HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN

«Grand Dieu! dit Harry; je suis perdu!»

Son esprit, avec l'incalculable rapidité de la pensée, se reporta vers les aventures de la journée; il commença vaguement à comprendre, à grouper les événements et à reconnaître le fatal imbroglio dans lequel sa propre personne avait été enveloppée. Regardant autour de lui, il parut chercher du secours; mais non, il était dans le jardin, seul avec les diamants répandus et un redoutable interlocuteur; en prêtant l'oreille, il n'entendit plus aucun son, sauf le bruissement des feuilles et les battements précipités de son cœur. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que le jeune homme se sentît à bout de courage et répétât d'une voix brisée sa dernière exclamation.

«Je suis perdu!»

Le jardinier regarda dans toutes les directions d'un air anxieux; mais aucune tête ne paraissait à aucune fenêtre et il sembla respirer plus à l'aise.

«Reprenez courage, idiot que vous êtes! dit-il enfin. Le pire est passé. Ne pouviez-vous dire tout de suite, qu'il y en avait suffisamment pour deux? Pour deux? répéta-t-il; bah! pour deux cents plutôt. Mais partons d'ici où nous pouvons être observés, et, vite remettez votre chapeau droit sur votre tête, brossez un peu vos habits. Vous ne pourriez faire deux pas, dans la tenue ridicule que vous avez en ce moment.»

Pendant que Harry suivait machinalement ses conseils, le jardinier, à genoux, rassembla les joyaux épars et les remit dans le carton. Toucher ces pierres précieuses fit passer un frisson d'émotion dans l'enveloppe épaisse du rustre; sa physionomie se transfigura et ses yeux brillèrent de convoitise; en vérité, il semblait qu'il prolongeât voluptueusement son occupation et qu'il caressât chaque diamant en le ramassant avec soin. À la fin, il cacha le carton sous sa blouse, fit signe à Harry, puis, en le précédant, se dirigea vers la maison.

Près de la porte, ils rencontrèrent un jeune clergyman, brun et d'une beauté remarquable, très correctement vêtu, selon la coutume de ceux de son état. Le jardinier fut visiblement contrarié de cette rencontre, mais il aborda l'ecclésiastique d'un air obséquieux.

«Une belle journée, Mr. Rolles! commença-t-il; une belle journée, aussi sûr que Dieu la fit! Et voici un ami à moi qui a eu la fantaisie de venir admirer mes roses. J'ai pris la liberté de le faire entrer, pensant que les locataires n'y verraient pas d'inconvénient.

—Quant à moi, répondit le Révérend Mr. Rolles, je n'en vois aucun, cela va sans dire. Le jardin vous appartient, Mr. Raeburn, vos locataires ne doivent pas l'oublier, et, parce que vous nous avez permis de nous y promener, il serait singulier de vous empêcher de recevoir qui bon vous semble. Mais, en réfléchissant, ajouta-t-il, je crois que monsieur et moi, nous nous sommes déjà rencontrés. Mr. Hartley, n'est-ce pas? Je vois avec regret que vous avez fait une chute.»

Et il tendit la main à Harry.

Une sorte de dignité craintive, jointe au désir de retarder le plus possible les explications, poussa celui-ci à refuser une chance inespérée de secours et à nier sa propre identité. Il préféra la pitié clémente du jardinier, qui, du moins, lui était inconnu, à la curiosité et peut-être au soupçon de quelqu'un de sa connaissance.

«Vous faites erreur, dit-il. Mon nom est Thomlinson et je suis un ami de Raeburn.

—Vraiment? s'écria Mr. Rolles. La ressemblance est frappante!»

Raeburn, qui avait été sur les épines pendant ce colloque, jugea qu'il était grand temps de le terminer.

«Je vous souhaite une promenade agréable, monsieur, dit-il».

En prononçant ces mots, il entraîna Harry vers la maison et ensuite dans une chambre qui donnait sur le jardin. Là, son premier soin fut de baisser les jalousies, car Mr. Rolles était resté à l'endroit où ils l'avaient laissé, dans une attitude de perplexité et de réflexion. Puis il vida le carton rompu sur une table, et, se frottant les mains, demeura en contemplation devant le trésor ainsi étalé aux regards, avec une expression d'avidité extatique. La vue de cette ignoble figure devenue tout à fait bestiale, sous l'influence de sa basse passion, ajouta une nouvelle torture à celles dont Harry souffrait déjà. Il lui semblait impossible, que, de sa vie de frivolité innocente et douce, il fut ainsi subitement jeté dans des relations criminelles. Il ne pouvait reprocher à sa conscience aucun acte coupable, et cependant la punition du péché sous sa forme la plus aiguë et la plus cruelle s'appesantissait sur lui: l'effroi du châtiment, les soupçons des bons et la promiscuité flétrissante avec des natures inférieures. Il sentit qu'il donnerait sa vie avec joie pour sortir de la chambre et pour échapper à la société d'un Raeburn.

«Et maintenant, dit ce dernier, après qu'il eut divisé les bijoux en deux parts à peu près égales et attiré devant lui la plus grosse, et maintenant, toutes choses en ce monde se paient. Vous saurez, Mr. Hartley, si tel est votre nom, que je suis un brave homme d'un caractère très accommodant; ma bonne nature a été pour moi une pierre d'achoppement en ce monde, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je pourrais empocher la totalité de ces jolis cailloux, et vous n'auriez pas un mot à dire; mais je n'ai pas le cœur de vous tondre de si près. Par pure bonté, je propose donc de partager comme ceci.—Le drôle indiquait les deux tas.—Voilà des proportions qui me semblent justes et amicales. Avez-vous quelque objection à soulever, Mr. Hartley, je vous le demande? Je ne suis pas homme à discuter pour une broche.

—Mais, monsieur, s'écria Harry, ce que vous me proposez est impossible. Les joyaux ne sont pas à moi; avec n'importe qui, et en quelque proportion que ce soit, je ne puis partager ce qui appartient à un autre.

—Ils ne sont pas à vous? Bah!... répliqua Raeburn; et vous ne sauriez les partager avec personne? Tant pis! C'est grand dommage; car alors je me vois obligé de vous conduire au poste. La police! réfléchissez-y, continua-t-il. Pensez à la honte pour vos respectables parents; pensez, poursuivit-il, saisissant Harry par le poignet, pensez aux colonies et au jour du jugement.

—Je n'y puis rien! gémit Harry. Ce n'est pas ma faute; vous ne voulez pas venir avec moi à Eaton Place?

—Non, répondit le jardinier, je ne le veux pas, cela est certain, et j'entends partager ici ces joujoux avec vous.»

Disant cela, très violemment et à l'improviste, il tordit le poignet du jeune homme.

Harry ne put réprimer un cri, et la sueur perla sur son front. Peut-être la souffrance et la peur éveillèrent-elles son intelligence, mais assurément toute l'aventure se révéla à ses yeux sous un nouveau jour; il vit qu'il n'y avait rien à faire, sauf de céder aux propositions du misérable, en gardant l'espoir de retrouver plus tard sa maison, pour lui faire rendre gorge dans des conditions plus propices, alors que lui-même serait à l'abri de tout soupçon.

«Je consens, dit-il.

—Voilà un agneau, ricana le jardinier; je pensais bien qu'à la fin vous comprendriez votre intérêt. Ce carton, continua-t-il, je le brûlerai avec mes gravois. C'est une chose que pourraient reconnaître des gens curieux; quant à vous, ratissez vos splendeurs et fourrez-les dans votre poche.»

Harry se mit à obéir, sous la surveillance de Raeburn; de temps en temps, celui-ci, tenté par quelque scintillement, enlevait un bijou de la part du secrétaire pour l'ajouter à la sienne.

Quand ce fut terminé, tous les deux se dirigèrent vers la porte de la rue, que Raeburn ouvrit avec précaution pour inspecter les alentours. Ils étaient probablement déserts; car soudain ce brutal saisit Harry par la nuque, et, lui maintenant la tête baissée de façon à ce qu'il ne pût voir que la route et les marchés des maisons, il le poussa ainsi devant lui, descendant une rue et en remontant une autre pendant peut-être l'espace d'une minute et demie. Harry compta trois tournants avant que son bourreau ne relâchât l'étreinte sous laquelle il fléchissait; alors, criant: «Filez» le jardinier, d'un coup de pied vigoureux et bien appliqué, l'envoya rouler au loin la tête la première.

Lorsque Harry se releva, à moitié assommé et saignant du nez, Mr. Raeburn avait disparu. Pour la première fois, la colère et la douleur dominèrent tellement le jeune homme, qu'il éclata en une crise de larmes et resta sanglotant au milieu du chemin.

Lorsqu'il eut ainsi un peu calmé ses nerfs, il se mit à regarder autour de lui et à lire les noms des rues au croisement desquelles on l'avait laissé. Il était toujours dans une partie peu fréquentée du quartier ouest de Londres, au milieu de villas et de grands jardins; mais il aperçut à une fenêtre quelques personnes qui évidemment avaient assisté à son malheur. Une servante sortit en courant de la maison et vint lui offrir un verre d'eau. Au même moment, un vagabond, qui rôdait alentour, s'approcha, de l'autre côté.

