VI

Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jeté sur le papier et semé sur leur route beaucoup de malédictions contre le mauvais goût desvillégiatures17. Le président de Brosses était, lui, un homme de goût, et nul, dans son temps, n'a mieux apprécié le beau classique, nul ne s'est plus gaiement moqué du rococo italien et des grotesques modernes mêlés partout aux élégances de la statuaire antique. Sur la foi de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligés, encore aujourd'hui, de mépriser ces fantaisies de l'autre siècle avec une rigueur un peu pédantesque.

Note 17:(retour)Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui était familière à Érasme. Nous le prions toutefois de considérer que c'est ici le mot propre et qu'il ne serait même pas remplacé par une périphrase. On entend parvillégiatureà la fois le plaisir dont on jouit dans les maisons de campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par extension, ces villas elles-mêmes avec leurs dépendances.

Tout est mode dans l'appréciation que l'on a du passé comme dans les créations où le présent s'essaie, et, après avoir bien crié, sous l'Empire et la Restauration, contre les chinoiseries du temps de Louis XV, nous voilà aussi dégoûtés du grec et du romain que du gothique de la Restauration! C'est que tout cela était du faux antique et du faux moyen âge, et que toute froide et infidèle imitation est stérile dans les arts. Mais, en général, les artistes ont fait ce progrès réel de ne pas s'engouer exclusivement d'une époque donnée, et de s'identifier complaisamment au génie ou à la fantaisie de tous les temps. La complaisance de l'esprit est toujours une chose fort sage et bien entendue, car on se prive de beaucoup de jouissances en décrétant qu'un seul genre de jouissance est admissible à la raison.

Parmi ces fantaisies du commencement du dernier siècle que stigmatisaient déjà les puristes venus de France trente ou quarante ans plus tard, il en est effectivement de fort laides dans leur détail: mais l'ensemble en est presque toujours agréable, coquet et amusant pour les yeux. C'est dans leurs jardins surtout que les seigneurs italiens déployaient ces richesses d'invention puériles que l'on ne voit pourtant pas disparaître sans regret:

Les grandes girandes, immenses constructions de lave, de mosaïque et de ciment, qui, du haut d'une montagne, font descendre en mille cascades tournantes et jaillissantes les eaux d'un torrent jusqu'au seuil d'un manoir;

Les grandes cours intérieures, sortes de musées de campagne, où, à côté d'une vasque sortie des villas de Tibère, grimace un triton du temps de Louis XIV, et où la madone sourit dans sa chapelle entourée de faunes et de dryades mythologiques;

Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le goût de Watteau, qui semblent destinés à quelque cérémonie de peuples triomphants, et qui conduisent à une maisonnette étonnée et honteuse de son gigantesque piédestal, ou tout bonnement à une plate-bande de tulipes très-communes;

Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste à dessiner sur le papier le pavé d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de marbre, de faïence, d'ardoise et de brique;

Les concerts hydrauliques, où des personnages en pierre et en bronze jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes;

Enfin les grottes de coquillages, les châteaux sarrasins en ruine, les jardiniers de granit, et mille autres drôleries qui font rire par la pensée qu'elles ont fait rire de bonne foi une génération plus naïve que la nôtre.

Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri. Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin.

A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie échappe au crayon par son étendue; c'est une rapide montée d'un kilomètre de chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres, choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette galerie herbagère a été composée par Lucien Bonaparte, autrefois propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été respectée par les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne, aujourd'hui propriétaire.

En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état d'abandon où on les voit maintenant, leur prête un grand charme, et, de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces gaietés d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères. Le lierre embrasse souvent d'informes débris que l'on pourrait attribuer à des âges plus reculés; les racines des arbres centenaires soulèvent les marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes et actives, s'échappent de leur prison de pierre pour chanter leur éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer.

