Chapter 7

Elle avait, cette vaillante femme, toutes les nervosités de la femme, tous ses tremblements, ses resserrements frileux de mimosa; le monde, qui juge sans comprendre, la trouvait froide, comme les ignorants s'imaginent que les fleurs ne vivent pas. Mais maintenant, son espoir ayant six mois, il fallait bien tirer tous ces petits objets de leurs plis de deuil et d'enfermement, les visiter, les transformer peut-être; car la mode change même pour les nouveau-nés, on ne les enrubanne pas toujours de la même manière. C'est pour ce travail tout intime que Rosalie s'était soigneusement enfermée et dans le grand ministère affairé, paperassant, le bourdonnement des rapports, le fiévreux va-et- vient des bureaux aux divisions, il n'y avait certainement rien d'aussi sérieux, d'aussi émouvant que cette femme à genoux devant un tiroir ouvert, le coeur battant et les mains tremblantes.

Elle leva les dentelles un peu jaunies qui préservaient avec des parfums tout ce blanc d'innocentes toilettes, les béguins, les brassières, par rang d'âge et de taille, la robe pour le baptême, la guimpe à petits plis, des bas de poupée. Elle se revit là-bas à Orsay, doucement alanguie, travaillant des heures entières à l'ombre du grand catalpa dont les calices blancs tombaient dans la corbeille à ouvrage parmi ses pelotons et ses fins ciseaux de brodeuse, toute sa pensée concentrée dans un point de couture qui lui mesurait les rêves et les heures. Que d'illusions alors, que de croyances! Quel joyeux ramage dans les feuilles, sur sa tête; en elle, quelle éveillée de sensations tendres et nouvelles! En un jour la vie lui avait repris tout, brusquement. Et son désespoir lui rentrait au coeur, la trahison du mari, la perte de l'enfant, à mesure qu'elle développait sa layette.

La vue de la première petite parure, toute prête à passer, celle que l'on prépare sur le berceau au moment de la naissance, les manches l'une dans l'autre, les bras écartés, les bonnets gonflés dans leur rondeur, la faisait éclater en larmes. Il lui semblait que son enfant avait vécu, qu'elle l'avait embrassé et connu. Un garçon. Oh! bien certainement, un garçon, et fort, et joli, et dans sa chair de lait déjà les yeux sérieux et profond du grand- père. Il aurait huit ans aujourd'hui, de longs cheveux bouclés tombant sur un grand col; à cet âge-là, ils appartiennent encore à la mère qui les promène, les pare, les fait travailler! Ah! cruelle, cruelle vie…

Mais peu à peu, en tirant et maniant les menus objets noués de faveurs microscopiques, leurs broderies à fleurs, leurs dentelles neigeuses, elle s'apaisait. Eh bien, non, la vie n'est pas si méchante; et tant qu'elle dure, il faut garder du courage.

Elle avait perdu tout le sien à ce tournant funeste, s'imaginant que c'était fini pour elle de croire d'aimer, d'être épouse et mère, qu'il ne lui restait qu'à regarder le lumineux passé s'en aller loin comme un rivage qu'on regrette. Puis, après des années mornes, sous la neige froide de son coeur le renouveau avait germé lentement, et voici qu'il refleurissait dans ce tout petit qui allait naître, qu'elle sentait déjà vigoureux aux terribles petits coups de pied qu'il lui envoyait la nuit. Et son Numa si changé, si bon, guéri de ses brutales violences! Il y avait bien encore en lui des faiblesses qu'elle n'aimait pas, de ces détours italiens dont il ne pouvait se défendre mais «ça, c'est la politique…» comme il disait. D'ailleurs, elle n'en était plus aux illusions des premiers jours; elle savait que pour vivre heureux il faut se contenter de l'à peu près de toutes choses, se tailler des bonheurs pleins dans les demi-bonheurs que l'existence nous donne…

On frappa de nouveau à la porte. M. Méjean, qui voulait parler àMadame.

— Bien… j'y vais…

Elle le rejoignit dans le petit salon qu'il arpentait de long en large, très ému.

— J'ai une confession à vous faire, dit-il sur le ton de familiarité un peu brusque qu'autorisait une amitié déjà ancienne, dont il n'avait pas tenu à eux de faire un lien fraternel… Voilà quelques jours que j'ai terminé cette misérable affaire…

Je ne vous le disais pas pour garder ceci plus longtemps…

Il lui tendit le portrait d'Hortense.

— Enfin!… Oh! qu'elle va être heureuse, pauvre chérie…

Elle s'attendrit devant la jolie figure de sa soeur étincelant de santé et de jeunesse sous son déguisement provençal, lut au bas du portrait l'écriture très fine et très ferme:Je crois en vous et je vous aime, — HORTENSE LE QUESNOY. Puis, songeant que le pauvre amoureux l'avait lue aussi et qu'il s'était chargé là d'une triste commission, elle lui serra la main affectueusement:

— Merci…

— Ne me remerciez pas, madame… Oui, c'était dur… Mais, depuis huit jours, je vis avec ça…Je croîs en vous et je vous aime… Par moment, je me figurais que c'était pour moi…

Et tout bas, timidement:

— Comment va-t-elle?

— Oh! pas bien… Maman l'emmène dans le Midi… Maintenant, elle veut tout ce qu'on veut… Il y a comme un ressort brisé en elle.

— Changée?…

Rosalie eut un geste: «Ah!…»

— Au revoir, madame…, fit Méjean très vite, s'éloignant à grands pas. À la porte, il se retourna, et, carrant ses solides épaules sous la tenture à demi-soulevée:

— C'est une vraie chance que je n'aie pas d'imagination… Je serais trop malheureux…

Rosalie rentra dans sa chambre, bien attristée. Elle avait beau s'en défendre, invoquer la jeunesse de sa soeur, les paroles encourageantes de Jarras persistant à ne voir là qu'une crise à franchir, des idées noires lui venaient qui n'allaient plus avec le blanc de fête de sa lavette. Elle se hâta de trier, ranger, enfermer les petites affaires dispersées, et comme elle se relevait, aperçut la lettre restée sur la commode, la prit, la lut machinalement, s'attendant à la banale requête qu'elle recevait tous les jours de tant de mains différentes, et qui serait bien arrivée dans une de ces minutes superstitieuses où la charité semble un porte-bonheur. C'est pourquoi elle ne comprit pas tout d'abord, fut obligée de relire ces lignes écrites en pensum par la plume bègue d'un écolier, le jeune homme de Guilloche:

«Si vous aimez la brandade de morue, on en mange d'excellente ce soir chez Mlle Bachellery, rue de Londres. C'est votre mari qui régale. Sonnez trois coups et entrez droit.»

De ces phrases bêtes, de ce fond boueux et perfide, la vérité se leva, lui apparut, aidée par des coïncidences, des souvenirs; ce nom de Bachellery, tant de fois prononcé depuis un an, des articles énigmatiques sur son engagement, cette adresse qu'elle lui avait entendu donner à lui-même, le long séjour à Arvillard. En une seconde le doute se figea pour elle en certitude. D'ailleurs, est-ce que le passé ne lui éclairait pas ce présent de toute son horreur réelle? Mensonge et grimace, il n'était, ne pouvait être que cela. Pourquoi cet éternel faiseur de dupes l'eût-il épargnée? C'est elle qui avait été folle de se laisser prendre à sa voix trompeuse, à ses banales tendresses; et des détails lui revenaient qui, dans la même seconde, la faisaient rougir et pâlir.

Cette fois ce n'était plus le désespoir à grosses larmes pures des premières déceptions; une colère s y mêlait contre elle-même si faible, si lâche d'avoir pu pardonner, contre lui qui l'avait trompée au mépris des promesses, des serments de la faute passée. Elle aurait voulu le convaincre, là, tout de suite; mais il était à Versailles, à la Chambre. L'idée lui vint d'appeler Méjean, puis il lui répugna d'obliger cet honnête homme à mentir. Et réduite à étouffer toute une violence de sentiments contraires, pour ne pas crier, se livrer à la terrible crise de nerfs qu'elle sentait l'envahir, elle marchait çà et là sur le tapis, les mains — par une pose familière — à la taille lâchée de son peignoir. Tout à coup elle s'arrêta, tressaillit d'une peur folle.

Son enfant!

