LETTRE LXXXV

Im., 12 octobre, IX.

Je le craignais aussi, il était naturel de penser que cette sorte de mollesse où mon ennui m'a jeté, deviendrait bientôt une habitude presque insurmontable: mais quand j'y ai songé davantage, j'ai cru voir que je n'avais rien à en craindre, que le mal était déjà dans moi, et qu'il me serait toujours trop naturel d'être ainsi dans des circonstances semblables aux circonstances présentes. J'ai cru voir de même que dans une autre situation j'aurais toujours un autre caractère. La manière dont je végète dans l'ordre de choses où je me trouve n'aura aucune influence sur celle que je prendrais si les temps venaient à me prescrire autant d'activité que maintenant ils en demandent peu de moi. Que me servirait de vouloir rester debout à l'heure du repos, ou vivant dans ma tombe? Un homme laborieux et qui ne veut point perdre le jour, doit-il pour cela se refuser au sommeil de la nuit? Ma nuit est trop longue à la vérité: mais est-ce ma faute si les jours sont courts, si les nuits sont ténébreuses dans la saison où je suis né? Je veux, comme un autre, me montrer au-dehors quand l'été viendra; en attendant je dors auprès du feu pendant les frimas. Je crois que Fonsalbe devient dormeur comme moi. C'est une bizarrerie bien digne de la misère de l'homme, que notre manière triste et tranquille dans la plus belle retraite d'un si beau pays, et dans l'aisance au milieu de quelques infortunés plus contents que nous ne le serons jamais.

Il faut que je vous apprenne quelque chose de nos manies, vous trouverez qu'habituellement notre langueur n'a rien d'amer. Il est inutile de vous dire que je n'ai point une nombreuse livrée: à la campagne et dans notre manière de vivre, les domestiques ont leurs occupations; les cordons pourraient aller dix fois avant que personne vînt. J'ai cherché la commodité et non l'appareil: j'ai d'ailleurs évité les dépenses sans but; et j'aime autant me fatiguer moi-même à verser de l'eau d'une carafe dans un verre, que de sonner pour qu'un laquais vigoureux accoure le faire depuis l'extrémité de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne faisons guère un mouvement l'un sans l'autre, un cordon communique de sa chambre à coucher à la mienne, et à mon cabinet. La manière de le tirer varie: nous nous avertissons ainsi, non pas selon le besoin, mais selon nos fantaisies; en sorte que le cordon va très souvent.

Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous amusent. Ce sont les jouets de notre oisiveté: nous sommes princes en ceci; et, sans avoir d'Etats à gouverner, nous suivons des caprices un peu bouffons. Nous croyons, comme eux, que c'est toujours quelque chose que d'avoir ri; avec cette différence néanmoins que notre rire ne mortifiera personne. Quelquefois une puérilité nous arrête pendant que nous comptons les mondes avec Lambert: quelquefois, encore remplis de l'enthousiasme de Pindare, nous nous amusons de la démarche imposante d'un poulet d'Inde, ou des manières athlétiques de deux matous épris d'amour qui se disputent leur héroïne.

Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de convenir que celui qui serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir, éveillerait l'autre afin qu'il eût aussi son heure de patience; et que celui qui ferait un songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en avertirait aussitôt, afin que le lendemain en prenant le thé on l'expliquât selon l'antique science secrète.

Je puis maintenant me jouer un peu avec le sommeil: je commence à le retrouver depuis que j'ai renoncé au café, depuis que je ne prends de thé que fort modérément et que je le remplace quelquefois par de la groseille, du petit-lait, ou simplement par un verre d'eau. Je dormais sans m'en apercevoir pour ainsi dire, et sans repos comme sans jouissance. En m'endormant et en m'éveillant, j'étais absolument le même qu'au milieu du jour; mais à présent j'obtiens, pendant quelques minutes, ce sentiment des progrès du sommeil, cet affaiblissement voluptueux qui annonce l'oubli de la vie, et dont le retour journalier la rend supportable aux malheureux en la suspendant, en la divisant sans cesse. Alors on est bien au lit, même Lorsqu'on n'y dort point. Vers le matin je me mets sur l'estomac. Je ne dors pas, je ne suis pas éveillé; je suis bien. C'est alors que je rêve en paix. Dans ces moments de calme, j'aime à voir la vie; il me semble alors qu'elle m'est étrangère; je n'y ai point de rôle. Ce qui m'arrête surtout maintenant, c'est le fracas des moyens et le néant des résultats; cet immense travail des êtres, et cette fin incertaine, stérile et peut-être contradictoire, ou ces fins opposées et vaines. La mousse mûrit sur la roche battue des flots; mais son fruit périra. La violette fleurit inutile sous le buisson du désert. Ainsi l'homme désire, et mourra. Il naît au hasard, il s'essaie sans but, il lutte sans objet, il sent et pense en vain, il passe sans avoir vécu; et celui qui obtient de vivre, passera aussi. César a gagné cinquante batailles, il a vaincu la terre; il a passé. Mahomet, Pythagore ont passé. Le cèdre qui ombrageait les troupeaux a passé comme le gramen que les troupeaux foulaient.

Plus on cherche à voir, plus on se plonge dans la nuit. Tous agissent pour se conserver et se reproduire: la fin de leurs actions est visible; comment celle de leur être ne l'est-elle point? L'animal a les organes, les forces, l'industrie pour subsister et se perpétuer: il agit pour vivre et il vit: il agit pour se reproduire, et il se reproduit. Mais pourquoi vivre; pourquoi se perpétuer? Je n'entends rien à cela. La bête broute et meurt: l'homme mange, et meurt. Un matin je songeais à tout ce qu'il fait avant de mourir; j'eus tellement besoin de rire que je tirai deux fois le cordon; mais en déjeunant nous ne pûmes jamais rire: ce jour-là Fonsalbe s'imagina de trouver du sérieux dans les arts, dans la gloire, dans les hautes sciences, dans la métaphysique des trinités, je ne sais quoi encore dans quoi. Depuis ce déjeuner, j'ai remis sur ma tableDe l'esprit des choses, et j'en ai lu un volume presque entier.

Je vous avoue que ce système de la réparation du monde ne me choque point du tout. Il n'est pas moderne, mais cela ne peut lui donner que plus d'autorité. Il est grand, il est spécieux: l'auteur est entré dans ses profondeurs; et j'ai pris le parti de lui savoir gré de l'extrême obscurité des termes, on en sera d'autant moins frappé de celle des choses. Je croirais volontiers que cette hypothèse d'une dégradation fortuite, et d'une lente régénération; d'une force qui vivifie, qui élève, qui subtilise, et d'une autre qui corrompt et qui dégrade, n'est pas le moins plausible de nos rêves sur la nature des choses. Je voudrais seulement qu'on nous dît comment s'est faite, ou du moins comment s'est dû faire cette grande révolution; pourquoi le monde échappa ainsi à l'Eternel; comment il s'est pu qu'il le permît, ou qu'il ne pût pas l'empêcher; et quelle force étrangère à sa puissance universelle, a produit l'universel cataclysme? Ce système expliquera tout, excepté la principale difficulté; mais le dogme oriental des Deux Principes était plus clair.

Quoi qu'il en puisse être sur une question si peu faite pour l'habitant de la terre, je ne connais rien qui rende mieux raison du phénomène perpétuel dont tous les accidents accablent notre intelligence, et déconcertent notre curieuse avidité. Nous voyons tous les individus s'agglomérer et se propager en espèces, pour marcher avec une force multipliée et continue vers je ne sais quel but dont ils sont repoussés sans cesse. Une industrie céleste produit sans relâche, et par des moyens infinis. Un principe d'inertie, une force morte résiste froidement; elle éteint, elle détruit en masse. Tous les agents particuliers sont passifs: ils tendent néanmoins avec ardeur vers ce qu'ils ne sauraient soupçonner; et le but de cette tendance générale, inconnu d'eux, paraît l'être nécessairement de tout ce qui existe. Non seulement le système des êtres semble plein de contrastes dans les moyens, et d'oppositions dans les produits; mais la force qui le meut paraît vague, inquiète, énervée ou balancée par une force indéfinissable; la nature paraît empêchée dans sa marche, et comme embarrassée et incertaine.

Nous croirons discerner une lueur dans l'abîme, si nous entrevoyons les mondes comme des sphères d'activité, comme des ateliers de régénération où la matière travaillée graduellement et subtilisée par un principe de vie, doit passer de l'état passif et brut, à ce point d'élaboration, de ténuité, qui la rendra enfin susceptible d'être imprégnée de feu, et pénétrée de lumière. Elle sera employée par l'intelligence, non plus comme des matériaux informes, mais comme un instrument perfectionné, puis comme un agent direct, et enfin comme une partie essentielle de l'être unique, qui alors deviendra vraiment universel et vraiment un.