A MADAME ERNEST PÉRIGOIS18

Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante:Le papillon superbe et la bête rampante;L'une qui souille tout dans son embrassement,L'autre qui du pollen s'enivre follement.Femmes, talents, beautés, contemplez votre image;Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage,Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!

Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante:Le papillon superbe et la bête rampante;L'une qui souille tout dans son embrassement,L'autre qui du pollen s'enivre follement.

Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante:

Le papillon superbe et la bête rampante;

L'une qui souille tout dans son embrassement,

L'autre qui du pollen s'enivre follement.

Femmes, talents, beautés, contemplez votre image;Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage,Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!

Femmes, talents, beautés, contemplez votre image;

Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,

Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage,

Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!

Nohant, 30 mai 1856

Note 18:(retour)Écrit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre Manceau représentant une corbeille de fleurs, un escargot et un papillon.

Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis!

Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis!

Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis!

Qui de vous, sans être dévoré de passions tragiques n'a soupiré, comme la Phèdre de Racine, après l'ombre et le silence des bois? Ce vers, isolé de toute situation particulière, est comme un cri de l'âme qui aspire au repos et à la liberté, ou plutôt à ce recueillement profond et mystérieux qu'on respire sous les grands arbres. Malheureusement, ces monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant les besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se passera encore peut-être des siècles avant que les besoins de la poésie et les exigences de l'art soient pris en considération par les sociétés, il est à présumer que le progrès industriel détruira de plus en plus les plantes séculaires, ou qu'il ne donnera de longtemps à aucune plante élevée le droit de vivre au delà de l'âge strictement nécessaire à son exploitation. Déjà la forêt de Fontainebleau a souffert de ces idées positives, et des provinces entières se sont dépouillées, à la même époque, de leurs grands chênes et de leurs pins majestueux. Nous savons tous, autour de nous, des endroits regrettés où, dans notre jeunesse, nous avons délicieusement rêvé sous des arbres impénétrables au soleil et à la pluie, et qui ne présentent plus que des sillons ensemencés ou d'humbles taillis.

Ce n'est pas seulement en France que ces magnifiques ornements de la terre ont disparu. Dans nos voyages, nous les avons toujours cherchés et nous sommes convaincus que sur les grandes étendues de pays ils n'existent plus. On fait très-bien des journées de marche en France, en Italie et en Espagne, sans rencontrer un seul massif véritablement important, et, dans les forêts mêmes, il n'est presque plus de sanctuaires réservés au développement complet de la vie végétale.

Un des plus beaux endroits de la terre serait le golfe de la Spezzia, sur la côte du Piémont, si les grands arbres n'y manquaient absolument. Montagnes gracieuses et fières, sol luxuriant de plantes basses, mouvements de terrain pittoresques, couleur chaude et variée des terrains mêmes, crêtes neigeuses dans le ciel, horizons maritimes merveilleusement encadrés, tout y est, excepté un seul arbre imposant. La montagne et la vallée ne demandent cependant qu'à en produire; mais, aussitôt qu'un pin vigoureux s'élance au-dessus des taillis jetés en pente jusqu'au bord des flots, la marine s'en empare, et même le jeune arbre, à peine grandi, est condamné à aller flotter sur le dos de la petite chaloupe côtière.

Si, de là, vous suivez l'Apennin jusqu'à Florence, et de Florence jusqu'à Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de formes, sa plus belle parure, la haute végétation, absente par suite de l'aridité des montagnes, ou supprimée par la main de l'homme, qui ne respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres, quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire.

La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est désormais, on le sait, une plaine affreuse où l'oeil ne se repose que sur des ruines; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal à propos vantée, quand on a gravi les premières volcaniques des monts Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes (celle d'Albano est justement célèbre sous ce rapport), le chêne vert parvenu à toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours du printemps, lorsque la mousse fraîche couvre son écorce jusque sur les rameaux élevés et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche sur sa feuillée sombre et terne. Toute la beauté de l'arbre est alors sur son bois, où le printemps semble s'être glissé mystérieusement à l'insu de son autre éternelle et lugubre verdure.

