IV

A LA MÊME

Nohant, 20 avril.

Ma chère, si la science esttriste, c'est parce qu'elle est toujours persécutée. Elle lutte, elle a l'austérité et la dignité de sa tâche écrite sur le front en caractères sacrés. Depuis ma dernière lettre, j'ai été mis au courant des faits nouveaux. La foi veut attribuer à l'État le droit d'imposer silence à l'examen. Je vous disais que ces discussions ne m'intéressaient pas. Elles ne me troublent pas pour mon compte, cela est certain. Je n'ai pas mission de défendre une école, je ne saurais pas le faire, et, bénissant ici ma propre ignorance qui me permet de me tromper autant qu'un autre, je me borne à défendre mon for intérieur contre des notions qui ne me paraissent pas convaincantes.

Mais ne pas m'intéresser à la marche des idées et aux luttes qu'elles suscitent, ce me serait tout aussi impossible qu'à vous. Nous ne sortirons pas trop de la physiologie botanique en causant de la marche générale des études sur l'histoire naturelle; toutes ses branches partent de l'arbre de la vie.

Voilà donc que la religion nous défend de conclure? Moi qui, par exemple, trouvais dans l'étude une sorte d'exaltation religieuse, je dois m'abstenir de l'étude. C'est une occupation criminelle qui peut conduire au doute, cela entraîne à discuter, et, comme on peut être vaincu dans la discussion, le mieux est de faire taire tout le monde. Quand on voit de quelle façon les influences finies ou près de finir se précipitent d'elles-mêmes, on est tenté de croire que les idées fausses ont besoin de se suicider avec éclat, et qu'elles convoquent le genre humain au spectacle de leur abdication. Comment! le Dieu des Juifs n'était pas assez humilié dans l'histoire le jour où en son nom le prêtre prononça la condamnation de Galilée! il fallait donner encore plus de solennité à la chose et venir, au XIXe siècle, invoquer les pouvoirs de l'État pour que défense fût faite à la science de s'enquérir de la vérité, et pour que cette sentence fût portée:

«La vérité est le domaine exclusif de l'Église; quand elle décrète que le soleil tourne autour de la terre, elle ne peut pas se tromper! N'a-t-elle pas l'Esprit-Saint pour lumière? Donc toutes les découvertes, tous les calculs, toutes les observations de la science sont rayées et annulées: qu'on se le dise, la terre ne tourne pas!»

Si la science penche vers le matérialisme exclusif, à qui la faute? Il fallait bien une réaction énergique contre ce prétenduespritsaint qui veut se passer des lumières de la raison et de l'expérience.

Dans un excellent article sur ce sujet, que je lisais hier, on rappelait fort à propos et avec beaucoup de poésie ce grand cri mystérieux que les derniers païens entendirent sur les rivages de la Grèce et qui les fit pâlir d'épouvante:Le grand Pan est mort!

L'auteur parlait des idées qui meurent. Moi, je songeais à celles qui ne meurent pas, et je voyais dans ce cri douloureux et solennel tout un monde qui s'écroulait, le culte et l'amour de la nature égorgés par le spiritualisme farouche et ignorant des nouveaux chrétiens sans lumière. Le divorce entre le corps et l'âme était prononcé, et le grand Pan, le dieu de la vie, léguait à ses derniers adeptes la tâche de réhabiliter la matière.

Depuis ce jour fatal, la science travaille à ressusciter le grand principe, et, comme il est immortel, elle réussira. Elle révolutionnera la face de la terre, c'est-à-dire que ses décisions auront un jour la force des vérités acquises, qu'elles auront pénétré dans tous les esprits, et qu'elles auront détruit insensiblement tous les vestiges de la superstition et de l'idolâtrie.

On fait grand bruit de ses tendances actuelles. On fait bien. C'est le moment de défendre le droit qu'elle a de tout voir, de tout juger et de tout dire, puisque ce droit lui est encore contesté par les juges de Galilée; mais, quand cette rumeur sera passée, quand la science aura triomphé des vains obstacles,—un peu plus tôt, un peu plus tard, ce triomphe est assuré, certain, fatal comme une loi de la vie;—quand, mise sous l'égide de la liberté sacrée invoquée par nos pères, elle poursuivra paisiblement ses travaux, la grande question, aujourd'hui mal posée, qui s'agite dans son sein sera élucidée. Il le faudra bien. Si le grand Pan représentait la force vitale inhérente à la matière, si en lui se personnifiaient la plante, les bois sacrés et les suaves parfums de la montagne, l'habitant ailé de l'arbre et de la prairie, la source fécondante et le torrent rapide, les hôtes du rocher, du chêne et de la bruyère, depuis le ciron jusqu'à l'homme, si tout enfin était Dieu ou divin, la vie était divinité: divinité accessible et intelligible, il est vrai, divinité amie de l'homme et partageant avec lui l'empire de la terre, mais essence divine incarnée; activité indestructible, revêtant toutes les formes, nécessairement pourvue d'organes quelconques, mais émanant d'un foyer d'amour universel, incommensurable.

Vous me dites souvent que vous êtes païenne. C'est une manière poétique de dire que vous aimez l'univers, et que les aperçus de la science vous ont ouvert le grand temple où tout est sacré, où toute forme est sainte, où toute fonction est bénie. En son temps, le paganisme n'était pas mieux compris des masses que ne l'était le théisme qui le côtoyait, et l'absorbait même dans la pensée des adorateurs exclusifs du grand Jupiter. Pour les esprits élevés, Pan était l'idée panthéiste, la même qui s'est ranimée sous la puissante étreinte de Spinoza. Depuis cette vaste conception, l'esprit humain s'est rouvert à une notion de plus en plus large du rôle de la matière, et la science démontre chaque jour la sublimité de ce rôle dans son union intime avec le principe de la vie.

En résulte-t-il qu'elle soit le principe même? La matière pourrait-elle se passer de l'esprit, qui ne peut se passer d'elle? Est-ce encore une question de mots? Je le crains bien, ou plutôt je l'espère. La science a-t-elle la prétention de faire éclore la pensée humaine comme résultat d'une combinaison chimique? Non, certes; mais elle peut espérer de surprendre un jour les combinaisons mystérieuses qui rendent la matière inorganisée propre à recevoir le baptême de la vie et à devenir son sanctuaire. Ce sera une magnifique découverte; mais quoi! après? L'homme saura, je suppose, par quelle opération naturelle le fluide vital pénètre un corps placé dans les conditions nécessaires à son apparition. Le Dieu qui, roulant dans ses doigts une boulette de terre, souffla dessus et en fit un être pensant, ne sera plus qu'un mythe. Fort bien, mais un mythe est l'expression symbolique d'une idée, et il restera à savoir si cette idée est un poëme ou une vérité.

Allons aussi loin qu'il est permis de supposer. Entrons dans le rêve, imaginons un nouveau Faust découvrant le moyen de renouveler sa propre existence, unAlbertus Magnusfaisant penser et parler une tête de bois,Capparion!un Berthelot futur voyant surgir de son creuset une forme organisée, vivante,—que saura-t-il de la source de cette vie mystérieuse? La philosophie a beaucoup à répondre, mais je vois surtout là une question d'histoire naturelle à résoudre, rentrant dans les célèbres discussions sur la génération spontanée. Pour mon compte, je crois presque à la génération spontanée, et je n'y vois aucun principe de matérialisme à enregistrer dans le sens absolu que l'on veut aujourd'hui attribuer à ce mot. La matière, dit-on, renferme leprincipe vivant. Ceci est encore l'histoire de la plante, qui tire ses organes de sa propre substance. Mais le principevivant, d'où tire-t-il son activité, sa volition, son expansion, ses résultats sans limites connues? D'un milieu qui ne les a pas? C'est difficile à comprendre. La matière possède le principeviable; mais point de vie sans fécondation. La doctrine de la génération spontanée proclame que la fécondation n'est pas due nécessairement à l'espèce; elle admet donc qu'il y a des principes de fécondation dans toute combinaison vitale, et même que tout est combinaison vitale, vie latente, impatiente de s'organiser par son mariage avec la matière. Quoi qu'on fasse, il faut bien parler la langue humaine, se servir de mots qui expriment des idées. On aura beau nous dire que la vie est une pure opération et une simple action de la matière, on ne nous fera pas comprendre que les opérations de notre pensée et l'action de notre volonté ne soient pas le résultat de l'association de deux principes en nous. Que faites-vous de la mort, si la matière seule est le principe vivant? Vous dites que l'âme s'éteint quand le corps ne fonctionne plus. On peut vous demander pourquoi le corps ne fonctionne plus quand l'âme le quitte. Et tout cela, c'est un cercle vicieux, où les vrais savants sont moins affirmatifs que leurs impatients et enthousiastes adeptes. Il y a quelque chose de généreux et de hardi, j'en conviens, à braver les foudres de l'intolérance et à vouloir attribuer à la science la liberté de tout nier. Inclinons-nous devant le droit qu'elle a de se tromper. Ses adversaires en usent si largement! Mais attendons, pour nier l'action divine qui préside au grand hyménée universel, que l'homme soit arrivé par la science à s'en passer ou à la remplacer.

