Chapter 5

Un matin que les ferrashs s'amusaient devant la porte. Gambèr-Aly, toujours de belle humeur, malgré ses soucis, toujours leste et dispos, luttait contre deux ou trois de ses camarades, et, tour a tour les poursuivant, poursuivi par eux, il se trouva acculé contre l'échoppe d'un boucher. Un des joueurs, appelé Kérym, garçon faible et poitrinaire, prit, pour plaisanter, un des couteaux placés sur l'étal et en menaça Gambèr-Aly en riant; celui-ci, sans malice, lui arracha l'instrument des mains, mais en se débattant avec lui, par une fatalité presque inexplicable, il l'atteignit dans le côté. Kérym tomba baigné dans son sang. Quelques minutes plus tard, il expirait.

L'innocent meurtrier, au désespoir, perdait complètement la tête; les autres ferrashs, témoins de l'action et sûrs de ce qu'elle avait d'involontaire, s'empressèrent de le mettre à l'abri des dangers du premier moment. Ils le poussèrent dans l'écurie, et, tout courant, Gambèr-Aly s'en alla tomber contre la jambe droite du cheval favori de Son Altesse, bien décidé à ne plus sortir de cet asile inviolable pendant le reste de ses jours.

Au bout de deux heures, cependant, il était un peu calmé. Le sous-aide de cuisine lui avait confié, sous le sceau du plus grand secret, que le frère du mort avec deux cousins était venu au Palais. Ils avaient parlé au Ferrash-Bachi, et celui-ci, devant tout le monde, leur avait demandé comment ils entendaient faire valoir leurs droits. Ils avaient répondu qu'on leur donnerait le meurtrier pour qu'ils en fissent à leur guise ou bien cinquante tomans. «Cinquante tomans! avait répondu le Ferrash-Bachi d'un ton méprisant, cinquante tomans pour le plus mauvais de mes hommes, qui serait mort de lui-même avant un mois! Que votre bonté ne diminue pas! Vous vous moquez du monde! Si vous voulez dix tomans, je les donnerai moi-même, pour qu'on ne fasse pas de peine à mon pauvre Gambèr-Aly.»

Voilà ce que vint raconter le marmiton Kassem, et Gambèr-Aly se réjouit de tout son cœur de la tournure favorable que prenait son affaire. Il admirait l'aveuglement de son chef à son égard. Mais il se savait si aimable que, au fond, il concevait tout. Il causa longtemps avec son ami; puis, vers minuit, il se coucha dans la litière, à côté du cheval sacré, et s'endormit profondément. Tout d'un coup, une main vigoureuse le secoua par l'épaule: il ouvrit les yeux; devant lui se tenait le mirakhor, le chef de la mangeoire, personnage redouté qui a le domaine des chevaux et des écuries dans toute grande maison et auquel obéissent même les djelôdars ou écuyers.

—Garçon, dit-il à Gambèr-Aly, tu vas décamper d'ici et haut le pied, à moins que tu n'aies cinquante tomans à donner à ton maître, le Ferrash-Bachi, autant à Assad-Oullah, le pishkedmèt, et tout autant à ton esclave. Si tu ne veux pas ou si tu ne peux pas, en route!

—Mais on me tuera! s'écria le pauvre diable.

—Que m'importe! Paye ou sors!

En parlant ainsi, le mirakhor, qui était une sorte de géant, un Kurde Mâfy, véritable fils du diable, comme ses compatriotes s'en vantent, enleva Gambèr-Aly par le cou avec autant de facilité qu'il eût fait d'un poulet, le traîna, malgré ses cris et ses efforts, jusqu'à la porte de l'écurie, et, là, le regardant en face, avec des yeux de tigre, il lui cria:

—Paye ou pars!

—Je n'ai plus rien! hurla Gambèr-Aly, et, par un hasard qui ne s'est pas renouvelé souvent, il disait vrai. Ses derniers sous avaient été perdus le matin au jeu.

—Eh bien! en ce cas, repartit son terrible dompteur, va te faire saigner comme un mouton par les parents de Kérym!

Il secoua vigoureusement sa victime et la jeta dans la cour; puis, rentrant dans l'écurie, il ferma la porte. Gambèr-Aly, au comble de l'épouvante, se crut, d'abord, au milieu de ses ennemis; la lune éclairait, brillante; le ciel était d'une limpidité magnifique, les terrasses de la ville recevaient ses rayons, les arbres se balançaient avec mollesse, les étoiles étaient suspendues, pareilles à des lampes, dans une atmosphère dont l'infini se poursuivait au-dessus d'elles. Mais Gambèr-Aly ne se sentait aucune disposition à s'exalter devant les beautés de la nature. Il s'aperçut seulement que le silence était profond; les palefreniers dormaient çà et là dans leurs couvertures; l'excès de la terreur donna au fils de Bibi-Djânèm une inspiration subite et une espèce de courage. Sans plus consulter, il courut à l'entrée de la cour et la franchit, il parcourut les rues rapidement, tourna à gauche et se trouva contre les murailles de la ville. Il ne lui fut pas difficile d'y découvrir un trou; il se laissa dévaler dans le fossé, et, remontant la contrescarpe, il partit grand train à travers le désert. Les chacals piaulaient, mais il ne s'en souciait pas. Une ou deux hyènes lui montrèrent leurs yeux phosphorescents et s'enfuirent devant lui. Les gens d'imagination forte n'ont jamais qu'une seule sensation à la fois. Gambèr-Aly avait trop peur des parents de Kérym pour redouter autre chose. Il courut ainsi sans s'arrêter, sans prendre haleine, pendant trois heures, et le jour pointait, quand il entra dans le bourg de Shah-Abdoulazym. Il ne s'amusa pas à en regarder les maisons; mais, précipitant encore sa fuite, il arriva devant la mosquée au moment où le jour naissait; il ouvrit brusquement la porte, se précipita sur le tombeau du Saint, et, comme il se sentit sauvé, il s'évanouit tranquillement.

Abdoulazym était, en son temps, un très pieux personnage, agnat ou cognât de Leurs Altesses Hassan et Houssein, fils de Son Altesse le cousin du Prophète, que le salut soit sur lui et la bénédiction! Les mérites d'Abdoulazym sont immenses; mais, en ce moment, Gambèr-Aly n'en appréciait qu'un seul, c'est que la mosquée, au dôme doré, bâtie sur le tombeau du Saint, est, de tous les asiles, le plus inviolable. De sorte que, une fois arrivé là, Gambèr-Aly se voyait aussi en sûreté qu'il l'avait été quelque dix-huit ans en deçà sous le sein précieux de Bibi-Djânèm. Quand il se fut assez rafraichi dans l'état de syncope, il revint à lui et s'assit au pied du tombeau. Il n'était pas seul; un homme à figure sale et terreuse se tenait à son côté.

—Calmez-vous, mon garçon, lui dit ce bonhomme. Quels que soient vos persécuteurs, vous êtes ici en parfaite sécurité, et autant que moi-même.

—Que votre bonté ne diminue pas! repartit Gambèr-Aly. Oserais-je vous demander votre noble nom?

—Je m'appelle Moussa-Riza, répliqua l'étranger d'un air assuré: je suis Européen et même Français, et on me nomme, parmi mes compatriotes, M. Brichard. Mais j'ai embrassé l'islamisme, par la grâce de Dieu, pour arranger quelques petites affaires que j'avais en souffrance, et le ministre de ma nation a l'indignité de vouloir me faire sortir de Perse. Je reste donc ici, afin de ne pas tomber dans ses mains, et je fais des miracles pour prouver la grandeur de notre auguste religion.

—Que la bénédiction soit sur vous! dit Gambèr-Aly dévotement; mais il prit peur de cet Européen défroqué et se résolut à le surveiller exactement. La visite du préposé à la mosquée, qui eut lieu dans la matinée, lui fut plus agréable; on lui donna à manger, on lui promit pour tous les jours un bon ordinaire fondé sur les dotations du lieu, et on lui garantit que personne ne s'aviserait de le tourmenter dans le sanctuaire vénérable où il avait eu le bonheur de se retirer. On voulut même lui persuader de ne pas se confiner à l'intérieur de la mosquée; il pouvait, sans crainte, vaguer à son aise dans les cours, fût-ce à la barbe du chef de police; mais il n'entendit pas de cette oreille. En vain les réfugiés, assez nombreux habitants de cette partie plus vaste du territoire consacré et faisant leur ménage dans tous les coins, lui offrirent l'attrait d'une conversation aimable et enjouée, et mille occasions de dresser quelque petit commerce; il avait trop peur, il ne voulut jamais s'éloigner du saint tombeau. Il leur était aisé, à ces autres, de se confier à une protection modérée! Qu'avaient-ils fait, après tout? Volé quelque marchand? Escroqué leur maître? Fâché un employé subalterne? Il était clair que, pour de pareilles peccadilles, on n'irait pas enfreindre les prérogatives de la mosquée et s'attirer l'indignation du clergé et de la populace; mais lui! c'était bien une autre affaire! Il avait eu le malheur de tomber sur cet imbécile de Kérym, qui s'était laissé mourir bêtement. Il avait du sang sur lui, de plus, l'inimitié de ce scélérat de Ferrash-Bachi le poursuivait. Ce n'était pas trop que du tombeau, que des cendres du saint imam pour le garantir; encore l'Imam aurait-il dû ressusciter et venir lui-même. Il s'obstina donc à tenir compagnie à Moussa-Riza. Ces deux braves vivaient dans des alertes perpétuelles. Toute figure nouvelle apparaissant dans la mosquée leur représentait un espion; Gambèr-Aly croyait reconnaître dans chacun un émissaire de la maison du prince, et son associé un des hommes de son ministre. Deux existences déplorables! Les malheureux maigrissaient à vue d'œil, quand, un matin, il se fit un grand mouvement, et ils se crurent perdus: les gardiens leur apprirent que le Roi avait annoncé son intention de faire ses dévotions, le jour même, à Shah-Abdoulazym. En conséquence, on nettoyait un peu, on époussetait légèrement et on étendait des tapis. La population du bourg était en l'air. Moussa-Riza communiqua à son camarade une idée fort juste: c'était de prendre garde d'être enlevés par leurs persécuteurs à la faveur du tumulte qui, certainement, accompagnerait l'entrée, le séjour et la sortie de Sa Très Haute Présence le Roi des Rois. Le fils de Bibi-Djânèm trouva cette observation raisonnable, et, à dater du moment où elle s'empara de son esprit, il se colla tout vif contre la pierre du tombeau et n'en sépara ses épaules que pour y rapporter sa poitrine. Sur ces entrefaites, le tapage devint épouvantable au dehors. Le bruit des petits canons montés à dos de chameau retentit de toutes parts. On entendit naître au loin, puis croître, puis éclater les hautbois et les tambourins, composant la musique de cette artillerie, appelée zambourèk; une foule de ferrashs royaux et de coureurs en tuniques rouges et en grands et hauts chapeaux ornés de pailleteries, se précipita dans la mosquée. A leur suite entrèrent, d'un pas moins pressé, les ghoulâms ou cavaliers nobles, décorés de chaînes d'argent, le fusil sur l'épaule, et les domestiques supérieurs, et les aides de camp, et les seigneurs de l'Intimité, les mogerrèbs-oul-hezrèt, ceux qui approchent la Présence, et les mogerrèbs-oul-khaghân, ceux qui approchent du Souverain, et, enfin le Souverain lui-même, Nasr-Eddin Shah, le Kadjâr, fils de Sultan, petit-fils de Sultan apparut, et s'approcha du reliquaire. On étendit un tapis de prière sous ses pieds augustes, et le maître de l'État commença à exécuter un certain nombre de rikâats, d'inclinations et de génuflexions, accompagnées d'oraisons jaculatoires, telles que sa piété, la situation de ses affaires personnelles et la disposition du moment les lui suggéraient.

