Pour les conséquences de ceci, vous les trouverez très simples: et je veux revenir aux besoins que donne l'habitude des fermentés. Il faut vous rassurer et achever de vous dire comment vous pouvez m'en croire, malgré que je promette de me réformer précisément dans le temps que je me contiens le moins, et que je donne à l'habitude une force plus grande.
Il y a encore un aveu à vous faire auparavant, c'est que je commence à perdre enfin le sommeil: quand le thé m'a trop fatigué, je n'y connais d'autre remède que le vin, je ne dors que par ce moyen, et voilà encore un excès; car il faut bien en prendre autant qu'il se puisse sans que la tête en soit affectée visiblement. Je ne sais rien de plus ridicule qu'un homme qui prostitue sa pensée devant des étrangers; et dont on dit, il a bu, en voyant ce qu'il fait, ce qu'il dit. Mais pour soi-même, rien n'est plus doux à la raison que de la déconcerter un peu quelquefois. Je prétends encore qu'un demi-désordre serait autant à sa place dans l'intimité, qu'un véritable excès devient honteux devant les hommes, et avilissant dans le secret même.
Plusieurs des vins de Lavaux que l'on recueille ici près, entre Lausanne et Vevay, passent pour dangereux. Mais quand je suis seul, je ne fais usage que du Courtailloux: c'est un vin de Neuchâtel que l'on estime autant que le petit bourgogne: Tissot le regarde comme aussi salubre.
Dès que je serai propriétaire, je ne manquerai point de moyens de passer les heures, et d'occuper aux soins d'arranger, de bâtir, d'approvisionner, cette activité intérieure dont les besoins ne me laissent aucun repos dans l'inaction. Pendant le temps que dureront ces embarras, je diminuerai graduellement l'usage du vin; et quant au thé j'en quitterai tout à fait l'habitude; je veux à l'avenir n'en prendre que rarement. Lorsque tout sera arrangé, et que je pourrai commencer à suivre la manière de vivre que depuis si longtemps j'aurais voulu prendre, je me trouverai ainsi préparé à m'y conformer sans éprouver les inconvénients d'un changement trop subit et trop grand.
Pour les besoins de l'ennui, j'espère ne les plus connaître dès que je pourrai assujettir toutes mes habitudes à un plan général; j'occuperai facilement les heures; je mettrai à la place des désirs et des jouissances, l'intérêt que l'on prend à faire ce qu'on a cru bon, et le plaisir de céder à ses propres lois.
Ce n'est pas que je me figure un bonheur qui ne m'est pas destiné, ou qui du moins est encore bien loin de moi. J'imagine seulement que je ne sentirai plus le poids du temps, que je pourrai prévenir l'ennui ordinaire, et que je ne m'ennuierai plus qu'à ma manière.
Je ne veux pas m'assujettir à une règle monastique. Je me réserverai des ressources pour les instants où le vide sera plus accablant, mais la plupart seront prises dans le mouvement et dans l'activité. Les autres ressources auront leurs limites assez étroites, et l'extraordinaire lui-même sera réglé. Jusqu'à ce que ma vie soit remplie, j'ai besoin d'une règle fixe. Autrement il me faudrait des excès sans autre terme que celui de mes forces, et encore comment rempliraient-ils un vide sans bornes. J'ai vu quelque part, que l'homme qui sent n'a pas besoin de vin. Cela peut être vrai pour celui qui n'en a point l'habitude. Lorsque j'ai été quelques jours sobre et occupé, ma tête s'agite excessivement, le sommeil se perd. J'ai besoin d'un excès qui me tire de mon apathie inquiète, et qui dérange un peu cette raison divine dont la vérité gêne notre imagination, et ne remplit pas nos cœurs.
Il y a une chose qui me surprend. Je vois des gens qui paraissent boire uniquement pour le plaisir de la bouche, pour le goût, et prendre un verre de vin, comme ils prendraient une bavaroise. Cela n'est pas pourtant, mais ils le croient; et si vous le leur demandez, ils seront même surpris de votre question.
Je vais donc m'interdire ces moyens de tromper les besoins du plaisir et l'inutilité des heures. Je ne sais pas si ce que je mettrai à la place ne sera pas moindre encore, mais enfin je me dirai, voici un ordre établi, il faut le suivre. Afin de le suivre constamment, j'aurai soin qu'il ne soit pas d'une exactitude scrupuleuse, ni d'une trop grande uniformité; car il se trouverait des prétextes et même des motifs de manquer à la règle; et si une fois on y manque, il n'y a plus de raison pour qu'on ne la secoue pas tout à fait.
Il est bon que ce qui plaît soit limité par une loi antérieure. Au moment où on l'éprouve, il en coûte de le soumettre à une règle qui le borne. Ceux mêmes qui en ont la force, ont encore eu tort de n'avoir pas décidé dans le temps propre à la réflexion, ce que la réflexion doit décider, et d'avoir attendu le moment où ses raisonnements altèrent les affections agréables qu'ils sont forcés de combattre. En pensant aux raisons de ne pas jouir davantage, on réduit à bien peu de chose la jouissance qu'on se permet: car il est de la nature du plaisir qu'il soit possédé avec une sorte d'abandon et de plénitude. Il se dissipe lorsqu'on veut le borner autrement que par la nécessité; et puisqu'il faut pourtant que la raison le borne, le seul moyen de concilier ces deux choses qui sans cela seraient contraires, c'est d'imposer d'avance au plaisir la retenue d'une loi générale.
Quelque faible que soit une impression, le moment où elle agit sur nous est celui d'une sorte de passion. La chose actuelle est difficilement estimée à sa juste valeur: ainsi dans les objets de la vue, la proximité, la présence agrandissent les dimensions. C'est avant les désirs qu'il faut se faire des principes contre eux. Dans le moment de la passion, le souvenir de cette règle n'est plus la voix importune de la froide réflexion, mais la loi de la nécessité, et cette loi n'attriste pas un homme sage.
Il est donc essentiel que la loi soit générale; celle des cas particuliers est trop suspecte. Cependant abandonnons quelque chose aux circonstances: c'est une liberté que l'on conserve, parce qu'on n'a pu tout prévoir, et parce qu'il faut se soumettre à ses propres lois seulement de la même manière que notre nature nous a soumis à celles de la nécessité. Nos affections doivent avoir de l'indépendance, mais une indépendance contenue dans des limites qu'elle ne puisse passer. Elles sont semblables aux mouvements du corps qui n'ont point de grâce s'ils sont gênés, contraints, et trop uniformes; mais qui manquent de décence comme d'utilité, s'ils sont brusques, irréguliers ou involontaires.
C'est un excès dans l'ordre même que de prétendre nuancer parfaitement, modérer, régler ses jouissances, et les ménager avec la plus sévère économie, pour les rendre durables et même perpétuelles. Cette régularité absolue est trop rarement possible: le plaisir nous séduit, il nous emporte, comme la tristesse nous retient et nous enchaîne. Nous vivons au milieu des songes; et de tous nos songes, l'ordre parfait pourrait bien être le moins naturel.
Ce que j'ai peine à me figurer, c'est comment on cherche l'ivresse des boissons quand on a celle des choses. N'est-ce pas le besoin d'être ému qui fait nos passions? Quand nous sommes agités par elles, que pouvons-nous trouver dans le vin, si ce n'est un repos qui suspende leur action immodérée?
Apparemment l'homme chargé de grandes choses, cherche aussi dans le vin l'oubli, le calme, et non pas l'énergie. C'est ainsi que le café en m'agitant, rend quelquefois le sommeil à ma tête fatiguée d'une autre agitation. Ce n'est pas ordinairement le besoin des impressions énergiques qui entraîne les âmes fortes aux excès des vins ou des liqueurs. Une âme forte, occupée de grandes choses, trouve dans leur habitude une activité plus digne d'elle en les gouvernant selon l'ordre. Le vin ne peut que la reposer. Autrement pourquoi tant de héros de l'histoire? pourquoi tant de gouvernants? pourquoi des maîtres du monde auraient-ils bu? C'était, chez plusieurs peuples, un honneur de beaucoup boire: mais des hommes extraordinaires ont fait de même dans des temps où l'on ne mettait à cela aucune gloire. Je laisse donc tous ceux que l'opinion entraîna, et tous ceux des gouvernants qui furent des hommes très ordinaires: il reste quelques hommes forts et occupés de choses utiles, ceux-là n'ont pu chercher dans le vin que le repos d'une tête surchargée de ces soins dont l'habitude atténue l'importance, mais sans la détruire, puisqu'il n'y a rien au-delà.
Saint-Saphorin, 14 juillet, VIII.
Soyez assuré que votre manière de penser ne sera pas combattue: si j'avais assez de faiblesse pour qu'il me fût un jour nécessaire en ceci d'être ramené à la raison, je retrouverais votre lettre. J'aurais d'autant plus de honte de moi, que j'aurais bien changé, car maintenant je pense absolument comme vous. Jusque-là, si elle est inutile sous ce rapport, elle ne m'en satisfait pas moins. Elle est pleine de cette sollicitude de la vraie amitié qui fait redouter par-dessus toutes choses, que l'homme en qui on a mis une partie de soi-même, se laisse aller à cesser d'être homme de bien.