Dans cette région, les pins sont véritablement gigantesques. Ils se dressent fièrement au-dessus de ces chênes verts déjà monstrueux et, les dépassant de toute la moitié de leur taille, ils forment un second dôme au-dessus du dôme déjà si noir qu'ils ombragent.

Ces lieux sont magnifiques, car entre toutes ces branches étendues en parasol ou entre-croisées en réseaux inextricables, la moindre éclaircie encadre un paysage de montagnes transparentes ou de plaines profondes terminées par les lignes d'or de l'embouchure du Tibre, qui se confondent avec la nappe étincelante de la Méditerranée.

Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs. Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres; mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent.

Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les cherche et que l'on arrive à les trouver, des aspects d'une beauté toute différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette rude beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il faudra toujours garder une secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du sentiment national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des jouissances de contemplation que nous n'avons point trouvées ailleurs. Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour nous le rêve des forêts vierges. Dans des localités humides et comme abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages dont l'épaisseur admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout aussi bien que dans la forêt fermée de Laricia et sur les roches de Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges séculaires et s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des hêtres et des chênes. La mousse tapissait les branches, et la fougère hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la base au faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient s'être réfugiées et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain cherché en Italie, ce que je n'ai remarqué que là, en plein midi, le soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber sur le sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et bleuâtres comme ceux de la lune.

En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et d'étrangeté dans leur attitude; mais ils manquent tout à fait de cette finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les essences forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère; mais ces plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes monocordes.

Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la nature méridionale, nous l'avons goûtée aussi, mais sans pouvoir la trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement disposées et vraiment mieux dessinées par la structure des arbres qui les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que l'éternelle verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie, non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce touchante et peut-être la véritable majesté.

Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et doué de connaissances spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui, d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un nid tranquille et délicieux.

Note 19:(retour)Par Louis Maillard.

Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l'île de la Réunion offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. Donc, rien de plus varié que la flore de cette échelle de température; mais le caractère le plus curieux de l'île, caractère qui y a été général autrefois et qui s'y trouve localisé aujourd'hui, c'est cet état perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle part mieux appréciable aux études spéciales.

Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des anciennes éruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis. Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et rentrent dans l'abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents s'y précipitent, des vallées se soulèvent ou s'aplanissent sous des lits de sable et de cendre bientôt recouverts d'un nouvel humus, des remparts rocheux s'écroulent ou se dressent. La fertilité, poursuivie par ces ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies sur pied par la lave et s'en va créer des pâturages dans les régions redevenues calmes.

D'autre part, la mer, refoulée par les coulées volcaniques, voit des caps nouveaux étendre leurs bras dans ses ondes et former des anses paisibles là où, la veille, elle battait la côte avec énergie; mais, toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin,—par son action saline encore plus que par ses vagues,—les pores des anciennes falaises. Elle y creuse des cavernes étranges, jusqu'à ce que la roche, désagrégée, s'écroule et montre à vif ses arêtes de basalte et les couches superposées des diverses éruptions. Au fond de son lit, l'Océan ne travaille pas moins à se débarrasser des masses de galets et de débris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui déversent. Il les soulève, les roule, les porte sur un point de la côte où il les reprend pour les amonceler ou les répandre encore. Ailleurs, il se bâtit des digues de corail et des bancs de madrépores aussi solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces gigantesques, la mer et le volcan, l'eau et le feu, toujours en lutte, pétrissent pour ainsi dire le dur relief de l'île comme une cire molle soumise à leur caprice; mais ici le caprice ne consiste que dans l'étreinte corps à corps de deux lois également fatales, logiques par conséquent, car ce que nous appelons fatalité est la logique même, et l'homme qui les observe arrive à saisir leur puissance d'impulsion et à camper en toute sécurité sur cette terre mobile, si souvent remaniée dans les âges anciens, et qui change encore manifestement de forme et d'emploi sur une partie de sa surface.