—Vous ne pensez, nous disent les médecins positivistes, que parce que vous avez un cerveau.

Très-bien; mais, sans ma pensée, mon cerveau serait une boîte vide.—Nous pouvons mettre le doigt sur la portion du cerveau qui pense et oblitérer sa fonction par une blessure, notre main peut écraser la raison et la pensée!—Vous pouvez produire la folie et la mort; mais empêcher l'une et guérir l'autre, voilà où vous cherchez en vain des remèdes infaillibles. Cette pensée qui s'éteint ou qui s'égare dans le cerveau épuisé et meurtri est bien forcée de quitter le milieu où elle ne peut plus fonctionner.

—Où va-t-elle?—Demandez-moi aussi d'où elle vient. Qui peut vous répondre? Me direz-vous d'où vient la matière? Vous voilà étudiant les météorites, étude admirable qui nous renseignera sans doute sur la formation des planètes. Mais, quand nous saurons que nous sommes nés du soleil, qui nous dira l'origine de celui-ci? Pouvez-vous vous emparer des causes premières? Vous n'en savez pas plus long sur l'avènement de la matière que sur celui de la vie, et, si vous vous fondez sur la priorité de l'apparition de la matière sur notre globe, vous ne résolvez rien. La vie était organisée ailleurs avant que notre terre fut prête à la recevoir; latente chez nous, elle fonctionnait dans d'autres régions de l'univers.

Mais il n'y a pas de matière proprement inerte; je le veux bien! Chaque élément de vitalité a sa vie propre, et j'admets sans surprise celle de la terre et du rocher. La vie chimique est encore intense sous nos pieds et se manifeste par les tressaillements et les suintements volcaniques; mais, encore une fois, la vie la plus élémentaire est toujours une vie; la vie inorganique—il paraît qu'on parle ainsi aujourd'hui—est toujours une force qui vient animer une inertie. D'où vient cette force? D'une loi. D'où vient la loi?

Pour répondre scientifiquement à une telle question, il faut trouver une formule nouvelle à coup sûr. Puisque tous les mots qui ont servi jusqu'ici à l'idée spiritualiste paraissent entachés de superstition, et que tous ceux qui servent à l'idée positiviste semblent entachés d'athéisme, vitalité, dis-nous ton nom!

Sublime inconnue, tu frémis sous ma main quand je touche un objet quelconque. Tu es là dans ce roc nu qui, l'an prochain ou dans un million d'années, aura servi, par sa décomposition ou toute autre influence peut-être occulte, à produire un fruit savoureux. Tu es palpable et visible et déjà merveilleusement savante dans la petite graine qui porte dans sa glume les prairies de six cents lieues de l'Amérique. Tu souris et rayonnes dans la fleur qui se pare pour l'hyménée. Tu bondis ou planes dans l'insecte vêtu des couleurs de la plante qui l'a nourri à l'état de larve. Tu dors sous les sables dorés du rivage des mers, tu es dans l'air que je respire comme dans le regard ami qui me console, dans le nuage qui passe comme dans le rayon qui le traverse.—Je te vois et je te sens dans tout; mais rayez le mot divinamourdu livre de la nature, et je ne vois plus rien, je ne comprends plus, je ne vis plus.

La matière qui n'a pas la vie, et la vie qui ne se manifeste pas dans la matière ont-elles conscience du besoin qu'elles éprouvent de se réunir? Ce n'est pas très-probable sans la supposition d'un agent souverain qui les pousse irrésistiblement l'une vers l'autre. Quel est-il? son nom? Le nom que vous voudrez parmi ceux qui sont à l'usage de l'homme; moi, je n'en peux trouver que dans le vocabulaire classique des idées actuelles: âme du monde, amour, divinité. Je vois dans la moindre étude des choses naturelles, dans la moindre manifestation de la vie, une puissance dont nulle autre ne peut anéantir le principe. La matière a beau se ruer sur la matière et se dévorer elle-même, la vie a beau se greffer sur la vie et s'embrancher en d'inextricables réseaux où se confondent toutes les limites de la classification, tout se maintient dans l'équilibre qui permet à la vie de remplacer la mort à mesure que celle-ci opère une transformation devenue nécessaire. Je sens le souffle divin vibrer dans toutes ces harmonies qui se succèdent pour arriver toujours et par tous les modes au grand accord relativement parfait, âme universelle, amour inextinguible, puissance sans limites.

Laissons les savants chercher de nouvelles définitions. Si leurs tendances actuelles nous ramènent à d'Holbach et compagnie, comme il y avait là en somme très-bonne compagnie, il en sortira quelque chose de bon; la vie ne s'arrête pas parce que l'esprit fait fausse route. Une notion qui tend à comprimer son essor, à détruire son énergie, à refroidir son élan vers l'infini, n'est pas une notion durable; mais la science seule peut redresser et éclairer la science. S'il était possible de la réduire au silence, ce qu'il y a de vrai dans le spiritualisme aurait chance de succomber longtemps. Les esprits vulgaires s'empareraient d'un athéisme grossier comme d'un drapeau, et la recherche de la vérité serait soumise aux agitations de la politique. Tel n'est point le rôle de la science, tel n'est point le chemin du vrai. Telle n'est heureusement pas la loi du progrès, qui est la loi même de la vie.

Ce n'est certes pas moi, ma chère amie, qui vous dirai par où le monde passera pour sortir de cette crise. Je ne sais rien qu'une chose, c'est qu'il faut que l'homme devienne un être complet, et que je le vois en train d'être comme l'enfant dont on voulait donner une moitié à chacune des mères qui se le disputaient. L'enfant ne se laissera pas faire, soyons tranquilles.

Au reste, je me suis probablement aussi mal exprimé que possible sur le fond de la question en parlant de la vie comme d'une opération. C'est plus que cela sans doute, ce doit être le résultat d'une opération non surnaturelle, mais divine, où les éléments abstraits se marient aux éléments concrets de l'existence; mais il y a un langage technique que je ne veux point parler ici, parce qu'il me déplaît et n'éclaircit rien. Les sciences et les arts ont leur technologie très-nécessaire, et vous voyez que j'évite d'employer cette technologie à propos de botanique. Elle est si facile à apprendre que l'exhiber serait faire un mauvais calcul de pédantisme. La technologie métaphysique n'est pas beaucoup plussorcière, comme on dit chez nous; mais elle n'a pas la justesse et la précision de la botanique. Chaque auteur est forcé de créer des termes à son usage pour caractériser les opérations de la pensée telle qu'il les conçoit. Ces opérations sont beaucoup plus profondes que les mystères microscopiques du monde tangible. Après tant de sublimes travaux et de grandioses explorations dans le domaine de l'âme, la science des idées n'a pas encore trouvé la parole qui peut se vulgariser: c'est un grand malheur et un grand tort. Le matérialisme radical menace d'une suppression complète la recherche des opérations de l'entendement humain. Allons donc! alors vienne l'homme de génie qui nous expliquera notre âme et notre corps dans l'ensemble de leurs fonctions, par des vérités sans réplique et dans une langue qui nous permettra d'enseigner à nos petits-enfants qu'ils ne sont ni anges ni bêtes!

Me voilà bien un peu loin de ce que je voulais vous dire aujourd'hui sur les herbiers. Je tiens cependant à ne pas finir sans cela.

L'herbier inspire des préventions aux artistes.

—C'est, disent-ils, une jolie collection de squelettes.

Avant tout, je dois vous dire que faire un herbier est une chose si grave, que j'ai écrit sur la première feuille du mien:Fagot. Je n'oserais donner un titre plus sérieux à une chose si capricieuse et si incomplète. Je parlerai donc de l'herbier au point de vue général, et je vous accorde que c'est un cimetière. Dès lors, ce n'est pas un coin aride pour la pensée. Le sentiment l'habite, car ce qui parle le plus éloquemment de la vie, c'est la mort.

Maintenant, écoutez une anecdote véridique.

J'ai vu Eugène Delacroix essayer pour la première fois de peindre des fleurs. Il avait étudié la botanique dans son enfance, et, comme il avait une admirable mémoire, il la savait encore, mais elle ne l'avait pas frappé en tant qu'artiste, et le sens ne lui en fut révélé que lorsqu'il reproduisit attentivement la couleur et la forme de la plante. Je le surpris dans une extase de ravissement devant un lis jaune dont il venait de comprendre la bellearchitecture; c'est le mot heureux dont il se servit. Il se hâtait de peindre, voyant qu'à chaque instant son modèle, accomplissant dans l'eau l'ensemble de sa floraison, changeait de ton et d'attitude. Il pensait avoir fini, et le résultat était merveilleux; mais, le lendemain, lorsqu'il compara l'art à la nature, il fut mécontent et retoucha. Le lis avait complètement changé. Les lobes du périanthe s'étaient recourbés en dehors, le ton des étamines avait pâli, celui de la fleur s'était accusé, le jaune d'or était devenu orangé, la hampe était plus ferme et plus droite, les feuilles, plus serrées contre la tige, semblaient plus étroites. C'était encore une harmonie, ce n'était plus la même. Le jour suivant, la plante était belle tout autrement. Elle devenait de plus en plusarchitecturale. La fleur se séchait et montrait ses organes plus développés; ses formes devenaientgéométriques; c'est encore lui qui parle. Il voyait le squelette se dessiner, et la beauté du squelette le charmait. Il fallut le lui arracher pour qu'il ne fit pas, d'une étude de plante à l'état splendide de l'anthèse, une étude de plante en herbier.