Mais, au milieu du tapage, qui ne se ralentissait pas, si absorbé que fut le prince par ses exercices de dévotion, il n'était pas possible qu'il n'aperçût les deux faces blêmes remparées sous la protection du Saint, à l'intervention duquel lui-même avait recours. Le premier, Moussa-Riza, il le connaissait et ne se mêlait pas de son affaire; le second lui était tout à fait nouveau; sa jolie figure, sa pâleur, sa détresse évidente, sa jeunesse l'intéressèrent, et, quand il eut terminé, à son gré, ses prières, il demanda au gardien de la mosquée quel était cet homme et pour quelle cause il se tenait ainsi contre le tombeau de l'Imam.

Le gardien de la mosquée, de sa nature très pitoyable, exposa au Roi l'aventure de Gambèr-Aly de la façon la plus propre à exciter sa commisération. Il y réussit sans peine, et la Haute Présence dit au pauvre diable:

—Allons, au nom de Dieu! lève-toi et pars! Il ne te sera rien fait!

C'en était assez, sans doute, et Gambèr-Aly aurait dû comprendre que, sous l'ombre de la protection souveraine, si miraculeusement étendue sur lui, il ne devait conserver désormais aucune appréhension. Mais il ne vit pas la lumière où elle était. Son esprit fut tellement troublé qu'il supposa les choses les plus absurdes. Il s'imagina que le Roi ne lui parlait ainsi que pour le faire sortir de l'asile, et que l'ordre était donné aux ghoulâms de l'égorger à la porte de la mosquée. Pourquoi, comment se persuada-t-il que son maître, lui-même, condescendrait à se faire le complice des parents de Kérym? C'était une de ces folies qui naissent dans un cerveau malade. Au lieu de se jeter aux pieds de son sauveur, de le remercier, de le combler de bénédictions, ce qui lui aurait, par-dessus le marché, valu quelque généreuse aumône, il se mit à pousser des cris affreux, à invoquer le Prophète et tous les saints, et à déclarer qu'on pouvait le massacrer où l'on voulait, sur la place même, mais qu'il ne sortirait pas.

Le Roi eut la bonté de raisonner avec lui. Il chercha à le rassurer, lui répéta à plusieurs reprises qu'il n'avait, en vérité, rien à craindre de personne, et que, désormais, sa vie était sauve, il ne parvint pas à le persuader; et alors, naturellement, la Haute Présence s'impatienta, laissa tomber sur Gambèr-Aly un regard terrible et lui dit rudement:

—Meurs donc, fils de chien, puisque tu le veux!

Et, là-dessus, la Haute Présence s'en alla, et sa suite quitta l'église. Aussitôt, sans perdre de temps, Gambèr-Aly, certain que son dernier moment approchait et usant de ses ressources suprêmes, défit la pièce d'étoffe qui lui servait de ceinture, la déchira en plusieurs bandes, en fit une corde, attacha un bout de cette corde autour de son corps, et l'autre autour du tombeau, afin de pouvoir prolonger la résistance, lorsque les exécuteurs allaient venir. Il eut peur aussi, car de quoi n'avait-il pas peur? que, pour l'enlever avec plus de facilité et sans scandale, l'on ne mêlât quelque narcotique à la nourriture que les gardiens de la mosquée lui donnaient. Il se résolut à ne plus manger du tout. Ce jour-là, il refusa donc les aliments. Les supplications les plus affectueuses de la part des prêtres, les encouragements des dévots, visiteurs ordinaires de la mosquée, et qui se faisaient tour à tour raconter son histoire, rien ne put l'ébranler. Il s'obstina.

La nuit, il ne dormit pas; il avait l'oreille au guet. Chaque bruit, le tressaillement du feuillage des arbres que le vent touchait, la moindre chose le mettait hors de lui.

Pendant la journée du lendemain, il resta étendu sur le pavé, ne relevant la tête de temps en temps que pour voir si on n'avait pas détaché sa corde; puis il laissait retomber son front sur ses mains et rentrait dans un demi-sommeil plein d'hallucinations menaçantes.

Cependant, dans toutes les maisons de Téhéran, sur les places, dans les bazars, aux bains on ne parlait d'autre chose que de son aventure. Les récits de sa conversation avec le Roi, colportés, augmentés, modifiés, changés, embellis de toutes manières, servaient de texte à des commentaires interminables. Les uns voulaient qu'il eût assassiné Kérym avec connaissance de cause; les autres soutenaient au contraire, que c'était Kérym qui avait voulu le tuer et qu'il n'avait fait que se défendre. Un troisième plus avisé était certain que Kérym n'avait jamais existé et que le pauvre Gambèr-Aly était la victime d'une calomnie inventée par le Ferrash-Bachi de son prince et Assad-Oullah le piskhedmèt; les femmes, sur le bruit de la beauté remarquable du réfugié à Shah-Abdoulazym lui étaient toutes favorables et toutes aussi voulaient le voir, de sorte que, le troisième jour dès l'aurore, des bandes de dames montées sur des ânes, d'autres montées sur des mules, quelques-unes à cheval avec des servantes et des domestiques, bref la population féminine en masse se mit en route pour la mosquée sainte, et si grande était la multitude que depuis la porte de la ville jusqu'au bourg, il n'y avait pas d'interruption dans la ligne indéfiniment longue des pèlerines. Ce monde eut bientôt fait de remplir la mosquée, on se foulait, on se pressait, on se montait les unes sur les autres pour avoir au moins le bonheur de contempler Gambèr-Aly; on s'écriait:

—Qu'il est beau! Bénie soit sa mère! Mon fils, mange! Mon fils, bois! Mon oncle chéri, ne te laisse pas mourir! Oh! mon frère adoré! Veux-tu déchirer mon cœur? Gambèr-Aly de mon âme! Voilà des confitures! Voilà du sucre! Voilà du lait! Voilà des gâteaux! Parle-moi! Ne regarde que moi! Écoute-moi! Personne ne te touchera! Sur ma tête, sur mes yeux, sur la vie de mes enfants! Qui oserait te regarder de travers, nous le mettrions en pièces!

Mais, à ces paroles rassurantes, Gambèr-Aly ne répondait pas un mot. Il était épuisé par les émotions et par la faim, et, en toute réalité, s'en allait doucement vers le passage du pont de Sirat, où les morts ont leur chemin.

Et pendant que les femmes, vieilles et jeunes, mariées et filles se transportaient ainsi à Shah-Abdoulazym et que, tour à tour, ces flots de voiles bleus et de roubends ou tours de tête blancs, entraient et sortaient du lieu saint en poussant des soupirs, jetant des cris et se tordant les bras de chagrin pour la perte imminente du plus beau jeune homme qui eût jamais existé, on vit tout à coup, à la porte de la ville, les soldats de garde quitter leurs kalyans, se mettre sur les pieds et saluer profondément. Un cavalier, deux, trois cavaliers franchirent lestement le pont jeté sur le fossé; derrière eux passa non moins rapidement un groupe de domestiques bien montés, et, derrière encore, apparut, soulevant des flots de poussière, une voiture européenne fort élégante, attelée de six grands turcomans ornés de pompons rouges et bleus menée, comme on dit, à la daumont, et dans la voiture étaient assises quatre dames entièrement recouvertes de leurs voiles bleus et de leurs roubends. Cette galante apparition se frayait sans façon un chemin au travers des cavalcades d'ânes et de mulets, de sorte que, bientôt, elle arriva à Shah-Abdoulazym; les kaleskadjys ou postillons arrêtèrent devant la grande porte de la mosquée; les cavaliers aidèrent les quatre dames à descendre et celles-ci entrèrent immédiatement dans le lieu saint; leurs domestiques ne se gênèrent là non plus aucunement pour leur ouvrir passage, de sorte que, malgré les vociférations et les injures des femmes jetées de côté brusquement, les nouvelles arrivées se trouvèrent, comme elles le voulaient, juste en face de Gambèr-Aly.

