Chapter 9

Mais ce qui occasionnait les plus longs retards, c'était la rencontre d'un pâturage abondant. En ces occasions annoncées avec enthousiasme par les éclaireurs quelques jours à l'avance, on séjournait quelquefois deux semaines, trois semaines sur le même point. Le camp était établi d'une manière particulièrement sérieuse et avec toutes les commodités que chacun pouvait se procurer. Il semblait qu'une éternité devait se passer là. Chacun semblait dire comme les Apôtres dans l'Évangile:

«Il est bon que nous soyons ici; faisons-y donc trois tentes: une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie.»

Les chameaux, les mulets, les chevaux, les ânes se promenaient dans l'herbage plantureux, où ils enfonçaient jusqu'au ventre. Les muletiers étaient charmés de voir leurs bêtes se remettre à vue d'œil de leurs fatigues, au moyen de ce savoureux repas; la vue de la verdure et des fleurs charmait tous les regards, et la ruche bourdonnait de plus belle, chacun allant, venant, causant, remuant, continuant les marchés, les intrigues, les achats et les ventes que, comme on l'a vu, la marche même n'interrompait pas; car une caravane c'est une ville mouvante, et les intérêts et les plaisirs d'une ville ne s'y reposent pas plus que dans les cités sédentaires.

Pendant ces haltes ainsi prolongées, Lucie et Valerio employaient une partie de leur temps à faire des excursions dans la contrée qui les entourait. C'étaient déjà ces riches montagnes du Kurdistan, dont la beauté est plus âpre peut-être que le Taurus, où les gorges sont plus étroites et les escarpements plus abrupts, mais où la nature féconde n'est pas moins généreuse de ses dons. Les deux amants étaient jeunes; ils étaient hardis; ils ne suivaient pas toujours à la lettre les sages avertissements de Kerbelay-Houssein, qui cherchait à les rendre prudents et à les détourner d'excursions trop longues.

—Vous ne savez pas, leur disait-il, qui vous pouvez rencontrer. Les Kurdes, que le ciel les confonde! ne sont pas tous des pillards et des assassins, mais les exceptions sont rares, et il ne faut tenter personne. Je vous engage donc à ne pas vous éloigner du camp, de telle sorte que vous puissiez devenir la proie de quelques rôdeurs.

Une petite aventure donna une sorte de consécration à ces sages paroles. Valerio et Lucie, accompagnés du poète, du Shemsiyèh et de Redjèb-Aly s'étaient mis en route un matin pour aller, à quelque distance, visiter un village dont on leur avait fort vanté la situation pittoresque. Tous étaient fort gais; le poète, un peu moins malade qu'à son ordinaire, prenait des airs avantageux sur son cheval de louage et se comparait à un chevalier des anciens temps; il en avait plus que jamais la plume, l'épée et les éperons; mais, moins que jamais, toute autre chose. Redjèb-Aly chantait à tue-tête une chanson persane, et le Shemsiyèh, toujours replié en lui-même, marchait sans rien dire auprès du cheval de Lucie. Le passage était resserré entre les montagnes et charmant, plein d'habitations rustiques en terre battue, à toits plats, encombré d'arbres fruitiers chargés de pommes, de poires, de prunes et de raisins. Tout à coup on se trouva dans un défilé étroit, circulant avec un ruisseau et dominé par des crêtes hautes, et on entendit retentir une violente fusillade.

Valerio mit brusquement la main sur la bride du cheval de sa femme et l'arrêta court. Le Shemsiyèh, par un mouvement qui lui fit honneur, tira son sabre et se jeta devant Lucie pour la couvrir de son corps; le poète mit l'épée à la main, en invoquant saint Georges et Redjèb se coucha par terre en criant qu'il était mort. L'alerte fut vive; il y avait de quoi. Mais aussitôt on entendit de toutes parts, sur les deux flancs des montagnes:

—N'ayez pas peur! On n'en veut pas à vous! Allez-vous-en! On ne tire pas sur vous!

Et la fusillade fut suspendue un instant; Valerio, profitant de cette trêve fit rebrousser chemin au cheval de Lucie, et la petite troupe partit au galop et ne cessa pas de courir jusqu'à ce qu'elle fût rentrée au camp, où Kerbelay-Houssein apprit en souriant les détails de l'aventure.