Il me demanda alors à voir des plantes séchées, et il s'enamoura de ces silhouettes déliées et charmantes que conservent beaucoup d'espèces. Les raccourcis que la pression supprime, mais que la logique de l'oeil rétablit, le frappaient particulièrement.

—Les plantes d'herbier, disait-il, c'est la grâce dans la mort.

Chacun a son procédé pour conserver la plante sans la déformer. Le plus simple est le meilleur.Jetéeet nonposéedans le papier qui doit boire son suc, rétablie par le souffle dans son attitude naturelle, si elle l'a perdue en tombant sur ce lit mortuaire, elle doit être convenablement comprimée, mais jamais jusqu'à produire l'écrasement. Il faut renouveler tous les jours les couches de papier qui l'isolent, sans ouvrir le feuillet qui la contient. Le moindre dérangement gâte sa pose, tant quelle colle à son linceul. Au bout de quelques jours, pour la plupart des espèces, la dessiccation est opérée. Les plantes grasses demandent plus de pression, plus de temps et plus de soins, sans jamais donner de résultats satisfaisants. Les orchidées noircissent malgré le repassage au fer chaud, qui est préférable à la presse. Bannissons la presse absolument, elle détruit tout et ne laisse plus la moindre chance à l'analyse déjà si difficile du végétal desséché. Le but de l'herbier doit être de faciliter l'étude des sujets qu'il contient. Le goût des collections est puéril, s'il n'a pas ce but avant tout pour soi et pour les autres.

Mais l'herbier a pour moi une autre importance encore, une importance toute morale et toute de sentiment. C'est le passage d'une vie humaine à travers la nature, c'est le voyage enchanté d'une âme aimante dans le monde aimé de la création. Un herbier bien fait au point de vue de la conservation exhale une odeur particulière, où les senteurs diverses, même les senteurs fétides, se confondent en un parfum comparable à celui du thé le plus exquis. Ce parfum est pour moi comme l'expression de la vie prise dans son ensemble. Les saveurs salutaires des plantes dites officinales, mariées aux âcres émanations des plantes vireuses, lesquelles sont probablement tout aussiofficinalesque les autres, produisent la suavité qui est encore une richesse, une salubrité, une subtile beauté de la nature. Ainsi se perdent dans l'harmonie de l'ensemble les forces trop accusées pour nous de certains détails.

Ainsi de nos souvenirs, où se résument comme un parfum tout un passé composé de tristesse et de joie, de revers et de victoires. Il y a dans cet herbier-là des épines et des poisons: l'ortie, la ronce et la ciguë y figurent; mais tant de fleurs délicieusement belles et bienfaisantes sont là pour ramener à l'optimisme, qui serait peut-être la plus vraie des philosophies!

La ciguë d'ailleurs..., je l'arrache sans pitié, je l'avoue, parce qu'elle envahit tout et détrône tout quand on la laisse faire; mais, outre qu'elle est bien belle, elle est une plante historique. Son nom est à jamais lié au divin poëme duPhédon. Les chrétiens ne sauraient dire quel arbre a fourni la croix vénérée de leur grand martyr. Tout le monde sait que la ciguë a procuré une mort douce et sublime au grand prédécesseur du crucifié. Innocente ou bienfaisante ciguë, sois donc réhabilitée, toi qui, forcée de donner la mort, sus prouver que tu n'atteignais pas la toute-puissance de l'âme, et laissas pure et lucide celle du sage jusqu'à la dernière pulsation de ses artères!

L'herbier est encore autre chose, c'est un reliquaire. Pas un individu qui ne soit un souvenir doux et pur. On ne fait de la botanique bien attentive que quand on a l'esprit libre des grandes préoccupations personnelles ou reposé des grandes douleurs. Chaque plante rappelle donc une heure de calme ou d'accalmie. Elle rappelle aussi les beaux jours des années écoulées, car on choisit ces jours-là pour chercher la vie épanouie et s'épanouir pour son propre compte. La vue des sujets un peu rares dans la localité explorée réveille la vision d'un paysage particulier. Je ne puis regarder la petite campanule à feuilles de lierre,—merveille de la forme!—sans revoir les blocs de granit de nos vieux dolmens, où je l'observai vivante pour la première fois. Elle perçait la mousse et le sable en mille endroits, sur un coteau couvert de hautes digitales pourprées, et ses mignonnes clochettes devenaient plus amples et plus colorées à mesure qu'elle se rapprochait du ruisseau qui jase timidement dans ces solitudes austères. Là aussi, je trouvai lalysimaque nemorum, assez rare chez nous, non moins merveilleuse de fini et de grâce, et, dans le bois voisin, l'oxalis acelosella, qui remplissait de ses touffes charmantes,—d'un vert gai, comme daignent dire les botanistes,—les profondes crevasses des antiques châtaigniers.

Que ce bois était beau alors! Il était si épais d'ombrage que la lumière du soleil y tombait, pâle et glauque, comme un clair de lune. De vieux arbres penchés nourrissaient, du pied à la cime, des panaches ininterrompus de hautes fougères. A la lisière, des argynnis énormes, toutes vêtues de nacre verte, planaient comme des oiseaux de haut vol sur les églantiers. Un paysan d'aspect naïf et sauvage nous demanda ce que nous cherchions, et, nous voyant ramasser des herbes et des insectes, resta cloué sur place, les yeux hagards, le sourire sur les lèvres. Il sortit enfin de sa stupeur par un haussement d'épaules formidable, et s'éloigna en disant d'un ton dont rien ne peut rendre le mépris et la pitié:

—Ah! mon Dieu, mon Dieu!

J'ouvre l'herbier au hasard, quand je suis rendugloomypar un temps noir et froid. L'herbier est rempli de soleil. Voici la circée, et aussitôt je rêve que je me promène dans les méandres et les petites cascades de l'Indre; c'était un coin vierge de culture et bien touffu. La flore y est très-belle. J'y ai trouvé cette année-là l'agraphis blanche, le genêt sagitté, la balsaminenoli me langere, la spirante d'été, les jolies hélianthèmes, le buplèvre en faux, l'anagallis tenella, sans parler des grandes eupatoires, des hautes salicaires, des spirées ulmaires et filipendules, des houblons et de toutes les plantes communes dans mon petit rayon habituel. La circée m'a remis toute cette floraison sous les yeux, et aussi la grande tour effondrée, et le jardin naturel qui se cache et se presse sous les vieux saules, avec ses petits blocs de grès, ses sentiers encombrés de lianes indigènes et ses grands lézards verts, pierreries vivantes, qui traversent le fourré comme des éclairs rampants. Le martin-pêcheur, autre éclair, rase l'eau comme une flèche; la rivière parle, chante, gazouille et gronde. Il y a partout, selon la saison, des ruisseaux et des torrents à traverser comme on peut, sans ponts et sans chemins. C'est un endroit qui semble primitif en quelques parties, que le paysan n'explore que dans les temps secs. Hélas! gare au jour où les arbres seront bons à abattre! La flore des lieux frais ira se blottir ailleurs. Il faudra la chercher.

En voyant le domaine de la nature se rétrécir de jour en jour, et les ravages de la culture mal entendue supprimer sans relâche le jardin naturel, je ne suis guère en train de conclure avec certains adeptes de Darwin que l'homme est un grand créateur, et qu'il faut s'en remettre à son goût et à son intelligence pour arranger au mieux la planète. Jusqu'à présent, je trouve qu'il est un affreux bourgeois et un vandale, qu'il a plus gâté les types qu'il ne les a embellis, que, pour quelques améliorations, il a fait cent bévues et cent profanations, qu'il a toujours travaillé pour son ventre plus que pour son coeur et pour son esprit, que ces créations de plantes et d'animaux les plus utiles sont précisément les plus laides, et que ces modifications tant vantées sont, dans la plupart des cas, des détériorations et des monstruosités. La théorie de Darwin n'en est pas moins vraisemblable et logiquement vraie; mais elle ne doit pas conclure à la destruction systématique de tout ce qui n'est pas l'ouvrage de l'homme. L'interpréter ainsi diminuerait son importance et dénaturerait probablement son but; mais, pour parler de ce grand esprit et de ces grands travaux, il faudrait plus de papier que je ne veux condamner vos yeux à en lire. Revenons à nos fleurs mortes.