Le bœuf est fort et puissant; il ne le sait même pas: il absorbe une multitude de végétaux, il dévore un pré; quel grand avantage en va-t-il retirer? Il rumine, il végète pesamment dans l'étable où l'enferme un homme triste, pesant, inutile comme lui. L'homme le tuera, il le mangera, il n'en sera pas mieux; et après que le bœuf sera mort, l'homme mourra. Que restera-t-il de tous deux? un peu d'engrais qui produira des herbes nouvelles, et un peu d'herbe qui nourrira des chairs nouvelles. Quelle vaine et muette vicissitude de vie et de mort! quel froid univers! Et comment est-il bon qu'il soit au lieu de n'être pas?

Mais si cette fermentation silencieuse et terrible qui semble ne produire que pour immoler, ne faire que pour que l'on ait été, ne montrer les germes que pour les dissiper, ou n'accorder le sentiment de la vie que pour donner le frémissement de la mort; si cette force qui meut dans les ténèbres la matière éternelle, lance quelques lueurs pour essayer la lumière; si cette puissance qui combat le repos et qui promet la vie, broie et pulvérise son œuvre afin de la préparer pour un grand dessein; si ce monde où nous paraissons n'est que l'essai du monde; si ce qui est, ne fait qu'annoncer ce qui doit être; cette surprise que le mal visible excite en nous ne paraît-elle pas expliquée? Le présent travaille pour l'avenir; l'arrangement du monde est que le monde actuel soit consumé; ce grand sacrifice était nécessaire, et n'est grand qu'à nos yeux. Nous passons dans l'heure du désastre, mais il le fallait; et l'histoire des êtres d'aujourd'hui est dans ce seul mot, ils ont vécu. L'ordre fécond et invariable sera le produit de la crise laborieuse qui nous anéantit: l'œuvre est déjà commencée; et les siècles de vie subsisteront quand nous, nos plaintes, notre espérance et nos systèmes auront à jamais passé.

Voilà ce que les Anciens pressentaient: ils conservaient le sentiment de la détresse de la terre. Cette idée vaste et profonde a produit les institutions des premiers âges; elles durèrent dans la mémoire des peuples comme le grand monument d'une mélancolie sublime. Mais des hordes restées barbares, et des hordes formées par quelques fugitifs qui avaient oublié les traditions antiques en errant dans leurs forêts, des Pélasges, des Scythes, des Scandinaves ont répandu les dogmes gothiques, les fictions des versificateurs, et la fausse magie[89]des sauvages: alors l'histoire des choses en est devenue l'énigme jusqu'au jour où un homme étonnant qui a trop peu vécu, s'est mis à déchirer quelque partie du voile étendu par les barbares[90].

Ensuite je fais un mouvement qui me distrait, je change d'attitude, et je ne revois plus rien de tout cela.

D'autres fois je me trouve dans une situation indéfinissable; je ne dors ni ne veille, et cette incertitude me plaît beaucoup. J'aime à mêler, à confondre les idées du jour et celles du sommeil. Souvent il me reste un peu de l'agitation douce que laisse un songe animé, effrayant, singulier, rempli de ces rapports mystérieux et de cette incohérence pittoresque qui amusent l'imagination.

Le génie de l'homme éveillé n'atteindrait pas ce que lui présentent les caprices de la nuit. Il y a quelque temps que je vis une éruption de volcans; mais jamais l'horreur des volcans ne fut aussi grande, aussi épouvantable et aussi belle. Je voyais depuis un lieu élevé; j'étais, je crois, à la fenêtre d'un palais, et plusieurs personnes étaient auprès de moi. C'était pendant la nuit, mais elle était éclairée. La Lune et Saturne paraissaient dans le ciel, entre des nuages épars, et entraînés rapidement quoique tout le reste fût calme. Saturne était près de la Terre; il paraissait plus grand que la Lune, et son anneau, blanc comme le métal que le feu va mettre en fusion, éclairait la plaine immense cultivée et peuplée. Une longue chaîne, très éloignée, mais bien visible, de monts neigeux, élevés, uniformes, réunissait la plaine et les cieux. J'examinais; un vent terrible passe sur la campagne, enlève et dissipe culture, habitations, forêts; et en deux secondes ne laisse qu'un désert de sable aride, rouge et comme embrasé par un feu intérieur. Alors l'anneau de Saturne se détache, il glisse dans les cieux, il descend avec une rapidité sinistre, il va toucher la haute cime des neiges; et en même temps elles sont agitées et comme travaillées dans leurs bases, elles s'élèvent, s'ébranlent et roulent sans changer, comme les vagues énormes d'une mer que le tremblement du globe entier soulèverait. Après quelques instants, des feux vomis du sommet de ces ondes blanches retombent des cieux où ils se sont élancés, et coulent en fleuves brûlants. Les monts étaient pâles et embrasés selon qu'ils s'élevaient ou s'abaissaient dans leur mouvement lugubre; et ce grand désastre s'accomplissait au milieu du silence plus lugubre encore.

Vous pensez sans doute que dans cette ruine de la terre, je m'éveillai plein d'horreur avant la catastrophe: mais mon songe n'a pas fini selon les règles. Je ne m'éveillai point, les feux cessèrent, l'on se trouva dans un grand calme: la nuit était obscure; on ferma les fenêtres, on se mit à jaser dans le salon, nous parlâmes du feu d'artifice, et mon rêve continua.

J'entends dire et répéter que nos rêves dépendent de ce dont nous avons été frappés les jours précédents. Je crois bien que nos rêves, ainsi que toutes nos idées et nos sensations, ne sont composés que de parties déjà familières et dont nous avons fait l'épreuve. Mais je pense que ce composé n'a souvent pas d'autre rapport avec le passé. Tout ce que nous imaginons ne peut être formé que de ce qui est; mais nous rêvons, comme nous imaginons, des choses nouvelles, et qui n'ont souvent avec ce que nous avons vu précédemment, aucun rapport que nous puissions découvrir. Quelques-uns de ces rêves reviennent constamment de la même manière, et semblables dans plusieurs de leurs moindres détails, sans que nous y pensions durant l'intervalle qui s'écoule entre leurs diverses époques. J'ai vu en songe des sites plus beaux que tous ceux des Alpes, plus beaux que ceux que j'aurais pu imaginer, et je les ai vus toujours les mêmes. Dès mon enfance je me suis trouvé, en rêve, auprès d'une des premières villes de l'Europe. L'aspect du pays différait essentiellement de celui des terres qui environnent réellement cette capitale que je n'ai jamais vue: et toutes les fois que j'ai rêvé qu'étant en voyage, j'approchais de cette ville, j'ai toujours trouvé le pays tel que je l'avais rêvé la première fois, et non pas tel que je le sais être.

Douze ou quinze fois peut-être, j'ai vu en rêve un lieu de la Suisse que je connaissais déjà avant le premier de ces rêves: et néanmoins, quand j'y passe ainsi en songe, je le vois toujours très différent de ce qu'il est réellement, et toujours le même que je l'ai rêvé la première fois.

Il y a plusieurs semaines que j'ai vu une vallée délicieuse, si parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu'il en existe de semblables. La nuit dernière je l'ai vue encore: et j'y ai trouvé de plus un vieillard, tout seul, qui mangeait de mauvais pain à la porte d'une petite cabane fort misérable. «Je vous attendais, m'a-t-il dit, je savais que vous deviez venir; dans quelques jours je n'y serai plus, et vous trouverez ici du changement.» Ensuite nous avons été sur le lac, dans un petit bateau qu'il a fait tourner en se jetant dans l'eau. J'allai au fond; je me noyais, et je m'éveillai.

Fonsalbe prétend qu'un tel rêve doit être prophétique, et que je verrai un lac et une vallée semblables. Afin que le songe s'accomplisse, nous avons arrêté que si je trouve jamais un pareil lieu, j'irai sur l'eau, pourvu que le bateau soit bien construit, que le temps soit calme, et qu'il n'y ait point de vieillard.

Im., 16 novembre, IX.

Vous avez très bien deviné ce que je n'avais fait que laisser entrevoir. Vous en concluez que déjà je me regarde comme un célibataire: et j'avoue que celui qui se regarde comme destiné à l'être, est bien près de s'y résoudre.