Non, je n'oublierai jamais que l'argent est un des plus grands moyens de l'homme, et que c'est par son usage qu'il se montre ce qu'il est. Le mieux possible nous est rarement permis: je veux dire que les convenances sont si opposées, qu'on ne peut presque jamais faire bien sous tous les rapports. Je crois que c'en est une essentielle de vivre avec une certaine décence, et d'établir dans sa maison des habitudes commodes, une manière réglée. Mais, passé cela, l'on ne saurait excuser un homme raisonnable d'employer à des superfluités ce qui lui permet de faire tant de choses meilleures.
Personne ne sait que je veux me fixer ici: cependant je fais faire à Lausanne et à Vevay, quelques meubles et diverses autres choses. On a pensé apparemment que j'étais en état de sacrifier une somme un peu forte aux caprices d'un séjour momentané: on aura cru que j'allais prendre une maison seulement pour passer l'été. Voilà comment on a trouvé que je faisais de la dépense; et comment j'ai obtenu beaucoup de respects, quoique j'eusse le malheur d'avoir la tête un peu dérangée.
Ceux qui ont à louer des maisons de quelque apparence ne m'abordent pas comme un homme ordinaire: et moi, je suis tenté de rendre ces mêmes hommages à mes louis quand je songe que voilà déjà un heureux. Hantz me donne de l'espérance, si celui-là est satisfait sans que j'y aie pensé, d'autres le seront peut-être à présent que je puis quelque chose. Le dénuement, la gêne, l'incertitude lient les mains dans les choses mêmes que l'argent ne fait pas. On ne peut s'arranger en rien: on ne peut avoir aucun projet suivi. On est au milieu d'hommes que la misère accable, on a quelque aisance extérieure, et cependant on ne peut rien faire pour eux; on ne peut même leur faire connaître cette impuissance, afin que du moins ils ne soient pas indignés. Où est celui qui songe à la fécondité de l'argent? Les hommes le perdent comme ils dissipent leurs forces, leur santé, leurs ans. Il est si aisé de l'entasser ou de le prodiguer: si difficile de l'employer bien!
Je sais un curé près de Fribourg, qui est mal vêtu, qui se nourrit mal, qui ne dépense pas un demi-batz sans nécessité; mais il donne tout, et le donne avec intelligence. Un de ses paroissiens, je l'ai entendu, parlait de son avarice; mais cette avarice est bien belle!
Quand on s'arrête à l'importance du temps et à celle de l'argent, on ne peut voir qu'avec peine la perte d'une minute, ou celle d'un batz. Cependant le train des choses nous entraîne: une convenance arbitraire emporte vingt louis, tandis qu'un malheureux n'a pu obtenir un écu. Le hasard nous donne ou nous ôte trente fois plus qu'il ne faudrait pour consoler l'infortuné. Un autre hasard condamne à l'inaction celui dont le génie aurait conservé l'état. Un boulet brise cette tête que l'on croyait destinée aux grandes choses, et que trente ans de soins avaient préparée. Dans cette incertitude, sous la loi de la nécessité, que deviennent nos calculs et l'exactitude des détails?
Sans cette incertitude, on ne voudrait pas avoir des mouchoirs de batiste; ceux de toile serviraient aussi bien, et l'on pourrait en donner à ce pauvre homme de journée qui se prive de tabac quand on l'emploie dans l'intérieur d'une maison, parce qu'il n'a pas de mouchoir dont il ose se servirdevant le monde.
Ce serait une vie heureuse que celle qu'on passerait comme ce curé respectable. Si j'étais pasteur de village, je voudrais me hâter de faire ainsi, avant qu'une grande habitude me rendît nécessaire l'usage de ce qui compose une vie aisée. Mais il faut être célibataire, être seul, être indépendant de l'opinion; sans quoi l'on peut perdre dans trop d'exactitude, les occasions de sortir des bornes d'une utilité si restreinte. S'arranger de cette manière c'est trop limiter son sort; mais aussi, sortez de là; et vous voilà comme assujetti à tous ces besoins convenus dont il est difficile de marquer le terme, et qui entraînent si loin de l'ordre réel, qu'on voit des gens ayant cent mille livres de revenu, craindre une dépense de vingt francs.
On ne s'arrête pas assez à ce qu'éprouve une femme qui se traîne sur une route avec son enfant, qui manque de pain pour elle et pour lui-même, et qui enfin trouve ou reçoit une pièce de six sous. Alors elle entre avec confiance dans une maison où elle aura de la paille; avant de s'y coucher, elle lui fait une panade; et dès qu'il dort, elle s'endort contente, laissant à la providence les besoins du lendemain.
Que de maux à prévenir, à réparer! que de consolations à donner! que de plaisirs à faire qui sont là en quelque sorte, dans une bourse d'or, comme des germes cachés et oubliés, et qui n'attendent pour produire des fruits admirables que l'industrie d'un bon cœur! Toute une campagne est misérable et avilie: les besoins, l'inquiétude, le désordre ont flétri tous les cœurs; tous souffrent et s'irritent; l'humeur, les divisions, les maladies, la mauvaise nourriture, l'éducation brutale, les habitudes malheureuses, tout peut être changé. L'union, l'ordre, la paix, la confiance peuvent être ramenés; et l'espérance elle-même, et les mœurs heureuses! Fécondité de l'argent!
Celui qui a pris un état, celui dont la vie peut être réglée, dont le revenu est toujours le même, qui est contenu dans cela et borné là, comme un homme l'est par les lois de sa nature, l'héritier d'un petit patrimoine, un ministre de campagne, un rentier tranquille peuvent calculer ce qu'ils ont, fixer leur dépense annuelle, réduire leurs besoins personnels aux besoins absolus, et compter alors tous les sous qui leur restent, comme des jouissances qui ne périront point. Il ne doit pas sortir de leurs mains une seule monnaie qui ne ramène la joie ou le repos dans le cœur d'un malheureux.
J'entre avec affection dans cette cuisine patriarcale, sous un toit simple, dans l'angle de la vallée. J'y vois des légumes que l'on apprête avec un peu de lait, parce qu'ils sont moins coûteux ainsi qu'avec le beurre. On y fait une soupe avec des herbes, parce que le bouillon gras a été porté à une demi-lieue de là chez un malade. Les plus beaux fruits se vendent à la ville, et leur produit sert à distribuer à chacune des femmes les moins aisées de l'endroit, quelques bichets de farine de maïs qu'on ne leur donne pas comme une aumône, mais dont on leur montre à fairedes gaudeset des galettes. Pour les fruits salubres et qui ne sont pas d'un grand prix, tels que les cerises, les groseilles, le raisin commun, on les consomme avec autant de plaisir que ces belles poires ou ces pêches qui ne rafraîchiraient pas mieux et dont on a tiré un bien meilleur parti.
Dans la maison tout est propre, mais d'une simplicité rigoureuse. Si l'avarice ou la misère avaient fait cette loi, ce serait triste à voir, mais c'est l'économie de la bienfaisance. Ses privations raisonnées, sa sévérité volontaire, sont plus douces que toutes les recherches et l'abondance d'une vie voluptueuse: celles-ci deviennent des besoins dont on ne supporterait pas d'être privé, mais auxquels on ne trouve point de plaisir; les premières donnent des jouissances toujours répétées, et qui nous laissent notre indépendance. Des étoffes de ménage, fines, mais fortes et peu salissantes, composent presque tout l'habillement des enfants et du père. Sa femme ne porte que des robes blanches de toile de coton; et tous les ans, on trouve des prétextes pour répartir plus de deux cents aunes de toile entre ceux qui sans cela auraient à peine des chemises. Il n'y a d'autre porcelaine que deux tasses du Japon, qui servaient jadis dans la maison paternelle; tout le reste est d'un bois très dur, agréable à l'œil et que l'on maintient dans une grande propreté; il se casse difficilement, et on le renouvelle à peu de frais; en sorte que l'on n'a pas besoin de craindre ou de gronder, et qu'on a de l'ordre sans humeur, de l'activité sans inquiétude. On n'a point de domestique: comme les soins du ménage sont peu considérables et bien réglés, on se sert soi-même afin d'être libre. De plus on n'aime ni à surveiller, ni à perdre: on se trouve plus heureux avec plus de peine, et plus de confiance. Seulement une femme qui mendiait auparavant, vient tous les jours pendant une heure, elle fait l'ouvrage le moins propre, et elle emporte chaque fois le salaire convenu. Avec cette manière d'être, on connaît au juste ce qu'on dépense; car là on sait le prix d'un œuf, et l'on sait aussi donner sans aucun regret un sac de blé au débiteur pauvre poursuivi par un riche créancier.