Je vous disais que l'herbier est un cimetière; hélas! le mien est rempli de plantes cueillies par des mains amies que la mort a depuis longtemps glacées. Voici les graminées que mon vieux précepteur Deschartres prépara et classa ici, il y a soixante-quinze ans, pour mon père, qui avait été son élève; elles ont servi à mes premières études botaniques; je les ai pieusement gardées, et, si j'ai rectifié la classement un peu suranné de mon professeur, j'ai respecté les étiquettes jaunies qui gardent fidèlement son écriture... J'ai trouvé dans un volume de l'abbé de Saint-Pierre, qui a été longtemps dans les mains de Jean-Jacques Rousseau, une saponaire ocymoïde qui m'a bien l'air d'avoir été mise là par lui.—De nombreux sujets me viennent de mon cher Malgache, Jules Néraud, dont le livre élémentaire et charmant,Botanique de ma fille, a été réédité avec luxe par Hetzel, après avoir longtemps dormi chez l'éditeur de Lausanne.

Cet aimable et excellent ouvrage est le résumé de causeries pleines de savoir et d'esprit que j'écoutais en artiste et pas assez en naturaliste. Je ne me suis occupé un peu sérieusement de botanique que depuis la mort de mon pauvre ami. J'avais toujours remis au lendemainl'épélagede cet alphabet nécessaire dont on espère en vain pouvoir se passer pour bien voir et réellement comprendre. Le lendemain, hélas! m'a trouvé seul, privé de mon précieux guide; mais les plantes qu'il m'avait données, avec d'excellentes analyses vraiment descriptives,—il y en a si peu de complètes dans les gros livres!—sont restées dans l'herbier comme types bien définis. Chacune de ces plantes me rappelle nos promenades dans les bois avec mon fils enfant, que nous portions à tour de rôle, et qui aimait à chevaucherla grandelette, la boîte de fer-blanc du Malgache.

D'autres amis, qui, grâce au ciel, vivent encore et me survivront, ont aussi laissé leurs noms et leurs tributs dans mon herbier. Une grande artiste dramatique, qui est rapidement devenue botaniste attentive et passionnée, m'a envoyé des plantes rares et intéressantes des bois de la Côte-d'Or. Célimène a les yeux aussi bons qu'ils sont beaux. La botanique ne leur a rien ôté de leur expression et de leur pureté: c'est que l'exercice complet d'un organe le retrempe. J'ai longtemps partagé cette erreur, qu'il ne faut pas exercer la vue, dans la crainte de la fatiguer. L'oeil est complet ou non, mais il ne peut que gagner à fonctionner régulièrement. Des semaines et des mois de repos, que l'on me disait et que je croyais nécessaires, augmentaient le nuage qui me gêne. Des semaines et des mois d'étude à la loupe m'ont enfin prouvé que la vue revient quand on la sollicite, tandis qu'elle s'éteint de plus en plus dans l'inertie; mais, en ceci comme en tout, il ne faut point d'excès.

L'herbier se prête aussi aux exercices de la mémoire, qui est un sens de l'esprit. Si on ne le feuilletait de temps en temps, les noms et les différences se confondraient ou s'échapperaient pour qui n'est pas doué naturellement du beau souvenir qui s'incruste. Les soldats passés en revue, avec leurs costumes variés, se confondraient dans la vision, s'ils n'étaient bien classés par régiments et bataillons. Ils défilent dans leur ordre; on reconnaît alors facilement chacun d'eux, et, avec son nom et son origine, on retrouve son histoire personnelle, on se retrace des lieux aimés, des personnes chéries; on revoit les douces figures, on entend les gais propos des compagnons qui couraient alertes et joyeux au soleil, et qui aujourd'hui vivent dans notre âme fidèle à l'état de pensées fortifiantes et salutaires.

Quoi de plus beau et de plus pur que la vision intérieure d'un mort aimé? L'esprit humain a la faculté d'une évocation admirable. L'ami reparaît, mais non tel qu'il était absolument. L'absence mystérieuse a rajeuni ses traits, épuré son regard, adouci sa parole, élevé son âme. Il se rappelle quelques erreurs, quelques préjugés, quelques préventions inséparables du milieu incomplet où il avait vécu. Il en est débarrassé, il vous invite à vous débarrasser de cet alliage. Il ne se pique point d'être entré dans la lumière absolue, mais il est mieux éclairé, il juge la vie avec calme et sagesse. Il a gardé de lui-même et développé tout ce qui était bon. Il est désormais à toute heure ce qu'il était dans ses meilleurs jours. Il nous rappelle les bienfaits de son amitié, et il n'est pas besoin qu'il nous prie d'en oublier les erreurs ou les lacunes. Son apparition les efface.

Telle est la puissance de l'imagination et du sentiment en nous, que nous rendons la vie à ceux qui nous ont quittés. Y sont-ils pour quelque chose? Nous le croyons par l'enthousiasme et l'attendrissement. La raison jusqu'ici ne nous le prouve pas, elle ne peut tout prouver: elle n'est pas la seule lumière de l'homme,quoi qu'on die; mais elle a des droits sacrés, imprescriptibles, ne l'oublions pas, et n'arrêtons jamais son essor.

En attendant qu'elle se mette d'accord avec notre coeur, car il faut qu'elle en arrive là, donnons à nos amis envolés un sanctuaire dans notre âme, et continuons la reconnaissance et l'affection au delà de la tombe en leur faisant plus belle cette région idéale, cette vie renouvelée où nous les plaçons. Qu'ils soient pour nous comme les suaves parfums de fleurs qui s'épurent en se condensant.

A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT

Nohant. 28 avril 1868.

Mais non, mon cherMicro, je ne suis plus au pays des anémones, je suis au doux pays de la famille, où vient de nous fleurir une petite plante plus intéressante que toutes celles de nos herbiers. Le beau soleil qui rit dans sa chambre et la douce brise de printemps qui effleure son rideau de gaze sont les divinités que j'invoque en ce moment pour elle, et je laisse les cactus et les dattiers de la Provence aux baisers du mistral, qu'ils ont la force de supporter.

J'ai passé un mois seulement sur le rivage de la mer bleue. Lerapide,—c'est ainsi que les Méridionaux appellent le train que l'on prend à Paris à sept heures du soir, nous déposait à Marseille le lendemain à midi. Une heure après, il nous remportait à Toulon.

Je regrette toujours de ne plus m'arrêter à Marseille: les environs sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux peut-être, si mes souvenirs ne m'ont pas laissé d'illusions. Ce que j'en vois en gagnant Toulon, où nous sommes attendus, me semble encore plein d'intérêt. Le massif de Carpiagne, qui s'élève à ma droite et que j'ai flairé un peu autrefois sans avoir la liberté d'y pénétrer,—j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et aimé,—m'apparaît toujours comme un des coins ignorés du vulgaire, où l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridité qui fait la beauté de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'étoile à son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des dentelures aiguës, des abîmes et des redressements brusques. Tout cela n'est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d'importance à ceux qui mesurent le beau à la toise; autant que mon oeil peut apprécier ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d'élévation, et ses verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds. Peu m'importe; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange.

Il y a, n'est-ce pas? dans la nature, des formes qui nous font penser à tel ou tel maître, bien que le rapport ne soit pas matériellement saisissable entre l'oeuvre de la planète et celle de l'artiste. Un rocher de la Carpiagne ou de l'Estérel ne ressemble pas à la chapelle des Médicis ni au Moïse, et pourtant ces grandes figures de la civilisation idéalisée viennent, dans notre rêverie, s'asseoir sur les sommets de ces temples barbares et primitifs. C'est que le beau engendre la postérité du beau, qui, parlant du fait et passant par tous les perfectionnements que la pensée lui donne, garde comme air de famille les qualités de hardiesse, d'âpreté ou de grâce du type fruste. Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d'aujourd'hui les croupes et les attaches d'une montagne plus ou moins belle? Qu'importe! il avait toutes les Alpes dans la poitrine, et il portait l'Atlas dans son cerveau.

Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine avec de grands éclats de lumière coupés d'ombres vaporeuses les contours rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre déesse Flore cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites raretés du fond de sa corbeille? Probablement; mais le convoi brutal nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels interminables où il fait noir et froid. On entre dans l'Érèbe, un sens païen de voyage aux enfers se formule dans la pensée; ce bruit aigre et déchirant de la vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation, cette obscurité qui consterne l'âme, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu. L'esprit ne sent plus la vie que par le regret de la perdre, et l'impatience de la retrouver. Mais voici une lueur glauque: est-ce la porte du Tartare ou celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien? C'est la lumière, c'est le soleil, c'est la vie. La mort n'est peut-être que le passage d'un tunnel.

La côte largement déchirée que l'on suit jusqu'à Toulon, et où l'oeil plonge par échappées, est merveilleusement belle; nous la savons par coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus de plaisir que nous la connaissons mieux. Voilà le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher de la Ciotat, le Brusc et les îles des Embiez, la colline de Sixfours, toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont les plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon étagère. Je sais que derrière ces pins tordus par le vent de mer s'ouvrent des ravins de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois d'améthyste sablées d'or. La colline qui s'avance au delà a les entrailles toutes roses sablées d'argent, l'or et l'argent deschats, comme on appelle en minéralogie élémentaire la poudre éclatante des roches micacées ou talqueuses.—LesFrères, ces écueils jumeaux, pics engloutis qui lèvent la tête au milieu du flot, sont noirs comme l'encre à la surface, et je n'ai pas trouvé de barque qui voulût m'y conduire pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-là, le mistral soufflait presque toujours. Aujourd'hui, il est anodin, et à peine avons-nous embrassé à la gare de Toulon les chers amis à qui nous y avions donné rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici à trois heures à Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos vêtements d'hiver nous pèsent. Hier, à pareille heure, nous nous chauffions à Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une enjambée de l'hiver à l'été.