Puisque la vie se trouve sans mouvement quand on lui ôte ses plus honnêtes mensonges, je crois avec vous, que l'on peut perdre plus qu'on ne gagne à se tenir trop sur la défensive, à se refuser à ce lien hasardeux qui promet tant de délices, qui occasionne tant d'amertumes. Sans lui la vie domestique est vide et froide, surtout pour l'homme sédentaire. Heureux celui qui ne vit pas seul, et qui n'a pas à gémir de ne point vivre seul!

Je ne vois rien que l'on puisse de bonne foi nier ou combattre dans ce que vous dites en faveur du mariage. Ce que je vous objecterai, c'est ce dont vous ne parlez pas.

On doit se marier, cela est prouvé: mais ce qui est devoir sous un rapport, peut devenir folie, bêtise ou crime sous un autre. Il n'est pas si facile de concilier les divers principes de notre conduite. On sait que le célibat en général est un mal: mais que l'on puisse en blâmer tel ou tel particulier, c'est une question très différente. Je me défends, il est vrai, ce que je dis tend à m'excuser moi-même; mais qu'importe que cette cause soit la mienne, si elle est bonne. Je ne veux faire en sa faveur qu'une observation dont la justesse me paraît évidente: et je suis bien aise de vous la faire à vous qui m'auriez volontiers contesté, un certain soir, l'extrême besoin d'une réforme pour mettre de l'unité, de l'accord, de la simplicité dans les règles de nos devoirs; à vous qui m'avez accusé d'exagération lorsque j'avançais qu'il est plus difficile et plus rare d'avoir assez de discernement pour connaître le devoir, que de trouver assez de forces pour le suivre. Vous aviez pour vous de grandes autorités anciennes et modernes: j'en avais d'aussi grandes; et de très bonnes intentions peuvent avoir trompé sur cela les Solon, les Cicéron, et d'autres encore.

L'on suppose que notre code moral est fait. Il n'y a donc plus qu'à dire aux hommes: suivez-le; si vous étiez de bonne foi, vous seriez toujours justes[91]. Mais moi, j'ai le malheur de prétendre que ce code est encore à faire: je me mets au nombre de ceux qui y voient des contradictions, principes de fréquentes incertitudes, et qui plaignent les hommes justes plus embarrassés dans le choix que faibles dans l'exécution. J'ai vu des circonstances où je défie l'homme le plus inaccessible à toute considération personnelle de prononcer sans douter, et où le moraliste le plus exercé ne prononcera jamais aussi vite qu'il est souvent nécessaire d'agir.

Mais de tous ces cas difficiles, je n'en veux qu'un; c'est celui dont j'ai à me disculper, et j'y reviens. Il faut rendre une femme heureuse, et préparer le bonheur de ses enfants: il faut donc avant tout s'arranger de manière à avoir la certitude, ou du moins la probabilité de le pouvoir. On doit encore à soi-même et à ses autres devoirs futurs de se ménager la faculté de les remplir, et par conséquent la probabilité d'être dans une situation qui nous le permette, et qui nous donne au moins la partie du bonheur nécessaire à l'emploi de la vie. C'est autant une faute qu'une imprudence de prendre une femme qui remplira nos jours de désordre, de dégoûts ou d'opprobre; d'en prendre une qu'il faudra chasser ou abandonner; ou une avec qui tout bonheur mutuel sera impossible. C'est une faute de donner la naissance à des êtres pour qui on ne pourra probablement rien. Il fallait être à peu près assuré, sinon de leur laisser un sort indépendant, du moins de leur donner les avantages moraux de l'éducation, et les moyens de faire quelque chose, de remplir dans la société un rôle qui ne soit ni misérable ni déshonnête.

Vous pouvez, en route, ne point choisir votre gîte, et considérer comme supportable l'auberge que vous rencontrez. Mais vous choisirez au moins votre domicile; vous ne vous fixerez pas pour la vie, vous n'acquerrez pas un domaine sans avoir examiné s'il vous convient. Vous ne ferez donc pas, au hasard, un choix plus important encore, et par lui-même, et parce qu'il est irrévocable.

Sans doute il ne faut pas aspirer à une perfection absolue ou chimérique: il ne faut pas chercher dans les autres ce qu'on n'oserait prétendre leur offrir soi-même, et juger ce qui se présente avec assez de sévérité pour ne jamais atteindre ce qu'on cherche. Mais approuverons-nous l'homme impatient qui se jette dans les bras du premier venu, et qui sera forcé de rompre dans trois mois avec l'ami si inconsidérément choisi, ou de s'interdire toute sa vie une amitié réelle pour en conserver une fausse.

Ces difficultés dans le mariage ne sont pas les mêmes pour tous; elles sont en quelque sorte particulières à une certaine classe d'hommes, et dans cette classe elles sont fréquentes et grandes. On répond du sort d'autrui; on est assujetti à des considérations multipliées; et il peut arriver que les circonstances ne permettent aucun choix raisonnable jusqu'à l'âge de n'en plus espérer.

20 novembre, IX.

Que la vie est mélangée: que l'art de s'y conduire est difficile! que de chagrins pour avoir bien fait: que de désordres pour avoir tout sacrifié à l'ordre: que de trouble pour avoir voulu tout régler quand notre destinée ne voulait point de règle!

Vous ne savez trop ce que je veux vous dire avec ce préambule; mais, occupé de Fonsalbe, plein de l'idée de ses ennuis, de ce qui lui est arrivé, de ce qui devait lui arriver, de ce que je sais, de ce qu'il m'a appris, je vois un abîme d'injustices, de dégoûts, de regrets; et, ce qui est plus déplorable, dans cette suite de misères je ne vois rien d'étonnant, et rien qui lui soit particulier. Si tous les secrets étaient connus, si l'on voyait dans l'endroit caché des cœurs l'amertume qui les ronge, tous ces hommes contents, ces maisons agréables, ces cercles légers ne seraient plus qu'une multitude d'infortunés rongeant le frein qui les comprime, et dévorant la lie épaisse de ce calice de douleurs dont ils ne verront point le fond. Ils voilent toutes leurs peines; ils élèvent leurs fausses joies, ils s'agitent pour les faire briller à ces yeux jaloux toujours ouverts sur autrui. Ils se placent dans le point de vue favorable, afin que cette larme qui reste dans leur œil, lui donne un éclat apparent, et soit enviée de loin comme l'expression du plaisir. La vanité sociale est de paraître heureux. Tout homme se prétend seul à plaindre dans tout, et s'arrange de manière à être félicité de tout. S'il parle au confident de ses peines, son œil, sa bouche, son attitude, tout est douleur; malgré la force de son caractère, de profonds soupirs accusent sa destinée lamentable, et sa démarche est celle d'un homme qui n'a plus qu'à mourir. Des étrangers entrent; sa tête s'affermit, son sourcil s'élève, son œil se fixe, il fait entendre que les revers ne sauraient l'atteindre, qu'il se joue du sort, qu'il peut payer tous les plaisirs; il n'est pas jusqu'à sa cravate qui ne se trouve aussitôt disposée d'une manière plus heureuse; et il marche comme un homme que le bonheur agite, et qui cède aux grands desseins de sa destinée.

Cette vaine montre, cette manie des beaux dehors n'est ignorée que des sots; et pourtant presque tous les hommes en sont dupes. La fête où vous n'êtes pas vous paraît un plaisir, au moment même où celle qui vous occupe n'est qu'un fardeau de plus. Il jouit de cent choses! dites-vous.—Ne jouissez-vous pas de ces mêmes choses, et de beaucoup d'autres peut-être?—Je parais en jouir, mais...—Homme trompé! ces mais ne sont-ils pas aussi pour lui? Tous ces heureux se montrent avec leur visage des fêtes, comme le peuple sort avec l'habit des dimanches. La misère reste dans les greniers et dans les cabinets. La joie ou la patience sont sur ces lèvres qu'on observe; le découragement, les douleurs, la rage des passions et de l'ennui sont au fond des cœurs ulcérés. Dans cette grande population, tout l'extérieur est préparé, il est brillant ou supportable; l'intérieur est affreux. C'est à ces conditions que nous avons obtenu d'espérer. Si nous ne pensions pas que les autres sont mieux; et qu'ainsi nous pourrons être mieux nous-mêmes, qui de nous traînerait jusqu'au bout ses jours imbéciles?