—Si vous m'aviez prévenu ce matin, dit-il à Valerio, que vous aviez l'intention d'aller de ce côté, je vous en aurais dissuadé. Je savais que deux tribus du voisinage avaient l'intention de s'y battre; c'est ce dont elles s'occupent, et comme cela ne cause de mal à personne, il n'y a qu'à les laisser se fusiller en repos. Dieu est grand et fait bien ce qu'il fait!

Ainsi conclut le plus sage des muletiers, et, à dater de ce jour, Valerio ne manqua plus de prendre ses conseils sur l'étendue comme sur la direction des promenades qu'il comptait faire avec Lucie.

Un des grands plaisirs de la marche, c'était de se rencontrer aux lieux de campement avec une autre caravane arrivant d'une direction opposée. Naturellement, dans de pareils cas, les chefs respectifs des deux grands corps ambulants se sont assurés à l'avance qu'ils peuvent s'établir l'un près de l'autre sans compromettre leurs moyens de subsister. Alors ce sont deux cités qui s'arrêtent en face l'une de l'autre; deux cités véritables: l'une vient de l'Occident, l'autre est partie de l'Orient; qu'on s'imagine Samarkand et Smyrne se rencontrant au pied des montagnes qui séparent la Médie de la région du Tigre et de l'Euphrate. De ce côté, sous ces tentes, sous ces baraques, sont des Persans de l'Est, des gens du Khorassan, des Afghans, des Turkomans, des Uzbeks, des hommes venus des frontières lointaines de la Chine et même de ces contrées mal connues qui font pénétrer au milieu des provinces du Céleste-Empire les dogmes et les idées de l'Islamisme arabe. De ce côté-ci, au contraire, voilà des Persans de l'Ouest, des Osmanlis, des Arméniens, des Yézidys, des Syriens et des hommes de l'Europe lointaine, comme nous les avons déjà vus et comme nous les suivons, depuis le commencement de cette histoire. Dans les deux villes existent des éléments communs, des Juifs surtout. Ceux-là viennent aussi bien de Damas et d'Alep que de Bokkara et de Manghishlak. Tel d'entre eux voyage pour vendre et acheter, mais tel autre est un mandataire de la communauté de Jérusalem. Il va recueillir et rapporter aux habitants de la cité sainte les aumônes des fidèles. Il pénètre partout pour recueillir sa moisson. Si, cette année, il va à Téhéran, l'année dernière, il était à Calcutta; Khiva recevra sa visite plus tard, et partout il est reçu avec respect par ses coreligionnaires. C'est un homme grave, ferme, dur. Il connaît le monde et sait mieux que personne l'état actuel de l'Univers. Il n'est pas humble comme ses coreligionnaires et ne supporte ni affront ni avanie. Au besoin, il se réclame de la nationalité française, exhibe un passeport de cette nation, qui le désigne comme né à Alger, et réclame avec hauteur la protection des consuls en les menaçant de s'adresser aux journaux, s'ils ne lui font rendre justice. C'est un personnage terrible et que tout le monde redoute.

Il a bien vite fait de réunir dans sa tente les Juifs des deux caravanes, et c'est là qu'on s'apprend mutuellement ce qu'il y a à vendre et à échanger de part et d'autre: les noms des grands marchands, la nature et le poids des denrées qu'ils portent avec eux, enfin les nouvelles grandes et petites.

De pareilles rencontres déterminent généralement un séjour assez long de la part des caravanes lorsque, toutefois, les circonstances de saison, de sécurité, de lieux et d'approvisionnement le permettent. Alors il se produit aussi du mouvement dans les deux populations. Ceux-ci rebroussent chemin vers l'ouest avec les Orientaux; ceux-là, qui étaient venus parmi eux, s'attachent aux gens venus de l'ouest. On a beaucoup agi, intrigué, remué, on se dit adieu, on se sépare.