Il importe à l'ordre même qu'on le suive sans répugnance: les besoins positifs sont faciles à contenir par l'habitude, dans les bornes du simple nécessaire; mais les besoins de l'ennui n'auraient point de bornes et mèneraient d'ailleurs aux besoins d'opinion, illimités comme eux. On a tout prévu pour ne laisser aucun dégoût interrompre l'accord de l'ensemble. On ne fait pas usage des stimulants, ils rendent nos sensations trop irrégulières: ils donnent à la fois l'avidité et l'abattement. Le vin et le café sont interdits. Le thé seul est admis, mais aucun prétexte ne peut rendre son usage fréquent: on en prend régulièrement une fois tous les cinq jours. Aucune fête ne vient troubler l'imagination par ses plaisirs espérés, par son indifférence imprévue ou affectée, par les dégoûts et l'ennui qui succèdent également aux désirs trompés et aux désirs satisfaits. Tous les jours sont à peu près semblables, afin que tous soient heureux. Quand les uns sont pour le plaisir et les autres pour le travail; l'homme qui n'est pas contraint par une nécessité absolue, devient bientôt mécontent de tous, et curieux d'essayer une autre manière de vivre. Il faut à l'incertitude de nos cœurs, ou l'uniformité pour la fixer, ou une variété perpétuelle qui la suspende et la séduise toujours. Avec les amusements s'introduiraient les dépenses; et l'on perdrait à s'ennuyer dans les plaisirs, les moyens d'être contents et aimés au milieu d'une bourgade contente. Cependant il ne faut pas que toutes les heures de la vie soient insipides et sans joie. On se fait à l'uniformité de l'ennui, mais le caractère en est altéré, l'humeur devient difficile et chagrine; au milieu de la paix des choses, on n'a plus la paix de l'âme et le calme du bonheur. Cet homme de bien l'a senti. Il a voulu que les services qu'il rend, que l'ordre qu'il a établi donnassent à sa famille la félicité d'une vie simple, et non pas l'amertume des privations et de la misère. Chaque jour a pour les enfants un moment de fête, tel qu'on en peut avoir chaque jour. Il ne finit jamais sans qu'ils se soient réjouis, sans que leurs parents aient eu le plaisir des pères, celui de voir leurs enfants devenir toujours meilleurs en restant toujours aussi contents. Le repas du soir se fait de bonne heure; il est composé de choses simples, mais qu'ils aiment, et que souvent on leur laisse disposer eux-mêmes. Après le souper, les jeux en commun chez soi, ou chez des voisins honnêtes, les courses, la promenade, la gaieté nécessaire à leur jeunesse et si bonne à tout âge, ne leur manquent jamais. Tant le maître de la maison est convaincu que le bonheur attache aux vertus, comme les vertus disposent au bonheur.
Voilà comme il faudrait vivre: voilà comme j'aimerais à faire, surtout si j'avais un revenu considérable. Mais vous savez quelle chimère je nourris dans ma pensée. Je n'y crois pas, et pourtant je ne saurais m'y refuser. Le sort qui ne m'a donné ni femme, ni enfants, ni patrie; je ne sais quelle inquiétude qui m'a isolé, qui m'a toujours empêché de prendre un rôle sur la scène du monde, ainsi que font les autres hommes; ma destinée enfin, semble me retenir, elle me laisse dans l'attente et ne me permet pas d'en sortir; elle ne dispose point de moi, mais elle m'empêche d'en disposer moi-même. Il semble qu'il y ait une force qui me retienne et me prépare en secret, que mon existence ait une fin terrestre encore inconnue, et que je sois réservé pour une chose que je ne saurais soupçonner. C'est une illusion peut-être: cependant je ne puis volontairement détruire ce que je crois pressentir, ce que le temps peut me réserver.
A la vérité je pourrais m'arranger ici à peu près de la manière dont je parle; j'aurais un objet insuffisant, mais du moins certain; et voyant à quoi je dois m'attacher, je m'efforcerais d'occuper à ces soins journaliers l'inquiétude qui me presse. En faisant dans un cercle étroit, le bien de quelques hommes, je parviendrais à oublier combien je suis inutile aux hommes. Peut-être même prendrais-je ce parti, si je ne me trouvais pas dans un isolement qui ne m'y offrirait point de douceur intérieure; si j'avais un enfant que je formerais, que je suivrais dans les détails: si j'avais une femme qui aimât les soins d'un ménage bien conduit, à qui il fût naturel d'entrer dans mes vues, qui pût trouver des plaisirs dans l'intimité domestique, et jouir comme moi de toutes ces choses qui n'ont de prix que celui d'une simplicité volontaire.
Bientôt il me suffirait de suivre l'ordre dans les choses de la vie privée. Le vallon ignoré serait pour moi la seule terre humaine. On n'y souffrirait plus, et je deviendrais content. Puisque dans quelques années je serai un peu de poussière que les vers auront abandonné, j'en viendrais à ce point de regarder comme un monument assez grand la fontaine dont j'aurais amené les eaux intarissables; et ce serait assez pour l'emploi de mes jours que dix familles trouvassent mon existence utile.
Dans une terre convenable, je jouirais plus de cette simplicité des montagnes, que je ne jouirais dans une grande ville de toutes les habitudes de l'opulence. Mon parquet serait un plancher de sapin; au lieu de boiseries vernies, j'aurais des murs de sapin; mes meubles ne seraient point d'acajou, ils seraient de chêne ou de sapin. Je me plairais à voir arranger les châtaignes sous la cendre, au foyer de la cuisine; comme j'aime à être assis sur un meuble élégant à vingt pieds de distance d'un feu de salon, à la lumière de quarante bougies.
Mais je suis seul; et outre cette raison, j'en ai d'autres encore de faire différemment. Si je savais qui partagera ma manière de vivre, je saurais selon quels besoins et quels goûts il faut que je la dispose. Si je pouvais être assez utile dans ma vie domestique, je verrais à borner là toute considération de l'avenir: mais dans l'ignorance où je suis de ceux avec qui je vivrai et de ce que je deviendrai moi-même, je ne veux point rompre des rapports qui peuvent devenir nécessaires, et je ne puis non plus adopter des habitudes trop particulières. Je vais donc m'arranger selon les lieux, mais d'une manière qui n'écarte de moi personne de ceux dont on peut dire: c'est un des nôtres.
Je ne possède pas un bien considérable; et ce n'est point d'ailleurs dans un vallon des Alpes que j'irais introduire un luxe déplacé. Ces lieux-là permettent la simplicité que j'aime. Ce n'est pas que les excès y soient ignorés, non plus que les besoins d'opinion. L'on ne peut pas dire précisément que le pays soit simple, mais il convient à la simplicité. L'aisance y semble plus douce qu'ailleurs, et le luxe moins séduisant. Beaucoup de choses naturelles n'y sont pas encore ridicules. Il n'y faut pas aller vivre, si l'on est réduit à très peu; mais si l'on a seulement assez, on y sera mieux qu'ailleurs.
Je vais donc m'y arranger, comme si j'étais à peu près sûr d'y passer ma vie entière. J'y vais établir en tout la manière de vivre que les circonstances m'indiquent. Après que je me serai pourvu des choses nécessaires, il ne me restera pas plus de huit mille livres d'un revenu clair; mais ce sera suffisant, et j'y serai moins gêné avec cela, qu'avec le double dans une campagne ordinaire, ou le quadruple dans une grande ville.
19 juillet, VIII.
Quand on n'aime pas à changer de domestique, on doit être satisfait d'en avoir un dont l'opinion permette à peu près ce qu'on veut. Le mien s'arrange bonnement de ce qui me convient. Si son maître est mal nourri, il se contente de l'être un peu mieux que lui; si dans des lieux où il n'existe point de lits, je passe la nuit tout habillé sur le foin, il s'y place de même sans me faire trop valoir tant de condescendance. Je n'en abuse point, et je viens de faire monter ici un matelas pour lui.
Au reste j'aime à avoir quelqu'un qui, rigoureusement parlant, n'ait pas besoin de moi. Les gens qui ne peuvent rien par eux-mêmes et qui sont réduits naturellement et par inaptitude, à devoir tout à autrui, sont trop difficiles. N'ayant jamais rien acquis par leurs propres moyens, ils n'ont point eu l'occasion de connaître la valeur des choses, et de se soumettre à des privations volontaires; en sorte que toutes leur sont odieuses. Ils ne distinguent point de la misère, une économie raisonnable; ni de la lésinerie, une gêne momentanée que les circonstances prescrivent; et leurs prétentions ont d'autant moins de bornes, que sans vous ils ne pourraient prétendre à rien. Laissez-les à eux-mêmes, ils auront à peine du pain de seigle; prenez-les chez vous, ils dédaignent les légumes; la viande de boucherie est bien commune, et leur santé ne saurait s'accommoder de l'eau.