Il souffrait, lui aussi, et se rappelait à sa mère de toute la force d'une vie qui se débat. Ah! mon Dieu, s'il allait mourir, celui-là, comme l'autre…au même âge de la grossesse, dans des circonstances pareilles… Le destin, que l'on dit aveugle, a parfois de ces combinaisons féroces. Et elle se raisonnait en mots entrecoupés, en tendres exclamations «cher petit… pauvre petit…,» essayait de voir les choses froidement, pour se conduire avec dignité et surtout ne pas compromettre ce seul bien qui lui restait. Elle prit même un ouvrage, cette broderie de Pénélope que garde toujours en train l'activité de la Parisienne; car il fallait attendre le retour de Numa, s'expliquer avec lui ou plutôt saisir dans son attitude la conviction de la faute, avant l'éclat irrémédiable d'une séparation.

Oh! ces laines brillantes, ce canevas régulier et incolore, que de confidences ils reçoivent; que de regrets, de joies, de désirs, forment l'envers compliqué, noué, plein de fils rompus, de ces ouvrages féminins aux fleurs paisiblement entrelacées.

Numa Roumestan, en arrivant de la Chambre, trouva sa femme tirant l'aiguille sous l'étroite clarté d'une seule lampe allumée; et ce tableau tranquille, ce beau profil adouci de cheveux châtains, dans l'ombre luxueuse des teintures ouatées, où les paravents de laque, les vieux cuivres, les ivoires, les faïences, accrochaient les lueurs promeneuses et tièdes d'un feu de bois, le saisit par le contraste du brouhaha de l'Assemblée, des plafonds lumineux enveloppés d'une poussière trouble flottant au-dessus des débats comme le nuage de poudre dégagé d'un champ de manoeuvre.

«Bonjour, maman… Il fait bon chez toi…»

La séance avait été chaude. Toujours cet affreux budget, la gauche pendue pendant cinq heures aux basques de ce pauvre général d'Espaillon qui ne savait pas coudre deux idées de suite, quand il ne disait pas s… n… d… D… Enfin, le cabinet s'en tirait encore cette fois; mais c'est après les vacances du jour de l'an, quand on en serait aux Beaux-Arts, qu'il faudrait voir ça.

«Ils comptent beaucoup sur l'affaire Cadaillac pour me basculer… C'est Rougeot qui parlera… Pas commode, ce Rougeot… Il a de l'estomac! …

Puis avec son coup d'épaule:

«Rougeot contre Roumestan… Le Nord contre le Midi… tant mieux.Ça va m'amuser… On se bûchera.»

Il parlait seul, tout au feu des affaires, sans s'apercevoir du mutisme de Rosalie. Il se rapprocha d'elle, tout près, assis sur un pouf, lui faisant lâcher son ouvrage, essayant de lui baiser la main.

«C'est donc bien pressé ce que tu brodes là?… C'est pour mes étrennes?… Moi, j'ai déjà acheté les tiennes… Devine.»

Elle se dégagea doucement, le fixa à le gêner, sans répondre. Il avait ses traits fatigués des jours de grande séance, cette détente lasse du visage, trahissant au coin des yeux et de la bouche une nature à la fois molle et violente, toutes les passions et rien pour leur résister. Les figures du Midi sont comme ses paysages, il ne faut les regarder qu'au soleil.

— Tu dînes avec moi? demanda Rosalie.

— Mais non… On m'attend chez Durand… Un dîner ennuyeux… Té! je suis déjà en retard, ajouta-t-il en se levant… Heureusement qu'on ne s'habille pas.

Le regard de sa femme le suivait. «Dîne avec moi, je t'en prie.» Et sa voix harmonieuse se durcissait en insistant, se faisait menaçante, implacable. Mais Roumestan n'était pas observateur… Et puis, les affaires, n'est-ce pas? Ah! Ces existences d'homme public ne se mènent pas comme on voudrait.

«Adieu, alors…» dit-elle gravement, achevant en elle cet adieu. «… puisque c'est notre destinée».

Elle écouta rouler le coupé sous la voûte; ensuite, son ouvrage soigneusement plié, elle sonna.

«Tout de suite une voiture… un fiacre… Et vous, Polly, mon manteau, mon chapeau… je sors.»

Vite prête, elle inspecta du regard la chambre qu'elle quittait, où elle ne regrettait, ne laissait rien d'elle, vraie chambre de maison garnie, sous la pompe de son froid brocart jaune.

«Descendez ce grand carton dans la voiture.»

La layette, tout ce qu'elle emportait du bien commun.

À la portière du fiacre, l'Anglaise, très intriguée, demanda si madame ne dînerait pas. Non, elle dînait chez son père, elle y coucherait aussi, probablement.

En route, un doute lui vint encore, plutôt un scrupule. Si rien de tout cela n'était vrai… Si cette Bachellery n'habitait pas rue de Londres… Elle donna l'adresse, sans grand espoir; mais il lui fallait une certitude.

On l'arrêta devant un petit hôtel à deux étages, surmonté d'une terrasse en jardin d'hiver, l'ancien pied-à-terre d'un levantin du Caire qui venait de mourir dans la ruine. L'aspect d'une petite maison, volets clos, rideaux tombés, une forte odeur de cuisine montant des sous-sols éclairés et bruyants. Rien qu'à la façon dont la porte obéit aux trois coups de timbre, tourna d'elle-même sur ses gonds, Rosalie fut renseignée. Une tapisserie persane, relevée par des torsades au milieu de l'antichambre, laissait voir l'escalier, son tapis mousseux, ses torchères, dont le gaz brûlait à toute montée. Elle entendit rire, fit deux pas et vit ceci qu'elle n'oublia plus jamais:

Au palier du premier étage, Numa se penchait sur la rampe, rouge, allumé, en bras de chemise, tenant par la taille cette fille, très excitée aussi, les cheveux dans le dos sur les fanfreluches d'un déshabillé de foulard rose. Et il criait de son accent débridé:

«Bompard, monte la brandade!…»

C'est là qu'il fallait le voir, le ministre de l'Instruction Publique et des Cultes, le grand marchand de morale religieuse, le défenseur des saines doctrines, là qu'il se montrait sans masque et sans grimaces, tout son Midi dehors, à l'aise et débraillé comme en foire de Beaucaire.

«Bompard, monte la brandade!…» répéta la drôlesse, exagérant exprès l'intonation marseillaise. Bompard, c'était sans doute ce marmiton improvisé, surgissant de l'office, la serviette en sautoir, les bras arrondis autour d'un grand plat, et que fit retourner le battant sonore de la porte.

«Messieurs de l'administration centrale!…

«Messieurs de la direction des Beaux-Arts!…

«Messieurs de l'Académie de médecine!…

À mesure que l'huissier, en grande tenue, culotte courte, épée à côté, annonçait de sa voix morne dans la solennité des pièces de réception, des files d'habits noirs traversaient l'immense salon rouge et or et venaient se ranger en demi-cercle devant le ministre adossé à la cheminée, ayant près de lui son sous- secrétaire d'État, M. de la Calmette, son chef de cabinet, ses attachés fringants, et quelques directeurs du ministère, Dansaert, Béchut. À chaque corps constitué présenté par son président ou son doyen, l'Excellence adressait des compliments pour les décorations, les palmes académiques accordées à quelques-uns de ses membres; ensuite le corps constitué faisait demi-tour, cédait la place, ceux-là se retirant, d'autres aux portes du salon; car il était tard, une heure passée, et chacun songeait au déjeuner de famille qui l'attendait.

Dans la salle des concerts, transformée en vestiaire, des groupes s'impatientaient à regarder leurs montres, boutonner leurs gants, rajuster leurs cravates blanches sous des faces tirées, des bâillements d'ennui, de mauvaise humeur et de faim. Roumestan, lui aussi, sentait la fatigue de ce grand jour. Il avait perdu sa belle chaleur de l'année dernière à pareille époque, sa foi dans l'avenir et les réformes, laissait aller ses speech mollement, pénétré de froid jusqu'aux moelles malgré les calorifères, l'énorme bûcher flambant; et cette petite neige floconnante, qui tourbillonnait aux vitres, lui tombait sur le coeur légère et glacée comme sur la pelouse du jardin.

«Messieurs de la Comédie-Française!…»

Rasés de près, solennels, saluant ainsi qu'au grand siècle, ils se campaient en nobles attitudes autour de leur doyen qui, d'une voix caverneuse, présentait la Compagnie, parlait des efforts, des voeux de la Compagnie, la Compagnie sans épithète, sans qualificatif, comme on ditDieu, comme on dit laBible, comme s'il n'existait d'autre Compagnie au monde que celle-là; et il fallait que le pauvre Roumestan fût bien affaissé, pour que même cette Compagnie, dont il semblait faire partie avec son menton bleu, ses bajoues, ses poses d'une distinction convenue, ne réveillât son éloquence à grandes phrases théâtrales.