L'une d'elles s'accroupit à terre à côté du jeune garçon et lui dit d'une voix douce:

—Tu n'as plus rien à craindre, mon âme! Les parents de Kérym ont transigé pour trente tomans; voilà tes lettres de rémission; personne n'a plus de droit sur ta vie. Viens et suis-moi! j'ai donné les trente tomans.

Mais Gambèr-Aly n'était plus en état de rien comprendre. Il regarda d'un œil morne le papier que la dame lui présentait et ne fit pas un mouvement. Alors, s'annonçant par cela même comme une personne de décision, la bienfaitrice du réfugié élevant la voix, dit à ses gens:

—Appelez tout de suite le gardien de la mosquée!

Ce dignitaire n'était pas loin; il accourut, et comme un des cavaliers lui avait dit quelques mots à l'oreille, il exécuta un salut non moins humble que les portiers de la ville l'avaient fait, et déclara que sa vie répondait de son obéissance.

—Voici la libération de cet homme, dit la dame; comme il est hors d'état de rien comprendre en ce moment, je vais l'emporter dans ma voiture. Ce n'est pas, j'espère, violer le saint asile, puisque n'étant plus ni coupable ni poursuivi, il ne peut être réfugié. Qu'en pensez-vous?

—Tout ce qu'il plaît à Votre Excellence d'ordonner est nécessairement bien, répondit le vieux prêtre.

—Ainsi vous consentez à ce que je demande?

—Sur mes yeux!

La dame fit un signe, et ses cavaliers se mirent en devoir de détacher la corde et d'enlever dans leurs bras Gambèr-Aly qui, tout aussitôt, poussa des cris lamentables. A cette voix douloureuse, les femmes, qui remplissaient la mosquée, s'émurent; plusieurs d'entre elles avaient conçu des préventions contre les manières un peu promptes des ghoulâms accompagnant l'inconnue, et il s'éleva un murmure général, au milieu duquel on distinguait dos apostrophes comme celles-ci:

—Quelle infamie! Il n'y a plus d'Islam! à l'aide, musulmans! On viole l'asile! Qu'est-ce que c'est que cette vieille goule affamée qui veut manger les jeunes gens! Fille de chien! Fille d'un père qui brûle en enfer! Nous allons rôtir ton aïeul! Laisse ce garçon! Si tu te permets d'y toucher ou seulement d'y regarder, nous te déchirons avec les ongles et les dents!

La colère grandissait et les domestiques de la dame en étaient déjà à se ranger autour d'elle et de ses suivantes pour l'isoler des agressions. Il faut rendre justice à cette dame, son courage était à la hauteur de la circonstance. Elle répondait injure pour injure et ne se montrait pas moins imaginative en ce genre que les assaillantes. On l'appelait vieille, elle appelait ses ennemies caduques; on suspectait la pureté de ses intentions: elle répliquait par les accusations les plus énormes. Dans ce colloque passionné entre personnes du sexe faible et timide, on se prodigua des trésors d'injures, et il n'y a pas d'exagération à affirmer que les plus respectables et les plus érudites parmi les détaillantes de poissons, qui font un des principaux ornements de Paris et de Londres, eussent eu quelque chose à apprendre dans ce beau jour. Rien n'est châtié, mesuré et fleuri comme le langage d'un Oriental; mais une Orientale ne se pique que d'exprimer le plus énergiquement possible ce qu'il lui plaît de dire.

Pour mettre fin à cette scène, le gardien de la mosquée prit la lettre de rémission, monta dans le membèr, ce qui veut dire la chaire, fit un petit préambule, lut le document, célébra en termes pompeux la charité, la vertu, la bonté et toutes les vertus cardinales et principales, immaculées et autres dont sont ornés les êtres voilés et purs que la langue ne doit pas nommer, ni même l'imagination contempler en rêve, et termina par une adjuration éloquente de laisser libre cours à l'exercice des susdites vertus de la susdite charité, attendu que, si l'on ne prenait pas soin, et cela tout de suite, du pauvre Gambèr-Aly, sa vie n'allait pas se prolonger au delà de quelques heures.

A une si lugubre conclusion, les sanglots éclatèrent de toutes parts. Plusieurs femmes commencèrent à se donner d'horribles coups de poing dans la poitrine en criant: «Hassan! Hussein! Ya Hassan! Ya Hussein!» (invocations aux saints martyrs). D'autres tombèrent en convulsions; les plus rapprochées de la dame inconnue, précisément celles qui lui avaient déclaré leur intention précise de la déchirer avec les ongles et les dents, se mirent à embrasser le bas de son voile et la déclarèrent un ange descendu du ciel et, certainement, aussi remarquable par sa jeunesse et sa beauté que par la perfection de son cœur, et elles l'aidèrent à contenir Gambèr-Aly qui se débattait, mais qui fut pourtant transporté dans la voiture dont on ferma les stores. Ceci fait, les cavaliers remontèrent à cheval, les kaleskadjys fouettèrent leurs attelages, tournèrent bride, reprirent la route de Téhéran, et disparurent.

Le fils de Bibi-Djânèm s'était absolument évanoui dans la persuasion que c'en était fait, qu'il était pris et qu'il allait être mis à mort. Affaibli outre mesure par l'état de son esprit et par le jeûne, la fièvre et le délire s'emparèrent de lui, et il tomba fort malade. Dans les instants où la connaissance lui revenait il se croyait dans une prison. Pourtant l'aspect de la chambre où on l'avait transporté n'avait rien pour le confirmer dans ce triste sentiment. C'était une charmante chambre. Les murs en étaient peints en blanc, et les enfoncements réguliers, carrés, où l'on place des coffrets et des vases de fleurs étaient encadrés dans des peintures rose et or, relevées de vert clair. Le lit était garni d'immenses couvertures piquées en soie rouge; des oreillers et des coussins, grands et petits, recouverts de fine toile et brodés étaient multipliés sous sa tête et sous ses bras. Il était gardé par une négresse, vieille à la vérité et laide, mais très bienveillante, qui obéissait à chacune de ses demandes, qui le dorlotait, qui l'appelait l'oncle de son âme et ne ressemblait nullement à un bourreau. Deux ou trois fois par jour, il recevait la visite d'un hakim-bachi ou médecin en chef, lequel était juif, bien connu de lui pour le praticien à la mode dans le beau monde et il ne pouvait s'empêcher de convenir en lui-même que le seul fait d'être traité par Hakim-Massy constituait déjà un véritable honneur dont on pouvait être fier. Hakim-Massy lui avait dit, avec sa bonté ordinaire, que tout allait au mieux, qu'il serait sur pied avant peu de jours et que sa guérison marcherait d'autant plus vite que la persuasion lui viendrait de n'avoir plus rien à craindre des parents de Kérym, ni du Roi, ni de personne. Ces assurances venant d'un personnage aussi distingué que Hakim-Massy ne laissaient pas que de faire impression sur le jeune homme, et comme la négresse les confirmait toute la journée, le trouble de son imagination se remettait peu à peu. Lorsque le malade fut en état de prendre goût aux distractions, il fut visité par un moulla fort aimable qui le félicita de son heureux destin; par un marchand très connu au bazar qui lui offrit une jolie bague de turquoises; par un cousin au septième degré du chef de la tribu des Sylsoupours qui l'invita à venir chasser chez lui au faucon, aussitôt qu'il se trouverait tout à fait remis. Dès qu'il commença à se lever, il apprit de sa négresse qu'il avait quatre domestiques à son service et pouvait demander sans crainte ce qui lui serait agréable.

—Mais, tante de mon âme, s'écria enfin Gambèr-Aly, où suis-je donc? Qui êtes-vous? Est-ce que par hasard on m'aurait coupé le cou sans que je m'en aperçusse? Suis-je déjà dans le paradis?

—Il ne tient absolument qu'à toi, mon fils, repartit la négresse, de faire en sorte qu'il en soit ainsi et cela sans te chagriner d'aucune façon. En tous cas, et pour le moment, tu es certainement un personnage de condition, puisque te voilà nazyr, te voilà intendant en chef de la fortune et du domaine de Son Altesse Perwarèh-Khanoum (Mme le Papillon) qui a, depuis huit jours, reçu des bontés du Roi le titre officiel de Lezzêt-Eddooulèh (les Délices du Pouvoir).

A ces mots, Gambèr-Aly se submergea dans les flots d'une telle extase, qu'il resta absolument sans pouls, sans souffle et sans parole.

La première fois qu'il parut dans la cour du palais, il trouva les domestiques rangés devant lui, d'après leurs grades hiérarchiques, bien entendu. Tous le saluèrent avec le plus profond respect et il les passa en revue, comme le comportaient les devoirs de sa charge. Il était vêtu d'une immense djubbèh ou manteau à manches, en drap blanc passementé de soie bariolée; il avait dessous une robe en cachemire et tirait de temps en temps de sa poitrine, sans y mettre aucune affectation, un petit sac de satin brodé de perles, d'où il sortait une jolie montre, et il y regardait l'heure. Il avait des pantalons de soie rouge. Bref, il était habillé à sa parfaite satisfaction.

Quand il voulut aller se promener au bazar, on lui amena un charmant cheval harnaché à la façon des seigneurs de la Cour. Un des djélodars le soutint sous les bras afin qu'il se mit en selle et quatre ferrashs marchèrent devant lui, tandis que son kaliândjy portait sa pipe à son côté. Il fut reconnu dans les galeries, et un concert de bénédictions éclata sur son passage. Les femmes surtout l'accablèrent de compliments. A la vérité elles lui firent plusieurs questions assez indiscrètes qui le forcèrent à rougir et lui adressèrent des recommandations et des conseils dont il pensait n'avoir pas besoin. Mais, en somme, il fut enchanté de sa popularité. Il avait raison de l'être, ce qui prouve bien, soit dit en passant, pour faire plaisir aux gens qui veulent un sens moral à chaque histoire, que le vrai mérite finit toujours par obtenir sa récompense.