Plein d'un projet beau, raisonné, mais un peu romanesque, Fonsalbe partit pour l'Amérique espagnole. Il fut retenu à la Martinique par un incident assez bizarre qui paraissait devoir être de peu de durée, et qui eut pourtant de longues suites. Forcé d'abandonner enfin ses desseins, il allait repasser la mer, et n'en attendait que l'occasion. Un parent éloigné chez qui il avait demeuré pendant tout son séjour aux Antilles, tombe malade, et meurt au bout de peu de jours. Il lui fait entendre en mourant, que sa consolation serait de lui laisser sa fille, dont il croyait faire le bonheur en la lui donnant. F*** qui n'avait nullement pensé à elle, lui objecte qu'ayant vécu plus de six mois dans la même maison sans avoir formé avec elle aucune liaison particulière, il lui était sans doute, et lui resterait indifférent. Le père insiste, il lui apprend que sa fille était portée à l'aimer, et qu'elle le lui avait dit en refusant de contracter un autre mariage. F*** n'objecte plus rien, il hésite; il met à la place de ses projets renversés, celui de remplir doucement et honnêtement le rôle d'une vie obscure, de rendre une femme heureuse, et d'avoir de bonne heure des enfants, afin de les former: il songe que les défauts de celle qu'on lui propose sont ceux de l'éducation, et que ses qualités sont naturelles; il se décide; il promet. Le père meurt: quelques mois se passent: son fils et sa fille se préparaient à diviser le bien qu'il leur avait laissé. On était en guerre; des vaisseaux ennemis croisent devant l'île; on s'attend à un débarquement. Sous ce prétexte, le futur beau-frère de F*** dispose tout, comme pour se retirer subitement lorsqu'il le faudrait, et se mettre en sûreté; mais pendant la nuit, il se rend à la flotte avec tous les nègres de l'habitation, emportant ce qui pouvait être emporté. On a su depuis qu'il s'était établi dans une île anglaise, où son sort ne fut pas heureux.

Sa sœur ainsi dépouillée, parut craindre que F*** ne l'abandonnât malgré sa promesse. Alors il précipita son mariage pour lequel il eût attendu le consentement de sa famille: mais ce soupçon, auquel il ne daigna faire aucune autre réponse, n'était pas propre à augmenter son estime pour une femme qu'il prit ainsi sans en avoir ni bonne ni mauvaise opinion, et sans autre attachement que celui d'une amitié ordinaire.

Une union sans amour peut fort bien être heureuse. Mais les caractères se convenaient peu; ils se convenaient pourtant en quelque chose; et c'est dans un semblable cas que l'amour serait bon, je pense, pour les rapprocher tout à fait. La raison était peut-être une ressource suffisante; mais la raison n'agit pleinement qu'au sein de l'ordre: la fortune s'opposa à une vie suivie et réglée..............

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On ne vit qu'une fois: on tient à son système quand il est en même temps celui de la raison, et celui du cœur: on croit devoir hasarder le bien qu'on ne pourra jamais faire si on attend des certitudes. Je ne sais si vous verrez de même: mais je sens que F*** a bien fait; il en a été puni, il devait l'être; a-t-il donc mal fait pour cela? Si on ne vit qu'une fois... Devoir réel, seule consolation d'une vie fugitive! sainte morale! sagesse du cœur de l'homme! il n'a point manqué à vos lois. Il a laissé certaines idées d'un jour, il a oublié nos petites règles: l'habitué du coin, le législateur du quartier le condamneraient; mais ces hommes de l'antiquité que trente siècles vénérèrent, ces hommes justes et grands, ils auraient fait, ils ont fait comme lui...........

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Plus je connais Fonsalbe, plus je vois que nous resterons ensemble. Nous l'avons décidé ainsi; la nature des choses l'avait décidé avant nous: je suis heureux qu'il n'ait pas d'état. Il tiendra ici votre place, autant qu'un ami nouveau peut remplacer un ami de vingt années, autant que je pourrai trouver dans mon sort une ombre de nos anciens songes.

L'intimité entre F*** et moi devance le progrès du temps, et elle a déjà le caractère vénérable de l'ancienneté. Sa confiance n'a point de bornes; et comme c'est un homme très discret et naturellement réservé, vous jugez si j'en sens le prix. Je lui dois beaucoup: ma vie est un peu moins inutile, et elle deviendra tranquille malgré ce poids intérieur qu'il peut me faire oublier quelquefois, mais qu'il ne saurait lever. Il a rendu à mes déserts quelque chose de leur beauté heureuse, et duromantismede leurs sitesalpestres: un infortuné, un ami y trouve des heures assez douces qu'il n'avait pas connues. Nous nous promenons, nous jasons, nous allons au hasard; nous sommes bien quand nous sommes ensemble. Je vois tous les jours davantage quels cœurs une destinée contraire peut cacher parmi les hommes qui ne les connaissent pas, et dans un ordre de choses où ils se chercheraient vainement eux-mêmes.

Fonsalbe a vécu tristement dans de perpétuelles inquiétudes, et sans jouir de rien: il a deux ou trois ans de plus que moi; il sent que la vie s'écoule. Je lui disais: le passé est plus étranger pour nous que l'existence d'un inconnu, il n'en reste rien de réel: les souvenirs qu'il laisse sont trop vains pour être comptés comme des biens ou des maux par un homme sage. Quel fondement peuvent avoir les plaintes ou les regrets de ce qui n'est plus? Si vous eussiez été le plus heureux des hommes, le jour présent serait-il meilleur? Si vous eussiez souffert des maux affreux... Il me laissait dire, mais je m'arrêtai moi-même. Je sentis que s'il eût passé dix années dans un caveau humide, sa santé en fût restée altérée; que les peines morales peuvent aussi laisser des impressions ineffaçables; et que quand un homme sensé se plaint des malheurs qu'il paraît ne plus éprouver, c'est leurs suites et leurs conséquences diverses qu'il déplore.

Quand on a volontairement laissé échapper l'occasion de bien faire, on ne la retrouve ordinairement pas: et c'est ainsi qu'est punie la négligence de ceux dont la nature était de faire le bien, mais que retiennent les considérations du moment, ou les intérêts de leurs passions. Quelques-uns de nous joignent à cette disposition naturelle la volonté raisonnée de la suivre, et l'habitude de faire taire toute passion contraire; leur unique intention, leur premier désir est de jouer bien en tout le rôle d'homme, et d'exécuter ce qu'ils jugent être bon: verront-ils sans regret s'éloigner d'eux toute possibilité de faire bien ces choses qu'on ne peut faire qu'une fois; ces choses qui n'appartiennent qu'à la vie privée, mais qui sont importantes parce que très peu d'hommes songent réellement à les bien faire.

Ce n'est pas une partie de la vie aussi peu étendue, aussi secondaire qu'on le pense, de faire pour sa femme non pas seulement ce que le devoir prescrit, mais ce qu'une raison éclairée conseille, et même tout ce qu'elle permet. Bien des hommes remplissent avec honneur de grandes fonctions publiques, qui n'eussent pas su agir dans leur intérieur, comme F*** eût fait s'il eût eu une femme d'un esprit juste et d'un caractère sûr, une femme qui fût ce qu'il fallait pour qu'il suivît sa pensée.

Les plaisirs de la confiance et de l'intimité sont grands entre des amis: mais, animés et multipliés par tous ces détails qu'occasionne le sentiment de la différence des sexes, ces plaisirs délicats n'ont plus de bornes. Est-il une habitude domestique plus délicieuse que d'être bon et juste aux yeux d'une femme aimée; de faire tout pour elle, et de n'en rien exiger; d'en attendre tout ce qui est naturel et honnête, et de n'en rien prétendre d'exclusif; de la rendre estimable, et de la laisser à elle-même; de la soutenir, de la conseiller, de la protéger, sans la gouverner, sans l'assujettir; d'en faire une amie qui ne cache rien et qui n'ait rien à cacher, sans lui interdire des choses, indifférentes alors, mais que d'autres tairaient et devraient s'interdire; de la rendre la plus parfaite mais la plus libre qu'il se puisse, d'avoir sur elle tous les droits afin de lui rendre toute la liberté qu'une âme droite puisse accepter; et de faire ainsi, du moins dans l'obscurité de notre vie, la félicité d'un être humain digne de recevoir le bonheur sans le corrompre, et la liberté de l'esprit sans en être corrompu?

Im., 30 novembre, IX.

Il fait aujourd'hui le temps que j'aimerais pour écrire des riens pendant cinq ou six heures, pour jaser de choses insignifiantes, pour lire de bonnes parodies, pourpasser le temps. Depuis plusieurs jours je suis autant que jamais dans cette disposition; et vous auriez la lettre la plus longue qu'on ait encore reçue à Bordeaux, si je ne devais pas mesurer avec Fonsalbe la pente d'un filet d'eau qu'il veut amener dans la partie la plus haute de mes prés, et qu'aucune sécheresse ne pourra tarir, puisqu'il sort d'un petit glacier. Cependant on peut bien prendre le temps de vous dire que le ciel est précisément tel que je l'attendais.