Pour nous, cette île enchantée, passablement terrible, a toujours été un type des plus intéressants. Nos fréquents rapports avec M. Maillard durant les dix dernières années de son séjour à la Réunion, nous avaient initié à une partie de sa flore, de sa faune et de ses particularités géologiques. Plus anciennement encore, un autre ami, spécialement botaniste, après un séjour de quelques années dans ces parages, nous avait rapporté de précieux échantillons et des souvenirs pleins de poésie. Ce fut le rêve de notre jeunesse d'aller voir lesgrands brûléset les fraîches ravines de Bourbon. Quand l'âge des projets est passé, c'est un vif plaisir que de se promener dans son rêve rétrospectif avec un excellent guide, et ce guide, à qui rien n'est resté étranger durant vingt-six ans d'explorations aventureuses et de travaux assidus, c'est l'auteur des notes que nous avons sous les yeux.

Ingénieur colonial à la Réunion, M. Maillard s'est trouvé là, en présence de la mer et du volcan, le représentant d'une troisième force, le travail humain aux prises avec les impétueuses et implacables forces d'expansion de la nature. Le temps n'est plus où le Dieu hébreu défiait Job de dire à la mer: «Tu n'iras pas plus loin!» Le vrai Dieu, qui veut que l'homme aille toujours plus loin, lui a permis de posséder la nature en quelque sorte, en s'y faisant place et en luttant avec elle de persévérance. Des jetées hardies et des travaux sous-marins bien calculés, ouvrent aux navires les passes les plus dangereuses et défendent aux flots d'envahir les grèves où l'homme s'établit. Quand les torrents des montagnes emportent les ponts jetés sur leurs abîmes, l'homme s'attaque au torrent lui-même, lui creuse un autre lit, et l'oblige à se détourner. Les débris incandescents des volcans ravagent en vain ses cultures: il les transporte ailleurs, et il attend. Il sait que ces déserts redeviendront fertiles, il sait aussi quels abris ces gigantesques vomissements refroidis offriront à sa demeure, à son troupeau, à son verger, et, de cette nature terrible, de ces cratères éteints, il se fait une forteresse et un jardin.

En ouvrant des routes dans la lave, en dessinant des jetées à la côte, en explorant lui-même les profondeurs sous-marines à l'aide du scaphandre, en étudiant les habitudes de l'atmosphère et ses perturbations violentes, M. Louis Maillard a pu observer cette nature tropicale sous tous ses aspects. Ses notes embrassent donc tout ce qui constitue l'existence de la colonie: topographie, hydrographie, météorologie, géologie, botanique, zoologie, agriculture, industrie, administration, histoire, législation, finances, statistique, arts, coutumes, biographie, travaux publics, etc. Toutes ces recherches, sobrement et clairement exposées, appuyées des indications et témoignages des hommes les plus sérieux et les plus compétents de la colonie, sont venues demander l'aide de la science aux illustrations de la mère patrie. M. Maillard a eu de la sorte le généreux plaisir d'offrir à notre Muséum, ainsi qu'à des personnages éminents dans la science, des collections et des spécimens précieux, rares, ou entièrement nouveaux en histoire naturelle, et, en retour, il a eu l'honneur de pouvoir joindre à sa publication une annexe de notes descriptives et classificatives, signées Verreaux, Michelin, Guichenot, Milne-Edwards, Guénée, Deyrolle, H. Lucas, Signoret, de Sélys-Longchamps, Sichel, Bigot, Duchartre. L'illustre et respectable docteur Camille Montagne et son savant associé M. Millardet se sont chargés de décrire les algues et toute la cryptogamie. Aux travaux zélés et consciencieux de M. Maillard se rattache donc une suite de travaux extrêmement précieux et intéressants, non-seulement pour l'île de la Réunion, mais aussi pour le progrès des sciences naturelles, auxquelles les recherches des voyageurs et des amateurs dévoués apportent chaque jour leur contingent éminemment utile. Celui de M. Louis Maillard est considérable. Il a rapporté, en fait de zoologie et de botanique, les types d'une famille nouvelle (parmi les crustacés) de plusieurs genres, et de plus de cent cinquante espèces jusqu'ici non décrites.20Il a donc bien mérité de la science, et son ouvrage intéresse tous les adeptes.

