LE CAS DE DIVORCE BRONCKHORST

Pendant le jour, lorsqu'elle allait et venait autour de moi; pendant la nuit, lorsqu'elle dormait à mes côtés, j'étais las, j'étais las de sa présence. Chaque jour, chaque nuit ajoutait à mon antipathie: plût à Dieu qu'elle fût morte ou que ce fût moi!(Confessions.)

Pendant le jour, lorsqu'elle allait et venait autour de moi; pendant la nuit, lorsqu'elle dormait à mes côtés, j'étais las, j'étais las de sa présence. Chaque jour, chaque nuit ajoutait à mon antipathie: plût à Dieu qu'elle fût morte ou que ce fût moi!

(Confessions.)

Il y avait dans l'armée un certain Bronckhorst, homme anguleux, d'âge moyen, gris comme un blaireau, et qui, disaient certaines gens, avait un peu de sang indigène dans les veines.

Néanmoins cela ne saurait se prouver.

Mistress Bronckhorst n'était pas ce qu'on appelle une jeune femme, bien qu'elle eût quinze ans de moins que son mari.

C'était une grande personne, pâle, tranquille, avec de grosses paupières tombant sur des yeux faibles et une chevelure qui avait des reflets rouges ou jaunes suivant l'incidence des rayons lumineux.

Bronckhorst, quoi qu'il fît, manquait de grâce. Il n'avait aucun égard pour les jolis petits mensonges, publics ou secrets, qui rendent la vie un peu moins déplaisante qu'elle n'est en réalité.

Ses façons à l'égard de sa femme étaient grossières.

Il y a bien des choses, y compris les brutalités et les coups de poing, qu'une femme peut endurer, mais il est rare qu'une femme puisse supporter,—comme le supportait mistress Bronckhorst,—des années et des années de moqueries brutales, sans aucun ménagement pour ses faiblesses, ses migraines, ses légers éclats de gaieté, ses toilettes, ses bizarres petites tentatives pour se rendre attrayante aux yeux de son mari, alors qu'elle sait bien qu'elle n'est plus comme autrefois… et, chose pire que toutes, sans aucun égard pour l'amour qu'elle reporte sur ses enfants.

Cette sorte de plaisanterie lourde était celle que Bronckhorst préférait entre toutes.

Je suppose qu'il en était venu là peu à peu, sans intention méchante, pendant la lune de miel, alors que les époux se sentent à court d'expressions de tendresse, et qu'ils recourent à l'autre extrême pour manifester leurs sentiments.

C'est un instinct du même genre qui vous fait dire: «Va-t'en d'ici, vieille bête!» quand un cheval favori vient frotter ses naseaux contre votre plastron de chemise.

Malheureusement, quand arrive la réaction conjugale, cette façon de parler persiste et, la tendresse s'en étant évaporée, la femme s'en offense plus qu'elle ne le laisse voir.

Mais mistress Bronckhorst était dévouée à son «Teddy», comme elle l'appelait.

Peut-être faut-il voir, dans l'emploi de ce diminutif familier, la raison qui la lui rendait antipathique.

Peut-être,—et c'est le seul moyen d'expliquer la conduite infâme qu'il tint dans la suite,—peut-être céda-t-il au singulier, au sauvage sentiment qui parfois prend un homme à la gorge après vingt ans de mariage, quand il voit assise en face de lui, à table, cette éternelle figure de sa femme légitime, et qu'il sait qu'après l'avoir vue ainsi face à face il lui faudra toujours, toujours, la voir jusqu'à ce que lui ou elle disparaisse.

Tous les époux, toutes les épouses connaissent cette crise. En général, elle ne dure que le temps de respirer trois fois, et elle doit être une survivance d'un âge où les hommes et les femmes valaient bien moins que de nos jours.

C'est un sujet trop déplaisant pour qu'on le discute.

Un dîner chez Bronckhorst était une corvée que peu de gens se résignaient à subir.

Bronckhorst se plaisait à tenir des propos qui mettaient sa femme sur les épines.

Quand leur petit garçon venait, au dessert, Bronckhorst ne manquait pas de lui faire boire un grand demi-verre de vin, et, comme il fallait s'y attendre, le pauvre petit commençait par faire du tapage, puis il se sentait très mal à l'aise et enfin on l'emportait hurlant.

Bronckhorst demandait alors si Teddy se conduisait ainsi habituellement, et si mistress Bronckhorst ne pourrait pas consacrer un peu de ses loisirs à apprendre à ce petit vaurien à se bien tenir.

Mistress Bronckhorst, qui aimait l'enfant plus qu'elle-même, faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais son énergie semblait avoir été brisée par le mariage.

En dernier lieu, Bronckhorst en était venu à dire:

—Bon, bon, ça va bien! Cela suffit! Au nom du ciel, tâchez donc de vous conduire comme une femme raisonnable. Allez au salon.

Mistress Bronckhorst s'en allait, tâchant de tout couvrir d'un sourire, et l'invité de cette soirée-là en éprouvait de la mauvaise humeur et de la gêne.

