je n'aime pas languir. Beau fruit sur l'arbre est trop en danger d'être volé!
Longtemps, ils se regardèrent, assis l'un près de l'autre, se tenant les mains.
—Et quand m'as-tu aimée, Jean?
—Quand je t'ai vue habillée d'eau, Zanette, d'eau bleue et d'écume blanche, et puis, sur le rivage, jolie comme une reine, toute vêtue de perles....
C'était la première fois qu'il rappelait ce souvenir.
—Tais-toi, méchant!
—C'est pour te taquiner, dit-il. Tu sais bien que tu m'avais plu avant. Sans ça, t'aurais-je donné la cocarde, aux fêtes de Meyran?
Elle fronça le sourcil, se rappelant Rosseline, trop oubliée peut-être.
Il ne s'en aperçut pas, et reprit:
—Tu fus reine aussi, ce jour-là.... Elle est à moi, la reine, maintenant.
—Oh! pas encore.
—Non, mais bientôt.... Et toi, quand t'ai-je plu, Zanette?
—Le jour des fêtes tout d'abord, et puis surtout quand tu as vaincu le cheval.... J'aurais voulu être avec toi, avec toi m'envoler sur cette bête farouche dont tu faisais tout ce que tu voulais. Oui, vous aviez l'air tous deux de vous envoler et j'aurais voulu être avec toi comme le jour de la baignade. J'étais fière à l'idée qu'un si courageux m'aimerait.... Et tu ne sais pas?... Eh bien,—acheva-t-elle avec un sourire malicieux,—eh bien... j'y comptais!
—Ah! coquine!
Le père Augias fut consentant; ils se fiancèrent.
Ils s'étaient plu d'abord parce qu'ils étaient jeunes, beaux et forts, et que leur âge voulait ça. Une fois fiancés, ils causaient, durant des heures, de leur passé, de leur enfance, de leurs père et mère; et, peu à peu, une tendresse douce se mêla au désir ardent, un peu âpre, de leur jeune cœur.
—Où allais-tu à l'école, quand tu étais petitette? Comment était ta mère?... Ah! oui! je l'ai connue! Elle était si brave! Je me souviens qu'une fois....
—Tu l'as connue, Jean?
—Oui, oui, je m'en souviens maintenant!
Et il parlait,—ravi de rattacher sa vie passée à celle de Zanette, voulant à tout prix l'avoir aimée avant ce jour de la baignade, qui les avait rapprochés pour jamais.
—Un jour, à la procession des Saintes, est-ce que—voilà cinq ans—tu n'étais pas en tête des filles, toute habillée de blanc, avec des lys dans ta main?
—Oui, Jean.
—Eh bien, je t'avais remarquée! Tu n'étais qu'une enfant alors. Mais si jolie, tout près d'être, comme tu es aujourd'hui, une demoiselle bonne à marier.
—Pas possible qu'alors tu m'aies remarquée! et que tu t'en souviennes!
—Si! si, il y a des souvenirs comme ça.... Et tiens, veux-tu la preuve? Quand la procession sortit des Saintes (mes souvenirs, à mesure que je te parle, reviennent), ...à la sortie du village donc, les bohémiens se disputaient autour du bateau que les jeunes hommes portaient sur leurs épaules et où les Saintes, en bois sculpté, luisaient de dorure au soleil; ils voulaient, tous à la fois, toucher la barque et les manteaux d'or des Saintes; et toi, tu fus poussée par l'un d'eux. Tu fis un petit cri... et—souviens-toi—un homme prit un de ces bohémiens, celui qui était le plus près de toi, et l'envoya, d'un coup d'épaule, rouler dans le sable.... Eh bien! cet homme, c'était moi!
—Comment! c'était toi, Jean!... oui, je crois bien! je me souviens de ça.
Ils bavardaient ainsi, trouvant drôles ces souvenirs qui déjà étaient de l'amour, et qui s'étaient effacés, perdus, et que l'amour leur rapportait....
Une fois elle dit:
—Quand j'avais huit ans, j'eus la fièvre typhoïde. Ma mère fit vœu, si je guérissais, de m'habiller de bleu pendant trois ans, et de me mener chaque fois aux Saintes, tous les ans, le jour où les châsses descendent et font des miracles. Elle promit que, chaque fois, j'accrocherais aux cordes qui font descendre les châsses, un bouquet de lys et d'immortelles....
Jean écoutait de l'air d'un homme qui, près d'interrompre, se retient.
—C'était vous! dit-il enfin. C'était vous! J'étais là, un jour de fête... oui, oui... il y a neuf ans, j'en avais quinze, moi; j'étais déjà un gardian, grand comme à présent presque et aussi fort.... Vous ne pouviez arriver aux cordes. Alors, je vous enlevai dans mes bras... vous ne pesiez guère! et, de vos petites mains vous attachiez vos fleurs pendant que votre mère me remerciait.... C'était vous! c'était vous, petite! vous que toute petite j'élevais ainsi dans mes bras.... Qui m'aurait dit alors: «Voilà ta petite femme!»
Et ils riaient tous deux, heureux, sans s'expliquer pourquoi, de se retrouver en remontant dans l'impalpable passé, de se posséder dans le néant de ce qui fut vécu, de s'être vus, touchés, avant de s'aimer.... Ainsi, ce n'était plus une chose d'hier, que leur amour, non; elle était avant, et maintenant elle serait toujours.
L'amour est un espoir, un rêve d'éternité.
Zanette, avec maître Augias, alla visiter la mère de Jean.
