Pourquoi avez-vous égorgé l'étranger?—Il m'a apporté le déshonneur… J'ai sellé ma jument Bijli, je l'ai placé sur elle. Je lui ai donné du riz et de la viande de chèvre. Il m'a exposé tout nu aux rires. Quand il fut sorti de ma tente, je le poursuivis d'un pas rapide, une épée à la main. Il était gorgé de vin capiteux. Sous les étoiles il me railla. C'est pourquoi je l'ai tué.(Hadramauti.)
Pourquoi avez-vous égorgé l'étranger?—Il m'a apporté le déshonneur… J'ai sellé ma jument Bijli, je l'ai placé sur elle. Je lui ai donné du riz et de la viande de chèvre. Il m'a exposé tout nu aux rires. Quand il fut sorti de ma tente, je le poursuivis d'un pas rapide, une épée à la main. Il était gorgé de vin capiteux. Sous les étoiles il me railla. C'est pourquoi je l'ai tué.
(Hadramauti.)
Ce récit doit être conté en employant la première personne: cela pour plusieurs raisons.
L'homme que je me propose de démasquer est Tranter, du pays de Bombay. Je veux que Tranter soit blackboulé à son Club, divorcé d'avec sa femme, chassé de l'administration et jeté en prison, à moins que je ne reçoive de lui des excuses écrites. Je désire mettre l'univers sur ses gardes contre Tranter, du pays de Bombay.
Vous savez comment, dans l'Inde, on recommande à la légère des gens que l'on connaît superficiellement.
C'est un procédé qui offre de grands avantages, car si un homme vous déplaît, vous pouvez vous défaire de lui en lui écrivant une lettre d'introduction, et en l'embarquant dans le train avec la lettre. C'est la meilleure façon de traiter les «gentlemen à titre temporaire ou, par abréviation, à T.T.». Si vous les faites circuler, ils n'ont pas le loisir de dire des insultes et des choses blessantes à l'adresse de «la société anglo-indienne».
Un jour, vers la fin de la saison froide, je reçus une lettre préparatoire de Tranter, du pays de Bombay, qui m'avisait de la venue d'un gentleman à T.T., un certain Jevon, et me disait, suivant la formule ordinaire, que tout ce que je ferais pour être agréable à Jevon serait agréable à lui, Tranter.
Tout le monde sait que c'est le libellé officiel de ce genre de communications.
Deux jours après, Jevon arriva, porteur de sa lettre d'introduction, et je fis de mon mieux pour lui.
C'était un homme aux cheveux couleur filasse, au teint frais, et très anglais. Il n'avait pas, cependant, d'opinion spéciale sur le gouvernement de l'Inde.
Il n'insista pas non plus pour abattre des tigres sur le mail de la station, ainsi que le font certains gentlemen à T.T.
Il ne nous traita pas de «coloniaux»; il ne dîna point en chemise de flanelle et complet de grosse laine, comme le font d'autres gentlemen à T.T., qui sont dupes de l'illusion coloniale.
Il avait de bonnes manières. Il se montra très reconnaissant du peu que je fis pour lui, très reconnaissant lorsque je lui procurai une invitation pour le Bal Afghan et que je le présentai à mistress Deemes, pour qui je professais autant de respect que d'admiration, et qui dansait comme l'ombre d'une feuille sous un vent léger.
J'attachais un grand prix à l'estime de mistress Deemes et, si j'avais su ce qui se préparait, j'aurais cassé le cou à Jevon avec une tringle à rideaux plutôt que de lui procurer cette invitation.
Mais je ne savais pas.
Il dîna au Club, je crois, le soir du bal.
Je dînai chez moi.
Quand je vins au bal, le premier homme que je rencontrai me demanda si j'avais vu Jevon.
—Non, dis-je, il est au Club. N'est-il donc pas venu?
—Pas venu! dit l'homme. Oh! si, il n'est que trop venu. Vous ferez bien d'avoir l'œil sur lui.
Je cherchai Jevon, et je le trouvai assis sur un banc, se souriant à lui-même et souriant à un programme.
Un rapide coup d'œil me suffit. Cette soirée-là, précisément, avait été pour lui une longue soirée de soif: il avait trop bu!
Il respirait bruyamment par le nez. Ses yeux étaient fort rouges, et il paraissait très satisfait du monde entier.
J'adressai au ciel une petite prière pour que la valse dissipât les fumées du vin, et je m'occupai de remplir des programmes de danses, mais j'étais mal à l'aise. Lorsque je vis Jevon se diriger vers mistress Deemes pour la première valse, je compris que toutes les valses portées sur la carte ne suffiraient pas pour raffermir les jambes rebelles de Jevon.
Le couple fit six tours. Je les ai comptés.
Mistress Deemes lâcha le bras de Jevon et vint à moi.
Je me garderai bien de rapporter ce que me dit mistress Deemes, parce qu'elle était de fort mauvaise humeur.