Je suis enfin chez moi; et cela dans les Alpes. Il n'y a pas bien des années que c'eût été pour moi un grand bonheur; maintenant j'y trouve le plaisir d'être occupé. J'ai des ouvriers de la Gruyère pour bâtir ma maison de bois, et pour y faire des poêles à la manière du pays. J'ai commencé par faire élever un grand toit couvert d'anscelles, qui joindra la grange et la maison, et sous lequel seront le bûcher, la fontaine, etc. C'est maintenant l'atelier général, et on y a pratiqué à la hâte quelques cases où l'on passe la nuit, pendant que la beauté de la saison le permet. De cette manière les ouvriers ne sont point dérangés, l'ouvrage avancera beaucoup plus. Ils font aussi leur cuisine en commun: et me voilà à la tête d'un petit Etat très laborieux et bien uni. Hantz, mon premier ministre, daigne quelquefois manger avec eux. Je suis parvenu à lui faire comprendre que quoiqu'il eût l'intendance de mes bâtiments, s'il voulait se faire aimer de mon peuple, il ferait bien de ne point mépriser des hommes de condition libre, des paysans, des ouvriers à qui peut-être la philosophie du siècle donnerait l'impudence de l'appeler valet.
Si vous trouvez un moment, envoyez-moi vos idées sur tous les détails auxquels vous penserez, afin qu'en disposant les choses pour longtemps, et peut-être pour la vie, je ne fasse rien qu'il faille ensuite changer.
Adressez à Imenstròm par Vevey.
Imenstròm, 21 juillet, VIII.
Ma chartreuse n'est éclairée par l'aurore en aucune saison, et ce n'est que dans l'hiver qu'elle voit le coucher du soleil. Vers le solstice d'été, on ne le voit pas se coucher, et on ne l'aperçoit le matin que trois heures après le moment où il a passé l'horizon. Il sort alors entre les tiges droites des sapins près d'un sommet nu, qu'il éclaire plus haut que lui dans les cieux; il paraît porté sur l'eau du torrent, au-dessus de sa chute; ses rayons divergent avec le plus grand éclat à travers le bois noir; le disque lumineux repose sur la montagne boisée et sauvage dont la pente reste encore dans l'ombre, c'est l'œil étincelant d'un colosse ténébreux.
Mais c'est aux approches de l'équinoxe, que les soirées seront admirables et vraiment dignes d'une tête plus jeune. La gorge d'Imenstròm s'abaisse et s'ouvre vers le couchant d'hiver: sa pente méridionale sera dans l'ombre; celle que j'occupe et qui regarde le midi, tout éclairée de la splendeur du couchant, verra le soleil s'éteindre dans le lac immense embrasé de ses feux. Et ma vallée profonde sera comme un asile d'une douce température, entre la plaine ardente fatiguée de lumière, et la froide neige des cimes qui la ferment à l'orient.
J'ai soixante-dix arpents de prés plus ou moins bons; vingt de bois assez beaux; et à peu près trente-cinq, dont la surface est toute en rocs, en fondrières trop humides, ou toujours dans l'ombre, et en bois ou très faibles, ou à peu près inaccessibles. Ceci ne donnera presque aucun produit; c'est un espace stérile, dont on ne tire d'autre avantage que le plaisir de l'enfermer chez soi et de pouvoir, si l'on veut, le disposer pour l'agrément.
Ce qui me plaît dans cette propriété, outre la situation, c'est que toutes les parties en sont contiguës et peuvent être réunies par une clôture commune: de plus, elle ne contient ni champs, ni vignes. La vigne y pourrait réussir d'après l'exposition; il y en avait même autrefois: on a mis des châtaigniers à la place, et je les préfère de beaucoup.
Le froment y réussit mal; le seigle y serait très beau, dit-on, mais il ne me servirait que comme moyen d'échange; les fromages peuvent le faire plus commodément. Je veux simplifier tous les travaux et les soins de la maison, afin d'avoir de l'ordre et peu d'embarras.
Je ne veux point de vignes, parce qu'elles exigent un travail pénible, et que j'aime voir l'homme occupé, mais non surchargé, parce que leur produit est trop incertain, trop irrégulier, et que j'aime à savoir ce que j'ai, ce que je puis. Je n'aime point les champs, parce que le travail qu'ils demandent est trop inégal; parce qu'une grêle, et ici les gelées du mois de mai peuvent trop facilement enlever leur récolte; parce que leur aspect est presque continuellement, ou désagréable, ou du moins fort indifférent pour moi.
De l'herbe, du bois et du fruit, voilà tout ce que je veux, surtout dans ce pays-ci. Malheureusement le fruit manque à Imenstròm. C'est un grand inconvénient; il faut attendre beaucoup pour jouir des arbres que l'on plante; et moi qui aime à être en sécurité pour l'avenir, mais qui ne compte que sur le présent, je n'aime pas attendre. Comme il n'y avait point ici de maison, on n'y a mis aucun arbre fruitier, à l'exception des châtaigniers et de quelques pruniers très vieux, qui apparemment appartiennent au temps où il y avait de la vigne et sans doute des habitations: car ceci paraît avoir été partagé entre divers propriétaires. Depuis la réunion de ces différentes possessions, ce n'était plus qu'un pâturage où les vaches s'arrêtaient lorsqu'elles commençaient à monter au printemps, et lorsqu'elles redescendaient pour l'hiver.
Cet automne et le printemps prochain, je planterai beaucoup de pommiers et de merisiers, quelques poiriers et quelques pruniers. Pour les autres fruits qui viendraient difficilement ici, je préfère m'en passer. Quand on a dans un lieu ce qu'il peut naturellement produire, je trouve que l'on est assez bien. Les soins que l'on se donnerait pour y avoir ce que le climat n'accorde qu'avec peine, coûteraient plus que la chose ne vaudrait.
Par une raison semblable, je ne prétendrai pas avoir chez moi toutes les choses qui me seront nécessaires, ou dont je ferai usage. Il en est beaucoup qu'il vaut mieux se procurer par échange. Je ne désapprouve point que dans un grand domaine, on fasse tout chez soi, sa toile, son pain, son vin; qu'on ait dans sa basse-cour porcs, dindes, paons, pintades, lapins et tout ce qui peut, étant bien administré, donner quelque avantage. Mais j'ai vu avec surprise ces ménages mesquins et embarrassés, où pour une économie toujours incertaine et souvent onéreuse, on se donnait cent sollicitudes, cent causes d'humeur, cent occasions de pertes. Les opérations rurales sont toutes utiles, mais la plupart ne le sont que lorsqu'on a les moyens de les faire un peu en grand. Autrement il vaut mieux se borner à son affaire et la bien conduire. En simplifiant, on rend l'ordre plus facile, l'esprit moins inquiet, les subalternes plus fidèles, et la vie domestique bien plus douce.
Si je pouvais faire faire annuellement cent pièces de toile, je verrais peut-être à me donner chez moi cet embarras: mais irai-je, pour quelques aunes, semer du chanvre et du lin, avoir le soin de le faire tirer, de le faire rouir, de le faire tiller, avoir des fileuses, envoyer je ne sais où faire la toile, et encore ailleurs la blanchir? Quand tout serait bien calculé; quand j'aurais évalué les pertes, les infidélités, l'ouvrage mal fait, les frais indirects, je suis persuadé que je trouverais ma toile très chère. Au lieu que sans tout ce soin, je la choisis comme je veux. Je ne la paie que ce qu'elle vaut réellement, parce que j'en achète une quantité à la fois, et que je la prends dans un magasin. D'ailleurs, je ne change de marchands, comme d'ouvriers ou de domestiques, que quand il m'est impossible de faire autrement: cela, quoi que l'on dise, arrive rarement, quand on choisit avec l'intention de ne pas changer, et que l'on fait de son côté ce qui est juste pour les satisfaire soi-même...
Im., 23 juillet, VIII.
J'ai fait à peu près les mêmes réflexions que vous sur mon nouveau séjour. Je trouve, il est vrai, qu'un froid médiocre est naturellement plus incommode qu'une chaleur très grande; je hais les vents du nord et les neiges; de tous temps mes idées se sont portées vers ces beaux climats qui n'ont point d'hivers; et autrefois il me semblait pour ainsi dire chimérique que l'on vécût à Archangel, à Jeniseick. J'ai peine à sentir que les travaux du commerce et des arts puissent se faire sur une terre perdue vers le pôle, où pendant une si longue saison les liquides sont solides, la terre pétrifiée, et l'air extérieur mortel. C'est le Nord qui me paraît inhabitable; quant à la Torride, je ne vois pas de même pourquoi les Anciens l'ont crue telle. Ses sables sont arides sans doute, mais on sent d'abord que les contrées bien arrosées doivent y convenir beaucoup à l'homme, en lui donnant peu de besoins, et en subvenant, par les produits d'une végétation forte et perpétuelle, au seul besoin absolu qu'il y éprouve. La neige a, dit-on, ses avantages; cela est certain; elle fertilise des terres peu fécondes, mais j'aimerais mieux les terres naturellement fertiles, ou fertilisées par d'autres moyens. Elle a ses beautés; cela doit être, car l'on en découvre toujours dans les choses, en les considérant sous tous leurs aspects; mais les beautés de la neige sont les dernières que je découvrirai.