La mère du gardian était une vieille femme maigre, à peau sèche, très ridée, les yeux vifs comme des veilleuses dans des orbites profonds. L'arcade sourcilière formait voûte au-dessus de ces yeux-là qui semblaient embusqués, épiant toujours. Sa coiffe blanche mordait le haut de ses oreilles. Elle était têtue, entière, énergique, prenant tout au sérieux, campée dans son honnêteté de brave femme comme en toutes ses idées.... Une de ses expressions favorites, expression populaire d'ailleurs, en pays de Camargue, était celle-ci: «On mepileraitplutôt que de me faire faire ce qu'une fois j'ai décidé de ne pas faire!» Jamais on ne l'avait entendue prononcer une parole en français. C'était une femme de l'ancien temps. Elle était de ces vieilles gens d'autrefois, chrétiens et stoïques, qui ne savaient pas même lire, qui ne savaient rien et qui concevaient tout, qui avaient le sens de la vie et ses plus sublimes sagesses. Derniers nés d'une longue suite de générations, bien loin d'être abâtardis, ils semblaient représenter les forces accumulées de vingt siècles d'expérience populaire. Le génie même paraît souvent digne de quelque dédain à côté de ces êtres-là qui sont naïfs, forts, généreux et féconds. Leur race existe encore sur cette terre chrétienne et païenne, romaine et gauloise, mais quand les poètes en parlent, le siècle, né malin, les traite de rêveurs. N'est-il pas convenu que le paysan, partout et toujours, est un être laid, grossier, incapable d'un trait d'élévation, d'un mouvement de générosité? La mère de Pastorel était une de ces belles créatures de vieille roche populaire.
Zanette lui plut. Elle lui parla tout de suite, beaucoup, de son Jean.
—Quand il était petit, il faisait ça et ça. Jamais un mensonge. Je lui disais: «Quand tu as mal fait, viens me le conter de toi-même et tu seras alors pardonné. Je ne veux pas de mensonge.» Et, figurez-vous, des fois, quand je rentrais à la maison, il venait me dire: «Mère, j'ai mis la main dans le pot de confiture; mère, j'ai volé du miel ou du sucre!» Et comme je le pardonnais, mais sans vouloir l'embrasser, il pleurait eu criant: «Corrige-moi! corrige-moi! Je veux être puni, pour qu'après tu m'embrasses!» Voilà comment il était, mon Jean.... Il me disait aussi: «Quand je serai grand, je gagnerai du bel argent; il sera tout pour toi, mère, je viendrai le verser sur tes genoux, dans ton tablier!» Et comme il l'a promis, il le fait. Oh! oui, c'est un brave enfant, ce sera un brave homme. Aimez-le comme j'ai aimé son père, petite. Je n'ai jamais souri sous le regard d'un autre homme. Nous comptions l'un sur l'autre. Il faut ça; c'est le bonheur. Soyez heureux. La vieille vous bénira.
Au bout de deux ou trois mois, il leur sembla, à Zanette et à Jean, qu'ils s'étaient toujours connus, toujours. Jean était venu souvent faire chez maître Augias un peu de veillée. Il parlait de ses chasses avec lui, des perdreaux qu'on force à cheval, dans le désert, qu'on tue à coups de bâton lancé, à la manière arabe; il parlait des bécassines, des hérons, des flamants qui nichent en Camargue, de toutes les bêtes des marais, des castors du Rhône; et surtout et sans cesse ils parlaient métier et ils se contaient des courses de chevaux aux plaines de Meyran, et puis des ferrades, des jeux de cirque. Une fois en train là-dessus, ils ne s'arrêtaient ni l'un ni l'autre, et dans tout ce que disait le gardian, Zanette le sentait courageux, aussi bon que brave; elle se sentait en de bonnes mains; il saurait la défendre, elle, et, plus tard, défendre leurs enfants; et quand il la serrait dans ses bras, le soir, en lui disant adieu, elle appuyait un instant sa joue contre sa poitrine. L'homme la dépassait de la tête, et elle se sentait heureuse d'être là, si petite, blottie une seconde, comme l'oiseau au nid et l'enfant sur la mère.
Et la vie devant elle s'annonçait simple, étendue, droite, comme le désert même de Camargue qui lui était familier et qui ne serait jamais pour elle ni froid ni désolé, puisque le vent qui passe, le soleil qui brille, l'eau qui chante et l'eau qui gronde, tout, jusqu'aux aigues libres et aux taureaux sauvages, tout lui parlait de l'amour, de leur amour, de l'amour... qui est éternel.
Peut-être oubliait-elle trop Rosseline que Pastorel n'oubliait pas autant qu'on pouvait le croire. La mère du gardian ne s'y trompait pas, mais elle n'en laissait rien voir. Elle voulait hâter le mariage, arriver le plus tôt possible à ce qui lui semblait le port de salut.
La mère de Jean avait raison de s'inquiéter. Toute cette apparence d'amour, de bonheur, de calme, n'était qu'une apparence, travaillée en dessous par un élément de trouble, de corruption, de mort. L'amour de Jean pour Zanette était bien vrai, mais n'était pas établi sur la terre ferme. On aurait pu le comparer à latrantaïère. La trantaïère, c'est, à la surface de certains marais de Camargue, une végétation saine, abondante, bien verte, bien réelle, charmante aux yeux, attirante. Les tiges des plantes d'eau se mêlent entre elles fortement, se nouent, se trament, forment enfin sur l'eau mouvante une surface solide aux regards, qui a l'aspect d'un terrain fleuri. Si vous vous y hasardez, elle vous porte, mais elle ondule, prête à fléchir, et il peut arriver qu'elle crève sous vos pieds, et, alors, adieu, mon pauvre homme! L'homme est englouti. Il y a là-dessous l'eau trouble, obscure, un abîme.... Jean regrettait obscurément Rosseline.
