SUR LA FOI D'UNE RESSEMBLANCE

Si votre miroir est cassé, regardez-vous dans de l'eau tranquille, mais prenez garde d'y tomber.(Proverbe hindou.)

Si votre miroir est cassé, regardez-vous dans de l'eau tranquille, mais prenez garde d'y tomber.

(Proverbe hindou.)

A défaut d'une affection payée de retour, une des choses les plus avantageuses qu'un jeune homme puisse porter avec lui au début de sa carrière, c'est une affection sans espoir.

Cela lui permet de se sentir un homme important, affairé, blasé, cynique; et dès qu'il se sent le foie pris, dès qu'il souffre du manque d'exercice, il peut rêver tristement à son amour perdu et goûter un très grand bonheur dans un état d'âme tendre et crépusculaire.

L'amourette de Hannasyde a été pour lui un bienfait d'en haut.

Elle datait de quatre ans et, depuis bien longtemps, la jeune personne n'y songeait plus.

Elle s'était mariée.

Elle avait ses nouveaux soucis, en bon nombre.

Dans les commencements, elle avait dit à Hannasyde que «bien qu'elle ne pût jamais être pour lui qu'une sœur, elle prendrait le plus grand intérêt à son bonheur futur».

Ce langage, d'une nouveauté si frappante, d'une si grande originalité, fournit matière, pendant plus de deux ans, aux méditations de Hannasyde, et sa vanité se chargea d'occuper les vingt-quatre mois qui suivirent.

Hannasyde était un tout autre type que Phil Garron[46], mais il n'en avait pas moins plusieurs traits communs avec ce personnage beaucoup trop veinard.

[46]Voir la nouvelle intitulée:Unie à un Incroyant, dans lesSimples Contes des Collines.

[46]Voir la nouvelle intitulée:Unie à un Incroyant, dans lesSimples Contes des Collines.

Il couva son amour sans espoir, comme on soigne une pipe bien culottée, afin d'ajouter à son bien-être, et cela lui fit passer heureusement une saison à Simla.

Hannasyde n'était point aimable. Il avait je ne sais quoi de cru dans ses manières; et la brusquerie avec laquelle il aidait une dame à se mettre en selle, n'était guère propre à attirer vers lui le beau sexe, quand bien même il en eût recherché les faveurs; mais il n'y songeait point.

La blessure qu'il avait au cœur était encore à vif.

Ensuite il eut des ennuis.

Tous ceux qui vont à Simla connaissent la descente qui va du télégraphe aux bureaux des travaux publics.

Hannasyde flânait un matin sur la hauteur, entre deux visites, quand un pousse-pousse, passa à toute vitesse, et dans ce pousse-pousse se trouvait une jeune fille qui était le portrait vivant, très vivant, de celle qui l'avait rendu si agréablement malheureux.

Hannasyde s'appuya aux barrières, la respiration haletante.

Il voulut d'abord rattraper le véhicule, mais c'était impossible.

Aussi s'en alla-t-il avec des battements de sang dans les tempes.

Pour bien des raisons, il était impossible que la femme aperçue dans le pousse-pousse fût la jeune fille qu'il avait connue.

Ainsi qu'il l'apprit plus tard, c'était la femme d'un monsieur de Dindigul ou de Coimbatore, ou de je ne sais quel autre endroit perdu; elle était venue à Simla, tout au début de la saison, pour soigner sa santé. A la fin de la saison, elle retournerait à Dindigul, ou ailleurs, et selon toute probabilité, elle ne reviendrait jamais à Simla, son séjour de montagne étant plutôt Ootacamund.

Ce soir-là, Hannasyde, que rendait bourru et sauvage ce réveil de ses sentiments d'autrefois, s'accorda une heure pour délibérer en lui-même.

Et voici à quel parti il s'arrêta: c'est à vous de décider jusqu'à quel point la sincérité de son ancien amour, et jusqu'à quel point une envie fort naturelle de se déplacer et de s'amuser contribuèrent à sa décision.

Selon toutes vraisemblances, jamais mistress Landys-Haggert ne se retrouverait sur son chemin. Elle ressemblait extraordinairement à la jeune fille qui «prenait le plus grand intérêt, etc.» Voir la formule ci-dessus.

Tout bien pesé, il serait agréable de faire la connaissance de mistress Landys-Haggert, et de se figurer, pendant un temps très court, oh! très court! qu'il se retrouvait avec Alice Chisane.

Chacun a sa dose de folie plus ou moins forte, sur un point déterminé.

La monomanie spéciale de Hannasyde était son ancien amour, Alice Chisane.

Il fit ses plans pour obtenir d'être présenté à mistress Landys-Haggert, et la présentation marcha bien.

Il s'arrangea aussi pour voir cette dame le plus souvent possible.

