VIIUn HumbleA ROGER GALICHON.La lourde voiture du tramway qui unit la gare Montparnasse à l'Arc de l'Étoile va s'ébranler. Il ne reste plus de libre à l'intérieur, par cette aigre et froide après-midi de février, que l'avant-dernière place du fond, à gauche,—place étroite, à peine visible entre une énorme bourgeoise qui tient un sac de cuir noir sur ses gros genoux, et un vieillard décoré de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le visage brouillé de bile, les yeux d'un bleu dur, la bouche amère, disent assez le mauvais coucheur, celui qui doit inévitablement prononcer le premier la phrase: «On ne part donc pas?…» Et juste à la seconde où il vient de lancer ces mots d'une voix âcre, la voiture, qui remuait déjà, s'arrête de nouveau. Un homme court et corpulent, plutôt porté que poussé par le conducteur, se précipite. D'une main il s'aide aux courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat bourrée de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte, les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il déplace, il roule jusqu'au vieillard et jusqu'à la bourgeoise. Avec un «excusez» auquel on ne daigne pas répondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins. Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le déborde de ses formes. «Pardon,» dit le nouveau venu à gauche, «pardon,» dit-il à droite, et la voiture glisse au trot de ses deux chevaux gris de fer, sur ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers, qui étale dans ses innombrables, boutiques de bric-à-brac un millier de gravures et de bustes représentant le premier Empereur.—Oh! la cruelle ironie des fins de gloires!Cependant l'homme à la serviette s'est installé tant bien que mal, et il l'a ouverte, cette serviette à son dernier période d'emploi. Il en a extrait une trentaine de feuilles de papier pliées par le milieu et sur le côté. De la poche de son pardessus grossièrement bordé de galon aux manches et tout gras au col, il a tiré un crayon, posé un peu en arrière son chapeau haut de forme, un chapeau de satin aussi fatigué de ressorts qu'élimé d'étoffe. Il porte des cheveux trop longs, une barbe inculte. Ses lourdes bottines sont tachées de boue, son pantalon gondole aux genoux, sa cravate noire se fripe autour d'un faux col en papier qui joue mal la toile. Les taches d'une de ses mains décèlent l'usage récent du porte-plume, et quand il tourne une par une les feuilles sur lesquelles son crayon trace des signes cabalistiques, les regards des curieux du tramway peuvent lire les mots:Institution Vanaboste, Version latine. L'homme à la serviette est un professeur et de la variété la plus mélancolique dans la docte espèce, un professeur libre.Il n'a que cinquante-deux ans, le professeur libre. Vous lui en donneriez soixante, tant il porte sur toute sa personne les traces de sa vie toute faite d'un continuel, d'un irrésistible épuisement. Jugez un peu. Il s'est levé à cinq heures, ce matin,—sans bruit, pour ne pas réveiller sa femme. Il a fait sa toilette à l'aveugle, avec l'unique pot à eau, l'unique savon et l'unique peigne du ménage. Avant six heures il s'était rendu à pied de l'avenue des Gobelins, où il habite, par économie, jusqu'à une pension de la rue de la Vieille-Estrapade. De ces six heures à sept heures et demie, il a fait répéter leurs leçons et leurs devoirs à quelques élèves qui suivent le cours du lycée Louis-le-Grand. A huit heures il s'asseyait dans une des chaires de l'Institution Vanaboste, récemment transférée, depuis qu'elle a grandi, dans un ancien hôtel de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, «entre cour et jardin,» disent les prospectus, qui négligent d'ajouter que ce jardin consiste en un carré de terre grand comme un mouchoir, où poussent trois acacias malades et où le soleil ne pénètre jamais, tant les maisons avoisinantes surplombent. Le professeur a pris pour tout déjeuner, entre ces deux séances, un croissant d'un sou grignoté en courant le long des murs tristes du Panthéon. Vers dix heures il rentrera chez