DANS L'ORGUEIL DE SA JEUNESSE

—Arrêté dans la ligne droite quand la course était à lui! Regardez comme il la coupe, barbet jusqu'à la moelle!—Demandez, avant que le petit bonhomme ait été réprimandé et blâmé, quel poids il portait et quelle était sa surcharge? Peut-être l'a-t-on trop vivement poussé au départ! Peut-être les couvertures de surcharge de la Destinée lui ont-elles brisé le cœur!(Le handicap de la vie.)

—Arrêté dans la ligne droite quand la course était à lui! Regardez comme il la coupe, barbet jusqu'à la moelle!

—Demandez, avant que le petit bonhomme ait été réprimandé et blâmé, quel poids il portait et quelle était sa surcharge? Peut-être l'a-t-on trop vivement poussé au départ! Peut-être les couvertures de surcharge de la Destinée lui ont-elles brisé le cœur!

(Le handicap de la vie.)

Quand je vous ai conté le tour que le Ver joua au lieutenant le plus ancien, je vous ai promis un conte à peu près semblable, mais d'où la plaisanterie serait absente[30].

[30]Voir, dans lesSimples Contes des Collines, la nouvelle intitulée:Sa Femme légitime.

[30]Voir, dans lesSimples Contes des Collines, la nouvelle intitulée:Sa Femme légitime.

Le voici.

Dicky Hatt fut enlevé dans sa première, toute première jeunesse,—non point par la fille de sa propriétaire, non point par une bonne, par une serveuse de bar, non point par une cuisinière, mais par une jeune fille d'un rang si voisin du sien, que seule une femme eût pu dire qu'elle était d'un rien son inférieure.

Ceci se passa un mois avant son départ pour l'Inde, et cinq jours après son vingt et unième anniversaire.

La jeune personne avait dix-neuf ans, mais elle était en avance de six ans sur Dicky quant à l'expérience, et, à cette époque-là, deux fois plus étourdie que lui.

A l'exception, naturellement, des chutes de cheval, il n'y a pas d'accident qui soit plus fréquent et plus fatal qu'un mariage devant l'officier de l'état civil.

La cérémonie ne coûte même pas cinquante shillings, et elle ressemble étonnamment à une visite au mont-de-piété. Une fois la déclaration de résidence faite, il ne faut que quatre minutes pour le reste des démarches: paiement des droits, attestations, etc. Puis l'officier de l'état civil passe le buvard sur les noms, et, tenant d'un air farouche sa plume entre ses dents, prononce:

—Maintenant vous êtes mari et femme.

Et le couple regagne la rue, avec la sensation qu'il y a, dans tout cela, quelque chose d'horriblement illégal.

Mais la formalité est définitive. Elle peut mener l'homme à sa perte, aussi sûrement que cette malédiction lancée des grilles de l'autel: «Aussi longtemps que vous vivrez l'un et l'autre», pendant que les demoiselles d'honneur rient au second rang, et que l'on chanteLa voix venue de l'Édenà faire crouler le plafond.

C'est ainsi que fut pincé Dicky Hatt, et il en fut parfaitement enchanté, car il avait obtenu un emploi dans l'Inde, avec un traitement magnifique, selon les idées du pays natal.

Le mariage devait rester secret pendant un an.

Alors mistress Dicky Hatt s'embarquerait, et le reste de leur existence se passerait dans un nuage de gloire et d'or.

Tels étaient les projets qu'ils esquissaient sous les becs de gaz de la gare d'Addison Road.

Après un mois trop bref, ce fut Gravesend et le départ de Dicky pour sa nouvelle existence, tandis que la petite pleurait dans une chambre à coucher-salon à trente shillings par semaine, dans une des rues qui s'étendent derrière Montpelier Square, près de la caserne de Knightsbridge.

Mais le pays où l'on envoyait Dicky Hatt était un rude pays, où les «hommes» de vingt et un ans étaient tenus pour de tout petits garçons, et où la vie était chère.

Le salaire, qui paraissait si gros à six mille milles de distance, n'alla pas bien loin, surtout quand Dicky en eut fait deux parts, dont il envoya la plus grosse à Montpelier Square.