Mais maintenant que la vie indépendante n'est qu'un songe oublié, maintenant que je ne chercherais autre chose que de rester immobile, si la faim, le froid, ou l'ennui ne me forçaient de me remuer, je commence à juger des climats par réflexion plus que par sentiment. Pour passer le temps comme je puis dans ma chambre, autant vaut le ciel glacé des Samoïèdes que le doux ciel de l'Ionie. Ce que je craindrais le plus, ce serait peut-être le beau temps perpétuel de ces contrées ardentes, où le vieillard n'a pas vu pleuvoir dix fois. Je trouve les beaux jours bien commodes; mais malgré le froid, les brumes, la tristesse, je supporte bien mieux l'ennui des mauvais temps que celui des beaux jours.
Je ne dors plus comme autrefois. L'inquiétude des nuits, le désir du repos me font songer à tant d'insectes qui tourmentent l'homme dans les pays chauds et dans les étés de plusieurs pays du Nord. Les déserts ne sont plus à moi: les besoins de convention me deviennent naturels. Que m'importe l'indépendance de l'homme? Il me faut de l'argent, et avec de l'argent, je puis être bien à Pétersbourg comme à Naples. Dans le Nord l'homme est assujetti par les besoins et les obstacles: dans le Midi il est asservi par l'indolence et la volupté. Dans le Nord le malheureux n'a pas d'asile; il est nu, il a froid, il a faim, et la nature serait pour lui aussi terrible que l'aumône et les cachots. Sous l'Equateur, il a les forêts; et la nature lui suffit quand l'homme n'y est pas. Là il trouve des asiles contre la misère et l'oppression; mais moi, lié par mes habitudes et ma destinée, je ne dois pas aller si loin. Je cherche une cellule commode où je puisse respirer, dormir, me chauffer, me promener en long et en large, et compter ma dépense. C'est donc beaucoup si je la puis bâtir près d'un rocher suspendu et menaçant, près d'une eau bruyante, qui me rappellent de temps à autre que j'eusse pu faire autre chose.
Cependant j'ai pensé à Lugano. Je voulais l'aller voir; j'y ai renoncé. C'est un climat facile: on n'y a pas à souffrir l'ardeur des plaines d'Italie, ni les brusques alternatives et la froide intempérie des Alpes: la neige y tombe rarement, et n'y reste pas. On y a, dit-on, des oliviers; et les sites y sont beaux; mais c'est un coin bien reculé. Je craignais encore plus la manière italienne; et quand après cela, j'ai songé aux maisons de pierres, je n'ai pas pris la peine d'y aller. Ce n'est plus être en Suisse. J'aimerais bien mieux Chessel, et j'y devrais être, mais il paraît que je ne le puis. J'ai été conduit ici par une force qui n'est peut-être que l'effet de mes premières idées sur la Suisse, mais qui me semble être autre chose. Lugano a un lac, mais un lac n'eût pas suffi pour que je vous quittasse.
Cette partie de la Suisse où je me fixe est devenue comme ma patrie, ou comme un pays où j'aurais passé des années heureuses dans les premiers temps de la vie. J'y suis avec indifférence, et c'est une grande preuve de mon malheur; mais je crois que je serais mal partout ailleurs. Ce beau bassin de la partie occidentale du Léman si vaste, si romantique, si bien environné; ces maisons de bois, ces chalets, ces vaches qui vont et reviennent avec leurs cloches des montagnes; les facilités des plaines et la proximité des hautes Alpes; une sorte d'habitude anglaise, française et suisse à la fois; un langage que j'entends, un autre qui est le mien, un autre plus rare que je ne comprends pas; une variété tranquille que tout cela donne; une certaine union peu connue des catholiques; la douce mélodie d'une terre qui voit le couchant, mais un couchant éloigné du Nord; cette longue plaine d'eau courbée, prolongée, indéfinie, dont les vapeurs lointaines s'élèvent sous le soleil de midi, s'allument et s'embrasent aux feux du soir, et dont la nuit laisse entendre les vagues qui se forment, qui viennent, qui grossissent et s'étendent pour se perdre sur la rive où l'on repose: cet ensemble entretient l'homme dans une situation qu'il ne trouve pas ailleurs. Je n'en jouis pas, et j'aurais peine à m'en passer. Dans d'autres lieux, je serais étranger; je pourrais attendre un site plus heureux, et quand je veux reprocher aux choses l'impuissance et le néant où je vis, je saurais de quelle chose me plaindre: mais ici je ne puis l'attribuer qu'à des désirs vagues, à des besoins trompeurs. Il faut donc que je cherche en moi les ressources qui y sont peut-être sans que je les connaisse; et si mon impatience est sans remède, mon incertitude sera du moins finie.
Je dois avouer que j'aime à posséder, même sans jouir: soit que la vanité des choses, ne me laissant plus d'espoir, m'inspire une tristesse convenable à l'habitude de ma pensée; soit que, n'ayant pas d'autres jouissances à attendre, je trouve de la douceur à une amertume qui ne fait pas précisément souffrir, et qui laisse l'âme découragée dans le repos d'une mollesse douloureuse. Tant d'indifférence pour des choses séduisantes par elles-mêmes, et autrefois désirées, triste témoignage de l'insatiable avidité de nos cœurs, flatte encore leur inquiétude: elle paraît à leur ambition ingénieuse une marque de notre supériorité sur ce que les hommes cherchent, et sur toutes les choses que la nature nous avait données, comme assez grandes pour l'homme.
Je voudrais connaître la terre entière. Je voudrais, non pas la voir, mais l'avoir vue: car la vie est trop courte pour que je surmonte ma paresse naturelle. Moi qui crains le moindre voyage, et même quelquefois un simple déplacement, irais-je me mettre à courir le monde afin d'obtenir, si par hasard j'en revenais, le rare avantage de savoir, deux ou trois ans avant ma fin, des choses qui ne me serviraient pas.
Que celui-là voyage, qui compte sur ses moyens, qui préfère des sensations nouvelles, qui attend de ce qu'il ne connaît pas des succès ou des plaisirs, et pour qui voyager c'est vivre. Je ne suis ni homme de guerre, ni commerçant, ni curieux, ni savant, ni homme à système; je suis mauvais observateur des choses usuelles; et je ne rapporterais du bout du monde rien d'utile à mon pays. Je voudrais avoir vu, et être rentré dans ma chartreuse avec la certitude de n'en jamais sortir: je ne suis plus propre qu'à finir en paix. Vous vous rappellerez sans doute, qu'un jour, tandis que nous parlions de la manière dont on passe le temps sur les vaisseaux avec la pipe, le punch et les cartes; vous vous rappelez que moi, qui hais les cartes, qui ne fume point, et qui bois peu, je ne vous fis d'autre réponse que de mettre mes pantoufles, de vous entraîner dans la pièce du déjeuner, de fermer vite la fenêtre, et de me mettre à me promener avec vous à petits pas, sur le tapis, auprès du guéridon où fumait la bouilloire. Et vous me parlez encore de voyages! Je vous le répète, je ne suis plus propre qu'à finir en paix, en conduisant ma maison dans la médiocrité, la simplicité, l'aisance, afin d'y voir des amis contents. De quelle autre chose irais-je m'inquiéter; et pourquoi passer ma vie à la préparer? Encore quelques étés et quelques hivers, et votre ami, le grand voyageur, sera un peu de cendre humaine. Vous lui rappelez qu'il doit être utile; c'est bien son espoir: il fournira à la terre quelques onces d'humus, autant vaut-il que ce soit en Europe.
Si je pouvais d'autres choses, je m'y livrerais; je les regarderais comme un devoir, et cela me ranimerait un peu: mais pour moi, je ne veux rien faire. Si je parviens à n'être pas seul dans ma maison de bois; si je parviens à ce que tous y soient à peu près heureux, on dira que je suis un homme utile; je n'en croirai rien. Ce n'est pas être utile que de faire, avec de l'argent, ce que l'argent peut faire partout, et d'améliorer le sort de deux ou trois personnes, quand il y a des hommes qui perdent ou qui sauvent des milliers d'hommes. Mais enfin je serais content en voyant que l'on est content. Dans ma chambre bien close, j'oublierai tout le reste: je deviendrai étroit comme ma destinée, et peut-être je parviendrai à croire que ma vallée est une partie essentielle du monde.
A quoi me servirait donc d'avoir vu le globe, et pourquoi le désirerais-je? Il faut que je cherche à vous le dire, afin de le savoir moi-même. D'abord vous pensez bien que le regret de ne l'avoir pas vu m'affecte assez peu. Si j'avais mille ans à vivre, je partirais demain. Comme il en est autrement, les relations des Cook, des Norden, des Pallas, m'ont dit sur les autres contrées ce que j'ai besoin d'en savoir. Mais si je les avais vues, je comparerais une sensation avec une autre sensation du même ordre sous un autre ciel; je verrais peut-être un peu plus clair dans les rapports entre l'homme et les choses; et comme il faudra que j'écrive parce que je n'ai rien à faire, je dirais peut-être des choses moins inutiles.