Mais il existe aussi des caravanes d'un tout autre genre et auxquelles ou n'est jamais pressé de se rallier. Au contraire, on double volontiers une marche pour ne pas rester campé auprès d'elles. Ce sont les caravanes sacrées, dont les mulets, les chameaux, les chevaux portent, au lieu de marchandises, des bières avec leurs morts, que l'on va enterrer dans quelque ville sainte: à Meshèd, à Goum, à Kerbela. Ces caravanes ne sont, d'ailleurs, pas plus tristes que les autres. On y chante, on y rit, et on s'y amuse tout autant. A la vérité, les conducteurs en sont de vertueux tjaoushs avec leurs vastes turbans, des moullas vénérables pourvus de coiffures non moins sérieuses; les versets du Koran sont fréquemment récités; mais on ne peut pas prier toujours, et, dans les intervalles qui sont nombreux et longs, le plus austère directeur ne se refuse pas à entendre, ni à faire un bon conte. Quand on arrive à la station, le turban est mis de côté, et en caleçon et bonnet de nuit, on se met à son aise; on loue Dieu de ce qu'il a créé l'eau-de-vie. Cependant, les fils respectueux, les frères dévoués, ont pris sur le bât du mulet le corps de leur regretté parent; on a mis les caisses funèbres les unes sur les autres, en tas, ou bien encore on les a laissées où elles sont tombées; on les ramassera le lendemain et, si l'on se trompe de coffre, en définitive, chaque défunt aura finalement la même couche funèbre sous la protection et dans le voisinage de l'Imam. Tout irait pour le mieux, si l'odeur qui s'exhale de ces cadavres mal empaquetés n'était pas, en elle-même, désagréable et tenue, assez généralement, pour malsaine; c'est là seulement ce qui fait qu'on évite, quand on peut, les caravanes des morts.

Au contraire, on ne déteste pas la rencontre d'un grand seigneur, s'en allant avec deux ou trois cents cavaliers, chasser, ou rendre au roi ses hommages. C'est une occasion de plaisir. C'est aussi quelquefois un surcroît de sécurité. Deux ou trois cents braves gentilshommes des tribus, armés jusqu'aux dents, ne sont pas d'un petit secours dans les contrées hantées et troublées par les Kurdes Djellalys ou autres, dans les régions du Nord, ou bien par les Bakhthyarys et les Loures dans celle du Sud. Alors, pendant qu'on voyage côte à côte, on échange de grandes politesses et de petits présents qui ne font jamais de peine à ceux qui les reçoivent.

De loin en loin, la caravane allant toujours, arrive enfin dans le voisinage d'une ville réelle et stable. Ces villes sont rares. Quand on est établi sous les murailles d'une de ces cités, alors la population errante redouble d'occupations et de mouvements. Celui-ci réussit à placer ses acquisitions faites à Trébizonde. Il recueille un honnête profit et se forme une nouvelle pacotille. Celui-là quitte le monde d'amis qu'il s'est faits depuis le départ et reste dans la cité, ou bien va s'unir à une autre caravane; il est remplacé par de nouveaux venus. Des connaissances vous quittent et on les serre dans ses bras, on leur fait de tendres adieux; quelques-uns pleurent, d'autres déplorent avec des lamentations sans fin les inconstances de la fortune; mais voilà d'autres personnages qui se présentent; on ne les connaît pas; on parle d'eux, on cherche à les aborder; on veut se lier avec ces inconnus et ils ne demandent pas mieux de leur côté. Les jours se passent, les affaires s'avancent. On se dit: On part demain! Je sais de bonne part que Kerbelay-Houssein a cette intention.—Il l'a dit à Mourad-Bey.—Je le tiens précisément de Nourreddin-Effendi, qui l'a appris d'un ami très confident de Kerbelay-Houssein.—Vous en êtes sûr?—J'en suis sûr, sur ma tête! sur la vôtre! sur mes yeux! par tous les Imams, et les quatre-vingt-dix mille prophètes.

Le lendemain, on ne part pas; mais on part huit jours après. On marche comme on a fait jusque-là. On rencontre de nouvelles aventures, les unes bonnes, les autres mauvaises; jamais les mêmes, toujours variées comme chacune des feuilles qui, par millions, forment la toiture d'un bois touffu et on voyagerait ainsi avec un maître muletier et tant de compagnons divers pendant des centaines de siècles, que jamais on ne ferait les mêmes rencontres ni ne retrouverait les mêmes conjonctions de choses. On peut donc s'expliquer que lorsque les hommes ont goûté une fois de ce genre d'existence, ils n'en peuvent plus subir un autre. Amants de l'imprévu, ils le possèdent, ou plutôt s'abandonnent à lui du soir au matin, et du matin jusqu'au soir; avides d'émotions, ils en sont abreuvés; curieux, leurs yeux sont constamment en régal; inconstants, ils n'ont pas le temps même de se lasser de ce qui les quitte; passionnés enfin pour la sensation présente, ils sont débarrassés à la fois des ombres du passé, qui ne sauraient les suivre dans leur évolution incessante, et encore bien plus des préoccupations de l'avenir écrasées sous la présence impérieuse de ce qui est là.