lui. Quatre élèves à servir, deux par deux, jusqu'à midi et demi. Il est trois heures, et il a eu le temps, depuis son déjeuner, de donner un autre cours à l'école Sainte-Cécile, un pensionnat de jeunes filles où son âge le fait admettre. Encore cinq leçons, trois avant le dîner, deux après, et sa journée sera finie.La voiture va, s'arrête, reprend, se ralentit, s'arrête, reprend encore. Le crayon du professeur continue, lui, à courir dans les marges des copies, d'y tracer lescsqui signifientcontre-sens, lesffr, qui signifientfautes de français, lesfs, qui signifientfaux sens, et lesfo,—les très nombreuxfo,—qui signifientfautes d'orthographe. Et tout en corrigeant ces copies, le vieux forçat de l'enseignement libre pense au cachet qu'il va gagner. Son ancien collègue de la pension Vanaboste, Claude Larcher, l'écrivain aujourd'hui connu, lui a procuré une leçon chez une dame russe de passage à Paris, une heure quatre fois la semaine, auprès d'un petit garçon un peu trop pâle, très doux, qui doit seulement lire et écrire sous la dictée, et on donne trente francs pour cette heure! Jamais le professeur libre n'a été payé comme cela, et il caresse un rêve: profiter de l'occasion pour mettre quelque argent de côté et réaliser enfin son désir de ses vingt-sept années de mariage, quinze jours au bord de la mer avec sa femme. Il n'a jamais pu. Ses charges sont si lourdes, et il a toujours peiné. A dix-neuf ans, refusé à l'École normale, il se faisait maître d'étude pour préparer sa licence. Licencié, il épousait la fille d'un de ses collègues, et, tout de suite, c'était le mobilier à payer, c'était le premier enfant à élever, puis le second, puis le troisième, puis le quatrième. Aujourd'hui ses deux filles aînées sont mariées, l'une à un commerçant, l'autre à un avocat, deux anciens élèves. Comme on n'a pas eu de dot à leur donner, le père leur assure à chacune, par contrat, mille francs par an,—ci, deux mille francs.—Des deux garçons, l'un est sorti de Saint-Cyr cette année, et le père lui sert aussi mille francs par an. C'est la mère qui l'a décidé à cette pension, pour qu'il n'y ait pas d'injustice. Il a quelque part une vieille tante de province qui mourrait de faim sans les trois cents francs qu'il lui envoie, et il a recueilli chez lui la mère de sa femme. Tout cela compte, et le professeur n'est guère payé en moyenne que quatre francs le cachet,—trois quelquefois, quelquefois cinq, moins souvent six et sept rarement, très rarement. La leçon du Russe, c'est l'aubaine inespérée, d'autant plus que la correspondance du tramway de Montparnasse lui permet de se rendre chez son élève et d'en revenir pour soixante centimes sans perdre trop de temps, grâce au système des rails qui, en évitant les secousses, permet d'écrire. Aussi a-t-il un bon sourire, l'excellent père «H2O,» comme l'appellent les Vanaboste, qui se moquent de son incurie personnelle en lui appliquant la formule chimique de l'eau. Il se soucie peu que ses deux voisins le serrent à qui mieux mieux, que les autres voyageurs le regardent avec dédain ou moquerie, lui, son chapeau, sa serviette et ses copies. Il voit en pensée un petit coin de plage normande,—d'après des dessins de journaux illustrés, n'ayant jamais quitté Paris. Il voit l'Océan, il voit la «maman,»—c'est sa femme,—assise sur les coquillages au bord des flots,purpureum mare, comme dit son cher Virgile… Et quand la voiture du tramway s'arrête à l'Arc, après avoir franchi la Seine et monté au pas la rude et longue avenue Marceau, c'est d'une allure guillerette qu'il sautille jusqu'à la porte de l'hôtel, loué tout meublé, rue du Bel-Respiro, où habite la grande dame russe, mère du petit André. Il en oublie d'essuyer ses semelles sous la marquise, et le portier en livrée qui vient de l'annoncer, comme les fournisseurs, par deux coups de cloche, dit à un valet de pied attardé dans la loge:—«Ça gagne de l'argent comme ça veut, sans rien faire, et ça ne se payerait seulement pas un fiacre pour arriver propre… Vieux grigou, va!»Ah! le brave homme!Toblach, juin 1888.
