DE VIVE VOIX

Lors même, ô ma bien-aimée, que vous devriez mourir cette nuit, et, spectre, gémir et hanter mon seuil, jamais la Peur mortelle ne tuera l'Amour immortel. Je ne vous aimerai que davantage, si, sortant du séjour de la Mort, vous me donnez encore un moment de bonheur dans mon inexprimable souffrance.(Maisons hantées.)

Lors même, ô ma bien-aimée, que vous devriez mourir cette nuit, et, spectre, gémir et hanter mon seuil, jamais la Peur mortelle ne tuera l'Amour immortel. Je ne vous aimerai que davantage, si, sortant du séjour de la Mort, vous me donnez encore un moment de bonheur dans mon inexprimable souffrance.

(Maisons hantées.)

Ce récit devra être expliqué par ceux qui savent comment sont faites les âmes, et pour qui les bornes du Possible n'existent plus.

J'ai vécu assez longtemps dans ce pays pour savoir qu'il vaut bien mieux ne rien savoir, et je ne puis écrire l'histoire en question que comme elle est arrivée.

Dumoise était notre chirurgien civil à Meridki, et nous l'appelions le Loir, parce que c'était un petit homme rond et endormi.

Bon médecin, il n'avait jamais de discussion avec personne, pas même avec notre sous-commissaire, qui avait les manières d'un batelier et autant de tact qu'un cheval.

Il épousa une jeune personne aussi ronde, aussi endormie que lui.

C'était une miss Hillardyce, fille de cette chiffe molle d'Hillardyce, des Berars, qui épousa, par suite d'un malentendu, la fille de son chef. Mais cela, c'est une autre histoire.

Dans l'Inde, la lune de miel dure rarement plus d'une semaine, mais rien ne s'oppose à ce qu'un couple la fasse durer un an ou deux.

C'est un pays charmant pour deux époux qui sont tout entiers l'un à autre. Ils peuvent vivre dans une solitude absolue, que rien ne vient interrompre, et c'est justement ce que firent les Dumoise.

Ces deux petits êtres se retirèrent du monde après leur mariage, et ils furent fort heureux. Naturellement, il leur fallut donner quelques dîners de temps à autre, mais ils n'étendirent point pour cela leur cercle d'amis.

La station allait son train ordinaire, et les oubliait. C'est tout au plus si l'on disait parfois que Dumoise était le meilleur des hommes, bien qu'un peu terne.

Un chirurgien civil qui n'a jamais de disputes, est chose rare et qu'on apprécie en conséquence.

Peu de gens peuvent se donner le luxe de jouer au Robinson, en quelque lieu que ce soit, et moins qu'ailleurs dans l'Inde, où nous sommes en petit nombre et où nous dépendons beaucoup les uns des autres pour une foule de menus services.

Dumoise eut tort de s'isoler du monde pendant un an. Il reconnut son erreur quand une épidémie de fièvre typhoïde éclata dans la station, en pleine saison froide, et que sa femme fut atteinte.

C'était un petit homme timide; il perdit cinq jours avant de reconnaître que mistress Dumoise souffrait d'une maladie plus grave qu'une fièvre ordinaire, et trois autres jours se passèrent avant qu'il prît sur lui d'aller trouver mistress Shute, la femme de l'ingénieur, et de lui conter avec embarras son inquiétude.

Dans presque tous les ménages de l'Inde, on sait que les médecins sont d'un très faible secours en cas de fièvre typhoïde.

C'est entre la mort et les gardes-malades que se livre la bataille, minute par minute, degré par degré.

Mistress Shute fut sur le point de gifler Dumoise pour ce retard qu'elle qualifia de criminel, et elle partit aussitôt soigner la pauvre petite.

Nous eûmes, cet hiver-là, sept cas de fièvre typhoïde à la station, et, comme le nombre des cas mortels est ordinairement d'un sur cinq, nous étions à peu près certains de subir une perte. Mais tout le monde fit de son mieux.