Cent trente-cinq roupies sur trois cent trente, ce n'est pas grand'chose pour vivre, mais il était absurde de supposer que mistress Hatt pût subsister éternellement avec les vingt livres que Dicky Hatt avait prélevées sur son allocation d'équipement.

Dicky le voyait bien. Il envoya le subside, sans jamais oublier les sept cents roupies qu'il faudrait payer, douze mois plus tard, pour la traversée d'une dame, en première classe.

Ajoutez à ces menus détails les instincts naturels d'un tout jeune homme qui commence une vie nouvelle, dans un pays nouveau pour lui, qui désire aller et venir, se donner du plaisir, la nécessité de s'attaquer résolument à un travail nouveau qui, à vrai dire, est capable d'absorber à lui seul l'attention d'un tout jeune homme, et vous verrez que Dicky était handicapé dès le départ.

Il s'en aperçut lui-même pendant une ou deux reprises d'haleine, mais il ne pressentit pas toute la beauté de son avenir.

A mesure que s'avançait la saison chaude, les entraves s'appesantissaient sur lui, et entamaient les chairs.

D'abord, il arriva des lettres, de grandes lettres pliées, de sept pages, où sa femme lui disait combien il lui tardait de le voir, et comment leur intérieur deviendrait le paradis terrestre dès qu'ils seraient réunis.

Puis, des camarades qui logeaient dans la même maison que Dicky, venaient taper bruyamment à la porte de sa chambrette nue, pour l'inviter à venir voir un poney qui ferait parfaitement son affaire.

Dicky n'était pas en mesure de se payer des poneys. Il lui fallut l'expliquer.

Dicky n'avait pas les moyens de vivre plus longtemps dans cette maison, si modeste qu'elle fût.

Il lui fallut s'en expliquer avant de s'installer dans une pièce unique, aux environs du bureau où il travaillait tout le jour.

Son installation se composait d'une toile cirée verte pour couvrir la table, d'une chaise, d'uncharpoy[31], d'une photographie, d'un gros verre très épais pour se laver les dents, d'un filtre coûtant sept roupies huit annas; il prenait pension à trente-sept roupies par mois.

[31]Lit-divan.

[31]Lit-divan.

Cela, c'était un prix exorbitant.

Il n'avait pas depunkah[32], car unpunkahcoûte quinze roupies par mois, mais il dormait sur le toit du bureau, avec les lettres de sa femme sous son oreiller.

[32]Ventilateur oscillant.

[32]Ventilateur oscillant.

De temps à autre, il recevait une invitation à dîner où il bénéficiait dupunkahet, par surcroît, d'une boisson à la glace. Mais c'était rare, car les gens hésitaient à accueillir un jeune homme qui laissait voir des instincts d'Écossais marchand de chandelles et qui menait une vie aussi sordide.

Dicky ne pouvait apporter sa quote-part à aucun amusement. Aussi n'en connaissait-il d'autre que celui de feuilleter son traité de banque, et de lire ce qu'il y trouvait au sujet des «emprunts sur garanties».

Cela ne lui coûtait rien.

Il envoyait ses subsides, disons-le en passant, par l'intermédiaire d'une banque de Bombay, et la station ne savait rien de ses affaires personnelles.

Chaque mois, il adressait à sa femme tout ce qu'il lui était possible d'économiser, et cela pour une raison qui devait s'expliquer d'elle-même dans peu de temps, et qui exigerait encore davantage d'argent.

Vers ce moment-là, Dicky fut en proie à la crainte nerveuse, incessante, qui assiège les gens mariés quand ils ont l'esprit inquiet.

Il n'avait aucune perspective d'obtenir une pension. Qu'arriverait-il s'il venait à mourir subitement, sans avoir rien pu faire pour sa femme?

Cette pensée finit par le hanter régulièrement pendant les nuits silencieuses et brûlantes qu'il passait sur le toit, et les mouvements désordonnés de son cœur lui faisaient craindre de mourir subitement d'une crise cardiaque.

Or, c'est là un état d'esprit qu'un tout jeune homme n'a nul droit de connaître. Ce sont des ennuis qui incombent aux hommes faits. Mais, venant tout de même, ils affolaient le pauvre Dicky Hatt, qui transpirait faute d'unpunkah.