Après trois ans de cette joyeuse vie,—car mistress Bronckhorst n'avait pas d'amies avec qui elle pût causer,—la station sursauta en apprenant que Bronckhorst avait intenté un procèspour relations criminellesà un homme nommé Biel qui avait, à vrai dire, témoigné des attentions à mistress Bronckhorst toutes les fois qu'elle s'était montrée en public.

Le manque absolu de réserve dont Bronckhorst faisait preuve dans cette affaire où il s'agissait de son déshonneur, nous fit pressentir que les dépositions contre Biel ne porteraient sur des circonstances accessoires et seraient basées sur des témoignages d'indigènes.

Il n'y avait point de lettres, mais Bronckhorst déclarait à qui voulait l'entendre qu'il remuerait ciel et terre pour voir Biel surveiller la fabrication des tapis dans la prison centrale.

Mistress Bronckhorst ne sortait pas de chez elle et laissait les âmes charitables dire ce qui leur plaisait.

Les avis étaient partagés.

Les deux tiers environ des habitants de la station conclurent sans hésiter que Biel était coupable. Mais il y avait une douzaine de gens qui, le connaissant et l'aimant, le soutenaient.

Biel était furieux et étonné. Il nia tout et fit le serment de corriger Bronckhorst jusqu'à ce qu'il fût presque mort.

Aucun jury, nous le savions, ne condamnerait un homme sur des accusations criminelles portées par des indigènes, dans un pays où l'on peut acheter des témoins pour étayer une accusation d'assassinat,—et acquérir un cadavre par-dessus le marché,—pour cinquante-quatre roupies.

Mais Biel ne voulait pas se tirer d'affaire avec le bénéfice du doute. Il voulait que la lumière se fît entièrement.

Comme il le dit un soir:

—Il peut prouver tout ce qu'il voudra par des témoignages de domestiques; moi, je n'ai que ma parole.

C'était environ un mois avant la date de l'affaire et nous ne pouvions pas faire grand'chose, si ce n'est de nous ranger du côté de Biel.

La seule chose dont nous étions certains, c'était que les dépositions des indigènes seraient assez méchantes pour ternir la réputation de Biel jusqu'à la fin de sa carrière; car un indigène, quand il commet un faux témoignage, ne s'arrête pas à mi-chemin; il ne bronche sur aucun détail.

Un homme heureusement inspiré, qui se trouvait au bout de la table où l'on causait de la chose, dit:

—Tenez, je ne crois pas que les hommes de loi soient bons à grand'chose. Télégraphiez donc à Strickland[36]pour le prier de descendre ici et de nous tirer d'affaire.

[36]Voir la nouvelle intitulée:Le Saïs de Miss Youghal, dans lesSimples Contes des Collines.

[36]Voir la nouvelle intitulée:Le Saïs de Miss Youghal, dans lesSimples Contes des Collines.

Strickland était à environ cent quatre-vingts milles plus haut, sur la ligne.

Il avait épousé depuis peu miss Youghal, mais il flaira dans la dépêche une chance de reprendre contact avec son ancien emploi de détective, dans lequel il se délectait.

Il arriva dès le lendemain soir et se fit raconter notre histoire.

Il finit sa pipe et dit d'un ton d'oracle:

—Il faut nous attaquer aux dépositions. Oorya, porteur; Musalman, valet qui sert à table; et la Methrani,ayah: telles sont, ce me semble, les colonnes de l'accusation. Je me sens très à l'aise dans cette affaire, mais je crains que mon jargon ne soit un peu rouillé.

Il se leva et se rendit dans la chambre à coucher de Biel, où l'on avait mis sa malle, et referma la porte.

Une heure plus tard, nous l'entendîmes dire:

—Je n'ai pas eu le courage de me défaire de mes vieux costumes quand je me suis marié. Celui-là fera-t-il l'affaire?

Il y avait dans le corridor un fakir dégoûtant qui faisait des salutations.

—Maintenant prêtez-moi cinquante roupies, dit Strickland, et donnez-moi tous votre parole d'honneur que vous ne direz rien à ma femme.

On lui donna tout ce qu'il demandait, et il sortit pendant qu'on buvait à sa santé.

Ce qu'il fit? Il est le seul à le savoir.

Un fakir ne cessa d'aller et venir autour de la résidence de Bronckhorst pendant douze jours. Puis, ce fut unmehter[37], et quand Biel entendit parler de lui, il dit que Strickland était un ange bien emplumé.

[37]Balayeur.

[37]Balayeur.

Lemehterfit-il la cour à Janki, la femme de chambre de mistress Bronckhorst? C'est une question qui regarde uniquement Strickland.

Il revint au bout de trois semaines et dit tranquillement:

—Biel, vous avez dit la vérité. Par Jupiter! c'est un coup monté d'un bout à l'autre; j'en suis étonnémoi-même. Cette brute de Bronckhorst n'est pas digne de vivre.

Il y eut un tapage de cris, et Biel dit:

—Comment comptez-vous le prouver? Vous ne pouvez pas dire que vous êtes entré sous un déguisement dans la résidence de Bronckhorst.