Et voilà la physionomie de la vie de voyage, et voilà son langage, et voilà ce qu'elle dit à l'imagination de celui qui l'adopte et la sait pratiquer. Malheureusement tout fruit a le ver qui le ronge et les plus brillantes fleurs de la création ne sont pas sans un venin secret, d'autant plus dangereux que les couleurs de la plante sont plus éclatantes et plus belles.

On a vu comme Lucie avait ressenti d'abord une impression saisissante et joyeuse de tous ces tableaux si variés qui se succédaient sous ses regards ou s'y pressaient à la fois. Si les façons de ces pays nouveaux avaient excité son enthousiasme, elle était entrée avec une curiosité extrême dans les récits innombrables qui lui avaient été faits; elle s'était enivrée du parfum de tant de révélations singulières, et les êtres humains si différents d'elle-même, qui s'agitaient chaque jour sous ses yeux, faisaient naître à la fois, les uns sa sympathie, les autres son dégoût; rien pour elle n'était dépouillé d'intérêt.

Les choses en étaient là, quand, une nuit, une idée, une impression suffit pour tout changer en elle. Elle s'était réveillée sous l'impression d'un malaise indéfinissable et, pour la première fois, depuis son mariage, elle se sentit triste, mais triste jusqu'à la mort. Elle ne se rendait compte de rien, elle ne savait rien, elle ne sentait rien de particulier; pourtant elle se mit à pleurer, sans le vouloir, presque sans le savoir et peu à peu, les pleurs la suffoquant, elle se mit à sangloter tout haut, et Valerio réveillé, la trouva cachant sa tête dans ses bras et ne cherchant plus même à maîtriser une sorte de désespoir.

La surprise du jeune mari fut extrême; son épouvante ne le fut pas moins. Il prit sa femme dans ses bras:

—Qu'as-tu, Lucie? lui dit-il.

Elle ne pouvait répondre; elle pleurait trop. Elle se serrait sur le cœur qui lui appartenait, mais cette consolation qu'elle y cherchait, cette sécurité qu'elle y trouvait, ne pouvaient pourtant réussir à la calmer.

—Je ne sais ce que j'ai, disait-elle d'une voix entrecoupée; je suis bien malheureuse!... Je cherche moi-même ce qui m'accable, car, je le sens, je suis accablée.... Il me semble que je suis dans une prison ... que toutes les portes sont fermées sur moi.... Non! ce n'est pas cela!... Il me semble que je suis perdue dans un désert et que les sables sans fin se succèdent et que je ne m'en échapperai jamais!... Non! Ce n'est pas cela encore! Il me semble que je suis enfermée dans une tombe étroite et que la pierre en est scellée sur moi!... Mais, non! mais non! Toutes ces images sont trop affreuses, et pourtant, oui, Valerio! Elles sont toutes vraies! Je commence à comprendre l'idée qui m'a saisie!

—Explique-la-moi, explique la vérité! s'écria le jeune homme en lui serrant les mains, en lui pressant la tête contre sa poitrine. Dis-moi tout pour que je te console.

—Eh bien! Oui, la prison, le désert, le tombeau, tout cela est vrai; je me sens prise ..., Valerio, il faut que je m'en aille d'ici! j'ai tout regardé, j'ai tout vu, j'ai été amusée, charmée, ravie, je ne le nie pas! mais, soudain, je viens de m'apercevoir que nous sommes seuls, absolument seuls, au milieu d'un monde qui nous est étranger.

—Comment! Tu as peur? De quoi as-tu peur? Tu imagines un danger?