C'est que depuis huit jours, depuis le départ de Rosalie, il était comme un joueur qui a perdu son fétiche. Il avait peur, se sentait subitement inférieur à sa fortune et tout près d'en être écrasé. Les médiocres que la chance a favorisés ont de ces transes et de ces vertiges, accrus pour lui de l'effroyable scandale qui allait éclater, de ce procès en séparation que la jeune femme voulait absolument, malgré les lettres, les démarches, ses plates prières et ses serments. Pour la forme, on disait au ministère que madame Roumestan était allée vivre près de son père à cause du prochain départ de madame Le Quesnoy et d'Hortense; mais personne ne s'y trompait, et sur tous ces visages défilant devant lui, à de certains sourires appuyés, à des poignées de mains trop vibrantes, le malheureux voyait son aventure reflétée en pitié, en curiosité, en ironie. Il n'y avait pas jusqu'aux infimes employés, venus à la réception en jaquette et redingote, qui ne fussent au courant; il circulait dans les bureaux des couplets où Chambéry rimait avec Bachellery et que plus d'un expéditionnaire, mécontent de sa gratification, fredonnait intérieurement en faisant une humble révérence au chef suprême.

Deux heures. Et les corps constitués se présentaient toujours, et la neige s'amoncelait, pendant que l'homme à la chaîne introduisait pêle-mêle, sans ordre hiérarchique:

«Messieurs de l'École de Droit!…

«Messieurs du Conservatoire de Musique!…

«Messieurs les directeurs des théâtres subventionnés!…»

Cadaillac venait en tête, à l'ancienneté de ses trois faillites; et Roumestan avait bien plus envie de tomber à coups de poing sur ce montreur cynique dont la nomination lui causait de si graves embarras, que d'écouter sa belle allocution démentie par la blague féroce du regard et de lui répondre un compliment forcé dont la moitié restait dans l'empois de sa cravate:

«Très touché, messieurs…mn mn mn…progrès de l'art…mn mn mnferons mieux encore…»

Et le monteur, en s'en allant:

«Il a du plomb dans l'aile, notre pauvre Numa…»

Ceux-là partis, le ministre et ses assesseurs faisaient honneur à la collation habituelle; mais ce déjeuner, si gai l'année précédente et plein d'effusion, se ressentait de la tristesse du patron et de la mauvaise humeur des familiers qui lui en voulaient tous un peu de leur situation compromise. Ce scandaleux procès, tombant juste au milieu du débat Cadaillac, allait rendre Roumestan impossible au cabinet; le matin même, à la réception de l'Élysée, le maréchal en avait dit deux mots dans sa brutale et laconique éloquence de vieux troupier:

«Une sale affaire, mon cher ministre, une sale affaire…» Sans connaître précisément cette auguste parole, chuchotée à l'oreille dans une embrasure, ces messieurs voyaient venir leur disgrâce derrière celle de leur chef.

«Ô femmes! femmes!» grognait le savant Béchut dans son assiette. M. de la Calmette et ses trente ans de bureau se mélancolisaient en songeant à la retraite comme Tircis; et tout bas le grand Lappar s'amusait à consterner Rochemaure: «Vicomte, il faut nous pourvoir… Nous serons ratiboisés avant huit jours.»

Sur un toast du ministre à l'année nouvelle et à ses chers collaborateurs, porté d'une voix émue où roulaient des larmes, on se sépara. Méjean, resté le dernier, fit deux ou trois tours de long en large avec son ami, sans qu'ils eussent le courage de se dire un mot; puis il partit. Malgré tout son désir de garder près de lui ce jour-là cette nature droite qui l'intimidait comme un reproche de conscience, mais le soutenait, le rassurait, Numa ne pouvait empêcher Méjean de courir à ses visites, distributions de voeux et de cadeaux, pas plus qu'il ne pouvait interdire à son huissier d'aller se déharnacher dans sa famille de son épée et de sa culotte courte.

Quelle solitude, ce ministère! Un dimanche d'usine, la vapeur éteinte et muette. Et, dans toutes les pièces, en bas, en haut, dans son cabinet où il essayait vainement d'écrire, dans sa chambre qu'il se prenait à remplir de sanglots, partout cette petite neige de janvier tourbillonnait aux larges fenêtres, voilait l'horizon, accentuait un silence de steppe.

Ô détresse des grandeurs!…

Une pendule sonna quatre heures, une autre lui répondit, d'autres encore dans le désert du vaste palais où il semblait qu'il n'y eût plus que l'heure de vivante. L'idée de rester là jusqu'au soir, en tête à tête avec son chagrin, l'épouvantait. Il aurait voulu se dégeler à un peu d'amitié, de tendresse. Tant de calorifères, de bouches de chaleur, de moitiés d'arbres en combustion ne faisaient pas un foyer. Un moment il songea à la rue de Londres… Mais il avait juré à son avoué, car les avoués marchaient déjà, de se tenir tranquille jusqu'au procès. Tout à coup un nom lui traversa l'esprit: «Et Bompard? Pourquoi n'était-il pas venu?» D'ordinaire, aux matins de fête, on le voyait arriver le premier, les bras chargés de bouquets, de sacs de bonbons pour Rosalie, Hortense, madame Le Quesnoy, aux lèvres un sourire expressif de grand-papa, de bonhomme Étrennes. Roumestan faisait, bien entendu, les frais de ces surprises; mais l'ami Bompard avait assez d'imagination pour l'oublier, et Rosalie, malgré son antipathie, ne pouvait s'empêcher de s'attendrir, en songeant aux privations que devait s'imposer le pauvre diable pour être si généreux.

«Si j'allais le chercher, nous dînerions ensemble.»

Il en était réduit là. Il sonna, se défit de l'habit noir, de ses plaques, de ses ordres, et sortit à pied par la rue Bellechasse.

Les quais, les ponts étaient tout blancs; mais le Carrousel franchi, ni le sol ni l'air ne gardaient trace de la neige. Elle disparaissait sous l'encombrement roulant de la chaussée, dans le fourmillement de la foule pressée sur les trottoirs, aux devantures, autour des bureaux d'omnibus. Ce tumulte d'un soir de fête, les cris des cochers, les appels des camelots, dans la confusion lumineuse des vitrines, les feux lilas des Jablochkoff noyant le jaune clignotement du gaz et les derniers reflets du jour pâle, berçaient le chagrin de Roumestan, le fondaient à l'agitation de la rue, pendant qu'il se dirigeait vers le boulevard Poissonnière où l'ancien Tcherkesse, très sédentaire comme tous les gens d'imagination, demeurait depuis vingt ans, depuis son arrivée à Paris.

Personne ne connaissait l'intérieur de Bompard, dont il parlait pourtant beaucoup ainsi que de son jardin, de son mobilier artistique pour lequel il courait toutes les ventes de l'hôtel Drouot. «Venez donc un de ces matins manger une côtelette!…» C'était sa formule d'invitation, il la prodiguait, mais quiconque la prenait au sérieux ne trouvait jamais personne, se heurtait à des consignes de portier, des sonnettes bourrées de papier ou privées de leur cordon. Pendant toute une année, Lappara et Rochemaure s'acharnèrent inutilement à pénétrer chez Bompard, à dérouter les prodigieuses inventions du Provençal défendant le mystère de son logis, jusqu'à desceller un jour les briques de l'entrée, pour pouvoir dire aux invités, en travers de la barricade:

«Désolé, mes bons… Une fuite de gaz… Tout a sauté cette nuit.»

Après avoir monté des étages innombrables, erré dans de vastes couloirs, buté sur des marches invisibles, dérangé des sabbats de chambres de bonnes, Roumestan, essoufflé de cette ascension à laquelle ses illustres jambes d'homme arrivé n'étaient plus faites, se cogna dans un grand bassin d'ablutions pendu à la muraille.

— Qui vive? grasseya un accent connu.

La porte tourna lentement, alourdie par le poids d'un porte- manteau où pendait toute la garde-robe d'hiver et d'été du locataire; car la chambre était petite et Bompard n'en perdait pas un millimètre, réduit à installer son cabinet de toilette dans le corridor. Son ami le trouva couché sur un petit lit de fer, le front orné d'une coiffure écarlate, une sorte de capulet dantesque qui se hérissa d'étonnement à la vue de l'illustre visiteur.

«Pas possible!

— Est-ce que tu es malade? demande Roumestan.

— Malade! … Jamais.

— Alors qu'est-ce que tu fais là?

— Tu vois, je me résume…» Il ajouta pour expliquer sa pensée: «J'ai tant de projets en tête, tant d'inventions. Par moment, je me disperse, je m'égare… Ce n'est pas qu'au lit que je me retrouve un peu.»