Et il ne pouvait en parler à personne.

Dicky avait terriblement besoin d'argent, et, pour en avoir, il travaillait comme un cheval.

Mais les gens dont il dépendait savaient qu'un jeune homme peut vivre très confortablement avec un revenu donné. Les salaires sont, dans l'Inde, affaire d'âge et non de mérite, comme vous savez, et si ce garçon-là voulait bien faire l'ouvrage de deux jeunes employés, la Science des affaires défendait qu'on l'en empêchât.

Mais la Science des affaires défendait aussi de lui donner une augmentation, à un âge aussi ridiculement précoce.

Néanmoins, Dicky eut une certaine augmentation de salaire, considérable, vu son âge, mais bien insuffisante pour entretenir une femme et un enfant, trop faible certainement pour qu'il pût réunir les sept cents roupies qu'exigeait le voyage, ce voyage dont lui et mistress Hatt avaient parlé à la légère autrefois.

Et il dut se tenir pour satisfait de son sort.

Quoi qu'il en soit, on eût dit que tout son argent se volatilisait en mandats pour l'Angleterre et en frais écrasants de change. En même temps, le ton des lettres qu'il recevait du pays changeait, tournait à la plainte.

«Pourquoi Dicky ne voulait-il pas faire venir sa femme et son bébé? Certainement, il avait de beaux appointements, et c'était bien mal d'en jouir tout seul dans l'Inde. Mais ne voudrait-il, ne pourrait-il pas grossir le prochain envoi?»

Suivait une énumération du trousseau de l'enfant, aussi longue qu'une facture de Parsi.

Alors le cœur de Dicky, tout plein du désir d'avoir sa femme et le petit enfant qu'il n'avait jamais vu,—c'est encore là un désir qui devrait être interdit à un tout jeune homme,—lui commandait d'envoyer un peu plus d'argent.

Il écrivait des lettres bizarres, à moitié viriles, à moitié enfantines, où il disait que la vie n'avait, après tout, pas beaucoup de charmes, et où il demandait si sa petite femme ne prendrait pas patience quelque temps encore.

Mais la petite femme, tout en faisant bon accueil à l'argent, s'impatientait d'attendre, et il y avait dans ses lettres je ne sais quelle note dure et étrange que Dicky n'arrivait pas à comprendre.

Et comment l'eût-il compris, le pauvre petit?

Plus tard encore,—tout comme on l'avait conté à Dicky à propos d'un autre blanc-bec qui «s'était couvert de ridicule» comme on dit,—et dont le mariage n'aurait pas seulement pour effet de détruire toutes ses chances d'avancement, mais encore celui de lui faire perdre son emploi actuel,—il reçut la nouvelle que son enfant, son cher enfant, son petit enfant, était mort. Et, à la suite, quarante lignes de pattes de mouches, telles qu'en trace une main de femme affolée, l'informaient que cette mort aurait pu être évitée si certaines choses, toutes assez coûteuses, avaient été faites, et si la mère et le bébé avaient été avec Dicky.

Cette lettre frappa Dicky en plein cœur, car n'ayant pas officiellement le droit d'être père, il lui était interdit de laisser voir son chagrin.

Comment Dicky put-il continuer à vivre pendant les quatre mois qui suivirent? quel espoir entretint-il en lui-même pour se contraindre à son labeur? c'est ce que nul ne saurait dire.

Il bûchait sans trève. La traversée à sept cents roupies était aussi lointaine que jamais, et sa façon de vivre toujours la même, sauf quand il faisait les frais d'un filtre neuf.

Il avait à supporter la fatigue de son travail de bureau, son effort incessant pour envoyer ses subsides, et la nouvelle de la mort de son enfant, qui le touchait plus, peut-être, qu'elle n'eût ému un homme fait; en outre, il était préoccupé par les soucis journaliers de son existence.

Des anciens à tête grise l'approuvaient d'économiser, le louaient de se refuser tout agrément, et lui rappelaient le vieux dicton ainsi conçu:

Si un jeune homme veut se distinguer dans son métier,Il doit interdire aux jeunes filles l'entrée de son cœur.

Si un jeune homme veut se distinguer dans son métier,

Il doit interdire aux jeunes filles l'entrée de son cœur.