Tout doit porter à penser que Gambèr-Aly développa des qualités supérieures dans son métier d'intendant, car on le vit graduellement passer d'un état de richesse relative à une opulence évidente. Un an ne s'était pas écoulé qu'il ne montait plus que des chevaux de prix; il avait aux doigts des rubis, des saphirs, des diamants de la plus belle eau. Arrivait-il chez les principaux joailliers quelque perle d'une valeur peu ordinaire, on se hâtait de l'en avertir et il était rare qu'il ne devint l'heureux acquéreur du trésor, Les affaires de l'ancien gouverneur de Shyraz ayant mal tourné, le Ferrash-Bachi et Assad-Oullah-Bey se trouvèrent sans emploi. Ce ne fut pas pour longtemps; Gambèr-Aly, devenu Gambèr-Aly-Khan, les prit à son service et il se déclara très satisfait de leur zèle.

Aussitôt qu'il s'était vu dans une position heureuse, il n'avait pas tardé à faire venir ses parents. Malheureusement son père mourut au moment de se mettre en route. Le désespoir de Bibi-Djânèm éclata et renversa toutes les bornes; elle se déchira le visage avec un tel emportement et poussa sur la tombe du défunt des cris si aigus, que, de l'aveu de ses amis, on n'avait jamais connu dans le monde une femme aussi fidèle et aussi attachée à ses devoirs. Cependant elle rejoignit son fils, et fut charmée de le revoir beau et bien en point. Mais elle ne demeura pas dans le palais parce que, sans qu'on pût s'en expliquer la cause, une personne si accomplie ne plut pas à la princesse. Elle eut donc une maison pour elle seule et la choisit aux environs de la grande mosquée où, bientôt, elle conquit la réputation la mieux méritée de dévote hors ligne et très au courant de ce qui se passait dans le quartier. Elle n'a jamais souffert, il faut le dire à sa gloire, qu'un tort du prochain restât ignoré; et, sous le rapport de la publicité la plus étendue donnée à tous les faits et gestes de ses voisins et voisines, elle resta une trompette incomparable.

Au bout de deux ans, la princesse, non moins pieuse que Bibi-Djânèm, se sentit le désir de faire le saint pèlerinage de la Mecque, et, en ayant pris la résolution, elle déclara que l'intègre Gambèr-Aly-Khan serait son mari de voyage. Le mari de voyage est, sans contredit, une des institutions persanes les plus judicieuses. Une femme de qualité, qui va faire une longue route et passer de ville en ville, peut bien sacrifier sa tranquillité et prendre de la peine pour le salut de son âme. Toutefois, elle tient aux convenances et ne saurait supporter l'idée d'entrer directement en relations avec des muletiers, des marchands, des douaniers, ou les autorités des lieux où elle passe. C'est pour ce motif que, lorsqu'elle ne possède pas un mari, elle en prend un pour cette circonstance. Il est bien entendu que l'heureux mortel ne représente rien de plus qu'un majordome plus autorisé. Qui voudrait y voir davantage? Gambèr-Aly-Khan était un homme important; bref, il partit avec les Délices du Pouvoir et celle-ci, arrivée à Bagdad, fut si satisfaite de sa probité et de sa façon de tenir les comptes, qu'elle l'épousa pour tout de bon, et il est charitable de penser qu'elle n'eut jamais sujet de s'en repentir. C'est ce qu'affirmait, du reste, Bibi-Djânèm.

L'histoire finit ici: elle a souvent été racontée avec des variantes par l'admirable et profond astrologue dont il a été question au commencement. Il la citait comme une preuve sans réplique de la solidité de son art. N'avait-il pas prédit, au jour de la naissance de Gambèr-Aly, que ce nourrisson serait premier ministre? Il ne l'est pas encore, sans doute; mais pourquoi ne le deviendrait-il pas?

Je m'appelle Ghoulam-Hussein. Mais comme c'était le nom de mon grand-père, et que, naturellement, mes parents, en parlant de lui, disaient toujours «Aga», c'est-à-dire monseigneur, on m'appelait seulement Aga, par respect pour le chef de la famille, dont le nom ne saurait se prononcer légèrement; et c'est ainsi que je me nomme, comme les innombrables compatriotes que j'ai dans le monde et qui répondent à ce nom d'Aga, par le même motif que leurs grands-pères se nommaient comme eux Aly, Hassan, Mohammed ou tout autre chose. Ainsi je suis Aga. Avec le temps et quand la fortune m'a souri, c'est-à-dire quand j'ai eu un habit un peu propre et quelques shahys dans ma poche, j'ai trouvé convenable de me donner le titre de «Beg». Aga-Beg ne fait pas mal. Malheureusement, j'ai été d'ordinaire si peu chanceux, que mon titre de Beg a dispara en maintes circonstances devant la triste physionomie de mon équipage. Dans ce cas-là, je suis devenu Baba-Aga, l'oncle Aga. J'en ai pris mon parti. Depuis que des circonstances dans lesquelles, je l'avoue, ma volonté n'est entrée pour rien, m'ont permis de visiter, dans la sainte ville de Meshhed, le tombeau des Imams, et de manger la soupe de la mosquée le plus souvent que j'ai pu, il m'a paru au moins naturel de me décorer du titre de Meshhedy, pèlerin de Meshhed. Cela donne un air d'homme religieux, grave et posé. J'ai ainsi le bonheur de me voir généralement connu, tantôt sous le nom de Baba-Meshhedy-Aga, ou sous celui que je préfère de Meshhedy-Aga-Beg. Mais Dieu dispose de tout ainsi qu'il lui plaît!

Je suis né dans un petit village du Khamsèh, province qui confine à l'Azerbeydjân. Mon village est situé au pied des montagnes, dans une charmante petite vallée, avec beaucoup de ruisseaux murmurants, qui courent à travers les grandes herbes en gazouillant de joie, et sautant sur les pierres polies. Leurs rives sont comme encombrées de saules épais dont le feuillage est si vert et si vivant, que c'est un plaisir de le regarder, et les oiseaux y nichent en foule et y font un remue-ménage qui jette la joie dans le cœur. Il n'y a rien de plus agréable au inonde que de s'asseoir sous ces abris frais en fumant un bon kaliân plein de vapeurs odorantes. On cultivait chez nous beaucoup de blé; nous avions aussi des rizières et du coton nain, dont les tiges délicates étaient soigneusement abritées contre les chaleurs de l'été par des ricins plantés en quinconce; leurs larges feuilles faisaient parasol au-dessus des flocons blancs de leurs camarades. Un moustofy, conseiller d'État de Téhéran, homme riche et considéré nommé Abdoulhamyd-Khan, touchait la rente du village. Il nous protégeait avec soin, de sorte que nous n'avions rien à craindre ni du gouverneur du Khamsèh, ni de personne. Nous étions parfaitement heureux.

Pour moi, j'avoue que le travail des champs ne m'agréait cas, et je préférais infiniment savourer les raisins, les pastèques, les melons et les abricots, à m'occuper de leur culture. Aussi, j'avais à peine quinze ans que j'avais embrassé une profession qui me plaisait beaucoup plus que la paysannerie. Je m'étais fait chasseur. J'abattais les perdrix, les gélinottes, les francolins, j'allais chercher les gazelles et les chevreuils dans la montagne; je tuais par-ci par-là un lièvre, mais j'y tenais peu, attendu que cet animal ayant la mauvaise habitude de se nourrir de cadavres, personne n'aime à en manger, et comme il est difficile de le vendre, tirer sur lui c'est de la poudre perdue. Peu à peu, j'étendis mes courses fort loin en descendant au milieu des forêts du Ghylàn; j'appris des habiles tireurs de ce pays à ne jamais manquer mon coup, ce qui me donna comme à eux la confiance d'aller à l'affût du tigre et de la panthère. Ce sont de bons animaux et leurs peaux se vendent bien. J'aurais donc été un homme extrêmement content de son sort, m'amusant de mon métier et gagnant assez d'argent, ce que, naturellement, je ne disais ni à mon père ni à ma mère, si, tout à coup, je n'étais devenu amoureux, ce qui gâta tout. Dieu est le maître!

J'avais une petite cousine âgée de quatorze ans qui s'appelait Leïla. J'aimais beaucoup à la rencontrer et je la rencontrais fort souvent. Comme nous avions à nous dire une foule de choses et que nous n'aimions pas à être interrompus, nous avions fait choix d'une retraite précieuse sous les saules qui bordaient le ruisseau principal, à l'endroit le plus épais, et nous restions là pendant des heures sans nous apercevoir de la longueur du temps. D'abord, j'étais très heureux, mais je pensais tant et tant à Leïla, que, lorsque je ne la voyais pas, je me sentais de l'impatience et de l'inquiétude, et je courais de côté et d'autre pour la trouver. C'est ainsi que je découvris un secret qui me précipita dans un abîme de chagrin; je m'aperçus que je n'étais pas le seul à qui elle donnait des rendez-vous.

Elle était si candide, si gentille, si bonne, si tendre, que je ne la soupçonnai pas un seul instant d'infidélité. Cette pensée m'aurait fait mourir. Pourtant je fus bien fâché de trouver que d'autres pouvaient l'occuper, l'amuser, au moins la distraire, et, après m'être beaucoup demandé si je devais lui confier mon chagrin, ce qui m'humiliait, et être convenu qu'il ne fallait pas me plaindre, je lui dis tout.