Roumestan cherchait une chaise; mais il n'y en avait qu'une, servant de table de nuit, chargée de livres, de journaux, avec un bougeoir branlant dessus. Il s'assit au pied du lit.

— Pourquoi ne t'a-t-on plus vu?

— Mais tu badines… Après ce qui est arrivé, je ne pouvais plus me retrouver avec ta femme. Juge un peu! J'étais là devant elle, ma brandade à la main… Il m'a fallu un fier sang-froid pour ne pas tout lâcher.

— Rosalie n'est plus au ministère… fit Numa consterné.

— Ça ne s'est donc pas arrangé?… tu m'étonnes.

Il ne lui semblait pas possible que madame Numa, une personne de tant de bons sens… Car enfin qu'est-ce que c'était que tout ça? «Une foutaise, allons!»

L'autre l'interrompit:

— Tu ne la connais pas… C'est une femme implacable… tout le portrait de son père… Race du Nord, mon cher… Ce n'est pas comme nous autres dont les plus grandes colères s'évaporent en gestes, en menaces, et plus rien, la main tournée… Eux gardent tout, c'est terrible.

Il ne disait pas qu'elle avait déjà pardonné une fois. Puis, pour échapper à ces tristes préoccupations:

— Habille-toi… je t'emmène dîner…

Pendant que Bompard procédait à sa toilette sur le palier, le ministre inspectait la mansarde éclairée d'une petite fenêtre en tabatière où glissait la neige fondante. Il était pris de pitié en face de ce dénuement, ces lambris humides, au papier blanchi, ce petit poêle piqué de rouille, sans feu malgré la saison, et se demandait, habitué au somptueux confort de son palais, comment on pouvait vivre là.

— As-tu vu lejardeïn?cria joyeusement Bompard de sa cuvette.

Le jardin, c'était le sommet défeuillé de trois platanes qu'on ne pouvait apercevoir qu'en grimpant sur l'unique chaise du logis.

— Et mon petit musée?

Il appelait ainsi quelques débris étiquetés sur une planche: une brique, un brûle-gueule en bois dur, une lame rouillée, un oeuf d'autruche. Mais la brique venait de l'Alhambra, le couteau avait servi les vendettas d'un fameux bandit corse, le brûle-gueule portait en inscription:pipe de forçat marocain; enfin, l'oeuf durci représentait l'avortement d'un beau rêve, tout ce qui restait — avec quelques lattes et morceaux de fonte entassés dans un coin — de la Couveuse-Bompard et de l'élevage artificiel. Oh! maintenant il avait mieux que cela, mon bon. Une idée merveilleuse, à millions, qu'il ne pouvait pas dire encore.

«Qu'est-ce que tu regardes?… Ça? … c'est mon brevet de majoral… Bé, oui, majoral de l'Aïoli.»

Cette société de l'Aïoliavait pour but de faire manger à l'ail une fois par mois tous les Méridionaux résidant à Paris, histoire de ne pas perdre le fumet ni l'accent de la patrie. L'organisation en était formidable: président d'honneur, présidents, vice- présidents, majoraux, questeurs, censeurs, trésoriers, tous brevetés sur papier rose à bandes d'argent avec la fleur d'ail en pompon. Ce précieux document s'étalait sur la muraille, à côté d'annonces de toutes couleurs, ventes de maisons, affiches de chemins de fer, que Bompard tenait à avoir sous les yeux «pour se monter le coco», disait-il ingénument. On y lisait:Château à vendre, cent cinquante hectares, prés, chasse, rivière, étang poissonneux… jolie petite propriété en Touraine, vignes, luzernes, moulin sur la Cize…Voyage circulaire en Suisse, en Italie, au lac Majeur, aux îles Borromées… Cela l'exaltait comme s'il eût eu de beaux paysages accrochés au mur. Il croyait y être, il y était.

— Mâtin!… dit Roumestan avec une nuance d'envie pour ce misérable chimérique, si heureux parmi ses loques, tu as une fière imagination… Es-tu prêt, allons?… Descendons… Il fait un froid noir chez toi…

Quelques tours aux lumières au milieu de la joyeuse cohue du boulevard, et les deux amis s'installèrent dans la chaleur capiteuse et rayonnante d'un cabinet de grand restaurant, les huîtres ouvertes, le Château-Yquem soigneusement débouché.

—À ta santé, mon camarade… Je te la souhaite bonne et heureuse.

— Té! c'est vrai, dit Bompard, nous ne nous sommes pas encore embrassés.

Ils s'étreignirent par-dessus la table, les yeux humides; et, si tanné que fût le cuir du Tcherkesse, Roumestan se sentit tout ragaillardi. Depuis le matin, il avait envie d'embrasser quelqu'un. Puis, tant d'années qu'ils se connaissaient, trente ans de leur vie devant eux, sur cette nappe; et dans la vapeur des plats fins, dans les paillettes des vins de luxe, ils évoquaient les jours de jeunesse, des souvenirs fraternels, des courses, des parties, revoyaient leurs figures de gamins, coupaient leurs effusions de mots patois qui les rapprochaient encore.

—T'en souvènés, digo?… tu t'en souviens, dis?

Dans un salon à côté, on entendait un égrènement de rires clairs, de petits cris.

— Au diable les femelles, dit Roumestan, il n'y a que l'amitié.

Et ils trinquèrent encore une fois. Mais la conversation prenait tout de même un nouveau tour.

— Et la petite?… demanda Bompard clignant de l'oeil … Comment va-t-elle?

— Oh! je ne l'ai pas revue, tu comprends.

— Sans doute… sans doute… fit l'autre subitement très grave, avec une tête de circonstance.

Maintenant, derrière les tentures, un piano jouait des fragments de valses, des quadrilles à la mode, des mesures d'opérettes, alternativement folles ou langoureuses. Ils se taisaient pour écouter, grappillant des raisins flétris; et Numa, dont toutes les sensations semblaient sur pivot et à deux faces, se mettait à penser à sa femme, à son enfant, au bonheur perdu, s'épanchait tout haut, les coudes sur la table.

— Onze ans d'intimité, de confiance, de tendresse… Tout cela flambé, disparu en une minute… Est-ce que c'est possible?… Ah! Rosalie, Rosalie…

Personne ne saurait jamais ce qu'elle avait été pour lui; et lui- même ne le comprenait bien que depuis son départ. L'esprit si droit, le coeur si honnête. Et des épaules, et des bras. Pas une poupée de son comme la petite. Quelque chose de plein, d'ambré, de délicat.

«Puis, vois-tu, mon camarade, il n'y a pas à dire, quand on est jeune, il faut des surprises, des aventures… Les rendez-vous à la hâte, aiguisés de la peur d'être pincé, les escaliers descendus quatre à quatre, ses frusques sur le bras, tout cela fait partie de l'amour. Mais, à notre âge, ce qu'on désire par-dessus tout, c'est la paix, ce que les philosophes appellent la sécurité dans le plaisir. Il n'y a que le mariage qui donne ça.»

Il se leva d'un sursaut, jeta sa serviette: «Filons, té!

— Nous allons? demanda Bompard, impassible.

— Passer sous sa fenêtre, comme il y a douze ans… Voilà où il en est, mon cher, le grand maître de l'Université…»

Sous les arcades de la place Royale, dont le jardin couvert de neige formait un blanc carré entre les grilles, les deux amis se promenèrent longtemps, cherchant dans la déchiqueture des toits Louis XIII, des cheminées, des balcons, les hautes fenêtres de l'hôtel Le Quesnoy.

— Dire qu'elle est là, soupirait Roumestan, si près, et que je ne puis la voir!…

Bompard grelottait, les pieds dans la boue, ne comprenait pas bien cette excursion sentimentale. Pour en finir, il usa d'artifice, et, le sachant douillet, craintif du moindre malaise:

— Tu vas t'enrhumer, Numa, insinua-t-il traîtreusement.

Le Méridional eut peur et ils remontèrent en voiture.

***

Elle était là, dans le salon où il l'avait vue pour la première fois et dont les meubles restaient les mêmes aux mêmes places, arrivés à cet âge où les mobiliers, comme les tempéraments, ne se renouvellent plus. À peine quelques plis fanés dans les tentures fauves, une buée sur le reflet des glaces alourdi comme celui des étangs déserts que rien ne trouble. Les visages des vieux parents penchés sous les flambeaux de jeu à deux branches, en compagnie de ne trouble. Les visages des vieux parents penchés sous les flambeaux de jeu à deux branches, en compagnie de leurs partenaires habituels, avaient aussi quelque chose de plus affaissé. Madame Le Quesnoy, les traits gonflés et tombants, comme défibrés, le président accentuant encore sa pâleur et la révolte fière qu'il gardait dans le bleu amer de ses yeux. Assise près d'un grand fauteuil dont les coussins se creusaient d'une empreinte légère, Rosalie, sa soeur couchée, continuait tout bas la lecture qu'elle lui faisait tout à l'heure à voix haute, dans le silence du whist coupé de demi-mots, d'interjections de joueurs.