Les femmes passèrent leurs nuits au chevet des femmes. Les hommes en firent autant pour soigner les célibataires atteints. Nous luttâmes pendant cinquante-six jours contre ces cas de fièvre typhoïde, et nous ramenâmes triomphalement nos gens de la vallée des Ombres. Mais alors que nous pensions que tout était fini, et que nous nous préparions à organiser un bal pour célébrer cette victoire, la petite mistress Dumoise eut une rechute.

Une semaine plus tard, elle était morte, et la station suivait son convoi.

Dumoise défaillit au bord de la tombe, et il fallut l'emporter.

Veuf, Dumoise se traîna jusque chez lui, et refusa toute consolation.

Il s'acquitta parfaitement de ses devoirs, mais nous nous rendions tous compte qu'il avait besoin d'un congé, et ses collègues du service dont il dépendait le lui dirent.

Dumoise fut très reconnaissant de ce conseil,—en ce temps-là il était reconnaissant de n'importe quoi,—et il partit en excursion à Chini.

Chini est à une vingtaine d'étapes de Simla, au cœur des montagnes, et le paysage semble fait exprès pour ceux qui ont des peines de cœur.

Vous traversez de vastes et silencieuses forêts de déodars. Vous cheminez parmi des rochers énormes et silencieux, vous franchissez d'énormes et silencieuses collines, arrondies comme des seins de femme; et le vent qui souffle à travers les hautes herbes, et la pluie qui tombe à travers les déodars, disent: «Chut! chut! chut!»

C'est pourquoi l'on expédia le petit Dumoise à Chini, pour tuer son chagrin à l'aide d'un grand appareil photographique et d'une carabine.

Il emmena aussi un vaurien de porteur, parce que cet homme avait été le serviteur préféré de sa femme. C'était un fainéant et un voleur, mais Dumoise avait en lui une confiance illimitée.

A son retour de Chini, Dumoise passa par Bagi, en traversant la Réserve forestière qui couvre un contrefort du mont Huttoo.

Certains, qui ont beaucoup voyagé, disent que l'itinéraire de Kotgarh à Bagi est un des plus beaux de la création. Il passe par de sombres et humides forêts et se termine brusquement sur des pentes dénudées et des rochers noirs.

Ledâk-bungalow[51]de Bagi est ouvert à tous les vents. Il est glacial.

[51]Abri pour les voyageurs, construit par les soins du gouvernement.

[51]Abri pour les voyageurs, construit par les soins du gouvernement.

Peu de gens vont à Bagi. Ce fut peut-être pour cette raison que Dumoise y alla.

Il fit halte à sept heures du soir, et son porteur descendit la côte jusqu'au village pour engager des coolies en vue de l'étape du lendemain.

Le soleil était couché et les vents de la nuit commençaient à murmurer parmi les rochers.

Dumoise était accoudé sur le parapet de la véranda, attendant le retour de son porteur.

L'homme revint presque aussitôt, et d'un pas si précipité que Dumoise se figura qu'il avait dû rencontrer un ours.

Il remontait la côte de toute la vitesse de ses jambes.

Mais il n'y avait point d'ours pour expliquer son épouvante.

Il courut à la véranda et s'abattit. Le sang jaillissait de son nez et son visage était d'un gris de fer.

Alors il dit d'une voix étranglée:

—J'ai vu la Memsahib! J'ai vu la Memsahib!

—Où cela? dit Dumoise.

—Là-bas, en suivant la route qui mène au village. Elle était vêtue de bleu; elle a levé la voilette de son chapeau et m'a dit: «Ram Dass, souhaite le bonjour au Sahib, et dis-lui que nous nous retrouverons dans un mois à Nuddea.» Alors je me suis sauvé, car j'avais peur.

Que fit Dumoise? que dit-il? Je ne sais.