Note 20:(retour)Ce chiffre sera peut-être dépassé, le travail le plus important, la conchyliologie, n'étant pas encore terminé.

Mais une autre utilité incontestable de cet ouvrage, c'est d'avoir signalé sans ménagement à l'attention du gouvernement et de la société tout entière, la nécessité d'organiser, sur des bases sévères et intelligentes, le régime de la propriété et le système de l'exploitation territoriale dans notre colonie, aujourd'hui dévastée et menacée de ruine par suite du déboisement. Tout le monde lira avec intérêt les réflexions de M. Maillard sur les inconvénients de la culture trop développée de la canne à sucre, sur l'abandon de la culture du café, du girofle et d'autres plantes utiles qui préservaient le sol en le retenant sur les pentes et en lui conservant l'humidité nécessaire. Le défrichement aveugle, qui est la conséquence duchacun pour soi, a fait disparaître entièrement les arbres magnifiques dont les essences précieuses couronnaient l'île et la protégeaient à la fois contre la sécheresse et contre les inondations. Quand les terribles cyclones dévastaient ces belles forêts, leurs débris imposants servaient encore longtemps de digues à la fureur des ouragans et protégeaient les jeunes pousses destinées à remplacer les anciennes.

Aujourd'hui, rien n'entrave plus les déluges qui pèlent le sol et l'entraînent à la mer, tandis que dans les temps secs, les sources, privées d'ombre, tarissent et que l'aridité se propage. Si la France ne daigne pas intervenir, ou si les colons ne se rendent pas aux plus simples calculs de la prévoyance, on peut prédire la ruine et l'abandon prochains de cette perle des mers que les anciens navigateurs saluèrent du nom d'Éden, et qui, épuisée et mutilée par la main de l'homme, secouera son joug et rentrera dans le domaine de Dieu. C'est une leçon qu'il tient en réserve, en France aussi bien qu'ailleurs, pour les populations qui méconnaissent les lois de l'équilibre providentiel, et abusent de leurs droits sur la terre. A l'homme sans doute est dévolue la mission d'explorer et d'exploiter; mais l'intelligence lui a été départie pour épargner à propos, prévoir l'avenir, et chercher dans la nature même le préservatif de son existence. Les forêts lui avaient été données comme réservoirs inépuisables de la fécondité du sol et comme remparts contre les crises atmosphériques. Il a violé tous les sanctuaires. Plus aveugle et plus ignorant que ses ancêtres, il a porté la hache jusqu'au plus épais de la forêt sacrée. En Amérique, il s'acharne avec fureur contre le monde primitif qui lui livre un sol admirablement nourri et préservé depuis les premiers âges de la végétation. L'oeuvre de dévastation s'accomplit. Nous aurons du blé, du sucre et du coton jusqu'à ce que la terre fatiguée se révolte et jusqu'à ce que le climat nous refuse la vie.