Quand un homme désire sérieusement rencontrer quelqu'un, on ne saurait croire combien Simla offre de facilités pour cela.

Il y a lesgarden-parties, les parties de tennis, les déjeuners à la campagne, les lunchs à Annandale, les concours de tir, les dîners et les bals, sans parler des promenades à cheval ou à pied, que l'on arrange en particulier.

Hannasyde était parti avec l'intention de rechercher une ressemblance, et il finit par aller beaucoup plus loin.

Il voulait être illusionné, il entendait être illusionné, et il s'illusionna à fond.

La dame n'avait pas seulement les traits, la tournure d'Alice. Elle avait aussi sa voix, même quand elle parlait à mi-voix.

Elle employait les mêmes expressions, et ces petites manières que toute femme possède, dans la démarche, dans les gestes, étaient absolument identiques.

Même port de tête, même expression de fatigue dans les yeux après une longue marche; même façon de se pencher, de se contourner sur la selle pour retenir un cheval qui tire sur la bride; et même, chose étonnante entre toutes, un jour que mistress Landys-Haggert fredonnait toute seule dans une pièce voisine, pendant que Hannasyde l'attendait pour une promenade à cheval, elle chanta note pour note, avec le même trémolo guttural au second vers:Pauvre créature errante!absolument comme Alice Chisane le lui avait fredonné dans le demi-jour d'un salon d'Angleterre.

Quant à la femme réelle,—quant à l'âme,—il n'y avait pas l'ombre d'une ressemblance: mistress Landys-Haggert et Alice Chisane sortaient de moules différents.

Mais Hannasyde ne désirait savoir, et voir, et considérer qu'une chose: cette troublante, cette affolante ressemblance du visage, de la voix, des manières.

Il avait une grande envie de se tromper lui-même sur ce point, et il y réussit parfaitement.

Un dévouement qui se montre, qui s'étale, est toujours agréable à n'importe quelle femme, quel que soit l'homme qui le lui témoigne. Mais mistress Landys-Haggert, étant une mondaine, ne comprenait rien à l'admiration de Hannasyde.

Il ne se dérobait à aucune corvée, lui ordinairement égoïste, pour satisfaire, pour prévenir même ses désirs, quand c'était possible.

Tout ce qu'elle lui disait de faire était pour lui une loi.

Et il n'y avait pas moyen d'en douter, il aimait à être en sa compagnie, tant qu'elle causait avec lui et maintenait la conversation sur le terrain des banalités.

Mais quand elle se hasardait à exprimer sa manière personnelle de voir, à dire ses ennuis, à rendre ces petites nuances sociales qui sont le condiment de la vie à Simla, Hannasyde n'était ni charmé, ni intéressé.

Il ne tenait pas à savoir quoi que ce fût de mistress Landys-Haggert, ni ce qu'elle avait été jadis;—elle avait presque fait le tour du monde et causait fort agréablement. Ce qu'il voulait, c'était avoir l'image d'Alice Chisane sous les yeux, et sa voix dans les oreilles. En dehors de cela, tout ce qui lui rappelait une autre personnalité l'agaçait, et il ne le dissimulait pas.

Un soir, devant le nouvel hôtel des postes, mistress Landys-Haggert le rencontra, et lui déclara brièvement, sans ambages, sa façon de penser.

—Monsieur Hannasyde, lui dit-elle, aurez-vous l'amabilité de me dire pourquoi vous vous êtes nommé vous-même moncavalier servant? Je ne le comprends pas, mais je suis parfaitement sûre, de toute façon, que vous ne vous souciez pas plusde moique d'un fétu.

Ceci paraît venir à l'appui de la théorie d'après laquelle aucun homme n'est capable de mentir à une femme, en actes ou en paroles, sans qu'elle le découvre.

Hannasyde fut pris au dépourvu. Sa parade n'était jamais bien efficace, parce qu'il pensait toujours à lui-même, et il bredouilla, avant de s'être rendu compte de ce qu'il disait, cette réponse peu opportune:

—Et je ne m'en soucie guère non plus.

La singularité de cette question et de cette réponse firent rire mistress Landys-Haggert.

Alors tout se découvrit, et à la fin de la lumineuse explication que donna Hannasyde, mistress Haggert dit, d'un ton où perçait une légère raillerie:

—Alors, je joue le rôle du mannequin que vous habillez avec les haillons de votre amour en lambeaux, n'est-ce pas?

Hannasyde ne voyait guère ce qu'il avait à répondre. Il s'en tira par une phrase générale et un vague éloge d'Alice Chisane, ce qui n'était pas très satisfaisant.

Or, il faut déclarer ici, d'une manière catégorique, que mistress Haggert n'éprouvait pas même l'ombre d'une ombre d'intérêt à l'égard de Hannasyde…

Seulement… seulement, il n'y a pas de femme qui supporte qu'on lui fasse la cour à travers une autre…, surtout à travers une divinité qui a quatre ans de moisissure.