Ram Dass déclare qu'il ne dit rien, qu'il se promena toute la nuit sous la véranda glaciale, attendant que la Memsahib montât la côte, et tendant comme un fou les bras dans les ténèbres.

Mais il ne vint point de Memsahib, et le lendemain il rentra à Simla; toutes les heures il tourmentait de questions son porteur.

Tout ce que Ram Dass pouvait dire, c'est qu'il avait rencontré mistress Dumoise, qu'elle avait soulevé son voile, et l'avait chargé du message fidèlement rapporté à Dumoise.

Ram Dass s'en tint obstinément à cette assertion. Il ne savait où était situé Nuddea, et n'y avait point d'amis; certainement il n'irait jamais à Nuddea, quand bien même on doublerait ses gages.

Nuddea est dans le Bengale, et n'intéresse en rien un docteur qui est de service dans le Punjab. Et cette localité est à plus de douze cents milles de Meridki.

Dumoise ne fit que traverser Simla et retourna à Meridki pour reprendre son emploi des mains de celui qui l'avait remplacé pendant son excursion.

Il y avait quelques comptes de pharmacie à régler, quelques ordres du chirurgien en chef à noter, de sorte que cette rentrée en fonctions prit toute une journée.

Dans la soirée, Dumoise raconta à son remplaçant, qui était un vieil ami du temps où il était célibataire, ce qui était arrivé à Bagi, et l'autre répondit que Ram Dass eût pu tout aussi bien parler de Tuticorin[52]pendant qu'il y était.

[52]Présidence de Madras, aussi éloignée de Meridki que Nuddea.

[52]Présidence de Madras, aussi éloignée de Meridki que Nuddea.

Au même moment, un facteur du télégraphe arriva avec une dépêche de Simla, qui enjoignait à Dumoise de ne pas reprendre son service à Meridki, mais de se rendre en mission spéciale à Nuddea.

Il y avait une mauvaise épidémie de choléra à Nuddea, et le gouvernement du Bengale étant, comme toujours, à court de personnel, avait emprunté un chirurgien à celui du Punjab.

Dumoise jeta la dépêche sur la table, en disant:

—Eh bien?

L'autre médecin ne dit rien.

C'était tout ce qu'il pouvait dire.

Alors il se rappela que Dumoise avait traversé Simla en revenant de Bagi, et qu'ainsi il avait pu avoir vent de la nouvelle de son déplacement.

Il essaya d'amener la question sur ce terrain, et d'exprimer son soupçon, mais Dumoise l'arrêta par ces mots:

—Si j'avais désirécela, je ne serais jamais revenu de Chini. J'y passais mon temps à chasser. Je ne demande qu'à vivre, car j'ai des choses à faire… Mais je n'aurai pas de regrets.

L'autre s'inclina et aida, dans le demi-jour, Dumoise à refaire les malles qu'il venait d'ouvrir.

Ram Dass entra, apportant une lampe.

—Où va le Sahib? demanda-t-il.

—A Nuddea, dit doucement Dumoise.

Ram Dass saisit convulsivement les genoux et les bottes de Dumoise et le conjura de ne point partir.

Ram Dass pleura et hurla si fort qu'il fallut le chasser de la pièce.

Alors, il fit un paquet de ses hardes et revint demander un certificat. Il ne voulait point aller à Nuddea pour y voir mourir son Sahib et peut-être, pour y mourir lui aussi.

Dumoise paya donc les gages de l'homme et se rendit seul à Nuddea.

L'autre docteur lui fit ses adieux, comme s'il avait parlé à un condamné à mort.

Onze jours plus tard, Dumoise avait rejoint sa Memsahib, et le gouvernement du Bengale se vit obligé d'emprunter un autre docteur pour tenir tête à l'épidémie de Nuddea.

Le premier médecin importé du Punjab est enseveli dans ledâk-bungalowde Chooadanga.


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