C'était un livre de sa jeunesse, un de ces poètes de nature que son père lui avait appris à aimer; et du blanc des strophes elle voyait monter tout son passé de jeune fille, la fraîche et pénétrante impression des premières lectures.

La belle aurait pu sans souciManger ses fraises loin d'ici,Au bord d'une claire fontaine,Avec un joyeux moissonneurQui l'aurait prise sur son coeur.Elle aurait eu bien moins de peine.

Le livre lui glissa des mains sur les genoux, les derniers vers retentissant en chanson triste au plus profond de son être, lui rappelant son malheur un instant oublié. C'est la cruauté des poètes; ils vous bercent, vous apaisent, puis d'un mot avivent la plaie qu'ils étaient en train de guérir.

Elle se revoyait à cette place, douze ans auparavant, quand Numa lui faisait sa cour à gros bouquets, et que, parée de ses vingt ans, du désir d'être belle pour lui, elle le regardait venir par cette fenêtre, comme on guette sa destinée. Il restait dans tous les coins des échos de sa voix chaude et tendre, si prompte à mentir. En cherchant bien parmi cette musique étalée au piano, on aurait retrouvé les duos qu'ils chantaient ensemble; et tout ce qui l'entourait lui semblait complice du désastre de sa vie manquée. Elle songeait à ce qu'elle aurait pu être, cette vie, à côté d'un honnête homme, d'un loyal compagnon, non pas brillante, ambitieuse, mais l'existence simple et cachée où l'on eût porté à deux vaillamment les chagrins, les deuils jusqu'à la mort…

Elle aurait eu bien moins de peine…

Elle s'absorbait si fort dans son rêve que, le whist terminé, les habitués étaient partis sans qu'elle l'eût presque remarqué, répondant machinalement au salut amical et apitoyé de chacun, ne s'apercevant pas que le président, au lieu de reconduire ses amis comme il en avait l'habitude chaque soir quel que fût le temps et la saison, se promenait à grands pas dans le salon, s'arrêtait enfin devant elle à la questionner d'une voix qui la faisait tout à coup tressaillir.

— Eh bien, mon enfant, où en es-tu? Qu'as-tu décidé?

— Mais toujours la même chose, mon père.

Il s'assit auprès d'elle, lui prit la main, essaya d'être persuasif:

«J'ai vu ton mari… Il consent à tout… tu vivras ici près de moi, tout le temps que ta mère et ta soeur resteront absentes; après même, si ton ressentiment dure encore… Mais, je te le répète, ce procès est impossible. Je veux espérer que tu ne le feras pas.»

Rosalie secoua la tête.

«Vous ne connaissez pas cet homme, mon père… Il emploiera son astuce à m'envelopper, à me reprendre, à faire de moi sa dupe, une dupe volontaire, acceptant une existence avilie, sans dignité… Votre fille n'est pas de ces femmes-là… Je veux une rupture complète, irréparable, hautement annoncée au monde…»

De la table où elle rangeait les cartes et les jetons, sans se retourner, madame Le Quesnoy intervint doucement:

«Pardonne, mon enfant, pardonne.

— Oui, c'est facile à dire quand on a un mari loyal et droit comme le tien, quand on ne connaît pas cet étouffement du mensonge et de la trahison en trame autour de soi… C'est un hypocrite, je vous dis. Il a sa morale de Chambéry et celle de la rue de Londres… Les mots et les actes toujours en désaccord… Deux paroles, deux visages… Toute la félinerie et la séduction de sa race… L'homme du Midi enfin!»

Et s'oubliant dans l'éclat de sa colère:

«D'ailleurs, j'avais déjà pardonné une fois… Oui, deux ans après mon mariage… Je ne vous en ai pas parlé, je n'en ai parlé à personne… J'ai été très malheureuse… Alors nous ne sommes restés ensemble qu'aux prix d'un serment… Mais il ne vit que de parjures… Maintenant, c'est fini, bien fini.»

Le président n'insista plus, se leva lentement et vint à sa femme. Il y eut un chuchotement comme un débat, surprenant, entre cet homme autoritaire et l'humble créature annihilée: «Il faut lui dire… Si… si… Je veux que vous lui disiez…» Sans ajouter une parole, M. Le Quesnoy sortit, et son pas de tous les soirs, sonore, régulier, monta des arcades désertes dans la solennité du grand salon.

«Viens là…» fit la mère à sa fille d'un geste tendre… Plus près, encore plus près… Elle n'oserait jamais tout haut… Et même, si rapprochées, coeur contre coeur, elle hésitait encore: «Écoute, c'est lui qui le veut… Il veut que je te dise que ta destinée est celle de toutes les femmes, et que ta mère n'y a pas échappé.»

Rosalie s'épouvantait de cette confidence qu'elle devinait aux premiers mots, tandis qu'une chère vieille voix brisée de larmes articulait à peine une triste, bien triste histoire de tous points semblable à la sienne, l'adultère du mari dès les premiers temps du ménage, comme si la devise de ces pauvres êtres accouplés étant «trompe-moi ou je te trompe», l'homme s'empressait de commencer pour garder son rang supérieur.

— Oh! assez, assez, maman, tu me fais mal…

Son père qu'elle admirait tant, qu'elle plaçait au-dessus de tout autre, le magistrat intègre et ferme!… Mais qu'était-ce donc que les hommes? Au nord, au midi, tous pareils, traîtres et parjures… Elle qui n'avait pas pleuré pour la trahison du mari, sentit un flot de larmes chaudes à cette humiliation du père… Et l'on comptait là-dessus pour la fléchir!… Non, cent fois non, elle ne pardonnerait pas. Ah! c'était cela, le mariage. Eh bien, honte et mépris sur le mariage! Qu'importaient la peur du scandale et les convenances du monde, puisque c'était à qui les braverait le mieux.

Sa mère l'avait prise, la serrait contre son coeur, essayant d'apaiser la révolte de cette jeune conscience blessée dans ses croyances, dans ses plus chères superstitions, et doucement elle la caressait, comme on berce:

«Si, tu pardonneras… Tu feras comme j'ai fait… C'est notre lot, vois-tu… Ah! dans le premier moment, moi aussi, j'ai eu un grand chagrin, une belle envie de sauter par la fenêtre… Mais j'ai pensé à mon enfant, à mon pauvre petit André qui naissait à la vie, qui depuis a grandi, qui est mort en aimant, en respectant tous les siens… Toi de même tu pardonneras pour que ton enfant ait l'heureuse tranquillité que vous a faite mon courage, pour qu'il ne soit pas un de ces demi-orphelins que les parents se partagent, qu'ils élèvent dans la haine et le mépris l'un de l'autre… Tu songeras aussi que ton père et ta mère ont déjà bien souffert et que d'autres désespoirs les menacent…

Elle s'arrêta, oppressée. Puis avec un accent solennel:

— Ma fille, tous les chagrins s'apaisent, toutes les blessures peuvent guérir… Il n'y a qu'un malheur irréparable, c'est la mort de ce qu'on aime…

Dans l'épuisement ému qui suivit ces derniers mots, Rosalie voyait grandir la figure de sa mère, de tout ce que perdait le père à ses yeux. Elle s'en voulait de l'avoir méconnue si longtemps sous cette apparente faiblesse faite de coups douloureux, d'abdication sublime et résignée. Aussi ce fut pour elle, rien que pour elle qu'en termes doux, presque de pardon, elle renonça à son procès de vengeance. «Seulement n'exige pas que je retourne avec lui… J'aurais trop honte… J'accompagnerai ma soeur dans le Midi… Après, plus tard, nous verrons.»

Le président rentrait. Il vit l'élan de la vieille mère jetant ses bras au cou de son enfant et comprit que leur cause était gagnée.

«Merci, ma fille…» murmura-t-il, très touché. Puis, après avoir hésité un peu, il s'approcha de Rosalie pour le bonsoir habituel. Mais le front si tendrement offert d'ordinaire se déroba, le baiser glissa dans les cheveux.

— Bonne nuit, mon père.

Il ne dit rien, s'en alla courbant la tête, avec un frisson convulsif de ses hautes épaules. Lui qui dans sa vie avait tant accusé, tant condamné il trouvait un juge à son tour, le premier magistrat de France!