Rien de changé à Tamaris, où je me suis installé, il y a sept ans en février, presque jour pour jour. Les beaux pins parasols couvrent d'ombre une circonférence un peu plus grande, voilà tout; le gazon ne s'en porte que mieux. Il est très-remarquable, ce gazon cantonné ici uniquement sur la colline qui sert de jardin naturel à la bastide. C'est le brachypode rameux, une céréale sauvage, n'est-ce pas? ou tout au moins une triticée, la soeur bâtarde, ou, qui sait! l'ancêtre ignoré de monseigneur froment, puisque cet orgueilleux végétal qui tient tant de place et joue un si grand rôle sur la terre ne peut plus nommer ses pères ni faire connaître sa patrie. Lebrachypodium ramosusn'a pas de nom vulgaire que je sache; aucun paysan n'a pu me le dire. Il porte un petit épi grêle, cinq ou six grains bien chétifs qui, çà et là, ont passé l'hiver sur leur tige sans se détacher. On ne l'utilise pas, on ne s'en occupe jamais. Il est venu là, et, comme son chaume fin et chevelu forme un gazon presque toujours vert et touffu, on l'y a laissé. Il n'y a nullement dépéri depuis sept ans que je le connais. Nul autre gazon n'eût consenti à vivre dans ces rochers et sous cette ombre des grands pins: les animaux ne le mangent pas, il n'y a que Bou-Maca, le petit âne d'Afrique, qui s'en arrange quand on l'attache dehors; mais il aime mieux autre chose, car il casse sa corde ou la dénoue avec ses dents et s'en va, comme autrefois, chercher sa vie dans la presqu'île. J'apprends que, seul tout l'hiver dans cette bastide inhabitée,—le pauvre petit chien qui lui tenait compagnie n'est plus,—il s'est mis à vivre à l'état sauvage. Il part dès le matin, va dans la montagne ou dans la vallée promener son caprice, son appétit et ses réflexions. Il rentre quelquefois le soir à son gîte, regarde tristement son râtelier vide et repart. On vole beaucoup dans la presqu'île, mais on ne peut pas voler Bou-Maca; il est plus fin que tous les larrons, il flaire l'ennemi, le regarde d'un air paisiblement railleur, le laisse approcher, lui détache une ruade fantastique et part comme une flèche. Or, il n'est guère plus facile d'attraper un âne d'Afrique que de prendre un lièvre à la course. Intelligent et fort entre tous les ânes, il n'obéit qu'à ses maîtres et porte ou traîne des fardeaux qui n'ont aucun rapport avec sa petite taille.

Ainsi, je n'ai pas eu le plaisir de renouer connaissance avec Bou-Maca. Monsieur était sorti; mais l'étrange gazon de la colline profite de son absence et recouvre les soies jaunies de sa tige d'une verdure robuste disposée en plumes de marabout. Il tapisse tout le sol sans empiéter sur les petits sentiers et sans étouffer les nombreuses plantes qui abritent leurs jeunes pousses sous sa fourrure légère. Une vingtaine de légumineuses charmantes apprêtent leur joli feuillage qui se couronnera dans six semaines de fleurettes mignonnes, et plus tard de petites gousses bizarrement taillées:hippocrepis ciliata,melilotus sulcata,trifolium stellatum, et une douzaine de lotus plus jolis les uns que les autres. Le psoralée bitumineux a passé l'hiver sans quitter ses feuilles, qui sentent le port de mer; la santoline neutralise son odeur âcre par un parfum balsamique qui sent un peu trop la pharmacie. Les amandiers en fleur répandent un parfum plus suave et plus fin. Les smilax étalent leur verdure toujours sombre à côté des lavandes toujours pâles. Les cistes et les lentisques commencent à fleurir. LeC. albidasurtout étale çà et là sa belle corolle rose, si fragile et si finement plissée une heure auparavant. On la voit se déplier et s'ouvrir. Les petites anémones lilas, violettes, rosées, purpurines ou blanches étoilent le gazon, le liseronalthoeoïdescommence à ramper et les orchys-insectes à tirer leur petit labelle rosé ou verdâtre. Rien n'a disparu; chaque végétal, si rare ou si humble qu'il soit dans la localité, a gardé sa place, je devrais dire sa cachette.

Quand j'ai fini ma visite domiciliaire dans le jardin sans clôture et sans culture qui était et qui est encore pour moi un idéal de jardin, puisqu'il se lie au paysage et le complète en rendant seulement praticable la terrasse qu'il occupe, je m'assieds sur mon banc favori, un demi-cercle de rochers ombragé à souhait par des arbres d'une grâce orientale. A travers les branches de ceux qui s'arrondissent à la déclivité du terrain, je vois bleuir et miroiter dans les ondulations roses et violettes ce golfe de satin changeant qui a la sérénité et la transparence des rivages de la Grèce. Ce golfe de Tamaris, vu du côtéest, est le coin du monde, à moi connu, où j'ai vu la mer plus douce, plus suave, plus merveilleusement teintée et plus artistement encadrée que partout ailleurs; mais il y faut les premiers plans de ce jardin, libre de formes et de composition. Du côtésud, c'est la pleine mer, les lointains écueils, les majestueux promontoires, et là j'ai vu les fureurs de la bourrasque durant des semaines entières. J'y ai ressenti des tristesses infinies, un état maladif accablant. Tamaris me rappelle plus de fatigues et de mélancolies que de joies réelles et de rêveries douces, et c'est sans doute pourquoi j'aime mieux Tamaris, où j'ai souffert, que d'autres retraites où je n'ai pas senti la vie avec intensité. Sommes-nous tous ainsi? Je le pense. Le souvenir de nos jouissances est incomplet quand il ne s'y mêle pas une pointe d'amertume. Et puis les choses du passé grandissent dans le vague qui les enveloppe, comme le profil des montagnes dans la brume du crépuscule. Il me semble que, sur ce banc où me voilà assis encore une fois après lui avoir dit un adieu que je croyais éternel, j'ai porté en moi un monde de lassitude et de vaillance, d'épuisement et de renouvellement. Il me semble qu'à certaines heures j'ai été un philosophe très-courageux, et à d'autres heures un enfant très-lâche. Je venais de traverser une de ces maladies foudroyantes où l'on est emporté en quelques jours sans en avoir conscience. L'affaiblissement qui me restait et que le brutal climat du Midi était loin de dissiper, tournait souvent à la colère, car l'être intérieur avait conservé sa vitalité, et le rire du printemps sur la montagne me faisait l'effet d'une cruelle raillerie de la nature à mon impuissance.

—Puisque tu m'appelles, guéris-moi, lui disais-je.

Elle m'appelait encore plus fort et ne me guérissait pas du tout. J'étudiai la patience. Je me souviens d'avoir fait ici une théorie, presque une méthode de cette vertu négative, avec un classement de phases à suivre en même temps que j'étudiais le classement botanique d'après Grenier et Godron. Ces auteurs rejettent sans pitié de leur catalogue toute plante acclimatée ou non qui n'est pas de race française. Je m'exerçais puérilement, car la maladie est très puérile, à rejeter de ma méthode philosophique tout ce qui était amusement ou distraction de l'esprit, comme contraire à la recherche de la patience pour elle-même. Et puis je m'apercevais que la sagesse, comme la santé, n'a pas de spécialité absolue, qu'elle doit s'aider de tout, parce qu'elle s'alimente de tout, et, un beau jour de soleil, ayant pris ma course tout seul, comme Bou-Maca, sauf à tomber en chemin et à mourir sur quelque lit de mousse et de fleurs, au grand air et en pleine solitude, ce qui m'a toujours paru la plus douce et la plus décente mort que l'on puisse rêver, je forçai ma pauvre machine à obéir aux injonctions aveugles de ma volonté. J'eus chaud et froid, faim et soif, dépit et résignation; j'eus des envies de pleurer quand j'essayais en vain de gravir un escarpement, des envies de crier victoire quand j'avais réussi à le gravir. L'attente muette et stoïque de la guérison ne m'avait pas rendu un atome de force musculaire. La volonté de ressaisir à tout prix cette force me la rendit, et je me souviens encore de ceci: c'est qu'au retour d'une excursion assez sérieuse, je vins m'asseoir sur ce banc en me débitant l'axiome suivant: «Décidément, la patience n'est pas autre chose qu'une énergie.»

J'avais peut-être raison. L'inertie glacée de l'attente du mieux n'amène que le dépérissement. La volonté d'être et d'agir en dépit de tout nous fait vaincre les maladies de langueur du corps et de l'âme; j'ai encore vaincu, l'an dernier, un accès d'anémie en n'écoutant que le médecin qui me conseillait de ne pas m'écouter du tout.

