Il affectionnait cependant beaucoup le vieux château où il avait passé une partie de son enfance, mais jusqu'à présent sa belle-mère y avait peu résidé, et il retrouvait sa famille lorsque le service militaire lui accordait un peu de répit, de préférence au faubourg St-Germain où le comte avait un hôtel.
M. de Cergnes, parti pour Mexico où il devait recueillir une succession importante, ne devait guère être de retour avant deux ou trois mois; par lettre, il avait appris ladmission de la Moucheronne sous son toit et il avait approuvé sa femme quil savait, dailleurs, incapable de prendre une décision à la légère.
La petite orpheline qui soigne Manon est venue en hâte appeler la Moucheronne, car la vieille femme agonise; et la Moucheronne, le cur dévoré par langoisse, a couru auprès de sa première protectrice.
Elle navait encore vu la mort quune fois: celle de Favier, et cette agonie lui avait laissé un souvenir terrible.
Maintenant, ce nétait plus cela: Manon séteignait sans souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses lèvres flétries, avec une grande expression de paix et de repos.
Le prêter qui est venu lui apporter les derniers sacrements avant la nuit, est reparti exercer son ministère vers un autre lit de mort, et la petite servante qua épouvantée lidée du trépas, sest enfuie au village, laissant la Moucheronne seule, avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la Moucheronne na pas peur. Oh! cela est si différent de la fin tragique de Favier; et ses larmes se sont taries en considérant la mourante, si heureuse de goûter le repos que lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait maintenant bien des choses ignorées jadis, se dit que le trépas est doux à qui na pas goûté les joies dici-bas.
Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant été invitées au mariage dune amie dans un château des environs, ne se doutent pas du malheur survenu à leur chère Marie. Quant à miss Claddy, si elle na pu accompagner celle- ci à la forêt, cest quune affreuse migraine la retient au lit, et aucun des domestiques ne sest offert pour escorter "la Bohémienne."
La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite; on était à lentrée de lautomne et le vent du nord gémissait dans les branches des arbres; cette musique infiniment mélancolique rappelait à la Moucheronne ses sombres veillées dhiver dans la cabane de Favier, et en son cur, elle remerciait Dieu de lavoir retirée de cette existence de misère.
Le matin la trouva pâle et accablée auprès du corps raidi de sa vieille amie.
Elle se sentait soutenue par dautres affections, mais il lui semblait que ces affections récentes navaient pas la solidité de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue parfois, la première quelle eût rencontrée ici-bas après celle de Nounou.
Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures après; elles amenaient une religieuse du village qui rendit les derniers devoirs à la morte.
Lorsquon eut mis les restes de la pauvre Manon dans le cercueil que la comtesse avait payé, car la vieille solitaire ne possédait que quelques hardes et un misérable mobilier, elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetière.
La louve les accompagnait la tête basse, la queue serrée, lil terne.
Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la pauvre cabane où elle avait passé ses premiers jours de paix et que Mme de Cergnes laissa intacte à la prière de la jeune fille qui désirait y retrouver le souvenir de la morte; puis, la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de sa douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve qui levait sur elle son il intelligent.
La comtesse comprit ce geste suppliant.
" Elle est seule à présent, tu laimes, cest Nounou enfin, va, emmène-la."
Pour toute réponse, Marie baisa la main de Mme de Cergnes.
Mais en disant cela, la comtesse étouffait un soupir car elle était peu satisfaite de loger au château cet hôte bizarre.
Ainsi que cela devait inévitablement arriver, les domestiques eurent un grief de plus à ajouter à leur sujet de mécontentement contre Marie, et ils se plaignirent vivement davoir à soigner maintenant non seulement une enfant trouvée qui ressemblait au diable (ils navaient jamais vu le diable cependant) mais encore une horrible bête malfaisante qui leur causait dinsurmontables frayeurs.
"Lhorrible bête malfaisante", cependant, était devenue la grande amie du petit Jean. Lenfant lui rappelait sans doute sa nourrissonne dautrefois, alors que la victime de Favier navait quelle pour la défendre et la nourrir. Miss Claddy elle-même surmonta sa répugnance pour caresser quelquefois Nounou.
Mais quoique Nounou fût grassement nourrie et chaudement logée, on la trouvait souvent allongée sur le sol, la tête tournée du côté du bois; elle aussi, peut-être, rêvait à sa forêt profonde et solitaire, et se disait quil y avait meilleur vivre que dans ce château opulent.
Marie demeura triste longtemps et noublia point Manon.Pendant les premiers jours de son deuil, les caresses du petitJean lui firent grand bien et ce fut le cher mignon qui luiarracha son premier sourire.
De même quelle allait autrefois chaque semaine à la cabane, elle se rendit tous les huit jours au cimetière, et la pauvre Manon, si pauvre quen toute sa vie elle navait peut-être jamais aspiré le parfum dune fleur rare, eut sa tombe couverte de plantes aux suaves odeurs et aux couleurs magnifiques.
Un peu avant lheure du dîner, Marie, vêtue de gris et un peu lassée par une journée de travail, car elle préparait son examen de catéchisme, était appuyée à la balustrade de pierre du perron; Nounou était couchée à ses pieds, songeuse comme elle.
La petite figure sérieuse de la Moucheronne a gardé les tons chauds que le soleil y avait mis au temps où elle ne connaissait pas cet objet quon nomme un chapeau et quelle trouvait si incommode.
Depuis un an, elle a beaucoup grandi, en conservant la grâce un peu sauvage de son enfance.
Le sable de la terrasse cria sous le pied dun visiteur, et la Moucheronne, levant les yeux, se trouva face à face avec un jeune homme de haute taille, dont la bouche grave eut un sourire étonné sous sa moustache brune.
Il portait le costume dofficier de cavalerie.
"Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite sauvageonne qui ma détourné un jour du bois où mattendaient trois bandits; et voici la louve Nounou! Je me souviens, cest bien elle."
Il reconnaissait ces grands yeux sauvages, doux comme ceux de la gazelle, au fond desquels se lisaient des pensées au-dessus de son âge; mais ces paupières bistrées et ce front candide nétaient plus abrités sous une masse de cheveux en broussaille et lenfant navait plus lair dune petite mendiante, jolie dans ses loques.
Bien vêtue, bien coiffée, elle était là comme chez elle, comme la fille de la maison.
" A qui ai-je lhonneur de parler, mademoiselle? dit-il enfin de sa voix grave et musicale, en saluant comme il eût salué une princesse de sang."
Marie neut pas le temps de répondre. Derrière elle un accent rieur sécriait:
" Ah! mon Dieu! mon frère Gérald!"
Et dun bond Valérie franchissant le perron, venait se suspendre au cou de lofficier qui effleura de ses lèvres les cheveux dorés de sa sur.