En rêvant seul, sans lumière, dans une nuit pluvieuse, auprès d'un beau feu qui tombe en débris, j'aimerais à me dire: J'ai vu les sables et les mers et les monts, les capitales et les déserts, les nuits du tropique et les nuits boréales; j'ai vu la Croix du Sud et la Petite Ourse; j'ai souffert une chaleur de 145 degrés, un froid de 130[74]. J'ai marché dans les neiges de l'Equateur, et j'ai vu l'ardeur du jour allumer les pins sous le cercle polaire: j'ai comparé les formes simples du Caucase avec les anfractuosités des Alpes, et les hautes forêts des monts Félices avec le granit nu de la Thébaïde: j'ai vu l'Irlande toujours humide, et la Libye toujours aride: j'ai passé le long hiver d'Edimbourg sans souffrir du froid, et j'ai vu des chameaux gelés dans l'Abyssinie: j'ai mâché le bétel, j'ai pris l'opium, j'ai bu l'ava: j'ai séjourné dans une bourgade où l'on m'aurait cuit si l'on ne m'eût pas cru empoisonné, puis chez un peuple qui m'a adoré parce que j'y suis venu dans un de ces globes dont le peuple d'Europe s'amuse: j'ai vu l'Esquimau satisfait avec ses poissons gâtés et sort huile de baleine; j'ai vu le faiseur d'affaires mécontent de ses vins de Chypre et de Constance: j'ai vu l'homme libre faire deux cents lieues à la poursuite d'un ours, et le bourgeois manger, grossir, peser sa marchandise et attendre l'extrême-onction dans la boutique sombre que sa mère achalanda. La fille d'un mandarin mourut de honte parce qu'une heure trop tôt son mari avait aperçu son pied découvert: dans le Pacifique, deux jeunes filles montèrent sur le pont, prirent à la main l'unique vêtement qui les couvrait, s'avancèrent ainsi nues parmi les matelots étrangers, en emmenèrent à terre, et jouirent à la vue du navire. Un sauvage se tua de désespoir devant le meurtrier de son ami: le vrai fidèle vendit la femme qui l'avait aimé, qui l'avait sauvé, qui l'avait nourri, et la vendit davantage en apprenant qu'il l'avait rendue enceinte.
Mais quand j'aurais vu ces choses et beaucoup d'autres; quand je vous dirais, je les ai vues; hommes trompés et construits pour l'être! ne les savez-vous pas? en êtes-vous moins fanatiques de vos idées étroites? en avez-vous moins besoin de l'être pour qu'il vous reste quelque décence morale?
Non: ce n'est que songes! il vaut mieux acheter de l'huile en gros, la revendre en détail, et gagner deux sous par livre[75].
Ce que je dirais à l'homme qui pense n'en aurait pas une autorité beaucoup plus grande. Nos livres peuvent suffire à l'homme impartial, toute l'expérience du globe est dans nos cabinets. Celui qui n'a rien vu par lui-même, et qui est sans préventions, sait mieux que beaucoup de voyageurs. Sans doute si cet homme d'un esprit droit, si cet observateur avait parcouru le monde, il saurait mieux encore; mais la différence ne serait pas assez grande pour être essentielle: ils pressent dans les rapports des autres les choses qu'ils n'ont pas senties, mais qu'à leur place il eût vues.
Si les Anacharsis, les Pythagore, les Démocrite vivaient maintenant, il est probable qu'ils ne voyageraient pas; car tout est divulgué. La science secrète n'est plus dans un lieu particulier; il n'y a plus de mœurs inconnues, il n'y a plus d'institutions extraordinaires: il n'est plus indispensable d'aller au loin. S'il fallait tout voir par soi-même, maintenant que la terre est si grande et la science si compliquée, la vie entière ne suffirait ni à la multiplicité des choses qu'il faudrait étudier, ni à l'étendue des lieux qu'il faudrait parcourir. On n'a plus ces grands desseins, parce que leur objet devenu trop vaste, a passé les facultés et l'espoir même de l'homme; comment conviendraient-ils à mes facultés solitaires, à mon espoir éteint?
Que vous dirai-je encore? La servante qui trait ses vaches, qui met son lait reposer, qui en lève la crème et la bat, sait bien qu'elle fait du beurre. Quand elle le sert, et qu'elle voit qu'on l'étend avec plaisir sur le pain, et qu'on met des feuilles nouvelles dans la théière, parce que le beurre est bon, voilà sa peine payée; son travail est beau, car elle a fait ce qu'elle a voulu faire. Mais quand un homme cherche ce qui est juste et utile, sait-il ce qu'il produira, et s'il produira quelque chose?
En vérité c'est un lieu bien tranquille que cette gorge d'Imenstròm, où je ne vois au-dessus de moi que le sapin noir, le roc nu, le ciel infini: plus bas s'étendent au loin les terres que l'homme travaille.
Dans d'autres âges, on estimait la durée de la vie par le nombre des printemps: et moi dont il faut que le toit de bois devienne semblable à celui des hommes antiques, je compterai ainsi ce qui me reste par le nombre de fois que vous y viendrez passer, selon votre promesse, un mois de chaque année.
Im., 27 juill., VIII.
J'apprends avec plaisir que M. de Fonsalbe est revenu de Saint-Domingue; mais on dit qu'il est ruiné, et de plus marié; on me dit encore qu'il a quelque affaire à Zurich, et qu'il doit y aller bientôt.
Recommandez-lui de passer ici: il sera bien reçu. Cependant il faut le prévenir qu'il le sera fort mal sous d'autres rapports. Je crois que ceux-là lui importent peu; car s'il n'a bien changé, c'est un excellent cœur. Un bon cœur change-t-il?
Je le plaindrais peu d'avoir eu son habitation dévastée par les ouragans et ses espérances détruites, s'il n'était pas marié; mais puisqu'il l'est je le plains beaucoup. S'il a vraiment une femme, il lui sera pénible de ne la pas voir heureuse; s'il n'a avec lui qu'une personne qui porte son nom; il sera plongé dans bien des dégoûts auxquels l'aisance seule permet d'échapper. On ne m'a pas marqué qu'il eût, ou qu'il n'eût pas d'enfants.
Faites-lui promettre de passer par Vevey, et de s'arrêter ici plusieurs jours. Le frère de MmeDellemar m'est peut-être destiné.—Il me vient une espérance. Dites-moi quelque chose à son sujet, vous qui le connaissez davantage. Félicitez sa sœur de ce qu'il a échappé à ce dernier malheur dans la traversée. Non: neluidites rien de ma part; laissez périr les temps passés.
Mais apprenez-moi quand il viendra; et dites-moi, dans notre langue, votre pensée sur sa femme. Je souhaite qu'elle fasse avec lui le voyage; c'est même à peu près nécessaire. La saison favorable pour voir la Suisse est un prétexte qui vous servira à les décider. Si l'on craint l'embarras ou les frais, assurez qu'elle pourra être agréablement et convenablement à Vevey, pendant qu'il terminera ses affaires à Zurich.
Im., 29 juill., VIII.
Quoique ma dernière lettre ne soit partie qu'avant-hier, je vous écris sans avoir rien de particulier à vous dire. Si vous recevez les deux lettres à la fois, ne cherchez point dans celle-ci quelque chose de pressant; je vous préviens qu'elle ne vous apprendra rien, sinon qu'il fait un temps d'hiver: c'est pour cela que je vous écris, et que je passe l'après-midi auprès du feu. La neige couvre les montagnes, les nuages sont très bas, une pluie froide inonde les vallées; il fait froid même au bord du lac; il n'y avait ici que cinq degrés à midi, et il n'y en avait pas deux un peu avant le lever du soleil[76].
Je ne trouve point désagréables ces petits hivers au milieu de l'été. Jusqu'à un certain point le changement convient même aux hommes constants, même à ceux que leurs habitudes entraînent. Il est des organes qu'une action trop continue fatigue: je jouis entièrement du feu maintenant, au lieu que dans l'hiver il me gêne, et je m'en éloigne habituellement.
Ces vicissitudes plus subites et plus grandes que dans les plaines, rendent plus intéressante, en quelque sorte, la température incommode des montagnes. Ce n'est point au maître qui le nourrit bien et le laisse en repos, que le chien s'attache davantage, mais à celui qui le corrige et le caresse, le menace et lui pardonne. Un climat irrégulier, orageux, incertain devient nécessaire à notre inquiétude: un climat plus facile et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse indifférents.
Peut-être les jours égaux, le ciel sans nuages, l'été perpétuel donnent-ils plus d'imagination à la multitude: ce qui viendrait de ce que les premiers besoins absorbent alors moins d'heures, et de ce que les hommes sont plus semblables dans ces contrées où il y a moins de diversité dans les temps, dans les formes, dans toutes choses. Mais les lieux pleins d'oppositions, de beautés et d'horreur, où l'on éprouve des situations contraires et des sentiments rapides, élèvent l'imagination de certains hommes vers le romantique, le mystérieux, l'idéal.
Des champs toujours tempérés peuvent nourrir des savants profonds; des sables toujours brûlés peuvent contenir des gymnosophistes et des ascètes: mais la Grèce montagneuse, froide et douce, sévère et riante, la Grèce couverte de neige et d'oliviers eut Orphée, Homère, Epiménide; la Calédonie plus difficile, plus changeante, plus polaire et moins heureuse, produisit Ossian.