Dicky, s'imaginant qu'il avait passé par tous les ennuis qui peuvent arriver à un homme, était obligé de rire, d'être de cet avis, pendant que la dernière ligne de son carnet de banque, avec un zéro pour balance, tintait à son oreille jour et nuit.

Mais il eut un dernier chagrin à digérer avant la fin.

Il arriva une lettre de sa petite femme,—c'était la suite naturelle des autres, si Dicky s'en était seulement douté,—et cette lettre finissait par ce refrain: «Partie avec un homme plus beau que vous.»

C'était une page assez curieuse, sans ponctuation, conçue à peu près en ces termes: «Elle n'était nullement en humeur d'attendre éternellement. Le bébé était mort et Dicky n'était qu'un enfant. Il ne la reverrait jamais plus. Et pourquoi n'avait-il pas agité son mouchoir de son côté quand il avait quitté Gravesend? Elle prenait Dieu pour juge. Elle était une méchante femme, mais Dicky était encore pire, car il se donnait du plaisir dans l'Inde. Cet autre homme était prêt à baiser la terre qu'elle foulait. Dicky lui pardonnerait-il jamais? En tout cas, elle ne pardonnerait jamais à Dicky. Elle ne lui envoyait aucune adresse où il pût écrire.»

Au lieu de remercier son étoile de ce qu'il était libre, Dicky découvrit exactement quels sont les sentiments d'un mari trompé, encore une chose qu'un jeune homme n'a aucun droit de connaître.

Son esprit se reporta vers sa femme.

Il la revit installée dans l'appartement à trente shillings de Montpelier Square, alors que se levait l'aube du dernier jour qu'il avait passé en Angleterre, et qu'elle pleurait au lit.

A ce souvenir, il se roula sur sa couche et se mordit les doigts.

Il ne s'arrêta pas une minute à l'idée que s'il avait rencontré mistress Hatt après ces deux années, il aurait trouvé qu'elle et lui avaient complètement changé, et qu'ils étaient deux êtres tout à fait différents.

Théoriquement, c'est ce qu'il eût dû faire.

Il passa une nuit plutôt pénible après l'arrivée du courrier d'Angleterre.

Le lendemain, Dicky Hatt se sentit peu de disposition pour le travail. Il se dit qu'il s'était privé, sans le savoir, du plaisir de la jeunesse.

Il était à bout de forces.

Il avait goûté à tout ce qu'il y a de douloureux dans la vie, avant d'avoir vingt-trois ans.

Son Honneur n'était plus,—pensée d'homme mûr—; et maintenant il irait au diable, lui aussi: c'était, à présent, l'enfant qui se manifestait.

Aussi posa-t-il sa tête sur la toile cirée verte de sa table, et pleura-t-il avant de donner sa démission et de renoncer à tous les avantages de son emploi.

C'est alors qu'arriva la récompense de ses services. On lui donna trois jours pour réfléchir; son directeur, après avoir joué du télégraphe, lui dit que c'était là une mesure tout à fait exceptionnelle, mais que, tenant compte des aptitudes que M. Hatt avait montrées à telle et telle époque, en telle et telle circonstance, il était en mesure de lui offrir un emploi infiniment plus élevé, d'abord à titre d'essai, puis, en temps voulu, à titre définitif.

—Et combien rapporte cet emploi? demanda Dicky.

—Six cent cinquante roupies, dit le directeur, d'une voix lente, s'attendant à voir le jeune homme succomber sous la reconnaissance et la joie.

Enfin, cela y était!

Les sept cents roupies, tout l'argent qu'il aurait fallu pour sauver la femme et le bébé, pour se permettre de faire connaître, d'avouer son mariage, tout cela venait à cette heure!

Dicky partit d'un bruyant éclat de rire, impossible à réprimer, d'un rire mauvais, métallique, interminable.

Quand il fut remis, il dit, d'un ton très sérieux:

—Je suis las de travailler; je suis vieux à présent. Il est temps que je prenne ma retraite, et je la prendrai.

—Ce garçon-là est fou, dit le chef.

Je crois qu'il avait raison, mais Dicky Hatt n'est jamais revenu pour trancher la question.


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