«Pauvre garçon! dit la servante; comme on vous a traité méchamment! Vos genoux sont tout percés et vos vêtements en loques! Connaissez-vous le gredin qui vous a battu ainsi?

—Oui, certes! s'écria Harry, un peu rafraîchi par le verre d'eau, et je le poursuivrai en dépit de ses précautions. Il paiera cher sa besogne d'aujourd'hui, je vous en réponds.

—Vous feriez mieux d'entrer dans la maison, pour vous laver et vous brosser, continua la servante. Ma maîtresse vous recevra de bon cœur, ne craignez rien. Et je vais ramasser votre chapeau. Mais, Dieu du ciel! cria-t-elle, si vous n'avez pas semé des diamants tout le long de la route!...»

En effet, une bonne moitié de ce qui lui restait après le pillage de maître Raeburn, était tombé hors de sa poche par la secousse de son saut périlleux, et, une fois de plus, gisait, étincelant sur le sol. Il bénit la fortune de ce que la servante avait eu l'œil prompt. «Rien de si mauvais qui ne puisse être pire», pensa-t-il. Retrouver ces quelques joyaux lui sembla presque une aussi grande affaire que la perte de tout le reste. Mais, hélas! comme il se baissait pour recueillir ses trésors, le vagabond fit une sortie adroite et inattendue; d'un mouvement de bras il renversa à la fois Harry et la servante, ramassa deux poignées de diamants et se sauva le long de la rue avec une vélocité incroyable.

Le volé, aussitôt qu'il put se remettre sur ses pieds, essaya de poursuivre son voleur; mais ce dernier était trop léger à la course et probablement trop bien au courant des lieux, car, de quelque côté qu'il se tournât, le pauvre Hartley n'aperçut aucune trace du fugitif.

Dans le plus profond découragement, il revint sur la scène de ce désastre; la servante était toujours là; très honnêtement, elle lui rendit son chapeau et le reste des diamants éparpillés. Harry la remercia de tout son cœur; n'étant plus d'humeur à faire des économies, il se dirigea vers une station de fiacres et partit pour Eaton Place en voiture.

À son arrivée, la maison semblait en pleine confusion, comme si quelque catastrophe était arrivée dans la famille, et les domestiques, rassemblés sous le porche, ne retinrent pas leur hilarité en voyant la mine piteuse, les habits déguenillés du secrétaire. Il passa devant eux, avec autant de dignité qu'il put en assumer et alla directement au boudoir de sa noble maîtresse. Quand il ouvrit la porte, un spectacle qui ne laissa pas de l'étonner en l'inquiétant fort se présenta devant ses yeux; car il vit réunis le général et sa femme et, qui l'eût pensé? Charlie Pendragon lui-même, discutant gravement quelque sujet d'importance! Harry comprit aussitôt qu'il lui restait peu de chose à expliquer: une confession plénière avait évidemment été faite au général du vol prémédité contre lui et du résultat lamentable de ce projet; ils s'étaient tous ligués, malgré leurs différends, pour conjurer le danger commun.

«Grâce au ciel! s'écria lady Vandeleur, le voici! Le carton, Harry, le carton!»

Mais Harry se tenait debout, silencieux et désespéré.

«Parlez! ordonna-t-elle, parlez! Où est le carton?»

Et les deux hommes, avec des gestes menaçants, répétèrent la demande.

Harry sortit une poignée de diamants de sa poche. Il était très pâle.

«Voici tout ce qui reste, dit-il; je jure devant Dieu, qu'il n'y a pas de ma faute, et, si vous voulez avoir un peu de patience, quoique quelques bijoux soient perdus, je le crains bien, pour toujours, d'autres, j'en suis sûr, peuvent encore être retrouvés.

—Hélas! s'écria lady Vandeleur, tous nos diamants ont disparu, et je dois quatre-vingt-dix mille livres pour mes toilettes!

—Madame, répliqua le général, vous auriez pu faire des dettes pour cinquante fois la somme que vous dites, vous auriez pu me dépouiller de la couronne et de l'anneau de ma mère, que j'aurais peut-être eu la lâcheté de vous pardonner quand même. Mais, vous avez volé le diamant du Rajah, l'œil de la lumière, comme les Orientaux le nommaient poétiquement, l'orgueil de Kashgar! Vous m'avez pris le diamant du Rajah, cria-t-il en levant les mains vers le ciel, tout est fini entre nous!

—Croyez-moi, général, répondit-elle; voici un des plus agréables discours que j'aie jamais entendu tomber de vos lèvres; et, puisque nous devons être ruinés, je pourrai presque bénir ce changement, s'il me délivre de votre présence. Vous m'avez assez souvent répété que je vous avais épousé pour votre argent; laissez-moi vous dire maintenant que je me suis toujours cruellement repentie de ce marché. Si vous étiez encore à marier, quand vous posséderiez un diamant plus gros que votre tête, je dissuaderais même ma femme de chambre d'une union aussi peu séduisante. Quant à vous, Mr. Hartley, continua-t-elle en se tournant vers le secrétaire, vous avez suffisamment montré dans cette maison vos précieuses qualités; nous sommes maintenant convaincus que vous manquez totalement de bravoure, de sens commun, et du respect de vous-même; je n'ai qu'un conseil à vous donner: éloignez-vous sur-le-champ, et ne revenez plus. Pour vos gages, vous pourrez prendre rang comme créancier dans la banqueroute de mon ex-mari.»

Hartley avait à peine compris ces paroles insultantes, que le général lui en adressait d'autres:

«Et en attendant, monsieur, suivez-moi chez le plus proche commissaire de police. Vous pouvez en imposer à un soldat crédule, mais l'œil de la loi lira votre honteux secret. Si, par suite de vos basses intrigues avec ma femme, je dois passer ma vieillesse dans la misère, j'entends du moins que vous ne demeuriez pas impuni. Et le ciel me refusera une très grande satisfaction, si, à partir d'aujourd'hui, monsieur, vous ne triez pas de l'étoupe jusqu'à votre dernière heure.»

Là-dessus, le général poussa Harry hors du salon, lui fit descendre vivement l'escalier et l'entraîna dans la rue, jusqu'au poste de police.

Ici, dit mon auteur arabe, finit la triste HISTOIRE DU CARTON À CHAPEAU. Mais pour notre infortuné secrétaire, cette aventure fut le commencement d'une vie nouvelle et plus honorable. La police se laissa aisément convaincre de son innocence, et, après qu'il eut fourni toute l'aide possible dans les recherches qui suivirent, il fut même complimenté par un des chefs du service desDétectives, pour l'honnêteté et la droiture de sa conduite. Plusieurs personnes s'intéressèrent à ce jeune homme si malheureux; à peu de temps de là, une tante non mariée, dans le Worcestershire, lui laissa par héritage une certaine somme d'argent. Avec cela, il épousa l'accorte Prudence et s'embarqua pour Bendigo, ou, suivant un autre renseignement, pour Trincomalee, satisfait de son sort et ayant devant lui le meilleur avenir.

Le Révérend Mr. Simon Rolles s'était fort distingué dans les sciences morales et spécialement dans l'étude de la théologie. Son essai sur «la doctrine chrétienne des devoirs sociaux» lui acquit, au moment de sa publication, une certaine célébrité à l'Université d'Oxford, et c'était chose connue dans les cercles cléricaux que le jeune Mr. Rolles avait en préparation un ouvrage important, un in-folio disait-on, traitant de l'autorité des Pères de l'Église. Ces hautes capacités, ces travaux ambitieux, ne lui valaient cependant aucun avancement; il attendait sa première cure, quand la promenade fortuite qui le conduisit dans une partie peu fréquentée de Londres, l'aspect paisible et solitaire d'un jardin délicieux, le bas prix, en outre, du logement qui s'offrait, l'amenèrent à fixer sa résidence chez Mr. Raeburn, le pépiniériste de Stockdove Lane.

Ce studieux personnage, Simon Rolles, avait coutume, chaque après-midi, après avoir travaillé sept ou huit heures sur saint Ambroise ou saint Jean Chrysostome, de se promener un peu en rêvant au milieu des roses, et c'était là d'ordinaire un des moments les plus féconds de sa journée. Mais l'amour même de la méditation et l'intérêt des plus graves problèmes ne suffisent pas toujours à préserver l'esprit d'un philosophe des menus chocs et des contacts malsains du monde. Aussi, quand Mr. Rolles trouva le secrétaire du général Vandeleur dans une si étrange situation, les vêtements déchirés, le visage sanglant, en compagnie de son propriétaire, quand il vit ces deux hommes, si peu faits pour être réunis, changer de couleur et s'efforcer d'éluder ses questions, surtout, lorsque le premier nia sa propre identité avec une assurance inqualifiable, oublia-t-il complètement et les Saints et les Pères de l'Église pour céder à un très vulgaire sentiment de curiosité.

«Je ne puis me tromper, pensa-t-il, c'est Mr. Hartley, cela est hors de doute. Comment s'est-il mis dans cet état? Pourquoi cache-t-il son nom? Que peut-il avoir à faire avec un Raeburn?»