D'abord, il avait ressenti, à la quitter, à la braver, le jour des fêtes aux plaines de Meyran, une joie de fierté: il était fort, et le faisait bien voir;—une joie de vanité: il choisissait, pour la remplacer, celle qu'il voulait, la plus jeune, la plus mignonne, la plus jolie; une joie de délivrance: il n'était plus l'esclave de la coquette, soumis à ses caprices, courant à cheval par tous les temps, toujours maltraité, toujours jaloux.... Quel repos!
Et, sincèrement, il s'était tourné vers Zanette, pour faire plaisir à sa mère autant que pour punir Rosseline, et aussi par goût personnel. Mais ce goût qu'il avait pour la fillette, il l'aurait eu pour toute autre fille aussi jeune et aussi gentille.
Ce qui avait surtout servi à le tromper sur ses propres sentiments, c'est la sensation que lui avait donnée la matinée du bain. Facilement, dans cette émotion matinale de lumière, de jeunesse, de lutte, devant la grâce et la pudeur surprises, Jean, envahi par un charme en parfait contraste avec la beauté de son infidèle, s'était cru amoureux. La gentillesse de Zanette, les amabilités du père Augias, les instances de la vieille mère surtout, lui avaient fait croire qu'il désirait passionnément une chose qui lui semblait désirable en effet et qui sans doute aurait pu le fixer, s'il n'avait pas eu dans sa mémoire le souvenir de joies passionnées, précises, de sensations déterminées qu'il regrettait tous les jours.
Il aimait en Zanette l'enfant, avec un désir viril et tendre de la protéger. Une fois, il la vit pleurer pour un chagrin pas bien gros. Il ne put supporter la vue de ce petit visage crispé et tout ruisselant de larmes. Le rude gardian se sentit le cœur faible et défaillant. Il aurait voulu prendre la peine de la petite. Il l'aimait donc bien!
Il aimait encore en Zanette toutes les filles aussi jolies et aussi jeunes que Zanette, il aimait en elle l'espérance d'un foyer où se reposer dans le contentement de lui-même, après les dures fatigues de son métier; bref, il aimait en Zanette des idées, mais il aimait, en Rosseline, Rosseline elle-même et les fièvres de l'amour pervers telles qu'elle les lui avait données et non pas autres. Rosseline était une réalité d'amour, connue, et regrettée.
Oui, le bouvier dompteur de chevaux les regrettait, ces fièvres ardentes, tandis que le bon fils et le brave homme qu'il était, s'efforçait en vain de les oublier. Ainsi, moitié de sa propre volonté, moitié contraint par les circonstances, il en était venu à s'engager de telle sorte qu'il n'y avait plus à reculer. Il allait donc au mariage délibérément, mais sans beaucoup d'entrain.
Hélas! de bonne foi il s'était cru guéri de sa passion pour Rosseline; il s'était cru guéri, surtout, tant qu'il n'avait pas eu la permission d'embrasser Zanette chaque fois qu'il la retrouvait.
Ce baiser sur la joue qu'il avait vraiment désiré avant de le prendre, et qui, la toute première fois, le jour du plat de lentilles, l'avait charmé, il n'y trouvait pas maintenant la saveur, la vraie saveur d'amour. Une enfant! une véritable enfant! répétait-il à son tour après Martégas, mais avec des pensées bien différentes.
Il l'enlevait dans ses bras et la baisait au front comme une petite sœur.... Serait-ce jamais là une femme? une femme pour lui? pour l'amant de Rosseline, de Rosseline, la créature aux beaux bras solides, aux lèvres bien mûres....
Et les souvenirs lui vinrent en foule. Ce qu'il se rappelait bien, c'est que la seule approche, la seule vue de cette belle créature le bouleversait. «Ce quelque chose» qui sortait d'elle, de son regard, des plis de sa robe, faisait de lui ce qu'elle voulait. Et c'était irritant à la fois et délicieux. Sans doute il l'aimait bien, Zanette, mais c'était tout, tandis que de mystérieuses affinités, profondes, l'attachaient à l'autre....
Et puis, le temps, qui guérit tout à la longue, exaspère au contraire les passions, dans le commencement des ruptures. Zanette lui faisait faire un rêve d'amour trop chaste, trop timide, trop irréel. Au bout de quelques semaines, une fougue le prit, un plus violent regret des tourments passés, des injures suivies de caresses que lui prodiguait naguère sa maîtresse. L'honnête garçon se trouva malheureux, et sa mère le voyait bien.
—Sais-tu? dit-elle un jour à Zanette, j'aime mon fils, mais peut-être plus encore j'aime l'honnêteté... Écoute, je suis venue te voir pour te dire des choses.
Zanette leva sur la vieille femme un regard interrogateur. La vieille, que l'âge pliait un peu, s'était en parlant redressée. Son menton large, carré, jetait une ombre dure sur son cou maigre et puissant. Les saillies que faisaient les plis de ses rides semblaient, sous sa peau de parchemin, des cordes tendues.