—Non, dit Strickland, dites à votre imbécile de défenseur, quel qu'il soit, de soulever quelque forte objection à propos d'invraisemblances intrinsèques, de contradictions dans les témoignages. Il n'aura pas un mot à dire, mais cela lui fera plaisir. C'est moi qui ferai marcher toute l'affaire.

Biel tint sa langue, et les autres hommes attendirent pour voir ce qui arriverait.

Ils avaient en Strickland la confiance que l'on a dans les hommes calmes.

Lorsque l'affaire fut appelée, la cour de justice était bondée. Strickland flâna dans la véranda jusqu'à ce qu'il rencontrât lekhitmagar[38]musulman.

[38]Domestique qui sert à table.

[38]Domestique qui sert à table.

Alors, il murmura à l'oreille de celui-ci une bénédiction de fakir et lui demanda de quelle façon était morte sa seconde femme.

L'homme se retourna brusquement, et se voyant face à face avecEstreeken Sahib, sa figure s'allongea.

Vous devez vous rappeler qu'avant son mariage, Strickland était, comme je vous l'ai conté, un personnage considérable parmi les indigènes.

Strickland lança à demi-voix un juron populaire en langue courante, pour bien faire voir qu'il était au courant de tout ce qui se passait, et il se rendit au tribunal armé d'un fouet d'entraîneur en nerf de bœuf.

Le mahométan était le premier témoin, et Strickland, placé derrière la cour, le dominait du regard.

L'homme humecta ses lèvres avec sa langue, et, dans la terreur abjecte que lui inspiraitEstreeken Sahible fakir, il rétracta un à un tous les détails de sa déposition, disant qu'il était un pauvre diable et prenant Dieu à témoin qu'il avait oublié tout ce que Bronckhorst Sahib lui avait recommandé de dire.

Et il s'affaissa en larmoyant sous la triple influence de la peur que lui inspiraient Strickland, le juge et Bronckhorst.

Alors la panique se mit parmi les témoins.

Janki, l'ayah, minaudant chastement derrière son voile, devint livide, et le porteur disparut de la cour. Il dit que sa maman était mourante, et qu'il ne faisait pas bon de prodiguer des mensonges en présence d'Estreeken Sahib.

Biel dit poliment à Bronckhorst:

—Il semble que vos témoins ne rendent pas. N'auriez-vous point à produire quelques lettres contrefaites?

Mais Bronckhorst se balançait de gauche à droite sur sa chaise, et il y eut un silence pesant après que Biel eut été rappelé à l'ordre.

Le conseil de Bronckhorst comprit ce que signifiait la mine de son client, et, sans faire plus d'embarras, il jeta ses papiers sur la petite table couverte de serge verte, en marmottant quelques mots pour laisser entendre qu'il avait été renseigné inexactement.

Toute la salle applaudit furieusement, comme font les soldats au théâtre, et le juge se mit à dire ce qu'il pensait.

Biel sortit de la salle, et Strickland laissa tomber dans la véranda une cravache d'entraîneur.

Dix minutes plus tard, Biel donnait une correction soignée à Bronckhorst, derrière les prisons de la cour, sans bruit ni scandale.

Ce qui restait de Bronckhorst fut rapporté chez lui en voiture.

Sa femme pleura sur lui, et le soigna de façon à lui rendre figure humaine.

Plus tard, quand Biel eut abandonné son action reconventionnelle contre Bronckhorst pour subornation de témoins, mistress Bronckhorst dit, avec son sourire languissant et mouillé, qu'il y avait eu erreur, mais que la faute n'en était pas tout entière à son Teddy.

Elle attendrait que son Teddy lui revînt. Peut-être était-il las d'elle, ou avait-elle poussé à bout sa patience? Nous consentirions sans doute à ne plus la tenir en quarantaine, et les mères laisseraient leurs enfants jouer encore avec le «petit Teddy». Il était si isolé.

Alors mistress Bronckhorst fut invitée par tout le monde, à la station, jusqu'au jour où Bronckhorst fut en état de reparaître en public.

Ce jour venu, il retourna en Angleterre et emmena sa femme.

D'après les dernières nouvelles, son Teddy «lui était revenu» et ils étaient relativement heureux, bien que, naturellement, il ne puisse lui pardonner la rossée qu'elle lui procura très indirectement.

....................

Mais Biel se demande:

«Pourquoi n'ai-je pas poussé à fond la plainte reconventionnelle contre cette brute de Bronckhorst, et pourquoi ne l'ai-je pas fait arrêter?»

Mistress Strickland voudrait savoir:

«Comment se fait-il que mon mari ait ramené de votre station un si joli cheval d'Australie? Je connaistoutesses affaires d'argent, et je suis certaine qu'il ne l'a pas acheté.»

Moi, ce que je voudrais savoir, c'est comment des femmes telles que mistress Bronckhorst en viennent à épouser des gens pareils à Bronckhorst.

Et de ces trois casse-tête, le mien est le plus difficile à résoudre.


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