A ROGER GALICHON.
La lourde voiture du tramway qui unit la gare Montparnasse à l'Arc de l'Étoile va s'ébranler. Il ne reste plus de libre à l'intérieur, par cette aigre et froide après-midi de février, que l'avant-dernière place du fond, à gauche,—place étroite, à peine visible entre une énorme bourgeoise qui tient un sac de cuir noir sur ses gros genoux, et un vieillard décoré de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le visage brouillé de bile, les yeux d'un bleu dur, la bouche amère, disent assez le mauvais coucheur, celui qui doit inévitablement prononcer le premier la phrase: «On ne part donc pas?…» Et juste à la seconde où il vient de lancer ces mots d'une voix âcre, la voiture, qui remuait déjà, s'arrête de nouveau. Un homme court et corpulent, plutôt porté que poussé par le conducteur, se précipite. D'une main il s'aide aux courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat bourrée de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte, les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il déplace, il roule jusqu'au vieillard et jusqu'à la bourgeoise. Avec un «excusez» auquel on ne daigne pas répondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins. Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le déborde de ses formes. «Pardon,» dit le nouveau venu à gauche, «pardon,» dit-il à droite, et la voiture glisse au trot de ses deux chevaux gris de fer, sur ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers, qui étale dans ses innombrables, boutiques de bric-à-brac un millier de gravures et de bustes représentant le premier Empereur.—Oh! la cruelle ironie des fins de gloires!
Cependant l'homme à la serviette s'est installé tant bien que mal, et il l'a ouverte, cette serviette à son dernier période d'emploi. Il en a extrait une trentaine de feuilles de papier pliées par le milieu et sur le côté. De la poche de son pardessus grossièrement bordé de galon aux manches et tout gras au col, il a tiré un crayon, posé un peu en arrière son chapeau haut de forme, un chapeau de satin aussi fatigué de ressorts qu'élimé d'étoffe. Il porte des cheveux trop longs, une barbe inculte. Ses lourdes bottines sont tachées de boue, son pantalon gondole aux genoux, sa cravate noire se fripe autour d'un faux col en papier qui joue mal la toile. Les taches d'une de ses mains décèlent l'usage récent du porte-plume, et quand il tourne une par une les feuilles sur lesquelles son crayon trace des signes cabalistiques, les regards des curieux du tramway peuvent lire les mots:Institution Vanaboste, Version latine. L'homme à la serviette est un professeur et de la variété la plus mélancolique dans la docte espèce, un professeur libre.
Il n'a que cinquante-deux ans, le professeur libre. Vous lui en donneriez soixante, tant il porte sur toute sa personne les traces de sa vie toute faite d'un continuel, d'un irrésistible épuisement. Jugez un peu. Il s'est levé à cinq heures, ce matin,—sans bruit, pour ne pas réveiller sa femme. Il a fait sa toilette à l'aveugle, avec l'unique pot à eau, l'unique savon et l'unique peigne du ménage. Avant six heures il s'était rendu à pied de l'avenue des Gobelins, où il habite, par économie, jusqu'à une pension de la rue de la Vieille-Estrapade. De ces six heures à sept heures et demie, il a fait répéter leurs leçons et leurs devoirs à quelques élèves qui suivent le cours du lycée Louis-le-Grand. A huit heures il s'asseyait dans une des chaires de l'Institution Vanaboste, récemment transférée, depuis qu'elle a grandi, dans un ancien hôtel de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, «entre cour et jardin,» disent les prospectus, qui négligent d'ajouter que ce jardin consiste en un carré de terre grand comme un mouchoir, où poussent trois acacias malades et où le soleil ne pénètre jamais, tant les maisons avoisinantes surplombent. Le professeur a pris pour tout déjeuner, entre ces deux séances, un croissant d'un sou grignoté en courant le long des murs tristes du Panthéon. Vers dix heures il rentrera chez lui. Quatre élèves à servir, deux par deux, jusqu'à midi et demi. Il est trois heures, et il a eu le temps, depuis son déjeuner, de donner un autre cours à l'école Sainte-Cécile, un pensionnat de jeunes filles où son âge le fait admettre. Encore cinq leçons, trois avant le dîner, deux après, et sa journée sera finie.