Ils n'ont pas besoin d'attendre, ceux qui vivent comme il convient, qui ne prennent de la nature que ce qu'ils en ont arrangé à leur manière, et qui sont les hommes de l'homme. Les saisons, le moment du jour, l'état du ciel, tout cela leur est étranger. Leurs habitudes sont comme la règle des moines: c'est une autre loi qui ne considère qu'elle-même; elle ne voit point dans la loi naturelle un ordre supérieur, mais seulement une suite d'incidents à peu près périodiques, une série de moyens ou d'obstacles qu'il faut employer ou vaincre selon la fantaisie des circonstances. Sans décider si c'est un mal ou non, j'avoue qu'il en doit être ainsi. Les opérations publiques, et presque tous les genres d'affaires, ont leur moment réglé longtemps d'avance: elles exigent, à époque fixe, le concours de beaucoup d'hommes; on ne pourrait les faire, on ne saurait comment s'entendre si elles suivaient d'autres convenances que celles qui leur sont propres. Cette nécessité entraîne le reste: et l'homme des villes, qui ne dépend plus des événements naturels, qui même les voit ou le gêner souvent ou le servir par hasard, se décide, et doit se décider à arranger ses habitudes selon son état, selon les habitudes de ceux qu'il voit, selon l'habitude publique, selon l'opinion de la classe dont il est, ou que ses prétentions envisagent.

Une grande ville a toujours à peu près le même aspect, les occupations et les délassements y sont toujours à peu près les mêmes, on prend donc volontiers une manière d'être uniforme. Il serait effectivement fort incommode de se lever dès le matin dans les longs jours, de se coucher plus tôt en décembre. Il est agréable et salubre de voir l'aurore; mais que ferait-on après l'avoir vue entre les toits, après avoir entendu deux serins pendus à une lucarnesaluerle soleil levant? Un beau ciel, une douce température, une nuit éclairée par la lune ne changent rien à votre manière: vous finissez par dire, à quoi cela sert-il? et même en trouvant mauvais l'ordre de choses qui le fait dire, il faudrait convenir que celui qui le dit n'a pas tout à fait tort: et qu'on serait au moins original si on allait faire lever exprès son portier et courir de grand matin pour entendre les moineaux chanter sur le boulevard; si on allait s'asseoir, à la fenêtre d'un salon, derrière les rideaux, pour se séparer des lumières et du bruit, pour donner un moment à la nature, pour voir avec recueillement l'astre des nuits briller dans le ruisseau.

Mais dans mon ravin des Alpes, les jours de dix-huit heures ressemblent peu aux jours de neuf heures. J'ai conservé quelques habitudes de la ville parce que je les trouve assez douces, et même convenables pour moi qui ne saurais prendre toutes celles du lieu: cependant avec quatre pieds de neige et douze degrés de glace, je ne puis vivre précisément de la même manière que quand la sécheresse allume les pins dans les bois, et que l'on fait des fromages cinq mille pieds au-dessus de moi.

Il me faut un certain mauvais temps pour agir au-dehors, un autre pour me promener, un autre pour faire des courses, un autre pour rester auprès du feu quoiqu'il ne fasse point froid, et un autre encore pour me placer à la cheminée de la cuisine pendant que l'on fait ces choses du ménage qui ne sont pas de tous les jours, et que je réserve autant qu'il se peut pour ces moments-là. Vous voyez qu'afin de vous dire mon plan, je mêle ce qui est déjà pratiqué à ce qui le sera seulement: je suppose que j'ai déjà suivi mon genre de vie tel que je commence à le suivre en effet, et tel que je le dispose pour les autres saisons et pour les choses encore à faire.

Je n'osais parler des beaux jours: il faut pourtant le confesser enfin, je ne les aime pas; je veux dire que je ne les aime plus. Le beau temps embellit la campagne, il semble y augmenter l'existence; on l'éprouve généralement ainsi. Mais moi, je suis plus mécontent quand il fait très beau. J'ai vainement lutté contre ce mal-être intérieur, je n'ai pas été le plus fort; alors j'ai pris un autre parti beaucoup plus commode, j'ai éludé le mal que je ne pouvais détruire. Fonsalbe veut bien condescendre à ma faiblesse: les excès modérés de la table seront pour ces jours sans nuages, si beaux à tous les yeux, et si accablants aux miens. Ils seront les jours de la mollesse: nous les commencerons tard, et nous les passerons aux lumières. S'il se rencontre des choses plaisantes à lire, des choses d'un certain comique, on les met de côté pour ces matinées-là. Après le dîner on s'enferme, avec du vin ou du punch. Dans la liberté de l'intimité, dans la sécurité de l'homme qui n'a jamais à craindre son propre cœur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le reste et l'amitié elle-même, avides d'essayer un peu cette folie que nous avons perdue sans être sages, nous cherchons le sentiment actif et passionné de la chose présente, à la place de ce sentiment exact et mesuré de toutes choses, de ce concept silencieux qui refroidit l'homme et surcharge sa faiblesse.

Minuit arrive ainsi: et l'on est délivré... oui, l'on est délivré du temps; du temps précieux et irréparable, qu'il est souvent impossible de ne pas perdre et plus souvent impossible d'aimer.

Quand on a la tête inquiétée et dérangée par l'imagination, l'observation, l'étude, par les dégoûts et les passions, par les habitudes, par la raison, croyez-vous que ce soit une chose si facile que d'avoir assez de temps, et surtout de n'en avoir jamais trop? Nous sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons nos manies: nous sommes au milieu de la nature, mais nous l'observons. D'ailleurs, je crois que même dans l'état sauvage, beaucoup d'hommes ont trop d'esprit pour ne pas s'ennuyer.

Nous avons perdu les passe-temps d'une société choisie; nous prétendons nous en consoler en songeant aux ennuis, aux contraintes futiles et inévitables de la société en général. Cependant n'aurait-on pu parvenir à ne voir que des connaissances intimes? Que mettrons-nous à la place de cette manière que les femmes seules peuvent avoir, qu'elles ont dans les capitales de la France, de cette manière qu'elles rendent si heureuse, et qui les rend aussi nécessaires à l'homme de goût qu'à l'homme passionné? C'est par là que notre solitude est profonde, et que nous y sommes dans le vide des déserts.

A d'autres égards, je croirais que notre manière de vivre est à peu près celle qui emploie mieux le temps. Nous avons quitté le mouvement de la ville; le silence qui nous environne semble d'abord donner à la durée des heures une constance, une immobilité qui attriste l'homme habitué à précipiter sa vie. Insensiblement et en changeant de régime, on s'y fait un peu. En redevenant calme, on trouve que les jours ne sont pas beaucoup plus longs ici qu'ailleurs. Si je n'avais cent raisons, les unes assez solides, les autres un peu misérables, de ne point vivre en montagnard, j'aurais un mouvement égal, une nourriture égale, une manière égale: sans agitation, sans espoir, sans désir, sans attente; n'imaginant pas, ne pensant guère, ne voulant rien de plus, et ne songeant à rien de nouveau, je passerais d'une saison à une autre, et du temps présent à la vieillesse, comme on passe des longs jours aux jours d'hiver sans apercevoir leur affaiblissement uniforme: quand la nuit viendrait, j'en conclurais seulement qu'il faut des lumières; et quand les neiges commenceraient, je dirais qu'il faut allumer les poêles. De temps à autre j'apprendrais de vos nouvelles, et je quitterais un moment ma pipe pour vous répondre que je me porte bien. Je deviendrais content: je parviendrais à trouver l'anéantissement des jours assez rapide dans la froide tranquillité des Alpes: je me livrerais à cette suite d'incuriosité, d'oubli et de lenteur, où repose l'homme des montagnes dans l'abandon de leurs grandes solitudes.

Im., 6 décembre, IX.

J'ai voulu vous annoncer dès le jour même ce moment, jadis si désiré, qui pourrait faire époque dans ma vie, si j'étais entièrement revenu de mes songes, ou peut-être si je n'avais rien perdu de leur première erreur. Je suis tout à fait chez moi: les travaux sont finis. C'est enfin l'instant de prendre un train de vie qui emploie certaines heures, et qui fasse oublier les autres: je puis faire ce que je veux, mais le malheur est que je ne vois pas bien ce que je dois faire.