—Vois-tu, fille de mon oncle, m'écriai-je un jour en pleurant à chaudes larmes, ma vie s'en va et dans quelques jours on me portera au cimetière! Tu causes avec Hassan, tu parles avec Kérym, tu ris avec Suleyman et je suis à peu près sûr que tu as donné une tape à Abdoullah! Je sais bien qu'il n'y a pas de mal et qu'ils sont tous tes cousins comme moi et que tu es incapable d'oublier les serments que tu m'as faits de n'aimer que moi seul et que tu ne veux pas me faire de la peine! Mais avec tout cela, je souffre, j'expire, je meurs, je suis mort, on m'a enterré, tu ne me verras plus! O Leïla, mon amie, mon cœur, mon trésor, prends pitié de ton esclave, il est extrêmement malheureux!

Et en prononçant ces mots, je redoublai mes pleurs, j'éclatai en cris, je jetai mon bonnet, je me donnai des coups de poing sur la tête et je me roulai par terre.

Leïla se montra fort émue à l'aspect de mon désespoir. Elle se précipita à mon cou, m'embrassa sur les yeux et me répondit:

—Pardonne-moi, ma lumière, j'ai eu tort, mais je te jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, par Aly, par les Imams, par le Prophète, par Dieu, par ta tête, que je ne recommencerai plus, et la preuve que je tiendrai parole, c'est que tu vas tout de suite me demander en mariage à mon père! Je ne veux pas d'autre maître que toi et je serai à toi, tous les jours de ma vie!

Et elle recommença à m'embrasser plus fort qu'auparavant. Moi, je devins fort inquiet et soucieux. Je l'aimais bien sans doute, mais je ne lui avais jamais dit que j'eusse de l'argent, parce que j'avais peur qu'elle ne voulût l'avoir et ne réussît à me le prendre. La demander en mariage à mon oncle, c'était inévitablement être obligé d'avouer à mon père, à ma mère, à toute la parenté aussi bien qu'à elle l'existence de mon petit trésor. Alors que deviendrais-je? J'étais un homme ruiné, perdu, assassiné! D'autre part, j'avais une envie extrême d'épouser Leïla, ce qui me comblerait des bonheurs les plus grands que l'on puisse imaginer dans ce monde et dans l'autre. En outre, je n'aurais plus rien à craindre des empressements de Hassan, de Kérym, de Suleyman et d'Abdoullah, qui me faisaient cuire à petit feu. Pourtant je n'avais pas encore envie de donner mon argent, et je me vis dans une perplexité si grande que mes sanglots redoublèrent, et je serrai Leïla dans mes bras en proie à une angoisse inexprimable.

Elle crut que c'était elle seule qui était cause de ces transports et elle me dit:

—Mon Ame, pourquoi as-tu tant de chagrin au moment où tu sais que tu vas me posséder?

Sa voix m'arriva si douce au fond du cœur, lorsqu'elle prononça ces paroles, que je commençai à perdre la tête et je répliquai:

—C'est que je suis si pauvre, que je dois même l'habit que je porte! Je jure sur ta tête que je n'ai pas été en état de le payer, bien qu'il ne vaille pas à coup sur cinq sahabgrâns! Comment donc pourrai-je payer à mon oncle la dot qu'il réclamera de moi? S'il voulait se contenter d'une promesse!... Crois-tu que ce serait impossible?

—Oh! Impossible! Tout à fait impossible! répliqua Leïla en secouant la tête. Comment veux-tu que mon père donne pour rien une fille aussi jolie que moi? Il faut être raisonnable.

En disant cela, elle se mit à regarder l'eau et à cueillir d'une main distraite quelques menues fleurettes qui couraient dans les herbes, le long de la rive; en même temps, elle faisait une petite moue si gentille que je me sentis hors de moi. Cependant, je répondis avec sagesse:

—C'est un bien grand malheur! Hélas! je ne possède rien au monde!

—Bien vrai? dit-elle, et elle me jeta les bras autour du cou, me regardant d'un tel air en penchant sa tête de côté que, sans savoir comment et perdant tout à fait l'esprit, je murmurai:

—J'ai trente tomans en or, enterrés à deux pas d'ici.

Et je lui montrai du doigt le tronc d'arbre au pied duquel j'avais enfoui mon trésor.

Elle se mit à rire, pendant qu'une sueur froide me coulait du front.

—Menteur! s'écria-t-elle en me donnant un baiser sur les yeux: comme tu m'aimes peu! Ce n'est qu'à force de prières que je t'arrache la vérité! Maintenant va trouver mon père et demande-moi à lui. Tu lui en promettras sept, et tu lui en donneras cinq, en lui jurant que tu lui apporteras les deux autres plus tard. Il ne les verra jamais. Pour moi, je saurai bien lui en arracher deux que je te rapporterai et, de cette façon-là, je ne t'aurai coûté que trois tomans. Est-ce que tu ne vois pas combien je t'aime?

Je fus ravi de cette conclusion et m'empressai d'aller trouver mon oncle. Après deux jours de débats qui furent mêlés de bien des supplications, des serments et des larmes de ma part, je finis par réussir et j'épousai ma bien-aimée Leïla. Elle était si charmante, elle avait un art si accompli de faire sa volonté (plus tard je sus comment elle s'y prenait et d'où venait ce pouvoir si irrésistible), que, lorsque quelques jours après la noce Leïla m'eut persuadé d'aller m'établir avec elle à Zendjân, capitale de la province, elle trouva moyen de se faire donner encore un âne superbe par son père et, de plus, elle lui emporta un beau tapis, sans lui en demander la permission. La vérité est que c'est la perle des femmes.

Nous étions à peine installés dans notre nouvelle demeure, où, grâce aux vingt-cinq tomans qui me restaient, nous commençâmes à mener joyeuse vie parce que Leïla voulait s'amuser et que j'y étais moi-même fort consentant, nous vîmes arriva Kérym, un de ses cousins dont j'avais été si jaloux. Dans le premier moment, j'eus quelques velléités de l'être encore; mais ma femme se moqua de moi si bien qu'elle me fit rire moi-même et, d'ailleurs, Kérym était si bon garçon! Je me pris pour lui d'une amitié extrême, et, à vrai dire, il le méritait, car je n'ai jamais vu un rieur si déterminé; il avait toujours à nous raconter des histoires qui me faisaient pâmer. Nous passions une bonne partie des nuits à boire du raky ensemble, et il avait fini, sur ma prière, par demeurer dans la maison.

Les choses allèrent ainsi très bien pendant trois mois. Puis je devins de mauvaise humeur. Il y avait des choses qui me déplaisaient. Quoi? je ne saurais le dire; mais Leïla m'ennuyait et je me pris à chercher pourquoi je m'étais si fort monté la tête pour elle. J'en découvris un jour la raison en raccommodant mon bonnet qui s'était décousu dans la doublure. Là je trouvai avec étonnement un petit paquet composé de fil de soie, de laine et de coton, de plusieurs couleurs, auxquels était mêlée une mèche de cheveux, précisément de la couleur de ceux de ma femme, et il ne me fut pas difficile de reconnaître le talisman qui me tenait ensorcelé. Je me hâtai d'enlever ces objets funestes et quand je remis mon bonnet sur ma tête, mes pensées avaient pris un tout autre cours; je ne me souciais pas plus de Leïla que de la première venue. En revanche, je regrettais amèrement mes trente tomans dont il ne me restait guère, et cela me rendit songeur et morose. Leïla s'en aperçut. Elle me fit des agaceries auxquelles je restai parfaitement insensible, comme cela devait être, puisque ses sortilèges n'agissaient plus sur moi; alors, elle se fâcha, Kérym s'en mêla, il s'en suivit une dispute. Je ne sais pas trop ce que je dis ni ce que mon cousin me répondit, mais, tirant mon gâma, je voulus lui en donner un bon coup à travers le corps. Il me prévint, et du sien qu'il avait levé, il me fit une entaille à la tête d'où le sang commença à couler abondamment. Aux cris affreux de Leïla, les voisins accoururent et avec eux, la police, de sorte que l'on mettait déjà la main sur le malheureux Kérym pour le conduire en prison, quand je m'écriai:

—En Dieu! pour Dieu! et par Dieu! ne le touchez pas! C'est mon cousin, c'est le fils de ma tante! C'est mon ami et la lumière de mes yeux! mon sang lui est permis!

J'aimais beaucoup Kérym et infiniment plus que Leïla, et j'aurais été désolé qu'il lui arrivât malheur pour une méchante histoire, que nous étions bien libres, je pense, de débrouiller ensemble. Je parlais avec tant d'éloquence que, bien que le sang me ruisselât sur la figure, tout le monde finit par se calmer: on nous laissa seuls, Kérym banda ma blessure, ainsi que Leïla, nous nous embrassâmes tous les trois, je me couchai et je m'endormis.

Le lendemain, je fus mandé par le ketkhoda ou magistrat du quartier qui m'apprit que j'avais été enregistré parmi les hommes destinés à être soldats. J'aurais bien dû m'y attendre ou à quelque chose de semblable. Personne ne me connaissait à Zendjân où j'étais étranger; je n'y avais pas de protecteur. Comment ne serais-je pas tombé tout des premiers dans un trou pareil où chacun, naturellement, s'était empressé de me pousser, afin de s'exempter soi ou les siens? Je voulus crier et faire des représentations; mais, sans s'émouvoir autrement, le ketkhoda me fit attacher au fèlekeh. On me jeta sur le dos; deux ferrashs, prenant les bouts du bâton me soutinrent les pieds en l'air, deux exécuteurs brandirent, d'un air féroce, chacun une poignée de verges et ils administrèrent au bâton auquel j'étais attaché une volée de flagellations, parce que je leur avais, en tombant, glissé à chacun un sahabgrân dans la paume de la main.