Par un de ces brusques coups de scènes, si fréquents dans la comédie parlementaire, cette séance du 8 janvier, où la fortune de Roumestan semblait devoir s'effondrer, lui valut un éclatant triomphe. Quand il monta à la tribune pour répondre à la verte satire de Rougeot sur la gestion de l'Opéra, le gâchis des Beaux- Arts, l'inanité des réformes trompettées par les gagistes du ministère sacristain, Numa venait d'apprendre que sa femme était partie, renonçant à tout procès, et cette bonne nouvelle, connue de lui seul, donna à sa réplique une assurance rayonnante. Il s'y montra hautain, familier, solennel, fit allusion aux calomnies chuchotées, au scandale attendu:

— Il n'y aura pas de scandale, messieurs!…

Et le ton dont il dit cela désappointa vivement, dans les tribunes bondées de toilettes, toutes les jolies curieuses, avides d'émotions fortes, venues là pour voir dévorer le dompteur. L'interpellation Rougeot fut réduite en miettes, le Midi séduisit le Nord, la Gaule fut encore une fois conquise, et lorsque Roumestan redescendit, moulu, trempé, sans voix, il eut l'orgueil de voir son parti tout à l'heure si froid, presque hostile, ses collègues du cabinet qui l'accusaient de les compromettre, l'entourer d'acclamations, de flatteries enthousiastes. Et dans l'ivresse du succès lui revenait toujours, comme une délivrance suprême, le désistement de sa femme.

Il se sentait allégé, dispos, expansif, si bien qu'en rentrant à Paris l'idée lui vint de passer rue de Londres. Oh seulement en ami, pour rassurer cette pauvre enfant aussi inquiète que lui des suites de l'interpellation et qui supportait leur mutuel exil avec tant de courage, lui envoyait de sa naïve écriture séchée de poudre de riz de bonnes petites lettres où elle lui racontait sa vie jour par jour, l'exhortait à la patience, à la prudence:

«Non, non, ne viens pas, pauvre cher… Écris-moi, pense à moi…Je serai forte.»

Justement l'Opéra ne jouait pas ce soir-là, et pendant le court trajet de la gare à la rue de Londres, tout en serrant dans sa main la petite clef qui l'avait plus d'une fois tenté depuis quinze jours, Numa pensait:

— Comme elle va être heureuse!

La porte ouverte, refermée sans bruit, il se trouva tout à coup dans l'obscurité; on n'avait pas allumé le gaz. Cette négligence donnait à la petite maison un aspect de deuil, de veuvage, qui le flatta. Le tapis de l'escalier amortissant sa montée rapide, il arriva, sans que rien l'eût annoncé, dans le salon tendu d'étoffes japonaises aux nuances délicieusement fausses pour l'or factice des cheveux de la petite.

— Qui est là? demanda du divan une jolie voix irritée.

— Moi, pardi!…

Il y eut un cri, un bond, et, dans l'indécision du crépuscule, l'éclair blanc de ses jupes rabattues, la chanteuse se dressa, épouvantée, tandis que le beau Lappara, immobile, écroulé, sans même la force de rajuster son désordre, fixait les fleurs du tapis pour ne pas regarder le patron. Rien à nier. Le divan haletait encore.

— Canailles! râla Roumestan, étranglé d'une de ces fureurs où la bête rugit dans l'homme avec l'envie de déchirer, de mordre, bien plus que de frapper.

Il se retrouva dehors sans savoir, emporté par la crainte de sa propre violence. À la même place, à la même heure, quelques jours avant, sa femme avait reçu comme lui ce coup de la trahison, la blessure outrageante et basse, autrement cruelle, autrement imméritée que la sienne mais il n'y pensa pas un instant, tout à l'indignation de l'injure personnelle. Non, jamais vilenie semblable ne s'était vue sous le soleil. Ce Lappara qu'il aimait comme un fils, cette drôlesse pour laquelle il avait compromis jusqu'à sa fortune politique!

— Canailles!… canailles! répétait-il tout haut dans la rue déserte, sous une pénétrante petite pluie qui le calma bien mieux que les plus beaux raisonnements.

«Té mais je suis trempé…»

Il courut à la station de voitures de la rue d'Amsterdam, et, dans l'encombrement que font à ce quartier les arrivages perpétuels de la gare, se heurta au plastron raide et sanglé du général marquis d'Espaillon.

— Bravo, mon cher collègue… je n'étais pas à la séance, mais on m'a dit que vous aviez chargé comme un b… à fond et dans le tas!

Sous son parapluie qu'il tenait droit comme une latte, il avait, le vieux, un diable d'oeil allumé et la barbiche en croc d'un soir de bonne fortune.

— N… d… D…, ajouta-t-il en se penchant vers l'oreille de Numa d'un ton de confidence gaillarde, vous pouvez vous vanter de connaître les femmes, vous.

Et comme l'autre le regardait, croyant à une ironie.

— Eh! oui, vous savez bien, notre discussion sur l'amour… C'est vous qui aviez raison… Il n'y a pas que les godelureaux pour plaire aux belles… J'en ai une en ce moment… Jamais gobé comme ça… F… n… d… D… Pas même à vingt-cinq ans, en sortant de l'École…

Roumestan qui écoutait, la main sur la portière de son fiacre, crut sourire au vieux passionné et n'ébaucha qu'une horrible grimace. Ses théories sur les femmes se trouvaient si singulièrement bouleversées… La gloire, le génie, allons donc! ce n'est pas là qu'elles vous regardent… Il se sentait fourbu, dégoûté, une envie de pleurer, puis de dormir pour ne plus penser, pour ne plus voir surtout le rire hébété de cette coquine, droite devant lui, dépoitraillée, toute sa chair hérissée et frissonnante du baiser interrompu. Mais, dans l'agitation de nos journées, les heures se tiennent et se bousculent comme les vagues. Au lieu du bon repos qu'il comptait trouver en rentrant, un nouveau coup l'attendait au ministère, une dépêche que Méjean avait ouverte en son absence et qu'il lui tendit très ému.

Hortense meurt. Elle veut te voir. Viens vite.

Tout son effroyable égoïsme lui sortit dans un cri désolé:

«C'est un dévouement que je vais perdre là!…»

Ensuite il pensa à sa femme présente à cette agonie et qui laissait signer tante Portal. Sa rancune ne fléchissait pas, ne fléchirait probablement jamais; si elle avait voulu pourtant, comme il eût recommencé l'existence à côté d'elle, revenu des imprudentes folies, familial, honnête, presque austère. Et ne songeant plus au mal qu'il avait fait, il lui reprochait sa dureté comme une injustice.

Il passa la nuit à corriger les épreuves de son discours, s'interrompant pour écrire des brouillons de lettres furieuses ou ironiques, grondantes et sifflantes, à cette scélérate d'Alice Bachellery. Méjean veillait aussi au secrétariat, rongé de chagrin, cherchant l'oubli dans un travail acharné; et Numa, tenté par ce voisinage, éprouvait un réel supplice de ne pouvoir lui confier sa déception. Mais il eût fallu avouer qu'il était retourné là-bas et le ridicule de son rôle.

Il n'y tint pas cependant; et au matin, comme son chef de cabinet l'accompagnait à la gare, il lui laissa entre autres instructions le soin de donner son congé à Lappara. «Oh! il s'y attend bien, allez… Je l'ai pris en flagrant délit de la plus noire ingratitude… Quand je pense comme j'avais été bon, jusqu'à vouloir en faire…» Il s'arrêta court. N'allait-il pas raconter à l'amoureux qu'il avait promis deux fois la main d'Hortense. Sans plus s'expliquer, il déclara ne pas vouloir retrouver au ministère un personnage aussi tristement immoral. Du reste, la duplicité du monde l'écoeurait. Ingratitude, égoïsme. C'était à tout ficher là, les honneurs, les affaires, à quitter Paris pour s'en aller gardien de phare, sur un rocher sauvage, en pleine mer.

— Vous avez mal dormi, mon cher patron… fit Méjean de son air paisible.