A son tour, la comtesse apparut et la Moucheronne se retira discrètement.
Lorsquil eut expliqué comment, ayant obtenu un court congé qui nétait que la prélude dun autre plus long, il avait résolu de surprendre les châtelaines de Cergnes, Gérald sempressa dinterroger sa belle-mère: quelle était cette jolie enfant brune quil avait aperçue en arrivant, sur le perron du château?
" Mais, cest Marie! sécria Valérie. Je tai bien écrit dans ma dernière lettre que je te réservais une surprise, moi aussi. Cette surprise, cest Marie, ma petite Marie, ma petite amie que je présenterai en règle au dîner.
" Marie, lenfant à la louve, murmura lofficier pensif.
" Ah! tu as vu Nounou à ce quil paraît; car cette louve sappelle Nounou; cest un nom bizarre nest-ce pas?
" Je le savais avant toi, ma petite sur, dit en riant le jeune de Cergnes en tirant les boucles blondes de Valérie."
La fillette demeura la bouche ouverte, clouée par la surprise.
" Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh! mon ami, tu fais erreur; elles navaient jamais quitté les bois avant de venir à Cergnes.
" Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mère (il appelait ainsi Mme de Cergnes qui sétait toujours montrée pour lui bonne et dévouée) je vais vous dire que celle que vous nommez à présent Marie, était autrefois: La Moucheronne, et vivait sous la férule dun méchant homme.
" Je ny comprends plus rien, murmura Valérie qui ne revenait pas encore de sa surprise. Voilà maintenant ce grand méchant frère qui joue aux mystères avec nous?
"Ne men veuillez pas pour avoir négligé de vous raconter cette petite histoire et écoutez-moi:
"Il y a quelques années, je ne sais au juste lépoque, étant comme aujourdhui en congé, je me disposais à regagner Cergnes à cheval et, par une fantaisie bizarre, à my rendre par le chemin que nous ne prenons jamais. Au moment où jallais entrer dans la forêt, je fus accosté par une étrange petite fille suivie dune énorme louve; je ne voyais de lenfant que deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrangée, car le sol était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait la tête découverte et échevelée et je frottai une allumette afin de la considérer pour savoir à qui javais affaire. Je fus frappé de la singulière beauté de son visage et de la limpidité de son regard; je me souviens encore de la grâce de son attitude et de la simplicité de son langage.
"Il paraît que trois hommes, avertis de mon passage dans le bois, mattendaient à un certain endroit pour me dépouiller et sans doute mégorger. La fillette connaissait leurs intentions et était venue men prévenir.
" Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Gérald? sécria la comtesse.
" Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point de retourner à Paris; je nai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que des maraudeurs rôdaient à si peu de distance du château que je savais dailleurs toujours bien gardé. Plus tard, javais tout à fait oublié cette histoire; il a fallu la présence inattendue de cette fillette pour me la remettre en mémoire.
" Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, cest que tu naies rien fait pour récompenser lenfant qui tavait sauvé du péril; Gérald, cela te ressemble bien peu.
" Pardon mère, répliqua le jeune homme en souriant, je lui ai fait des offres magnifiques; il ne sagissait rien moins que de larracher à sa misérable vie et vous lamener pour que vous la fassiez élever dune manière digne delle, car la petite me semblait douée de qualités réelles; mais elle na pas voulu se séparer de sa Nounou; lenfant et la louve étaient, paraît-il, liées damitié étroite et préféraient sans doute leur existence vagabonde à celle que joffrais.
" Tu vois pourtant quelles étaient destinées à nous revenir un jour ou lautre puisque le hasard, ou plutôt la Providence, les a amenées ici; au moins, sa première action a été récompensée en même temps que la seconde, car il faut que tu saches, Gérald, que Marie a presque sauvé ta sur Valérie. Je te raconterai cela en détail après dîner. Je nai jamais regretté davoir appelé cette enfant sous mon toit: elle est intelligente, franche et réservée; nous laimons tous tendrement et notre Baby ladore.
" A propos de mon petite frère, dit lofficier, sil est réveillé, je serais bien aise de lembrasser.
" Tu nas pas longtemps à attendre, mon ami; regarde Marie qui le promène là dans le parc; cours à leur rencontre et tâche que le cher mignon naie pas peur de tes moustaches."
Marie et lofficier renouèrent connaissance, et la vie de la Moucheronne fut racontée par le menu depuis le jour de leur première rencontre.
Gérald passa quelques jours seulement dans sa famille, mais il devait revenir à Cergnes un mois après pour un plus long congé.
Pendant ce court séjour, il causa beaucoup avec Marie et prenait plaisir à ces entretiens où il admirait secrètement lintelligence sérieuse de la fillette et la candeur de ses réparties.
On ne pouvait dailleurs sempêcher de sintéresser et de sattacher à cette enfant dont la première jeunesse avait été livrée à tant de souffrances; et lofficier se disait en lui- même quil manquait à la jolie et frivole Valérie nombre de qualités par lesquelles lenfant trouvée lui était supérieure.
Mais en son âme délicate et modeste, Marie ne se disait pas cela, elle, et elle eût été fort surprise si elle avait pu lire dans lesprit de Gérald.
Marie avait fait à Gérald léloge de Nounou, et Dieu sait avec quelle chaleur. Le jeune homme, loin de sourire de cet enthousiasme, écoutait avec intérêt le récit des belles actions de la louve et des services quelle avait rendus.
" Tout cela ne métonne pas, dit-il lorsque le panégyrique fut terminé; jadmets parfaitement que les animaux, même les plus féroces, sont susceptibles dattachement absolu.
" Ce nest pas la règle commune, fit observer la comtesse. Rappelle-toi, Gérald, lhistoire du lion de notre ami le général Trévière?
" Quelle histoire, maman? demanda Valérie; je me souviens du général, mais jignorais quil possédât un lion.
" Voilà ce que cest, reprit Mme de Cergnes: le général qui passa plusieurs années dans lInde, avait apprivoisé un gentil lionceau quon appelait Sweet nom qui en anglais, comme vous le savez, signifie doux.
"Sweet était le favori de tous et de son maître surtout; cétait à qui le gâterait, lui apporterait des friandises et du sucre. Il mangeait dans la main du général, couchait au pied de son lit sur un tapis magnifique et obéissait au moindre signe. En grandissant, Sweet ne devint pas méchant, chose assez rare chez les animaux féroces, même les plus apprivoisés, car le naturel finit toujours par reprendre le dessus.
" Il nen est pas ainsi pour Nounou, protesta une petite voix.
" Oh! Nounou est une exception, cest admis. Je poursuis. Un matin, en séveillant, le général dont la main pendait hors du lit, saperçut que le lion léchait cette main dune singulière façon.