Je n'écrirai pas non plus ce que je répondis à mistress Deemes, parce que je ne lui répondis pas un mot.
Je me pris à regretter de n'avoir pas tué Jevon tout d'abord et de n'avoir pas été pendu pour ce fait.
Mistress Deemes raya au crayon toutes les danses qu'elle m'avait réservées, et s'en alla, me laissant là à réfléchir sur la réponse que j'aurais dû faire, à savoir que c'était mistress Deemes qui m'avait demandé de la présenter à Jevon, parce qu'il dansait bien, et que je n'avais nullement ourdi un savant complot pour lui causer un affront.
Mais je sentis que l'argument n'était pas bon, et que je ferais mieux de pourvoir à ce que les valses de Jevon ne me jetassent pas dans de nouveaux ennuis.
Quant à lui, il avait disparu.
Toutes les trois danses, je partais pour lui faire la chasse. Cela gâta entièrement le peu de plaisir que j'attendais de cette fête.
Juste avant le souper, je rattrapai Jevon; il se tenait devant le buffet, les jambes largement écartées, et parlait à un chaperon, une dame très grasse et indignée:
—Si cette personne est de vos amis, comme on me l'a donné à entendre, dit-elle, je vous engage à le conduire chez lui, car il n'est pas en état de paraître dans une société respectable.
Alors je devinai que Dieu seul savait ce que Jevon avait commis et je tâchai de l'emmener.
Mais Jevon ne voulait pas. Il savait parfaitement ce qu'il avait à faire. Il n'entendait pas recevoir des ordres d'un colonial, d'un meneur de nègres. N'étais-je pas l'ami qui avait formé son âme d'enfant, qui lui avait appris à acheter des cuivres de Bénarès et à craindre Dieu? Et nous avions encore pas mal de bons coups à boire ensemble, n'est-ce pas? Et toutes les chamelles du monde, avec leurs toilettes de soie noire, ne lui ôteraient pas de l'esprit que la bénédictine est le meilleur des apéritifs. Et… et… Mais il était mon hôte.
Je le déposai dans un coin tranquille de la salle du buffet et allai chercher un «étai» sur lequel je pusse compter.
Il y avait là un bon et serviable lieutenant. Que le ciel bénisse ce lieutenant et en fasse un commandant en chef! Il entendit parler de mon ennui. Il ne dansait pas, et il avait la tête aussi solide que des poutres en bois de teck de cinq ans. Il promit de s'occuper de Jevon jusqu'à la fin du bal.
—Je suppose que cela vous est égal de savoir ce que je ferai de lui, me dit-il.
—Si cela m'est égal? dis-je. Non! vous pouvez tuer cet animal, si ça vous fait plaisir.
Mais le lieutenant ne le tua point.
Il s'en alla du côté de la salle du buffet, et s'installa à côté de Jevon, le faisant boire et lui rendant raison.
Je vis mes deux hommes attablés face à face et m'en allai plus rassuré.
Quand retentit la sonnerieLe roast-beef de la vieille Angleterre, j'appris quels avaient été les exploits de Jevon depuis la première danse jusqu'au moment où je l'avais retrouvé au buffet.
Après que mistress Deemes se fut débarrassée de lui, il paraît qu'il avait trouvé le chemin de la galerie, et qu'il s'était offert, soit à diriger l'orchestre, soit à jouer de n'importe quel instrument, au choix du chef d'orchestre.
Le chef d'orchestre ayant refusé, Jevon dit qu'on ne savait pas l'apprécier, et il exprima le désir de trouver de la sympathie.
En conséquence, il dégringola l'escalier, demeura avec quatre jeunes personnes pendant la durée de quatre danses, et proposa le mariage à trois d'entre elles.
Disons en passant que l'une était mariée.
Ensuite il alla dans la salle du whist, s'abattit de tout son long sur la carpette qui était devant le feu et y pleura, parce que, disait-il, il était tombé dans un tapis-franc et que sa maman lui avait toujours recommandé de fuir les mauvaises compagnies.
Il avait fait bien d'autres sottises et absorbé environ trois litres de liqueurs variées.
En outre, il parlait de moi dans les termes les plus scandaleux.
Toutes les femmes demandaient qu'on le mît à la porte, tous les hommes étaient prêts à le chasser à coups de pied. Le pire, c'est qu'on disait que c'était ma faute.
Or, je vous le demande, comment diantre aurais-je pu me douter que ce gentleman à T.T., joufflu et bon enfant, ferait de tels éclats?
Comme il avait presque fait le tour du monde, son vocabulaire d'injures était cosmopolite, mais le japonais y prédominait. Il l'avait appris dans une maison de thé de bas étage, à Hakodaté; cela ressemblait à un sifflement.