Et à brûle-pourpoint la vieille dit à la fillette:
—Tu n'es plus une enfant, puisque tu te maries. Tu n'as plus ta mère, je dois la remplacer. L'honnêteté avant tout. C'est le trésor des pauvres.... Il y a des choses qu'il faut que tu saches, afin que tu puisses te défendre. Tu les apprendrais par d'autres, par des méchants.... J'aime mieux te les dire. Sais-tu que mon fils avait, il n'y a pas longtemps, une maîtresse?
—Oui! dit Zanette qui rougit et pâlit tour à tour, oui, je le savais.
—Par lui?
—Non.
—Et comment?
Zanette alors conta à la mère de Jean sa rencontre avec Rosseline, la cocarde volée et jetée au ruisseau, l'intervention de Martégas, comment elle avait été poursuivie, tout enfin....
—J'ai bien fait de venir, dit la vieille. Il est nécessaire qu'il soit au courant de tout cela: je lui conterai tout.... Et je verrai bien ce qu'il me dira.... Il ne faut pas qu'on nous le reprenne! Sois tranquille, on ne nous le reprendra pas. Je causerai avec lui et s'il faut, j'irai la voir, elle. Oh! elle ne me fait pas peur!
Quand la mère de Jean raconta à son fils l'histoire de la cocarde, et Rosseline attaquant Zanette, il ne manifesta pas contre Rosseline la fureur d'indignation qu'attendait la mère; il dit seulement d'un ton singulier: Ah? elle m'aime encore!
—Jure-moi que tu ne la reverras pas.
Il pâlit, il hésita à répondre. Puis:
—Laissez-moi tranquille, mère. De quoi avez-vous peur, donc?
—De rien, mais jure! Peux-tu refuser ça à ta pauvre vieille?... Jure, sur l'image des Saintes, que tu ne la reverras en aucun cas, pas même pour lui parler innocemment!
Et secouant la tête, elle ajouta:
—Je n'ai pas longtemps à vivre.... Si tu me fais ce chagrin de me refuser, tu le regretteras, moi une fois morte. Qu'est-ce que je te demande? de t'engager à suivre ton devoir.... Il faudra bien que tu la fasses, cette même promesse, devant le curé!... Songe, si tu n'étais pas ce que tu dois, au malheur qui en sortirait! Elle en mourrait peut-être, ta pauvre petite fiancée! Tu la tuerais!
—C'est bon! dit-il, vous avez raison. La pauvre innocente! Je ne voudrais pour rien au monde lui faire peine ni souffrance.... Je jure de faire ce que vous voulez, acheva-t-il, prenant en homme sa résolution.
La vieille respira profondément, comme soulagée.
Elle croyait en son fils. Il est «tant brave!» répétait-elle souvent.
Quand la vieille Pastorel avait conté à son fils l'intervention de Martégas dans la querelle de Zanette avec Rosseline, puis l'effronterie de Martégas poursuivant Zanette, Jean avait montré quelque irritation contre le mauvais gueux, le gardian de malheur, l'ivrogne, et il s'était répandu en injures, disant: «Qu'il ne se trouve pas sur mon chemin!» mais, quelque temps après, lorsque sa mère, croyant bien faire, lui annonça que le bruit public accusait la cabaretière d'être la maîtresse de Martégas, alors, il s'emporta bien autrement contre ce bandit, ce voleur, ce coquin, qui poursuivait dans la campagne les honnêtes filles, et les compromettait; il s'écria:
«J'irai le trouver! j'irai lui demander explication. J'irai! D'ailleurs, ça n'est pas vrai, ce qu'on vous a dit de Rosseline et de lui; c'est impossible! Ce serait, si elle avait fait cela, la dernière des dernières!»
La vieille femme pensa: «Il a encore quelque chose pour elle.... Après tout, c'est bien naturel.» Et elle ne dit plus rien, sinon qu'elle lui défendait aussi de rechercher Martégas.
Quant à Jean, depuis ce temps-là, il ne parlait plus que de venger Zanette des insolences du gardian....
La vérité, c'est qu'il crevait de rage jalouse, à l'idée que Rosseline pouvait être à celui-là.... Un autre, passe, un surtout qu'il ne connaîtrait pas. Mais à celui-là, à ce bandit, non! il n'en pouvait supporter l'idée! il en voulait avoir le cœur net.... Et, un beau matin, il se mit en route avec l'intention d'aller chercher, à Arles même, des renseignements précis. Il est vrai qu'il avait, prétendait-il, une affaire à la ville. Le quatorze juillet approchait, et un entrepreneur projetait de donner aux Arènes d'Arles des «courses monstres», comme disaient les affiches, «courses espagnoles avec mise à mort des taureaux, précédées de courses provençales avec les meilleurs taureaux de Camargue, etc.» Les affiches couvraient déjà les murs d'Arles, d'Avignon, d'Orange, de Nîmes, de Montpellier, de Cette, d'Aix, de Marseille et de Toulon. On en voyait dans toutes les gares de la région, et même à Nice et à Monte-Carlo.
En réalité, Pastorel n'avait rien à faire à Arles: il avait vu aux Saintes l'entrepreneur. Il était convenu qu'avec neuf ou dix autres gardians il conduirait à Arles, la veille des courses, une trentaine de taureaux. Il partit pour la ville où il n'avait rien à faire, avec le secret désir d'entrevoir Rosseline, de savoir «ce qu'elle devenait», et peut-être, malgré son serment, de lui parler.
Son serment? lorsqu'il y songeait:
—J'ai contenté la vieille, j'ai bien fait; c'est des enfantillages.... Si Martégas n'est pas encore avec Rosseline, c'est lui rendre un dernier service, à la malheureuse, de la mettre en garde contre ce «marrias».