"Cétait cependant sa manière habituelle de saluer son maître, mais le brave soldat frissonna; on sait que les fauves, avant de dévorer leur proie, et vous avez pu le remarquer dans les ménageries à lheure de la distribution de la viande, la lèchent longtemps en tous sens…
"Le général eut le sang-froid de ne pas retirer sa main sans quoi Sweet nen eût fait quune bouchée, mais de celle qui restait libre il agita le cordon de sonnette pendu à côté de son lit.
"Lordonnance parut; sans faire un mouvement, lofficier lui dit seulement:
" Regarde."
"Lordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une ombre, il saisit un pistolet posé sur un meuble, tout proche, et en déchargea deux coups sur le lion qui roula à terre, la tête fracassée.
"Inutile de vous dire que les deux militaires étaient blancs comme un linge et que le général néprouva plus la fantaisie de sattacher de jeunes lions.
" Cest vrai, mère, mais, à côté de cela souvenez-vous de la panthère de Benito Rafalli.
" Quest-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.
" Cest un petit garçon de Constantinople que nous avons connu à Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une jeune panthère noire et gracieuse du nom de Sélika. Sélika adorait son petit maître, mais lorsquon mit ce dernier au collège on ne put y envoyer avec lui la panthère, et Sélika fut donnée au directeur dune ménagerie célèbre. Quelques années après, Bénito étant en vacances, en France, fut emmené à une fête populaire où lon admirait les magnifiques animaux du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle passait le jeune garçon, bondit une panthère superbe qui se jeta contre les barreaux avec mille démonstrations de joie. Cétait Sélika qui reconnaissait lenfant de Constantinople et lui faisait mille fêtes. Bénito supplia quon le laissât entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et le dompteur sy opposèrent. Huit jours après, il revint à la ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante, les flancs amaigris, haletante sur le sol… Il sapprocha de la grille, lappela doucement et passa sa main au travers des barreaux. Sélika se traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle queue noire et expira. Elle était tuée dabord par lémotion que lui avait causée la vue de son petit maître et par le chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, sarrachait les cheveux, mais Bénito pleura encore plus sincèrement la pauvre bête.
" Cette fidélité ne métonne pas, moi, dit Marie que lanecdote avait intéressée au plus haut point; les animaux sont capables de cela.
" Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que mécrit récemment une de mes amies en ce moment en villégiature dans le midi, sur les bords du golfe de Gascogne?… Un brave caniche, noir et blanc, affreusement laid, vient dêtre décoré dune médaille de sauvetage et acheté une somme formidable par un lord anglais.
" Quavait-il fait?
" Voilà lhistoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce caniche appartenait au baigneur dun établissement de bains situé sur la plage. Un soir une tempête horrible fondit sur lOcéan; un beau navire espagnol, en grand danger et à quelque distance de la côte, jetait en vain des signaux dalarme et des câbles; nulle barque, nul pilote nosait se hasarder à lui porter secours, et le bâtiment allait périr corps et biens lorsque le baigneur eut lidée de lancer son chien à la mer en lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique avec de grandes difficultés, jusquau navire; on attacha la corde au câble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'à ce que le bateau pût être en sûreté dans une anse abritée des grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mérité sa récompense.
" Oh! oui, sécria Marie, et lon a bien raison daimer les animaux et de les bien traiter.
" Il est de fait, dit Valérie, que toutes les bêtes du château, outre Nounou, chérissent Marie et la caressent, depuis les chevaux auxquels elle porte du pain et du sucre, jusquaux oiseaux auxquels elle donne du grain.
" Il est à croire, dit alors Gérald en flattant doucement léchine de la louve, que si Marie neût pas été bonne et tendre avec cette bête-là, Nounou ne se serait pas montrée ce quelle est. Les animaux sont souvent ce que nous les faisons.
" Mais, protesta Marie, Nounou est bonne delle-même et elle le sera toujours. Nest-ce pas, ajouta-t-elle en embrassant lénorme bête qui lui lécha la main en signe dassentiment."
La Moucheronne, devenue linséparable compagne de Valérie de Cergnes, commençait à se faire à sa nouvelle vie si peu semblable à cette quelle menait auparavant; elle sy faisait surtout à cause de linstruction quelle acquérait et à cause des trois femmes affectueuses qui lentouraient.
Elle avait gagné encore en grâce et en beauté: ses membres, toujours souples, avaient perdu la brusquerie de leurs mouvements; sa peau nacrée, une partie de son hâle doré; son regard sétait adouci, son sourire était plus affable.
A la fin de son premier congé, le jeune de Cergnes était reparti, et le château paraissait encore plus grand et plus mélancolique depuis quil lavait quitté.
Ce nest pas, cependant, que le jeune homme fût dhumeur joyeuse; il navait plus cette gaieté insouciante de la première jeunesse, au temps où il avait rencontré la fillette et la louve dans le bois de Saint-Prestat. Il avait au front une gravité précoce qui le faisait surnommer, au régiment, le beau ténébreux.
Peut-être, quoique la vie lui fût clémente sous le rapport de la fortune et de la santé, peut-être le jeune homme gardait-il au fond de son cur quelque secrète tristesse comme ceux que lexistence a touchés profondément, tout en leur prodiguant mille douceurs ainsi quà ses enfants gâtés.
Cette gravité se retrouvait au fond de ses yeux bleus, dans son sourire; nul nen savait la cause. Sa belle-mère elle-même lavait à peine remarqué.
Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle le voyait trop rarement pour se demander doù pouvait lui venir cette tristesse douce mais immuable.
Quant à Valérie, très fière lorsquelle donnait le bras à cet officier de belle prestance, elle adorait son frère surtout quand il lui apportait des bonbons de Boissier ou la conduisait à lHippodrome, à Paris; et elle le croyait très heureux.
Seule, Marie avait su deviner que, pour lui aussi, le destin sétait montré dur; elle avait vu ce qui échappait à la perspicacité des autres et elle avait prié Dieu tout bas de lui adoucir sa peine.
Le lendemain de son retour au régiment, le jeune de Cergnes télégraphia au château demandant quon lui renvoyât une bague dopale quil avait oubliée dans une coupe donyx sur la cheminée de sa chambre: Cétait celle de sa mère et il ne sen séparait jamais.
La bague ne fut pas retrouvée et Mme de Cergnes sen émut, car jusqu'à présent, aucun vol navait été commis parmi les domestiques.
" Bah! dit Valérie, je lui donnerai une autre bague pour sa fête. Tant pis pour lui; il navait quà être plus soigneux.
" Cétait celle de sa mère, insinua doucement Marie. Aussi, comment a-t-on pu la lui dérober? les voleurs ne peuvent trop sintroduire ici; le château est bien fermé.