—Je n'imagine que ce que je vois: cette solitude morale, absolue, sans contraste, qui s'épaissit autour de nous.... Peur? Je n'ai pas peur; ou, du moins, je n'ai pas précisément peur ... mais, au premier abord, je ne voyais, je ne comprenais que la superficie des choses et l'apercevant comme elle est, bariolée et mouvante, je m'en amusais et ne supposais pas le dessous. Mais, maintenant, prends-tu garde toi-même que nous sommes entourés par l'inconnu, par l'étrangeté incommensurable, sans bornes? Que tout ce que nous approchons, nous regarde comme nous le regardons nous-mêmes, et cela sans nous comprendre, comme aussi nous ne comprenons pas? Nous sommes portés sur une houle dont nous ne connaissons pas la force; un souffle du vent peut bien faire une tempête; nous pouvons tomber dans un tourbillon; nous n'avons pas de boussole pour nous guider, et, de même que nous ignorons, de la manière la plus complète, le paysage qui se déroule derrière ces montagnes élevées devant nous, de même nous ne savons pas quels ressorts font mouvoir les esprits et les volontés, quels feux subits enflamment les imaginations de gens que nous jugeons en ce moment les plus inoffensifs et les meilleurs. Tiens! par exemple, qui me dit que le Shemsiyèh ne va pas entrer le sabre en main, et nous égorger pour faire un sacrifice à ses dieux? Oui! oui! oui! Ne ris pas ... et, le sacrifice, il le jugerait peut-être d'autant meilleur, que cet homme nous aime peut-être, et offrirait ses bienfaiteurs et sa reconnaissance? Est-ce que je sais ce qui peut naître et s'agiter dans ces têtes qui sont si différentes des nôtres et qui trahissent des expressions de visage si nouvelles pour nos yeux? Et ce Kerbelay-Houssein, lui-même, dont nous célébrons l'honnêteté et la droiture, depuis que nous le connaissons, savons-nous bien ce que lui-même appelle droiture et honnêteté? Qu'y a-t-il de commun entre ces gens-là et nous? Eh bien! oui, j'ai peur! Je voudrais me retrouver dans un autre pays, dans le nôtre, dans celui que nous avons contemplé toute notre vie, qui n'a pas de mystère et d'inconnu pour nous; pour lequel nous sommes faits, et qui est fait pour les natures que nous avons reçues du ciel! Je voudrais voir les gens que nous pouvons reconnaître, sur le visage desquels nous sommes accoutumés à lire, et qui comprennent le bien et le mal de la même façon que nous! Enfin, Valerio, oui, c'est vrai, je me sens perdue ici; nous sommes tout seuls, et, j'en conviens, j'ai peur! j'ai peur! j'ai peur! Je ne veux pas rester ici! Allons-nous-en!

A ces mots, elle serra plus fort encore son mari dans ses bras et redoubla ses sanglots. Elle était en proie à une réaction qui se produit assez ordinairement en Asie chez les gens, peu ou mal trempés. On voit de ceux-ci, pris subitement, et sans autre cause qu'un travail intérieur de leur conscience, par des paniques qui, en s'accumulant les unes sur les autres, s'exagèrent et s'exaspèrent, arriver à la véritable folie. Tel, et des exemples en sont connus, prend tout bonnement le parti de s'enfuir et regagne l'Europe à travers des dangers très réels pour échapper aux plus imaginaires des périls. Tel autre se croit constamment à la minute d'un assassinat. S'il est assis dans sa chambre, dont la porte est close, et qu'il entende des pas dans le corridor, c'est un musulman fanatique qui est là, se colle contre la muraille ... se glisse ... entre ... son poignard est déjà dans sa main ... il va frapper! La victime sent ses membres se couvrir d'une sueur froide.... Il se calme pourtant.... Ce n'était rien que son propre domestique qui lui apporte le thé et dépose la tasse sur la table. Mais le malade lui a trouvé l'air singulier. Cet homme couve un mauvais coup. Il n'a pas osé, parce qu'il a vu qu'on était sur ses gardes. Maintenant il reviendra. Il va faire feu de ses deux pistolets par la fenêtre.

Quelquefois l'halluciné reprend tout son sang-froid, s'accoutume au milieu dans lequel il est placé, et sa guérison est assurée; mais il arrive aussi que le mal maintient et assure son empire, alors on tombe dans la variété la plus redoutable de la souffrance appelée nostalgie.