— Non, non… c'est comme je vous le dis… Paris me donne la nausée…

Debout sur le perron du départ, il se retournait avec un geste de dégoût vers la grande ville où la province déverse toutes ses ambitions, ses convoitises, son trop-plein bouillonnant et malpropre, et qu elle accuse ensuite de perversité et d'infection. Il s'interrompit, pris d'un rire amer:

— Croyez-vous qu'il s'acharne après moi, celui là!…

À l'angle de la rue de Lyon, sur une grande muraille grise percée d'odieuses lucarnes, un piteux troubadour délavé par toutes les humidités de l'hiver et les ordures d'une maison de pauvres, montrait à la hauteur d'un second étage une hideuse bouillie de bleu, de jaune, de vert, ou le geste du tambourinaire se dessinait encore, prétentieux et vainqueur. Les affiches se succèdent vite dans la réclame parisienne, l'une couvrant l'autre. Mais quand elles ont ces dimensions énormes, toujours quelque bout dépasse; et depuis quinze jours, aux quatre coins de Paris, le ministre trouvait en face de tous ses regards un bras, une jambe, un bout de toque ou de soulier à la poulaine qui le poursuivait, le menaçait, comme dans cette légende provençale où la victime hachée et dispersée crie encore sus au meurtrier de tous ses lambeaux épars. Ici elle se dressait en entier; et le sinistre coloriage, entrevu dans le matin frileux, condamné à subir sur place toutes les souillures, avant de s'émietter, de s'effiloquer à un dernier coup de vent, résumait bien la destinée du malheureux troubadour, roulant pour jamais les bas-fonds de ce Paris qu'il ne pouvait plus quitter, menant la farandole toujours recrue des déclassés, des dépatriés et des fous, de ces affamés de gloire qu'attendent l'hôpital, la fosse commune ou la table de dissection.

Roumestan monta en wagon, transi jusqu'aux os par cette apparition et le froid de sa nuit blanche, grelottant à voir aux portières les tristes perspectives du faubourg, ces ponts de fer en travers des rues ruisselantes, ces hautes maisons, casernes de la misère, aux fenêtres innombrables garnies de loques, ces figures du matin, hâves, mornes, sordides, ces dos courbés, ces bras serrant les poitrines pour cacher ou pour réchauffer, ces auberges à toutes enseignes, cette forêt de cheminées d'usines crachant leurs fumées rabattues puis les premiers vergers de la banlieue noirs de terreau, le torchis des masures basses, les villas fermées au milieu de leurs jardinets rétrécis par l'hiver, aux arbustes secs comme le bois dégarni des kiosques et des treillages, plus loin des routes défoncées de flaques où défilaient des bâches inondées, un horizon couleur de rouille, des vols de corbeaux sur les champs déserts.

Il ferma les yeux devant ce navrant hiver du nord que le sifflet du chemin de fer traversait de longs appels de détresse; mais, sous ses paupières closes, ses pensées ne furent pas plus riantes. Si près de cette drôlesse, dont le lien tout en se dénouant lui serrait encore le coeur, il songeait à ce qu'il avait fait pour elle, à ce que l'entretien d'une étoile lui coûtait depuis six mois. Tout est faux dans cette vie de théâtre, surtout le succès qui ne vaut que ce qu'on l'achète. Frais de claque, billets au contrôle, dîners, réceptions, cadeaux aux reporters, la publicité sous toutes ses formes, et ces magnifiques bouquets devant lesquels l'artiste rougit, s'émeut en chargeant ses bras, sa poitrine nue, le satin de sa robe; et les ovations pendant les tournées, les conduites à l'hôtel, les sérénades au balcon, ces continuels excitants à la morne indifférence du public, tout cela se paie et fort cher.

Pendant six mois, il avait tenu caisse ouverte, ne marchandant jamais ses triomphes à la petite. Il assistait aux conférences avec le chef de claque, les réclamiers des journaux, la marchande de fleurs dont la chanteuse et sa mère rafistolaient trois fois les bouquets sans le lui dire, en renouvelant les rubans; car il y avait chez ces juives de Bordeaux une crasseuse rapacité, un amour de l'expédient, qui les faisait rester à la maison des journées entières couvertes de guenilles, en camisoles sur des jupes à volants, aux pieds des vieux souliers de bal, et c'est ainsi que Numa les trouvait le plus souvent, en train de jouer aux cartes et de s'injurier comme dans une voiture de saltimbanques. Depuis longtemps on ne se gênait plus avec lui. Il savait tous les trucs, toutes les grimaces de la diva, sa grossièreté native de femme du Midi maniérée et malpropre, et qu'elle avait dix ans de plus que son âge des coulisses, et que pour fixer son éternel sourire en arc d'amour elle s'endormait chaque soir les lèvres retroussées aux coins et garnies de coralline…

Là-dessus il finit par s'endormir, lui aussi, mais pas la bouche en arc, je vous jure, les traits tirés au contraire de dégoût, de fatigue, tout le corps secoué aux heurts, aux ballottements, aux sursauts métalliques d'un train rapide lancé à toute vapeur.

Valeince!… Valeince!…

Il rouvrit les yeux, comme un enfant que sa mère appelle. Déjà le Midi commençait, le ciel se creusait d'abîmes bleus entre les nuées que chassait le vent. Un rayon chauffait la vitre et de maigres oliviers blanchissaient parmi des pins. Ce fut un apaisement dans tout l'être sensitif du Méridional, un changement de pôle pour ses idées. Il regrettait d'avoir été si dur envers Lappara. Briser ainsi l'avenir de ce pauvre garçon, désoler toute une famille, et pourquoi? «Une foutaise, allons!» comme disait Bompard. Il n'y avait qu'une façon de réparer cela, d'enlever à cette sortie du ministère son apparence de disgrâce: la croix. Et le ministre se mit à rire à l'idée du nom de Lappara à l'Officielavec cette mention:services exceptionnels.C'en était bien un, après tout, que d'avoir délivré son chef de cette liaison dégradante.

Orange!… Montélimar et son nougat!… Les voix vibraient, soulignées de gestes vifs. Les garçons de buffet, marchands de journaux, gardes-barrières se précipitaient, les yeux hors de la tête. C'était bien un autre peuple que trente lieues plus haut; et le Rhône, le large Rhône, vagué comme une mer, étincelait sous le soleil dorant les remparts crénelés d'Avignon dont les cloches, en branle depuis Rabelais, saluaient de leurs carillons clairs le grand homme de la Provence. Numa s'attablait au buffet devant un petit pain blanc, une croustade, une bouteille de ce vin de la Nerte mûri entre les pierres, capable de donner l'accent des garrigues même à un Parisien.

Mais où l'air natal le ragaillardit le mieux, ce fut lorsque ayant quitté la grande ligne, à Tarascon, il prit place dans le petit chemin de fer patriarcal à une seule voie, qui pénètre en pleine Provence entre les branches de mûriers et d'oliviers, les panaches de roseaux sauvages frôlant les portières. On chantait dans tous les wagons, on s'arrêtait à chaque instant pour laisser passer un troupeau, embarquer un retardataire, prendre un paquet qu'apportait en courant un garçon de mas. Et c'était des saluts, des causettes des gens du train avec les fermières en coiffes d'Arles, au pas de leur porte ou savonnant sur la pierre du puits. Aux stations, des cris, des bousculades, tout un village accouru pour faire la conduite à un conscrit ou à une fille qui va à la ville en condition.

— Té! vé, sans adieu, mignote… sois bien bravette au moins!

On pleure, on s'embrasse, sans prendre garde à l'ermite mendiant en cagoule qui marmonne son «pater» appuyé à la barrière, et furieux de ne rien recevoir, s'éloigne en remontant sa besace:

— Encore un «pater» de fichu!

Le propos est entendu, et les larmes séchées, tout le monde rit, le frocard plus fort que les autres.

Blotti dans son coupé pour échapper aux ovations, Roumestan se délectait à toute cette belle humeur, à la vue de ces faces brunes, busquées, allumées de passion et d'ironie, de ces grands garçons aux airs farauds, de ceschatoambrées comme les grains allongés du muscat et qui deviendraient en vieillissant ces mères- grands, noires et desséchées par le soleil, secouant de la poussière de tombe à chacun de leurs gestes ratatinés. Etzou! Et allons! Et tous les en avant du monde! Il retrouvait là son peuple, sa Provence mobile et nerveuse, race de grillons bruns, toujours sur la porte et toujours chantant!

Lui-même en était bien le prototype, déjà guéri de son grand désespoir du matin, de ses dégoûts, de son amour, balayés au premier souille du mistral qui grondait fort dans la vallée du Rhône, soulevant le train, l'empêchant d'avancer, chassant tout, les arbres courbés dans une attitude de fuite, les Alpilles reculées, le soleil secoué de brusques éclipses, tandis qu'au loin la ville d'Aps, sous un rayon de lumière fouettée, groupait ses monuments au pied de l'antique tour des Antonins, comme un troupeau de boeufs se serre en pleine Camargue autour du plus vieux taureau, pour faire tête au vent.