Et il essayait de se persuader qu'il accomplissait un devoir qui le déliait de ses promesses à sa mère, et même de son serment.
Et de Zanette, que pensait-il?
—Elle n'en saura rien! que perd-elle à cela? Elle n'est pas encore ma femme.... On sait bien que tous les jeunes hommes, à la veille de se marier, ont «des adieux à faire».
Il se croyait ou du moins faisait semblant de se croire dans son droit.
En traversant le pont de Trinquetaille, le cœur lui battait. La petite rue où était le café des Arènes s'ouvrait presque en face du pont. Il eut toutes les peines du monde à ne pas courir à l'entrée de cette rue, pour voir «au moins l'endroit». Il alla mettre son cheval à la remise habituelle, courut fièvreusement la ville en attendant l'heure à laquelle il supposait que le cabaret serait vide ou à peu près.
Il décida que trois heures et demie serait l'heure favorable.
A trois heures un quart, il poussait la porte vitrée aux rideaux rouges.
Rosseline était seule, tout près de cette porte, assise, une chaise devant elle, sur laquelle traînait un interminable ouvrage de couture,—un livre à la main, lesMystères de Paris.
Il s'arrêta, saisi. Elle laissa tomber son livre.
En se voyant, tous deux, subitement, venaient d'oublier tout. Une volupté singulière les prit, qui était le souvenir de leur passé. Sur le moment, ni l'un ni l'autre ne se rappela rien de leurs querelles, de leurs rancunes, rien. Ils se souvenaient seulement que le temps de la séparation avait été long, très long. Et ce qui les dominait, c'était une brusque joie de renouveau, comme le sourd tressaillement de la terre, au premier beau jour, après quelque horrible hiver.... Cette impression fut si forte chez elle qu'elle ne sut que dire, et baissa presque la tête, embarrassée, la lèvre un peu tremblante. Toute sa physionomie, son attitude, prirent le charme que donne aux vierges le premier aveu de l'ami.... Sa beauté ferme, délibérée, fut transformée, sembla timide, durant une seconde.... Et lui, comme s'il osait pour la première fois, s'avança lentement. Il semblait craindre d'être repoussé. Elle ne dit rien.... Il prit, d'un mouvement lent, prêt à la retraite, la jolie tête entre ses deux mains, et, s'inclinant, chercha les lèvres....
Ils ne pensaient à rien, pas même à eux. Le goût de la vie, à la source, est aussi délicieux que l'avant-goût du néant.
—C'est toi? dit-elle enfin, que me veux-tu? Tu me reviens donc? Comment est-il possible que tu m'aies quittée! Je le savais bien, moi, que ce ne pouvait être pour toujours. Nous sommes si bien faits l'un pour l'autre!
Quelqu'un ouvrit la porte banale, un client.
—Un verre de vin, la belle.
Le client but et sortit.
Pastorel avait eu le temps de se ressaisir.
Alors, il s'expliqua, et put dire ce qu'il avait depuis longtemps préparé:
Il avait voulu lui annoncer lui-même son mariage, il ne voulait pas qu'elle le sût par d'autres. Voilà pourquoi il était venu. Malgré ses griefs, il l'aimait encore assez pour la traiter en brave fille qui ne voulait pas le rendre malheureux. Il était donc sûr qu'elle resterait tranquille, qu'elle ne ferait pas de bruit. S'il disait cela, c'est qu'il avait appris comment elle avait interpellé et injurié dans la rue la pauvre petite qui allait devenir sa femme. Du reste, il avait vu là surtout une marque d'amour de la part de son ancienne maîtresse! Il comprenait; mais il comptait bien que cela ne recommencerait pas,—jamais. Enfin, il l'engageait à vivre pour le mieux, à ne pas se fermer à toujours un avenir d'honnête femme. Belle comme elle était, elle pouvait choisir parmi de braves garçons, et surtout éviter de se compromettre davantage avec un mauvais diable qu'on lui avait nommé... ce Martégas.... On le disait son amant?... il n'en croyait rien! et pourtant, il la savait si coquette, si facile à entraîner, si peu sûre d'elle-même?...
—N'est-ce pas que tu n'es pas tombée à celui-là! un homme sur qui courent tant de mauvais bruits? Réponds! mais réponds-moi donc!... tu ne comprends donc pas?... Eh bien, oui... je suis jaloux!
Il la couvait d'un œil ardent.
Elle, toutes ses mauvaises pensées l'avaient reprise. Elle écoutait, tête basse, l'air farouche, les lèvres pincées, le sourcil froncé, l'œil en feu,—plus belle encore de sa colère qu'avec son air tranquille, virginal, de tout à l'heure,—belle d'une autre beauté, celle qu'il revoyait toujours, quand il pensait à elle, là-bas, dans la solitude du désert, même, surtout peut-être, quand il embrassait l'enfant, la pauvre Zanette.
—As-tu tout dit? fit-elle.
—Oui!