En voyant Lucie souffrir d'un tel état, Valerio eut peur à son tour. Le jour arriva, et les angoisses de la nuit un peu calmées firent place à une langueur, à un abattement qui n'étaient pas de bon augure. La jeune femme s'efforça, ce jour-là et les jours suivants, de prendre sur elle, pour ne pas affliger son mari; mais il ne lui fut pas possible de retrouver son enthousiasme perdu; elle ne prenait plus à rien un intérêt véritable; elle était gênée, elle était froide; un dégoût profond et irrémédiable l'envahissait de plus en plus et perçait dans toutes ses paroles.

Kerbelay-Houssein s'aperçut à sa pâleur que les choses n'allaient plus comme autrefois; il devina en gros ce qui se passait pour en avoir vu d'autres exemples.

—Je vous ai prévenu, dit-il à Valerio, un matin, pendant une marche; je vous ai prévenu! les femmes de votre pays ne sont pas faites pour la vie que nous menons. La vôtre est particulièrement susceptible; elle ne peut supporter indéfiniment la vue de nos longues barbes et de nos robes longues, elle qui est habituée aux visages ras et aux habits courts. Si vous persistez à prolonger votre voyage, vous la perdrez, je vous le dis franchement.

—C'est vrai, répondit Valerio en baissant la tête, ma femme est malade; mais croyez-vous que son état ne puisse s'améliorer et que les conséquences en soient si dangereuses?

—Croyez-moi, je vous le répète, ne poussez pas l'épreuve plus loin. Tout à l'heure, à la station, nous ferons rencontre d'une caravane qui va à Bagdad; quittez-moi, rejoignez-la, et retournez en Europe par Alep et Beyrouth.

Valerio se soumit et en fut immédiatement récompensé. Aussitôt que Lucie eut connaissance de ce qui allait arriver, elle éprouva un soulagement immédiat. Elle sourit franchement pour la première fois depuis bien des jours. La séparation de tous les amis qu'elle s'était faits lui fut cependant pénible; quelques heures auparavant, elle les détestait et les redoutait. Quand le Shemsiyèh prit congé d'elle, la jeune femme lui fit quelques présents qui furent reçus avec une émotion de reconnaissance. Le pauvre diable jura à l'Européenne un souvenir éternel, et il a tenu parole. Le poète composa un sonnet, dont la copie fut précieusement conservée. La femme de Redjèb-Aly serra longtemps sa protectrice sur son cœur et celle-ci lui rendit ses embrassements avec une émotion vraie. A ce moment, elle aurait presque souhaité de ne pas partir. Mais la résolution était prise. Kerbelay-Houssein lui donna solennellement sa bénédiction en l'appelant sa fille, et elle passa avec Valerio dans le campement de l'autre caravane.

Un an après, Valerio Conti et sa charmante femme prenaient le thé dans un salon de Berlin. Il y avait là des diplomates, des militaires, des professeurs et des femmes fort spirituelles et aimables. On faisait raconter à la jeune voyageuse ses aventures en Asie, et elle y mettait une verve, un feu, une exaltation qui la rendaient particulièrement charmante.

—Oui, je vous l'assure, disait-elle. Je regrette ce temps comme le meilleur de ma vie. Je suis assurément bien reconnaissante au comte de P. d'avoir fait nommer M. Conti secrétaire à la légation ottomane dans cette cour; mais, s'il n'y avait pas réussi, eh bien, je serais encore dans cet Orient, que j'ai trop rapidement traversé, et qui éveille au milieu de mes souvenirs les sensations les plus heureuses, les plus brillantes, les plus inoubliables que j'aie jamais éprouvées.

—Hélas! dit Valerio, vous oubliez, ma chère, que ces sensations vous tuaient et que la fin n'en est pas venue trop tôt.

—Madame, ajouta le professeur Kaufmann, qui est un peu pédant, l'organisme humain garde aussi bien l'empreinte d'un plaisir qui lui faisait mal que celle d'une maladie grave qui pouvait le briser.

Préface de M. Tancrède de Visan

Introduction

I.—La Danseuse de ShamakhaII.—L'illustre MagicienIII.—Histoire de Gambèr-AlyIV.—La Guerre des TurcomansV.—Les Amants de KandaharVI.—La Vie de voyage


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