Dans un précédent article, nous avons appelé l'attention du monde savant et du monde instruit sur un ouvrage, intéressant à tous les points de vue22, science, industrie, moeurs, agriculture, histoire naturelle, etc. Il manquait à cette publication une annexe importante dont nous n'avons pas nommé l'auteur, et dont nous n'avions pas encore pu prendre connaissance. Ce travail nous est communiqué aujourd'hui, et nous voulons réparer une omission qui laisserait incomplète l'utilité des notes si précieuses de M. Maillard, d'autant plus qu'ici il ne s'agit plus seulement de compléter la description de notre belle colonie, mais bien d'apporter des matériaux au grand édifice de la science naturelle en général. C'est le savant M. Deshayes, illustré par d'immenses travaux sur cette matière, qui s'est chargé de la conchyliologie, ou, pour mieux dire, de la malacologie relative aux trouvailles et découvertes de M. Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intérêt, et l'on peut dire qu'elle est un monument acquis à la science dans une de ses branches les plus ardues.

Note 21:(retour)Par M. Deshayes.

Note 22:(retour)Notes sur l'île de la Réunion, par Louis Maillard.

Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que jouent les mollusques dans l'économie de notre planète. On s'en pénètre en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l'étude spéciale dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire que la connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les régions du monde n'est rien encore, et que de trop grands espaces sont encore trop peu connus pour qu'il soit possible d'entreprendre un travail d'ensemble satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu'on nous fait entrevoir nous étonnent, reportons-nous au noble et poétique livre de M. Michelet,la Mer, et notre imagination au moins se représentera la puissante fécondité qui se produit au sein des eaux, et qui n'a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre.

C'est là que la nature, échappant à la destruction dont l'homme est l'agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards à son investigation, enfante sans se lasser des êtres innombrables dont l'existence éphémère se révèle plus tard par l'apparition de continents nouveaux, ou par l'extension des continents anciens. Cette intéressante et universelle formation de la terre par les mollusques commence aux premiers âges du monde. C'est sous cette forme élémentaire d'abord et de plus en plus compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante! Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires qui portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes ne sont en grande partie qu'un amoncellement, une pâte de coquillages, les uns d'espèce si menue, qu'il faut les reconnaître au microscope, les autres doués de proportions colossales relativement aux espèces actuellement vivantes. Ainsi les grands et les petits habitants des mers primitives ont bâti la terre et ont constitué ses premiers éléments de fécondité. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du passé à qui Dieu avait confié le soin d'établir le sol où nous marchons; mais leur oeuvre accomplie sur une partie du globe, n'oublions pas que la plus grande partie du globe est encore à la mer et que la mer travaille toujours à se combler par l'entassement des dépouilles animales qui s'y accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers, enfin qu'on peut admettre l'idée de leur déplacement partiel sans secousse, sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la terre s'en aperçoivent autrement qu'en se transmettant les unes aux autres les constatations successives de cette insensible révolution.

Le rôle des habitants de la mer et celui des mollusques en particulier, à cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans l'ordonnance de la création. Tout en constatant les importants et vastes travaux de ses devanciers et de ses contemporains adonnés à ce genre de recherches, M. Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d'entreprendre la grande statistique de la mer. Des documents que nous possédons, on pourrait, selon lui, tirer des notions d'une assez grand valeur; «mais, dans l'état actuel de la science, ce travail, dit-il, ne satisferait pas les plus impérieux besoins de la géologie et de la paléontologie, car il ne s'agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains points de la terre: il est bien plus important de connaître la distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de déterminer l'étendue des surfaces qu'ils habitent, la nature du fond qu'ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documents qui manquent à la science.»

Il résulte de ceci que, dans la mer, la vie a son ordonnance logique comme partout ailleurs, et que ce vaste abîme ne renferme pas l'horreur du chaos, ainsi qu'au premier aperçu l'imagination épouvantée se la représente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui agitent sa surface passent sans rien déranger au calme mystérieux de ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s'y renouvelle dans des conditions voulues. «Pour entreprendre des investigations complètes, dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnaître la nature des fonds, suivre les zones d'égale profondeur, établir séparément la liste des espèces habitées par chacune d'elles: bientôt on reconnaît des populations différentes attachées à des profondeurs déterminées.»