Pendant qu'il réfléchissait, une autre particularité attira l'attention de Rolles. La tête du pépiniériste apparut à une fenêtre de la maison, et, par hasard, ses yeux rencontrèrent ceux de l'ecclésiastique. Il parut déconcerté, voire même inquiet, et aussitôt la jalousie fut violemment baissée.

«Tout cela peut être fort innocent, se dit Simon Rolles; mais j'en doute. Pour craindre autant d'être observés, pour mentir avec cet aplomb, il faut que ces deux individus étrangement accouplés complotent quelque action peu honorable.»

L'inquisiteur qui existe au fond de chacun de nous s'éveilla chez Mr. Rolles et éleva la voix très haut; d'un pas vif et impatient, qui ne ressemblait guère à sa démarche habituelle, le jeune homme se mit à faire le tour du jardin. Lorsqu'il arriva sur le théâtre de l'escalade de Hartley, ses yeux remarquèrent aussitôt les branches rompues d'un rosier et sur le sol des traces de piétinements. Il regarda en l'air et vit des briques endommagées, même un lambeau de pantalon qui flottait, accroché à un tesson de bouteille. C'était donc là, vraiment, le mode d'introduction choisi par l'intime ami de Mr. Raeburn! C'était de cette façon que le secrétaire du général Vandeleur venait admirer un parterre de roses! Le jeune clergyman sifflota doucement entre ses dents, pendant qu'il se baissait pour examiner les lieux. Il put facilement retrouver l'endroit où Harry était tombé après son escalade; il reconnut le large pied de Raeburn là où il s'était profondément enfoncé, alors qu'il relevait le malencontreux secrétaire par le collet de son habit; même, après une inspection plus minutieuse, il crut distinguer des marques de doigts tâtonnants, comme si quelque chose avait été répandu et ramassé à la hâte.

«Ma foi, se dit-il, la chose devient extrêmement intéressante.»

Et, au même instant, il aperçut un objet, aux trois quarts enfoui. Il eut vite fait de le déterrer; c'était un élégant écrin en maroquin, avec des ornements et des fermoirs dorés. Cet écrin avait été foulé aux pieds jusqu'à disparaître dans le terreau épais,—de sorte qu'il avait échappé aux recherches précipitées de Mr. Raeburn. Simon Rolles ouvrit l'écrin, et, saisi d'étonnement, presque de terreur, il étouffa un cri. Là, devant lui, sur un lit de velours vert, gisait un diamant d'une grosseur prodigieuse et de la plus belle eau. Il était de la dimension d'un œuf de canard, magnifiquement taillé, sans un défaut; lorsque le soleil donna dessus, il renvoya une lumière semblable à celle de l'électricité et parut brûler de mille feux intérieurs dans la main qui le tenait.

Mr. Rolles se connaissait peu en pierres précieuses, mais le diamant du Rajah était une de ces merveilles célèbres qui s'expliquent d'elles-mêmes; un sauvage, s'il l'eût trouvé, se serait prosterné devant lui en adoration comme devant un fétiche. La beauté de la pierre charma les yeux du jeune clergyman; la pensée de son incalculable valeur accabla son esprit. Il comprit que ce qu'il tenait là dépassait de beaucoup les revenus longuement accumulés d'un siège archiépiscopal, que cela suffisait pour bâtir des cathédrales plus splendides que celle de Cologne, que l'homme qui possédait un tel objet était à jamais délivré de la malédiction de la gêne et pouvait suivre ses propres inclinations, sans inquiétude ni obstacle. Comme il le retournait avec vivacité, les rayons jaillirent plus éblouissants encore et semblèrent pénétrer jusqu'au fond de son cœur.

Nos actions décisives sont souvent résolues en un moment et sans que notre raison y consente. Il en fut ainsi pour Mr. Rolles. Il regarda autour de lui et, de même que Raeburn auparavant, ne vit que le jardin en fleur, éclairé par le soleil, les hautes cimes des arbres, et la maison avec ses fenêtres aux jalousies baissées; en un clin d'œil, il eut refermé l'écrin, le fit disparaître dans sa poche et courut vers son cabinet de travail avec la précipitation d'un criminel. C'en était fait. Le Révérend Simon Rolles avait volé le diamant du Rajah.

De bonne heure, dans l'après-midi, la police arriva avec Harry Hartley. Le pépiniériste, éperdu de terreur, apporta aussitôt son butin; les joyaux furent reconnus et inventoriés en présence du secrétaire. Quant à Mr. Rolles, il montra la plus parfaite obligeance et sembla communiquer franchement ce qu'il savait, en exprimant son regret de ne pouvoir faire davantage pour aider les agents dans l'accomplissement de leur devoir.

«Du reste, ajouta-t-il, je suppose que votre tâche est presque terminée?

—Pas du tout», répondit le policier.

Il raconta le second vol dont Harry avait été victime, en décrivant les bijoux les plus importants parmi ceux qui n'étaient pas encore retrouvés, et en s'étendant particulièrement sur le fameux diamant du Rajah.

«Ce diamant doit valoir une fortune, fit observer Mr. Rolles.

—Dix fortunes, vingt fortunes, monsieur.

—Plus il a de prix, insinua finement Simon, plus il doit être difficile de le vendre. De tels objets ont une physionomie impossible à déguiser, et je me figure que le voleur pourrait aussi facilement mettre en vente la cathédrale de Saint-Paul.

—Oh! sûrement! lui répondit-on; mais, s'il est intelligent, il le coupera en trois ou en quatre, et il y en aura encore assez pour le rendre riche.

—Merci, dit leclergyman; vous ne pouvez imaginer combien votre conversation m'intéresse.»

Là-dessus, l'agent, visiblement flatté, reconnut que, dans sa profession, on savait en effet bien des choses extraordinaires; il prit congé ensuite.

Mr. Rolles regagna son appartement, qu'il trouva plus petit et plus nu que d'habitude; jamais les matériaux de son grand ouvrage ne lui avaient offert aussi peu d'intérêt, et il regarda sa bibliothèque d'un œil de mépris. Il prit, volume par volume, plusieurs Pères de l'Église, et les parcourut; mais ils ne contenaient rien qui pût convenir à sa disposition d'esprit actuelle.

«Ces vénérables personnages, pensa-t-il, sont, sans aucun doute, des écrivains de grande valeur, mais ils me semblent absolument ignorants de la vie. Me voici assez savant pour être évêque, et incapable néanmoins d'imaginer ce qu'il faut faire d'un diamant volé. J'ai recueilli une indication de la bouche d'un simple policeman qui en sait plus long que moi, et, avec tous mes in-folios, je ne puis arriver à me servir de son idée. Ceci m'inspire une bien faible estime pour l'éducation universitaire.»

Là-dessus, il bouscula sa tablette de livres; et, prenant son chapeau, sortit à grands pas de la maison, pour courir vers le club dont il faisait partie. Dans un lieu de réunion mondaine, il espérait trouver de bons conseils, réussir à causer avec un membre quelconque qui eût cette grande expérience de la vie dont les Pères de l'Église étaient dépourvus. Mais non, la salle de lecture n'abritait que beaucoup de prêtres de campagne et un doyen. Trois journalistes et un auteur qui avait écrit sur les Métaphysiques supérieures jouaient aupool; rien à faire avec ceux-ci! À dîner, les plus vulgaires seulement des habitués du club montrèrent leurs figures banales et effacées. Aucun d'entre eux non plus, pensa Mr. Rolles, n'en saurait plus long que lui, aucun ne serait capable de le tirer des difficultés présentes.

À la fin, dans le fumoir, il découvrit un gentleman du port le plus majestueux et vêtu avec une affectation de simplicité. Il fumait un cigare et lisait laFortnightly Review;sa figure était extraordinairement libre de tout indice de préoccupation ou de fatigue; il y avait quelque chose dans son air qui semblait inviter à la confiance et commander la soumission. Plus le jeune clergyman scrutait ses traits, plus il était convaincu qu'il venait de tomber sur celui qui pouvait, entre tous, offrir un avis utile.

«Monsieur, commença-t-il, vous excuserez ma hardiesse. Mais sans préambules, d'après votre apparence, je juge que vous devez être avant tout, un homme du monde.

—J'ai en effet de grandes prétentions à ce titre, répondit l'étranger en déposant sa revue avec un regard mélange de surprise et d'amusement.

—Moi, monsieur, continua le clergyman, je suis un reclus, un étudiant, un compulseur de bouquins. Les événements m'ont fait reconnaître ma sottise depuis peu et je désire apprendre la vie. Quand je dis la vie, ajouta-t-il, je n'entends pas ce qu'on en trouve dans les romans de Thackeray, mais les crimes, les aventures secrètes de notre société, et les principes de sage conduite à tenir dans des circonstances exceptionnelles. Je suis un travailleur, monsieur; la chose peut-elle être apprise dans les livres?

—Vous me mettez dans l'embarras, dit l'étranger; j'avoue n'avoir pas grande idée de l'utilité des livres, sauf comme amusement pendant un voyage en chemin de fer. Il existe toutefois, je suppose, quelques traités très exacts sur l'astronomie, l'agriculture et l'art de faire des fleurs en papier. Sur les emplois secondaires de la vie, je crains que vous ne trouviez rien de véridique. Cependant, attendez, ajouta-t-il; avez-vous lu Gaboriau?»