" Ah! ah! ricana une voix aigre; comment la bague a pu être dérobée? Cest elle qui le demande."
Valérie séloignait en chantonnant, sans avoir entendu cette réflexion vipérine lancée par Mlle Sophie qui passait dans le corridor.
Marie se retourna.
" Que dites-vous? demanda-t-elle.
" Je dis, je dis que cest la poule qui chante qui a fait luf; vous ne devriez pas parler de cette affaire, vous.
" Moi? pourquoi cela?"
Et elle leva son honnête regard sur le visage méchant de la vieille fille qui, honteuse, détourna la tête.
Mais, dans son cur égoïste et rancunier, elle en voulait mortellement à celle quelle appelait encore, la Bohémienne.
" Elle ose demander pourquoi! poursuivit la mauvaise femme de charge en élevant au ciel ses bras osseux; comme si tout le monde ne sait pas que cest toi la voleuse.
" Moi…moi la voleuse?"
Les yeux noirs de la fillette se dilatèrent effroyablement; sa peau bistrée pâlit, ses dents blanches mordirent ses lèvres subitement décolorées.
En ce moment elle redevenait la Moucheronne, lenfant sauvage au sang de louve qui avait fustigé son bourreau et incendié son logis.
" Va-ten, tu me fais peur! cria Mlle Sophie épouvantée.
" Répète ce que tu as dit, reprit la Moucheronne en la tutoyant à son tour avec dédain et dune voix à peine audible."
Sophie craignit de se laisser prendre en défaut et elle senhardit:
" Tu feins létonnement, petite drôlesse, mais tu ne peux ignorer ce quest devenue la bague du jeune vicomte qui a été assez simple pour se montrer bon avec toi. Cette bague que tu as fait disparaître, dis-moi où elle est? Chacun sait que lorsquon a vécu avec des voleurs, il en reste toujours quelque chose."
A peine ces mots étaient-ils prononcés que le bruit dun maître soufflet retentit dans le corridor.
La vieille fille se mit à crier, à lassassin, et ameuta autour delle une partie de la domesticité.
" Ah! cest la petite voleuse qui vous a arrangée comme cela, dirent-ils à Mlle Sophie dont la joue était encore violette. A la porte! à la porte, la voleuse qui finirait par nous envoyer tous en prison à sa place!"
La Moucheronne recouvra son sang-froid; après tout, elle ne devait pas sémouvoir des insultes de ces gens-là qui la haïssaient elle ne savait pourquoi.
" Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle en redressant sa taille déjà grandelette, venez avec moi.
" Madame est loin! elle sera absente trois jours, et dailleurs… elle sait ce que nous savons! ajouta un groom dun air profond."
La Moucheronne sentit comme un épine aiguë lui entrer dans le cur: est-ce que la Comtesse, elle aussi, allait croire?… Non cétait impossible.
A qui se confier alors? Miss Claddy était en vacances depuis une semaine environ, et Mme de Cergnes ayant reçu un message pressé le matin même, avait dû quitter le château pendant que les enfants dormaient encore, pour se rendre auprès dune vieille parente qui se mourait.
"Il ny a donc plus que Valérie pour me défendre?" se dit la pauvre Marie.
Et elle sentait bien en elle-même que ce serait là, piètre défense.
Elle alla cependant trouver son amie qui lisait avec un intérêt très vif une nouvelle, dans un petit journal mensuel quelle avait reçu le matin même.
En entendant entrer sa compagne, elle dit dun geste de la main:
" Chut! ne minterromps pas, cest palpitant."
Mais Marie sapprocha, et, lui fermant sa brochure:
" Savez-vous ce quils disent? prononcèrent ses pauvres lèvres tremblantes."
Au son altéré de sa voix, Valérie releva la tête, et, voyant ce visage bouleversé:
" Quas-tu? sécria-t-elle.
" Ils disent, reprit lenfant, ils disent que cest moi qui ai volé la bague."
Valérie de Cergnes haussa les épaules et reprit sa lecture.
" Tu es bien bonne de tinquiéter de ce que pensent les domestiques, dit-elle pour toute consolation.
" Mais, ils disent que votre mère elle-même doute de mon innocence.
" Maman? allons donc! elle men aurait bien parlé!"
Et cest là tout ce que Valérie avait à répondre pour la justifier aux yeux de ses accusateurs, elle qui savait ordinairement si bien se faire obéir et, au besoin, se montrer impérieuse?
La Moucheronne séloigna, plus triste encore; elle rencontra le baby qui lui tendit ses petits bras; mais la bonne qui le portait, recula précipitamment avec son fardeau.
" Ne vous laissez pas toucher par elle, mon mignon, sécria- t-elle comme si le petit Jean pût la comprendre, cest une voleuse, une méchante.
" Non, pas méchante, pas méchante, Marie…" répondit le bébé en essayant de sélancer vers sa favorite. Mais il ne put.
Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas; une pensée odieuse lui venait à lesprit: qui sait si Valérie elle-même ne la croyait pas coupable? elle nen avait pas dit plus long peut-être par pitié. Et la comtesse alors. Cétait sans doute pour cela quelle était partie si matin sans dire adieu à sa protégée.
Marie ignorait la cause de ce départ précipité, car on nétait pas même encore à lheure de midi et Valérie déjà toute à sa lecture lui avait dit simplement:
" Maman a été obligée de nous quitter pour deux ou trois jours."
La maudite pensée revenait sans cesse torturer le cerveau de la pauvre fille, lancinante et douloureuse. A la fin ce devint une idée fixe, et lesprit tendu de la Moucheronne ne douta plus que la maison tout entière fût contre elle.
"Ah! se dit-elle amèrement, javais bien raison de refuser àManon de vivre parmi mes semblables; sa compagnie et celle deNounou me suffisaient; elles ne mauraient jamais causé unetelle peine, elles!"
Marie monta à sa chambre et enleva ses vêtements élégants. Au fond dune armoire gisait la pauvre robe usée et fanée que portait la Moucheronne lors de son entrée à Cergnes; elle enleva de même le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.
" Nounou!" appela-t-elle doucement.
Aussitôt une masse noire sortit dun taillis de jeunes arbustes où la louve dormait souvent, et elle vint sauter joyeusement autour de lenfant. Elle reconnaissait le vieux vêtement terni quelle avait si souvent mordillé en jouant, et peut-être préférait-elle sa petite amie ainsi quen ses plus riches toilettes.
" On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou! murmura laMoucheronne dune voix pleine de larmes; on nous chasse; ondit que cest nous qui avons volé la bague de monsieur Gérald.Tu sais bien que ce nest pas vrai, toi, tu le sais bien."
