DANS L'ERREUR

On brûlait un corps sur le sable; la lumière se répandait fort loin. Elle servait de phare aux bateaux oscillants qui venaient de Zanzibar. Esprit du feu, en quelque lieu que s'élèvent tes autels, tu es la lumière qui sert de guide à nos yeux.(Chanson de batelier à Salsette.)

On brûlait un corps sur le sable; la lumière se répandait fort loin. Elle servait de phare aux bateaux oscillants qui venaient de Zanzibar. Esprit du feu, en quelque lieu que s'élèvent tes autels, tu es la lumière qui sert de guide à nos yeux.

(Chanson de batelier à Salsette.)

On peut encore avoir quelque espoir quand un homme s'enivre en public, d'une façon tapageuse, et cela plus souvent que de raison. Mais il faut désespérer de celui qui boit en se cachant, seul chez lui, de celui qu'on ne voit jamais boire.

Voilà la règle.

Il doit donc y avoir une exception pour la confirmer.

Le cas de Moriarty était cette exception.

Il était ingénieur civil, et le gouvernement avait eu l'extrême attention de le placer tout seul dans un lointain district, où il ne pouvait causer qu'avec les indigènes, et où il avait beaucoup de besogne.

Il s'acquitta fort bien de sa tâche pendant quatre années de vie solitaire, mais il contracta le vice de boire en secret, tout seul, de sorte que, lorsqu'il revint du désert, il avait l'air plus vieilli, plus usé, plus égaré que ne l'eût fait présumer la vie funèbre qu'il avait menée.

Vous connaissez le dicton: un homme qui a passé plus d'un an seul, dans la jungle, n'a plus, jusqu'à la fin de ses jours, l'esprit tout à fait sain.

Les gens mettaient les façons étranges et bourrues de Moriarty sur le compte de la solitude, et selon eux, cela prouvait que le gouvernement gâtait l'avenir de ses meilleurs serviteurs.

Moriarty avait jeté les bases de son excellente réputation en construisant des ponts, des digues, des poutres en fer. Mais toutes les nuits de la semaine, il savait qu'il ruinait cette réputation en absorbant du Trois Étoiles, du Christopher, de petites rasades de liqueurs et d'autres poisons de cette sorte.

Il avait une constitution saine et un cerveau vigoureux, sans quoi il n'y aurait pas tenu et serait mort dans son district perdu, comme un chameau malade.

C'est ce qu'avaient fait avant lui des gens qui lui étaient supérieurs.

Le gouvernement l'envoya à Simla, après l'avoir rappelé du district, et il s'y rendit dans l'intention de solliciter un poste qui se trouvait alors vacant.

Cette saison-là, mistress Reiver,—que vous n'avez peut-être pas oubliée,—était à l'apogée de sa puissance, et bien des hommes subissaient son joug.

On a déjà dit de mistress Reiver, dans un autre récit, tout le mal qu'on peut dire d'elle.

Moriarty était d'une solide carrure, beau garçon, très tranquille, et il mettait un empressement fébrile à plaire aux gens quand il n'était point absorbé dans ses pensées.

Il sursautait facilement à un bruit soudain, ou quand on lui adressait la parole sans préambule; à dîner, quand vous le regardiez boire son verre d'eau, vous pouviez observer, dans sa main, un léger tremblement. Mais on mettait tout cela sur le compte de la nervosité; le monotone, le constant «encore un peu» et «encore un peu», prononcé dans sa chambre, quand il s'y trouvait seul, était ignoré de tous: chose miraculeuse, quand on sait à quel point tous les détails de la vie privée sont ici du domaine public.

Moriarty ne fut point englobé dans le cercle qui entourait mistress Reiver, car il n'eût point été, là, dans son élément, mais il n'en subit pas moins le pouvoir de cette dernière.

Il tomba à genoux devant elle et la regarda comme une déesse.

Cela venait de ce que, tout frais sorti de la jungle, il tombait dans une grande ville.

Il ne savait pas réduire les choses à leur juste proportion, ni les voir telles qu'elles étaient.

Mistress Reiver étant froide et dure, il la déclarait imposante, pleine de dignité.

Comme elle n'avait pas de cervelle et ne savait pas causer avec esprit, il la disait réservée et timide.

Timide, mistress Reiver!

Parce qu'elle ne méritait l'estime ni le respect de personne, il la respectait de loin et lui reconnaissait toutes les vertus de la Bible, et la plupart de celles qui se trouvent dans Shakespeare.

Ce gros homme, sombre, distrait, si nerveux quand il entendait un cheval trotter derrière lui, était devenu le satellite de mistress Reiver, et il rougissait de plaisir quand elle lui disait un mot ou deux.

Son admiration était rigoureusement platonique; les autres femmes elles-mêmes le voyaient et en convenaient.

Il ne sortait jamais dans Simla, de sorte qu'il n'entendait rien dire contre son idole.

C'était tout ce qu'il fallait.

Mistress Reiver ne lui accordait aucune attention particulière.

Elle ne voyait en lui qu'un nouvel admirateur à inscrire sur l'interminable liste de ses conquêtes.

Elle allait de temps à autre faire une promenade avec lui, rien que pour montrer qu'il était sa chose, et qu'elle pouvait le revendiquer.

Moriarty faisait sans doute presque tous les frais de la conversation, car mistress Reiver n'avait pas grand'chose à dire à un homme d'un tel niveau, et le peu qu'elle disait n'aurait pu être de grand profit.