Mr. Rolles avoua qu'il n'avait même jamais entendu ce nom.

«Vous pouvez recueillir quelques renseignements dans Gaboriau; il est du moins suggestif; et, comme c'est un auteur très étudié par le prince de Bismarck, au pire, vous perdrez votre temps en bonne compagnie.

—Monsieur, dit le clergyman, je vous suis infiniment reconnaissant de votre obligeance.

—Vous m'avez déjà plus que payé, répondit l'autre.

—Comment cela? demanda le naïf Simon.

—Par l'originalité de votre requête», riposta l'étranger. Et, avec un geste poli, comme pour en demander la permission, il reprit la lecture de laFortnightly Review.

Avant de rentrer chez lui, Mr. Rolles acheta un ouvrage sur les pierres précieuses et plusieurs romans de Gaboriau. Il parcourut avidement ces derniers, jusqu'à une heure avancée de la nuit; mais, bien qu'ils lui ouvrissent plusieurs horizons nouveaux, il ne put y découvrir, nulle part, ce qu'on devait faire d'un diamant volé. Il fut du reste fort ennuyé de trouver ces informations peu complètes, répandues au milieu d'histoires romanesques, au lieu d'être présentées sobrement, comme dans un manuel; et il en conclut que si l'auteur avait beaucoup réfléchi sur ces sujets, il manquait totalement de méthode. Cependant, il accorda son admiration au caractère et aux talents de M. Lecoq.

«Celui-là, se dit-il, était vraiment un grand homme, connaissant le monde comme je connais la théologie. Il n'y avait rien ici-bas qu'il ne pût mener à bien de sa propre main, envers et contre tous. Ciel! s'écria soudainement Mr. Rolles, n'est-ce pas une leçon? Ne dois-je pas apprendre à tailler des diamants moi-même?...»

Cette idée le tirait de ses perplexités; il se souvint qu'il connaissait un joaillier à Édimbourg. Ce Mr. Mac-Culoch ne demanderait pas mieux que de lui procurer l'apprentissage nécessaire. Quelques mois, quelques années, peut-être, de travail pénible, et il serait assez expérimenté pour pouvoir diviser le diamant du Rajah, assez adroit pour s'en débarrasser avantageusement. Cela fait, il pourrait reprendre à loisir ses savantes recherches, devenir un étudiant riche, élégant, envié et respecté de tous. Des visions dorées accompagnèrent son repos et il se leva avec le soleil, rafraîchi, le cœur léger.

La maison de Mr. Raeburn devait, ce jour-là, être fermée par la police; il profita de ce prétexte pour hâter son départ. Préparant gaiement ses bagages, il les transporta à la gare de King's Cross, laissa tout à la consigne et retourna au club pour y passer l'après-midi.

«Si vous dînez ici ce soir, Rolles, lui dit un de ses amis, vous pourrez voir deux célébrités: le prince Florizel de Bohême et le vieux John Vandeleur.

—J'ai entendu parler du prince, répondit Mr. Rolles, et j'ai rencontré dans le monde le général Vandeleur.

—Le général Vandeleur est un âne! repartit l'autre. Celui-ci est son frère, l'aventurier le plus hardi, le plus grand connaisseur en pierres précieuses, et l'un des plus fins diplomates de l'Europe. Ignorez-vous son duel avec le duc de Val d'Orge, ses exploits et ses cruautés quand il était dictateur au Paraguay, son habileté pour retrouver les bijoux de sir Samuel Levi, ses services pendant la rébellion des Indes, services dont le gouvernement profita, mais que le gouvernement n'osa pas reconnaître? En vérité votre étonnement me confond! Qu'est-ce donc que la renommée ou même l'infamie? John Vandeleur a des droits exceptionnels à l'une et à l'autre. Descendez vite, prenez une table auprès d'eux et ouvrez vos oreilles. Vous entendrez quelque amusante conversation, ou je me trompe fort.

—Mais comment les reconnaîtrai-je? demanda le clergyman....

—Les reconnaître! Mais le prince est le plus beau gentilhomme de toute l'Europe, le seul être vivant qui ait l'air d'un roi; quant à John Vandeleur, si vous pouvez vous représenter Ulysse à soixante-dix ans et avec un coup de sabre à travers la figure, vous voyez l'homme. Les reconnaître, en vérité! Mais, vous pourriez les distinguer l'un et l'autre dans la foule, un jour de Derby!»

Rolles se précipita dans la salle à manger. Son ami avait dit vrai. Il était impossible de méconnaître les deux personnages en question. Le vieux John Vandeleur était d'une force physique remarquable et visiblement usé par une vie agitée. Il n'avait la tenue ni d'un militaire, ni d'un marin, ni même d'un cavalier, mais c'était un composé de tout cela, le résultat et l'expression de maintes habitudes, de maintes capacités diverses. Ses traits étaient hardis et aquilins; sa physionomie arrogante et rapace; son air était celui d'un oiseau de proie, d'un homme d'action, violent et sans scrupules; son abondante chevelure blanche, la profonde cicatrice qui sillonnait son visage, du nez à la tempe, ajoutaient une note de sauvagerie à cette tête déjà menaçante par elle-même.

Dans son noble compagnon, Simon Rolles fut surpris de retrouver le gentleman qui lui avait recommandé d'étudier Gaboriau. Sans doute le prince de Bohême, qui fréquentait rarement le club, dont, comme beaucoup d'autres, il était membre honoraire, attendait John Vandeleur, quand Simon l'avait abordé le soir précédent.

Les autres convives s'étaient discrètement retirés dans les coins de la salle, à distance respectueuse du prince; mais Rolles ne se laissa retenir par aucun sentiment de déférence; avec hardiesse il s'installa tranquillement à la table la plus proche. La conversation était neuve pour les oreilles d'un étudiant en théologie. L'ex-dictateur du Paraguay racontait nombre de choses extraordinaires qui lui étaient arrivées dans les différentes parties du monde, et le prince y ajoutait des commentaires plus intéressants encore que les événements eux-mêmes. Un double sujet d'observation était ainsi offert au jeune clergyman, et il ne sut lequel admirer davantage de l'acteur capable de tout ou de l'expert habile qui jugeait si finement la vie, de l'aventurier qui parlait avec audace de ses risques et de ses épreuves ou de l'homme qui, à l'égal d'un dieu, semblait tout savoir et n'avoir rien souffert. La manière d'être de chacun des deux interlocuteurs s'accordait parfaitement avec ses discours. Le vieux despote se laissait aller à des brutalités de geste aussi bien que de langage; sa main s'ouvrait, se refermait et retombait rudement sur la table; sa voix était forte et impérieuse. Le prince, au contraire, semblait le type même de la distinction placide; mais le moindre mouvement, la moindre inflexion, chez lui, avait une signification beaucoup plus grande que la pantomime passionnée de son compagnon. Même lorsque, comme cela devait souvent arriver, il faisait allusion à quelque expérience personnelle, la chose était si adroitement dissimulée qu'elle passait inaperçue.

À la fin, cette curieuse conversation tomba sur les derniers vols commis et sur le diamant du Rajah.

«Ce diamant serait mieux au fond de la mer, fit observer le prince Florizel.

—Comme je suis un Vandeleur, répliqua le dictateur du Paraguay, Votre Altesse doit comprendre que j'exprime un avis contraire.

—Je parle au point de vue de la morale publique, poursuivit le prince. Des joyaux d'un tel prix devraient être réservés pour la collection d'un prince ou le Trésor d'une grande nation. Les faire passer dans les mains du commun des mortels, c'est mettre à prix la vertu elle-même. Si le rajah de Kashgar, dont j'ai entendu vanter les lumières, désirait exercer une vengeance éclatante contre ses ennemis d'Europe, il aurait difficilement pu imaginer mieux, pour arriver à l'accomplissement de son projet, que l'envoi de cette pomme de discorde. Il n'est pas d'honnêteté assez robuste pour résister à pareille épreuve. Moi-même, qui ai de grands devoirs et de grands privilèges, moi-même, Mr. Vandeleur, je pourrais à peine manier avec sécurité ce morceau de cristal affolant. Quant à vous, qui êtes un chercheur de diamants, par goût et par profession, je ne crois pas qu'il y ait un seul crime au monde que vous ne soyez prêt à commettre, un ami sur la terre que vous ne soyez disposé à trahir sur-le-champ; je ne sais si vous avez une famille, mais, en admettant que vous en ayez une, je certifie que vous sacrifieriez même vos enfants,—et tout cela pourquoi? Non pas pour être plus riche, non pas pour avoir plus de bien-être et plus d'honneurs, mais simplement pour appeler le diamant «vôtre», pendant une année ou deux, jusqu'à votre mort, pour pouvoir, toujours et sans cesse, ouvrir un coffre-fort et le contempler comme on contemple un tableau!