Et c'est au son de cette grandiose fanfare du mistral que Numa fit son entrée en gare. Par un sentiment de délicatesse conforme au sien, la famille avait tenu son arrivée secrète, pour éviter les orphéons, bannières, députations solennelles. Seule, la tante Portal l'attendait, pompeusement installée dans le fauteuil du chef de gare, une chaufferette sous ses pieds. Dès qu'elle aperçut son neveu, le visage rose de la grosse dame, épanoui dans son repos, prit une expression désolée, se gonfla sous ses coques blanches; et les bras tendus elle éclata en sanglots et en lamentations:

—Aïe de nous, quel malheur!… Une si jolie petite, péchère!… Et si bravette!… si doucette qu'on se serait levé le pain de la bouche pour elle…

— Mon Dieu! C'est donc fini?… pensa Roumestan, revenu à la réalité de son voyage.

La tante interrompit tout à coup son vocero pour dire froidement, d'un ton dur, au domestique qui oubliait le chauffe-pieds: «Ménicle, la banquette!» Puis elle reprit sur un diapason de douleur frénétique le détail des vertus de demoiselle Le Quesnoy, demandant à grands cris au ciel et à ses anges pourquoi ils ne l'avaient pas prise à la place de cette enfant, secouant de ses explosions gémissantes le bras de Numa sur lequel elle s'appuyait pour gagner son vieux carrosse à petits pas de procession.

Sous les arbres dépouillés de l'avenue Berchère, dans un tourbillon de branches et d'écorces sèches que jetait le mistral en dure litière à l'illustre voyageur, les chevaux avançaient lentement; et Ménicle, au tournant où les portefaix avaient l'habitude de dételer, fut obligé de faire claquer son fouet plusieurs fois, tellement ses bêtes semblaient surprises de cette indifférence pour le grand homme. Roumestan, lui, ne songeait qu'à l'horrible nouvelle qu'il venait d'apprendre; et tenant les deux mains poupines de la tante qui continuait a s'éponger les yeux, il demandait doucement:

— Quand est-ce arrivé?

— Quoi donc?

— Quand est-elle morte, la pauvre petite?

Tante Portal bondit sur ses coussins empilés:

«Morte!… Bou Diou!… Qui t'a dit qu'elle était morte?…»

Tout de suite elle ajouta avec un grand soupir: «Seulement, péchère, elle n'en a pas pour longtemps.»

Oh! non, pas pour bien longtemps. Maintenant elle ne se levait plus, ne quittait plus les oreillers de dentelle où sa petite tête amaigrie devenait de jour en jour méconnaissable, plaquée aux joues d'un fard brûlant, les yeux, les narines, cernés de bleu. Ses mains d'ivoire allongées sur la batiste des draps, près d'elle un petit peigne, un miroir pour lisser de temps en temps ses beaux cheveux bruns, elle restait des heures sans parler à cause de l'enrouement douloureux de sa voix, le regard perdu vers les cimes d'arbres, le ciel éblouissant du vieux jardin de la maison Portal.

Ce soir-là, son immobilité rêveuse durait depuis si longtemps, sous les flammes du couchant qui empourprait la chambre, que sa soeur s'inquiéta:

— Est-ce que tu dors?

Hortense secoua la tête, comme pour chasser quelque chose:

— Non, je ne dormais pas; et pourtant je rêvais… Je rêvais que j'allais mourir. J'étais juste à la lisière de ce monde, penchée vers l'autre, oh penchée à tomber… Je te voyais encore, et des morceaux de ma chambre; mais j'étais déjà de l'autre côté, et ce qui me frappait, c'était le silence de la vie, auprès de la grande rumeur que faisaient les morts, un bruit de ruche, d'ailes battantes, un grésillement de fourmilière, ce grondement que la mer laisse au fond des gros coquillages. Comme si la mort était peuplée, encombrée autrement que la vie… Et cela si intense, qu'il me semblait que mes oreilles entendaient pour la première fois, que je me découvrais un sens nouveau.

Elle parlait lentement de sa voix rauque et sifflante. Après un silence, elle reprit avec tout ce que pouvait contenir d'entrain l'instrument brisé, désolé:

— Toujours ma tête qui voyage… Premier prix d'imagination,Hortense Le Quesnoy, de Paris!

On entendit un sanglot, étouffé dans un bruit de porte.

— Tu vois, dit Rosalie… c'est maman qui s'en va… tu lui fais de la peine…

— Exprès… tous les jours un peu… pour qu'elle en ait moins à la fois, répondit tout bas la jeune fille. Par les grands corridors du vieux logis provincial, le mistral galopait, gémissait sous les portes, les secouait de coups furieux. Hortense souriait:

— Entends-tu?… Oh! j'aime ça… Il semble qu'on est loin… dans des pays!… Pauvre chérie, ajouta-t-elle en prenant la main de sa soeur et la portant d'un geste épuisé jusqu'à sa bouche, quel mauvais tour je t'ai joué sans le vouloir… voilà ton petit qui sera du Midi par ma faute… tu ne me le pardonnerais jamais,Franciote.»

Dans la clameur du vent, un sifflet de locomotive vint jusqu'à elle, la fit tressaillir.

«Ah! le train de sept heures…»

Comme tous les malades, tous les captifs, elle connaissait les moindres bruits d'alentour, les mêlait à son existence immobile, ainsi que l'horizon en face d'elle, les bois de pins, la vieille tour romaine déchiquetée sur la côte. À partir de ce moment, elle fut anxieuse, agitée, guettant la porte à laquelle une bonne parut enfin…

«C'est bien…» dit Hortense vivement, souriant à la grande soeur«Une minute, veux-tu?… je t'appellerai.»

Rosalie crut à une visite du prêtre apportant son latin de paroisse et ses consolations terrifiantes. Elle descendit au jardin, un enclos du Midi, sans fleurs, aux allées de buis, abrité de hauts cyprès résistants. Depuis qu'elle était garde-malade, c'est là qu'elle venait respirer, cacher ses larmes, détendre toutes les concentrations nerveuses de sa douleur. Oh! qu'elle comprenait bien maintenant la parole de sa mère.

«Il n'y a qu'un malheur irréparable, c'est la perte de ce qu on aime.»

Ses autres chagrins, son bonheur de femme détruit, tout disparaissait. Elle ne songeait qu'à cette chose horrible, inévitable, plus proche de jour en jour… Était-ce l'heure, ce soleil rouge et fuyant qui laissait le jardin dans l'ombre et s'attardait aux vitres de la maison, ce vent lamentable soufflant de haut, qu'on entendait sans le sortir? En ce moment elle subissait une tristesse, une angoisse inexprimables. Hortense, son Hortense!… plus qu'une soeur pour elle, presque une fille, ses premières joies de maternité précoce… Les sanglots l'étouffaient, sans larmes. Elle aurait voulu crier, appeler au secours, mais qui? Le ciel, où regardent les désespérés, était si haut, si loin, si froid, comme poli par l'ouragan. Un vol d'oiseaux voyageurs s'y hâtait, dont on n'entendait pas les cris ni les ailes au grincement de voiles. Comment une voix de terre parviendrait-elle à ces profondeurs muettes, indifférentes?

Elle essaya pourtant, et la face tournée vers la lumière qui montait, s'échappait au faite du vieux toit, elle pria celui qui s'est plu à se cacher, à s'abriter de nos douleurs et de nos plaintes, celui que les uns adorent de confiance, le front contre terre, que d'autres cherchent éperdus, les bras épars, que d'autres enfin menacent de leur poing en révolte, qu'ils nient pour lui pardonner ses cruautés. Et ce blasphème, cette négation, c'est encore de la prière…

On l'appelait de la maison. Elle accourut, toute frissonnante, arrivée à cette peur anxieuse où le moindre bruit retentit jusqu'au fond de l'être. D'un sourire, la malade l'attira près de son lit, n'ayant plus de force ni de voix comme si elle venait de parler longtemps.

«J'ai une grâce à te demander, ma chérie… Tu sais, cette grâce dernière qu'on accorde au condamné à mort… Pardonne à ton mari. Il a été bien méchant, indigne avec toi, mais sois indulgente, retourne auprès de lui. Fais cela pour moi, ma grande soeur, pour nos parents que ta séparation désole et qui vont avoir besoin qu'on se serre contre eux, qu on les entoure de tendresse. Numa est si vivant, il n'y a que lui pour les remonter un peu… C'est fini, n'est-ce pas, tu pardonnes…»

Rosalie répondit: «Je te le promets…» Que valait ce sacrifice de son orgueil, au prix du malheur irréparable?… Debout près du lit, elle ferma les yeux une seconde, buvant ses larmes. Une main qui tremblait se posa sur la sienne. Il était là, devant elle, ému, piteux, tourmenté d'une effusion qu'il n'osait pas.

«Embrassez-vous!…» dit Hortense.

Rosalie approcha son front où Numa posait timidement les lèvres.


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