Donc, si c'est avec raison que les géologues considèrent les coquilles, selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme «les médailles commémoratives des grandes révolutions du globe», il est de la plus haute importance d'étudier leur existence actuelle, destinée probablement à marquer un jour les phases du monde terrestre futur, enfoui encore dans un milieu inaccessible à la vie humaine. C'est une grande étude à faire et qui n'effraye pas la persévérance de ces hommes paisibles et respectables dont la mission volontaire est d'interroger la nature dans ses plus minutieux secrets. Notre siècle, positif et avide de jouissances immédiates, sourit à la pensée d'une vie consacrée à un travail qui lui semble puéril; mais les esprits sérieux savent qu'à la suite de ces vaillantes investigations, la lumière se fait, l'hypothèse devient certitude, et que, d'un ensemble d'observations de détail, jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de fond en comble les plus importantes notions de notre existence. C'est la grande entreprise que la science accomplit de nos jours, et c'est par elle que les préjugés font nécessairement place à de saines croyances.

Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses travaux de recherches à l'île de la Réunion; nous ne pouvons mieux les compléter qu'en citant encore M. Deshayes. «Pour ce qui a rapport aux mollusques (de cette région), nous pouvons l'affirmer, et le catalogue le constate, personne avant M. Maillard n'en avait réuni une collection aussi complète.... Parmi tant d'espèces contenues dans cette collection, il eût été bien étrange de n'en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin de ce résultat négatif, nous avons eu le plaisir d'en reconnaître un grand nombre qui jusqu'alors avaient échappé aux recherches d'autres naturalistes. On remarquera surtout une addition notable à ces mollusques aborigènes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M. Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier à de meilleures mains le soin de déterminer les espèces contenues dans ce catalogue.» Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de cent espèces avec treize planches d'un travail exquis dues à l'habile dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc à tous les explorateurs de la faune malacologique comme un document d'une valeur incontestable.

Le choléra est parti, des douleurs sont restées: des veuves, des orphelins, de la misère. La charité administrative et la charité privée ont donné de grands secours. Mais, quand le chef de famille est frappé, la misère se prolonge ou se renouvelle. La mère est épuisée et les enfants dépérissent. En ce moment, ce qui manque le plus, c'est le vêtement, et l'hiver va sévir! Le XVIIIe arrondissement a particulièrement souffert. Huit cent vingt et un décès représentent une masse sérieuse de veuves découragées et d'enfants sans ressources.

M. Arrault, secrétaire du conseil de salubrité, a vu ces douleurs, il les a racontées avec émotion dansle Siècle. Il a fait un appel aux mères heureuses, il a demandé les vieux vêtements des enfants heureux. On s'est empressé de lui envoyer de quoi vêtir une grande partie de ses orphelins.L'Avenir nationalveut l'aider dans son oeuvre de dévouement et de charité en publiant à son tour ce bon et simple remède à la plupart des maladies de l'enfance indigente, des habits et des chaussures! Non pas seulement des habits d'enfants, mais des vestes, des rebuts de toute sorte sont employés par les veuves qui coupent, ajustent, essayent, utilisent, s'aidant les unes les autres et retrouvant dans le travail le courage et l'espoir. Secours et moralisation: voilà ce que l'on peut donner avec de vieux chiffons.

On peut envoyer à M. Arrault, qui se charge d'acquitter les frais de transport,—rue Lepic, n° 11, à Montmartre,—tous les objets destinés à cette oeuvre de bienfaisance opportune et généreuse.

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Nous venons de perdre un de ces hommes rares qui ont traversé les vicissitudes de notre vie politique sans y rien laisser flétrir de leur noble caractère. Le vieillard probe et sage que nous avons conduit ces jours-ci à son dernier lit de repos, a parcouru sa longue carrière, sinon avec éclat, du moins avec honneur. C'est une de ces gloires modestes qui restent dans le cercle de la famille, mais qui l'agrandissent au point d'y faire entrer tout ce qu'il y a d'honnête dans une province. C'est un de ces exemples qui demeurent pour l'encouragement ou pour la condamnation des hommes publics appelés à leur succéder.