—C'est vrai, répondit Vandeleur. J'ai fait bien des chasses, depuis la chasse à l'homme et à la femme jusqu'à la chasse aux moustiques. J'ai plongé pour avoir du corail, j'ai poursuivi des baleines et des tigres, et je déclare qu'un diamant est la plus belle de toutes les proies. Il a la beauté et la valeur; lui seul nous récompense réellement des fatigues de la chasse. À l'heure qu'il est, ainsi que Votre Altesse peut l'imaginer, je suis une piste. J'ai un flair sûr, une grande expérience; je connais chacune des pierres que renferme la collection de mon frère, comme un berger connaît son troupeau. Et que je meure, si je ne les retrouve pas toutes sans exception.

—Sir Thomas Vandeleur vous devra une grande reconnaissance, dit le prince.

—Je n'en suis pas très sûr, riposta le vieux brigand. Un des Vandeleur m'en devra, Thomas ou John,—Pierre ou Paul, nous sommes tous des apôtres.

—Je ne comprends pas bien...» dit le prince avec quelque dégoût.

Au même instant un domestique vint informer Mr. Vandeleur que sa voiture était à la porte.

Mr. Rolles regarda la pendule et vit que, lui aussi, devait s'en aller. Cette coïncidence le frappa d'une façon désagréable, car il désirait ne plus revoir jamais le terrible chercheur de diamants.

Un travail excessif ayant un peu ébranlé ses nerfs, le jeune clergyman avait pris l'habitude de voyager de la façon la plus luxueuse; cette fois, il avait retenu une place dans lesleeping-car.

«Vous serez à votre aise, dit le conducteur; il n'y a personne dans le compartiment, seulement un vieux gentleman à l'autre bout.»

L'heure approchant, on examinait les billets, quand Mr. Rolles aperçut son compagnon de voyage, que plusieurs facteurs aidèrent à monter; certes il n'y avait pas un homme sur la terre dont il n'eût préféré le voisinage, car c'était le vieux John Vandeleur, l'ex-dictateur du Paraguay.

Lessleeping-cars, sur la ligne, étaient divisés en trois compartiments, un à chaque bout pour les voyageurs, et un au centre, muni de tous les aménagements d'un cabinet de toilette. Une porte roulant sur des coulisses séparait chacun des deux premiers du lavabo; mais, comme il n'y avait ni verrous, ni serrures, on se trouvait, en somme, sur un terrain commun.

Quand Mr. Rolles eut étudié sa position, il se reconnut sans défense. S'il prenait envie au dictateur de lui rendre visite pendant la nuit, il ne pouvait faire autrement que de le recevoir; il n'avait aucune possibilité de barricade et restait découvert devant l'attaque comme s'il eût été couché au milieu des champs. Cette situation lui causa une véritable angoisse. Il se souvint avec inquiétude des propos cyniques qu'il avait surpris à table, pendant le dîner, de la profession de foi immorale qu'il lui avait entendu faire au prince scandalisé. Il se rappela aussi avoir lu que certaines personnes étaient douées d'une singulière vivacité de perception pour sentir le voisinage de métaux précieux: à travers les murs et même à une distance considérable, dit-on, elles devinent la présence de l'or. Ne pouvait-il en être de même pour les pierreries? Et, s'il en était ainsi, qui donc était plus apte à posséder ce sens transcendant que celui qui se glorifiait du nom de Chasseur de diamants? D'un tel homme, il avait tout à craindre; aussi fit-il des vœux ardents pour l'arrivée du jour.

En même temps, il ne négligea aucune précaution, cacha son diamant dans la poche la plus intime de tout un système compliqué de pardessus, et dévotement se mit sous la garde de la Providence.

Le train poursuivait vers le nord sa course habituelle, égale et rapide; la moitié du trajet fut parcourue avant que le sommeil ne commençât à l'emporter sur l'inquiétude dans l'esprit de Mr. Rolles. Pendant quelque temps il résista à son influence; mais, de plus en plus, la fatigue s'imposait; un peu avant York il fut contraint de s'étendre sur un des lits de repos et de laisser ses yeux se fermer; presque aussitôt le jeune clergyman perdit conscience de la réalité. Sa dernière pensée fut pour son terrible voisin.

Lorsqu'il s'éveilla, il eût fait encore nuit noire sans la flamme vacillante de la lampe voilée, et le grondement, la trépidation continus prouvaient que le train ne ralentissait pas sa marche. Saisi d'une sorte de panique, Simon se dressa brusquement, car il venait d'être tourmenté par les rêves les plus pénibles. Quelques secondes se passèrent avant qu'il ne redevînt maître de lui, et même quand il eut repris l'attitude horizontale, le sommeil continua de le fuir. Il restait étendu, tout éveillé, le cerveau dans un état de violente agitation, les yeux fixés sur la porte du cabinet de toilette. Enfonçant son feutre ecclésiastique sur son front, pour se protéger contre la lumière, il eut recours aux expédients habituels, tels que compter jusqu'à mille, sans penser à rien, par lesquels les malades d'expérience ont l'habitude d'appeler le sommeil. Dans le cas de Mr. Rolles tous les moyens furent sans efficacité; il était harassé par une douzaine d'inquiétudes différentes. Ce vieillard, à l'autre bout de la voiture, le hantait sous les formes les plus sinistres; et, quelque position qu'il prit, le diamant dans sa poche lui causait une sensible souffrance physique. Il brûlait, il était trop gros, il lui meurtrissait les côtes, et il y avait d'infinitésimales fractions de secondes, pendant lesquelles il avait presque envie de le jeter par la fenêtre.

Pendant qu'il gisait ainsi, un singulier accident arriva.

La porte à coulisses remua un peu, puis davantage; elle fut finalement entrouverte. La lampe du cabinet de toilette n'était pas voilée et à sa lumière, par l'ouverture éclairée, Simon Rolles put voir la tête attentive de Mr. John Vandeleur. Il sentit que le regard de ce dernier s'arrêtait avec insistance sur sa propre figure; l'instinct de la conservation le poussa aussitôt à retenir son souffle et à réprimer le moindre mouvement; les yeux baissés, il surveilla en dessous l'indiscret. Un moment après la tête disparut et la porte du cabinet de toilette fut refermée.

Le dictateur n'était pas venu pour attaquer, mais pour observer; son action n'était pas celle d'un homme qui en menace un autre, mais celle d'un homme menacé lui-même. Si Mr. Rolles avait peur de lui, il semblait que, lui, de son côté, ne fût pas très tranquille sur le compte de Mr. Rolles. Il était venu, probablement, pour se convaincre que son unique compagnon de route dormait; rassuré sur ce point, il s'était aussitôt retiré.

Le clergyman sauta sur ses pieds; l'extrême terreur avait fait place à une réaction de témérité. Il réfléchit que le bruit du train filant à toute vapeur étouffait tout autre bruit, et il résolut, coûte que coûte, de rendre la visite qu'il venait de recevoir. Se dépouillant de son manteau, qui eût pu entraver la liberté de ses mouvements, il entra dans le cabinet de toilette et s'arrêta pour écouter. Comme il l'avait pressenti, on ne pouvait rien entendre, sauf ce fracas du train en marche; posant sa main sur la porte du côté le plus éloigné, il se mit, avec précaution, à l'ouvrir d'environ six pouces. Alors il s'arrêta et ne put retenir une exclamation de surprise.

John Vandeleur portait un bonnet de voyage en fourrure, avec des pans pour protéger les oreilles; et ceci, joint au bruit de l'express, expliquait son ignorance de ce qui se passait. Il est certain, du moins, qu'il ne leva pas la tête, et poursuivit son étrange occupation. Entre ses jambes était une boîte à chapeau ouverte. D'une main il tenait la manche de son pardessus de loutre, de l'autre, un énorme couteau, avec lequel il venait de couper la doublure de cette manche. Mr. Rolles avait lu que quelques personnes portaient leur argent dans une ceinture, et comme il ne connaissait que les ceintures en usage au jeu de cricket, il n'avait jamais bien compris comment cela pouvait se faire. Mais là, devant ses yeux, se produisait une chose beaucoup plus originale; car John Vandeleur portait des diamants dans la doublure de sa manche; et même, pendant que le jeune clergyman continuait d'épier, il put voir les pierres tomber en étincelant, l'une après l'autre, au fond de la boîte à chapeau.

Rivé au sol, il suivit des yeux cette extraordinaire besogne. Les diamants étaient pour la plupart petits et difficiles à distinguer. Soudain le dictateur parut rencontrer un obstacle; le dos courbé sur sa tâche, il employa les deux mains, mais ce ne fut qu'après un effort considérable, qu'il tira de la doublure une grande couronne de diamants; pendant quelques secondes il la tint en l'air, pour la mieux examiner, avant de la placer avec le reste, dans la boîte à chapeau. Cette couronne fut un trait de lumière pour Mr. Rolles; il la reconnut immédiatement, comme ayant fait partie du trésor volé à Harry Hartley par le vagabond. Il n'y avait pas moyen de se tromper; elle était exactement telle que l'agent de police l'avait décrite; il y avait les étoiles de rubis avec une grosse émeraude au centre; il y avait les croissants entrelacés, il y avait les pendants taillés en poire, chacun formé d'une seule pierre, qui donnaient une valeur singulière à la couronne de lady Vandeleur.