—Eh bien, si tu es venu pour ça, tu aurais mieux fait de rester auprès d'elle. Tu parles comme un curé! Il n'y a pas à dire tant de paroles. Quand on aime vraiment, on aime jusqu'au crime.... Ah! tu as un beau sang-froid!... Moi je la déteste, cette fille, entends-tu, et je suis capable de tout, oui, de tout contre elle parce que je t'aime!... Si je ne la détestais pas, c'est que je ne t'aimerais pas. Et je t'aime, oui!... c'est vrai pourtant que je t'aime! Je m'en aperçois surtout depuis que tu m'as quittée.... Aux plaines de Meyran, le jour de la fête,—quand tu m'as insultée,—quand tu m'as dit: «De toi, je m'en moque!» j'ai senti combien je t'aimais. Devant le monde, je n'ai rien dit, j'ai avalé ça! je ne pouvais, je ne voulais rien dire, par fierté, mais, depuis, je pense à toi, rien qu'à toi, jamais ma pensée ne t'a été si fidèle. Les hommes? ce Martégas? Tu es fou! Allons donc! Tous, tant qu'ils sont, est-ce qu'ils comptent! Et puis, il m'a maltraitée, ton Martégas, il m'a menacée... j'ai vu le moment où il m'aurait battue!... Et pourquoi? Pour défendre cette Zanette, qu'il aime! Ta future! entends-tu? il l'aime! Il ne m'aime pas, lui;—je ne lui en veux même pas, à lui, car c'est à cause de toi que j'ai été injuriée et menacée par lui, puisque c'est à cause de toi seul que j'ai parlé à cette fille. Oui, c'est à cause de toi, que j'ai souffert ça!... Oh! Jean! comme tu as été méchant! Et maintenant, voilà tout ce que tu viens me dire! d'être tranquille, de te laisser marier tranquille! Ah bien! n'y compte pas!
Elle mêlait le mensonge à la vérité. Et elle pleurait, sincère, oubliant même ses propres torts, dans le désir pressant de le ressaisir.
—Ne pleure pas! dit-il, ne pleure pas. Je t'ai toujours aimée, je t'aime.
Sa douleur ne le touchait pas; il n'y croyait pas, mais ses larmes la lui rendaient désirable en la lui montrant nouvelle, si émue! plus vivante!
Avec ses lèvres, il essuyait les yeux rougis, buvait les larmes sur la bouche, se sentait ivre de l'ancienne ivresse, qui recommençait.
L'amour qui le reprenait, à cette heure, c'était le mauvais amour, l'amour purement physique, l'amour égoïste, le plus puissant parce qu'il est selon la nature aveugle, instinctive. L'autre est presque toujours vaincu parce que, contenant le don de soi, le sacrifice, le dévouement, il est d'ordre surnaturel, divin,—ou, si l'on veut, idéal. L'amour pur, unique, éternel, c'est le désir, le songe créé par les cœurs, par les cerveaux humains. On s'y efforce, trahi par soi-même. On s'y élève, et l'on tombe. Et du bouvier ou du roi, on ne sait qui en approche davantage, le bouvier peut-être, le cœur simple, celui qui suit le mieux le naïf conseil des vieilles bonnes mères,—ces modèles réels d'après lesquels se règlent tous les rêves d'affection véritable.
Le gardian ne se connaissait plus.
—Ne pleure pas, je t'aime!
Les larmes lui allaient si bien qu'il était ravi de la voir pleurer! Loin d'éprouver pour elle de la compassion, volontiers il l'aurait fait souffrir pour jouir de la beauté particulière que lui donnait ce genre d'émotion.
Chacun d'eux n'aimait que soi.
Rosseline cria:
—Alors, laisse-la! ne l'épouse pas! je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas!
Il eut peur de lui, vit sa lâcheté, eut honte; il crut entendre sa mère lui dire: «Tu as juré!» il crut la voir lever au ciel ses mains amaigries, en lui répétant: «Moi morte, Jean, tu te repentiras!... Que t'a fait cette enfant, pour la tromper lâchement?»
—Ne l'épouse pas! répétait Rosseline.
—Pas ça! dit-il lentement. Ça, non, je ne peux pas! mais tout le reste, oui, si tu veux, tout!... tout, entends-tu? Maintenant et après mon mariage, tout ce que tu voudras... tout!
Il se penchait sur elle, ardent. Elle le repoussa d'un bras détendu, furieux:
—Compte là-dessus, menteur! La voilà, ton honnêteté! Et ça parle des autres! ça méprise Martégas! ça me méprise, moi! Ah! je ne suis qu'une fille,—mais je n'en veux pas, de toi, à ce prix!... Sors d'ici, menteur! sors d'ici!
—Rosseline!
Il restait là, l'air bête, les bras ballants, comme enchaîné d'une invisible chaîne incassable.
—Alors, promets que tu ne l'épouseras pas?
—Pas ça! non pas ça! Ça, je ne peux pas.... Il en arriverait trop de malheurs à la fois! je ne peux pas.
—Alors, prends garde à toi!
—Que feras-tu donc?
—Je n'en sais rien. Va-t'en. Je t'aime, et je te veux, et je te chasse. Tu réfléchiras, tu obéiras ou sinon....
—Sinon?
—Prends garde! je ne réponds plus de moi.... Promets-tu?
—Non!
Rosseline était hors d'elle. Orgueil humilié, passion dupée, jalousie bestiale, impatience devant les obstacles, tout se fondait en une grande haine qui lui venait pour celui qui était là! Elle l'aimait à condition seulement qu'il servît ses instincts, qu'il lui fût asservi, obéissant, assimilé.... Et de tout cela, elle ne se doutait pas; elle subissait passivement ses instincts.
Elle était, à ce moment-là, hideuse. Son visage démonté n'était plus qu'une face convulsive, aux plis tourmentés, bouche tordue, l'œil démesurément ouvert, lançant la colère....
Il fit mine de la saisir.
Elle prit ses ciseaux, serrés à plein poing:
—Va-t'en! je te tuerais!
Elle se vengeait des violences de Martégas. Et puis elle se plaisait à le provoquer, lui, Jean.