Pendant que les hommes me racontaient, l'un après l'autre, la conduite de Jevon et me demandaient son sang, je cherchais où il pouvait bien être. J'étais décidé à le sacrifier séance tenante à la société.
Mais Jevon était parti; bien loin, dans le fond de la salle du souper, j'aperçus mon cher, mon aimable lieutenant, l'air un peu animé, en train de manger de la salade.
—Où est Jevon? demandai-je.
—Au vestiaire. Il s'y tiendra jusqu'à ce que ces dames soient parties. Ne vous occupez pas de mon prisonnier.
Je n'avais aucune intention de m'en occuper. Mais je jetai un coup d'œil dans le vestiaire: mon hôte était confortablement couché sur des tapis roulés, le col déboutonné et une compresse mouillée sur la tête.
Je passai le reste de la soirée à tenter de timides essais pour expliquer les choses à mistress Deemes et à trois ou quatre autres dames, à m'efforcer de laver mon honneur,—car je suis un homme respectable,—des taches dont mon hôte l'avait sali.
Le mot de diffamation était insuffisant pour exprimer ce qu'il avait dit.
Enfin, ce funeste bal se termina, sans pourtant que j'eusse reconquis la bienveillance de mistress Deemes. Lorsque les dames furent parties, comme quelqu'un, au second souper, réclamait des chansons, mon angélique lieutenant dit aukansamah[41]d'apporter lesahibqui était au vestiaire et de débarrasser un bout de la table.
[41]Maître d'hôtel.
[41]Maître d'hôtel.
Pendant ce temps, nous nous formâmes en tribunal, en donnant la présidence au docteur.
Jevon fit son entrée sur les épaules de quatre hommes, et fut étendu sur la table, tel un cadavre sur une table à dissection, où il ronfla pendant que le docteur faisait un discours sur les inconvénients de l'intempérance.
Puis, on se mit à la besogne.
On lui noircit toute la figure avec du bouchon brûlé. On lui couvrit toute la chevelure de crème de meringues, tellement qu'elle ressemblait à une perruque blanche.
Afin que tout cela restât en état jusqu'à siccité, un officier d'artillerie, qui s'y entendait, enduisit de crème de meringues un grand bonnet de papier bleu, provenant d'un pétard, et le fit descendre très bas sur le front.
Il s'agissait d'une punition, non point d'un divertissement, ne l'oubliez pas.
On sortit de la gélatine des pétards et on lui barbouilla le nez avec de la gélatine bleue, le menton avec de la jaune, les joues avec de la verte, en appuyant sur chaque couleur jusqu'à ce qu'elle adhérât aussi solidement que la peau employée par les batteurs d'or.
On lui mit autour du cou une collerette découpée d'un jambon, et on y fit un nœud par devant.
Il dodelinait de la tête comme un mandarin.
On colla de la gélatine sur le dos de ses mains, dont la paume fut barbouillée avec du bouchon brûlé. On lui mit, autour des poignets, des collerettes à côtelettes. Puis on lui attacha les poignets ensemble. On cira avec de la colle les pointes de sa moustache. Il avait l'air tout à fait martial.
On le retourna. On épingla à ses épaules les pans de son habit de soirée, et on y mit une rosette en papier faite avec des papillottes de côtelette.
On prit le drap rouge qui allait de la salle de bal à la salle du souper, et on l'enroula autour de lui. Cela faisait soixante pieds d'étoffe rouge, sur six de large, et on le roula en un gros paquet, d'où émergeait seule sa drôle de tête.
Enfin, on ficela ce qui restait d'étoffe au-dessous de ses pieds, avec des cordes en fibre de cocotier qu'on serra autant qu'on put.
Nous étions si furieux que c'est à peine si nous avons ri.
Au moment même où nous finissions, nous entendîmes le roulement de chars à bœufs, qui venaient reprendre des chaises et d'autres objets prêtés pour le bal par la femme du général.
En conséquence, nous hissâmes Jevon, comme s'il eût été un rouleau de tapis, sur un des chars, et ceux-ci repartirent.
Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette histoire, c'est que je n'ai jamais revu Jevon, gentleman à titre temporaire, ni entendu parler de lui.
Il s'éclipsa soudain.
Il ne fut pas déposé chez le général avec les tapis. Il disparut dans les noires ténèbres de la nuit finissante, et il fut englouti. Peut-être bien qu'il mourut et fut jeté à la rivière.
Mais mort ou vif, je me demande comment il se débarrassa de l'étoffe rouge et de la crème de meringues.
Je me demande également si, quelque jour, mistress Deemes fera de nouveau attention à moi et si je survivrai aux infâmes histoires que Jevon répandit sur mes manières et mes habitudes, entre la première et la neuvième valse du Bal Afghan.
Ces choses-là sont plus collantes que la crème.
Voilà pourquoi je veux trouver à tout prix Tranter, du pays de Bombay, mort ou vif, mais de préférence mort.