Mr. Rolles fut immensément soulagé; le dictateur était impliqué dans l'affaire autant que lui-même; aucun des deux ne pourrait rien dire contre l'autre. Dans le premier moment de satisfaction, il laissa échapper un soupir; et, comme sa poitrine avait souffert de l'arrêt de sa respiration, comme sa gorge était sèche, le soupir fut involontairement suivi d'une petite toux.

Mr. Vandeleur leva la tête; une sombre et implacable colère contracta ses sourcils; ses yeux s'ouvrirent démesurément et sa mâchoire inférieure s'abaissa avec une expression d'étonnement qui approchait de la fureur. D'un geste instinctif, il avait couvert la boîte avec son manteau. Pendant une demi-minute, les deux hommes se regardèrent en silence. Ce moment ne fut pas long, mais il suffit à Mr. Rolles; ce novice était, nous l'avons dit, de ceux qui prennent rapidement une décision dans les occasions graves; il résolut d'agir d'une manière singulièrement audacieuse, et, tout en comprenant qu'il jouait sa vie sur un hasard, il parla le premier:

«Excusez-moi», dit-il.

Le dictateur frissonna légèrement, et, lorsqu'il répondit, sa voix était rauque.

«Que cherchez-vous ici, monsieur?

—Les diamants ont pour moi un intérêt tout particulier, répondit Mr. Rolles d'un air aussi calme que s'il eût été en pleine possession de lui-même. Deux connaisseurs doivent entrer en rapport. J'ai là une bagatelle qui m'appartient et qui pourra peut-être me servir d'introduction.»

Ce disant il tira tout naturellement l'écrin de sa poche, fit étinceler, l'espace d'une seconde, le diamant du Rajah, puis le remit aussitôt en sûreté.

«Il était jadis à votre frère», ajouta-t-il.

John Vandeleur continuait à le considérer d'un air ahuri, mais il ne parla ni ne bougea.

«J'ai été charmé de constater, reprit le jeune homme, que nous avions des pierres de la même collection.»

L'autre se taisait, anéanti par la surprise.

«Pardon, dit-il enfin, je commence à m'apercevoir que je deviens vieux! Je ne suis positivement pas préparé à de certains petits incidents comme celui-ci. Mais éclairez-moi sur un point; mes yeux me trompent-ils, ou êtes-vous tout de bon un ecclésiastique?

—Je suis dans les ordres, répondit Mr. Rolles.

—Bien! s'écria l'autre; tant que je vivrai, je ne veux plus entendre jamais prononcer un seul mot contre ceux de votre habit.

—Vous me comblez, dit Mr. Rolles.

—Oui, pardonnez-moi, répéta Vandeleur, pardonnez-moi, jeune homme. Vous n'êtes pas un lâche, il me reste cependant à savoir si vous n'êtes pas le dernier des fous. Peut-être, continua-t-il en se renversant sur son siège, peut-être consentirez-vous à me donner quelques détails. Je dois supposer que vous aviez un but, pour agir avec une impudence aussi stupéfiante, et j'avoue que je suis curieux de le connaître.

—C'est très simple, répondit le clergyman; cela vient de ma grande inexpérience de la vie.

—J'aimerais à en être persuadé», riposta Vandeleur.

Alors Simon lui raconta toute l'histoire, depuis l'heure où il avait trouvé le diamant du Rajah dans le jardin d'un pépiniériste, jusqu'au moment où il avait quitté Londres par le train express. Il y ajouta un rapide aperçu de ses sentiments et de ses pensées durant le voyage et conclut par ces mots:

«Quand je reconnus la couronne, je sus que nous étions dans une situation identique vis-à-vis de la société, et cela m'inspira une idée que, j'espère, vous ne trouverez pas mal fondée. Je me dis que vous pourriez devenir en quelque sorte mon associé dans les difficultés et dans les profits de mon entreprise. À quelqu'un de votre savoir spécial et de votre incontestable expérience, la vente du diamant donnerait peu d'embarras, tandis que pour moi, c'est une chose de toute impossibilité. D'autre part, j'ai réfléchi que la somme que je perdrais en coupant le diamant, et cela probablement d'une main maladroite, me permettrait de vous payer très généreusement votre aide. Le sujet était délicat à entamer et je manque peut-être de tact. Mais je dois vous prier de vous souvenir que, pour moi, la situation est absolument nouvelle et que je suis entièrement ignorant de l'étiquette en usage. Je crois, sans vanité, que j'eusse pu vous marier ou vous baptiser d'une manière très acceptable; mais chacun a ses aptitudes en ce monde, cette sorte de marché ne figurait pas sur la liste de mes talents.

—Je n'ai pas l'intention de vous flatter, répondit Vandeleur, mais, sur ma foi, vous montrez des dispositions extraordinaires pour la vie criminelle.... Vous possédez plus de talents que vous ne pouvez l'imaginer, et, quoique j'aie vu nombre de coquins dans les différentes parties du monde, je n'en ai jamais rencontré un qui fût aussi cynique que vous. Réjouissez-vous, monsieur, vous êtes enfin dans votre véritable voie! Quant à vous aider, vous pouvez me commander à votre volonté. Je dois simplement passer une journée à Édimburg, pour des affaires qui concernent mon frère; ceci terminé, je retourne à Paris, où je réside habituellement. Libre à vous de m'accompagner. Et, avant un mois, j'aurai amené, je pense, notre petite besogne à une conclusion satisfaisante.»

Ici, contrairement à toutes les règles de son art, notre auteur arabe arrête l'HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. Je regrette et je condamne de tels procédés; mais je dois suivre mon original, et renvoyer le lecteur, pour la fin des aventures de Mr. Simon Rolles, au prochain numéro de la série, l'HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.

Francis Scrymgeour, domicilié à Édimbourg, employé à la banque Écossaise, avait atteint ses vingt-cinq ans dans l'atmosphère d'une vie paisible, honorable et toute de famille. En bas âge, il perdit sa mère; son père, homme de sens et d'une extrême probité, lui fit donner une excellente éducation scolaire, en même temps qu'il lui inculquait des habitudes d'ordre et d'économie. Affectueux et docile, Francis profita avec zèle de ces avantages et, dans la suite, se consacra cœur et âme à des fonctions assez ingrates. Ses distractions principales consistaient en une promenade chaque samedi, un dîner de famille de temps à autre et une excursion annuelle d'une quinzaine de jours dans les montagnes ou même sur le continent. Il gagnait à vue d'œil dans l'estime de ses supérieurs et jouissait déjà d'un traitement de deux cents livres sterling, avec espérance de le voir s'élever ultérieurement jusqu'au double de cette somme. Peu de jeunes gens étaient plus satisfaits de leur sort que Francis Scrymgeour, peu, il faut le dire, aussi laborieux et, aussi remplis de bonne volonté. Le soir, après avoir lu le journal, il jouait quelquefois de la flûte pour amuser son père, qui lui inspirait le plus tendre respect.

Un jour, il reçut d'une étude d'avoué très connue dans la ville un billet réclamant la faveur d'une entrevue immédiate. La lettre portait sur son enveloppe les mots «personnelle et confidentielle», et lui était adressée non pas chez lui, mais à la banque; deux détails insolites qui excitèrent au plus haut point sa curiosité.

Il se rendit donc avec empressement à cette sommation. L'avoué l'accueillit gravement, le pria de s'asseoir et, dans le langage ardu d'un homme d'affaires consommé, procéda, sans plus de préambules, à l'exposé de la question.

Une personne qui devait rester inconnue, mais qu'il avait toutes les raisons possibles de considérer, bref, un personnage de quelque notoriété dans le pays, désirait faire à Francis une pension annuelle de cinq cents livres sterling, le capital étant confié aux soins de l'étude et de deux dépositaires qui devaient également garder l'anonyme. Cette libéralité était subordonnée à de certaines conditions, dont aucune, d'ailleurs, n'impliquait rien d'excessif ni de déshonorant.

L'avoué répéta ces derniers mots avec une emphase qui semblait indiquer le désir de ne pas s'engager davantage.

Francis lui demanda de quelle nature étaient ces conditions.

«Comme je vous l'ai deux fois fait remarquer, répondit-il, elles ne sont ni excessives ni déshonorantes; mais en même temps je ne puis vous dissimuler qu'elles sont d'une espèce peu commune. En vérité, le cas est dans l'ensemble si parfaitement en dehors de nos pratiques ordinaires que si j'ai consenti à m'en charger, c'est par égard pour la réputation du gentleman qui me le confiait et, permettez-moi d'ajouter, Mr. Scrymgeour, poussé par l'estime que des rapports, bien fondés, je n'en doute pas, m'ont inspirée pour votre personne.»

Francis le supplia d'être plus explicite.

«Vous ne sauriez croire, dit-il, à quel point ces conditions m'inquiètent.

—Elles sont au nombre de deux, répliqua l'homme de loi, de deux seulement, et vous vous rappellerez que la somme dont il s'agit s'élève à cinq cents livres par an, sans frais; j'avais omis d'ajouter, sans frais.»

L'avoué fixa sur son nouveau client un regard solennel.