Il n'en est pas moins vrai que je comprenais désormais fort bien à quoi je devais m'attendre, si j'essayais de faire plus longtemps opposition à mon sort. Puis, je réfléchis que je n'avais pas le sou, que je ne savais à quel saint me vouer; qu'il était peut-être ennuyeux de tourner à droite et à gauche et de faire ces mouvements ridicules qu'on force les fantassins à exécuter, mais que, en somme, il y avait peut-être aussi, dans ce métier, des consolations et des revenants-bons que je ne connaissais pas encore. Enfin, par-dessus tout, je réfléchis que je ne pouvais pas échapper à mon destin, et que, mon destin étant d'être soldat, il fallait s'y résigner et faire bonne! mine.

Quand Leïla apprit ce qui m'arrivait, elle poussa des cris affreux, se donna des coups de poing dans le visage et dans la poitrine, et s'arracha quelque chose de la tête. Je la consolai de mon mieux et Kérym ne s'y épargna pas. Elle finit par se laisser persuader, et, la voyant dans une disposition plus calme, je lui tins le discours que voici:

—Lumière de mes yeux, tous les Prophètes, les Imams, les Saints, les Anges et Dieu lui-même me sont témoins que je ne peux vivre qu'auprès de toi, et, si je ne t'avais pas, je jure sur ta tête que je serais comme si j'étais mort et bien pis! Dans ce triste état, je ne me suis occupé que de ton bonheur, et puisqu'il faut que je m'en aille, que vas-tu devenir? Le plus sage est que tu reprennes ta liberté et puisses trouver un mari moins infortuné que moi!

—Cher Aga, me répondit-elle en m'embrassant, ce que tu éprouves d'amour infini pour moi, je l'ai de même dans mon cœur pour ce cher et adoré mari, qui est le mien, et comme, par un effet naturel de ce que les femmes sont bien plus dévouées que les hommes à ce qu'elles chérissent, je suis encore beaucoup plus disposée, que tu ne peux l'être, à me sacrifier; je pense donc, quoi qu'il m'en coûte, que je ferai mieux de te rendre ta liberté. Quant à moi, mon sort est fixé: je demeurerai ici, à pleurer, jusqu'à ce qu'il ne demeure plus une seule larme dans mon pauvre corps, et alors j'expirerai!

A ces tristes paroles, Leïla, Kérym et moi, nous commençâmes à gémir de compagnie. On aurait pu nous voir, tous les trois, assis sur le tapis, en face les uns des autres, avec un baggaly de raky, en verre bleu, entre nous et nos trois tasses, et balançant nos têtes et poussant des cris lamentables, entrecoupés d'exclamations:

—Ya Aly! Ya Hassan! Ya Houssein! ô mes yeux! ô ma vie! Je suis mort!

Puis nous nous embrassions, et nous recommencions de plus belle à sangloter. La vérité est que Leïla et moi nous nous adorions, et jamais le Dieu tout-puissant n'a créé et ne saura créer une femme plus attachée et plus fidèle. Ah! oui! ah! oui! C'est bien vrai, et je ne peux m'empêcher de pleurer encore quand j'y songe!

Le lendemain, au matin, ma chère épouse et moi, nous nous rendîmes de bonne heure chez le moulla et nous fîmes dresser l'acte de divorce, puis elle rentra chez elle, après m'avoir l'ait les plus tendres adieux. Quant à moi, je me rendis tout droit au bazar, dans la boutique d'un Arménien, vendeur de raky, où j'étais sûr de rencontrer Kérym. J'avais depuis trois jours une idée qui, au milieu de mes chagrins, ne laissait pas que de me préoccuper fortement.

—Kérym, lui dis-je, j'ai l'intention de me présenter aujourd'hui devant mon sultan, c'est-à-dire mon capitaine. On m'a dit que c'était un homme pointilleux et qui se pique de délicatesse. Si je vais lui faire ma révérence dans cet habit troué et taché que je porte, il me recevra fort mal et ce fâcheux début pourra influer malheureusement sur mon avenir militaire. Je te prie donc de me prêter ton koulydjèh neuf pour cette occasion importante.

—Mon pauvre Aga, me répondit Kérym, je ne poux absolument pas t'accorder ce que tu souhaites. J'ai une grande affaire aujourd'hui; je me marie, et il faut absolument, pour ma considération aux yeux de mes amis, que je sois habillé de neuf. En outre, je tiens extrêmement à mon koulydjèh; il est de drap jaune foulé d'Hamadan, bordé d'un joli galon en soie de Kandahar; c'est l'œuvre de Baba-Taher, le tailleur qui travaille pour les plus grands seigneurs de la province, et il m'a assuré lui-même qu'il n'a jamais confectionné quelque chose d'aussi parfait. Je suis donc décidé, après la cérémonie de mes noces, à mettre mon koulydjèh en gage, parce que, n'ayant pas d'argent aujourd'hui, j'aurai beaucoup de dettes demain, et, d'après cela, tu conçois que je ne saurais, même pour te faire plaisir, me priver de mon unique ressource.

—Alors, répliquai-je, en m'abandonnant au plus profond désespoir (car, vraiment, ce koulydjèh me ravissait, et je ne pensais qu'à cela), je suis un homme perdu, ruiné, abandonné de l'univers entier et sans personne qui prenne le moindre souci de mes peines.

Ces paroles cruelles émurent mon ami. Il commença à me raisonner; il me dit tout ce qu'il put imaginer de consolant, continua à s'excuser sur son mariage, sur sa pauvreté notoire, sur mille autres choses encore, et, enfin, me voyant si désolé, il s'attendrit et me jeta ces paroles consolantes:

—Si j'étais sûr que tu me rendrais mon koulydjèh dans une heure!

—Par quoi veux-tu que je te le jure? répondis-je avec feu.

—Tu me le rendras?

—De suite! Avant une heure! Le temps de me montrer et de revenir! Par ta tête! Par mes yeux! Par la vie de Leïla! Par mon salut! Puissé-je être brûlé comme un chien maudit pendant toute l'éternité, si tu n'as pas ton habit avant même de l'avoir désiré!

—Alors, viens.

Il me mena dans sa chambre, et je vis le magnifique vêtement. Il était jaune! Il était superbe! J'étais ravi; je l'endossai vivement. Kérym s'écria que c'était un habit comme on n'en voyait pas, que le tailleur était un homme admirable, et que, certainement, il le paierait quelque jour par reconnaissance.

—Mais, ajouta-t-il, il n'est pas possible, sans déshonneur, de porter un tel habit avec des pantalons déchirés de toile bleue. Tiens! voilà mes shalvars neufs en soie rouge.

Je les passai rapidement. J'avais l'air d'un prince, et je me précipitai hors de la maison. Je me promenai pendant deux heures dans tous les bazars. Les femmes me regardaient. J'étais au comble du bonheur. Je rencontrai alors deux garçons, engagés, comme moi, dans le régiment. Nous allâmes ensemble nous rafraîchir chez un Juif. Ils partaient le soir même pour Téhéran et rejoignaient le corps. Je me décidai à m'en aller avec eux, et, ayant emprunté de l'un d'eux quelques vêtements, de l'autre le reste, je pliai avec soin mon magnifique costume, et, pendant que le Juif avait le dos tourné, nous gagnâmes la porte, puis la rue, puis la sortie de la ville, et, en riant à gorge déployée de toutes sortes de folies que nous disions, nous entrâmes dans le désert et nous marchâmes la moitié de la nuit.

Notre voyage fut très gai, très heureux, et je commençai à trouver que la vie de soldat me convenait parfaitement. Un de mes deux compagnons, Roustem-Beg, était vékyl, sergent d'une compagnie. Il me proposa d'entrer sous ses ordres et j'acceptai avec empressement.

—Vois-tu, frère, me dit-il, les imbéciles s'imaginent que c'est fort malheureux d'être soldat. Ne tombe pas dans cette erreur. Il n'y a de malheureux en ce monde que les nigauds. Tu n'en es pas, ni moi non plus, ni non plus Khourshyd, que voilà. Sais-tu un métier?

—Je suis chasseur.

—A Téhéran, ce n'est pas une ressource. Fais-toi maçon; il est forgeron, notre ami Khourshyd; moi, je suis cardeur de laine. Tu me donneras un quart de ta solde; le sultan aura la moitié, en sa qualité de capitaine: tu feras de temps en temps un petit cadeau au nayb ou lieutenant, qui n'est pas trop fin, mais non plus pas méchant; le colonel, naturellement, prend le reste, et tu vivras comme un roi avec ce que tu gagneras.

—Les maçons gagnent donc beaucoup à Téhéran?

—Ils gagnent quelque chose. Mais il y a, en outre, une foule de moyens de se rendre la vie agréable et je te les enseignerai.

Il m'en enseigna un en route et ce fut bien amusant. Comme il avait sur lui sa commission de vékyl, nous nous présentâmes dans un village en qualité de collecteurs des impôts. Les paysans furent complètement nos dupes, et, après beaucoup de pourparlers, nous firent un petit présent pour que nous consentissions à ne pas lever les tailles et à leur donner un sursis de quinze jours; ce que nous accordâmes volontiers, et nous partîmes couverts de bénédictions. Après quelques autres plaisanteries du même genre, qui, toutes, tournèrent à notre profit, à notre amusement et à notre gloire, nous fîmes enfin notre entrée dans la capitale, par la porte de Shimiran, et nous allâmes, un beau matin, nous présenter à notre serheng, le colonel Mehdy-Khan.

Nous saluâmes profondément ce grand personnage, au moment où il traversait la cour de sa maison. Le vékyl, qui le connaissait déjà, nous présenta, Khourshyd et moi, et fit, en fort bons termes, l'éloge de notre bravoure, de notre soumission et de notre dévouement à notre chef. Le colonel parut enchanté de nous et nous envoya aux casernes avec quelques bonnes paroles. Je me trouvai dès lors incorporé dans le 2erégiment du Khamsèh.