La voiture va, s'arrête, reprend, se ralentit, s'arrête, reprend encore. Le crayon du professeur continue, lui, à courir dans les marges des copies, d'y tracer lescsqui signifientcontre-sens, lesffr, qui signifientfautes de français, lesfs, qui signifientfaux sens, et lesfo,—les très nombreuxfo,—qui signifientfautes d'orthographe. Et tout en corrigeant ces copies, le vieux forçat de l'enseignement libre pense au cachet qu'il va gagner. Son ancien collègue de la pension Vanaboste, Claude Larcher, l'écrivain aujourd'hui connu, lui a procuré une leçon chez une dame russe de passage à Paris, une heure quatre fois la semaine, auprès d'un petit garçon un peu trop pâle, très doux, qui doit seulement lire et écrire sous la dictée, et on donne trente francs pour cette heure! Jamais le professeur libre n'a été payé comme cela, et il caresse un rêve: profiter de l'occasion pour mettre quelque argent de côté et réaliser enfin son désir de ses vingt-sept années de mariage, quinze jours au bord de la mer avec sa femme. Il n'a jamais pu. Ses charges sont si lourdes, et il a toujours peiné. A dix-neuf ans, refusé à l'École normale, il se faisait maître d'étude pour préparer sa licence. Licencié, il épousait la fille d'un de ses collègues, et, tout de suite, c'était le mobilier à payer, c'était le premier enfant à élever, puis le second, puis le troisième, puis le quatrième. Aujourd'hui ses deux filles aînées sont mariées, l'une à un commerçant, l'autre à un avocat, deux anciens élèves. Comme on n'a pas eu de dot à leur donner, le père leur assure à chacune, par contrat, mille francs par an,—ci, deux mille francs.—Des deux garçons, l'un est sorti de Saint-Cyr cette année, et le père lui sert aussi mille francs par an. C'est la mère qui l'a décidé à cette pension, pour qu'il n'y ait pas d'injustice. Il a quelque part une vieille tante de province qui mourrait de faim sans les trois cents francs qu'il lui envoie, et il a recueilli chez lui la mère de sa femme. Tout cela compte, et le professeur n'est guère payé en moyenne que quatre francs le cachet,—trois quelquefois, quelquefois cinq, moins souvent six et sept rarement, très rarement. La leçon du Russe, c'est l'aubaine inespérée, d'autant plus que la correspondance du tramway de Montparnasse lui permet de se rendre chez son élève et d'en revenir pour soixante centimes sans perdre trop de temps, grâce au système des rails qui, en évitant les secousses, permet d'écrire. Aussi a-t-il un bon sourire, l'excellent père «H2O,» comme l'appellent les Vanaboste, qui se moquent de son incurie personnelle en lui appliquant la formule chimique de l'eau. Il se soucie peu que ses deux voisins le serrent à qui mieux mieux, que les autres voyageurs le regardent avec dédain ou moquerie, lui, son chapeau, sa serviette et ses copies. Il voit en pensée un petit coin de plage normande,—d'après des dessins de journaux illustrés, n'ayant jamais quitté Paris. Il voit l'Océan, il voit la «maman,»—c'est sa femme,—assise sur les coquillages au bord des flots,purpureum mare, comme dit son cher Virgile… Et quand la voiture du tramway s'arrête à l'Arc, après avoir franchi la Seine et monté au pas la rude et longue avenue Marceau, c'est d'une allure guillerette qu'il sautille jusqu'à la porte de l'hôtel, loué tout meublé, rue du Bel-Respiro, où habite la grande dame russe, mère du petit André. Il en oublie d'essuyer ses semelles sous la marquise, et le portier en livrée qui vient de l'annoncer, comme les fournisseurs, par deux coups de cloche, dit à un valet de pied attardé dans la loge:
—«Ça gagne de l'argent comme ça veut, sans rien faire, et ça ne se payerait seulement pas un fiacre pour arriver propre… Vieux grigou, va!»
Ah! le brave homme!
Toblach, juin 1888.