Magistrat de sûreté durant la Révolution, à l'époque d'une réaction antiroyaliste, il n'usa de sa dictature qu'avec indulgence et générosité. Plus tolérant que la lettre des lois, il ne voulut entendre ni punir bien des plaintes vives et bien des regrets imprudemment exprimés.

Sous l'Empire, fidèle à un profond sentiment de son indépendance et de sa dignité, nous l'avons vu blâmer avec force et franchise, en présence de ses supérieurs, l'insupportable tyrannie qui trouvait alors tant d'agents fanatiques ou cupides. Sous la Restauration, poursuivant de ses railleries spirituelles les prétentions d'une génération surannée, nous l'avons encore vu lutter tranquillement contre les tendances du pouvoir.

Quoique haï personnellement par M. de Peyronnel, quoique dénoncé maintes fois et tourmenté dans l'exercice de ses fonctions, il fut l'allié sincère du parti national et favorisa toujours l'opposition libérale de son vote. Sous la Convention comme sous l'Empire et comme sous la Restauration, il fut donc toujours le même; ferme, bon et tolérant.

Il eut une vertu, grande chez un magistrat: il resta homme, il crut au repentir des coupables. Entre ses mains, l'accusation demeura sobre de poursuites, délicate dans les moyens, décente et modérée dans l'invocation des châtiments.

Le trait dominant de son caractère, c'était une grande bienveillance pour les hommes, une gaieté railleuse pour leurs vices et leurs travers.

Son enjouement aimable et sa douce philosophie le conservèrent jeune dans un âge avancé. Pendant ses dernières années, sa tête s'affaiblit, mais son coeur resta jusqu'à la fin affectueux et simple. Il avait oublié le nom et la demeure de ses amis; mais, lorsqu'il les rencontrait, son regard et son sourire attestaient que leur image ne s'était point effacée de son âme.

Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les classes se réunir autour d'une tombe pour la bénir.

Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d'une phthisie pulmonaire, à l'âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'état, il laisse des regrets unanimes, incontestés.

Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l'idée nette et le sentiment profond de l'équité fraternelle. Il n'a jamais varié un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit; et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son caractère et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher à des hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges), de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l'archevêque de Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui, en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'écrieront sans hésiter: «Et moi aussi, je l'ai aimé!»

Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, laRevue du Cheravec M. Duplan, aujourd'hui rédacteur duPays, puis vint s'établir à la Châtre, où il acheta une étude d'avoué qui prospéra entre ses mains et lui créa des relations étendues et variées qu'il a gardées, comme autant d'amitiés fidèles, jusqu'à sa mort. Il les a dues autant à sa remarquable capacité qu'à son activité infatigable, et à un zèle dont ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le général Cavaignac, il a été d'emblée un des meilleurs administrateurs de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés. Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l'avènement de la Présidence, il donna sa démission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'être utile dans sa province. L'Assemblée nationale s'occupait alors de composer le Conseil d'État, Planet y obtint un nombre de voix insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne, adonné à la culture d'un admirable jardin créé par lui sur des collines sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la volonté, l'incurable mal qui détruisait son être. Jusqu'à son dernier jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable; jusqu'à sa dernière heure, il s'est préoccupé du bonheur de ses amis, du bien-être des malheureux, de la charité, de l'affection et du devoir.

Il a été l'homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compté de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts héroïques, il a été, lui, le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances d'autrui, malade d'une angoisse fiévreuse jusqu'à ce qu'il eût réussi à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune pour avoir bien réellement vécu ainsi.

Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même temps, Nulle intimité n'a été plus douce et plus sûre que la sienne. Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui lui ressemble! Pour nous, qui l'avons fraternellement chéri pendant vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité, une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas! mais nous l'aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien.


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