C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soigné ici il y a sept ans, et que j'ai retrouvé hier soir plus jeune que moi, toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai à la première vue, cet ami des malades, cet être aimable et sympathique qui apporte la santé ou l'espérance dans ses beaux yeux septuagénaires, toujours remplis de cette flamme méridionale si communicative. Certains vieux médecins de province sont des figures que l'on ne retrouvera plus: Lallemant et Cauvières, qui sont partis au milieu d'une sénilité adorable, Auban à Toulon, Maure à Grasse, Morère à Palaiseau, Vergne à Cluis, et tant d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans leur milieu une sorte de royauté paternelle. Jamais riches, ils ont pratiqué la charité sur des bases trop larges; tous aisés, ils n'ont pas eu de vices; tous hommes de progrès, fils directs de la Révolution, ils ont traversé dans leur jeunesse les déboires de la Restauration, ils ont lutté contre la théorie de l'étouffement, ils luttent toujours: ils ont été hommes du temps qu'on mettait sa gloire à être homme avant tout. Ils sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore en dépit de la mode qui a créé le problème de la science pour la science, comme elle avait inventé l'art pour l'art dans un sens étroit et faux.

Nos jeunes savants d'aujourd'hui mûriront et poseront mieux la question, car elle a son sens juste et son côté vrai; mais ils seront généralement et forcément sceptiques. Ils auront le doute et le rire, l'esprit et l'audace. Ce ne sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de l'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles énergies du passé sur de nobles fronts que le temps respecte, et on les aime spontanément. Qu'ils soient dans l'illusion ou dans le vrai sur l'avenir des sociétés humaines, c'est avec eux qu'on se plaît à songer, et l'on se sent meilleur en les approchant.

Et pourtant j'aime bien tendrement la jeunesse; comment faire pour ne pas aimer les enfants, et pour ne pas contempler comme un idéal l'âge de l'irréflexion, où le mal n'est pas encore le mal, puisqu'il n'a pas conscience de lui-même?

La nature, éternellement jeune et vieille, passant de l'enfance à la caducité, et ressuscitant pour recommencer sans savoir ce que vie et mort signifient, est une enchanteresse qui nous défend d'être moroses.... Le moyen au mois de février, qui est l'avril du Midi, sous un ciel en feu et sur une terre en fleurs, de pleurer sur les roses ou sur les neiges d'antan?

Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi, c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes. Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes primitifs. C'est un édifice et non une ruine; la végétation y prend ses ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement.

Cannes, rendez-vous des étrangers de tout pays, doit être pour le romancier habile une bonne mine pleine d'échantillons à collectionner; mais, outre que je n'ai aucune habileté, je ne suis pas venu céans pour étudier les moeurs qu'on raconte et observer les physionomies qui passent. Ici comme ailleurs, je ne prendrai que des notes, et j'attendrai que je sois saisi n'importe où, n'importe par quoi ou par qui. Je ne suis pas de ceux qui savent ce qu'ils veulent faire. Je subis l'action de mes milieux. Je ne pourrais la provoquer; d'ailleurs, je suis en vacances.

Je n'espère pas non plus faire beaucoup de botanique. La saison est trop peu avancée, et cette année-ci particulièrement la floraison est très en retard. Il parait qu'il n'a pas plu depuis deux ans. Maurice ne compte pas non plus sur des trouvailles entomologiques à te communiquer. Notre but est une affaire de coeur, une visite à de chères personnes qui m'ont attendu tout l'hiver. La beauté et le charme du pays seront par-dessus le marché.

Dès le lendemain pourtant, nous voici en campagne. Les amis veulent nous faire les honneurs de l'Estérel, et nous remplissons de notre bande joyeuse et de nos provisions de bouche un omnibus énorme, traîné par trois vigoureux chevaux. La locomotion est admirablement organisée ici. On pénètre dans la montagne, on trotte à fond de train sur les corniches vertigineuses; nous n'avons pas fait autre métier pendant un mois, et nous n'avons pas vu l'ombre d'un accident. Cochers et chevaux sont irréprochables.

A l'entrée de la gorge de Maudelieu, on laisse la voiture, on porte les paniers, on s'engouffre dans une étroite fente de rochers en remontant le cours d'un petit torrent presque à sec, et on s'arrête pour déjeuner à l'endroit où une cascatelle remplit à petit bruit un petit réservoir naturel. Ce n'est pas un des plus beaux coins de l'Estérel. Le porphyre n'y est pas bien déterminé, on est encore trop à la lisière; mais, comme salle à manger, la place est charmante, et il y fait une réjouissante chaleur. Les murailles déjetées qui vous pressent ont une grâce sauvage. Il y a tant de lentisques, de myrtes, d'arbousiers et de phyllirées qu'on se croirait dans de la vraie verdure. Pour moi, ces feuillages cassants et persistants ont toujours quelque chose d'artificiel et de théâtral. Ils seront beaux quand les chèvrefeuilles et les clématites qui les enlacent mêleront leurs souplesses et leurs fraîcheurs à cette rigidité. Après le déjeuner, on reprend le vaste et solide omnibus, qui grimpe résolument vers le point central de l'Estérel.

Le massif intérieur, fermé transversalement par une muraille rectiligne d'une grande apparence, offre progressivement, des extrémités au coeur, un porphyre rouge mieux déterminé et d'un plus beau ton. A toutes les heures du jour, ces chaudes parois semblent imprégnées de soleil. La couleur est donc ici aussi riche que la forme, et les masses de la végétation, en suivant le mouvement heureux du sol, se composent comme pour le plaisir des yeux. Une belle route traverse le sanctuaire en suivant les bords du ravin principal, et, des points les plus élevés de son parcours, permet de plonger sur les grandes ondulations qui aboutissent à la mer. Qu'elle est belle, cette mer cérulée qui, partant du plus profond du tableau, remonte comme une haute muraille de saphir à l'horizon visuel! A droite se dressent les Alpes neigeuses, autre sublimité qui fascine l'oeil et le fixe en dépit des plantes qui sourient à nos pieds et sollicitent notre attention. Dis-moi, cher naturaliste, notre maître, si le papillon, qui a tant de facettes dans son oeil de diamant, peut voir à la fois la terre et le ciel, l'horizon et le ciel qui s'effleure! Il est bien heureux le papillon, s'il peut saisir d'emblée le grand et le petit, le loin et le proche! Ah! que notre oeil humain est lent et pauvre, et avec cela la vie si courte!

Les arbres sont très beaux dans l'Estérel, on y échappe à la monotonie des grands oliviers, bien beaux aussi, mais trop répétés dans le pays. Sauf le liége, les essences de la forêt de l'Estérel sont, à l'espèce près, celles de nos régions centrales. Les châtaigniers paraissent se plaire surtout vers le centre. C'est là que nous nous arrêtons au hameau des Adrets, toujours orné de son poste de gendarmerie, comme d'une préface de mélodrame. La route était dangereuse autrefois, mais Frédérick-Lemaître a tué à jamais sa poésie. Le lieu n'évoque plus que des souvenirs de tragédie burlesque.

Elle est pourtant sinistre, cette auberge des Adrets, et les auteurs du drame qui en porte le nom l'ont parfaitement choisie pour type de coupe-gorge. Elle en a tout le classique, surtout aujourd'hui que la cuisine est fermée et abandonnée. Pourquoi? On ne sait. A force d'entendre les voyageurs plaisanter sur la mort fictive de M. Germeuil, les propriétaires se sont imaginé qu'on leur attribuait un crime réel. La porte principale est barricadée, les habitants du hameau regardent avec défiance et curiosité les tentatives que l'on fait pour entrer. Ils sourient mystérieusement, ils affectent un air moqueur pour répondre aux moqueries qu'ils attendent de vous. Il faut que certains passants les aient cruellement mystifiés. On frappe longtemps en vain; enfin, les hôtes vous demandent sèchement ce que vous voulez et consentent à vous conduire dans une salle de cabaret véritablement hideuse. Elle est sombre, sale et barbouillée de fresques représentant des paysages, des scènes de pêche et de chasse d'un dessin si barbare et d'une couleur si féroce, qu'on est pris de peur et de tristesse devant cette navrante parodie de la nature. Ceci est la nouvelle auberge soudée à l'ancienne, que l'on ne vous ouvre qu'après bien des pourparlers et des questions.

—Que voulez-vous voir, là? Il n'y a rien de curieux. Il ne s'y est jamais rien passé.

Il faut répondre qu'on le sait bien; mais qu'on veut voir l'escalier de bois. On le voit enfin dressé en zigzag, au fond d'une salle nue et sombre à cheminée très ancienne. Il est assez décoratif et conduit à deux misérables petites chambres dans l'une desquelles ne fut pas assassiné M. Germeuil. Toute cette recherche du souvenir d'une fiction de théâtre est fort puérile, mais il faut rire en voyage, et, en sortant, on rit de la figure ahurie et soupçonneuse de ces bons habitants des Adrets.

Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le mistral y est moins rude, moins froid, plus vite passé; mais au baisser du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soirée est véritablement froide, jusqu'au moment où la nuit est complète. Alors il y a un adoucissement remarquable de l'atmosphère jusqu'au retour du matin. En dépit de ces bénignes influences, la végétation est beaucoup plus avancée à Toulon: pourquoi?

Le lendemain, il faisait un vent assez aigre à l'île Sainte-Marguerite. Lapasserina hirsutatapisse le rivage du côté ouest. Elle est en fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne croît que là dans toute la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses qui déchiquettent le littoral, mais toujours tournée vers l'occident. Est-ce un hasard ou une habitude?

Je croyais trouver ici plus de plantes spéciales. Le sol que j'ai pu explorer en courant me semble très pauvre; pas l'ombre d'untartonraire, pas demedicayo maritima, pas d'astragaletragacantha, rien de ce qui tapisse la plage des Sablettes et de ce qui orne les beaux rochers du cap Sicier. Ma seule trouvaille consiste dans un petit ornithogale à fleur blanche unique et à feuilles linéaires canaliculées, dont une démesurément longue. Je n'en trouve nulle part la description bien exacte, à moins que ce ne soit celui que mes auteurs localisent exclusivement sur le Monte-Grosso, en Corse. J'ai cueilli celui-ci sur le rocher qui porte le fort d'Antibes. Il y gazonnait sur un assez petit espace. De l'orchis jaune trouvé une seule fois à Tamaris, le 13 mars, point de nouvelles par ici; mais nous habitons une côte particulièrement aride, et les promenades en voiture ne sont pas favorables à l'exploration botanique.

Il faut donc s'en tenir au charme de l'ensemble et mettre les lunettes du peintre. Pour le peintre de grand décor de théâtre, ce pays-ci est typique. Les formes sont admirables, les masses sont de dimensions à être embrassées dans un beau cadre, et leur tournure est si fière, qu'elles apparaissent plus grandioses qu'elles ne le sont en effet. Ce trompe-l'oeil perpétuel caractérise au moral comme au physique la nature et l'homme du Midi; il est cause du reproche deblagueadressé à la population, reproche non mérité en somme. Le Midi et le Méridional annoncent toujours et tiennent souvent. Ils sont éminemment démonstratifs, et, à un moment donné, ils semblent frappés d'épuisement; mais ils se renouvellent avec une facilité merveilleuse, et, comme la terre d'Afrique qui semble souvent morte et desséchée, ils refleurissent du jour au lendemain.

La transition de l'hiver à l'été n'est pourtant pas aussi belle et aussi frappante ici que chez nous. La végétation n'y éclate pas avec la même splendeur. L'absence de gelée sérieuse n'y fait pas ressortir le réveil de la vie, et on n'y sent guère en soi-même ce réveil si intense et si subit qui s'opère chez nous par crises énergiques. Le vent de mer contrarie l'essor général. Le mistral est un petit hiver qui recommence presque chaque semaine, et qui est d'autant plus perfide qu'il n'altère pas visiblement l'aspect des choses; mais, quoi qu'on en dise, il gèle ici blanc presque tous les matins, et les promesses du soleil de la journée ressemblent à une gasconnade. Est-ce à dire que la nature n'y soit pas généreuse et la vie intense? Certes non. C'est un beau pays, et les organisations qu'il développe sont résistantes et souples à la fois.

Malheureusement, dans ces stations consacrées par la mode, ce que l'on voit le moins, c'est le type local. Homme, animaux, plantes, coutumes, villas, jardins, équipages, langage, plaisirs, mouvement, échange de relations, c'est une grande auberge qui s'étend sur toute la côte. Si vous apercevez le paysan, l'industriel indigènes, soyez sûr qu'ils sont occupés à servir les besoins ou les caprices de la fourmilière étrangère.

Ceci, je l'avoue, me serait odieux à la longue, et, si j'avais une villa sur ce beau rivage, je la fuirais à l'époque où des quatre coins du monde s'abattent ces bandes d'oiseaux exotiques. C'est un tort d'être ainsi et de vouloir être seul ou dans l'intimité étroite de quelques amis au sein de la nature. Certes l'homme est l'animal le plus intéressant de la création; je dirai pour mon excuse que, dans certains milieux où tout est artificiel, l'art semble appeler les humains à se réunir et les inviter à l'échange de leurs idées. Au sein du mouvement qui est leur ouvrage, ils ont naturellement jouissance morale et avantage intellectuel à se communiquer l'activité qui les anime. Il y a aussi de délicieux milieux de villégiature où la sociabilité plus douce et un peu nonchalante peut réaliser desdécaméronsexquis; mais, en présence de la mer et des Alpes neigeuses, peut-on n'être point dominé par quelque chose d'écrasant dont la sublimité nous distrait de nous-mêmes et nous fait paraître misérable toute préoccupation personnelle?

Je fus frappé de cette sorte de stupeur où la grandeur des choses extérieures nous jette en parcourant un jardin admirablement situé et admirablement composé à la pointe d'Antibes. C'est, sous ces deux rapports, le plus beau jardin que j'aie vu de ma vie. Placé sur une langue de terre entre deux golfes, il offre un groupement onduleux d'arbres de toutes formes et de toutes nuances qui se sont assez élevés pour cacher les premiers plans du paysage environnant. Tous les noms de ces arbres exotiques, étranges ou superbes, car le créateur de cette oasis est horticulteur savant et passionné, je te les cacherai pour une foule de raisons: la première est que je ne les sais pas. Tu me fais grâce des autres, et même tu me pardonnes de n'avoir pas abordé la flore exotique, moi qui suis si loin de connaître la flore indigène, et qui probablement, si tu ne m'aides beaucoup, ne la connaîtrai jamais. Je me souviens d'une dame qui me disait de grands noms de plantes étrangères avec une épouvantable sûreté de mémoire, et qui me semblait si savante, que je n'osais lui répliquer. Pourtant je me hasardai à lui dire modestement:

—Madame, je ne sais pas tout cela. Je m'occupe exclusivement de l'étude duphaseolus.

Elle ne comprit pas que je lui parlais du haricot, et avoua qu'elle ne connaissait pas cette plante rare.

Pour ne point ressembler à cette dame, je ne me risquerai pas à te nommer une seule des merveilles végétales de l'Australie, de la Polynésie et autres lieux fantastiques que M. Turette a su faire prospérer dans son enclos: mais ce dont je peux te donner l'idée, c'est du spectacle que présente le vaste bocage où toutes les couleurs et toutes les formes de la végétation encadrent, comme en un frais vallon, les pelouses étoilées de corolles radieuses et encadrées de buissons chargés de merveilleuses fleurs. La villa est petite et charmante sous sa tapisserie de bignones et de jasmins de toutes nuances et de tous pays; mais c'est du pied de cette villa au sommet de la pelouse qui marque le renflement du petit promontoire, et qui, par je ne sais quel prodige de culture, est verte et touffue, que l'on est ravi par la soudaine apparition de la mer bleue et des grandes Alpes blanches émergeant tout à coup au-dessus de la cime des arbres. On est dans un Éden qui semble nager au sein de l'immensité. Rien, absolument rien entre cette immensité sublime et les feuillages qui vous ferment l'horizon de la côte, cachant ses pentes arides, ses constructions tristes, ses mille détails prosaïques; rien entre les gazons, les fleurs, les branches formant un petit paysage exquis, frais, embaumé, et la nappe d'azur de la mer servant de fond transparent à toute cette verdure, et puis au-dessus de la mer, sans que le dessin de la côte éloignée puisse être saisi, ces fantastiques palais de neiges éternelles qui découpent leurs sommets éclatants dans le bleu pur du ciel. Je ne chercherai pas de mots excentriques et peu usités pour te représenter cette magie. Les mots qui frappent l'esprit obscurcissent les images que l'on veut présenter réellement à la vision de l'esprit. Figure-toi donc tout simplement que tu es dans ce charmant vallon, «arrondi au fond comme une corbeille,» que tu me décris si bien dans ta dernière lettre, et que tu vois surgir de l'horizon boisé la Méditerranée servant de base à la chaîne des Alpes. Impossible de te préoccuper de la distance considérable qui sépare ton premier horizon du dernier. Il semble que ce puissant lointain t'appartienne, et que toute cette formidable perspective se confonde sans transition avec l'étroit espace que tes pas vont franchir, car tu es tenté de t'élancer à la limite de ton vallon pour mieux voir.—Ne le fais pas, ce serait beau encore, mais d'un beau réaliste, et tu perdrais le ravissement de cet aspect composé de trois choses immaculées, la végétation, la mer, les glaciers. Le sol, cette chose dure qui porte tant de choses tristes, est noyé ici pour les yeux sous le revêtement splendide des choses les plus pures. On peut se persuader qu'on est entré dans le paradis des poëtes... Pas une plante qui souffre, pas un arbre mutilé, pas une fortification, pas une enceinte, pas une cabane, pas une barque, aucun souvenir de l'effort humain, de l'humaine misère ni de l'humaine défiance. Les arbres de tous les climats semblent s'être donné rendez-vous d'eux-mêmes sur ce tertre privilégié pour l'enfermer dans une fraîche couronne, et ne laisser apparaître à ceux qui l'habitent que les régions supérieures où semblent régner l'incommensurable et l'inaccessible.