Dans on indignation et sa douleur, la Moucheronne mêlait injustement les maîtres et les serviteurs dans laccusation dont on laccablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût attendu Mme de Cergnes; mais sa nature profondément honnête répugnait à limprobité comme lhermine à la boue, et elle était révoltée jusquau fond de son être.
" Ce nest pourtant pas moi qui suis venue à eux, disait- elle encore; ce sont bien eux qui sont venus me chercher; je ne leur demandais rien."
Nounou, comme si elle eût compris ces paroles, poussa un grognement significatif.
Elles sen allaient ainsi toutes deux dans la campagne déserte, dans le vent froid du soir et mirent longtemps à gagner la forêt. Le temps était triste et glacial. Depuis des mois la Moucheronne avait vécu dune existence facile; elle nétait plus accoutumée comme jadis à courir à travers la pluie et louragan; le temps était passé où elle bravait la neige la plus épaisse et riait de la bise âpre qui lui mordait le visage.
Aussi, elle souffrait dans son corps en même temps que dans son âme, et la nuit était venue tout à fait quand elle atteignit son refuge habituel: la cabane de Manon.
Epuisée, elle se laissa tomber sur le lit et y dormit, accablée, inerte, jusquau matin, pendant que Nounou sommeillait, allongée sur le sol.
Et maintenant comment allaient-elles vivre, sans feu, sans nourriture, sans vêtements? Qui voudrait donner du travail à une voleuse? Quimporte! la société lavait repoussée, la Moucheronne repoussait à jamais la société, dût-elle périr de froid et de misère au fond de sa solitude absolue!
Cependant, à lheure du déjeuner, Valérie ne voyant pas venir son amie manifesta quelque étonnement.
"Me bouderait-elle? se demanda la jeune fille; ce serait la première fois, et puis elle naurait pas de raisons pour cela; je ne lui ai pas répondu avec empressement tout à lheure, cest vrai; mais ordinairement elle est moins susceptible. Aussi ces domestiques sont insupportables avec leurs plaisanteries absurdes que Marie a prises au sérieux. Je les ferai gronder; ils ne peuvent la laisser en repos parce que, de la hutte dun braconnier, elle a passé tout à coup dans un beau château."
Mlle de Cergnes pria la femme de chambre daller sassurer si Marie nétait pas chez elle; mais on ne trouva dans la jolie pièce quhabitait lenfant, que ses vêtements épars sur le tapis.
Quétait-elle devenue? On lappela dans toute la maison et dans le parc, et lon constata que, en même temps que la fillette, la louve avait disparu.
Parties toutes les deux?…Valérie ne voulait pas le croire.
"Elle boude, dit-elle encore."
Et elle se fit servir à déjeuner, mais elle ne mangea point, se sentant toute triste vis-à-vis de la chaise vide de son amie.
Laprès-midi lui parut longue, et lorsque vint le soir, Mlle de Cergnes fut épouvantée en ne voyant pas reparaître Marie.
"Elle sera retournée à la forêt, pensa la jeune fille avec angoisse. Mon Dieu! mon Dieu! et il y fait si froid! Que diront Maman et miss Claddy, et même mon frère Gérald quand il sera de retour?
"Je nose aller la chercher moi-même, maman ne serait pas contente, mais je vais envoyer les domestiques au bois."
Elle sonna et donna ordre quon allât immédiatement jusqu'à lancienne cabane de Manon et quon en ramenât Marie et la louve qui devaient sy être réfugiées.
Ils sétaient donné le mot, les rusés compères, et, suivant le conseil de Mlle Sophie, ils feignirent dobéir et passèrent tranquillement leur soirée à loffice à fumer et à causer.
Puis ils reparurent, lair triste et fatigué, devant leur jeune maîtresse, affirmant quils avaient vainement battu la forêt et que Mlle Marie et sa louve demeuraient introuvables.
Pendant ce temps, la Moucheronne étendue sur la couche où Manon avait rendu le dernier soupir, songeait, Nounou à ses pieds, et se disait:
"Ils mont appelée voleuse, ils me croiront tous coupable, et moi je mourrai plutôt que de retourner parmi eux."
Il y avait cinq jours que la Moucheronne habitait sa chère forêt. Sa chère forêt avait revêtu laspect lugubre de lhiver : plus de feuilles aux arbres, plus doiseaux dans les nids; le ruisseau gelé faisait son murmure, et lâpre vent dautomne glissait sous les fentes de la pauvre cabane.
Dans la masure, aucun bruit; elle était aussi morne et silencieuse que le soir où la dépouille de la vieille femme lavait abandonnée pour jamais.
Où était donc la Moucheronne? et où donc était Nounou?
Sur le sol humide et glacé, deux formes sombres étaient pressées lune contre lautre: celle dune louve accroupie, léchine maigre, le poil hérissé, lil atone; la bête avait faim; il y avait cinq jours quelle navait mangé.
Tout contre elle, une fillette pâle et presque aussi maigre était affaissée; la fillette aussi navait mangé depuis cinq jours quune poignée de farine aigre trouvée dans le buffet vide.
Ses bras bus étaient glacés, malgré le peu de chaleur qui gardaient les membres de lanimal serré contre elle.
Le premier soir où la Moucheronne sétait retrouvée sous le toit de sa vieille amie défunte, elle avait eu comme un soupir dallégement au milieu de sa désolation; mais elle était lasse et brisée et passa la journée du lendemain, lil fixé aux cendres mortes du foyer.
Lenfant ne sapercevait pas que le temps sécoulait; par moments ses lèvres violettes murmuraient une prière qui sachevait dans un sanglot.
Le troisième jour, la neige commença à tomber, mais elle ne la vit pas; seulement elle sentit dans ses veines un frisson mortel.
Un gémissement de Nounou lui rappela quelle aussi avait faim. Alors, elle fouilla le pauvre réduit et découvrit un peu de farine quelle délaya dans leau. Nounou dévora un os déjà dépouillé de sa chair; ce fut tout.
Le lendemain, la Moucheronne se sentit le cerveau alourdi, et sa pensée dansait dans un chaos incompréhensible; elle avait les membres glacés et une vive chaleur à la poitrine.
"Je vais sans doute mourir, se dit-elle."
Et son regard tombant sur la louve:
"Pauvre Nounou! tu seras seule."
La faim qui lavait quittée à lheure de la fièvre, lui déchirait maintenant les entrailles. Alors, devant ses yeux passèrent détranges visions; elle, qui nétait certes pas gourmande, revoyait en imagination la table étincelante du château de Cergnes, avec ses cristaux et son argenterie rutilants sous la lumière, avec ses mets exquis fumants sur les réchauds dargent.
La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela quelle avait perdu à jamais.
Et elle se mourait de faim et de froid. Elle songeait de même à sa petite chambre rose si gaie et si chaude avec ses tapis moëlleux et sa lampe dalbâtre rosé suspendue au plafond, car Valérie avait exigé le même luxe pour son amie que pour elle.