Il faut avouer, pourtant, que certains côtés de l'existence militaire ne sont pas gais du tout. Ce n'est rien que de perdre sa solde, et, au fond, puisque les vizirs mangent les généraux, j'avoue qu'il me paraît naturel que ceux-ci mangent les colonels, qui, à leur tour, vivent des majors, ceux-ci des capitaines et les capitaines de leurs lieutenants et des soldats. C'est à ces derniers à s'ingénier pour trouver ailleurs de quoi vivre, et, grâce à Dieu, personne ne le leur défend. Mais le mal, c'est qu'il y a des instructeurs européens, et tout le monde sait qu'il n'est rien de brutal et d'inepte comme l'un ou l'autre de ces Férynghys. Ils ont toujours à la bouche les mots d'honnêteté, de probité et prétendent vouloir que la paye du soldat soit régulièrement acquittée. Cela, en soi, ne serait pas mauvais; mais, en revanche, ils voudraient faire de nous des bêtes de somme, ce qui serait détestable et, franchement, s'ils devaient réussir dans leurs projets, nous serions tellement à plaindre que la vie ne vaudrait plus rien. Ils voudraient, par exemple, nous forcer à demeurer effectivement dans les casernes, à y coucher chaque nuit, à rentrer et à sortir précisément aux heures que leurs montres leur indiquent. De sorte que l'on deviendrait absolument comme des machines, et on n'aurait plus même la faculté de respirer qu'en mesure: ce que Dieu n'a pas voulu. Ensuite, ils nous feraient tous, sans distinction, venir sur la plaine au soleil l'été, à la pluie l'hiver, pour quoi faire? Pour lever et baisser les jambes, agiter les bras, tourner la tête à droite ou à gauche. Vallah! Billah! Tallah! Il n'y a pas un d'entre eux qui soit capable d'expliquer à quoi ces absurdités peuvent servir! J'avoue, quant à moi, que, lorsque je vois passer quelqu'un de ces gens-là, je me range, parce qu'on ne sait jamais quel accès de frénésie va les saisir. Heureusement le ciel, en les créant très brutaux, les a faits au moins aussi bêtes, de sorte que, généralement, on leur peut persuader tout ce qu'on veut. Gloire à Dieu, qui a donné ce moyen de défense aux Musulmans!

Pour moi, j'ai vu tout de suite ce que c'étaient que les instructeurs européens et je m'en suis tenu le plus loin possible; comme le vékyl, mon ami, avait eu soin de me recommander au sultan, je n'allais jamais à ce qu'on appelle l'exercice, et mon existence était fort supportable. Notre régiment était venu remplacer celui de Souleymanyèh, qu'on avait envoyé à Shyraz; de sorte que j'appartenais à un détachement occupant un des postes dans le bazar. Ces chiens d'Européens, que Dieu maudisse! prétendaient que, tous les jours, on devait relever les postes et renvoyer les hommes à la caserne. Ils ne savent qu'inventer pour tourmenter le pauvre soldat. Heureusement, le colonel ne se souciait pas d'être ennuyé et dérangé constamment, de sorte qu'une fois dans un corps de garde, on s'y établit, on y prend ses aises et on s'y loge, non pas pour vingt-quatre heures, mais pour deux ou trois ans, quelquefois, enfin, pour le temps que le régiment tient garnison dans la ville.

Notre poste était assez agréable. Il tenait le coin de deux avenues du bazar. C'était un bâtiment composé d'une chambre pour le nayb et d'une vaste salle pour les soldats. Il n'y avait pas de fenêtres, mais seulement une porte qui donnait sur une galerie en bois, longeant la rue, et le tout était élevé de terre de trois pieds. Aux environs de notre édifice beaucoup de boutiques nous présentaient leurs séductions. D'abord, c'était un marchand de fruits, qui avait ses raisins, ses melons et ses pastèques étalés en pyramides ou dessinant des festons au-dessus de la tête des chalands. Dans un coin de l'établi, se carrait une caisse de figues sèches, dont le digne marchand nous permettait toujours de prendre quelque chose, lorsque, le soir, nous allions causer avec lui de toutes sortes de sujets intéressants. Un peu plus loin logeait un boucher, qui nous vendait du mouton excellent; mais, pour un quartier qu'on lui en payait, je crois bien qu'il y en avait quatre dont la disparition restait pour lui un mystère insondable. Il nous racontait chaque jour avec désespoir les détournements dont il était victime, et, comme nous lui amenions de temps en temps un voleur qui reconnaissait la fraude, restituait l'objet volé, se faisait pardonner, il n'eut jamais l'injustice de nous soupçonner. Je me rappelle encore avec attendrissement un rôtisseur dont les fourneaux exhalaient des parfums dignes du paradis. Il savait une manière de préparer des kébabs, qui était absolument inimitable. Chaque morceau de viande était grillé si à point et si bien saturé des sucs de la feuille de laurier et du thym, que l'on croyait avoir dans la bouche tout le bonheur céleste. Mais, un des grands attraits de notre voisinage, c'était surtout le conteur d'histoires établi dans la cour d'une maison en ruines; il récitait chaque jour, devant un auditoire pénétré d'admiration et haletant de curiosité, des histoires de fées, de génies, de princes, de princesses, de héros terribles, le tout entremêlé de pièces de vers tellement doux à entendre que l'on en sortait à moitié fou. J'ai passé là bien des heures qui m'ont causé des délices que je ne saurais exprimer.

En somme, il est parfaitement vrai que c'est une vie charmante que celle du corps de garde. Notre nayb, un beau garçon, ne paraissait jamais. Non seulement il abandonnait sa solde entière à ses supérieurs, mais il leur faisait encore de jolis cadeaux, de sorte qu'il lui était permis d'être pishkedmèt, valet de chambre dans une grande maison, ce qui valait mieux que sa lieutenance. Le vékyl, mon ami, partait chaque matin, et je le vois encore dans ses grands pantalons qui avaient été blancs autrefois, sa veste en toile rouge percée aux coudes, son baudrier d'une couleur incertaine, son bonnet défoncé et son grand bâton à la main. Il s'en allait exercer sa profession de cardeur de laine et souvent ne rentrait pas de huit jours. Nous autres, qui ne savions où coucher, nous revenions d'ordinaire au poste entre minuit et deux heures du matin; mais, généralement, à huit ou neuf heures, nous étions tous partis, sauf un ou deux qui, pour une raison quelconque, consentaient à garder la maison. Il est bien connu que des soldats, dans un poste, ne servent absolument qu'à présenter les armes aux grands personnages qui passent. C'est aussi ce que nous faisions très régulièrement. Du plus loin qu'un seigneur à cheval, entouré de domestiques, se montrait dans une des avenues aboutissant à notre corps de garde, tous les boutiquiers nous avertissaient à grands cris. Notre détachement, composé d'une vingtaine d'hommes, n'avait jamais plus de quatre ou cinq représentants qui, naturellement s'occupaient à causer ou à dormir; souvent même, il n'y avait personne. Alors, de toutes les boutiques s'élançaient des auxiliaires qui enlevaient nos fusils des coins où nous les avions jetés, se mettaient en rang dans une superbe ordonnance, un d'entre eux faisait le vékyl, un autre le nayb, et tous présentaient les armes avec la gravité martiale des Européens les plus farouches. Le grand personnage s'inclinait avec bonté et chaque chose était en ordre. Je me rappelle avec plaisir cet excellent corps de garde, ces braves voisins, la vie charmante que j'ai menée alors, et je souhaite fortement, dans mes vieux jours, de retrouver une situation pareille. Inshallah! Inshallah!

Ce n'est pas que je fusse beaucoup plus casanier que mes camarades. Suivant le conseil du vékyl, j'étais devenu maçon et, en effet, je gagnais quelque argent; mais, ce qui me réussissait mieux, c'était d'en prêter. Le magnifique habit de Kérym, que je n'avais pas tardé à vendre à un fripier, m'avait mis en fonds, et je commençai à faire des avances, soit à mes camarades, soit à des connaissances, que je ne tardai pas à voir pulluler autour de moi. Je n'accordais que des prêts très petits et je voulais des remboursements très prompts. Tant de prudence était absolument nécessaire, elle me réussissait assez. Cependant, il m'arrivait aussi d'avoir affaire à des débiteurs dont je ne pouvais rien obtenir; pour contrebalancer ces inconvénients, j'empruntais moi-même et ne rendais pas toujours. De sorte que, en somme, j'estime que je n'ai jamais subi de bien fortes pertes. Entre temps, je prenais soin de me rendre agréable à mes supérieurs; je me présentais quelquefois chez le colonel; je me montrais empressé auprès du major; j'étais, j'ose le dire, l'ami du sultan; le nayb me faisait des confidences; je cultivais constamment la bienveillance du vékyl, à qui je présentais souvent des petits cadeaux; tout cela me permit de ne jamais mettre les pieds à la caserne; on ne m'a pas vu davantage à l'exercice, et j'employais le reste de mon temps, soit à mes affaires, soit à mes plaisirs, sans que personne y ait trouvé à redire. J'avoue que je fréquentais volontiers les cabarets des Arméniens et des Juifs; mais, un jour que je passais devant le collège du Roi, il me prit fantaisie d'entrer, et j'assistai dans le jardin à une leçon du savant Moulla-Aga-Téhérany. J'en fus charmé. A dater de ce jour, je pris du goût pour la métaphysique, et l'on me vit souvent parmi les auditeurs de ce professeur sublime. Il y avait là, du reste, bonne et nombreuse compagnie: des étudiants, des soldats comme moi, des cavaliers nomades, des seigneurs, des bourgeois. Nous discutions sur la nature de l'âme et sur les rapports de Dieu avec l'homme. Il n'y avait rien de plus ravissant. Je commençai alors à fréquenter la société des gens doctes et vertueux. Je me procurai la connaissance de quelques personnages taciturnes qui me communiquèrent certaines doctrines d'une grande portée, et je commençai à comprendre, ce que je n'avais pas fait jusque-là, que tout va de travers dans le monde. Il est incontestable que les empires sont gouvernés par d'horribles coquins, et si on mettait à tous ces gens-là une balle dans la tête, on ne ferait que leur rendre justice; mais, à quoi bon? Ceux qui viendraient après seraient pires. Gloire à Dieu qui a voulu, pour des raisons que nous ne connaissons pas, que la méchanceté et la bêtise conduisent l'univers!