«La première, poursuivit-il, est extrêmement simple. Vous vous trouverez à Paris dans l'après-midi du dimanche 15 de ce mois; vous vous présenterez au bureau de location de la Comédie-Française, où vous trouverez un coupon pris en votre nom, qui vous attend. Vous êtes prié de rester assis tout le temps du spectacle à la place retenue; voilà pour la première condition.

—J'aurais certainement préféré que ce fût un jour de semaine, répondit Francis, qui était très religieux, mais après tout, pour une fois....

—Et à Paris, cher monsieur, ajouta l'avoué d'un ton conciliant; je suis moi-même quelque peu timoré, mais dans les circonstances présentes, et à Paris, je n'hésiterais pas un instant.»

Et tous les deux de rire ensemble.

«L'autre condition est plus importante. Il s'agit d'un mariage. Mon client, prenant à votre bonheur un intérêt profond, désire vous guider dans le choix d'une épouse. Il désire vous guider absolument, entendez-le bien.

—Expliquons-nous, je vous prie, interrompit Francis. Dois-je épouser quiconque il plaira à cette invisible personne de me présenter, fille ou veuve, blanche ou noire?

—Je puis vous assurer, répondit l'avoué, que votre bienfaiteur tiendra compte des rapports d'âge et de position. Quant à la race, j'avoue que ce point m'a échappé et que j'ai omis de m'en informer; qu'à cela ne tienne, je vais, si vous le désirez, en prendre note, et vous en serez avisé à bref délai.

—Monsieur, dit Francis, il reste à savoir si tout ceci n'est pas une indigne mystification. Ce que vous m'exposez est inexplicable, invraisemblable. Tant que je ne pourrai voir plus clair, ni découvrir quelque motif plausible, je vous déclare que je refuse de me prêter à cette opération. Si vous ne connaissez pas le fond des choses, si vous ne le devinez pas ou si vous n'êtes pas autorisé à le dire, je prends mon chapeau et je retourne à ma banque.

—Je ne sais rien, répondit l'avoué, mais je devine souvent assez juste. Pour moi, votre père seul est à la source de ce mystère.

—Mon père! s'écria Francis avec un geste de dédain. Le digne homme n'a jamais rien eu de caché pour moi, ni une pensée ni un sou!

—Vous ne m'avez pas compris, dit l'avoué. Ce n'est pas à M. Scrymgeour aîné que je fais allusion, car il n'est pas votre père. Quand sa femme et lui s'établirent à Édimbourg, vous aviez déjà près d'un an et il y avait trois mois à peine que vous étiez confié à leurs soins. Le secret a été bien gardé, mais tel est le fait. Votre père est inconnu et, encore une fois, je suis persuadé qu'il est l'auteur des offres que je suis chargé de vous transmettre.»

Il serait difficile de peindre la stupéfaction de Francis à cette communication imprévue.

«Monsieur, dit-il, confondu, après des révélations aussi foudroyantes, vous voudrez bien m'accorder quelques heures de réflexion. Vous saurez ce soir ce que j'aurai décidé.»

L'avoué loua sa prudence, et Francis, s'étant excusé à la banque sous un prétexte quelconque, gagna la campagne, où il fit une longue promenade solitaire pour mieux passer en revue les différents aspects de cette curieuse aventure. Le sentiment, agréable à tout prendre, de son importance personnelle le rendait d'autant plus circonspect, mais cependant le résultat de ses méditations ne pouvait être douteux. La chair est faible; la rente de cinq cents livres sterling et les conditions singulières qui y étaient attachées, tout cela avait un attrait irrésistible. Il se découvrit une répugnance extrême pour ce nom de Scrymgeour auquel longtemps il n'avait rien reproché, puis il commença à trouver bien méprisables les horizons bornés de sa vie d'autrefois, et, quand enfin son parti fut pris, il marcha avec un sentiment de liberté et de force jusqu'alors inconnu; les perspectives les plus joyeuses s'ouvraient devant lui. Il n'eut qu'un mot à dire à l'avoué et immédiatement un chèque représentant deux trimestres arriérés lui fut remis, car, par une attention délicate, la rente était antidatée du 1erjanvier. Avec ce chiffon de papier en poche, il revint chez lui; l'entresol de Scotland street lui parut mesquin; pour la première fois ses narines se révoltèrent contre l'odeur de la cuisine; il observa chez son père adoptif quelques insuffisances de manières, quelques manques de distinction qui le surprirent et le choquèrent. Bref, il se décida à partir dès le lendemain pour Paris.

Arrivant dans cette ville bien avant la date indiquée, il s'installa dans un modeste hôtel fréquenté par des Anglais et des Italiens, et là, il résolut de se perfectionner dans la connaissance de la langue française. À cet effet, il prit un maître deux fois par semaine, engagea de longues conversations avec des personnes errantes dans les Champs-Élysées et fréquenta tous les théâtres. Ses habits avaient été renouvelés, il se faisait raser et coiffer chaque matin, ce qui lui donnait un air étranger et semblait effacer la vulgarité des années écoulées. Enfin le fameux samedi arriva; il se rendit au bureau du Théâtre Français. À peine eut-il dit son nom qu'un employé lui remit le coupon dans une enveloppe dont l'adresse était encore humide.

«On vient de le prendre à l'instant, dit ce personnage.

—Vraiment! s'écria Francis. Puis-je vous demander quelle mine avait le monsieur qui est venu?

—Oh! votre ami n'est pas difficile à peindre. C'est un beau vieillard, grand et fort, à cheveux blancs, et portant au travers du visage une cicatrice de coup de sabre. Un homme ainsi marqué se laisse reconnaître.

—Sans doute; merci de votre obligeance.

—Il ne doit pas être bien loin; en vous dépêchant vous pourrez peut-être le rejoindre.»

Francis ne se le fit pas répéter deux fois et, s'élançant hors du théâtre, il plongea ses regards avidement dans toutes les directions. Malheureusement plus d'un homme à cheveux blancs était en vue, et, bien qu'il se mit en devoir de les rattraper tous les uns après les autres, pas un n'avait le coup de sabre. Pendant près d'une demi-heure il explora les rues du voisinage, jusqu'à ce que, reconnaissant la folie de cette recherche, il pensa qu'une promenade serait le moyen le meilleur pour calmer son émotion; car le brave garçon avait été profondément troublé par cette quasi-rencontre avec celui qui était, il n'en pouvait douter, l'auteur de ses jours.

Le hasard le conduisit par la rue Drouot et la rue des Martyrs jusqu'au boulevard extérieur, et ce hasard-là le servit mieux que tous les calculs; bientôt, en effet, il aperçut deux hommes qui, assis sur un banc, semblaient absorbés dans un dialogue des plus animés. L'un était jeune, brun, de belle apparence et portait, malgré son habit séculier, le sceau indélébile de l'ecclésiastique; l'autre répondait en tous points à la description donnée par l'employé du théâtre. Francis sentit son cœur battre à se rompre dans sa poitrine il allait entendre la voix de son père! Faisant un détour, il vint sans bruit s'asseoir derrière le couple en question, qui, tout entier à ses affaires, ne prit pas garde à lui. La conversation avait lieu en anglais.

«Vos soupçons perpétuels commencent à m'ennuyer, Rolles, disait le vieillard. Je fais ce que je peux, vous dis-je; un homme ne se procure pas des millions en un jour. D'ailleurs de quoi vous plaignez-vous? Ne vous ai-je pas écouté par pure complaisance, vous, un étranger, et ne vivez-vous pas de mes générosités?

—Dites de vos avances, Mr. Vandeleur, répliqua vertement le jeune homme.

—Avances, si vous voulez, et intérêt au lieu de complaisance si vous le préférez, fit le vieillard d'un ton irrité. Je ne suis pas ici pour chicaner sur des mots. Les affaires sont les affaires, et je vous rappellerai que les vôtres sont trop louches pour les airs que vous prenez. Fiez-vous à moi ou adressez-vous à un autre; mais, de grâce, trêve à vos jérémiades.

—J'apprends à connaître le monde, dit le jeune homme, et je vois maintenant que si vous avez beaucoup de motifs pour me duper, vous n'en avez aucun, en revanche, pour agir honnêtement. Moi non plus, je n'éplucherai pas les mots: c'est pour vous-même que vous voulez le diamant; vous le savez bien, osez dire le contraire!... N'avez-vous pas déjà contrefait ma signature et fouillé mon logement en mon absence? Je comprends la raison de tous ces délais; vous guettez votre proie, parbleu, chasseur de diamant, et par moyens honnêtes ou non vous l'aurez! Il faut que cela cesse, vous dis-je; ne me poussez pas à bout ou je vous promets une surprise de ma façon.

—C'est bien à vous de menacer! répondit Vandeleur. Deux autres, vous le savez, peuvent se donner ce plaisir. Mon frère est à Paris, la police est sur ses gardes, et, si vous persistez à me fatiguer de vos plaintes, je vous préparerai aussi une petite surprise, Mr. Rolles; mais la mienne sera unique et bonne. Comprenez-vous, ou faut-il vous parler hébreu? Toutes choses ont des bornes et ma patience aussi. Mardi à sept heures, pas un jour, pas une heure, pas une seconde avant, quand il s'agirait de vous sauver la vie; et, si vous ne voulez pas attendre, allez au diable; bon voyage.»