Le créateur de ce beau jardin a-t-il eu conscience de ce qu'il entreprenait? A-t-il vu dans sa pensée, lorsqu'il en a tracé le plan, le spectacle étrange et unique au monde qu'il offrirait lorsque ces plantes auraient atteint le développement qu'elles ont aujourd'hui? Si oui, voilà un grand artiste; si non, s'il n'a cherché qu'à acclimater des raretés végétales, disons qu'il a été bien récompensé de son intéressant labeur.

Mais tout passe ou change, et il est à craindre que dans quelques années les arbres, en grandissant, ne cachent la mer. Quelques années de plus, et ils cacheront les Alpes. Il faudra s'y résigner, car, si on émonde les maîtresses branches pour dégager l'horizon, leur souple feston de verdure perdra sa grâce riante et ses divins hasards de mouvement. Ce ne sera plus qu'un beau jardin botanique.

Ainsi du petit bois de pins, de liéges et de bruyères blanches en arbres qui s'élevait au-dessus de Tamaris, et d'où l'on voyait la mer et les collines à travers des rideaux de fleurs. J'y ai contemplé de petites plantes, ledorycnium suffruticosumet l'epipactis ancifolia, qui se donnaient des airs de colosses en se profilant sur les vagues lointaines de la pleine mer. Barbare qui les eût cueillies pour leur donner l'horizon d'un verre d'eau ou d'une feuille de papier gris!

—C'est moi, pensais-je en regardant le jardin de M. Turette, qui voudrais bien emporter cet horizon de flots et de neiges pour encadrer mon jardin de Nohant!

Mais bien vite cette ambitieuse aspiration m'effraya. Je suis un trop petit être pour vivre dans cette grandeur; j'y suis trop sensible, je me donne trop à ce qui me dépasse dans un sens quelconque, et, quand je veux me reprendre après m'être abjuré ainsi, je ne me retrouve pas. Je deviendrais tellement contemplatif, que la réflexion ne fonctionnerait plus.

En effet, à quoi bon chercher la raison des choses quand elles vous procurent une extase plus douce que l'étude? On risque la folie à vouloir perpétuer le ravissement. Maxime Du Camp, dans son roman desForces perdues,—un titre très profond!—raconte que deux âmes ivres de bonheur se sont épuisées et presque haïes sans autre motif que de s'être trop aimées. Peut-être, en se fixant au centre d'une oasis rêvée, deviendrait-on l'ennemi du beau trop senti et trop possédé, à moins que, sans retour et à tout jamais, on n'en devînt la victime. Pour habiter l'Éden, il faudrait donc devenir un être complètement paradisiaque. Adam en fut exilé, et s'en exila probablement de lui-même le jour où l'esprit de liberté le fit homme. Quelle irrésistible et décevante fascination ces Alpes et ces mers, vues ainsi sans intermédiaire matériel, doivent exercer sur l'âme! Comme on oublierait volontiers que le mal et la douleur habitent la terre, et que la mort sévit jusque sur ces hauteurs sereines où l'on rêve la permanence et l'éternité! Le son de la voix humaine arriverait ici comme une fausse note. Le désir de peindre, le besoin d'exprimer, s'évanouiraient comme des velléités puériles. Le sentiment des relations sociales s'éteindrait, et la démence vous ferait payer cher quelques années d'un bonheur égoïste.

Voilà pourquoi j'arrive à comprendre ceux qui viennent sur ces rivages admirables pour ne rien voir et ne rien sentir, ou pour voir mal et sentir à faux. S'ils étaient bien pénétrés de la grandeur qui les environne, ils n'oseraient pas vivre, ils ne le pourraient pas. Arrachons-nous au ravissement qui paralyse, et soyons plutôt bêtes qu'égoïstes. Acceptons la vie comme elle est, la terre comme l'homme l'a faite. Le cruel, l'insensé! il l'a bien gâtée, et des artistes ont imaginé d'aimer sa laideur plutôt que de ne pas l'aimer du tout.

Un autre jour, nous voici sur la Corniche, trottant sur une route que surplombent et que supportent follement des calcaires en ruine. Ici, la France finit splendidement par une muraille à pic ou à ressauts vertigineux qui s'écroule par endroits dans la Méditerranée. On côtoie les dernières assises de cette crête altière, et pendant des heures l'oeil plonge dans les abîmes. Ici, la lumière enivre, car tout est lumière; l'immense étendue de mer que l'on domine vous renvoie l'éblouissement d'une clarté immense, et son reflet sur les rochers, les flots et les promontoires qu'elle baigne, produit des tons qui deviennent froids et glauques en plein soleil, comme les objets que frappe la lumière électrique. A la distance énorme qui vous élève au-dessus du rivage, vous percevez le moindre détail ainsi éclairé avec une netteté invraisemblable. C'est bien réellement une féerie que le panorama de la Corniche. Les rudes décombres de la montagne y contrastent à chaque instant avec la vigoureuse végétation des ses pentes et la fraîcheur luxuriante de ses fissures arrosées de fines cascades. L'eau courante manque toujours un peu dans ces pays de la soif; mais il y a tant d'oranges et de citrons sur les terrasses de l'abîme que l'on oublie l'aspect aride des sommets, et qu'on se plaît au désordre hardi des éboulements. Les sinuosités de la côte offrent à chaque pas un décor magique. Les ruines d'Eza, plantées sur un cône de rocher, avec un pittoresque village en pain de sucre, arrêtent forcément le regard. C'est le plus beau point de vue de la route, le plus complet, le mieux composé. On a pour premiers plans la formidable brèche de montagne qui s'ouvre à point pour laisser apparaître la forteresse sarrasine au fond d'un abîme dominant un autre abîme. Au-dessus de cette perspective gigantesque, où la grâce et l'âpreté se disputent sans se vaincre, s'élève à l'horizon maritime un spectre colossal. Au premier aspect, c'est un amas de nuages blancs dormant sur la Méditerranée; mais ces nuages ont des formes trop solides, des arêtes trop vives: c'est une terre, c'est la Corse avec son monumental bloc de montagnes neigeuses, dont trente lieues vous séparent; plus loin, vous découvrez d'autres cimes, d'autres neiges séparées par une autre distance inappréciable. Est-ce la Sardaigne, est-ce l'Apennin? Je ne m'oriente plus.

Il faisait un temps magnifique. Le ciel et la mer étaient si limpides, qu'on distinguait les navires à un éloignement inouï, et les détails du Monte-Grosso à l'oeil nu; mais passer, car il faut bien passer par là sans y planter sa tente, rend tout à coup mortellement triste.

La riante presqu'île de Monaco vous apparaît bientôt. On se demande par quel problème on y descendra des hauteurs de la Turbie. C'est bien simple: on tourne pendant une grande heure le massif de la montagne, et, d'enchantements en enchantements, de rampe en rampe, on descend par des lacets l'unique petite route assez escarpée de la principauté: on admire tous les profils du gros bloc de laTête-du-Chien, qui surplombe la ville et la menace, et on arrive de plain-pied avec la rive dans un grand hôtel qui est à la fois une hôtellerie, un restaurant, un casino et une maison de jeu.

Étrange opposition! au sortir de ces grandeurs de la nature, vous voilà jeté en pleine immondice de civilisation moderne. Au pâle clair de la jeune lune, au pied du gros rocher qui dort dans l'ombre, au mystérieux gémissement du ressac, à la senteur des orangers qui vous enveloppe, succèdent et se mêlent la lueur blafarde du gaz, un caquetage de filles chiffonnées et fatiguées, je ne sais quelle fétide odeur de fièvre et le bruit implacable de la roulette. Il y a là de jeunes femmes qui jouent pendant que sur les sofas des nourrices allaitent leurs enfants. Une jolie petite fille de cinq à six ans s'y traîne et s'endort accablée de lassitude, de chaleur et d'ennui. Sa misérable mère l'oublie-t-elle, ou rêve-t-elle de lui gagner une dot? Desbabiesde tout âge, de vingt-cinq à soixante-et-dix ans, essuient en silence la sueur de leur front en fixant le tapis vert d'un oeil abruti. Une vieille dame étrangère est assise au jeu avec un garçonnet de douze ans qui l'appelle sa mère. Elle perd et gagne avec impassibilité. L'enfant joue aussi et très décemment, il a déjà l'habitude. Dans la vaste cour que ferme le mur escarpé de la montagne, des ombres inquiètes ou consternées errent autour du café. On dirait qu'elles ont froid; mais peut-être regardent-elles avec convoitise le verre d'eau glacée qu'elles ne peuvent plus payer. On en rencontre sur le chemin, qui s'en vont à pied, les poches vides; il y en a qui vous abordent et qui vous demandent presque l'aumône d'une place dans votre voiture pour regagner Nice. Les suicides ne sont point rares. Les garçons de l'hôtel ont l'air de mépriser profondément ceux qui ont perdu, et à ceux qui se plaignent d'être mal servis ils répondent en haussant les épaules:

—Ça n'a donc pas été ce soir?


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