Et maintenant, elle était au cinquième jour, la Moucheronne; épuisée par la fièvre et par la faim, elle demeurait moitié évanouie, aussi immobile quune petite statue de bronze, les bras passés autour du cou de la louve.
Cet état nétait pas encore la mort, mais cétait à peine la vie.
La louve avait faim, elle aussi, et elle avait froid, mais elle ne remuait pas, de peur déveiller sa nourrissonne; et elle nallait pas à la chasse. Elle seule en aurait profité dailleurs, il ny avait pas de feu dans la cabane.
Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un pas ferme et vif. Peu après, la porte de la masure souvrir, laissant entrer un amas de neige.
Alors, parut sur le seuil un jeune homme de haute taille vêtu dun ample manteau de fourrure.
La louve releva la tête; sans doute, elle reconnut le visiteur, car elle remua la queue et ses prunelles brillèrent dans lombre.
Larrivant aperçut auprès de la bête le corps dune fillette; il se baissa, et ses yeux bleus semplirent dune pitié profonde.
"Marie, ma pauvre enfant! murmura-t-il très doucement."
Mais les paupières de la Moucheronne demeuraient fermées et leurs longs cils ombraient sa joue livide.
"Mon Dieu! si elle était morte?… sécria malgré lui le jeune homme."
Il saisit, dans ses mains, les mains froides de lenfant: elle ne remua toujours pas et la louve poussa un gémissement lugubre.
Gérald de Cergnes remarqua que les petits doigts de la moucheronne tenaient fortement serré un papier jauni, plié en quatre, aux angles usés.
"Quest cela? se dit-il."
Et il essaya, mais vainement, denlever le papier à la main qui lenfermait.
Il eut lidée de détacher la gourde quil portait en bandoulière et qui contenait une liqueur généreuse; il en introduisait le goulot entre les lèvres blanches de Marie, et lui fit avaler quelques gouttes.
Peu après elle entrouvrit les yeux et, apercevant penché au- dessus delle, un visage quelle ne reconnaissait pas, elle se souleva un peu sur son séant et regarda.
Mais après avoir regardé, lenfant se recoucha sur la louve, comme épuisée par cet effort.
" Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre petite! dit le jeune de Cergnes dont une larme mouilla la joue mâle: Voilà donc ce quils ont fait de ce pauvre ange qui sest toujours montré doux et honnête envers tout le monde? Quelle injustice!"
Sa main rencontra léchine maigre de Nounou:
" Et toi aussi, pauvre bête, murmura-t-il, toi aussi tu souffres; mais au moins tu lui es restée fidèle."
Il plongea dans sa gibecière et en retira un morceau de pain quil présenta à la louve: elle allait se jeter dessus avec voracité lorsque soudain elle sarrêta, dirigeant son regard oblique sur lenfant quelle aimait et quelle avait nourrie de son lait.
" Mange, Nounou, mange, va, dit alors Gérald, touché de ce mouvement. La Moucheronne est trop malade maintenant pour manger ton pain."
La louve ne fit quune bouchée du morceau; elle en eût dévoré dix fois autant, mais Gérald navait pas prévu le cas.
Il avisa dabord au plus pressé, et enveloppa la Moucheronne dun grand plaid écossais qui était jeté sur son épaule; puis il emporta la fillette, devenue bien légère, jusquau petit traîneau qui attendait à la porte, attelé dun poney à lhumeur paisible.
Gérald, instruit dès son prompt retour de la fuite de Marie, avait interrogé les domestiques dont les réponses lui avaient paru louches et embarrassées; il avait pris le parti, sous prétexte de chasse, de venir lui-même à la forêt.
Certes, la comtesse et Valérie, désolées et croyant bien perdue leur protégée, ne sattendaient pas à le voir ramener la fugitive; navait-on pas battu le bois en tous sens? Du moins, elles le croyaient naïvement.
Et Gérald avait enfin trouvé celle quil cherchait.
Lorsquil leut couchée au fond du traîneau, il secoua les guides, et fit signe à la louve de suivre.
Le petit cheval prit sa course et Nounou limita.
Ils mirent longtemps à arriver au château, car les chemins étaient mauvais et la distance longue; enfin Gérald était obsédé par la crainte que Marie fût plus malade encore quil ne lavait trouvée dans la cabane.
Son angoisse sapaisa lorsquil toucha la grille du parc. Une fois dans la cour, il jeta les guides au groom accouru au bruit des grelots du poney, et avec toutes sortes de précautions, il prit lui-même dans ses bras la fillette toujours immobile.
"Jour de Dieu! grommela le groom désagréablement surpris, je crois quil a retrouvé la Bohémienne. Et voilà encore cette mauvaise bête endiablée! ajouta-t-il en apercevant Nounou qui gravissait le perron à la suite de Gérald.
Mais il nosa lui allonger un coup de pied, il craignait son maître.
Lorsque le jeune de Cergnes, portant son précieux fardeau, entra dans le boudoir où travaillait la comtesse et où Valérie faisait une lecture anglaise sous la direction de miss Claddy, un triple cri de joie accueillit son arrivée.
" Marie! cest Marie!"
On avait vu Nounou dabord, et lon devinait que si Nounou était là, la Moucheronne ne devait pas être loin.
"Oui, Marie, répondit Gérald dun ton grave; mais Marie malade, mourante peut-être, et par notre faute, ou plutôt grâce à la méchanceté de nos domestiques. A présent, il sagit de la coucher au plus vite et de lui faire prendre un réconfortant, si elle est encore capable davaler."
Valérie fondit en larmes, et son frère, touché de ce désespoir, sassit près delle pour essayer de la consoler pendant que Mme de Cergnes et miss Claddy transportaient lenfant dans la chambrette quelle habitait six jours auparavant, et la couchaient, après lui avoir fait boire un peu de bouillon.
" Est-ce quelle va mourir? Mon Dieu, est-ce quelle va mourir? demandait Valérie à travers ses larmes.
" Jespère que non, ma petite sur, mais son état est sans doute grave. Joseph est allé chercher le médecin; nous verrons ce que celui-ci dira."
" Mais, ajouta-t-il, en voyant Nounou gratter à la porte qui sétait refermée sur sa chère nourrissonne, cette pauvre bête a grand besoin de renouveler ses forces; il y a longtemps quelle jeûne, elle aussi. Viens, nous allons veiller à ce quelle mange, car je ne me fie plus à ceux qui sont chargés de ce soin."
Lanimal fit promptement disparaître les aliments quon lui servit, puis elle courut à la chambre de Marie et sétendit en travers de la porte comme pour en défendre lentrée.