C'est cependant une douce chose que l'aisance: on peut tout arranger, suivre les convenances, choisir et régler. Avec de l'aisance, la raison peut éviter le malheur dans la vie ordinaire. Les riches seraient heureux s'ils avaient de l'aisance: mais les riches aiment mieux se faire pauvres. Je plains celui que des circonstances impérieuses réduisent à monter sa maison au niveau de ce qu'il possède. Il n'y a point de bonheur domestique sans une certaine surabondance nécessaire à la sécurité. Si l'on trouve plus de paix et de bonne humeur dans les cabanes que dans les palais, c'est que l'aisance est bien plus rare dans les palais que dans les cabanes. Les malheureux, au milieu de l'or, ne savent comment vivre! S'ils avaient su borner leurs prétentions et celles de leur famille, ils auraient tout, car l'or fait tout: mais dans leurs mains inconsidérées, l'or ne fait rien. Ils le veulent ainsi: que leurs goûts soient satisfaits! Mais dans notre médiocrité, donnons du moins d'autres exemples.

Pour n'être pas vraiment malheureux, il ne faut qu'un bien; on le nomme raison, sagesse ou vertu. Pour être satisfait, je crois qu'il en faut quatre, beaucoup de raison, de la santé, quelque fortune, et un peu de ce bonheur qui consiste à avoir le sort pour soi. A la vérité, chacun de ces trois autres biens n'est rien sans la raison, et la raison est beaucoup sans eux. Elle peut les donner enfin, ou consoler de leur perte; mais eux ne la donnent pas, et ce qu'ils donnent sans elle n'a qu'un éclat extérieur, une apparence dont le cœur n'est pas longtemps abusé. Avouons que l'on est bien sur la terre quand on peut et qu'on sait. Pouvoir sans savoir, est fort dangereux: savoir sans pouvoir, est inutile et triste.

Pour moi, qui ne prétends pas vivre, mais seulement regarder la vie, je ferai bien de me mettre à imaginer du moins le rôle d'un homme. Je veux passer tous les jours quatre heures dans mon cabinet. J'appellerai cela du travail; ce n'en est pas un pourtant, car il n'est pas permis de poser une serrure ou d'ourler un mouchoir le jour du repos, mais on est très libre de faire un chapitre duMonde primitif. Puisque j'ai résolu d'écrire, je ne serais pas excusable si je ne le faisais pas maintenant[92]. J'ai tout ce qu'il me faut, loisir, tranquillité, ennui, bibliothèque bornée, mais suffisante; et au lieu de secrétaire, un ami qui me fera continuer, et qui soutient qu'en écrivant on peut faire quelque bien tôt ou tard.

Avant de m'occuper des faiblesses des hommes, il faut que je vous parle de la mienne pour la dernière fois. Fonsalbe avec qui je n'aurais pas d'autres secrets, mais qui ne soupçonne rien de ceci, me fait sentir tous les jours, et par sa présence, et par nos entretiens où le nom de sa sœur revient si souvent, combien j'étais éloigné de cet oubli devenu mon seul asile.

Il a parlé de moi dans ses lettres à MmeDel***, et il l'a fait comme de ma part. Je ne savais comment prévenir cela, ne pouvant en donner à Fonsalbe aucune raison: mais j'en suis d'autant plus fâché qu'elle aura dû juger contradictoire que je ne suivisse pas ce que moi-même j'avais dit.

Ne trouvez point bizarre l'amertume que je cherche dans ces souvenirs, et les soins inutiles que je prends pour les éloigner, comme si je n'étais pas sûr de moi. Je ne suis ni fanatique, ni incertain dans ma droiture. Mes intentions me resteront soumises, mais ma pensée ne l'est pas; et si j'ai toute l'assurance de l'homme qui veut ce qu'il doit, j'ai toute la faiblesse de celui que rien n'a fixé. Cependant je n'aime point; je suis trop malheureux pour cela. Comment donc se fait-il?... Vous ne sauriez m'entendre, quand je ne m'entends pas moi-même.

Il y a bien des années que je la vis, mais comme j'étais destiné à n'avoir que le songe de mon existence, il en résulta seulement que son souvenir restait fixé dans ma mémoire, et attaché au sentiment de continuité de mon être. Voilà pour ces temps dont tout est perdu.

Le besoin d'aimer était devenu l'existence elle-même, et le sentiment des choses n'était que l'attente et le pressentiment de cette heure qui commence la lumière de la vie. Mais si dans le cours insipide de mes jours, il s'en trouvait un qui parût offrir le seul bien que la nature contînt alors pour mon cœur, ce souvenir était dans moi comme pour m'en éloigner. Sans avoir aimé, je me voyais dans une sorte d'impuissance d'aimer désormais, ainsi que ces hommes en qui une passion profonde a détruit le pouvoir de sentir une affection nouvelle. Ce souvenir n'était pas l'amour, puisque je n'y trouvais point de consolation, point d'aliment: il me laissait dans le vide, et il semblait m'y retenir: il ne me donnait rien, et il semblait s'opposer à ce qu'il me fût donné quelque chose. Je restais ainsi sans posséder ni l'ivresse heureuse que l'amour soutient, ni cette mélancolie amère et voluptueuse dont aiment à se consumer nos cœurs encore remplis d'un amour malheureux.

Je ne veux point vous faire la fatigante histoire de mes ennuis. J'ai caché dans mes déserts ma fortune sinistre: elle entraînerait ce qui m'environne; elle a manqué vous envelopper vous-même. Vous avez voulu tout quitter pour devenir triste et inutile comme moi, mais je vous ai forcé de reprendre vos distractions. Vous avez cru même que j'en avais aussi trouvé; j'ai entretenu doucement votre erreur. Vous avez su que mon calme ressemblait au sourire du désespoir, j'aurais voulu que vous y fussiez plus longtemps trompé: je prenais pour vous écrire le moment où je riais... où je ris de pitié sur moi-même, sur ma destinée, sur tant de choses dont je vois les hommes gémir en répétant qu'elles vont cesser.

Je vous en dis trop: mais le sentiment de ma destinée m'élève et m'accable; je ne puis chercher quelque chose en moi, sans y trouver le fantôme de ce qui ne me sera jamais donné.

C'est une nécessité qu'en vous parlant d'elle, je sois tout à fait moi. Je n'entends pas bien quelle réserve je devais m'imposer en cela. Elle sentait comme moi, une même langue nous était commune; sont-ils si nombreux ceux qui s'entendent? Cependant je ne me livrais pas à tant d'illusions. Je vous le répète, je ne veux point vous arrêter sur ces temps que l'oubli doit effacer, et qui sont déjà dans l'abîme: le songe du bonheur a passé avec leurs ombres dans la mort de l'homme et des siècles. Pourquoi ces souvenirs exhalés d'un long trépas? ils viennent étendre sur les restes vivants de l'homme l'amertume du sépulcre universel où il descendra tout entier. Je ne cherche point à justifier ce cœur brisé qui vous est trop bien connu, et qui ne conserve dans ses ruines que l'inquiétude de la vie. Vous savez ses ennuis, ses espérances éteintes, ses désirs inexplicables, ses besoins démesurés: ne l'excusez pas, soutenez-le, relevez ses débris; rendez-lui, si vous en savez les moyens, et le feu de la vie, et le calme de la raison, tout le mouvement du génie, et toute l'impassibilité du sage: je ne veux point vous porter à plaindre ses folies profondes.

Enfin le hasard le plus inattendu me fit la rencontrer près de la Saône, dans un jour de tristesse. Cet événement si simple m'étonna pourtant. Je trouvai de la douceur à la voir quelquefois. Une âme ardente et tranquille, fatiguée, désabusée, immense, devait fixer l'inquiétude et le perpétuel supplice de mon cœur. Cette grâce de tout son être, ce fini inexprimable dans le mouvement, dans la voix!... Je n'aime point: souvenez-vous-en, et dites-vous bien tout mon malheur.

Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amère. Si MmeD*** eût été libre, j'y eusse trouvé le plaisir d'être enfin malheureux à ma manière: mais elle ne l'était point, et je me retirai avant qu'il me devînt impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout m'ennuyait alors, mais actuellement tout m'est indifférent. Il arrive même que quelque chose m'amuse; je pouvais donc vous parler de tout ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis éteint. Peut-être serais-je bon mari; j'aurais beaucoup d'attachement. Je commence à songer aux plaisirs de l'amour, je ne suis plus digne d'une amante. L'amour lui-même ne me donnerait plus qu'une femme, et un ami. Comme nos affections changent! comme le cœur se détruit; comme la vie passe, avant de finir!

Je vous disais donc combien j'aimais à être ennuyé avec elle de tout ce qui fait lesdélicesde la vie: j'aimais bien plus les soirées tranquilles. Cela ne pouvait pas durer.

Il m'est arrivé, rarement mais quelquefois, d'oublier que je suis sur la terre comme une ombre qui s'y promène, qui voit, et ne peut rien saisir. C'est là ma loi, quand j'ai voulu m'y soustraire, j'en ai été puni: quand l'illusion commence, mes misères s'aggravent. Je me suis senti à côté du bonheur, j'en ai été épouvanté. Peut-être ces cendres que je crois éteintes se seraient-elles ranimées. Il fallut partir.

Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m'attache à oublier de vivre. J'ai cherché le thé pour m'affaiblir, et jusqu'au vin pour m'égarer. Je bâtis, je cultive; je me joue avec tout cela. J'ai trouvé quelques bonnes gens, et je compte aller aucabaret[93]pour découvrir des hommes: je me lève tard, je me couche tard; je suis lent à manger; je m'occupe de tout; j'essaie de toutes les attitudes; j'aime la nuit; je presse le temps, je dévore mes heures froides, je suis avide de les voir dans le passé.

Fonsalbe est son frère: nous parlons d'elle, je ne puis l'en empêcher, il l'aime beaucoup. Fonsalbe sera mon ami: je le veux, il est isolé. Je le veux aussi pour moi: sans lui, que deviendrais-je? Mais il ne saura pas combien l'idée de sa sœur est présente dans ces solitudes. Ces gorges sombres! ces eaux romantiques! elles étaient muettes, elles le seront toujours: cette idée n'y met point la paix de l'oubli du monde, mais l'abandon des déserts. Un soir nous étions sous les pins: leurs cimes agitées étaient remplies des sons de la montagne, nous parlions, il la pleurait! Mais un frère a des larmes.

Je ne fais point de serments, je ne fais point de vœux: je méprise ces protestations si vaines, cette éternité que l'homme croit ajouter à ses passions d'un jour. Je ne promets rien, je ne sais rien, tout passe, tout homme change: mais je me trompe bien moi-même, ou il ne m'arrivera pas d'aimer. Quand le dévot a rêvé sa béatitude, il n'en cherche plus dans le monde terrestre; et s'il vient à perdre ses sublimes illusions, il ne trouve aucun charme dans les choses trop inférieures aux premiers songes.

Et elle traînera la chaîne de ses jours avec cette force désabusée, avec ce calme de la douleur qui lui va si bien. Plusieurs de nous seraient peut-être moins à leur place s'ils étaient moins loin d'être heureux. Cette vie passée dans l'indifférence au milieu de tous les agréments de la vie, et dans l'ennui avec une santé inaltérable; ces chagrins sans humeur, cette tristesse sans amertume, ce sourire des peines cachées; cette simplicité qui abandonne tout quand on pourrait tout prétendre, ces regrets sans plainte, cet abandon sans effort, ce découragement dont on dédaigne l'affliction; tant de biens négligés, tant de pertes oubliées, tant de facultés dont on ne veut plus rien faire: tout cela est plein d'harmonie, et n'appartient qu'à elle. Contente, heureuse, possédant tout ce qui semblait lui être dû, peut-être eût-elle moins été elle-même. L'adversité est bonne à qui la porte ainsi: et je suppose que le bonheur vînt maintenant, qu'en ferait-elle? il n'est plus temps.

Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon de la vie, seule destinée qui nous soit commune? Quand tout échappe jusqu'aux rêves de nos désirs; quand le songe de l'aimable et de l'honnête vieillit lui-même dans notre pensée incertaine; quand l'image sublime de l'harmonie dans sa grâce idéale, descend des lieux célestes, s'approche de la terre et se trouve enveloppée de brumes et de ténèbres; quand rien ne subsiste de nos besoins, de nos affections, de nos espérances; quand nous passons nous-mêmes avec la fuite invariable des choses, et dans l'inévitable instabilité du monde! mes amis, mes seuls amis, Elle que j'ai perdue, Vous qui vivez loin de moi, vous qui seuls me donnez encore le sentiment de la vie! Que nous restera-t-il, et que sommes-nous?

S'il ne peut rester de nos sentiments fugitifs que le sentiment accablant de leur mobilité; cherchons ce vrai immuable, seule conception qui soutienne l'âme fatiguée du délire de nos espérances, plus navrée encore et plus étonnée d'elle-même quand elle a perdu leur amertume. La justice seule est évidente à tous; elle l'est à leur dernier comme à leur premier moment: sa lumière ne changera pas. Vous la suivez en paix, je la cherche dans mon inquiétude; et cette union du moins ne nous sera pas ôtée.

Imenstròm, 28 juin, X.

La sœur de Fonsalbe est ici, elle est venue sans être attendue, et dans le dessein de rester seulement quelques jours avec son frère.

Vous la trouveriez à présent aussi aimable, aussi remarquable, et plus peut-être qu'elle ne le fut jamais. Cette apparition inopinée, le changement des temps, d'ineffaçables souvenirs, les lieux, la saison, tout semblait d'accord. Et il faut vous dire que s'il peut être une beauté plus accomplie aux yeux d'un artiste, aucune ne réunirait davantage ce qui fait généralement pour moi le charme des femmes.

Nous ne pouvions ici la recevoir comme vous l'eussiez fait à Bordeaux; mais, au pied de nos montagnes, il nous restait à nous arranger selon la circonstance. On devait faucher deux prés, le soir, jusqu'à une heure assez avancée, puis, de grand matin, pour éviter entièrement l'ardeur du jour. J'avais déjà eu le projet de donner, dans cette occasion, quelque encouragement à mes travailleurs: des musiciens furent appelés de Vevey et de Lausanne. Une collation, ou, si on veut, un souper champêtre commençant à minuit, et assez varié pour être du goût des faucheurs mêmes, fut destiné à remplir l'intervalle entre les travaux du soir et ceux du lendemain.

Il arriva qu'un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de six à sept marches. Elle était au-dessus; elle prononça mon nom. C'était bien sa voix, mais avec quelque chose d'imprévu, d'inaccoutumé, de tout à fait inimitable. Je regardai sans répondre, sans savoir que je ne répondais pas. Une demi-jour fantastique, un voile aérien, un brouillard l'environnait. C'était une forme indécise qui faisait presque disparaître tout vêtement; c'était un parfum de beauté idéale, une illusion voluptueuse, ayant un instant d'inconcevable vérité. Ainsi devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion: le joug a existé. De cette faiblesse ont dépendu d'autres incertitudes. Ces années-là sont irrévocables; mais aujourd'hui demeure libre, aujourd'hui est encore à moi.

Je m'absentai, en prévenant Fonsalbe. Je m'avançai vers le haut de la vallée. Je marchais sans bruit dans ma préoccupation attentive. J'étais fortement averti; mais le prestige me suivait, et la puissance du passé me paraissait invincible. Toutes ces idées d'aimer et de n'être plus seul m'inondaient dans la tranquille obscurité d'un lieu désert. Il y eut un moment où j'aurais dit, comme ceux dont plus d'une fois j'ai condamné la mollesse: La posséder et mourir!

Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la terre, c'est en même temps apprécier d'un regard plus ferme ce qu'on a fait et ce qu'on doit faire des dons de la vie. Ce que j'en ai fait! jeune encore, je m'arrête au moment fatal. Elle et le désert, ce serait le triomphe du cœur. Non, l'oubli du monde, et sans elle, voilà ma loi. L'austère travail et l'avenir!

Je me trouvais placé au détour de la vallée; entre les rocs d'où le torrent se précipite, et les chants que j'avais moi-même ordonnés: ils commençaient au loin. Mais ces bruits de fête, le simple mouvement de l'air les dissipait par intervalles, et je savais l'instant où ils cesseraient. Le torrent au contraire subsistait dans sa force, s'écoulant, mais s'écoulant toujours, à la manière des siècles. La fuite de l'eau est comme la fuite de nos années. On l'a beaucoup redit; mais dans plus de mille ans, on le redira: le cours de l'eau restera, pour nous, l'image la plus frappante de l'inexorable passage des heures. Voix du torrent au milieu des ombres, seule voix solennelle sous la paix des cieux, sois seule entendue!

Rien n'est sérieux s'il ne peut être durable. Vues de haut, que sont les choses d'ont nous séparera notre dernier souffle? Hésiterai-je entre une rencontre du hasard et les fins de ma destinée, entre une séduisante fantaisie et le juste, le généreux emploi des forces de la pensée? Je céderais à l'idée d'un lien imparfait, d'une affection sans but, d'un plaisir aveugle! Ne sais-je pas les promesses, qu'en devenant veuve, elle a faites à sa famille? Ainsi l'union entière se trouve interdite; ainsi la question est simple, et ne doit plus m'arrêter. Qu'y aurait-il de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un stérile amour? Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c'est se livrer soi-même à l'éternelle mort. Quelque fragiles que soient ces facultés, j'en suis responsable: il faut qu'elles portent leurs fruits. Ces bienfaits de l'existence, je les conserverai, je les honorerai, je ne veux du moins m'affaiblir au-dedans de moi qu'à l'instant inévitable. Profondeurs de l'espace, serait-ce en vain qu'il nous est donné de vous apercevoir? La majesté de la nuit répète d'âge en âge: malheur à toute âme qui se complaît dans la servitude!