Il m'arrivait aussi assez souvent de penser à ma chère Leïla et à mon bien-aimé Kérym. Alors, je sentais que les larmes me montaient aux yeux, mais ce n'était pas de longue durée. Je retournais à mes débiteurs, à mes créanciers, à mon ouvrage de maçon, à mes cabarets, à mes camarades de compotation, à la philosophie de Moulla-Aga-Téhérany, et je m'abandonnais absolument à la volonté suprême qui a tout arrangé suivant ses vues.

Pendant un an, tout alla de la sorte, c'est-à-dire fort bien. Je suis un vieux soldat et je puis dire que l'on n'a jamais rien vu de mieux ordonné. Un soir, après être resté trois jours absent, je rentrai au corps de garde vers dix heures et je fus extrêmement étonné d'y trouver presque tous mes camarades et le nayb lui-même. Ils étaient assis par terre, en cercle; une lampe bleue les éclairait à peu près et tous fondaient en larmes. Mais celui qui pleurait le plus fort, c'était le nayb.

—Le salut soit sur vous, Excellence! lui dis-je; qu'est-ce qu'il y a donc?

—Le malheur s'est abattu sur le régiment, me répliqua l'officier avec un sanglot. L'auguste gouvernement a résolu d'exterminer la nation turkomane, et nous avons l'ordre de partir demain pour Meshhed!

A cette nouvelle, je sentis mon cœur se serrer et je fis comme les autres: je m'assis et je pleurai.

Les Turkomans sont, comme chacun sait, des gens terribles. Ils font constamment des incursions, qu'ils appellent «tjapaô», dans les provinces de l'Iran Bien Gardé qui avoisinent leurs frontières, et ils enlèvent par centaines les pauvres paysans. Ils vont les vendre aux Ouzbeks de Khiva et de Bokhara. Je trouve naturel que l'auguste gouvernement ait pris la résolution de détruire jusqu'au dernier de ces pillards, mais il était extrêmement pervers d'y envoyer notre régiment. Nous passâmes donc une partie de la nuit à nous désoler; pourtant, comme tout ce désespoir ne nous avançait à rien, nous finîmes par nous mettre à rire, et nous étions de très bonne humeur quand, à l'aube du jour, des hommes du régiment de Damghân vinrent nous remplacer. Nous prîmes nos fusils, et, après une bonne heure employée à faire nos adieux à nos amis du quartier, nous sortîmes de la ville et allâmes rejoindre le reste du régiment, qui était rangé en bataille devant la porte de Dooulèt. J'appris alors que le roi, lui-même, allait nous passer en revue. Il y avait là quatre régiments; chacun devait être d'un millier d'hommes, mais, par le fait, n'en comptait guère plus de trois ou quatre cents. C'était le nôtre, le second du Khamsèh, un régiment d'Ispahan, un autre de Goum et le premier d'Ardébyl; puis deux batteries d'artillerie et à peu près mille cavaliers des Sylsoupours, des Kakevends et des Alavends. Le coup d'œil était magnifique. Nos uniformes rouges et blancs faisaient un effet superbe à côté des habits blancs et bleus des autres corps; nos officiers avaient des pantalons étroits avec des bandes d'or et des koulydjèhs orange, ou bleu de ciel ou roses; puis arrivèrent successivement le myrpendj, général de division, avec sa suite; l'Emyr Touman, qui commande deux fois plus de monde, avec une grosse troupe de cavaliers; le Sypèh-Salar, encore plus entouré, et, enfin, le Roi des Rois lui-même, les ministres, toutes les colonnes de l'Empire, une foule de serviteurs; c'était magnifique. Les tambours roulaient avec un tapage épouvantable; la musique européenne jouait en mesure, pendant que les hommes, pourvus de leurs instruments extraordinaires, se dandinaient sur place afin de ne pas manquer d'ensemble, les flûtes et les tambourins de l'artillerie à chameaux sifflaient et ronflaient; la foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui nous entouraient de toutes parts était ivre de joie, et nous partagions, avec orgueil, la satisfaction générale.

Tout à coup, le Roi s'étant placé avec les grands seigneurs sur une éminence, on donna l'ordre de faire courir de côté et d'autre les officiers de tamasha. Il est assez curieux que les Européens dont les langages sont aussi absurdes que l'esprit, aient eu l'avantage de nous emprunter ce mot qui rend parfaitement la chose. Seulement dans leur impuissance de bien prononcer, ces imbéciles disent «État-Major». «Tamasha», comme on sait, c'est tout ce qui sert à faire un beau spectacle et c'est la seule chose utile que j'aie jamais remarquée dans la tactique européenne. Mais il faut avouer que c'est charmant. De très jolis jeunes gens, habillés le mieux possible, montés sur de beaux chevaux, se mettent à courir ventre à terre, de tous les côtés; ils vont, ils viennent, ils retournent; c'est ravissant à voir; il ne leur est pas permis d'aller au pas, ce qui détruirait le plaisir, c'est une très jolie invention, Dieu en soit loué!

Quand le Roi se fut amusé quelque temps à considérer ce tamasha, on voulut lui montrer comment on allait traiter les Turkomans, et pour cela on avait préparé une mine que l'on fit sauter. Seulement, on ne se donna pas le temps d'attendre que les soldats, aux environs, fussent avertis de se retirer, de sorte qu'on en tua trois ou quatre; sauf cet accident, tout alla très bien et on s'amusa beaucoup. Ensuite, on fit partir trois ballons, ce qui excita de grands applaudissements et enfin, infanterie, cavalerie, artillerie défilèrent devant le Roi, et le soir, on reçut l'ordre de se mettre en marche immédiatement, ce que l'on fit deux jours après.

La première semaine de notre voyage se passa bien. Le régiment s'avançait en longeant le pied des montagnes, et suivant la direction du nord-est. Nous devions trouver notre général, notre colonel, le major, la plus grande partie des capitaines, après deux mois de route, à Meshhed ou ailleurs. Nous étions tous simples soldats, avec trois ou quatre sultans, les naybs et nos vékyls. On marchait de bon courage. Chaque jour, vers deux heures du matin, on se mettait en route, on arrivait vers midi à un endroit quelconque où il y avait de l'eau, et on s'installait. La colonne s'avançait par petits groupes, chacun s'unissant à ses amis, suivant sa convenance. Si l'on était fatigué, on s'arrêtait en route et on dormait son comptant, puis on rejoignait. Nous avions avec nous, suivant l'usage de tous les régiments, une grande file d'ânes portant nos bagages, les provisions de ceux qui en avaient, et nos fusils, avec nos gibernes, car vous pouvez bien penser que personne n'était si sot que de s'embarrasser de ses armes pendant le chemin; à quoi bon? Quelques officiers possédaient à eux seuls dix ou douze ânes, mais deux soldats de notre compagnie en possédaient une vingtaine qu'ils avaient achetés à Téhéran au moment du départ et je m'étais associé à eux, car ils avaient eu là une bonne idée.

Ces vingt ânes étaient chargés de riz et de beurre. Quand on arrivait au menzil, c'est-à-dire à la station, nous déballions notre riz, notre beurre, et même du tombéky et nous vendions à un prix assez élevé. Mais on achetait, et notre spéculation était fort heureuse, car il fallait bien avoir recours à nous, sans quoi on se fût trouvé dès les premiers jours dans une grande pénurie. Chacun sait que, dans les grandes vallées de l'Iran, celles précisément que traversent les routes, il y a fort peu de villages; les paysans ne sont pas si fous que d'aller s'établir précisément sur le passage des soldats. Ils n'auraient ni trêve ni repos et finiraient par mourir de faim, sans compter les désagréments de toute espèce qui ne manqueraient pas de leur arriver. Ils se mettent donc, au contraire, loin des routes et de façon à ce qu'il ne soit pas toujours facile de parvenir jusqu'à eux. Mais les soldats, non plus, ne sont pas maladroits; en arrivant au menzil, ceux d'entre nous qui connaissaient le pays, nous renseignaient. Les moins fatigués de la marche se mettaient en quête; il s'agissait quelquefois de faire encore trois ou quatre lieues pour aller et autant pour revenir. Mais l'espoir d'augmenter nos provisions nous soutenait. Il fallait surprendre un village. Ce n'était pas toujours facile. Ces paysans, les chiens maudits, ont tant de ruse! Nous avait-on aperçus de loin, tout le monde, hommes, femmes, enfants s'enfuyait, emportant avec soi jusqu'au dernier atome de son bien. Alors nous trouvions les quatre murs de chaque maison, et rien à emporter, et il fallait nous en revenir à l'étape avec notre surcroît de fatigue pour subir les mauvaises plaisanteries de nos camarades. Quand nous étions plus chanceux et que nous mettions la main sur les villageois, par Dieu! le bâton faisait rage, nous tapions comme des sourds et nous revenions avec du blé, du riz, des moutons, des poules. Mais ça n'était pas souvent, il nous arrivait aussi de rencontrer des gens cruels et hargneux qui, plus nombreux que nous, nous recevaient à coups de fusils et alors, il fallait prendre la fuite, trop heureux de revenir sans quelque pire aventure. En ces occasions-là, qui ne possède pas de bonnes jambes, n'est réellement qu'un pauvre diable!


Back to IndexNext