Lorsque la comtesse vint retrouver son beau-fils et sa fille, elle avait le front soucieux.
" Marie a recouvré un peu de force, dit-elle, répondant à leurs questions anxieuses, mais je crains quelle ne soit bien malade; elle paraît souffrir de la tête, et divague en racontant toutes sortes de choses navrantes.
"Non, poursuivit-elle en retenant Valérie qui se dirigeait vers lappartement de son amie, je ne te permets pas de la soigner avant de savoir ce quest cette fièvre; elle pourrait être contagieuse, nous verrons la décision du docteur que jattends."
Puis, tendant à Gérald un morceau de papier froissé:
" Voilà ce que jai trouvé serré dans la main de la pauvre enfant; lis si tu peux, moi jai lesprit trop troublé."
La lettre était écrite en espagnol et signée Gérald, uniquement.
" Le nom de mon pauvre parrain, dit le jeune homme ému malgré lui, il était parent de ma mère et le meilleur ami de mon père. Il y a près de quinze ans que nous navons entendu parler de lui, cest-à-dire depuis son mariage environ."
Le jeune de Cergnes lisait plusieurs langues, entrautres lespagnol.
Il lut une fois létrange lettre, eut une exclamation de surprise, puis la relut avec plus dattention encore.
Alors il prit la comtesse à lécart:
" Ma mère, lui dit-il, il y a là-dedans des choses très graves concernant votre petite protégée. Veuillez éloigner Valérie pour que je vous communique cette missive."
Lorsquil se vit seul avec sa belle-mère, le jeune homme commença dune voix émue sa lecture.
Le papier était daté du mois doctobre, quatorze ans auparavant.
"Mon excellent ami,
"Tu maccusais dernièrement doubli, dindifférence, que sais-je? et cependant je nai pensé quà toi au milieu de ma détresse, à toi comme au seul ami qui pût me tendre une main secourable.
"Souviens-toi, Gaston que nous nous sommes promis un mutuel appui dans la vie; tout ta souri, tu nas pas eu besoin du mien, aujourdhui je viens réclamer le tien.
"Tu sais que jai épousé il y a deux ans une charmante Espagnole que je tai présentée un jour à Paris? Hélas! mon pauvre ami! elle na pu me rendre heureux que jusqu'à la naissance de mon enfant, qui lui a coûté la vie, et, lorsque je me suis trouvé veuf et plongé dans la désolation, retenu toi-même au lit de mort de ton père, tu nas pu que madresser une lettre pleine de cur.
"Ce que je tai laissé ignorer jusqu'à présent cest le mauvais état de mes affaires, et ma fortune détruite par un banquier infidèle qui sest enfui en me ruinant.
"Si jétais seul au monde, quoique gentilhomme je chercherais un modeste emploi en France ou en Espagne (cétait aussi le pays de ma mère), et je vivrais simplement; mais jai une fille, ma petite Carmen, qui a reçu au baptême le même nom que sa mère et qui a déjà ses yeux magnifiques. Je veux reconstruire ma fortune pour elle.
"Jai à Mexico un oncle extrêmement riche et célibataire qui moffre de venir laider à administrer ses biens immenses, me promettant de me les léguer à sa mort qui, jespère, est encore éloignée.
"Je pars, car là est lavenir de mon enfant, mais je ne puis exposer ce pauvre petit être aux hasards et aux fatigues dun long voyage. Jai pensé à toi, mon ami, pour me remplacer auprès de ma petite Carmen. Ta femme, que je respecte et que jadmire comme un ange de bonté, lui donnera, je nen doute pas, une part des soins quelle prodigue à ton beau Gérald, mon filleul, et à sa mignonne Valérie.
"Je sais davance que tu ne me refuseras pas ce service; dès que mon enfant sera assez forte ou assez grande pour supporter la traversée, je viendrai la chercher; et avec quelle joie!
"Je tenvoie donc mon trésor sous la garde de sa nourrice, une brave femme en qui jai toute confiance; celle-ci était un peu souffrante, ce matin; jespère que ce ne sera rien et que demain je pourrai la mettre en route, car, hélas! je ne puis moi-même me rendre à St-Prestat; des affaires urgentes me retiennent ici, et je dois prendre dans trois jours le paquebot du Havre; ni le bateau ni la diligence ne mattendraient.
"Je ne sais pas de parole, Gaston, pour te témoigner ma reconnaissance, mais je prie Dieu quil taccorde à toi et aux tiens tout le bonheur désirable.
"Mes respectueux hommages à madame de Cergnes et une caresse à mon beau filleul et à sa jolie sur.
"Ton malheureux ami,
Gérald."
Comment cette lettre se trouvait-elle en la possession de la Moucheronne, et comment était-elle demeurée enfouie si longtemps sous terre?
Manon avait appris ce quelle savait de lhistoire de Marie à Mme de Cergnes, mais sa mémoire affaiblie ne lui rappela point le précieux papier; lenfant, docile à sa vieille amie, crut quil fallait le garder caché.
Le malheureux père, après avoir écrit la lettre précédente, à son ami, nen usa pas, car il dut amener lui-même à St-Prestat la pauvre petite fille dont la nourrice se mourait à lauberge, entourée de soins, grâce à la générosité de lenfant.
Nous savons ce quil advint du voyageur et du bébé, et pourquoi nul ne sémut de leur disparition. On saperçut de celle du cocher, mais à cette époque la police ne possédait pas comme à présent de fins limiers, et les recherches namenèrent aucun résultat. Les bandits, qui avaient donné deux fois la mort dans les bois de St-Prestat, sétaient emparés de la missive en même temps que du bébé et ne sen étaient plus souciés.
Ainsi Marie, la Moucheronne, lancien souffre-douleur de Favier, se nommait Carmen de Nuovi, et elle était la fille du meilleur ami comte de Cergnes avec lequel il avait même un lien de parenté éloignée; son père était le parrain de ce Gérald de Cergnes quelle avait pour ainsi dire écarté de la mort quelque temps auparavant.
" Et dire, ma mère, dire que la pauvre enfant a tant souffert! quelle aurait pu mourir sous les coups de Favier sans quon pût savoir qui elle était! murmura le jeune homme dont les yeux étaient humides de larmes.
" Ah! mon ami, répondit la comtesse non moins émue, que nous devons dédommager la chère mignonne de tout ce que nous lui avons fait souffrir nous-mêmes sans le savoir. Mais laisse- moi, il faut que jaille la soigner moi-même. Toi, tâche davoir le plus déclaircissements possibles de cette affaire et va consulter les papiers de la famille. Ne dis rien encore à Valérie, je me charge de lui apprendre quelle peut nommer Marie sa cousine."
Et, laissant le jeune homme pensif, elle rentra dans la chambre de la malade.