Ce disant, le dictateur se leva; secouant la tête et brandissant sa canne d'un air furieux, il se mit en marche dans la direction de Montmartre, tandis que son compagnon demeurait assis sur le banc dans l'attitude d'un découragement profond.

Quant à Francis, comment dire sa consternation, son épouvante? L'espérance et la tendresse qui agitaient son cœur au moment où il s'était assis sur ce banc avaient fait place à l'horreur, au désespoir le plus complet; sa pensée se porta involontairement vers le vieux Scrymgeour, qui lui apparut comme un père autrement bon et respectable que cet intrigant irascible et dangereux. Néanmoins il garda sa présence d'esprit, et, sans perdre une minute, s'élança sur les pas du vieillard balafré, à qui la colère semblait donner des ailes. Absorbé dans des pensées furieuses, John Vandeleur marchait sans songer à regarder derrière lui. Il s'arrêta très haut dans la rue Lepic, devant une maison à deux étages garnie de persiennes vertes; de là on devait dominer tout Paris et jouir de l'air pur des hauteurs. Toutes les fenêtres donnant sur la rue étaient hermétiquement closes; quelques arbres montraient leur tête par-dessus un mur élevé que hérissaient des pointes de fer; John Vandeleur tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et disparut.

Une fois seul, Francis s'arrêta et regarda autour de lui. Le quartier était désert et l'hôtel isolé au milieu du jardin; il devenait impossible de continuer l'espionnage. Pourtant, un examen plus attentif lui fit remarquer que le pignon d'une grande maison située à quelques pas de là donnait sur le jardin, et que dans ce pignon une fenêtre était percée. Il interrogea la façade et vit suspendu un écriteau:Chambres non meublées à louerau mois. Il s'informa; la chambre ayant vue sur le jardin se trouvait précisément vacante. Francis n'hésita pas: il prit cette chambre, paya d'avance et retourna à son hôtel chercher ses bagages.

Que le vieillard au coup de sabre fût ou non son père, que la piste qu'il suivait fût fausse ou non, en tout cas, il avait évidemment mis le doigt sur un noir mystère et il se promit de ne pas quitter son embuscade tant qu'il ne l'aurait point débrouillé.

De la fenêtre de son nouveau logis, Francis dominait complètement le jardin de la maison aux persiennes vertes. Immédiatement en dessous de lui, un assez beau marronnier ombrageait deux tables rustiques sur lesquelles on devait dîner durant les grandes chaleurs de l'été. À part une étroite allée sablée conduisant de la véranda à la porte de la rue, et un petit espace laissé libre entre les tables et la maison, le sol était entièrement recouvert par une végétation épaisse. Posté derrière sa jalousie, car il n'osait l'ouvrir de peur d'attirer l'attention, Francis observait la place sans rien voir de très significatif quant aux mœurs de ses habitants. En somme, c'était un jardin de couvent et la maison avait l'air d'une prison; on ne pouvait guère déduire de ce fait que des habitudes de retraite et le goût de la solitude. Les persiennes étaient toutes closes, la porte de la véranda fermée, le jardin, autant qu'il en pouvait juger, absolument désert; une petite fumée bleuâtre, s'échappant discrètement d'une des cheminées, révélait seule la présence d'êtres vivants.

Pour se donner une contenance et ne pas rester oisif, Francis avait acheté une géométrie d'Euclide en français. Assis par terre et appuyé au mur, il se mit à copier et à traduire, le dos de sa valise lui servant de pupitre, car il n'avait ni table ni chaise. De temps à autre il allait jeter un coup d'œil sur la maison aux persiennes vertes: les fenêtres restaient obstinément fermées et le jardin vide.

Sa vigilance persévérante n'était pas récompensée et il commençait à s'assoupir quand, entre neuf et dix heures, un coup de sonnette le tira brusquement de sa torpeur; il se précipita vers son observatoire et arriva à temps pour entendre grincer des serrures et remuer des chaînes. Mr. Vandeleur, enveloppé d'une robe de chambre de velours noir et coiffé d'un bonnet pareil, se montra ensuite une lanterne à la main, sortit de la véranda et atteignit la porte grillée de la rue. Nouveau bruit de verrous et de ferraille, puis Francis vit le mystérieux vieillard revenir en escortant un individu de mine abjecte.

Une demi-heure après, le visiteur fut reconduit et Mr. Vandeleur, posant sa lanterne sur la table rustique, acheva tranquillement son cigare sous le marronnier. Francis, qui, entre deux branches, ne perdait de vue aucun de ses gestes, crut deviner à ses sourcils froncés et à la contraction de ses lèvres, qu'une pensée pénible le préoccupait. Tout à coup une voix de jeune fille se fit entendre dans la maison.

«Dix heures! criait-elle.

—J'y vais», répondit John Vandeleur.

Il jeta son bout de cigare, reprit la lanterne et disparut sous la véranda. Dès que la porte fut fermée, l'obscurité et le silence le plus complet régnèrent autour de la maison, et Francis eut beau écarquiller les yeux, il ne put découvrir le moindre rayon de lumière entre les lames des persiennes. Les chambres à coucher, pensa-t-il, étaient de l'autre côté. Il comprit la véritable raison de ce fait quand, le lendemain, il revint à son observatoire dès l'aube, la dureté de sa couche sur le plancher ne l'engageant pas à prolonger son sommeil. Les persiennes s'ouvrirent toutes, mues par un ressort intérieur, et découvrirent des rideaux de fer semblables aux fermetures des boutiques, qui se relevèrent par un procédé analogue. Pendant une heure, les chambres restèrent ouvertes à l'air frais du matin, puis Mr. Vandeleur referma les volets de sa propre main. Tandis que Francis observait avec étonnement toutes ces précautions, la porte de la maison s'ouvrit et une jeune fille vint regarder dans le jardin. Elle rentra moins de deux minutes après, mais ces deux minutes suffirent pour révéler aux yeux éblouis de Francis les charmes les plus captivants. Une telle apparition n'excita pas seulement sa curiosité, elle lui remit au cœur le courage et l'espérance. Les allures suspectes de son père supposé cessèrent de hanter son esprit; dès ce moment il adopta avec joie sa nouvelle famille; que la jeune fille dût devenir sa sœur ou bien sa femme, il ne doutait pas qu'elle ne fût un ange. Ce fut avec une terreur subite qu'il réfléchit qu'après tout il ne savait pas grand-chose et avait pu se tromper en suivant Mr. Vandeleur.

Le portier, qu'il interrogea, lui donna peu de renseignements, mais ce peu avait quelque chose de mystérieux et d'équivoque. Le locataire du petit hôtel voisin était un Anglais prodigieusement riche et très excentrique dans ses allures. Il possédait d'importantes collections, et c'était pour les protéger qu'il avait fait poser ces pointes de fer sur le mur, ces contrevents métalliques et tous ces systèmes compliqués de serrures. Il vivait là seul avec Mademoiselle et une vieille servante, ne voyant personne, sauf quelques visiteurs singuliers avec lesquels il semblait avoir des affaires.

«Est-ce que Mademoiselle est sa fille? demanda Francis.

—Certainement, répondit le portier, c'est la fille de la maison, et vous ne vous en douteriez guère à la voir travailler! Riche comme il l'est, Mr. Vandeleur envoie pourtant sademoiselleau marché, le panier au bras, ni plus ni moins qu'une servante.

—Mais les collections? reprit Francis.

—Monsieur, il paraît qu'elles valent beaucoup d'argent, voilà tout ce que je sais. Depuis l'arrivée de ces gens-là, personne dans le quartier n'a seulement dépassé leur porte.

—Cependant, vous devez bien avoir quelque idée de ce qu'elles peuvent être. Sont-ce des tableaux, des étoffes, des statues, des bijoux, quoi?

—Ma foi, monsieur, répondit le bonhomme en haussant les épaules, ce seraient des carottes, que je ne pourrais vous en dire davantage. Vous voyez bien que la maison est gardée comme une forteresse.»

Désappointé, Francis retournait à sa chambre quand le portier le rappela.

«Tenez, monsieur, je me souviens maintenant que la veille bonne m'a dit un jour que son maître avait été dans toutes les parties du monde et qu'il en avait rapporté beaucoup de diamants. Si c'est ça, on doit avoir un joli coup d'œil derrière ces volets.»

Le fameux dimanche arriva. Aussitôt le théâtre ouvert, Francis fut à sa place. Le fauteuil qui avait été pris pour lui était à deux ou trois stalles du couloir de gauche et parfaitement en vue des baignoires d'avant-scène. Comme cette place avait été choisie exprès, il n'était pas douteux que sa situation ne fût significative; Francis jugea d'instinct que la loge qui était à sa droite allait figurer sous une forme quelconque dans le drame où il se trouvait lui-même jouer un rôle. Et, de fait, cette loge était placée de telle sorte que ceux qui l'occupaient pourraient le dévisager tout le temps du spectacle, en échappant à son observation, si bon leur semblait, grâce aux écrans et à la profondeur du réduit. Francis se promit donc de faire bonne garde; tout en paraissant absorbé par la pièce, il surveillait la loge vide du coin de l'œil.


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