Ce à quoi croyait Moriarty, et cela pour de bonnes raisons, c'était à l'influence qu'exerçait sur lui mistress Reiver. Convaincu de cela, il entreprit sérieusement de se défaire du seul vice qu'il se connût.

Il dut éprouver des sensations toutes particulières au cours de cette lutte, mais il ne les a jamais décrites.

Parfois, il s'abstenait pendant toute une semaine de tout ce qui n'était pas de l'eau. Puis, par un jour de pluie, quand personne ne l'avait invité à dîner, quand il avait un grand feu dans sa chambre et qu'il s'y trouvait très confortablement installé, il restait chez lui, s'offrait une nuit entière de petites rasades, tout en bâtissant des plans pour s'amender, et finissait par se jeter sur son lit, complètement ivre.

Le lendemain matin, il avait mal aux cheveux.

Certain soir, la catastrophe se produisit.

Il avait l'esprit troublé par les efforts qu'il faisait pour «se rendre digne de l'amitié» de mistress Reiver.

Les dix derniers jours s'étaient fort mal passés et il reçut tout l'arriéré de deux ans et neuf mois de petites rasades, sous la forme d'un accès dedelirium tremensd'un caractère atténué.

La crise commença par de la dépression, des idées de suicide se manifestant par sauts et par bonds, par de l'hystérie, pour finir par des propos absolument délirants.

A voir le pauvre Moriarty assis dans sa chaise devant le feu, à le voir aller et venir par la chambre, déchiquetant un mouchoir en petits morceaux, vous auriez cru qu'il pensait réellement à mistress Reiver car, dans ses divagations, il parlait d'elle et de sa propre chute, tout en entremêlant quelques calculs de mécanique à l'écheveau de ses idées.

Il parlait, parlait, parlait, d'une voix sèche, basse, s'adressant à lui-même, et rien ne pouvait l'arrêter.

Il semblait se douter que quelque chose allait de travers.

A deux reprises, il fit un effort pour se maîtriser et pour parler raisonnablement au docteur, mais aussitôt son esprit se dérobait à tout contrôle, et il reprenait son monologue à voix basse, recommençant l'histoire de ses ennuis.

C'est chose terrible que d'entendre un gros homme babiller comme un enfant sur toutes ces sortes de choses qu'un homme garde ordinairement pour lui et renferme au plus profond de son cœur.

Moriarty exhiba ainsi le contenu de son âme au profit de quiconque se trouvait dans la pièce, depuis dix heures et demie ce soir-là jusqu'à deux heures trois quarts le lendemain matin.

Par ce qu'il débita, on put juger quelle énorme influence mistress Reiver exerçait sur lui, et combien il se sentait profondément déchu.

On ne saurait évidemment rapporter ici ce qu'il murmura, mais ce fut chose instructive, car cela montrait combien il se trompait dans ses évaluations.

....................

Quand la crise fut dissipée, et que ses rares amis se furent apitoyés sur l'accès de fièvre de la jungle qui l'avait mis si bas, Moriarty fit un grand serment à part lui, et recommença à sortir avec mistress Reiver pour toute la durée de la saison, l'adorant d'une façon discrète et respectueuse, comme un ange du ciel.

Plus tard, il s'adonna aux promenades à cheval sur de vrais chevaux et non des rosses de louage.

C'était une preuve certaine qu'il s'amendait, et vous pouviez fermer bruyamment une porte derrière lui sans le faire bondir et lui couper la respiration.

C'était encore là un motif d'espoir.

Comment tint-il son serment, et combien cela lui coûta-t-il dans les premiers temps, personne ne le sait.

Il vint certainement à bout de la tâche la plus ardue que puisse s'imposer un homme qui a bu avec excès. En déjeunant, il prenait son brandy et soda et son vin, mais il ne buvait jamais seul, et ne buvait jamais au point d'être à la merci de ce qu'il avait bu.

Un jour, il conta l'histoire de sa grande épreuve à un ami intime, disant qu'il devait son salut à «l'influence d'une pure et honnête femme, d'un ange, pour tout dire».

Son auditeur, surpris d'entendre dire quelque chose d'élogieux sur le compte de mistress Reiver, éclata de rire; ce rire lui coûta l'amitié de Moriarty.

Et Moriarty, qui aujourd'hui est marié avec une femme dix mille fois meilleure que mistress Reiver, à une femme convaincue que nul homme au monde n'est aussi bon, aussi intelligent que son mari,—Moriarty, donc, mourra en déclarant sous serment que mistress Reiver l'a sauvé de sa perdition dans ce monde et dans l'autre.

Personne ne crut un seul instant qu'elle avait eu connaissance du vice de Moriarty.

Si elle l'avait su, elle lui aurait brusquement tourné le dos, elle l'aurait repoussé avec mépris, et aurait fait part de sa découverte à tous ses amis. Pas un de ceux qui la connaissaient n'avait le moindre doute à ce sujet.

Moriarty la prit pour ce qu'elle ne fut jamais, et cette illusion le sauva.

Le résultat fut exactement le même que si elle avait été en toute chose telle qu'il se l'imaginait.

Mais il reste à savoir quelle part mistress Reiver pourra réclamer dans le salut de Moriarty, lorsqu'elle sera appelée elle-même à rendre ses comptes.


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