Sommes-nous faits pour jouir ici de l'entraînement des désirs? Après cette attente, après les succès, que dirons-nous de la satisfaction de quelques journées? Si la vie n'est que cela, elle n'est rien. Un an, dix ans de volupté, c'est un futile amusement, et une trop prompte amertume! Que restera-t-il de ces désirs, quand les générations souffrantes ou follement distraites passeront sur nos cendres? Comptons pour peu de chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde, cherchons un autre partage: c'est de nos fortes résolutions que quelque effet subsistera peut-être.—L'homme est périssable.—Il se peut, mais périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice.

Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions changeaient déjà. Trop facilement je m'étais persuadé que ma jeunesse n'était plus. Mais ces différences avaient eu pour cause, comme je crois vous l'avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande partie réparé. J'avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et qui contribue à mes incertitudes. C'est constamment une grande inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou même dans les penchants. Elle ne tient pas aux progrès des années; elle redevient ce qu'elle était. L'habitude de me contenir et de réprimer d'abord tous mes mouvements intérieurs m'en avait laissé méconnaître souvent moi-même les oppositions. Mais, je le vois, à quarante ans de distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n'ai différé d'un quart d'heure à l'autre. Ainsi est agitée, au milieu de l'air, la cime d'un arbre trop flexible; et, si vous la regardez à une autre époque, vous la verrez céder encore, mais céder de même.

Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, l'aspect du monde, l'appréciation de nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu'on me parle de choses indifférentes, et que j'écoute avec tranquillité, avec indolence; tandis que me reprochant ma froideur dans ces conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j'ai passé plusieurs fois du dégoût de cette existence si bornée que tout embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la curieuse variété des choses, ou de l'amusante sagacité qui nous appelle à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si facilement offrir un autre aspect, c'est moins l'ensemble du grand phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l'ordre général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces; l'une nous captive, et l'autre nous déconcerte: tout dépend d'une certaine confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me manque, et elle renaît sans cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité! Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je m'arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes essais quelque pensée mal rendue restera inutile; je ne vois plus alors que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins trompés, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude, et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.

Du moins cette mobilité n'est pas de nature à ébranler les principes de conduite. Il n'importe même que le but se présente seulement comme vraisemblable, s'il est unique. Affermis en un sens, n'attendons pas d'autres clartés: nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus. Ainsi tout se décide. Je suis ce que j'étais: si je le veux, je serai ce que je pouvais être. Certainement c'est peu de chose; mais enfin ne descendons plus au-dessous de nous-mêmes.

30 juin.

Je vous écris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j'aurais pu vous apprendre en trois lignes, mais c'était ma manière, et d'ailleurs j'ai du loisir. Rien ne m'occupe, rien ne m'attache; je me sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de plus, un seul. Cela finira puisque je l'ai résolu; mais à présent tout me semble attristé. Je ne suis pas indécis, mais ému jusqu'à une sorte de stupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m'appuyer sur vous.

Je restai seul quelque temps encore. Déjà j'étais moins étranger à la tranquille harmonie de la nature. Je rentrai pendant le souper avant que les chants cessassent.

Désormais n'attendez plus de moi, ni une paresse inexcusable, ni l'ancienne irrésolution. La santé et l'aisance sont des facilités qu'on ne réunit pas toujours: je les possède, et j'en ferai usage. Que cette déclaration devienne ma règle. Si je parle aux hommes de leurs faiblesses volontaires, ne convient-il pas que je ne m'en permette aucune? Vous savez que jadis j'ai eu, dans mes vains projets, quelques velléités africaines. Mais à cette époque, tout s'est accordé pour rendre impraticable un dessein que d'ailleurs il aurait fallu mûrir davantage, et maintenant il serait tard pour se livrer aux études qui en prépareraient l'exécution.

Que faire donc? Je crois définitivement qu'il ne m'est donné que d'écrire.—Sur quels sujets?—Déjà vous le savez à peu près.—D'après quel modèle?—Assurément je n'imiterai personne, à moins que ce ne soit par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois très déplacé de prendre la manière d'un autre, si on peut en avoir une à soi. Quant à celui qui n'a pas la sienne, c'est-à-dire qui n'est jamais entraîné, jamais inspiré, à quoi lui sert d'écrire?—Quel style enfin?—Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour mériter d'être lu, il faut observer les convenances réelles.—Mais qui en jugera?—Moi apparemment. N'ai-je pas lu les auteurs qui travaillèrent avec circonspection, comme ceux qui écrivirent avec plus d'indépendance? C'est à moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui convienne, d'un côté à mon sujet ou à mon siècle, et de l'autre à mon caractère, sans manquer à dessein aux règles admises, mais sans les étudier expressément.—Quelles seront les garanties de succès?—Les seules naturelles. S'il ne suffit pas de dire des choses vraies, et de s'efforcer de les exposer d'une manière persuasive, je n'aurai point de succès: voilà tout. Je ne crois pas qu'il soit indispensable d'être approuvé de son vivant, à moins qu'on ne se voie condamné au malheur d'attendre de sa plume ses moyens de subsistance.

Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire présente, de la gloire de salon. Passez, hommes de société, hommes considérables dans les pays où tout dépend de ces accointances, vous qui êtes féconds en idées du jour, en livres de parti, en expédients pour produire de l'effet, et qui, même après avoir tout adopté, tout quitté, tout repris, tout usé, trouvez encore à esquisser quelques pamphlets indécis, afin de faire dire: le voilà avec ses mots expressifs et ingénieusement accolés, bien qu'un peu rebattus. Passez les premiers, hommes séduisants et séduits, car enfin vous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre temps; montrez-vous donc aujourd'hui dans votre adresse et votre prospérité.

Ne serait-on pas à peu près sûr de rendre un ouvrage utile, sans le déshonorer par des intrigues pour hâter la célébrité de l'auteur? Restez-vous dans la retraite, ou même vivez-vous sans bruit dans une capitale; enfin, votre nom est-il inconnu, et votre livre ne s'écoule-t-il pas? Qu'un certain nombre d'exemplaires en soient déposés dans les principales bibliothèques, ou envoyés, sans en demander compte, à des libraires dans les grandes villes; tôt ou tard cet écrit sera mis à sa place avec autant de vraisemblance que si vous aviez mendié des suffrages.

Ainsi ma tâche est indiquée. Il ne me reste plus qu'à la remplir, si ce n'est avec bonheur, avec éclat, du moins avec quelque zèle et quelque dignité. Je renonce à diverses choses, me bornant presque à éviter la douleur. Serai-je à plaindre dans la retraite, ayant l'activité, l'espérance et l'amitié? Etre occupé sans devenir trop laborieux contribue essentiellement à la paix de l'âme, de tous les biens le moins illusoire. On n'a plus besoin de plaisirs, puisque les avantages les plus simples donnent des jouissances: c'est ainsi que tant d'hommes bien portants s'accommodent des aliments les moins recherchés.

Qui ne voit que l'espérance est préférable aux souvenirs? Dans notre vie, continuel passage, l'avenir importe seul: ce qui est arrivé disparaît, et le présent même nous échappe s'il ne sert de moyen. D'agréables traces du passé ne me paraissent un grand avantage que pour les imaginations faibles, qui, après avoir été un peu vives, deviennent débiles. Ces hommes-là, s'étant figuré les choses autrement qu'elles ne doivent être, se sont passionnés. L'épreuve les a désabusés; ne pouvant plus imaginer avec exagération, ils n'imaginent plus. Les fictions vraies pour ainsi dire leur étant interdites, ils auraient besoin de riants souvenirs; sans cela nulle pensée ne les flatte. Mais celui dont l'imagination est puissante et juste peut toujours se faire une idée assez positive des divers biens, lorsque le sort lui laisse du calme: il n'est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu'ils ont appris anciennement.

Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance et Fonsalbe: ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres, cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes opiniâtres: invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception soutiendrait l'âme, fatiguée quelquefois de ses vagues espérances, mais bien plus étonnée d'elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et les langueurs, et les délices de cette active incertitude. La justice du moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix les lumières morales; je les poursuis dans mon inquiétude: notre union subsistera.

On n'est pas encore parvenu à se procurer l'autre partie des lettres d'Oberman. On n'a recueilli que le fragment suivant qui s'est trouvé sans date.


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