Pourquoi ne la frappait-il pas? Avait-il donc du sang de poulet! Un lâche! Il la faisait battre par d'autres!
—Va-t'en! va-t'en! cria-t-elle.
Il eut peur du scandale, se tourna vers la porte. Sur les rideaux rouges se dessinaient les vagues ombres mouvantes des passants. A la veille de son mariage, il fallait éviter le bruit. Il prit un ton de prière:
—Rosseline....
—Tu connais mes conditions. Si tu ne romps pas ton mariage....
—Eh bien? dit-il, se redressant à la fin dans sa force d'homme ressaisie.
—Eh bien... nous verrons!
Elle hocha la tête d'un air de défi.
—Ah! tu menaces tout de bon? hurla-t-il.
Il leva les mains. Elle fut contente.
—Frappe! mais frappe donc! dit-elle.
Les mains de Jean ne s'abattirent point sur elle. Il les laissa retomber, et reprit froidement:
—Tu menaces? tant mieux. Cela me décide à faire mon devoir. J'avais promis à ma mère de ne plus te parler: j'ai manqué à ma promesse aujourd'hui, mais ce n'est rien puisque je sors d'ici plus décidé que jamais à ne plus même te regarder!... jamais!... jamais!... jamais!
Il sortit. Une heure après, Martégas entrait.
—Tu ne sais pas? lui dit-elle, j'ai changé d'idée. Arrange-toi seulement pour me venger de Pastorel... bats-toi avec lui, empêche-le, par les moyens que tu voudras, de faire le fier dimanche aux grandes fêtes des Arènes, de lui offrir, à elle, des cocardes et des honneurs,—et, alors... ce que je t'avais promis si tu lui prenais Zanette... je te le donnerai, tu entends?
—Je ne demande pas mieux, dit le bouvier tranquillement. En attendant, donne-moi à boire.
C'était l'heure de l'absinthe. Des clients entraient....
L'abrivade, c'est, à l'arrivée des taureaux en Arles,—lorsque, à la veille d'une course aux Arènes on les y amène en liberté sous la surveillance des gardians à cheval,—c'est le jeu populaire qui consiste à les attendre, à les provoquer, à en faire échapper un ou plusieurs à travers la ville. Alors les boutiques se ferment. Surpris au coin des rues paisibles, tous ceux qui ne sont point d'humeur à affronter le fauve évadé, s'abritent comme ils peuvent, où ils peuvent. C'est grande joie pour les jeunes amateurs, depuis les gamins de dix ans jusqu'aux jeunes hommes de vingt-cinq.
Une vraie folie saisit la population, les uns fuyant la bête irritée, les autres la poursuivant pour l'exciter encore. Malheur aux vitres des boutiques! Les taureaux, tête basse, rendront visite aux joailliers, chargeront les têtes de cire des vitrines du barbier, feront des milliers de castagnettes avec les plats et les assiettes du marchand de faïence.... Les tables des cafés danseront des sarabandes. Il arrive parfois que les dégâts sont considérables. Et tout le monde en Arles n'aime pas l'abrivade.
Ce n'est pas tout. Le taureau, ahuri, au milieu des frappements des portes qu'on ferme, sous les projectiles de toutes sortes dont on l'assaille, tournant à chaque minute sur lui-même pour faire face à quelque nouvel ennemi,—le pied martyrisé par le pavage en galets pointus, lui, habitué aux terrains marécageux,—bientôt perd la tête, se lasse, s'attriste.... Un moment vient où, s'il était dans le cirque, il serait hué par la foule, et où le dondaïre, le bœuf à sonnaille, viendrait le chercher pour le ramener aux étables, au repos.... Ici, dans la rue, il demeure inexorablement livré sans défense aux excités, aux maladroits qui essaient leur agilité, à la taquinerie fuyarde des moins courageux. Quand il bute et tombe, il est perdu. On le saisira par la queue, on s'attelera à cette masse lourde, pantelante et misérable.... Elle est traînée dans le ruisseau, bafouée, frappée à coups de pierre, à coups de canne. Le jeu, cruel et malsain mais d'apparence noble, qui met face à face un homme courageux et une bête armée de tous ses moyens naturels,—dégénère ici en vilenie....
M. le maire avait donc eu bien raison d'annoncer des peines sévères pour les forcenés de l'abrivade. Un des moyens sur lesquels il comptait pour les arrêter, avait été d'exiger, de l'entrepreneur des courses, une forte amende s'il n'amenait pas sans encombre les taureaux jusqu'au toril. Et l'entrepreneur de son côté avait annoncé aux gardians-conducteurs qu'il surveillerait l'arrivée lui-même et que le gardian coupable de négligence serait mis à l'amende—ou ne serait pas payé. Ces mesures n'avaient pas découragé les amateurs, au contraire. Ils mirent, moyennant finance, un des gardians-conducteurs dans leurs intérêts. Martégas devint leur complice.
Il semble qu'un meilleur moyen, souvent employé, d'empêcher l'abrivade, eût été de faire arriver les taureaux en pleine nuit, mais cette fois il y avait à cela un obstacle insurmontable. Le toril qui leur était destiné ne pouvait les recevoir, étant habité par d'autres bêtes qui avaient servi aux jeux précédents et qui, pour des motifs quelconques, ne pouvaient être délogées que la veille des courses. Or, il fallait que les nouveaux venus eussent le temps de se reposer. Il y eut donc arrivée de taureaux en Arles, le soir, vers cinq heures.