Quand les arbres, les eaux, les nuages sont peuplés par les âmes des ancêtres, par les esprits des héros, par les dryades, par les divinités; quand des êtres invisibles sont enchaînés dans les cavernes, ou portés par les vents; quand ils errent sur les tombeaux silencieux, et qu'on les entend gémir dans les airs pendant la nuit ténébreuse; quelle patrie pour le cœur de l'homme! quel monde pour l'éloquence[77]!
Sous un ciel toujours le même, dans une plaine sans bornes, des palmiers droits ombragent les rives d'un fleuve large et muet: le musulman s'y fait asseoir sur des carreaux, il y fume tout le jour entre les éventails qu'on agite devant lui.
Mais des rochers mousseux s'avancent sur l'abîme des vagues soulevées, une brume épaisse les a séparés du monde pendant un long hiver: maintenant le ciel est beau, la violette et la fraise fleurissent, les jours grandissent, les forêts s'animent. Sur l'océan tranquille, les filles des guerriers chantent les combats et l'espérance de la patrie. Voici que les nuages s'assemblent; la mer se soulève, le tonnerre brise les chênes antiques; les barques sont englouties; la neige couvre les cimes; les torrents ébranlent la cabane, ils creusent des précipices. Le vent change; le ciel est clair et froid. A la lueur des étoiles on distingue des planches sur la mer encore menaçante; les filles des guerriers ne sont plus. Les vents se taisent, tout est calme; on entend des voix humaines au-dessus des rochers, et desgouttes froides tombent du toit. Le Calédonien s'arme, il part dans la nuit, il franchit les monts et les torrents, il court à Fingal: il lui dit: «Slisama est morte, mais je l'ai entendue, elle ne nous quittera pas, elle a nommé tes amis, elle nous a commandé de vaincre.»
C'est au Nord que semblent appartenir l'héroïsme de l'enthousiasme, et les songes gigantesques d'une mélancolie sublime[78]. A la Torride appartiennent les conceptions austères, les rêveries mystiques, les dogmes impénétrables, les sciences secrètes, magiques, cabalistiques, et les passions opiniâtres des solitaires.
Le mélange des peuples et la complication des causes, ou relatives au climat, ou étrangères à lui qui modifient le tempérament de l'homme, ont fourni des raisons spécieuses contre la grande influence des climats. Il semble d'ailleurs que l'on n'ait fait qu'entrevoir et les moyens, et les effets de cette influence. On n'a considéré généralement que le plus ou moins de chaleur: et cette cause, loin d'être unique, n'est peut-être pas la principale.
Si même il était possible que la somme annuelle de la chaleur fût la même en Norvège et dans le Yémen, la différence resterait encore très grande, et presque aussi grande peut-être entre l'Arabe et le Norvégien. L'un ne connaît qu'une nature permanente, l'égalité des jours, la continuité de la saison, et la brûlante uniformité d'une terre aride. L'autre, après une longue saison de brumes ténébreuses où la terre est glacée, les eaux immobiles et le ciel bouleversé par les vents, verra une saison nouvelle éclairer constamment les cieux, animer les eaux, féconder la terre fleurie et embellie par les teintes harmonieuses et les sons romantiques. Il a dans le printemps des heures d'une beauté inexprimable; il a les jours d'automne plus attachants encore par cette tristesse même qui remplit l'âme sans l'égarer, qui, au lieu de l'agiter d'un plaisir trompeur, la pénètre et la nourrit d'une volupté pleine de mystère, de grandeur et d'ennuis.
Peut-être les aspects différents de la terre et des cieux, et la permanence ou la mobilité des accidents de la nature ne peuvent-ils faire d'impression que sur les hommes bien organisés, et non sur cette multitude qui paraît condamnée, soit par incapacité, soit par misère à n'avoir que l'instinct animal. Mais ces hommes dont les facultés sont plus étendues, sont ceux qui mènent leur pays; ceux qui par les institutions, par l'exemple, par les forces publiques ou secrètes, entraînent le vulgaire; et le vulgaire lui-même obéit en bien des manières à ces mobiles, quoiqu'il ne les observe pas.
Parmi ces causes, l'une des principales sans doute est dans l'atmosphère dont nous sommes pénétrés. Les émanations, les exhalaisons végétales et terrestres changent avec la culture et avec d'autres circonstances, lors même que la température ne change pas sensiblement. Ainsi quand on observe que le peuple de telle contrée a changé, quoique son climat soit resté le même, il me semble que l'on ne fait pas une objection solide; on ne parle que de la température, et cependant l'air d'un lieu ne saurait convenir souvent aux habitants d'un autre lieu, dont les étés et les hivers paraissent semblables.
Les causes morales et politiques agissent d'abord avec plus de force que l'influence du climat: elles ont un effet présent et rapide qui surmonte les causes physiques, quoique celles-ci plus durables, soient plus puissantes à la longue. Personne n'est surpris que les Parisiens aient changé depuis le temps où Julien écrivit sonMisopogon. La force des choses a mis à la place de l'ancien caractère parisien, un caractère composé de celui des habitants d'une très grande ville non maritime, et de celui des Picards, des Normands, des Champenois, des Tourangeaux, des Gascons, des Français en général, des Européens même, et enfin des sujets d'une monarchie tempérée dans ses formes extérieures.
Im., 3 août, VIII.
S'il est une chose dans le spectacle du monde, qui m'arrête quelquefois, et quelquefois m'étonne: c'est cet être qui nous paraît la fin de tant de moyens, et qui semble n'être le moyen d'aucune fin: qui est tout sur la terre, et qui n'est rien pour elle, rien pour lui-même[79]: qui cherche, qui combine, qui s'inquiète, qui réforme, et qui pourtant fait toujours de la même manière des choses nouvelles, et avec un espoir toujours nouveau des choses toujours les mêmes: dont la nature est l'activité, ou plutôt l'inquiétude de l'activité: qui s'agite pour trouver ce qu'il cherche, et s'agite bien plus lorsqu'il n'a rien à chercher: qui, dans ce qu'il a atteint, ne voit qu'un moyen pour atteindre une autre chose; et lorsqu'il jouit, ne trouve dans ce qu'il avait désiré, qu'une force nouvelle pour s'avancer vers ce qu'il ne désirait pas: qui aime mieux aspirer à ce qu'il craignait, que de ne plus rien attendre: dont le plus grand malheur serait de n'avoir à souffrir de rien: que les obstacles enivrent, que les plaisirs accablent; qui ne s'attache au repos que quand il l'a perdu: et qui, toujours emporté d'illusions en illusions, n'a pas, ne peut pas avoir autre chose, et ne fait jamais que rêver la vie.
Im., 6 août, VIII.
Je ne saurais être surpris que vos amis me blâment de m'être confiné dans un endroit solitaire et ignoré. Je devais m'y attendre; et je dois aussi convenir avec eux que mes goûts paraissent quelquefois en contradiction. Je pense cependant que cette opposition n'est qu'apparente, et n'existera qu'aux yeux de celui qui me croira un penchant décidé pour la campagne. Mais je n'aime pas exclusivement ce qu'on appelle vivre à la campagne; je n'ai point non plus d'éloignement pour la ville. Je sais bien lequel des deux genres de vie je préfère naturellement, mais je serais embarrassé de dire lequel me convient tout à fait maintenant.
A ne considérer que les lieux seulement, il existe peu de villes où il ne me fût désagréable de me fixer; mais il n'y en a point peut-être que je ne préférasse à la campagne, telle que je l'ai vue dans plusieurs provinces. Si je voulais imaginer la meilleure situation possible pour moi, ce ne serait pas dans une ville. Cependant je ne donne pas une préférence décidée à la campagne; car si, dans une situation gênée, il y est plus facile qu'à la ville de mener une vie supportable; je crois qu'avec de l'aisance il est plus facile dans les grandes villes qu'ailleurs, de vivre tout à fait bien selon le lieu. Tout cela est donc sujet à tant d'exceptions, que je ne saurais décider en général. Ce que j'aime, ce n'est pas précisément une chose de telle nature, mais celle que je vois le plus près de la perfection dans son genre, celle que je reconnais être le plus selon sa nature.
Je préférerais la vie du plus misérable Norvégien dans ses roches glacées, à celle que mènent d'innombrables petits bourgeois de certaines villes dans lesquelles, tout enveloppés de leurs habitudes, pâles de chagrins, et vivant de bêtises, ils se croient supérieurs à l'être insouciant et robuste qui végète dans la campagne, et qui rit tous les dimanches.
J'aime assez une ville petite, propre, bien située, bien bâtie, qui a pour promenade publique un parc bien planté et non d'insipides boulevards: où l'on voit un marché commode, et de belles fontaines: où l'on peut réunir, quoique en petit nombre, des gens non pas extraordinaires, célèbres, ni même savants; mais pensant bien, se voyant avec plaisir, et ne manquant pas d'esprit: une petite ville enfin où il y a aussi peu qu'il se puisse de misère, de boue, de division, de propos de commère, de dévotion bourgeoise, et de calomnie.