Marie, que nous appellerons désormais de son véritable nom, Carmen, demeura plusieurs jours entre la vie et la mort, moins peut-être à cause de la privation de nourriture subie trop longtemps, que par la secousse morale qui avait ébranlé ses nerfs et son cerveau.
La bague avait été retrouvée le lendemain de sa fuite désespérée, derrière un meuble où elle avait roulé, et les domestiques, honteux de leur conduite infâme, ne savaient plus quelle contenance garder les uns vis-à-vis des autres, car ils se sentaient coupables, et ils en voulaient à Mlle Sophie qui les avait poussés à haïr lenfant trouvée.
Ce fut bien pis lorsquils apprirent que cette enfant trouvée était Mlle de Nuovi la fille dun noble gentilhomme et la parente de leurs maîtres.
Comme ils étaient meilleurs au fond quà la surface un revirement complet se fit en eux, et le jour où lon descendit la petite convalescente au jardin où se montrait un pâle rayon de soleil, ils vinrent tous en groupe lui demander pardon.
Carmen était sans rancune et elle leur tendit à tous sa petite main amaigrie en signe de réconciliation.
Il y avait quelquun, cependant, qui ne pardonnait pas si facilement: cétait Nounou; et, chaque fois que Mlle Sophie passait à sa portée, elle lui allongeait un coup de dents; si bien que la vieille fille qui vivait dans des transes continuelles, vint un jour trouver la Comtesse et lui fit entendre quelle ne resterait pas au château si la louve continuait à y demeurer.
" A votre aise, répondit sèchement Mme de Cergnes, nous allons régler votre compte. Aussi bien, vous devez comprendre que, après ce qui sest passé récemment, vous nêtes pas regardée ici dun bon il."
Et Mlle Sophie fut congédiée ainsi; elle sen alla, regrettée de personne, et grommelant entre ses longues dents:
" Cest-y Dieu possible, quon me préfère une horrible bête sauvage, à moi qui ai près de quinze ans de service dans cette maison!"
Peu après ces aventures successives, le comte de Cergnes revint de son voyage; il était soucieux: les affaires navaient pas été tout droit comme il laurait voulu, et il nétait pas sûr encore que la succession quil était allé chercher si loin lui revînt.
Lorsquil apprit lhistoire de Carmen, et quil lut la lettre de son ami mort dune façon si tragique, il sécria:
" Mais, cest à cette enfant que revient lhéritage du cousin Minotto! Le testament est arrangé de façon à ce que cette fortune ne puisse me revenir, que si Gérald de Nuovi et sa fille sont décédés tous les deux; or on navait aucune preuve du décès, et lenfant vit. Voilà donc notre petite Carmen très riche."
Cette nouvelle, nous devons le dire à sa louange, némut aucunement la fillette: elle eut même une larme de regret en songeant que la mère Manon était morte trop tôt: elle aurait pu lui faire une vieillesse si choyée, si heureuse!
" A quoi emploieras-tu tout cet argent? lui demanda Valérie, riant à la pensée de voir millionnaire sa couine si détachée des biens matériels.
" Je donnerai à ceux qui nont pas, répondit lenfant, et je ferai bâtir une grande maison de campagne pour les enfants qui nauront ni père ni mère et que leurs maîtres battront."
Valérie lembrassa:
" Tu es meilleure que moi, va, tu es un ange."
Et Carmen rencontra le regard attendri de son cousin Gérald qui les écoutait toutes les deux.
Quelque temps après la fillette fit sa première communion avec une ferveur qui édifia tout le monde, et ce jour-là, elle supplia M. de Cergnes, devenu son tuteur, dhabiller de sa part une vingtaine denfants pauvres et de leur donner à dîner.
A lautomne suivant, on se rendit à Paris, à la grande joie de Valérie; Carmen ne se plus pas autant dans le bel hôtel du boulevard St-Germain que dans le château un peu mélancolique de St-Prestat.
Nounou quon avait emmenée se faisait vieille, et, quoiquelle dormît la plupart du temps sur un coussin moëlleux dans le grand hall quil lui était permis dhabiter, elle soupirait souvent après lair de la forêt qui lui manquait à présent.
Cependant Carmen devait voir son désir se réaliser; elle résida aussi longtemps et aussi souvent quelle le souhaitait à Cergnes: Le pays où elle avait vu ses premières douleurs et ses premières joies lui était cher.
Tandis que Valérie épousait un jeune châtelain des environs de St-Prestat qui aimait aussi beaucoup la vie de Paris, Carmen de Nuovi mettait sa jolie main dans la main loyale de son cousin Gérald.
Ils avaient tous les deux le goût de la contrée un peu triste et solitaire où ils pouvaient faire beaucoup de bien. Le château de Cergnes et ses dépendances furent donnés au jeune homme qui remit sa démission au régiment.
Sa mélancolie avait disparu, tout en lui laissant sa belle gravité, cette gravité peinte aussi sur le charmant visage de Carmen.
Gérald de Cergnes avait dû épouser quelques années auparavant une jeune fille qui était morte presque subitement au sortir dun bal, et il en avait gardé longtemps une impression profonde. Mais à présent, il était heureux et il rendait heureuse celle quil appelait quelquefois "la Moucheronne" quand il ravivait en souriant le souvenir du passé.
Le propriétaire de la forêt, toujours joyeux viveur, a fini par écorner passablement sa fortune; or il a été satisfait de trouver un acquéreur pour ses bois, lequel acquéreur les a payés largement: cest Mlle de Nuovi, devenue la vicomtesse de Cergnes; et à présent sa chère forêt est à elle, bien à elle, et elle a fait ériger un chapelle au lieu où se dressait autrefois la cabane de son bourreau; puis une autre plus belle encore au pied dun chêne où lon a trouvé des ossements humains.
Nounou termine ses jours dans la paix au milieu de ses amis, et déjà une nichée de babies roses et rieurs jouent entre ses pattes, lui tirant les oreilles ou les poils sans que la brave bête sen montre irritée. Au contraire, elle remue sa vieille queue un peu pelée, chaque fois quune petite voix argentine bégaie: "Nounou! Nounou!"
Sinistre nuit
Le louveteau mort
Le coup de botte
Pourquoi ma-t-il laissée vivre?
Les rêves de la Moucheronne
Un compagnon
Pauvre Moucheron
Désespoir denfant
Pas sans Nounou
Causerie de bandits
Nounou traquée
Sans le vouloir
Où Nounou rit dans sa barbe
Lor maudit
Ce que Nounou trouva dans la forêt
Nous avons vu le diable et sa fille
Casse-Cou
A Cergnes
Le Baby
Deuil
Le fils du comte
La bague dopale
Le cinquième jour
La lettre du mort
Epilogue
Limoges. Imp. Marc Barbou et Cie.