Une grande foule, où se voyaient surtout des jeunes gens, des enfants, même quelques jeunes filles, se porta au bas de la lice, à l'endroit où elle aboutit au Rhône.
La lice, large boulevard planté de grands arbres, longe un des côtés de la ville. Beaucoup des étroites rues d'Arles tombent perpendiculairement sur ce boulevard. L'entrée de toutes ces rues était barricadée au moyen de charrettes renversées.
Le pont de Trinquetaille, par où arrivent les taureaux, une fois traversé, la manade suit un instant le Rhône, puis tourne à gauche, pour remonter la lice.... Arrivés là, en face d'une foule éparpillée mais nombreuse avec qui ils devaient lutter pour garder leurs taureaux en ligne, les gardians, à cheval, pique au poing, comme des officiers sur les flancs d'un escadron, lancèrent la manade au galop.
...La foule, dispersée déjà, s'éparpille encore. Chacun court derrière un arbre. Un arbrisseau nouvellement planté suffit à faire un abri. Abri inquiétant derrière lequel s'effacent parfois des enfants, des femmes, aux côtés desquels passe, en ronflant, le torrent trépidant des bêtes. Les cornes effleurent les vestes, les robes, et encore les chapeaux que les plus hardis leur présentent à bout de bras. Et sur les côtés du troupeau, les amateurs déterminés s'acharnent à attirer contre eux, en agitant quelque lambeau d'étoffe rouge, le taureau qu'ils veulent entraîner à travers la ville, car le charriot qui, tout à l'heure, barrait l'ouverture de la rue voisine, a été repoussé bien loin. La ville est ouverte!...
—Li biooù! li biooù!...
Un hurlement suit la galopade noire.
—Les taureaux! les taureaux! Zou! à celui-là! Zou! à celui-ci! Li biooù! li biooù! Zou! zou!
Martégas était en tête, Pastorel en queue du troupeau.
—Zou! zou! à celui-ci!
Et sous la pique même de Martégas qui laissa faire, on détourna un taureau....
La manade piétinante et ronflante était déjà loin, soulevant partout sur son passage les mêmes cris, les mêmes terreurs, les mêmes joies, les mêmes tentatives de la part des amateurs de courses dans la rue;—et derrière elle, sur la lice, le troupeau laissait un taureau et deux gardians.
Martégas n'avait pas vu Pastorel qui venait derrière lui. Pastorel ne montait pas Sultan, mais un cheval dressé à courir les taureaux.
Le taureau était tout près de l'ouverture de la rue. On l'excitait pour l'y faire entrer. Déjà la rue, jusqu'au fond, s'épouvantait; les boutiques se fermaient, les femmes criaient, aux portes, aux fenêtres.... L'alarme était donnée.
—Martégas! dit un des amateurs, pousse-le un peu de ta lance, qu'il entre dans la ville!
—Je l'empêche de rejoindre les autres, c'est bien assez, dit Martégas, je n'ai pas promis autre chose. Débrouillez-vous maintenant.
Pastorel l'avait entendu. Il alla se placer à l'entrée de la rue, la lance haute.
—Allons, Martégas, ramenons-le où il faut, dit-il d'un ton gouailleur. Attention, vous autres!
Il chargea le taureau qui, piqué au front, recula, puis bondissant au milieu de la lice, prit le galop vers le Rhône....
—Il préfère la Camargue aux Arènes, dit quelqu'un.
—Zou, à lui, donc, Martégas! cria Pastorel.
Martégas, campé sur sa selle, muet avec un air moqueur, bien entendu ne bougea pas.
Pastorel poussa son cheval qui rejoignit le taureau et qui, toujours courant, allongeant cou et tête, le mordit brusquement à la croupe, puis, aussitôt, fit un énorme bond de côté... échappant ainsi au taureau qui avait fait volte-face. C'est ce qu'avait voulu Pastorel. Il courut alors derrière lui, l'excitant à fuir dans la direction des Arènes.
Quand il passa près de Martégas qui, entouré de curieux, bavardait avec eux:
—Aux Arènes, donc, grand lâche! fais ton devoir! lui cria-t-il.
Et, en passant, il piqua la croupe du cheval de Martégas qui partit à fond de train malgré les efforts de son cavalier. Martégas put entendre derrière lui les rires et les moqueries de tout le monde.
—Tu me la paieras, celle-là! hurlait-il, en suivant malgré lui Pastorel et le taureau.
—Pourquoi pas tout de suite? dit Pastorel, sans ralentir sa course.
Martégas, sa lance en arrêt, essaya d'en piquer Pastorel au flanc. Heureusement ils couraient dans le même sens. Pastorel sentit le fer du trident heurter seulement le dossier de sa selle. Il fit faire un écart à sa monture et, fondant sur le cheval de Martégas, il le piqua de nouveau à la croupe, si rudement, que l'animal effaré, en trois bonds désordonnés, jeta son cavalier dans la poussière, au milieu des rires, des quolibets des assistants.
Et Martégas entendit ce cri de Pastorel:
—Et de deux, mon homme!
Il comprit. C'était une allusion à la chute qu'il avait faite en poursuivant Zanette. Elle lui avait donc tout raconté!... La rage de Martégas fut terrible.
—Je le tuerai, hurlait-il. Je le tuerai!
—Vous ferez mieux d'aller vous brosser, lui dit à l'improviste le brigadier, qui l'aida à se relever. C'est vous qui avez tort; j'ai tout vu, de loin.
Pastorel avait rejoint son taureau qu'il conduisit aux Arènes antiques.