Hannasyde ne croyait pas qu'il se fût exhibé d'une façon tant soit peu marquée. Il était heureux de trouver une âme sympathique dans les déserts de Simla.

Quand la saison finit, Hannasyde retourna à sa résidence dans le Bas-Pays, pendant que mistress Haggert rejoignait la sienne.

—C'était en quelque sorte faire la cour à un fantôme, se dit Hannasyde. Cela n'a aucune importance maintenant, et je vais me mettre au travail.

Mais il découvrit qu'il ne cessait de penser au fantôme Haggert-Chisane, et il n'arrivait point à savoir laquelle des deux, Haggert ou Chisane, entrait pour la plus grande part dans la composition du joli fantôme…

Il sut à quoi s'en tenir un mois après.

Un des traits particuliers de ce pays si particulier, c'est la façon dont un gouvernement sans cœur déplace les gens d'une extrémité de l'Empire à l'autre. Vous n'êtes jamais sûr d'être débarrassé d'un ami ou d'un ennemi avant qu'ilou qu'ellene meure.

Il y avait une fois… mais ceci est une autre histoire.

Le ministère dont dépendait Haggert, l'avertit deux jours à l'avance qu'il devait se rendre de Dindigul à la frontière, et il partit, semant l'argent sur sa route, de Dindigul pour son nouveau poste.

En passant, il déposa mistress Haggert à Lucknow, où elle séjournerait chez quelques amis, pour prendre part à un grand bal, au Chutter Munzil[47]; elle le rejoindrait quand il aurait installé leur nouvelle demeure d'une manière un peu confortable.

[47]Le grand Palais.

[47]Le grand Palais.

Lucknow était la station de Hannasyde, et mistress Haggert y séjourna une semaine.

Hannasyde vint l'y retrouver.

Comme le train arrivait en gare, il s'aperçut qu'il avait pensé à elle pendant tout le dernier mois. Il fut aussi frappé du peu de sagesse avec laquelle il se conduisait.

Pendant cette semaine passée à Lucknow, deux bals, un nombre indéfini de promenades à cheval faites ensemble, amenèrent la crise décisive.

Hannasyde se vit enfermé dans ce cercle d'idées:

Il adorait Alice Chisane,—ou du moins il l'avait adorée,—et il admirait mistress Landys-Haggert parce qu'elle ressemblait à Alice Chisane. Mais mistress Landys-Haggert ne ressemblait pas le moins du monde à Alice Chisane, car elle était mille fois plus adorable. Or, Alice Chisane était la femme d'un autre, et mistress Landys-Haggert était également une femme mariée, bonne et honnête épouse elle aussi.

En conséquence, lui, Hannasyde, n'était qu'un…

Arrivé là, il se dit plusieurs injures, et il regretta de n'avoir pas été plus sage en commençant.

Mistress Landys-Haggert vit-elle ce qui se passait en lui? Elle seule le sait.

Il semblait s'intéresser, sans arrière-pensée, à tout ce qui la touchait, sans que sa ressemblance avec Alice Chisane y fût pour quelque chose, et il s'exprima une ou deux fois dans des termes tels que si Alice Chisane eût été encore sa fiancée, elle eût eu grand'peine à les excuser, même en tenant compte de la ressemblance.

Mais mistress Haggert ne prit point garde à ces remarques. Elle mit beaucoup de temps à rappeler à Hannasyde quel charme et quel plaisir elle lui avait fait éprouver, grâce à cette ressemblance avec le premier objet de son affection. Hannasyde gémit sur sa selle, et dit: «Oui, c'est vrai», et il s'occupa ensuite, pour elle, des préparatifs du départ pour la frontière, tout en se sentant très malheureux, très à plaindre.

Enfin, le dernier jour qu'elle devait passer à Lucknow arriva.

Hannasyde l'accompagna à la gare. Elle lui témoigna sa gratitude pour toute la bonté, pour la peine qu'il s'était donnée, et eut un sourire aussi sympathique que possible, étant donné qu'Alice Chisane était l'explication de cette complaisance.

Hannasyde s'emporta contre les coolies qui charriaient les bagages; il bouscula les gens sur le quai du départ, et il pria le ciel de faire tomber la toiture sur lui et de l'écraser.

Le train se mit lentement en marche.

Mistress Landys-Haggert vint à la portière pour lui dire adieu.

—Non, tout bien réfléchi:au revoir, monsieur Hannasyde. Je dois aller en Angleterre au printemps; peut-être vous rencontrerai-je à Londres?

Hannasyde lui serra la main et lui dit d'un ton où il y avait autant de sérieux que d'adoration:

—J'espère bien, grâce au ciel, ne jamais vous revoir.

Et mistress Haggert comprit.


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