J'aime mieux encore une très grande ville qui réunisse tous les avantages et toutes les séductions de l'industrie humaine: où l'on trouve les manières les plus heureuses, et l'esprit le plus éclairé: où l'on puisse, dans son immense population, espérer un ami, et faire des connaissances telles qu'on les désire: où l'on puisse se perdre quand on veut dans la foule, être à la fois connu, respecté, libre et ignoré; prendre le train de vie que l'on aime, et en changer même sans faire parler de soi: où l'on puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer, sans avoir d'autres juges que les personnes dont on est vraiment connu. Paris est la ville qui réunit à un plus haut degré les avantages des villes; ainsi, quoique je l'aie vraisemblablement quittée pour toujours, je ne saurais être surpris que tant de gens de goût, et tant de gens à passions, en préfèrent le séjour à tout autre.
Quand on n'est point propre aux occupations de la campagne, on s'y trouve étranger; on sent qu'on n'a pas les facultés convenables à la vie que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un autre rôle que peut-être pourtant on aime, ou on approuve moins. Pour vivre dans une terre, il faut avoir les habitudes rurales; il n'est guère temps de les prendre lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il faut avoir les bras travailleurs, et s'amuser à planter, à greffer, à faner soi-même: il faudrait aussi aimer la chasse ou la pêche. Autrement on voit que l'on n'est pas là ce qu'on y devrait être, et l'on se dit: à Paris, je ne sentirais pas cette disconvenance; ma manière serait d'accord avec les choses, quoique ma manière et les choses ne puissent y être d'accord avec mes véritables goûts. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans l'ordre du monde, quand on en est sorti trop longtemps. Des habitudes constantes dans la jeunesse dénaturent notre tempérament et nos affections: et s'il arrive ensuite que l'on soit tout à fait libre, l'on ne saurait plus choisir qu'à peu près ce qu'il faut, il n'y a plus rien qui convienne tout à fait.
A Paris on est bien pour quelque temps; mais il me semble qu'on n'y est pas bien pour la vie entière, et que la nature de l'homme n'est pas de rester toujours dans les pierres, entre les tuiles et la boue, à jamais séparé des grandes scènes de la nature! Les grâces de la société ne sont point sans prix; c'est une distraction qui entraîne nos fantaisies; mais elle ne remplit pas notre âme, elle ne dédommage pas de tout ce qu'on a perdu, elle ne saurait suffire à celui qui n'a qu'elle dans la ville, qui n'est pas dupe des promesses d'un vain bruit, et qui sait le malheur des plaisirs.
Sans doute, s'il est un sort satisfaisant, c'est celui du propriétaire qui, sans autres soins, et sans état comme sans passions, tranquille dans un domaine agréable, dirige avec sagesse ses terres, sa maison, sa famille et lui-même: et, ne cherchant point les succès et les amertumes du monde, veut seulement jouir chaque jour de ses plaisirs faibles et répétés, de cette joie douce, mais durable, que chaque jour peut reproduire.
Avec une femme, comme il en est; avec un ou deux enfants, et un ami comme vous savez; avec de la santé, un terrain suffisant dans un site heureux, et l'esprit d'ordre, on a toute la félicité que l'homme sage puisse maintenir dans son cœur. Je possède une partie de ces biens: mais celui qui a dix besoins, n'est pas heureux quand neuf sont remplis: l'homme est, et doit être ainsi fait. La plainte me conviendrait mal; et pourtant le bonheur reste loin de moi.
Je ne regrette point Paris; mais je me rappelle une conversation que j'eus un jour avec un officier de distinction qui venait de quitter le service, et de se fixer à Paris. J'étais chez M. T*** vers le soir: il y avait du monde, mais on descendit au jardin, et nous restâmes nous trois seulement; il fit apporter du porter: un peu après il sortit, et je me trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu oublier certaines parties de notre entretien. Je ne vous dirai point comment il vint à rouler sur ce sujet, et si le porter après dîner n'entra pas pour beaucoup dans cette sorte d'épanchement: quoi qu'il en soit, voici à peu de chose près ses propres termes. Vous verrez un homme qui compte n'être jamais las de s'amuser: et il pourrait ne se pas tromper en cela, parce qu'il prétend assujettir ses amusements mêmes à un ordre qui lui soit personnel, et les rendre ainsi les instruments d'une sorte de passion qui ne finisse qu'avec lui-même. Je trouvai remarquable ce qu'il me disait: le lendemain matin, voyant que je m'en rappelais assez bien, je me mis à l'écrire pour le garder parmi mes notes. Le voici: par paresse, je ne veux pas le transcrire, mais vous me le renverrez.
«...J'ai voulu avoir un état, je l'ai eu; et j'ai vu que cela ne menait à rien de bon, du moins pour moi. J'ai encore vu qu'il n'y avait qu'une choseextérieurequi pût valoir la peine qu'on s'en inquiétât: c'est l'or. Il en faut; et il est aussi bon d'en avoir assez, qu'il est nécessaire de n'en pas chercher immodérément. L'or est une force: il représente toutes les facultés de l'homme, puisqu'il lui ouvre toutes les voies, puisqu'il lui donne droit à toutes les jouissances; et je ne vois pas qu'il soit moins utile à l'homme de bien qu'au voluptueux, pour remplir ses vues. J'ai aussi été dupe de l'envie d'observer et de savoir, je l'ai poussée trop loin: j'ai appris avec beaucoup de peine des choses inutiles à la raison de l'homme, et que j'oublie dès à présent. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupté dans cet oubli, mais je l'ai payée trop cher. J'ai un peu voyagé, j'ai vécu en Italie, j'ai traversé la Russie, j'ai aperçu la Chine. Ces voyages-là m'ayant beaucoup ennuyé, quand je n'ai plus eu d'affaires j'ai voulu voyager pour mon plaisir. Les étrangers ne parlaient que de vos Alpes; j'y ai couru comme un autre.
—Vous avez été dédommagé de l'ennui des plaines russes.
—Je suis allé voir de quelle couleur est la neige dans l'été, si le granit des Alpes est dur, si l'eau descend vite en tombant de haut, et diverses autres choses semblables.
—Sérieusement, vous n'en avez pas été satisfait, vous n'en avez rapporté aucun souvenir agréable, aucune observation?...
—Je sais la forme des chaudières où l'on fait le fromage; et je suis en état de juger si les planches desTableaux topographiques de la Suissesont exactes, ou si les artistes se sont amusés, ce qui leur est arrivé souvent. Que m'importe que des rochers roulés par quelques hommes en aient écrasé un plus grand nombre qui se trouvait dessous. Si la neige et la bise règnent neuf mois dans les prés où une chose aussi étonnante arriva jadis, je ne les choisirai point pour y vivre maintenant. Je suis charmé qu'à Amsterdam, un peuple assez nombreux gagne du pain et de la bière en déchargeant des tonneaux de café; pour moi, je trouve du café ailleurs sans respirer le mauvais air de la Hollande, et sans me morfondre à Hambourg. Tout pays a du bon: l'on prétend que Paris a moins de mauvais qu'un autre endroit; je ne décide point cela, mais j'ai mes habitudes à Paris, et j'y reste. Quand on a du sens, et de quoi vivre, on peut s'arranger partout où il y a des êtres sociables. Notre cœur, notre tête et notre bourse font plus à notre bonheur que les lieux. J'ai trouvé le plus hideux libertinage dans les déserts du Wolga, j'ai vu les plus risibles prétentions dans les humbles vallées des Alpes. A Astracan, à Lausanne, à Naples, l'homme gémit comme à Paris: il rit à Paris comme à Lausanne ou à Naples. Partout les pauvres souffrent, et les autres se tourmentent. Il est vrai que la manière dont le peuple se divertit à Paris, n'est guère la manière dont j'aime à voir rire le peuple: mais convenez aussi que je ne saurais trouver ailleurs une société plus agréable, et une vie plus commode. Je suis revenu de ces fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un goût dominant, ou si vous voulez, une manie; celle-là ne me quittera pas, car elle n'a rien de chimérique et ne se donne pas de grands embarras pour un vain but. J'aime à tirer le meilleur parti de mon temps, de mon argent, de tout mon être. La passion de l'ordre occupe mieux, et produit bien plus que les autres passions; elle ne sacrifie rien en pure perte. Le bonheur est moins coûteux que les plaisirs.
—Soit! mais de quel bonheur parlons-nous? Passer ses jours à faire sa partie, à dîner, et à parler d'une actrice nouvelle; cela peut être assez commode, comme vous le dites fort bien, mais cette vie ne fera point le bonheur de celui qui a de grands besoins.
—Vous voulez des sensations fortes, des émotions extrêmes: c'est la soif d'une âme généreuse, et votre âge peut encore y être trompé. Quant à moi, je me soucie peu d'admirer une heure, et de m'ennuyer un mois; j'aime mieux m'amuser souvent et ne m'ennuyer jamais. Ma manière d'être ne me lassera pas, parce que j'y joins l'ordre et que je m'attache à cet ordre.»
Voilà tout ce que j'ai conservé de notre entretien qui a duré une grande heure sur le même ton. J'avoue que s'il ne me réduisit pas au silence, il me fit du moins beaucoup rêver.